Prologue
Thalie, Vénus
Thalie, Vénus
Thalie
Je verrais sans émotion Mes talents décriés et ma gloire flétrie! Comment on traite de folie La plus sage occupation, L'art de jouer la comédie ! Ah ! Vous voilà. Vénus.
Vénus
Eh qu'avez-vous, Thalie?
Thalie
Du dépit.
Vénus
Du dépit ! Vraiment, Vous en parlez modestement ; Vous me paraissez en furie.
Thalie
Vous ignorez apparemment, L'affront sanglant qu'on va me faire. Je parus autrefois dans la ville d'Abdere ; Ses habitants, d'abord, gens de goût et charmants, Enchantés de mes agréments, Firent de déclamer leur principale affaire. Aujourd'hui sur la Scène, hélas ! Le croiriez-vous , Contre moi l'injustice éclate sans limites : Mes antiques sujets, ces heureux Abdérites, Parce qu'ils m'adoraient, font mis au rang des fous !
Vénus
Ce jugement doit-il vous causer des alarmes? Un éloge pour vous est une trahison ? Prouver qu'on vous chérit jusqu'à la déraison, C'est vous accréditer, c'est illustrer vos charmes.
Thalie
Mon règne fleurissait, j'avais l'espoir flatteur, De voir chaque mortel amoureux de Thalie, Tour-à-tour avec zèle acteur ou spectateur : Peut-on mieux partager sa vie ? Mais quels tristes revers : j'ai de nouveaux sujets Qui me trahissent sans scrupule, Eux-mêmes à l'envi tournent en ridicule Tous les dons que je leur ai faits.
Vénus
Hé bien ! De ces ingrats, il faut punir l'outrage.
Thalie
Dois-je de mes talents leur ôter le partage ?
Vénus
Non, vengez-vous plutôt par de nouveaux bienfaits; Dans ce jour même, il faut que votre art les inspire Plus heureusement que jamais, Ils étendront vos droits en croyant les détruire, Et vous les punirez par leurs propres succès. Vous pouvez acquérir la gloire la plus belle: Une Divinité plus puissante que nous, Qui sert aux Grâces de modèle, Consent à voir ces jeux préparés malgré vous. Vous réprouverez ; sa présence, Et ses applaudissements, Furent toujours des plus parfaits talents, La source et la récompense ; Au plaisir de l'admirer, Sans effort toujours fidèle, On se voit effacer par elle, On ne saurait en murmurer : Le sort a pris soin de l'orner D'un charme dans l'esprit et dans le caractère, Qui nous force à lui pardonner, D'avoir mieux que nous l'art de plaire.
Thalie
Ah ! Que vous m'inspirez l'ardeur de réussir : La pièce est préparée, allons, qu'elle commence, Mais contre les acteurs il faut me secourir : Les applaudir, sera leur peine et ma vengeance; Vous ne sauriez trop les punir.
Scène 1
Lisis, Dromon
Lisis
Mais Dromon, es-tu fou ?
Dromon
J'en ai tout l'air, d'accord ; Mon discours; j'en conviens, a l'entière apparence, De la plus haute extravagance: Je vous fais cependant un fidèle rapport.
Lisis
Réponds, mais nettement ; la lettre Qu'à Nicandre il fallait remettre ?...
Dromon
Votre billet à Nicandre est rendu.
Lisis
Hé bien, qu'a-t-il répondu ?
Dromon
Le voici mot pour mot, je l'ai bien retenu : Seigneur, concevez-vous l'horreur qui me possède? Un monstre, ah quel époux pour ma fille Andromède !
Lisis
Va dormir, va.
Dromon
Je veille et parle de bon sens.
Lisis
L'ivresse quelquefois met dans l'esprit des gens Une bizarre rêverie.
Dromon
Ah ! Que si je l'osais je serais en furie. Comment ! Seigneur, j'aurai raison Pour la première fois peut-être de ma vie, Et n'en jouirai pas ?
Lisis
De bonne foi, Dromon , Dis-moi quelle vapeur t'a troublé la mémoire?
