Comédie · 1737 · 2 actes

Les abderites

de François-Augustin Moncrif

Représentation
≈ 32 min
Distribution
2 femmes, 8 hommes
Répliques
265
Écriture
En vers
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Lisis H 61 ≈ 6 min 5
Nicandre H 61 ≈ 5 min 7
Mirto F 24 ≈ 5 min 3
Aristème H 14 ≈ 3 min 2
Dromon H 12 ≈ 2 min 2
Carite F 19 ≈ 2 min 3
Anaximène H 17 ≈ 1 min 3
Thalie N 6 ≈ 1 min 1
Vénus N 5 ≈ 1 min 1
Tergalion H 7 ≈ 1 min 1
Phorbas H 17 ≈ 1 min 3
Électre N 10 ≈ 1 min 2
Oreste N 9 ≈ 1 min 2
Un Esclave H 3 ≈ 1 min 2
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle Prologue
Lisis absentabsentabsentabsentabsent
Nicandre absentabsentabsent
Mirto absentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Aristème absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Dromon absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Carite absentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Anaximène absentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Thalie absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Prologue

Thalie, Vénus

Thalie, Vénus

Thalie

Je verrais sans émotion Mes talents décriés et ma gloire flétrie! Comment on traite de folie La plus sage occupation, L'art de jouer la comédie ! Ah ! Vous voilà. Vénus.

Vénus

Eh qu'avez-vous, Thalie?

Thalie

Du dépit.

Vénus

Du dépit ! Vraiment, Vous en parlez modestement ; Vous me paraissez en furie.

Thalie

Vous ignorez apparemment, L'affront sanglant qu'on va me faire. Je parus autrefois dans la ville d'Abdere ; Ses habitants, d'abord, gens de goût et charmants, Enchantés de mes agréments, Firent de déclamer leur principale affaire. Aujourd'hui sur la Scène, hélas ! Le croiriez-vous , Contre moi l'injustice éclate sans limites : Mes antiques sujets, ces heureux Abdérites, Parce qu'ils m'adoraient, font mis au rang des fous !

Vénus

Ce jugement doit-il vous causer des alarmes? Un éloge pour vous est une trahison ? Prouver qu'on vous chérit jusqu'à la déraison, C'est vous accréditer, c'est illustrer vos charmes.

Thalie

Mon règne fleurissait, j'avais l'espoir flatteur, De voir chaque mortel amoureux de Thalie, Tour-à-tour avec zèle acteur ou spectateur : Peut-on mieux partager sa vie ? Mais quels tristes revers : j'ai de nouveaux sujets Qui me trahissent sans scrupule, Eux-mêmes à l'envi tournent en ridicule Tous les dons que je leur ai faits.

Vénus

Hé bien ! De ces ingrats, il faut punir l'outrage.

Thalie

Dois-je de mes talents leur ôter le partage ?

Vénus

Non, vengez-vous plutôt par de nouveaux bienfaits; Dans ce jour même, il faut que votre art les inspire Plus heureusement que jamais, Ils étendront vos droits en croyant les détruire, Et vous les punirez par leurs propres succès. Vous pouvez acquérir la gloire la plus belle: Une Divinité plus puissante que nous, Qui sert aux Grâces de modèle, Consent à voir ces jeux préparés malgré vous. Vous réprouverez ; sa présence, Et ses applaudissements, Furent toujours des plus parfaits talents, La source et la récompense ; Au plaisir de l'admirer, Sans effort toujours fidèle, On se voit effacer par elle, On ne saurait en murmurer : Le sort a pris soin de l'orner D'un charme dans l'esprit et dans le caractère, Qui nous force à lui pardonner, D'avoir mieux que nous l'art de plaire.

Thalie

Ah ! Que vous m'inspirez l'ardeur de réussir : La pièce est préparée, allons, qu'elle commence, Mais contre les acteurs il faut me secourir : Les applaudir, sera leur peine et ma vengeance; Vous ne sauriez trop les punir.

Scène 1

Lisis, Dromon

Lisis

Mais Dromon, es-tu fou ?

Dromon

J'en ai tout l'air, d'accord ; Mon discours; j'en conviens, a l'entière apparence, De la plus haute extravagance: Je vous fais cependant un fidèle rapport.

Lisis

Réponds, mais nettement ; la lettre Qu'à Nicandre il fallait remettre ?...

Dromon

Votre billet à Nicandre est rendu.

Lisis

Hé bien, qu'a-t-il répondu ?

Dromon

Le voici mot pour mot, je l'ai bien retenu : Seigneur, concevez-vous l'horreur qui me possède? Un monstre, ah quel époux pour ma fille Andromède !

Lisis

Va dormir, va.

