Le Vieillard Amoureux
Scène 1
Philiin, Le Vieillard, Philipin
Philiin
Quoique je sois votre valet, Monsieur, je vous le dis tout net, Dussé-je attirer votre haine Que ne me ferait trop de peine De garder dans votre maison, Ou plutôt dans une prison, Longtemps votre fille Isabelle Elle est bien riche, elle est fort belle ; Elle a quantité de galants Qui sentent des feux violents. De plus, elle, elle est un peu coquette. Et veut qu'on lui conte fleurette.
Le Vieillard
Je sais tout ce que tu me dis, C'est ce qui cause mes ennuis Que je la querelle et la gronde, Elle caresse tout le monde Sans appréhender mon courroux.
Philipin
Eh ! Que ne la mariez-vous ?
Le Vieillard
Je voudrais mais...
Philipin
Quoi, mon maître ?
Le Vieillard
Je crains bien...
Philipin
Vous craignez peut-être Qu'elle rencontre un débauché.
Le Vieillard
Vraiment, j'en serais bien fâché. Mais ce n'est pas toute ma crainte : Je sens une plus forte atteinte.
Philipin
Qu'il soit brutal ? Qu'il soit jaloux? Ou qu'il ne l'assomme de coups ? Sur mille, on n'en trouve pas quatre Qui ne s'émancipent de battre Ce qui doit être la moitié, Sans conscience et sans pitié. D'abord qu'ils ont éteint leur flamme. Vous voyez une pauvre femme Qu'ils maltraitent comme un vaurien. Même, s'il vous en souvient bien, La vôtre était si malheureuse Qu'on la voyait toujours pleurer.
Le Vieillard
Tais-toi ! Si tu me viens jamais...
Philipin
Mon maître, refaisons la paix ! Craignez-vous qu'elle ait un avare ? Ou bien que ce soit un barbare ? Qu'il soit turc, ou qu'il soit sorcier ? Sarrasin, ou bien usurier ? Qu'il soit trop docte, ou qu'il soit âne ? Voudriez vous un homme de soutane. Homme d'épée ou bien marchand ? Ce premier peut être méchant.
Le Vieillard
Je ne crains rien que pour ma bourse Qu'il faudrait vider sans ressource Pour quelque efféminé galant, Qui viendrait faire l'opulent Et qui n'aurait possible guère...
Philipin
Que diable en voulez-vous donc faire ?
Le Vieillard
Qu'elle attende après mon trépas, Autrement, qu'on n'en parle pas.
Philipin
Enfin ! Mon maître, c'est à dire Que si la mort ne vous désire, Isabelle pourra souffrir.
Il sort.
Le Vieillard
Ah ! C'est trop longtemps discourir, J'ai bien autre chose à t'apprendre Qui sans doute, va te surprendre ; Sache que tel que tu me vois, Amour me fait encore loi, Et que j'aurais bien le courage De m'engager au mariage ; Que cela pourrait arriver Quand ma fille en pourrait crever. Je m'en vais dans ma métairie : Empêche sa galanterie, Car, pour bien régir ma maison, Je te connais brave garçon, Et m'en remets à ta conduite.
Scène 2
Philipin
Il rêve, et ne voit pas Isabelle et Dorine qui sortent de la maison.
Philipin
Ma fois, j'en ai l'âme interdite : Ce vieux barbon est amoureux. Que feront les jeunes morveux ? Si sa pauvre fille Isabelle Savait cette triste nouvelle Elle enragerait tout de bon, Et ce serait avec raison. Mais à propos de ma Dorine, Dont l'oeil échauffe ma poitrine, Lorsque j'y songe, sur ma foi, Je demeure tout hors de moi.
Scène 3
Isabelle, Dorine, Philipin
Isabelle
Dorine, je suis malheureuse Pour le moins autant qu'amoureuse Cléandre meurt pour moi d'amour, Et je lui rends bien le retour, Mais cependant un père avare, Par une lésine barbare, Me défend l'aimable plaisir De l'entretenir à loisir... Mais il est parti à la campagne.
Dorine
Je prie Dieu qu'il accompagne Pour si longtemps.
Isabelle
Et Philipin ? Ne sais -tu pas que ce coquin, Par ses ordres, toujours me veille, Et que jamais il ne sommeille Que lorsque mon père est ici ?
Dorine
Je lui donne bien du souci : Sachez qu'il m'aime d'une sorte Qu'il meurt du feu qui le transporte, Et que, d'un clin d oeil seulement, Je puis le fléchir promptement... Mais le voilà !
