Scène 1
Madame Robert
Air du Vaudeville de l'Asthénie.
En se levant.
Madame Robert
Oui, j'applaudis à votre choix, Variété c'est ma devise; Elle satisfait à la fois, Et gourmandise et friandise. Consommés pour les jeunes gens, Pour les vieillards, légers potages, Pour les abbés, des ortolans, Et des aloyaux pour les pages. Hum.... hum... hum.... et coetera, et coetera. Bien, Monsieur Salmi, très bien. C'est cela... Rangez cette table, retournez à votre cuisine, et ne perdez pas une minute ; dans quelques heures nous aurons comtes et chevaliers, Barons et Marquis, comédiens et comédiennes, danseurs, danseuses, musiciens. Promptitude, attention, prévenances pour tout le monde. Allez.
Scène 2
Madame Robert
Madame Robert
Il ne manque qu'une chose au voyage de Chambord, c'est d'être plus long... S'il durait seulement une année je ferais ma petite fortune. On vient chez moi de préférence, et voilà ce que c'est que de traiter à des prix modérés. Si je gagne sur chaque objet, de quarante-cinq à cinquante pour cent, c'est tout au plus.
Scène 3
Adèle, Madame Robert
Adèle
Ma tante, voici les carrés de papier que vous m'avez dit de couper pour écrire la dépense des voyageurs.
Madame Robert
Je te remercie, ma chère Adèle, et je suis enchantée de ton zèle à me seconder. Je présume que tu ne l'es pas moins de ce que tu vois ici depuis quelques jours.
Adèle
Oh ! Je vous en réponds, ma tante.
Madame Robert
N'est-ce pas ?
Air : J'ai vu le Parnasse des Dames.
Adèle
Tout ce bruit, tout cet étalage, Je n'aurais pu le concevoir, Le roi, dans son grand équipage, Vraiment, c'est magnifique a voir; Tant d'éclat passe mon attente, Mais si ça vous était égal, De bonne foi, ma chère tante, J'aurais mieux aimé voir Derval.
Madame Robert
Patience. Monsieur le Simple vient ici ce matin, Derval y sera de bonne heure ; ils ne se connaissent pas, je les présenterai l'un à l'autre, et j'espère qu'ils se conviendront.
Adèle
Monsieur le Simple est mon tuteur, il a le droit de refuser.
Madame Robert
Je suis ta tante, j'ai le droit de parler.
Adèle
S'il vous en donne le temps. Lorsqu'une fois il s'est emparé de la parole, impossible de la lui reprendre.
Madame Robert
Voilà trente ans qu'il cause, même en dormant ; mais laissez-moi faire, quand je suis en train, je ne vais pas mal. D'ailleurs, avec ses prétentions à l'esprit, à la finesse, il est si crédule, si bonace, ton cher tuteur, que nous finirons par en faire ce que nous voudrons.
Adèle
Il dit que Derval n'est pas plus riche que moi, et çà c'est vrai.
Madame Robert
Derval fera son chemin.
Adèle
C'est donc un beau talent que d'être peintre en décorations de théâtre ?
Madame Robert
Si beau que, d'un coup de sifflet, ce talent là vous transporte d'une chaumière dans un palais, d'un palais dans une prison, d'une prison dans le ciel, du Ciel dans l'Enfer...
Adèle
Et tout de suite on se trouve dedans ?
Madame Robert
Dehors, je t'expliquerai cela.
Adèle
Derval, encor mieux puisqu'il en sait.
Madame Robert
C'est juste.
Air : De la véritable Impériale.
Adèle
Il vient, et ce matin, Non, ce matin Plus de chagrin, L'heureux destin! Plus de chagrin, Si j'ai demain Sa main. Une égale tendresse. Sans cesse, Nous presse, L'hymen suit l'amour, C'est un beau jour, Il est loin, je le vois, Pour Derval et pour moi.
Adèle
Derval vient ce matin, Et ce matin, Plus de chagrin; L'heureux destin, Plus de chagrin.
Madame Robert
S'il a demain ta main.
Adèle
Si j'ai demain sa main.
Adèle
Mon tuteur !
Madame Robert
Comme il en va dire !
Scène 4
Le Simple, Madame Robert, Adèle, Ensemble
Pendant toute cette scène, Madame Robert et Adèle, veulent prendre la parole, elles n'y parviennent pas.
Le Simple
Bonjour, aimable cousine, bonjour chère pupille : voilà longtemps que je ne vous ai vues, la privation a été longue. Je vais m'en dédommager; il est si séduisant, si ravissant, si consolant de revoir ses amis, ses bons amis; les gens d'esprit les comptent, les sots ne les comptent pas, je pense comme eux, je prends le temps comme il vient, les gens comme ils sont, les affaires comme elles vont.
Madame Robert
Mais...
Le Simple
Vous en faites de bonnes, toute la Cour à Chambord, jeunes et vieux, grands et petits, allant et venant, passage continuel, personne à Paris, j'en arrive, j'y vais tous les cinq ou six ans. Peinture, architecture, sculpture, palais, jardins, promenades, rien ne m'échappe, je donne un avis à l'un, une idée à l'autre, s'ils n'en profitent pas, tant pis, ce que je fais, je le sais pour le bien. À l'égard des théâtres, je ne m'y accoutume pas, je ne m'y accoutumerai jamais ; entendre parler des acteurs, et ne pouvoir, n'oser rien dire ! Çà n'est pas supportable...
Madame Robert
Il faut bien...
Le Simple
Continuez, je vous écoute. D'ailleurs, je vais rester quelques jours avec vous, de là, je retourne à Troyes, on m'y désire, on m'y attend ; j'y donne le ton, les modes de la capitale ; voici le dernier goût. J'y sais une fête pour la voisine, un mémoire pour le voisin, ma maison ne désemplit pas, c'est la même que j'habitais du vivant de ma femme, et Dieu merci, je n'y suis plus tourmenté par le revenant qui tous les soirs, vers minuit s'établissait au bout de mon jardin, sous le berceau....
Adèle
Le revenant !
Le Simple
Il chantait, il parlait, il appelait, se fâchait, faisait le diable ; moi qui n'ai peur de rien, un jour je pris le parti d'y aller ; mais je fus à peine sous le maudit berceau, que le revenant tomba sur moi, et me poursuivit à coups de cannes jusqu'à la porte de la maison. Il y a loin, et certes il fit bien de finir, car cela commençait rudement à m'impatienter. Croiriez-vous qu'il n'y eut que ma femme qui sut le mettre à la raison ; elle descendait au jardin, quand il s'avisait d'y paraître, ce qui lui arrivait souvent, et tant qu'elle y était, on n'entendait pas le moindre bruit. Heureusement qu'il n'y est pas revenu depuis qu'elle est morte, car je n'aurais su que devenir... Riez, cousine, riez, vous ne croyez pas aux esprits, et moi je vous assure qu'il y en a en Champagne comme ailleurs.
Madame Robert
Si je...