Dromon

Je veille et parle de bon sens.

Lisis

L'ivresse quelquefois met dans l'esprit des gens Une bizarre rêverie.

Dromon

Ah ! Que si je l'osais je serais en furie. Comment ! Seigneur, j'aurai raison Pour la première fois peut-être de ma vie, Et n'en jouirai pas ?

Lisis

De bonne foi, Dromon , Dis-moi quelle vapeur t'a troublé la mémoire?

Dromon

Écoutez moi patiemment, Et malgré-vous, vous m'allez croire : Comment aurais-je oublié, Que dès le grand matin, chagrin, estropié, Je fuis à votre suite arrivé dans Abdère, Où tout dormait tranquillement, où je pestais contre vous de colère, De n'en pouvoir faire autant.

Lisis

Fort bien.

Dromon

Je conte exactement, Impatient, comme à votre ordinaire, Ne m'avez-vous donc pas envoyé brusquement,. Chez votre futur beau-père, Chez Nicandre ? Avouez...

Lisis

Qui te dit le contraire ?

Dromon

Écoutez-moi toujours: chez Nicandre arrivé, N'ai-je pas trouvé Mirto son épouse si chère, Qui m'a reçu d'un air plein de bonté : L'agréable caractère! Elle aurait la docilité De parler un an sans se taire;

Lisis

Après ?

Dromon

Voici le vrai noeud de l'affaire : Lorsqu'à Nicandre enfin je me suis présenté, Je ne mens pas d'un mot, il était ajusté. Il m'a parlé d'une manière Véritablement singulière, Pour soutenir la gravité Du premier magistrat d'Abdere.

Lisis

Ah ! Te voilà dans ta chimère.

Dromon

Tenant un sceptre en main, marmottant de grands mots, Il était transporté d'une plaisante ivresse: Tantôt il me traitait de vainqueur, de héros, Et le moment d'après, il m'appelait Princesse.

Lisis

Pauvre Dromon ! Cerveau pour jamais éventé.

Dromon

Seigneur, j'ai pour garant, outre ma probité, Mirto sa femme, et sa fille Carite : Ah les voilà ! Quelle félicité ! Vous l'allez voir ; la vérité Est ma vertu favorite.

Scène 2

Carite, Lisis, Mirto, Dromon

Carite

Maman, c'est Lisis ! Je le vois.

À Mirto.

Lisis

Je vous retrouve enfin, De grâce apprenez-moi...

Mirto

J'ai bien à vous conter fans doute ; Vous arrivez apparemment ?

À Mirto.

À Carite.

Lisis

Oui. Mon coeur !

Mirto

Mais enfin, dites-moi donc comment Vous vous trouvez de votre route ; Vos affaires, votre santé, En êtes-vous content, tout a-t-il bien été ?

Lisis

Mirto, je vais d'abord...

Mirto

Il faut ne me rien taire.

Carite

Lisis.

Lisis

Écoutez un récit, Que ce maraud vient de me faire.

Carite

Vous parlez toujours à ma mère, Vous ne m'avez encor rien dit.

Lisis

Je soupire, je crains, c'est vous parler, Carite.

Mirto

Un bizarre malheur depuis peu nous agite.

Lisis

Quel est ce chagrin si pressant ?

Mirto

Depuis que vous êtes absent, Mon pauvre époux ! Quelle manie! Un charme de la Thessalie, Car cela ne se peut sans un enchantement, L'a fait passer en un moment, De la raison à la folie.

Dromon

Dromon est un ivrogne.

Lisis

Ah quel événement ! Nicandre était la raison même : Tourner à la folie, et dans si peu d'instants!

Carite

Jugez s'il est dans son bon sens : Il ne veut plus que je vous aime.

Lisis

Quel excès ! Que m'apprenez-vous !

Mirto

Il s'est engoué d'Aristeme. De ma fille peut-être, il en fera l'époux.

Carite

Je ne voudrai jamais.

Lisis

Que devient sa parole ? Entre nous tout est concerté.

Mirto

Depuis l'enchantement dont il est tourmenté, Le reste lui paraît frivole.

Lisis

Quoi ! de la République un premier Magistrat, Nicandre, à nous régir homme si nécessaire ! Son malheur s'il est su fera bien de l'éclat.

Mirto

Bon, hors nous, sa manie ici n'étonne guère, Presque tous les cerveaux d'Abdere, Sont en aussi mauvais état.

Lisis

Voici bien un autre mystère!