Isabelle
Qui nous écoute !
Dorine
Non,non, il rêve à moi sans doute : Écoutons voir cet animal.
Philipin
Ma foi, c'est un étrange mal : Lorsque j'y pense, j'en frissonne, Mais je vois là quelque personne Au travers de l'obscurité. Elles sont deux en vérité : C'est Isabelle avec Dorine Qu'elles suivent bien ma doctrine ! Ah ! Rentrez dedans la maison. Mesdames, il n'est pas raison Que je souffre pour vos sottises. Vous n'êtes que des malapprises : Je suis chargé de vous garder, Et même de vous commander. Allez faire votre besogne !
Dorine
Que veut donc dire cet ivrogne, Voyez un peu cet impudent ! Qui te donne cet ascendant, Parler si haut à ta maîtresse ! Viens me jamais faire caresse, Je te...
Philipin
Ne t'effarouche pas, Tu sais bien comme tes appas Font que plusieurs fois j'extravague, Depuis qu'Amour avec sa dague...
Dorine
Que me viens-tu conter ici ? Je n'écoute plus.
Philipin
Mon souci !
Dorine
T'est-il permis devant Madame De m'entretenir de ta flamme ? Si tu m'oses parler d'amour, Elle doit au moins à son tour Prendre un peu le frais dans la rue, Sans que tu nous suives de vue.
Isabelle
Fais lui quelque commandement Qu'il exécute promptement : Je vois Cléandre, ce me semble, Tâche que nous parlions ensemble.
Dorine
Eh ! Que lui pourrais-je ordonner ?
Philipin
Ne veux-tu pas me pardonner ? Pour t'adoucir, que faut-il faire ?
Dorine
Si tu veux chercher à me plaire, Fais-nous faire un petit repas, Et va t'informer de ce pas Chez le rotisseur d'ici proche S'il n'aurait rien mis à la broche : Un chapon ou des pigeonneaux, Ou quelques poulets des plus beaux. Nous trois, sans qu'on s'en aperçoive, Nous pourrions...
Philipin
Pourvu que je boive Et qu'on me donne de l'argent, Tu me verras fort diligent, Ah ! Si tu m'aimais, ma cruelle... Mais je ne vois plus Isabelle.
À Isabelle.
Dorine
Va, va, ne t'en informe pas ! Tiens de l'argent : double le pas. Avant qu'il puisse vous surprendre, Faites vite appréhender Cléandre. Vous pouvez parler de vos feux : Je le fais aller où je veux.
Scène 4
Un Des Soldats, Philipin, Soldat
Un Des Soldats
Qui va là ? Qui va là ?
Philipin
C'est moi.
Soldat
Comme il parle ! Quel es-tu, toi ? Compagnons, voyons cette bête : Donnez-lui d'un coup dans la tête.
Philipin
Holà, messieurs ! Que faites-vous ? À l'aide, on m'assomme de coups ! Laissez-moi passer, je vous prie, J'allais à la rôtisserie. Mais on me charge encor plus fort, Hélas, au secours, je suis mort !
Soldat
Voyons un peu: c'est quelque drille, Qui mérite bien qu'on l'étrille. Mes compagnons, il est certain Qu'il a quelque mauvais dessein, Car, à telle heure, on ne va guère Sans qu'on porte de la lumière.
Philipin
Ah ! Messieurs, je n'y songeais pas, Et j'aimerais mieux le trépas Que d'avoir fait tort à personne. De grâce, que l'on me pardonne ! Mais fuyons.. j'en suis échappé. Ô Dieux, quelqu'un m'a refrappé ! Au secours, messieurs, on me tue!
Scène 5
Isabelle, Dorine, Philipin, Philpin
Isabelle
Quel bruit entends-je dans la rue ?
Dorine
Je pense que c'est Philipin. Oui, Madame, c'est ce mâtin, Le voilà.
Philipin
Mâtine toi-même ! C'est donc ainsi comme tu m'aimes Au lieu de ma venir baiser Pour me quérir et m'apaiser.
Isabelle
Qui t'a fait crier de la sorte ?
Philipin
Qui c'est ? Le Diable les emporte ! Quand on a crié « Qui va là ? » Vous n'avez pas ouï cela ?
Isabelle
Vraiment, la cause est fort petite, Si « Qui va là ? » t'as mis en fuite.