Dromon
Écoutez moi patiemment, Et malgré-vous, vous m'allez croire : Comment aurais-je oublié, Que dès le grand matin, chagrin, estropié, Je fuis à votre suite arrivé dans Abdère, Où tout dormait tranquillement, où je pestais contre vous de colère, De n'en pouvoir faire autant.
Lisis
Fort bien.
Dromon
Je conte exactement, Impatient, comme à votre ordinaire, Ne m'avez-vous donc pas envoyé brusquement,. Chez votre futur beau-père, Chez Nicandre ? Avouez...
Lisis
Qui te dit le contraire ?
Dromon
Écoutez-moi toujours: chez Nicandre arrivé, N'ai-je pas trouvé Mirto son épouse si chère, Qui m'a reçu d'un air plein de bonté : L'agréable caractère! Elle aurait la docilité De parler un an sans se taire;
Lisis
Après ?
Dromon
Voici le vrai noeud de l'affaire : Lorsqu'à Nicandre enfin je me suis présenté, Je ne mens pas d'un mot, il était ajusté. Il m'a parlé d'une manière Véritablement singulière, Pour soutenir la gravité Du premier magistrat d'Abdere.
Lisis
Ah ! Te voilà dans ta chimère.
Dromon
Tenant un sceptre en main, marmottant de grands mots, Il était transporté d'une plaisante ivresse: Tantôt il me traitait de vainqueur, de héros, Et le moment d'après, il m'appelait Princesse.
Lisis
Pauvre Dromon ! Cerveau pour jamais éventé.
Dromon
Seigneur, j'ai pour garant, outre ma probité, Mirto sa femme, et sa fille Carite : Ah les voilà ! Quelle félicité ! Vous l'allez voir ; la vérité Est ma vertu favorite.
Scène 2
Carite, Lisis, Mirto, Dromon
Carite
Maman, c'est Lisis ! Je le vois.
À Mirto.
Lisis
Je vous retrouve enfin, De grâce apprenez-moi...
Mirto
J'ai bien à vous conter fans doute ; Vous arrivez apparemment ?
À Mirto.
À Carite.
Lisis
Oui. Mon coeur !
Mirto
Mais enfin, dites-moi donc comment Vous vous trouvez de votre route ; Vos affaires, votre santé, En êtes-vous content, tout a-t-il bien été ?
Lisis
Mirto, je vais d'abord...
Mirto
Il faut ne me rien taire.
Carite
Lisis.
Lisis
Écoutez un récit, Que ce maraud vient de me faire.
Carite
Vous parlez toujours à ma mère, Vous ne m'avez encor rien dit.
Lisis
Je soupire, je crains, c'est vous parler, Carite.
Mirto
Un bizarre malheur depuis peu nous agite.
Lisis
Quel est ce chagrin si pressant ?
Mirto
Depuis que vous êtes absent, Mon pauvre époux ! Quelle manie! Un charme de la Thessalie, Car cela ne se peut sans un enchantement, L'a fait passer en un moment, De la raison à la folie.
Dromon
Dromon est un ivrogne.
Lisis
Ah quel événement ! Nicandre était la raison même : Tourner à la folie, et dans si peu d'instants!
Carite
Jugez s'il est dans son bon sens : Il ne veut plus que je vous aime.
Lisis
Quel excès ! Que m'apprenez-vous !
Mirto
Il s'est engoué d'Aristeme. De ma fille peut-être, il en fera l'époux.
Carite
Je ne voudrai jamais.
Lisis
Que devient sa parole ? Entre nous tout est concerté.
Mirto
Depuis l'enchantement dont il est tourmenté, Le reste lui paraît frivole.
Lisis
Quoi ! de la République un premier Magistrat, Nicandre, à nous régir homme si nécessaire ! Son malheur s'il est su fera bien de l'éclat.
Mirto
Bon, hors nous, sa manie ici n'étonne guère, Presque tous les cerveaux d'Abdere, Sont en aussi mauvais état.
Lisis
Voici bien un autre mystère!