Le Simple
Ah ! Je ne vous ai pas parlé du devin de la rue Quincampoix, qui tire les cartes supérieurement, qui m'a dit ce que j'ai été, ce que je suis, qui a vu dans mes yeux ce que j'ai pensé, ce que je pense, ce que je penserai, qui m'a prédit que je serai le confident, le favori d'un grand souverain. Eh bien ! Vous n'y croyez pas non plus ? Mais laissons cela, un temps passe, l'autre vient, attendons, patientons, voyons, parlons du parti que je vous destine.
Adèle
Du parti...
Air du Vaudeville d'Arlequin Musard.
Le Simple
Oui, je vais vous mettre en ménage, Et digne ami, digne tuteur, Je veux que votre mariage Vous procure honneur et bonheur ; Or, étant l'épouse chérie D'un docteur expérimenté, À vos ordres, et pour la vie, Vous aurez fraîcheur et santé.
Même air.
Adèle
De bien bon coeur, je remercie Le docteur expérimenté Qui voudrait, pour toute la vie, Me donner fraîcheur et santé. Toutes deux sont un bien suprême, Mais sur ce point, mon cher tuteur, Je crois qu'un époux que l'on aime, En sait plus qu'un savant docteur.
Madame Robert
Adèle a raison, et songez...
Air de la Poule.
Le Simple
C'est votre bonheur que je veux faire, Et vos refus seraient superflus; Vous aimez le peintre, mais j'espère Que ce soir vous ne l'aimerez plus. Je songe que vous avez la fureur de parler, et qu'il n'est pas question d'amour, mais de mariage. Est-ce que ma femme m'aimait quand elle m'épousa ? Vous avez peu, très peu, Derval n'a rien ; quelle différence avec le médecin que je vous propose ! C'est un garçon de cinquante à cinquante huit au plus, et qui, dans les environs de Troyes, s'est fait, en malades, le plus joli petit arrondissement qu'il soit possible d'avoir ; nous en causerons à dîner. En attendant, je vais dire un mot à l'un, un mot à l'autre ; cela délasse ; et vous, Adèle, vous dont je suis l'appui, le tuteur, l'ami...
Adèle
J'aime sans retour, Chaque jour, Augmente l'amour Du seul objet qui peut me plaire.
Madame Robert
Faveur aux amants, Bien aimants, Depuis très longtemps, On voit si peu de coeur constants.
Ensemble
C'est mon bonheur que vous croyez faire, Et vos efforts seront superflus, Pour jamais, Derval a su me plaire, Ce soir je vais l'aimer encor plus.
Madame Robert
C'est son bonheur que vous croyez faire, Et vos efforts seront superflus, Puis en parler d'un ton si sévère, C'est bien vouloir qu'elle aime encor plus.
Le Simple
C'est votre bonheur, etc.
Adèle
Eh bien, ma tante, que faire ? Que dire ?
Madame Robert
Que dire ? Non, toujours non ; je me charge du reste.
Adèle
Et Derval qui ne vient pas !
Madame Robert
Il viendra, et toi, ma nièce...
Scène 5
Brunot, Madame Robert, Adèle
Brunot
Deux voitures dont il sort des messieurs et des dames.
Madame Robert
Aux numéros deux et trois.
Adèle
J'y vais.
Madame Robert
Et qu'on leur monte la carte.
En s'en allant, il voit Baron.
Madame Robert va au devant de Baron.
Brunot
Je la tiens. Un monsieur tout seul.
Scène 6
Madame Robert, Baron
Madame Robert
Monsieur, j'ai bien l'honneur d'être votre très humble et très obéissante servante...
Baron
Madame...
Madame Robert
Parlez, demandez, ordonnez, et vous, vos gens, vos chevaux, vous serez servis à la minute.
Baron
Je n'ai ici, madame, ni mes gens, ni mes chevaux ; j'ai passé quelques jours dans un château voisin, j'en suis venu en me promenant.
Madame Robert
Il fait si beau !
Baron
Et je vous prie seulement de faire avertir Monsieur de la Thorillière, il doit être ici.
Madame Robert
Monsieur de la Thorillière ?
Baron
C'est avec lui que je vais à Chambord.
Madame Robert
Je n'ai pas l'avantage de le connaître, c'est tout simple, mais je cours savoir si j'ai l'honneur de le posséder, et comme sûrement monsieur ne partira pas sans avoir dîné...
Baron
Je l'espère bien, la course que j'ai faite m'a donné beaucoup d'appétit.
Madame Robert
J'en suis ravie, et je puis garantir à monsieur qu'il trouvera ici ce que la terre et la mer fournissent de plus délicat.
Baron
La terre et la mer ! Quelle correspondance !
Air : Accompagné de plusieurs autres.
Madame Robert
Des princes et des grands seigneurs, Les intendants et pourvoyeurs Nous font l'honneur d'être les nôtres, Que de bons morceaux, sur ma foi, Payés pour la bouche du roi, Arrivent dans celles des autres. Mais non.
Scène 7
Brunot, Madame Robert, Dumont, Baron
Brunot
On demande Madame Robert.
Elle sort.
Madame Robert
J'y suis.
Il sort.
Brunot
Et vous, Monsieur, voyez si c'est là le monsieur que vous cherchez.
Dumont
Justement, c'est Monsieur Baron.
Baron
Vous ici, mon cher Dumont, qui vous y amène ?
Il la lui remet.
Dumont
Une lettre de Monsieur Mondorge. Il sait que vous dînez ici, et j'ai pris la poste pour venir vous y trouver.
Il lit.
Il voit la table et y court.
Il écrit.
Baron
La poste !... Vous m'inquiétez. Que vois-je ! Mondorge au moment d'être arrêté pour vingt-cinq louis dont il a répondu !... Je n'en ai que vingt dans ma bourse, la voici... à l'égard des cinq autres... Un instant.
Dumont
Autant d'obligeance que de talent.
Baron
Passez chez le caissier de la comédie, et présentez lui le reçu, il vous remettra les cent vingt livres qui vous manquent.
Dumont
Ah ! Monsieur Baron qu'il est rare !...
Air: Cet arbre apporté de Provence.
Baron
Mondorge est dans l'inquiétude, Et je partage son chagrin: Oubliez peine et lassitude, Partez, mon cher, partez soudain. Courez, volez à tire d'aile, Crevez vingt coursiers, s'il le faut; Près de l'ami qui nous appelle, On ne peut arriver trop tôt
Scène 8
Baron
Air du Vaudeville des Amants sans Amour.
Baron
Des acteurs que l'on cite en France, Partout je suis le plus vanté, Mais j'écris, et sans espérance D'aller à la postérité. Que d'épines dans la carrière, Et que de peines pour glaner Dans le vaste champ où Molière À pleines mains sait moissonner! Il ne me reste pas un écu ; mais Lathorillière va payer pour moi, à charge de revanche, et ce soir en roule, nous nous amuserons à répéter nos rôles, s'il en a besoin. Pour moi, je peux m'en dispenser. Il est aussi facile d'apprendre les vers et la prose de Molière qu'il est impossible de les oublier.