Philipin
« Qui va là ? » m'aurait été doux, Si l'on ne m'eût roué de coup.
Isabelle
Comment donc ! On t'a fait outrage ?
Philipin
Et bien fort, c'est de quoi j'enrage. Quoi que j'aie bien répondu, Les francs ivrognes m'ont battu : Mais si j'avais eu mon épée, Quelque tête eût été coupée.
Dorine
Mais dis-moi, pour quelle raison. T'ont ils traité de la façon ? Tu leur as chanté quelque injure, Car ce serait malice pure De battre un homme tout son saoul.
Philipin
C'est qu'ils m'ont pris pour un filou, Ou qu'ils ont cru, voyant ma course, Que j'avais coupé quelque bourse, Car, m'arrêtant avec un grand bruit : « Pourquoi vas-tu la nuit sans feu ? » M'ont ils dit. Mais n'osant répondre, Je les ai sentis sur moi fondre, Et me charger le hoqueton De plus de cent coups de bâton. Ah ! Si du roi j'étais le gendre Je crois que j'en ferais bien pendre, Si je les tenais, ces marauds, Je les couperais par morceaux.
Dorine
Ah ! Si tu ne me veux déplaire ? Tâche d'apaiser ta colère, Et suis notre premier dessein.
Philipin
J'aimerais mieux mourir de faim : J'ai trop peur qu'on ne me tue.
Isabelle
Passe dedans une autre rue.
Philipin
J'irais sans flambeau, sans falot ? Ma foi, je ne suis pas si sot.
Isabelle
Mon père a fermé les chandelles.
Philipin
Ce ne sont pas choses nouvelles, Et je pense qu'il est bien près De porter le clef des retraits. Son avarice insatiable Le rend à chacun haïssable : Pour moi, je présumes qu'un jour Le diable en chauffera son four. Il est...
Dorine
Philipin, si tu m'aimes, Tâche d'arrêter tes blasphèmes, Ou bien...
Philipin
Cruelle, il faut aller.
Dorine
Va chantant pour te consoler.
Il chante.
seul
Philpin
Ah ! Maîtresse fière et superbe, Qui me foule au pied comme l'herbe ! Enfin donc, si je n'obéis, Il faudra que j'en sois haï. Mais elle m'a dit que je chante : Il faut bien que je la contente. Mon Dieu que la journée est grande Quand on ne voit pas ses amours ! Et moi qui ne vois point les miennes, Mon pauvre esprit vit en langueur.
Scène 6
Isabelle, Dorine, Philipin
Isabelle
Qui chante dedans cette rue, Planté droit comme une statue ?
Dorine
Ma maîtresse, c'est ce vilain Qui nous fera souper demain. Tu n'iras pas où l'on te mande. Maraud.
Il s'en va.
Philipin
Comme elle me gourmande !
Scène 7
Dorine, Cléandre, Isabelle
Dorine
Parlez à présent sans souci, Car il n'est pas encore ici. Comme c'est une grosse bête, Souvent peu de choses l'arrête.
Cléandre
Chère isabelle, maintenant. Aurai-je du moins un moment, Ou s'il se pouvait, un quart d heure, Pour dire qu'il faut que je meure, Si mon sort ne devient plus doux ?
Isabelle
Cléandre, mon coeur est à vous, Et si le mal qui vous possède Dure une peu trop...
Scène 8
Philipin, Isabelle, Cléandre, Dorine
Philipin
À l'aide, à l'aide !
Isabelle
Ô dieux ! Quel est ce nouveau bruit.
Cléandre
Tout me persécute et me nuit.
Isabelle
Quel malheur !
Philipin
Peste soit l'affaire ! Je pense que tout m'est contraire, Ces marauds,si je les tenais, Je crois que je les mangerais : Ils m'ont battu.
Dorine
Quoi donc, encore ? Je pense qu'in verra l'aurore Sans qu'il ait rien trouvé. Et que t'est-il donc arrivé ?
Philipin
J'allais marchant en diligence, Comme un homme qui rien ne pense, J'allais sifflant, j'allais chantant, Quand les ivrognes me heurtant... Moi je me suis mis en colère ! Je leur ai bien dit mon affaire, Mais eux, sans tenir grand propos, M'ont roué des coups de tricots.
Isabelle
Comme la nuit est fort obscure, Ils ne t'on pas fait grande injure, Et t'ont pu heurter sans dessein.
Dorine
Madame, il n'est que trop certain Qu'il leur aura dit quelque chose. Ils ne l'ont point battu sans cause : Il méritait d'être frotté.