Mirto
Ah c'est une contagion! Oui, j'en reviens toujours à ma réflexion ; L'art de la Thessalie entre dans cette affaire. Tenez, voici l'occasion De cette malédiction, Dont Abdere jamais n'avait connu d'exemple. Des étrangers dans le cirque un matin, Dressèrent à nos yeux une espèce de Temple : L'espace n'était pas fort ample ; Mais leur art les servit si bien, Qu'ayant fasciné notre vue, Nous vîmes un palais d'une immense étendue, Puis des monts, des rochers, et puis dévastes mers : Un Dragon en sortit qui jetait dans les airs, (J'en ai l'âme encor toute émue,) Des torrents de feux et d'éclairs. Enfin ces étrangers conservant leurs visages, Mais ayant certain vêtement, Nécessaire sans doute, à cet enchantement, Devinrent tout à coup d'étonnants personnages : C'était des Dieux et des héros ; Ils l'étaient en effet ; car avec certains mots, Dont ils frappèrent nos oreilles, La crainte ou le respect, la joie ou la douleur, À leur gré se glissait au fond de notre coeur. De ces dangereuses merveilles, Mon esprit sagement se sentit alarmé ; Je ramenai Carite, et je fus m'enfermer Pour ne point voir choses pareilles.
Carite
J'en partis à regret, on y parlait d'aimer : Un de ces enchanteurs, son nom, c'était Persée ; Je m'en souviendrai plus d'un jour ; Il aimait Andromède, et lui parlait d'amour ; Vous me veniez d'abord en la pensée. Tout ce qu'il exprimait ma paraissait si doux ; Pour mes yeux c'était lui, pour mon coeur c'était vous.
Lisis
Cette naïveté la rend plus adorable. Carite, croyez-moi mieux que ces enchanteurs, Vous possédez l'art admirable, De vous assujettir les coeurs.
Mirto
Vraiment vous ignorez la suite épouvantable, Du pouvoir de ces démons-là. Je ne sais de leur voix quel charme s'exhala, Mais depuis, chacun dans Abdere, Est à les imiter sans relâche occupé : On ne connaît plus,.d'autre affaire. Nicandre mon époux, et je m'en désespère, De la contagion paraît le plus frappé
Lisis
Dissipez ces frayeurs, perdez votre tristesse; Cette puissance enchanteresse, Dont la nouveauté vous séduit : N'est qu'une ingénieuse adresse, Pour amuser le coeoeur, pour embellir l'esprit. Les plus sages peuples de Grèce, De ces utiles jeux font leur plus grand plaisir.
Carite
Ah ! Que vous me plaisez ! Nous pourrons en jouir J'avais grand peiné à les haïr, Ils parlent si bien:de tendresse !
Mirto
Bon, des jeux ! Ces jeux rendent fous ! À les représenter tout. Abdere s'applique, Et pour s'en occuper, mon insensé d'époux , Néglige la chose publique, Et tous les devoirs de chez nous.
Lisis
Mais quoi ! Phorbas, Anaximene, Ses collègues chargés comme lui de l'État ?...
Mirto
Bon : Phorbas est un sot, Anaximene un fat, Que la même fureur promène Sur ce que Nicandre prescrit, Phorbas est sans cesse en extase, Et répétant toujours mot pour mot ce qu'on dit, Pourvu qu'il retourne la phrase, Il se croit un fort bel esprit.
Lisis
D'accord.
On voit Nicandre, Phorbas et Anaxirnene, ridiculement parés de quelques fragments d'habits de théâtre, par dessus leurs habits de sénateur, et faisant des actions de déclamation.
Mirto
Anaximene est, ne vous en déplaise, D'esprit si gauche et si diffus : On voit qu'il est tant à son aise, Quand il saisit le faux pour l'outrer encor plus. Les voilà : le bel assemblage! Ô cela fait pleurer, les voir en cet état.
Lisis
Ils aiment le métier: porter cet équipage, Dans le lieu même où se tient le Sénat !
Mirto
Je vais... vous allez voir.
À Carite.
À Mirto.