Mirto

Ah c'est une contagion! Oui, j'en reviens toujours à ma réflexion ; L'art de la Thessalie entre dans cette affaire. Tenez, voici l'occasion De cette malédiction, Dont Abdere jamais n'avait connu d'exemple. Des étrangers dans le cirque un matin, Dressèrent à nos yeux une espèce de Temple : L'espace n'était pas fort ample ; Mais leur art les servit si bien, Qu'ayant fasciné notre vue, Nous vîmes un palais d'une immense étendue, Puis des monts, des rochers, et puis dévastes mers : Un Dragon en sortit qui jetait dans les airs, (J'en ai l'âme encor toute émue,) Des torrents de feux et d'éclairs. Enfin ces étrangers conservant leurs visages, Mais ayant certain vêtement, Nécessaire sans doute, à cet enchantement, Devinrent tout à coup d'étonnants personnages : C'était des Dieux et des héros ; Ils l'étaient en effet ; car avec certains mots, Dont ils frappèrent nos oreilles, La crainte ou le respect, la joie ou la douleur, À leur gré se glissait au fond de notre coeur. De ces dangereuses merveilles, Mon esprit sagement se sentit alarmé ; Je ramenai Carite, et je fus m'enfermer Pour ne point voir choses pareilles.

Carite

J'en partis à regret, on y parlait d'aimer : Un de ces enchanteurs, son nom, c'était Persée ; Je m'en souviendrai plus d'un jour ; Il aimait Andromède, et lui parlait d'amour ; Vous me veniez d'abord en la pensée. Tout ce qu'il exprimait ma paraissait si doux ; Pour mes yeux c'était lui, pour mon coeur c'était vous.

Lisis

Cette naïveté la rend plus adorable. Carite, croyez-moi mieux que ces enchanteurs, Vous possédez l'art admirable, De vous assujettir les coeurs.

Mirto

Vraiment vous ignorez la suite épouvantable, Du pouvoir de ces démons-là. Je ne sais de leur voix quel charme s'exhala, Mais depuis, chacun dans Abdere, Est à les imiter sans relâche occupé : On ne connaît plus,.d'autre affaire. Nicandre mon époux, et je m'en désespère, De la contagion paraît le plus frappé

Lisis

Dissipez ces frayeurs, perdez votre tristesse; Cette puissance enchanteresse, Dont la nouveauté vous séduit : N'est qu'une ingénieuse adresse, Pour amuser le coeoeur, pour embellir l'esprit. Les plus sages peuples de Grèce, De ces utiles jeux font leur plus grand plaisir.

Carite

Ah ! Que vous me plaisez ! Nous pourrons en jouir J'avais grand peiné à les haïr, Ils parlent si bien:de tendresse !

Mirto

Bon, des jeux ! Ces jeux rendent fous ! À les représenter tout. Abdere s'applique, Et pour s'en occuper, mon insensé d'époux , Néglige la chose publique, Et tous les devoirs de chez nous.

Lisis

Mais quoi ! Phorbas, Anaximene, Ses collègues chargés comme lui de l'État ?...

Mirto

Bon : Phorbas est un sot, Anaximene un fat, Que la même fureur promène Sur ce que Nicandre prescrit, Phorbas est sans cesse en extase, Et répétant toujours mot pour mot ce qu'on dit, Pourvu qu'il retourne la phrase, Il se croit un fort bel esprit.

Lisis

D'accord.

On voit Nicandre, Phorbas et Anaxirnene, ridiculement parés de quelques fragments d'habits de théâtre, par dessus leurs habits de sénateur, et faisant des actions de déclamation.

Mirto

Anaximene est, ne vous en déplaise, D'esprit si gauche et si diffus : On voit qu'il est tant à son aise, Quand il saisit le faux pour l'outrer encor plus. Les voilà : le bel assemblage! Ô cela fait pleurer, les voir en cet état.

Lisis

Ils aiment le métier: porter cet équipage, Dans le lieu même où se tient le Sénat !

Mirto

Je vais... vous allez voir.

À Carite.

À Mirto.

Lisis

Eh ! Point de pétulance, Croyez-moi la patience Sert bien mieux que le courroux. Fiez-vous à mon coeur. Fiez-vous à mon zèle. Je vais joindre Nicandre, et ramener à nous....

Carite

Ramenez, revenez, Lisis ; dépêchez-vous.

Elle sort avec Carite.

Mirto

Ô Minerve ! De mon époux, Retournez un peu la cervelle.

Scène 3

Lisis, Nicandre

Lisis

Seigneur, mon retour m'est bien doux ; Tout ; m'appelle auprès de Nicandre.

Nicandre

Adieu Lisis.

Lisis

J'ose prétendre...

Nicandre

Pour les soins de l'État, il me faut vous quitter.

Lisis

Sur une scène tragique, Je venais vous consulter.

Nicandre

Sur une scène ? Hé bien ; la République, Le conseil achevé, pourra vous écouter.