Philipin
Me voilà bien réconforté.
Dorine
Voyez un peu quelle saillie ! Sais-tu bien que si ta folie Vient encore nous épouvanter. Tu pourrais te faire frotter ?
À part.
Il sort.
Philipin
Je m'en vais dans une autre rue. Et si quelqu'un s'offre à ma vue, Je passerai sans faire bruit, Et dans la faveur de la nuit, Je ne dirai rien à personne. Mais à propos, quand je raisonne, Ces deux friponnes tout exprès M'aiment beaucoup mieux loin que près : D'où vient que ces deux importunes Me font tant courir des fortunes, Sans avoir pitié de ma peau ? Inventons un sujet nouveau Par où je les puisse surprendre : Je gage de trouver Cléandre.
Dorine
Je pense que quelque démon Possède ce maudit poltron : Voyez combien ces aventures Nous causent de rudes tortures. Mais il est parti. Dieu merci, Vous n'avez plus lieu de souci : Parlez-vous à présent sans crainte.
Cléandre
Toujours quelque nouvelle atteinte Nous vient troubler dans nos discours, Quand nous parlons de nos amours, Mais enfin, objet adorable, Si le destin m'est favorable, Après avoir tant combattu...
Scène 9
Philipin, Isabelle, Dorine, Cléandre
Philipin
À l'arme, à moi, je suis perdu !
Isabelle
Ô dieux ! Que le sort m'est contraire... Cachez-vous !
Philipin
Dieux, l'étrange affaire !
Dorine
Quoi ? Qu'as tu donc trouvé ? Maroufle, fusses-tu crevé !
Philipin
Je viens de voir un grand fantôme Qui presque atteignait à ce dôme. Qui paraît le plus haut de tous, Regarde...
Dorine
Le plus sot des fous !
Philipin
Depuis les pieds jusqu'à la tête, Il avait un drap blanc.
Dorine
La bête !
Philipin
Mais qu'elle autre ombre est celle-ci ? Quoi donc ! Vous m'attrapez ainsi ? Peste ! C'est une ombre vivante. Et mon âme s'en épouvante, Parce que mon maître...
Dorine
Tais-toi. Ou ne t'approche plus de moi.
Philipin
Quoi ! Toujours user de menaces ? Voyez un peu quelles grimaces ! Ah cruelle !
Dorine
Que diras-tu ? Oses-tu bien ?
Philipin
Je suis perdu. Si le vieillard...
Isabelle
Tu le peux taire.
Cléandre
Hélas ! Ne me sois plus contraire : Tiens, cher ami, prends ces écus.
Philipin
Ah ! Si je les prends sans refus, C'est pour contenter votre envie, Et puis votre âme en est ravie ; Je ne suis point intéressé, Et si vous ne m'avez pressé...
Cléandre
C'est assez, puisque ta franchise Ma rassure dans ma surprise, Tandis que ton maître est dehors, Emploie pour moi tes efforts, Et fais si bien par ton adresse, Que j'entretienne ma maîtresse : Je l'aime légitimement, Et si l'on croyait autrement, Ce serait me faire injure. Va donc, mon cher, je te conjure, Écoutez un peu dans un coin Si ton maître ne reviens point, Et nous en donne avis sur l'heure.
Cléandre, isabelle et Dorine rentrent dans la maison.
Philipin
Oui, Monsieur, allez, j'y demeure : Je saurai bien faire le guet, Et même tenir le secret. Voilà le plus brave jeune homme Qui soit d'ici jusques à Rome. Ah ! Qu'un vieil avare et brutal, Auprès d'un jeune libéral, Est une chose haïssable, Incommode et désagréable. Mais voyons ce qu'il m'a donné : Ô Dieux ! J'en suis tout étonné. Comptons un peu cette monnaie Qui fait ici toute ma joie : Un, deux, trois, quatre, cinq et six, Et sept, et huit, et neuf, et dix... Mon âme me laisse surprendre : Ma fois, cela vaut bien le prendre. Mais allons voir si le vieillard N'arriverait point par hasard. Ah ! Que j'écoute à la bonne heure ! Je l'entends lui-même, ou je meure. Allons bien vite en avertir Nos gens pour les faire sortir : Cléandre, Isabelle, Dorine ! Mais toujours le vieillard chemine.
Isabelle
Philipin ?