Lisis
Eh ! Point de pétulance, Croyez-moi la patience Sert bien mieux que le courroux. Fiez-vous à mon coeur. Fiez-vous à mon zèle. Je vais joindre Nicandre, et ramener à nous....
Carite
Ramenez, revenez, Lisis ; dépêchez-vous.
Elle sort avec Carite.
Mirto
Ô Minerve ! De mon époux, Retournez un peu la cervelle.
Scène 3
Lisis, Nicandre
Lisis
Seigneur, mon retour m'est bien doux ; Tout ; m'appelle auprès de Nicandre.
Nicandre
Adieu Lisis.
Lisis
J'ose prétendre...
Nicandre
Pour les soins de l'État, il me faut vous quitter.
Lisis
Sur une scène tragique, Je venais vous consulter.
Nicandre
Sur une scène ? Hé bien ; la République, Le conseil achevé, pourra vous écouter.
Scène 5
Nicandre, Phorbas, Anaximène, Un Esclave
Nicandre
C'est un bon citoyen, il n'est pas sans mérite : Qu'en dit Phorbas ?
Avec confiance.
Phorbas
Fort bien ! Très bien ! Du mérite ; il est vrai : mérite et citoyen.
Anaximène
Sans la frivolité, sans l'erreur qui l'agite, D'accroître ses honneurs, ses titres et son bien, Nous en ferions, je pense, un grand comédien.
Phorbas
Le croyez-vous?
Nicandre
Sans doute.
Phorbas
Il jouerait bien je pense !
Nicandre
Des rôles entre nous, il faut fixer le choix.
Anaximène
Je ferai les héros.
À Phorbas.
Nicandre
Moi j'ai choisi les rois. Vous, Seigneur ?
Phorbas
Les amants ! Et c'est par convenance.
Nicandre
Fort bien ; mais à propos, il est temps de peser Un intérêt qui paraît d'importance : L'envoyé de Sardis attend son audience; Il vient, dit-on, nous proposer Un traité de commerce.
Anaximène
Il faudra qu'il diffère ; Un autre objet a droit de nous intéresser.
Nicandre
Nous avons un théâtre à faire, Et bien des acteurs à dresser.
Phorbas
Il m'enchante : à dresser et le Théâtre à faire.
Un Esclave
L'envoyé de Sardis se présente.
Anaximène
Un moment. Faut-il le recevoir, dans cet ajustement ?
À l'esclave.
Nicandre
Peut-on être plus décemment, Qu'en habit de tragédie. Allez, qu'il vienne.
Phorbas
Allez ; il peut venir.
Anaximène
Oui, ce grand appareil doit être à l'avenir Notre habit de cérémonie.
Scène 5
Tergalion, Nicandre, Anaximène, Phorbas
À part.
Aux Sénateurs.
Tergalion
Que vois-je ! Suis-je au Sénat ! C'est vous qui régissez l'État ?
Nicandre
Vous voyez les trois chefs de notre République.
Il s'assoit.
Tergalion
Seigneurs ! Des Sardiens vers Abdere envoie, Je viens serrer les noeuds de l'alliance antique, Que fonda la vertu, qu'affermit l'amitié...
Nicandre
Il débite avec grâce.
Anaximène
Il a du pathétique.
Nicandre
Ah qu'il réussirait à jouer le tragique !
Phorbas
J'y songeais, au tragique il pourrait réussir.
Tergalion
Quoi ! Vous m'interrompez !
Nicandre
C'est pour vous applaudir, Poursuivez ; tout en vous, Seigneur, nous intéresse.
Tergalion dit ces derniers vers avec embarras, parce qu'il voit les Sénateurs distraits, et s'agitant comme s'ils répétaient un rôle, ne s'occupant plus de lui.
Tergalion
Le commerce en tous les États, Est la source de la richesse ; Respectable Sénat, votre haute sagesse Sans doute ne l'ignore pas. Il est temps que Sardis unie avec Abdere, De cette ressource si chère fasse naître et fleurir l'avantage certain : Ô Mercure ! Protège un si juste dessein ! Que vois-je ! Quel est ce délire ! Sénateurs , répondez. On ne m'écoute pas.