Scène 5

Nicandre, Phorbas, Anaximène, Un Esclave

Nicandre

C'est un bon citoyen, il n'est pas sans mérite : Qu'en dit Phorbas ?

Avec confiance.

Phorbas

Fort bien ! Très bien ! Du mérite ; il est vrai : mérite et citoyen.

Anaximène

Sans la frivolité, sans l'erreur qui l'agite, D'accroître ses honneurs, ses titres et son bien, Nous en ferions, je pense, un grand comédien.

Phorbas

Le croyez-vous?

Nicandre

Sans doute.

Phorbas

Il jouerait bien je pense !

Nicandre

Des rôles entre nous, il faut fixer le choix.

Anaximène

Je ferai les héros.

À Phorbas.

Nicandre

Moi j'ai choisi les rois. Vous, Seigneur ?

Phorbas

Les amants ! Et c'est par convenance.

Nicandre

Fort bien ; mais à propos, il est temps de peser Un intérêt qui paraît d'importance : L'envoyé de Sardis attend son audience; Il vient, dit-on, nous proposer Un traité de commerce.

Anaximène

Il faudra qu'il diffère ; Un autre objet a droit de nous intéresser.

Nicandre

Nous avons un théâtre à faire, Et bien des acteurs à dresser.

Phorbas

Il m'enchante : à dresser et le Théâtre à faire.

Un Esclave

L'envoyé de Sardis se présente.

Anaximène

Un moment. Faut-il le recevoir, dans cet ajustement ?

À l'esclave.

Nicandre

Peut-on être plus décemment, Qu'en habit de tragédie. Allez, qu'il vienne.

Phorbas

Allez ; il peut venir.

Anaximène

Oui, ce grand appareil doit être à l'avenir Notre habit de cérémonie.

Scène 5

Tergalion, Nicandre, Anaximène, Phorbas

À part.

Aux Sénateurs.

Tergalion

Que vois-je ! Suis-je au Sénat ! C'est vous qui régissez l'État ?

Nicandre

Vous voyez les trois chefs de notre République.

Il s'assoit.

Tergalion

Seigneurs ! Des Sardiens vers Abdere envoie, Je viens serrer les noeuds de l'alliance antique, Que fonda la vertu, qu'affermit l'amitié...

Nicandre

Il débite avec grâce.

Anaximène

Il a du pathétique.

Nicandre

Ah qu'il réussirait à jouer le tragique !

Phorbas

J'y songeais, au tragique il pourrait réussir.

Tergalion

Quoi ! Vous m'interrompez !

Nicandre

C'est pour vous applaudir, Poursuivez ; tout en vous, Seigneur, nous intéresse.

Tergalion dit ces derniers vers avec embarras, parce qu'il voit les Sénateurs distraits, et s'agitant comme s'ils répétaient un rôle, ne s'occupant plus de lui.

Tergalion

Le commerce en tous les États, Est la source de la richesse ; Respectable Sénat, votre haute sagesse Sans doute ne l'ignore pas. Il est temps que Sardis unie avec Abdere, De cette ressource si chère fasse naître et fleurir l'avantage certain : Ô Mercure ! Protège un si juste dessein ! Que vois-je ! Quel est ce délire ! Sénateurs , répondez. On ne m'écoute pas.

Anaximène

Votre fille vivra je puis vous le prédire, Cet oracle est plus sûr que celui de Calchas.

Tergalion

On m'outrage : La Grèce...

Nicandre

Est trop inquiétée, De soins plus importants, je l'ai cru agitée: Ce n'est ps-là le ton , je me ferais siffler.

Regardant Phorbas qui rêve avec un air attendri.

Tergalion

Quel Démon vient donc les troubler ! Celui-ci me paraît plus sage ; Que dites-vous, Seigneur, de cet outrage ?

Les Sénateurs qui répétaient à-demi bas, se mettent successivement à déclamer tout haut, et tous trois en même temps, se promenant sur le théâtre et tantôt s'asseyant.

Phorbas

Dans ces tendres instants, j'ai cent fois éprouvé, Qu'un mortel peut goûter un bonheur achevé. Ah ! Lorsque pénétré d'un amour véritable, Et gémissant aux pieds d'un objet adorable , J'ai connu dans ses yeux, timides ou distraits, Que mes soins de son coeur avaient troublé la paix.

Anaximène

La gloire m'excitant, d'un vol audacieux J'ai fait la guerre aux rois, je la ferais aux Dieux. Héros, votre valeur rivale du tonnerre, Vous fait plus que les rois, les maîtres de la Terre,

Les trois Sénateurs, en disant les deux derniers vers, marchent vers le fond du théâtre, et baissent un peu la voix.