Philipin
Ah ! Que ferez-vous ? Votre père est proche de nous, Il parle à quelqu'un que je pense, Et malgré votre diligence, Je crois qu'il vous verra passer.
Dorine
Ainsi donc, il vaut mieux penser À lui jouer un stratagème, Que je médite en moi-même : Rentrons vite dans la maison, Et couvrons l'habit de garçon De celui d'une jeune fille, Tandis que le vieillard babille, Cléandre est jeune, il est bien fait : Voilà justement notre fait.
Isabelle
Philipin peut dire à mon père Que c'est une jeune étrangère, Fort belle et de condition, Qui nous faisait compassion. Il n'est pas besoin de m'instruire : Rentrez vite et laissez-moi dire. Mais le voici, ce vieil chenu.
Scène 10
Philipin, Le Vieillard
Philipin
Monsieur, soyez le bienvenu.
Le Vieillard
Que fais-tu là, seul dans la rue ?
Philipin
La cause en est fort peu connue: C'est un sujet bien surprenant, Que vous saurez tout maintenant, Sachez donc qu'une demoiselle, Qui n'est pas moins sage que belle, Étrangère, mais de bon lieu, Qui, par la volonté de Dieu, Et par un malheur incroyable, Est dans un état pitoyable... Nous sommes bien ignorants Quels sont ses amis et parents : Elle est venue à notre porte, Et même a heurté d'une sorte Et fait voir dans son entretiens Qu'elle vous connaissait fort bien.
Le Vieillard
Qui diable peut-elle donc être ? Comment peut-elle me connaître ? Tu dis qu'elle est dans ma maison ? Cela ne me sent rien de bon : C'est possible quelque coquine.
Philipin
Non, elle n'en a pas la mine : Si vous la voyiez, sur ma foi, Vous en diriez autant que moi.
Le Vieillard
Est-elle belle ?
Philipin
Oui, j'ai crainte Que vous n'en ayez quelque atteinte, Si je vous dis tous les appas ; Croyez-moi, ne la voyez pas.
Le Vieillard
Ah ! Tu m'en donnes plus d'envie, J'en ai déjà l'âme ravie. Oui, Philipin, de ton récit, J'ai laissé charmer mon esprit ; Dis-moi, comment est-elle faite .
Philipin
Monsieur, elle est toute parfaite. Jugez de sa bonne façon : Elle est haute comme un garçon.
Le Vieillard
Sa chevelure ?
Philipin
N'est pas blonde.
Le Vieillard
Et sa face ?
Philipin
Elle n'est pas ronde ?
Le Vieillard
Son front ?
Philipin
Est plat comme un tranchoir.
Le Vieillard
Son sourcil ?
Philipin
Entre blond et noir.
Le Vieillard
Son nez, comme est-il ?
Philipin
Aquilin. Fort approchant du masculin !
Le Vieillard
Ses yeux ?
Philipin
Des petites cavernes Où l'on voit briller deux lanternes.
Le Vieillard
Sa bouche ?
Philipin
Est couleur d'écarlate, Fort peinte et fort délicate.
Le Vieillard
Oui, mais cette bouche au-dedans, A-t-elle bien toutes ses dents ?
Philipin
Fort petites et bien rangées, Qui ressemblent à des dragées !
Le Vieillard
Son menton ?
Philipin
Est un peu fourchu.
Le Vieillard
Et son sein ?
Philipin
Je ne l'ai pas vu : Elle est un peu trop retenue Pour laisser sa gorge nue.
Le Vieillard
Et son teint, comme est-il ?
Philipin
Il est Entre le blanc et le clairet, Car il n'est pas blanc comme plâtre, Il est entre blanc et rougeâtre.
Le Vieillard
Ah ! Philipin, je veux la voir, Je pense que c'est mon devoir.
Philipin
Oui, mais pour charmer cette belle, Si vous êtes épars pour elle, Habillez-vous plus galamment : Prenez un autre vêtement, Car vous n'auriez pas d'avantage De la voir dans cet équipage Mais retirons nous, je la vois : Cachez-vous bien derrière moi. Trouvez vous qu'elle ait les yeux louches ?
Le Vieillard
Comment ? Elle porte des mouches !
Philipin
Monsieur, c'est sa condition : En tenez-vous.
Le Vieillard
J'ai passion D'aller lui découvrir ma braise.
Philipin
Tout beau !
Scène 11
Isabelle, Dorine, Cléandre, Le Vieillard, Philipin
Isabelle
Que mon père aura d'aise De voir un objet si charment !