Scène 9
Madame Robert, Baron
Madame Robert
Je viens dire à monsieur que Monsieur Lathorillière n'est pas encore ici.
Baron
Pas encore ! Qui pour le retenir ?
Madame Robert
Il faut si peu de chose.
En souriant.
Baron
La représentation du Bourgeois gentilhomme serait-elle retardée ? La Thorillière ne viendrait-il plus ? Et je n'ai ni voilure, ni argent, la position est charmante.
Madame Robert
L'ami de Monsieur aura peut-être eu la fantaisie de déjeuner en chemin, et je conseille à Monsieur de l'attendre à table.
Baron
Il m'est impossible de manger seul.
Madame Robert
Quand Monsieur ne prendrait qu'un consommé ?
Il se retourne et voit La Thorillière.
Baron
Le consommé ne me réussit pas. Ah ! Le voilà.
Scène 10
La Thorillière, Baron, Madame Robert
Ensemble.
À part.
La Thorillière
Oui, mon cher Baron, un peu las, un peu soucieux ; mais je sens que cela se dissipe, je te trouve, et sûrement nous ne tarderons pas à dîner. Sans lui, j'en serais loin.
Baron
On n'arrive pas plus à propos.
Madame Robert
Et je suis aux ordres de Monsieur le Baron.
La Thorillière
Elle te prend pour un homme de qualité.
À Madame Robert.
Baron
Laisse la faire. Hors-d'oeuvres à votre choix, suivis de cinq ou six plats bien fins, bien soigner...
La Thorillière
À merveille.
Baron
Et le meilleur vin possible.
Madame Robert
Du nectar, ma cave en est pleine.
La Thorillière
Du nectar ! Bravo.
Air : La Loterie est la chance.
Baron
Mon ami, je veux te plaire, Et te sers selon tes goûts.
La Thorillière
En amour, en bonne chère, Tu sais que je les ai tous.
Madame Robert
Je me charge de la table.
La Thorillière
Nous y passerons le jour.
Madame Robert
Tendre épouse, femme aimable, Se chargera de l'amour.
Baron
Mon ami, je veux te plaire Et te sers selon tes goûts : En amour, en bonne chère Je sais que tu les à tous.
La Thorillière
Oui, morbleu, tu sais me plaire, Tu me sers selon mes goûts. En amour, en bonne chère, Tu sais que je les ai tous.
Madame Robert
À l'instant je vais j'espère Vous servir selon vos goûts : En bon vin, eu bonne chère, Commandez, tout est à vous.
Baron
Bonne table renouvelle, Ta charmante hilarité.
ENSEMBLE.
La Thorillière
Quelquefois l'ami Chapelle, Y sourit à ma gaieté.
Madame Robert
À l'instant, etc...
La Thorillière
Oui, morbleu, etc.
Baron
Mon, ami, etc.
Scène 11
La Thorillière, Baron
La Thorillière
Parbleu, tu me venges bien de ma femme qui me croit dans le plus grand embarras.
Baron
Madame de La Thorillière est toujours emportée ?
La Thorillière
Toujours jalouse comme un tigre.
Baron
Voilà ce que c'est que d'être beau garçon.
La Thorillière
C'est le mot. Si bien donc que ma femme et moi nous nous sommes querelles, fâchés, brouillés à une lieue d'ici, au point que je l'ai laissée dans la voiture à laquelle, il lui a plu de faire reprendre la route de Paris où elle emporte son humeur et mon argent; car tu sauras que c'est elle qui tient la bourse, mais la tienne est à mon service.
Baron
La mienne, mon ami! elle court la poste.
La Thorillière
Ta bourse court la poste.
Baron
À l'adresse d'un créancier qui m'a découvert ici, et je n'ai pas un écu.
La Thorillière
Parbleu, pour un homme d'esprit, ta conduite n'a pas le sens commun ; voyager et donner tout ce que l'on a.
Baron
Se brouiller en route avec sa femme, et la laisser là !
La Thorillière
Tu n'y aurais pas tenu, mais au fait...
Baron
Le fait, c'est que nous comptions l'un sur l'autre, et que, ni l'un ni l'autre nous ne possédons un denier.
La Thorillière
C'est charmant.
Baron
Et voilà Auguste et Cinna s'en allant à la cour, à jeun et à pied.
Air du Vaudeville du Panorama.
La Thorillière
Avec de l'eau, buvons rasade, Célébrons les faveurs du sort, Chantons la brillante ambassade Que nous allons faire à Chambord. Mon cher Baron, c'est grand dommage Que nous n'ayons pas en chemin, Pour camarades de voyage Et la Rancune et Ragotin.
Baron
Tu en ris, c'est le plus sage.
La Thorillière
Le plus sage c'est de commencer par nous mettre à table.
Baron
Dans une auberge où nous ne sommes pas connus ! Jamais, l'honneur avant tout.
La Thorillière
Surtout après le dîner.
Air : Quand la jeune écolière.
Baron
De Thalie et de Melpomène, Méritons les haute faveurs, Et partout, comme sur la scène, Soyons nous mêmes nos censeurs, Chez les acteurs qu'elle rassemble, Et dont l'âme ennoblit l'élan, Le public aime à voir ensemble L'homme honnête, et l'homme à talent.
La Thorillière
Ce que tu dis est superbe ; mais en pareil cas on s'exécute... et si j'avais un bijou, je le déposerais ici pour vingt-quatre heures.
Baron
Tu veux que je mette le Roi en gage ?
La Thorillière
Non, mais...
Baron
Ou la dame de mes pensées ?
La Thorillière
Pourquoi pas ?
Baron
Pourquoi pas !
La Thorillière
Qu'elle te donne à dîner ici, ou chez elle, n'est-ce pas la même chose ?
Air : Quoi, vous partez sans que rien vous arrête.
Baron
Partons, mon cher, sans que rien nous arrête.
La Thorillière
Mais encore une fois.
Suite de l'Air.
Ils vont pour sortir, Derval arrive.
Baron
Le temps est beau, etc.
Scène 12
Derval, Baron, La Thorillière
Derval
J'ai deviné juste ; c'est Monsieur Baron.
Ils s'embrassent.
Baron
Moi-même, mon cher Derval.
La Thorillière
Un de tes amis ! Il va nous prêter de l'argent.
Baron
C'est un peintre.
La Thorillière
N'en parlons plus.
Derval
Je n'ai pas eu le plaisir de vous voir depuis que vous avez donné l'Homme à bonnes Fortunes, et je brûlais de vous en faire mon compliment.
La Thorillière
Il prend bien son temps.
Air : En deux moitiés, dit-on le sort.
Derval
Dans cet ouvrage, plein d'esprit, Et que l'on ne peut trop connaître, Vous vous montrez, chacun le dit, Le digne élève du grand maître. De Momus, Baron comme acteur, Reçut des faveurs peu communes ; Toujours, comme acteur comme auteur, Il est l'homme à bonnes fortunes.