Nicandre

La Grèce en ma faveur, est trop inquiétée, D'un soin plus important, je l'ai cru agitée, Seigneur, et fur le nom de son ambassadeur, J'avais dans ses desseins conçu plus de grandeur.

Il s'en va en les contrefaisant par les gestes et les tons qu'il outre encore davantage ; et les Sénateurs se rencontrant nez-à-nez se taisent tous à la fois, sortant tout-à-coup de leur distraction.

Tergalion

Quel bruit ! Que d'impertinences ! Ce Sénat est majestueux : On ne peut faire avec eux, Qu'un commerce d'extravagances.

Nicandre

Quoi ! Tandis que mous déclamions, L'Ambassadeur a quitté l'audience ?

Anaximène

Il a vu que nous répétions, Il s'est retire par prudence.

Nicandre

Songeons à mettre enfin un théâtre en état.

Anaximène

Hé bien, je vais dresser un décret du Sénat Qui fixera la forme des coulisses.

Nicandre

Et vous, Seigneur?

Phorbas

Et moi.. .

Nicandre

Vous pouvez...

Phorbas

Oui, je puis....

Phorbas et Anaximene sortent ; Nicandre reste.

Nicandre

Aller choisir des fleurs pour coiffer les actrices. J'aurai soin d'ordonner la pompe des habits.

Scène 6

Un Esclave, Nicandre

Un Esclave

Une troupe, Seigneur, se montre ambitieuse De vous plaire. Elle vient devant vous débuter.

Nicandre

Une troupe ! Elle est nombreuse. Sans doute ?

Un Esclave

Ils ne font qu'un.

Nicandre

Un ! Il faut l'écouter. Cette énigme me cause une surprise extrême.

Scène 7

Nicandre, Aristème, Électre, Oreste

Nicandre

Que vois-je ! C'est Aristème.

Aristème

L'annonce a dû vous troubler, Il n'en est pas moins croyable. Quelle découverte admirable, Seigneur, je vais vous révéler ! La troupe la plus zélée Sans foins n'est pas rassemblée. Le goût du changement ou de la liberté, La fortune, l'amour, la haute dignité, Peuvent vous débaucher un acteur regrettable ; Le penchant le plus raisonnable, Par un frivole objet est souvent emporté : J'évite par mon art cet embarras extrême, De réunir longtemps les goûts et les humeurs ; Apprenez mon secret : je suis, moi seul, Les actrices et les acteurs. moi-même,

Nicandre

Vous méritez une statue.

Aristème

Le projet est hardi ! vous en verrez l'issue : Une scène ou deux seulement, Vous suffiront pour bien juger du reste.

Nicandre

Quel est le sujet ?

Aristème

Le moment De la reconnaissance et d'Électre et d'Oreste. Vous êtes le public, songez à vous placer : Allons, la troupe est prête.

Aristème jette une robe qui cachait ses habits ; il parait vêtu en habit de théâtre, et tout-à-coup une barbe lui descendu menton, et une partie de sa coiffure devient une couronne.

Nicandre

Elle peut commencer.

La barbe d''Égiste disparaît, il devient Oreste.

Oreste ne fait que se tourner, Électre paraît : l'habit d'Aristème par le dos, représente celui d'une actrice, un masque sert de visage. Électre a un mouchoir et un poignard pendus à sa ceinture.

Aristème

Égiste, enfin le sort va remplir ta vengeance, Tu vois ton ennemi tomber en ta puissance, Oreste est dans ces lieux, par Alecton conduit : Et tu vas le plonger dans l'éternelle nuit. Sous le nom d'assassin, il a cru me surprendre : D'Oreste, disait-il, j'apporte ici la cendre ; Mais malgré ce rapport adroitement tissu, À sa secrète horreur, mon coeur l'a reconnu. D'un mensonge inventé, je vais faire un oracle. Tu supposais ta mort, j'en aurai le spectacle: Électre qui d'un frère en toi voit l'assassin Te cherche, et d'un poignard va te percer le sein. Mais, il vient, et je vois Électre qui s'avance : Sortons , laissons au fort le soin de ma vengeance. Oreste, que ces lieux irritent ta douleur ! Palais d'Agamemnon, vous me frappez d'horreur ; Dieux ! Vous l'avez permis ; le meurtre de mon père, Est pour comble d'horreur, le crime de ma mère. Égiste a consommé ses barbares fureurs : Mais quelle est cette esclave ? Elle répand des pleurs !

Tenant d'une main le mouchoir, de l'autre un poignard.

Électre

Ah je vois le perfide ! Ô justice céleste, Conduis mes coups ! Frappons... Meurs assassin d'Oreste !

Oreste

D'Oreste ! À m'immoler qui peut vous engager ? Si vous saviez sur qui vous allez le venger.