Anaximène
Votre fille vivra je puis vous le prédire, Cet oracle est plus sûr que celui de Calchas.
Tergalion
On m'outrage : La Grèce...
Nicandre
Est trop inquiétée, De soins plus importants, je l'ai cru agitée: Ce n'est ps-là le ton , je me ferais siffler.
Regardant Phorbas qui rêve avec un air attendri.
Tergalion
Quel Démon vient donc les troubler ! Celui-ci me paraît plus sage ; Que dites-vous, Seigneur, de cet outrage ?
Les Sénateurs qui répétaient à-demi bas, se mettent successivement à déclamer tout haut, et tous trois en même temps, se promenant sur le théâtre et tantôt s'asseyant.
Phorbas
Dans ces tendres instants, j'ai cent fois éprouvé, Qu'un mortel peut goûter un bonheur achevé. Ah ! Lorsque pénétré d'un amour véritable, Et gémissant aux pieds d'un objet adorable , J'ai connu dans ses yeux, timides ou distraits, Que mes soins de son coeur avaient troublé la paix.
Anaximène
La gloire m'excitant, d'un vol audacieux J'ai fait la guerre aux rois, je la ferais aux Dieux. Héros, votre valeur rivale du tonnerre, Vous fait plus que les rois, les maîtres de la Terre,
Les trois Sénateurs, en disant les deux derniers vers, marchent vers le fond du théâtre, et baissent un peu la voix.
Nicandre
La Grèce en ma faveur, est trop inquiétée, D'un soin plus important, je l'ai cru agitée, Seigneur, et fur le nom de son ambassadeur, J'avais dans ses desseins conçu plus de grandeur.
Il s'en va en les contrefaisant par les gestes et les tons qu'il outre encore davantage ; et les Sénateurs se rencontrant nez-à-nez se taisent tous à la fois, sortant tout-à-coup de leur distraction.
Tergalion
Quel bruit ! Que d'impertinences ! Ce Sénat est majestueux : On ne peut faire avec eux, Qu'un commerce d'extravagances.
Nicandre
Quoi ! Tandis que mous déclamions, L'Ambassadeur a quitté l'audience ?
Anaximène
Il a vu que nous répétions, Il s'est retire par prudence.
Nicandre
Songeons à mettre enfin un théâtre en état.
Anaximène
Hé bien, je vais dresser un décret du Sénat Qui fixera la forme des coulisses.
Nicandre
Et vous, Seigneur?
Phorbas
Et moi.. .
Nicandre
Vous pouvez...
Phorbas
Oui, je puis....
Phorbas et Anaximene sortent ; Nicandre reste.
Nicandre
Aller choisir des fleurs pour coiffer les actrices. J'aurai soin d'ordonner la pompe des habits.
Scène 6
Un Esclave, Nicandre
Un Esclave
Une troupe, Seigneur, se montre ambitieuse De vous plaire. Elle vient devant vous débuter.
Nicandre
Une troupe ! Elle est nombreuse. Sans doute ?
Un Esclave
Ils ne font qu'un.
Nicandre
Un ! Il faut l'écouter. Cette énigme me cause une surprise extrême.
Scène 7
Nicandre, Aristème, Électre, Oreste
Nicandre
Que vois-je ! C'est Aristème.
Aristème
L'annonce a dû vous troubler, Il n'en est pas moins croyable. Quelle découverte admirable, Seigneur, je vais vous révéler ! La troupe la plus zélée Sans foins n'est pas rassemblée. Le goût du changement ou de la liberté, La fortune, l'amour, la haute dignité, Peuvent vous débaucher un acteur regrettable ; Le penchant le plus raisonnable, Par un frivole objet est souvent emporté : J'évite par mon art cet embarras extrême, De réunir longtemps les goûts et les humeurs ; Apprenez mon secret : je suis, moi seul, Les actrices et les acteurs. moi-même,
Nicandre
Vous méritez une statue.