La Thorillière
Le fripon s'est pris pour modèle.
Baron
Ah !... Messieurs.
Même air.
Derval
Sur terre l'Amour pèlerin, No rencontrait pas de cruelle, Tout lui cédait, mais un matin, Voila que Vénus le rappelle. Or, ce dieu ne pouvant, dit-on, Poursuivre son pèlerinage, En partant, il chargea Baron D'achever pour lui le voyage.
La Thorillière
Il sera long le voyage, et dans ce moment-ci, tu n'es pas de force à l'entreprendre.
Baron
Rassure-toi, ce n'est qu'un conte.
Derval
Ce qui n'en est pas un, c'est le souvenir que j'ai conservé des leçons que vous avez eu la complaisance de me donner, et j'aurais continué la comédie si j'avais eu une étincelle de votre talent ; j'en étais si loin que je me suis jeté dans la décoration.
Baron
Avec succès, je le sais.
Derval
J'en suis ravi, mais ce que vous ne savez pas, c'est l'espoir que j'ai conçu lorsque j'ai appris que vous étiez ici avec Monsieur de La Thorillière.
Baron
Quel espoir ?
Derval
J'aime la nièce de Madame Robert, l'hôtesse de cette auberge, j'en suis aimé. J'accours de Paris pour la voir, j'apprends en arrivant qu'elle est destinée à un autre, et pour peu que vous me secondiez, Adèle est à moi ; vous savez si bien déjouer les tuteurs.
Baron
Si Molière était ici, j'en répondrais.
Derval
Monsieur Molière ! Il me protège, et moi je l'admire.
La Thorillière
Vous l'admirez, jeune homme, nous vous servirons.
Derval
Je réussirai.
Vivement à Derval.
La Thorillière
C'est peut-être un dîner que le ciel nous présente. Vous aimez la jeune personne ? Quels sont vos protecteurs auprès d'elle ?
Derval
Son amour et l'amitié de sa tante à qui je viens de dire qui vous êtes, et qui est enchantée de vous avoir.
La Thorillière
Bon.
Baron
Et vous avez contre vous ?
Derval
Monsieur le Simple.
La Thorillière
Le nom promet.
Baron
Son pays ?
Derval
Champenois.
Baron
Champenois !
La Thorillière
De mieux en mieux.
Derval
Causeur éternel qui sait tout, prévoit tout, et croit à tout.
À Baron.
À Derval.
La Thorillière
À merveille ! Et tu vois comme la providence nous sert. L'hôtesse vous protège, vous allez être notre caution auprès d'elle...
Derval
Votre caution ?
La Thorillière
Vous saurez pourquoi.
Baron
Ton appétit me désarme, et je me rends ; mais comment tromper ce Monsieur qui prévoit tout ?
La Thorillière
Comment ?... Mais...
Baron
Ensuite ?...
La Thorillière
Eh ! Ventrebleu, un instant, vos désirs vont plus vite que mon imagination ; et quand celle de Baron est en défaut, il est tout simple que la mienne se fasse attendre ; mais l'inspiration viendra, d'ailleurs, le mariage est une si belle chose.
Baron
Qui le sait mieux que toi ?
Air du Vaudeville de Jean-Monnet.
La Thorillière
Marier est ma folie, El vous aurez voire tour; Les fiIletreo qu'on marie, Servent l'hymen et l'amour. Courtisans Complaisants, Quand vous épousez vos belles, ce sont des roses nouvelles Qui reviennent aux galants.
Même air.
Derval
De l'objet qui vous engage, Ami tendre, époux chéri, Des douceurs du mariage, Vous parlez en bon mari; Courtisans Complaisants, Quand, etc.
Prélude de l'air suivant.
La Thorillière
Vous êtes malin, Monsieur Derval, et si ma femme écoutait aux portes, je ne répondrais pas de vous ; Madame Honesta n'entend pas raillerie ; mais nous n'avons pas une minute à perdre...
Baron
Qu'est-ce ?
Scène 13
Madame Robert, Adèle, La Thorillière, Baron, Derval
Air : Honneur à monsieur de la Grinaudière.
Remerciements de l'un et de l'autre.
Madame Robert
Honneur, honneur cent fois honneur À Baron, à La Thorillière.
Adèle
Un goût sur les éclaire, Tous les deux nés pour plaire, De Momus fixent la faveur. Honneur, honneur, cent fois honneur À Baron, à La Thorillière.
La Thorillière
Je ne connais qu'une manière de remercier Madame Robert, c'est de l'embrasser, si elle y consent.
Madame Robert
Si j'y consens !
Baron
Pour vous, Mademoiselle, vous en serez quitte pour une réponse.
Adèle
Laquelle, Monsieur ?
Baron
On prétend que vous avez fait un choix ?
Adèle
Ou prétend çà, Monsieur ?
Baron
On ajoute que vous nous l'avouerez, si nous vous pressons.
Adèle
Si vous me pressez ?... Ce n'est guères la peine.
Baron
Non ?
Air : Il était charmant et bien fait.
Adèle
On peut bien lire dans mon coeur, Combien d'aimer je suis contente, Je viens de dire à mon tuteur, Que je l'avais dit à ma tante. Derval qui tout bas me sourit. Derval a du vous en instruire; Il ne ment pas, et ce qu'il dit, J'ai du plaisir à le redire.
Derval
Vous l'entendez.
Baron
Mon ami, cet aveu est franc, très franc, et l'entreprise est digne de nous ; mais encore une fois, que prétends-tu faire ?
La Thorillière
Ce que je prétends faire ?
Scène 14
Brunot, La Thorillière, Baron, Derval, Madame Robert, Adèle, Ensemble
À Baron et à La Thorillière.
Brunot
Madame Robert, la diligence toute pleine de musiciens, sans compter une malle à l'adresse de M. Baron. Vous la trouverez dans la chambre où vous allez dîner.
La Thorillière
Ce sont nos costumes, et ceux du ballet indien ; ma femme s'était chargée de les faire partir.
Baron
Nos costumes ! Parbleu, leur arrivée ici me fait naître une idée...
Derval
Sur notre mariage ?
Baron
Sans doute ; mais pour que cette idée eût du succès, il faudrait que le tuteur fût d'une crédulité sans exemple.
Madame Robert
Sans exemple ! Oh ! Je vous garantis que Monsieur le Simple est votre homme : il croit aux sorciers, aux revenants, aux tireurs de cartes ; un de ces fripons-là s'est diverti à lui annoncer qu'un jour il serait un grand personnage à la cour d'un grand monarque.
Baron
Il le croit ?
Madame Robert
Au point qu'il ne cesse d'en parler.
Baron
Votre hymen est sûr.
Madame Robert
Comment !
La Thorillière
J'entends. D'avance, nous allons prendre l'esprit des rôles que nous sommes au moment de jouer.