Électre

Il est mort par tes coups ; tu t'en vantes, barbare. Et tu doutes du sort qu'Électre te prépare ?

Oreste

Vous, Électre.

Électre

Cruel pour remplir ta fureur, Tu fis périr le frère, immole encor la soeur. Oracles imposteurs, crédulité funeste ! Pourquoi m'abusiez vous sur le destin d''Oreste ! Tout m'assure sa mort ! J'attendais son retour.

Oreste

Ah calmez vos douleurs ! Oreste voit le jour.

Électre

Il respire ? Grands Dieux, je reverrais mon frère !

Oreste

Il vient briser vos fers, venger la mort d'un père. Il ne vit que pour vous, pour, finir vos malheurs.

Électre

Il va paraître ! II m'aime ! Eh quel garant ?

Oreste

Mes pleurs.

Électre

Vos pleurs ! Mais Ciel !

Oreste

Électre.

Électre

Ah ! Par mon trouble extrême Je vois...

Oreste

Quoi... Votre coeur !...

Électre

Mon frère, c'est vous-même.

Aristème

Hé bien, la Troupe ?

Nicandre

Ah ! J'en fuis enchanté.

Aristème

Et vous trouvez qu'Électre joue...

Nicandre

Avec tendresse et dignité. Une reconnaissance à vous seul, je l'avoue, Est un morceau tout neuf, et bien exécuté. Vous voulez, je le sais entrer dans ma famille, Je vais de votre hymen hâter les doux instants, Je romps avec Lisis tous mes engagements : Il n'a que ma parole et le coeur de ma fille, Des trésors, des vertus ; vous avez des talents.

Aristème

Ah Seigneur ! Par combien de scènes Vais-je vous assurer d'un coeur reconnaissant.

Nicandre se promène et imite ce qu''il a vu faire à Aristème, se tournant tantôt comme Électre, et tantôt comme Oreste.

Nicandre

Allez faire dresser cet acte intéressant, Qui de l'hymen forme les chaînes.

Scène 8

Lisis, Mirto, Nicandre, Carite

Il aperçoit Nicandre.

Lisis

Oui les Abdérites sont fous, D'aimer ainsi la comédie. Mais le voici. Sur sa manie, Songez à le flatter ; ayez l'esprit plus doux.

Mirto

Je viens à vos genoux rougir de l'ignorance Qui me faisait si sottement, Exercer votre patience, En condamnant obstinément, L'ingénieux amusement, Que j'accusais d'extravagance. Quand je dirais que ma haute prudence, Ma vive pénétration, Ont démêlé l'illusion : Ce serait mentir d'importance. Pourtant me pardonnerait-on, En faveur de l'effort, rarement efficace, Qu'il faut qu'une femme se fasse Pour revenir à la raison. De bonne foi, je veux bien vous le dire, De mon ridicule délire, Lisis seul a détruit la folle impression, De votre aveu, je lui promis ma fille. Unissons-le à notre famille. Il sait guérir l'esprit, croyez-moi, cher époux, Un pareil empirique est un trésor pour nous.

Nicandre

J'estime fort Lisis je connais son mérite.

Mirto

Mais que décidez-vous sur le sort de Carite ?

Nicandre

Je songe à son hymen.

Carite

J'y songe bien aussi.

Nicandre

Votre époux est parfait.

Carite

Mon coeur me l'a choisi.

Nicandre

Il a le geste admirable, L'intelligence, et la voix.. C'est Aristeme enfin.

Carite

Lisis.

Nicandre

Voilà mon choix, Un gendre qui déclame est toujours préférable.

Lisis

Le Seigneur Nicandre a raison.

Mirto

Faut-il,savoir jamais ? Quoi, vous trouverez bon...

À Nicandre.

Lisis

Calmez-vous, et me laissez faire. Je dis raison...

Carite

Moi je n'en ai donc guère, Lisis, de vous aimer si bien,

Lisis

Peut-être en ma faveur son âme était séduite, Quand il me promit que Carite Unirait son sort et le mien ; Il est juste, après tout, qu'il pèse le mérite Des concurrents dont la poursuite A pour objet un si grand bien. Je l'avouerai d'ailleurs, dussai-je lui déplaire, Sur cet art devenu notre plus grande affaire, Mon sentiment est diffèrent du sien.

À Lisis.

À Nicandre.

Carite

Non vraiment. Eh ! n'en croyez rien.

Lisis

Un moment.

Nicandre

Quel avis diffère ?...

Lisis

La scène entre les dons répandus par les Dieux, Sans doute est la faveur aux mortels la plus chère. Vous gouvernez l'État, et fixez dans Abdere , Un Trésor si précieux !