Dorine
Parlez toujours adroitement De peur de découvrir sa feinte. Il faudra vous nommer Aminte.
Cléandre
L'accueil que je reçois de vous M'est si favorable et si doux, Que mes infortunes passées Sortent toutes de mes pensées ; Je trouve ici tout mon repos.
Le Vieillard
Philipin, qu'elle parle gros : Sa langue n'est pas bien limée.
Philipin
Vraiment, c'est qu'elle est enrhumée.
Cléandre
Comme vous avez des appas Que les autres filles n'ont pas, Je crois que monsieur votre père, Que par son renom je révère; Est un gentilhomme parfait.
Au vieillard.
Philipin
Ah ! Mademoiselle, en effet, Vous aurez pour lui de l'estime : C'est un homme fort magnanime. Cachez-vous.
Le Vieillard
J'en suis fort blessé.
Cléandre
Je l'avais bien déjà pensé. Qu'une fille si généreuse Aussi belle qu'officieuse, N'a qu'un père très accompli.
Philipin
De plus, le gousset bien rempli.
Le Vieillard
Ah ! Philipin, qu'elle a de charmes !
Cléandre
Je ne verserai plus de larmes, Tant que je serai près de vous. Que le ciel s'arme de courroux, Qu'il ajoute à mes infortunes Des douleurs encore moins communes Que celles qui m'a fait souffrir, Je suis contente d'en mourir ! Mais j'en veux perdre la mémoire, Et de ma déplorable histoire, Pour ne songer qu'à mon bonheur.
Isabelle
Vous m'en faites trop de faveur, Pourtant, je vous trouve inquiète.
Cléandre
Madame, c'est ce que je souhaite Voir monsieur votre père ici.
Le Vieillard
Je la veux bien tirer de souci : Philipin, laisse-moi paraître.
Philipin
Vous n'êtes pas sage mon maître : Attendez que vous soyez mieux Pour vous découvrir à ses yeux. Rentrez, je vous suis.
Le Vieillard
Qu'elle est belle !
Scène 12
Isabelle, Cléandre, Dorine, Philipin
Isabelle
Ah ! Cher Philipin, que ton zèle Nous fait passer de doux moments, Et que j'ai de contentements !
Cléandre
Ah ! Philipin, que ton adresse Te va faire voir ma largesse ! Autant que tu me rends heureux, Tu m'éprouveras généreux.
Dorine
Mon cher Philipin, ta franchise Te rend Dorine toute acquise : Je ne ferai pas d'autre choix.
Philipin
Ô Dieux, que de biens à la fois ! Vous m'accablez : cessez, de grâce ! Mais je vais vous quitter la place, Le bon vieillard est déjà pris, Vous avez charmé mes esprits : Il va de mettre en équipage Pour vous mieux rendre son hommage. Adieu je m'en vais l'habiller, Tandis vous pouvez babiller.
Scène 13
Cléandre, Isabelle, Dorine
Cléandre
Vous voyez, charmant Isabelle, Sous ces habits de demoiselle, Le plus fidèle des amants ; Mais si, dans ces habillements, Vous sentiez quelque répugnance À me voir avec complaisance, Souvenez-vous que Céladon Se mit de la même façon Pour parler à sa chère Astrée. Même choses s'est rencontrée Par la rigueur de mon destin, Dont j'attends une heureuse fin.
Isabelle
Dans quelque habit que je vous voie, Je sens toujours la même joie : Cet habit ne vous change pas, Vous avez les mêmes appas, Et lequel que vous puissiez prendre, Vous n'êtes pas moins Cléandre, Mais je crains que ce vêtement, Où vous paraissez si charment, Ne vous fasse aimer de mon père, Car tout cela serait contraire Au contraire que nous espérons.
Cléandre
N'importe, nous nous parlerons, Tant que le ciel nous fasse naître... Mais ne le vois-je pas paraître ?
Dorine
Voyez un peu qu'il est galant, Ce bon vieil qui va chancelant ; Tâchez de vous bien contrefaire.
Scène 14
Cléandre, Isabelle, Le Vieillard, Philipin, Phlipin
Cléandre
Est-ce là monsieur votre père ?
Isabelle
Oui, le premier qui vient à nous.
Cléandre
Il est aussi jeune que vous ! Ah ! Mon Dieu, qu'il a bonne mine !
Isabelle
Qu'il sait bien déguiser, Dorine.
Cléandre
Monsieur que pourrez vous penser D'un procédé...