Baron
Et tâcher de faire aujourd'hui, du tuteur d'Adèle, ce que demain, nous ferons du Jourdain de Molière.
Adèle
Ce que c'est que l'esprit !...
Baron
Vous, Madame, préparez celui du tuteur, éveillez son amour-propre, dites-lui, répétez-lui qu'il vient de vous arriver deux souverains étrangers qui out des vues sur lui.
Madame Robert
Deux souverains ?... C'est bon, ensuite ?...
Baron
On a déposé dans cette chambre la malle qui renferme les habits dont nous aurons besoin, nous allons les y prendre, y boire votre nectar...
La Thorillière
C'est cela.
Baron
En attendant le repas de noce, et dans quelques instants Derval viendra vous instruire de ce que vous aurez à faire.
Madame Robert
Je le ferai.
Derval
Le repas de noces, dites-vous ? Et le contrat ?
La Thorillière
Soyez tranquille, vous aurez le diplôme.
Adèle
Le diplôme!
Baron
C'est-à-dire votre contrat de mariage ; vous le ferez signer.
Derval
Je comprends.
Adèle
Et moi, quel sera mon rôle ?
Baron
Envoyez-nous les musiciens, peut-être en aurons-nous besoin ; du reste, soyez aux aguets, et vous nous entendrez à demi-mot.
La Thorillière
Le temps presse, nous ne pouvons dîner trop tôt...
Baron
Plus de délai.
Air : Vaudeville du Méléagre Champenois.
La Thorillière
Gaiement ensemble, usons de finesse, L'espoir nous luit, le succès nous attend.
Baron
Il est permis d'employer l'adresse, Pour protéger et candeur et talent.
Derval
Ici, Momus à nos désirs propice, Pour nous servir, s'unit avec l'amour, Et le plaisir, sous leur aimable auspice, Sera pour nous le saint de chaque jour.
Ensemble
Gaiement, etc.
La Thorillière
Allons rêver à notre personnage, Le concerter la bouteille à la main: En pareil cas, et pour être plus sage Il faut toujours choisir le meilleur vin,
Ensemble
Gaiement, etc.
En chantant cet air, à demi-voix, Baron, La Thorillière et Derval entrent dans la chambre où ils doivent dîner. Adèle sort d'un autre côte.
Madame Robert
Plus bas, le cousin ne peut tarder, séparons-nous.
Le Simple arrive par la porte du fond, sur la ritournelle qui termine l'air.
Ensemble
Gaiement, etc.
Scène 15
Le Simple, Madame Robert, Derval, Ensemble
Le Simple
Je suis enchanté, cousine, enchanté, ravi, transporté. J'ai passé une heure sur la grande route; quel mouvement ! Quel empressement ! Le chemin est couvert de chevaux, de courriers, de postillons, de voitures...
Madame Robert
Un mot...
Le Simple
Et des amis, des connaissances de Paris... On m'appelait à droite, on m'appelait à gauche. Venez-vous de Chambord ? Allez-vous à Chambord, Monsieur le Simple ? Vous verra-t-on à Chambord ? Eh ! Oui, Messieurs, on me verra à Chambord.
Madame Robert
Mais, de grace...
Le Simple
Et des détachemenTs de gardes-suisses, de gardes-françaises ; des chevaux-légers, des mousquetaires gris, des mousquetaires noirs.
Madame Robert
Finirez-vous ?
Le Simple
Et le bruit de la trompette ! J'en suis fou... Il inspire la valeur, il mène à la gloire, à la victoire, au Temple de Mémoire.
Madame Robert
Pour la dernière fois taisez-vous, ou je ne vous dirai pas que vous êtes, au moment de voir accomplir la prédiction que l'on vous a faite.
Le Simple
La prédiction ! Ah ! Parlez, cousine, parlez. Vous savez que je ne parle que pour ne pas laisser tomber la conversation.
Madame Robert
Apprenez donc que vous allez être présenté à deux souverains.
Le Simple
À deux souverains !
Madame Robert
Ils ont passé par Troyes, ils y ont entendu parler de vous...
Le Simple
De moi ! Il serait possible ! Deux souverains !... On vous l'a dit ?
Madame Robert
Mieux que çà, je les ai vus.
Le Simple
Vus ? Quand?
Madame Robert
Ils viennent d'arriver incognito.
Le Simple
Où ?
Madame Robert
Ils dînent là.
Prélude.
Le Simple
Là ?... Dans votre auberge ?... Oh ! Qu'on ne m'endort pas comme çà ! Hein ?
Madame Robert
Paix !
Air : de Monsieur Doche.
Derval
En bécarre, en dièse, en bémol, Célébrons l'auguste présence, Exaltons la haute puissance Du grand Turc, et du grand Mogol.
Le Simple
Le grand Turc, et le grand Mogol !
Madame Robert
Vous l'entendez, leur excellence, Leur éminence, Le grand Turc, et le grand Mogol.
Derval
Heureux qui peut les voir sans cesse, Qui naît et meurt dans leurs climats: Si le bonheur est ici bas, Il n'est qu'auprès de leur hautesse.
Ensemble
Vous l'entendez, etc. Oui, je l'entends, etc.
Derval
Célébrons, etc.
Scène 16
Derval, Le Simple, Madame Robert
Derval
Madame Robert, les deux potentats trouvent votre dîner parfait, ils ne mangent pas, ils dévorent, et je vous prie d'en féliciter votre maître d'hôtel.
Le Simple
Il n'y a plus à en douter.
Madame Robert
Monsieur le truchement, je suis ravie que d'aussi grands seigneurs daignent avoir de l'appétit chez moi.
Derval
J'ai ordonné qu'on préparât leur café, c'est ici qu'ils vont le prendre, et vous voudrez bien y faire apporter les tapis et les coussins que je vous ai demandés... Pardon de l'embarras que je vous cause.
Air : Allez trouver votre jeune fermière.
À demi voix, à Derval.
Madame Robert
Ah ! Ne craignez, ni mes soins, ni ma peine, Non, non jamais je n'eus un jour si beau. Vous le voyez, et j'en étais certaine, Le cher cousin donne dans le panneau.
Derval
À tout faire, Pour leur plaire, Je l'espère, L'on va s'accorder.
ENSEMBLE.
Madame Robert
Leur altesse, Leur grandesse, Hors ma nièce, Peut tout demander.
Le Simple
Deux potentats qu'ici le sort amène ! Je les verrai, cela doit être beau ; Mais, mais, pour moi, vraiment, j'en suis en peine, Que doit-il donc se passer de nouveau ?
À madame Robert.
Derval
Il faut doubler, et de soins et de peine. Pour tous ici, c'est un moment fort beau. Oui, je le vois, oui la chose est certaine, Le cher cousin donne dans le panneau.
Madame Robert
Ah ! Ne craignez, etc.
Derval
Madame Robert...
Derval lui parle bas en montrant le Simple.
Madame Robert
Monsieur le truchement...