Aristème
Le projet est hardi ! vous en verrez l'issue : Une scène ou deux seulement, Vous suffiront pour bien juger du reste.
Nicandre
Quel est le sujet ?
Aristème
Le moment De la reconnaissance et d'Électre et d'Oreste. Vous êtes le public, songez à vous placer : Allons, la troupe est prête.
Aristème jette une robe qui cachait ses habits ; il parait vêtu en habit de théâtre, et tout-à-coup une barbe lui descendu menton, et une partie de sa coiffure devient une couronne.
Nicandre
Elle peut commencer.
La barbe d''Égiste disparaît, il devient Oreste.
Oreste ne fait que se tourner, Électre paraît : l'habit d'Aristème par le dos, représente celui d'une actrice, un masque sert de visage. Électre a un mouchoir et un poignard pendus à sa ceinture.
Aristème
Égiste, enfin le sort va remplir ta vengeance, Tu vois ton ennemi tomber en ta puissance, Oreste est dans ces lieux, par Alecton conduit : Et tu vas le plonger dans l'éternelle nuit. Sous le nom d'assassin, il a cru me surprendre : D'Oreste, disait-il, j'apporte ici la cendre ; Mais malgré ce rapport adroitement tissu, À sa secrète horreur, mon coeur l'a reconnu. D'un mensonge inventé, je vais faire un oracle. Tu supposais ta mort, j'en aurai le spectacle: Électre qui d'un frère en toi voit l'assassin Te cherche, et d'un poignard va te percer le sein. Mais, il vient, et je vois Électre qui s'avance : Sortons , laissons au fort le soin de ma vengeance. Oreste, que ces lieux irritent ta douleur ! Palais d'Agamemnon, vous me frappez d'horreur ; Dieux ! Vous l'avez permis ; le meurtre de mon père, Est pour comble d'horreur, le crime de ma mère. Égiste a consommé ses barbares fureurs : Mais quelle est cette esclave ? Elle répand des pleurs !
Tenant d'une main le mouchoir, de l'autre un poignard.
Électre
Ah je vois le perfide ! Ô justice céleste, Conduis mes coups ! Frappons... Meurs assassin d'Oreste !
Oreste
D'Oreste ! À m'immoler qui peut vous engager ? Si vous saviez sur qui vous allez le venger.
Électre
Il est mort par tes coups ; tu t'en vantes, barbare. Et tu doutes du sort qu'Électre te prépare ?
Oreste
Vous, Électre.
Électre
Cruel pour remplir ta fureur, Tu fis périr le frère, immole encor la soeur. Oracles imposteurs, crédulité funeste ! Pourquoi m'abusiez vous sur le destin d''Oreste ! Tout m'assure sa mort ! J'attendais son retour.
Oreste
Ah calmez vos douleurs ! Oreste voit le jour.
Électre
Il respire ? Grands Dieux, je reverrais mon frère !
Oreste
Il vient briser vos fers, venger la mort d'un père. Il ne vit que pour vous, pour, finir vos malheurs.
Électre
Il va paraître ! II m'aime ! Eh quel garant ?
Oreste
Mes pleurs.
Électre
Vos pleurs ! Mais Ciel !
Oreste
Électre.
Électre
Ah ! Par mon trouble extrême Je vois...
Oreste
Quoi... Votre coeur !...
Électre
Mon frère, c'est vous-même.
Aristème
Hé bien, la Troupe ?
Nicandre
Ah ! J'en fuis enchanté.
Aristème
Et vous trouvez qu'Électre joue...
Nicandre
Avec tendresse et dignité. Une reconnaissance à vous seul, je l'avoue, Est un morceau tout neuf, et bien exécuté. Vous voulez, je le sais entrer dans ma famille, Je vais de votre hymen hâter les doux instants, Je romps avec Lisis tous mes engagements : Il n'a que ma parole et le coeur de ma fille, Des trésors, des vertus ; vous avez des talents.
Aristème
Ah Seigneur ! Par combien de scènes Vais-je vous assurer d'un coeur reconnaissant.