Le Vieillard
C'est m'offenser Si vous croyez, belle étrangère, Que je sois assez mauvais père Pour voir ce que ma fille a fait Et n'en être pas satisfait. Quoi qu'on m'accuse d'avarice, Je suis homme à rendre service, Et puis des beautés comme vous..
Cléandre
Monsieur, un sentiment si doux Me rend tant votre redevable Que je m'en sens moins misérable. Je bénis mon mauvais destin, Puisqu'en ce jour...
À Cléandre.
Le Vieillard
Ah ! Philipin, Qu'elle dit de bonnes paroles ! Tous ces compliments sont frivoles : Vous pouvez commander ici.
Cléandre
Traiter une étrangère ainsi !
À Cléandre.
Le Vieillard
Ah ! Philipin, qu'elle est gentille ! Vous coucherez avec ma fille.
Cléandre
Très volontiers et de bon coeur : Ce me fera beaucoup d'honneur. Je n'ai dessein que de vous plaire.
Isabelle
Mon père, il n'est pas nécessaire.
Le Vieillard
Cela vous fait baisser les yeux ?
Philipin
Il ne demanderait pas mieux.
Le Vieillard
D'où vous vient cette résistance . N'est-elle pas...
Isabelle
La conséquence Est que Madame, assurément, Doit avoir son appartement : Cela se doit à ses mérites.
Le Vieillard
Il est bien vrai ce que vous dites, Eh bien ! Laissez nous donc ici, Tandis vous perdrez le souci De faire dresser chaque chose.
Elle sort avec Dorine.
Isabelle
Je n'y manquerai pas.
Cléandre
Si je vous parle un peu librement, Suis-je pas trop pompeusement, Pour une pauvre malheureuse Que la forme rigoureuse Traite avecque tant de mépris ?
Le Vieillard
Elle ne connaît pas le prix De votre beauté peu commune Mais quelle est donc votre infortune ?
Cléandre
Je l'ai dit ici devant tous...
Le Vieillard
Et de quel pays êtes vous ?
Cléandre
Monsieur, j'ai pris mon origine Dans le royaume de Chine.
Le Vieillard
Mais y sait-on parler français ?
Phlipin
Ah vraiment, Monsieur, je le crois ! Il paraît bien à ses harangues Qu'elle a toutes sortes de langues.
Cléandre
Et par un malheur sans égal. Je quittai mon pays natal, Mais je ne sens pas le courage D'en pouvoir dire davantage
Le Vieillard
Madame, ne m'en dites plus, Ces récits seraient superflus. J'aimerais beaucoup mieux vous dire...
Cléandre
Qu'est ce que votre coeur désire ?
Le Vieillard
Vous dire que vos doux regards Sont plus perçants que mille dards ; Que vous avez dans le visage Des traite à blesser un sauvage.
Philipin
Il ressentait déjà vos coups Avant qu'on lui parlât de vous.
Cléandre
Certes, il est bien difficile De croire qu'une pauvre fille Dont à peine on connaît le nom Ait eu sur vous ce pouvoir ; non, Vous me raillez.
Le Vieillard
Ah ! Belle Aminte, En vain vous m'accusez de feinte. Oui, je brûlais pour vos beaux yeux Avant que vous voir en ces lieux ; Et maintenant que c'est vous même, Plus je vous vois, plus je vous aime. Et si vous voulez, aujourd'hui, Pour mettre fin à votre ennui, Quoique ma fille en soit jalouse, Je vous prendrai pour mon épouse.
Philipin
Le plaisant mariage !
Cléandre
Il faut, Avant que d'en parler si haut, Si vous m'aimez comme vous dites, Donner au moins quelques limites Au bien que vous me proposez : Car enfin, si vous m'épousez, Il faut bannir de mes pensées Toutes mes misères passés, Afin que de plus doux plaisirs Succèdent à mes déplaisirs, Et que, donnant trêve à mes plaintes; Je puis vous aimer sans feintes. M'accorderez-vous pas ce bien ?
Le Vieillard
Ah ! Je ne vous conteste en rien, Mais la douleur qui vous possède Va vous faire devenir laide ; Et si vous étiez avec moi, Vous embelliriez, sur ma foi;
Cléandre
Je n'en doute point, mais de grâce, Attendez que ma douleur passe ; Après, je serai toute à vous.
Le Vieillard
Bien, ma belle, rentrons chez nous.