Madame Robert lui fait entendre que c'est le Simple dont elle a l'air de faire un grand éloge.
Derval
Ne serait-ce pas là ?...
Le Simple
Truchement !... Oui je m'en souviens, le truchement est un savant qui vous explique dans la langue que vous connaissez ce qu'un étranger vous dit dans la langue que vous ne connaissez pas, de manière qu'un truchement parle pour lui et pour les autres, c'est une jolie place.
Scène 17
Derval, Le Simple
Derval
Monsieur, je rends grâce au hasard qui me procure l'avantage de faire connaissance avec Monsieur le Simple.
Le Simple
Oui, Monsieur, c'est moi qui le suis, et je ne reviens pas de la surprise que Madame Robert m'a causée, en m'apprenant que son auberge est honorée de la présence du grand Turc et du grand Mogol.
Derval
Eux-mêmes.
Le Simple
Ces puissants monarques, dont l'un possède du côté de l'Orient vers l'Occident...
Derval
Ils vont à Chambord passer quelques jours avec Louis XIV, et sans faste, sans suite.
Le Simple
En voisins.
Derval
C'est le mot, et voyez comme le hasard vous sert.
Le Simple
Le hasard ? Il est incroyable, et à propos de lui, de ses caprices, de ses bizarreries, vous saurez qu'un jour... Il y a tout au plus six mois...
Derval
Permettez.
Le Simple
Quel causeur!
Derval
Le hasard nous conduit à Troyes...
Le Simple
Ma ville natale, que j'aime, que j'habite, rue Caquet, à gauche, en arrivant par...
Derval
Le hasard nous y fait loger dans une auberge, où l'on vante votre mérite.
Le Simple
Je gage que c'est aux trois aveugles, à moins que ce ne soit...
Derval
Un autre hasard nous amène chez madame Robert, mêmes éloges de votre esprit, de votre instruction, de votre amabilité : j'en parle aux souverains dont j'ai l'honneur d'être l'interprète, chacun d'eux veut avoir un secrétaire français, et demain, ce soir peut-être, vous serez ce favori, ce confident, ce dépositaire unique des moindres pensées de l'un, ou de l'autre.
Le Simple
Moi ! Dites-vous ? Moi ! Je serais ? Je deviendrais !... Oh ! Oui, je l'ai vu dans les cartes ; j'étais en carreau, le prince en coeur...
Air : J'ai vu partout dans mes voyages.
Derval
Oh ! La belle place que celle De confident d'un prince Indien! De jour en jour, faveur nouvelle, Accroît, et son rang et son bien, Par les lois mêmes de l'Empire; À tel point il est honoré, Que lorsque sa hautesse expire, Avec elle il est enterré.
Le Simple
Badinez-vous ? Comment ? Quand le grand Mogol meurt, on enterre son secrétaire avec lui ?
Derval
Toujours, et dans une grotte magnifique.
Le Simple
Je ne veux ni de la place, ni de la grotte.
Derval
Vous avez tort, c'est un honneur...
Le Simple
Au diable cet honneur là. Et le secrétaire du grand Turc, de quelle manière est-il traité ?
Derval
Très richement, et des appointemenTs considérables le dédommagent des sacrifices qu'il est obligé de faire.
Le Simple
Des sac...
Air : Du partage de la richesse.
Derval
Dans ce pays il est d'usage, Que l'honorable confident, Ne contracte de mariage, Qu'après la mort du grand Sultan. Alors, il redevient son maître, Et dégagé de tout travail, Il choisit d'épouser ou d'être, Premier eunuque du sérail.
Le Simple
Eunuque ! Moi ! Je ne m'en soucie pas, j'épouserai ; mais la langue turque...
Derval
Vous n'en aurez pas besoin, et je vous communiquerai les volontés du grand seigneur. Tâchez de l'habituer à vous voir, et j'espère qu'il m'ordonnera de vous faire signer votre diplôme.
Le Simple
Mon dip...
Derval
C'est-à-dire votre brevet au bas duquel vous mettrez votre signature, si vous êtes admis ; du reste, aucun des des deux souverains ne sait votre langue.
Le Simple
Du tout ?
Derval
Ils ne connaissent et ne prononcent en français que les noms des vins et des liqueurs que l'on boit en France...
Le Simple
Ils les aiment ?
Derval
Infiniment ; ainsi, vous n'avez qu'un moyen de leur donner une idée de votre esprit et de votre gaieté, c'est d'aller, de venir, de parler.
Le Simple
Laissez-moi faire.
Derval
Ils ne vous comprendront pas, jasez, à tort et à travers...
Le Simple
Vous serez content.
Air : De la Izidore.
Derval
Le bonheur vous appelle, Il faut en profiter, Ce soir, par votre zèle, Sachez le mériter.
Le Simple
Oui, le bonheur, etc.
Pendant cette reprise, Brunot et trois valets apportent des tapis et des coussins.
Derval
Le bonheur, etc.
Scène 18
Derval, Le Simple, Valets
Derval
Vite, que l'on s'empresse, L'Indien et le Sultan Viendront dans un instant, Le café les attend.
ENSEMBLE.
Le Simple
De l'ardeur qui vous presse. Des seigneurs si puissants, Si grands, si bienfaisants, Seront reconnaissants.
Derval
Le bonheur, etc.
Le Simple
Oui, le bonheur, etc.
Prélude de l'air suivant.
Valets
Leur grandeur nous appelle, Il faut la contenter. Quand on a même zèle On sait se concerter.
Ils y vont.
Derval
Les voici. Eh! vîte, vîte, allez au devant d'eux. Vous, Monsieur le Simple, vous commencerez par saluer le grand Mogol.
Le Simple
Le grand Mogol ? Je crains de lui plaire.
>Sur l'air que l'on reprend, Baron et La Thorillière arrivent les mains appuyées sur les épaules de deux valets, et prennent place sur les tapis. Baron est en grand turc, La Thorillière en grand Mogol.
Derval
N'ayez pas peur.
Scène 19
Derval, La Thorillière, Le Simple, Adèle, Baron, Choeur, Madame Robert
Le Simple met un genou en terre, et s'incline devant le grand Mogol.
La Thorilliere prend le Simple par le menton, et le regarde longtemps.
Derval
Allez. Plus bas... Encore.
La Thorillière
Ossa, carigar, soter.
Le Simple
Que dit sa hautesse ?
Derval
Qu'elle vous trouve charmant.
À l'instant même, Madame Robert et Adèle apportent le café qu'elles déposent sur une petite table que l'on place entre le Turc et le Mogol.
Le Simple
Tant pis.
Derval
Le café, le café.
Madame Robert et Adèle remplissent les tasses.
Le Simple donne une tasse au Grand Turc, et Derval sert le grand Mogol.
Le Simple
Vitesse, adresse, prêtesse. Dépêchons, dépêchons, présentons.
Air : On dit par tout le monde.
Le Simple
Son goût est balsamique, Son parfum est divin: C'est de la Martinique, Le Moka le plus fin.