Nicandre se promène et imite ce qu''il a vu faire à Aristème, se tournant tantôt comme Électre, et tantôt comme Oreste.
Nicandre
Allez faire dresser cet acte intéressant, Qui de l'hymen forme les chaînes.
Scène 8
Lisis, Mirto, Nicandre, Carite
Il aperçoit Nicandre.
Lisis
Oui les Abdérites sont fous, D'aimer ainsi la comédie. Mais le voici. Sur sa manie, Songez à le flatter ; ayez l'esprit plus doux.
Mirto
Je viens à vos genoux rougir de l'ignorance Qui me faisait si sottement, Exercer votre patience, En condamnant obstinément, L'ingénieux amusement, Que j'accusais d'extravagance. Quand je dirais que ma haute prudence, Ma vive pénétration, Ont démêlé l'illusion : Ce serait mentir d'importance. Pourtant me pardonnerait-on, En faveur de l'effort, rarement efficace, Qu'il faut qu'une femme se fasse Pour revenir à la raison. De bonne foi, je veux bien vous le dire, De mon ridicule délire, Lisis seul a détruit la folle impression, De votre aveu, je lui promis ma fille. Unissons-le à notre famille. Il sait guérir l'esprit, croyez-moi, cher époux, Un pareil empirique est un trésor pour nous.
Nicandre
J'estime fort Lisis je connais son mérite.
Mirto
Mais que décidez-vous sur le sort de Carite ?
Nicandre
Je songe à son hymen.
Carite
J'y songe bien aussi.
Nicandre
Votre époux est parfait.
Carite
Mon coeur me l'a choisi.
Nicandre
Il a le geste admirable, L'intelligence, et la voix.. C'est Aristeme enfin.
Carite
Lisis.
Nicandre
Voilà mon choix, Un gendre qui déclame est toujours préférable.
Lisis
Le Seigneur Nicandre a raison.
Mirto
Faut-il,savoir jamais ? Quoi, vous trouverez bon...
À Nicandre.
Lisis
Calmez-vous, et me laissez faire. Je dis raison...
Carite
Moi je n'en ai donc guère, Lisis, de vous aimer si bien,
Lisis
Peut-être en ma faveur son âme était séduite, Quand il me promit que Carite Unirait son sort et le mien ; Il est juste, après tout, qu'il pèse le mérite Des concurrents dont la poursuite A pour objet un si grand bien. Je l'avouerai d'ailleurs, dussai-je lui déplaire, Sur cet art devenu notre plus grande affaire, Mon sentiment est diffèrent du sien.
À Lisis.
À Nicandre.
Carite
Non vraiment. Eh ! n'en croyez rien.
Lisis
Un moment.
Nicandre
Quel avis diffère ?...
Lisis
La scène entre les dons répandus par les Dieux, Sans doute est la faveur aux mortels la plus chère. Vous gouvernez l'État, et fixez dans Abdere , Un Trésor si précieux !
Nicandre
Seigneur, tout y déclame ! ai-je pu faire mieux ?
Lisis
Tristes habitants des campagnes, Quoi vous seriez réduits dans votre obscurité, À vivre sans théâtre avec tranquillité ! L'innocente simplicité, La paix et l'amitié, ses fidèles compagnes, Feraient dans les vallons, même fur les montagnes, Votre unique félicité !
Nicandre
Seigneur, vous me frappez par un trait de clarté ; Mais la grossièreté D'une bergère et d'un pâtre, Serait-elle sensible à la sublimité Des grands sentiments du théâtre ?
Lisis
J'ai formé des acteurs, qui sans prose, ni vers , Peuvent être entendus dans le vaste univers.
Nicandre
Comment est-on saisi par des scènes pareilles ? Quoi ! Sans prose, ni vers !
Lisis
Leur art ingénieux Parle à l'esprit, au coeur, sans frapper les oreilles.
Nicandre
Que fait le spectateur ?
Lisis
Il ouvre de grands yeux.
Il paraît dans l'enfoncement deux acteurs, en attitudes de danseurs.
Nicandre
Vous nous annoncez-là d'étonnantes merveilles.