Nicandre

Seigneur, tout y déclame ! ai-je pu faire mieux ?

Lisis

Tristes habitants des campagnes, Quoi vous seriez réduits dans votre obscurité, À vivre sans théâtre avec tranquillité ! L'innocente simplicité, La paix et l'amitié, ses fidèles compagnes, Feraient dans les vallons, même fur les montagnes, Votre unique félicité !

Nicandre

Seigneur, vous me frappez par un trait de clarté ; Mais la grossièreté D'une bergère et d'un pâtre, Serait-elle sensible à la sublimité Des grands sentiments du théâtre ?

Lisis

J'ai formé des acteurs, qui sans prose, ni vers , Peuvent être entendus dans le vaste univers.

Nicandre

Comment est-on saisi par des scènes pareilles ? Quoi ! Sans prose, ni vers !

Lisis

Leur art ingénieux Parle à l'esprit, au coeur, sans frapper les oreilles.

Nicandre

Que fait le spectateur ?

Lisis

Il ouvre de grands yeux.

Il paraît dans l'enfoncement deux acteurs, en attitudes de danseurs.

Nicandre

Vous nous annoncez-là d'étonnantes merveilles.

Lisis

Soyez bien attentif, leurs discours sont précis.

Mirto

Discourir sans parler, ce sont contes frivoles.

Les danseurs exécutent une danse, qui représente une intrigue d'amour.

Carite

Pourquoi ? Tenez, j'entends un geste de Lisis, Mieux que d'un autre les paroles.

La scène achevée.

Nicandre

C'est la fin.

Carite

Ils m'attendrissaient.

Lisis

Allez.

Mirto

Ils me divertissaient.

Lisis

Seigneur, vous gardez le silence, Est-ce mépris, indifférence? . .

Nicandre

Pouvez-vous le soupçonner? Seigneur, je vous admire et vous m'allez connaître : Quiconque a la vertu que vous faites paraître, Mieux que moi, dans Abdere, a droit de gouverner. Je vous cède ma place.

Lisis

Hé non.

Nicandre

Vaine réplique, Je vais vous y forcer par l'aveu du Sénat, Charmé de procurer à notre République, Un aussi grand homme d'État.

Carite

Me donnez-vous aussi ?...

Mirto

Lisis lui plaît et l'aime. Après avoir promis, pouvez-vous hésiter ? Vous le savez, je suis la complaisance même, Mais si vous croyez l'emporter.

Nicandre

Puis-je désespérer le Seigneur Aristème ! Il a de grands talents , s'il allait nous quitter : J'abandonne en ce jour pour pouvoir m'acquitter, À lui ma fille, à vous le rang suprême.

Lisis

Quoi !

Nicandre

Le Sénat bientôt s'assemblera, Entre Aristème et vous, c'est lui qui jugera. !

Mirto

Le Sénat.

Nicandre

Ah ! C'est Aristème. Anaximene suit et j'aperçois Phorbas, Leur avis m'ôtera d'un embarras extrême.

Carite

Eh pourquoi sur cet embarras , Ne me pas consulter moi-même ? Sur le choix d'un époux qu'est ce qu'ils m'apprendront ? C'est moi qui dois l'aimer, c'est eux qui choisiront ?

Scène 9

Nicandre, Anaximène, Phorbas, Aristème, Lisis, Mirto, Carite, Oreste, Électre

Nicandre et Phorbas alternativement.

Nicandre

Hé bien !

Anaximène

J'apporte ici d'importantes nouvelles. Le théâtre est dressé, formons vite les Choeurs. Il contient, comprenant les ailes, Mille ou douze cents acteurs.

Nicandre

Nos actrices, hé bien, vous avez eu pour elles, De parfaitement belles fleurs ?

Phorbas

Oui des fleurs parfaitement belles.

Aristème

Vous êtes obéi, Seigneur, exactement ; Voici cet acte heureux, aimable dénouement ; Qui conduit à l'hymen.

Nicandre

Voyons ce qu'il expose.

Lisis

C'est-là votre contrat ?

Aristème

Oui.

Lisis

Donnez.

Aristème

Hé pourquoi ?

Lisis

C'est-là votre contrat ?

Aristème

Oui.

À Aristeme.

Lisis

Carite est à moi. Vous y renoncez, je le vois.

Aristème

Moi ?

Lisis

Sans doute.

Nicandre

Comment ?

Lisis

Le contrat est en prose.

Anaximène

En prose ?

Nicandre

En prose ?

Phorbas

En prose ?

Aristème

Assurément.