ENSEMBLE.
Adèle
Combien je suis contente, De voir votre grandeur! Pour la nièce et la tante, Ah ! Quel excès d'honneur. Son goût, etc...
Le Simple
Laissez-moi faire, je vais chanter, amuser le grand turc.
Pendant le morceau suivant, le Grand Turc et le Grand Mogol prennent, de suite, plusieurs tasses de café qui leur sont servies par Madame Robert et par Adèle. Derval a l'air d'expliquer au grand turc ce que le Simple lui chante, et de temps en temps, le grand turc fait des signes d'approbation.
Derval
Bon.
Air : Dans quel canton est l'Huronie.
Bis.
Le Simple
Où mène-t-on, Joyeuse vie ? Est-ce en Syrie, En Illyrie ? Hé non, non, non, non, non, non, non. Est-ce au Japon, Est ce à Canton, Chez le Huron, Chez le Lapon, Le Lestrigon, Le Mirmidon, Le Bourguignon, Le Matagon ? Non, non, non, non, non, non, non, non, non, non, non, non. Mais où donc la trouve-t-on, Cette terre que j'envie, Cette heureuse région, Du ciel à jamais chérie ? Quel est le nom, De ce canton, Si beau, si bon ? Vous le verrez, Vous le saurez, Vous y croirez, Quand vous serez, Dans la Turquie, Oui, la Turquie : C'est là le nom, Le joli nom De ce canton Si beau, si bon... Vous vous taisez, c'est à regret. Je vais vous mettre à l'alphabet. Oui, je suis fort sur la grammaire, Or, en français, pour mieux vous plaire, En français, je veux ma foi, Je veux vous faire Babiller avec moi. Seigneur, seigneur, je veux vous faire, Babiller avec moi.
Derval
Des signes, des regards, tout me répond de votre succès.
La Thorillière
Ambrosia.
Baron
Ambrosia.
Derval
Liqueurs, liqueurs.
Air : Courons de la blonde à la brune.
Au turc et au Mogol.
Aux valets.
Deux valets s'approchent, portant une petite table garnie de bouteilles et de verres.
Le Simple
Oui, vraiment je vous devine, Vous allez être obéis, Liqueur fraîche, liqueur fine, Liqueur de tous les pays. Je suis leste, Vite et preste, Que mes ordres soient remplis. Gaieté franche, vive allégresse, Sont au fond des flacons : Versons, flattons, Délectons, Enchantons, Contentons, Les parois satisfaits, Du palais Royal de leur hautesse.
Pendant ce choeur, le Simple, un flacon à la main, verse de la liqueur à Baron qui le remercie par signes.
excepté Baron et Lathorillière
Choeur
GaiEté franche, vive allégresse, Sont au fond, etc.
Derval
Le diplôme.
Baron
Le voici.
Derval
Encre et plume.
Adèle
J'y cours.
Baron
Diploma, franco, diploma.
Derval
Vous êtes nommé.
Le Simple
Je suis nommé !... Ah ! Monseigneur !... Mes amis.... Mes bons amis...
Choeur
Gaieté franche, etc.
Derval
Eh venez donc ?
Adèle
Ma tante, ma tante... Une dame bien en colère, et qui fait un tapage terrible.
Madame Robert
Oui dà, voyons ce que c'est.
Derval
Et le contrat qui n'est pas signé !
Le Simple
Oui, voyons, et ne souffrons pas qu'elle vienne déranger leurs hautesses.
La Thorillière
Je gage que c'est ma femme.
Baron
Ta femme !
Derval
Que faire ?
La Thorillière
Ne pas la reconnaître.
Madame La Thorillière arrive repoussant tout le monde.
Baron
C'est dit.
Scène 20
Madame la Thorillière, Madame Robert, Le Simple, Baron, Derval, La Thorillière, Adèle
Madame la Thorillière
Vous m'ennuyez, vous m'impatientez, vous m'excédez...
Madame Robert
Mais, Madame...
Madame la Thorillière
Paix, ma mie. Grands et petits appartements, salles et salons, chambres et cabinets, je veux tout voir; je suis sûre d'y découvrir le mauvais sujet que je cherche.
Le Simple
Silence, encore une fois, Madame, silence, et sachez qu'il y a ici deux puissances qui trouveront fort mauvais que vous leur étourdissiez la tête.
Madame la Thorillière
Deux puissances !
Le Simple
Le grand Turc, et le grand Mogol.
Madame la Thorillière
Dans cette auberge ! Quel est l'imbécile qui croit me le persuader ?
Madame La Thorillière jette les yeux sur Baron et sur La Thorillière.
Le Simple
Moi.
Elle s'approche de Baron qu'elle regarde.
Madame la Thorillière
Eh ! Mais, ce sont les habits...
Baron
Och, abousalem, diamantine, amor sagitta.
Madame la Thorillière
Hein ?
Derval
Cela signifie, que vos yeux sont deux escarboucles qui lancent tous les feux de l'amour.
Elle passe à La Thorillière devant qui elle s'incline.
Air : de Monsieur Doche.
Madame la Thorillière
Tant l'honneur passe mon attente, Comment soutenir votre aspect! Agréez de votre servante Le dévoûment et le respect. Salamalec à sa grandess... Salamalec à l'illustre hautesse... Gloire à mon fripon de mari. Bon... et d'un.
Le Simple
Quoi ! Son mari !
Madame la Thorillière
Oui, oui, oui, oui, Gloire à mon fripon de mari,
La Thorillière
Alla, Balla, Marabala.
Madame la Thorillière
Balla, Maraba !...
Derval
Cela veut dire que vous êtes folle.
Madame la Thorillière
Folle !
Derval
Et que sa hautesse ne vous connaît pas.
À Madame Robert.
À Adèle.
Elle la prend par le bras, et la mène à son mari.
Madame la Thorillière
Ah ! Mon mari ne me connaît pas ! Madame... Et vous, Mademoiselle.
Adèle
Vous me cassez le bras.
À Lathorillière.
Madame la Thorillière
Taisez-vous. Le voilà ; oui, sans doute, la voilà cette altesse pour qui ta seigneurie m'a laissée en route, cette innocente, si elle l'est encore !
Madame Robert
Si elle l'est ?
Madame la Thorillière
Vous vous êtes prêtée à ce beau manège ; mais vous n'y êtes pas...
Madame la Thorillière
Ni vous, madame, et je saurai pour qui vous prenez ma maison.
Madame la Thorillière
Pour ce qu'elle est.
Air : De Monsieur Doche.
Madame Robert
Oh ! Quelle femme, Eh ! Mais, madame, Modérez vous, Écoutez nous.
Madame la Thorillière
Jour de dieu ! Que je vous écoute, Oh ! Non sans doute.
Madame Robert
Modérez vous, Écoutez nous.
Madame la Thorillière
Eh ! Non, non, non, que l'on redoute...
Baron
Alla, Alla.
Madame la Thorillière
Que l'on redoute ma colère.