Scène 15
Philipin
Philipin
Jamais on ne l'a vu si souple. Mais voyez un peu ce beau couple : Un vieux Rodrigue chancelant Qui veut faire encor le galant. Ah ! Nous sommes au bout du monde ! Ce vieux reître avec sa rotonde, Lui que l'âge doit convertir, Songe encor à se divertir. Après ce que vous fait la vieillesse, Jugez un peu si la jeunesse A droit de prendre ses plaisirs Et de contenter ses désirs. Ne vois-je pas ma Dorine ? Rentrons. Quoiqu'elle a bonne mine.
Scène 16
Philipin, Dorine
Philipin
Où vas-tu ?
Dorine
Je viens rire ici. Si tu voyais ce vieux transi, Il te ferait crever de rire. Avec sa mine de satyre. Il contraint furieusement Notre maîtresse et son amant. Car Cléandre, près d'Isabelle, N'ose jeter les yeux sur elle.
Philipin
J'ose bien les jeter sur toi Mais si tu n'as pitié de moi, J'irai bientôt à l'autre monde, Car mon amour est sans seconde. En bonne foi, m'aimes-tu bien. Et ne me déguises-tu rien ? Pour moi, je suis fort incrédule, Et quand on me dit que l'on brûle, Je ne le crois pas aisément.
Philipin
Et si je t'en fait un serment... Mais quel grand bruit viens-je d'entendre ? Ô Dieux ! Que vois-je ? C'est Cléandre ! Tout est gâté, tout est perdu.
Scène 17
Le Vieillard, Philipin, Cléandre, Isabelle, Dorine
Le Vieillard
Ah ! Traître, tu seras pendu ! Et l'objet de tes fourberies, Je vais le mettre aux Repenties ; Vous m'avez fait servir de fou, Mais je vous veux casser le cou.
Philipin
Mon maître, que voulez-vous faire ? N'entrez pas si fort en colère.
Le Vieillard
Ah ! Traître, tu le savais bien.
Philipin
Moi, Monsieur ? Je n'en savais rien.
Cléandre
Est-il amant plus misérable ? Vraiment, il n'est pas raisonnable Que l'on accuse un innocent De ce qui se passe à présent. D'où vient cette métamorphose ? Monsieur, dites m'en quelque chose : Cette fille était un garçon ? L'aurait-on dit à sa façon ? Comment l'avez-vous pu connaître ?
Allant pour frapper Cléandre.
Le Vieillard
Voici comment : ce double traître Étant resté par mon aveu Avec ma fille près du feu, Pour coucher dedans le salette D'à côté, je pliai toilette Et dis adieu jusqu'au revoir ; Toutefois, curieux de voir Ce que ces deux filles en semble Feraient, d'un pas plus doux que l'amble, Sans être ouï de toutes deux, Je retourne et vois de mes yeux, Par une fente de la porte, Monsieur, que le grand diable emporte ! Ôter son habit de dessus. J'ai reste d'abord si confus Que, sans leur dire une parole, J'ai vite poursuivi mon drôle. Ah ! Par la mort...
Philipin
Non, croyez-moi ! Car, Monsieur, à ce que je vois, Ce jeune homme aime votre fille Et s'il est de bonne famille, Comme il le marque par son front...
Le Vieillard
Après un si cruel affront, J'aimerais mieux...
Isabelle
Hélas ! Mon père, Adoucissez votre colère. Puisque enfin de fidèle amant. Me poursuit légitimement, Et que c'est seulement la crainte Qui nous a fait user de feinte.
Cléandre
Monsieur, si vous saviez mes biens, Et que vous connussiez les miens, Que je suis de noble famille, Vous m'accorderiez votre fille.
Philipin
Laissez-vous toucher à vos pleurs.
Dorine
Soyez sensible à nos pleurs.
Le Vieillard
Oui, oui, mon âme est attendrie, Je contenterai votre envie. Vous voyant pleurer à genoux, Je verse des pleurs comme vous : Oui, levez-vous, ma fille est vôtre.
Cléandre
Ô Dieux ! Quel bonheur est le nôtre ! Ah ! Que vous me rendez heureux !
Montrant Dorine.
Philipin
Et moi je suis fort amoureux. Voilà l'objet de mon martyre. Puis-je espérer...
Le Vieillard
Je vais souscrire. Si tu le veux.
Dorine
Je le veux bien.
Philipin
Est-il bonheur égal au mien ? Vous voyez qu'après tant de crainte, Tout réussit par notre feinte.