Lisis

Je ne le force pas, il le dit librement : Je vous réclame, ici profonde politique, De ces illustres Chefs de notre République. À combien de clarté nos yeux se sont ouverts? Depuis que nos esprits devenus dramatiques, Passent à déclamer les instants les plus chers. Non, vous n'en doutez point, pour rendre à l'univers Nos actes, vos arrêts à jamais authentiques, Il faut dès cet instant qu'on les compose en vers.

Nicandre

Ô sublime génie !

Anaximène

Il est digne d'un temple.

Lisis

J'établis à la fois le précepte et l'exemple.

Nicandre

Un contrat poétique : ah quelle autorité!

Anaximène

Modèle séduisant pour la postérité.

Nicandre

Lisez.

Lisis

Ce fut.

Phorbas

Lisez.

Nicandre

Taisez-vous.

Phorbas

Oui, me taire.

Il arrache une plume que tient Aristème, et la présente à Nicandre avec le contrat.

Lisis

Ce fut l'an mémorable où le Sénat d'Abdere, Acquit de déclamer le talent salutaire, Où Nicandre enflammé par un zèle si beau, Fut le père et l'honneur du théâtre au berceau; Que l'amoureux Lisis, la charmante Carite, La raison les guidant, les plaisirs à sa suite, Sur la foi de l'estime et l'ordre des amours, Obtinrent de l'hymen qu'ils s'aimeraient. Le coeur fit le serment, les parents l'approuvèrent, Et pour le confirmer sourirent et signèrent.

Nicandre

Je suis charmé, je signe en cet acte, Seigneur, L'époque de notre grandeur.

Mirto

Pour moi, c'est un plaisir extrême : Quand je me marierais moi-même, Je n'aurais pas assurément, Un plus parfait contentement. Puissiez-vous éternellement, Joyeusement, fidèlement.

Après avoir signé.

Carite

Maman, dépêchez je vous prie. Ah ! Je viens de signer le bonheur de ma vie.

Lisis

Je suis plus sûr encor que vous signez le mien.

Aristème

Mon espoir est tombé, sa flamme est applaudie, Mon rôle c'est l'amant ? L'époux sera le sien : Il est peu d'acteurs dans la vie Qui d'un rôle éternel, s'acquittent toujours bien.

Nicandre

Pour couronner le jour de cet heureux lien, Il faut sur le théâtre en célébrer la fête.

Anaximène

Et pour la préparer quatre jours seulement.

Lisis

La préparer ! Elle est prête.

Anaximène

Prête déjà ?

Phorbas

Déjà prête.

Anaximène

Comment ? À peine arrivez-vous et pour ce soin pénible...

Lisis

Je détruis par un mot ce grand étonnement ; Aimez Carite un seul moment, Vous ne verrez rien d'impossible.

Nicandre

Quel trésor de sagesse!

Mirto

Oh le gendre charmant !

Lisis

Plaçons-nous.

Phorbas

Oui plaçons.

La fête commence.

VAUDEVILLE.

Lisis

Qu'on commence à l'instant. Parcourez, pesez mûrement Les plus doux plaisirs de la vie ; Ce qui vous rit dans un moment, Le moment d'après vous ennuie. Non rien ne plaît si constamment, Que de jouer la comédie. Quand l'objet qui trahit vos feux, À vous bien tromper s'étudie, Si vous êtes bien amoureux, S'il vous cache sa perfidie, Vous êtes encor trop heureux Qu'il ait joué la Comédie. Complaisant, doux, ingénieux, Damis plaira toute sa vie ; Vous ne lisez point dans ses yeux, Que votre sottise l'ennuie. Pour les sots, peut-on faire mieux Que de jouer la comédie.

Carite

Amour, que mon rôle est charmant ! Il me plaît plus je l'étudie : J'épouse aujourd'hui mon amant Pour mieux l'aimer toute ma vie. Ah que d'aimer bien tendrement, Est une douce comédie !

Nicandre

Un amant conte les rigueurs Que lui fait souffrir sa Silvie.

Phorbas

Que Nicandre connaît les coeurs! Oui, les rigueurs on les publie.

Nicandre

Mais plus discret sur les saveurs, Il doit jouer la Comédie. Un sot prétend vous amuser, La plus laide se croit jolie, Chercher à les désabuser, Ce serait bien une folie. Un sage a de quoi s'excuser, D'avoir joué la comédie. Pour plaire affecter chaque jour, Les transports d'une âme attendrie, Il vaut mieux même sans retour Aimer tout le temps de sa vie. L'état le plus dupe en amour, Est de jouer la comédie.

Oreste

Quel plaisir ! Je revois ma soeur !

Électre

Ah mon frère ! J'en suis ravie : Égiste a fait notre malheur.

Oreste

Le perfide a perdu la vie, Je viens de lui percer le coeur.

Électre

Ô l'agréable tragédie !

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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