Elle se met en devoir de le faire, on s'en défend.
ENSEMBLE.
La Thorillière
Perfide, téméraire, Par tes Alla Tes Marabala, Cesse, cesse, De m'impatienter, Ou l'altesse, La hautesse, La servante, la maîtresse, Je vais, je vais tout souffleter.
Madame Robert
Quoi ! L'altesse, La hautesse, La servante, la maîtresse, Quoi vous voulez tout souffleter ?
Baron
Alla Balla, Marabala.
Molière, arrivé depuis un moment est témoin de la colère de Madame La Thorillière, qui donne un soufflet à le Simple.
Madame la Thorillière
Oui, l'altesse, La hautesse, La servante, la maîtresse, Je vais, je vais tout souffleter.
Le Simple
Monsieur le Truchement, expliquez-moi donc cela ?
Scène 21
Molière, Baron, Adèle, Le Simple, Madame la Thorillière, La Thorillière, Derval
Molière
Courage, madame.
Baron
Molière !
Adèle
Molière !
Le Simple
Molière ! Qu'est-ce que c'est çà ?
Molière
Toujours la même.
Madame la Thorillière
Oui, toujours, parce que j'ai toujours raison.
Molière
Eh ! Mais, c'est Baron et La Thorillière !
Le Simple
Baron et Lathorillière ! Je suis joué.
Madame la Thorillière
Dites donc le grand Turc et le grand Mogol !
Molière
Ah ! Ah !
Air : De la Baronne.
Baron
C'est l'oeil du maître, On voudrait en vain le tromper : D'un regard il sait tout connaître, Et rien ne saurait échapper, À l'oeil du maître.
Molière
Votre camarade, voilà le mot.
Madame la Thorillière
Finissons.
Molière
Madame... Oui, finissons, et sachons...
Molière
Monsieur... Un moment, s'il vous plaît, tous les deux un moment, et permettez d'abord que je remercie mes amis de l'intérêt qu'ils prennent au succès de ma pièce... Car je suppose que vous répétiez une partie du quatrième acte.
La Thorillière
À peu-près, et voilà notre Jourdain.
Le Simple
Votre Jourdain ! Quelque fripon comme vous ?
Molière
Quelque fripon, monsieur ? Vous vous trompez, Monsieur Jourdain est un honnête bourgeois, attendu à Chambord, et s'il y réussit, peut-être ne serez-vous pas fâché de le connaître.
Baron
S'il y réussit ?
La Thorillière
Vous en doutez ?
Air : Permettez, je vous en supplie.
Baron
Jourdain qui vous met en colère, Demain à la cour présenté, Aura demain, comme son père, Le brevet d'immortalité, Guidé par son puissant génie, Corneille y conduit ses héros, Molière inspiré par Thalie, Y mène ses originaux.
Le Simple
Je n'entends rien à tout ce galimatias, sinon que la tante et la nièce, le grand Turc et le grand Mogol sont les complices du prétendu truchement qui, je le vois, n'est autre chose que Derval, et Derval n'aura pas Adèle.
Baron et La Thorillière expliquent à Molière le sujet de la querelle.
Derval
Je n'aurai pas Adèle !
À son mari.
Madame la Thorillière
Comment ? Quoi ? Cette jeune personne n'est pas ?... Je respire.
La Thorillière
Quel délire !
Le Simple
Jamais, jamais.
Molière
Monsieur le Simple... un mot.
Le Simple
Non.
Molière
Un seul mot.
Le Simple
Non, non, et mille fois non.
Air : Ballets des Pierrots.
Molière
En vain vous feriez résistance.
Le Simple
Sachez que je suis son tuteur.
Molière
Sachez que de toute la France, Je suis le plus grand marieur: Grands, et petits, âge et fortune, J'arrange tout.
Le Simple
Contes en l'air.
Molière
J'ai, naguère, au clair de la lune, Marié... jusqu'à Jupiter.
Le Simple
Ah ! Sûrement vous me parlez là de gens riches, et Derval n'a rien.
Molière
Je viens de perdre le peintre-décorateur de mon théâtre, et Derval le remplace.
Derval
Moi !
Adèle
Derval !
Molière
Avec mille écus d'appointements.
Le Simple
Mille écus !
Adèle
Monsieur Molière !
À Baron et à La Thorillière.
Le Simple
Mille écus, c'est un Pérou, un Pactole, et vous avez raison de dire que vous arrangez tout. Oui, oui, ces mille écus là nous raccommodent. Quoique vous m'ayez pris pour un sot, vous n'êtes pas les premiers qui l'avez cru, mais à présent vous voyez ce qui en est... Vous, Adèle...
Scène 22
Brunot, Le Simple, Molière, Baron
Brunot
Madame, Madame...
Le Simple
Impossible de rien dire.
Brunot
Quatre voitures qui arrivent ensemble, et qui sont remplies, à ce qu'ils disent, de Luciles, de Dorantes, de Dorimènes, de Nicoles, de Jourdains, enfin d'une foule de personnes dont je ne sais pas la condition.
Molière
C'est toute ma troupe : grand dîner, Madame Robert, grand dîner, sur mon compte, auquel vous ajouterez la dépense des deux souverains, qui seront assez complaisants pour se remettre à table avec nous.
Baron
Très volontiers.
Molière
Nous allons y célébrer les fiançailles des deux futurs, et demain, en repassant, nous serons leur épithalame, le verre à la main.
Le Simple
Leur épithalame, Monsieur Molière ? Nous la composerons ensemble ; vous m'avez l'air d'un garçon d'esprit.
Vaudeville
Derval, Choeur, Molière, Baron, Adèle
Air : de Monsieur Doche.
Derval
Oui, vraiment, monsieur l'érudit, Molière que j'honore, Est plein de finesse et d'esprit, Mais il a mieux encore; La raison le suit : Toujours il séduit, Et toujours il éclaire; Mais que de Scapins, Que de Trissotins Survivront à Molière !
Choeur
Survivront, etc.
Molière
Toujours des Agnès enverront Leurs tuteurs à l'école; Toujours des Tartuffes sauront Nous tromper sur parole. Toujours des Purgons Feront aux Orgons, Des frais d'Apothicaire, Et que de Jourdains, De Georges Dandins, Survivront à Molière !
Choeur
Survivront, etc.
Baron
Toujours ailleurs, comme à Paris, De tendres infidèles, De leurs jeunes ou vieux maris, Feront des Sganarelles. Toujours des fâcheux, Et des ennuyeux, Nous rompront en visière, Et que d'Harpagons, Que d'adroits fripons, Survivront à Molière !
Choeur
Survivront, etc.
Adèle
Un défenseur officieux, Dont le mérite impose, Près de vous, au gré de nos voeux, Doit gagner notre cause; Pareil défenseur, Contient du censeur, La mordante colère; Le plus indiscret, Cache son sifflet, Au seul nom de Molière.
Choeur
Le plus indiscret, Cache, etc.