Lisis
Soyez bien attentif, leurs discours sont précis.
Mirto
Discourir sans parler, ce sont contes frivoles.
Les danseurs exécutent une danse, qui représente une intrigue d'amour.
Carite
Pourquoi ? Tenez, j'entends un geste de Lisis, Mieux que d'un autre les paroles.
La scène achevée.
Nicandre
C'est la fin.
Carite
Ils m'attendrissaient.
Lisis
Allez.
Mirto
Ils me divertissaient.
Lisis
Seigneur, vous gardez le silence, Est-ce mépris, indifférence? . .
Nicandre
Pouvez-vous le soupçonner? Seigneur, je vous admire et vous m'allez connaître : Quiconque a la vertu que vous faites paraître, Mieux que moi, dans Abdere, a droit de gouverner. Je vous cède ma place.
Lisis
Hé non.
Nicandre
Vaine réplique, Je vais vous y forcer par l'aveu du Sénat, Charmé de procurer à notre République, Un aussi grand homme d'État.
Carite
Me donnez-vous aussi ?...
Mirto
Lisis lui plaît et l'aime. Après avoir promis, pouvez-vous hésiter ? Vous le savez, je suis la complaisance même, Mais si vous croyez l'emporter.
Nicandre
Puis-je désespérer le Seigneur Aristème ! Il a de grands talents , s'il allait nous quitter : J'abandonne en ce jour pour pouvoir m'acquitter, À lui ma fille, à vous le rang suprême.
Lisis
Quoi !
Nicandre
Le Sénat bientôt s'assemblera, Entre Aristème et vous, c'est lui qui jugera. !
Mirto
Le Sénat.
Nicandre
Ah ! C'est Aristème. Anaximene suit et j'aperçois Phorbas, Leur avis m'ôtera d'un embarras extrême.
Carite
Eh pourquoi sur cet embarras , Ne me pas consulter moi-même ? Sur le choix d'un époux qu'est ce qu'ils m'apprendront ? C'est moi qui dois l'aimer, c'est eux qui choisiront ?
Scène 9
Nicandre, Anaximène, Phorbas, Aristème, Lisis, Mirto, Carite, Oreste, Électre
Nicandre et Phorbas alternativement.
Nicandre
Hé bien !
Anaximène
J'apporte ici d'importantes nouvelles. Le théâtre est dressé, formons vite les Choeurs. Il contient, comprenant les ailes, Mille ou douze cents acteurs.
Nicandre
Nos actrices, hé bien, vous avez eu pour elles, De parfaitement belles fleurs ?
Phorbas
Oui des fleurs parfaitement belles.
Aristème
Vous êtes obéi, Seigneur, exactement ; Voici cet acte heureux, aimable dénouement ; Qui conduit à l'hymen.
Nicandre
Voyons ce qu'il expose.
Lisis
C'est-là votre contrat ?
Aristème
Oui.
Lisis
Donnez.
Aristème
Hé pourquoi ?
Lisis
C'est-là votre contrat ?
Aristème
Oui.
À Aristeme.
Lisis
Carite est à moi. Vous y renoncez, je le vois.
Aristème
Moi ?
Lisis
Sans doute.
Nicandre
Comment ?
Lisis
Le contrat est en prose.
Anaximène
En prose ?
Nicandre
En prose ?
Phorbas
En prose ?
Aristème
Assurément.
Lisis
Je ne le force pas, il le dit librement : Je vous réclame, ici profonde politique, De ces illustres Chefs de notre République. À combien de clarté nos yeux se sont ouverts? Depuis que nos esprits devenus dramatiques, Passent à déclamer les instants les plus chers. Non, vous n'en doutez point, pour rendre à l'univers Nos actes, vos arrêts à jamais authentiques, Il faut dès cet instant qu'on les compose en vers.
Nicandre
Ô sublime génie !
Anaximène
Il est digne d'un temple.
Lisis
J'établis à la fois le précepte et l'exemple.
Nicandre
Un contrat poétique : ah quelle autorité!
Anaximène
Modèle séduisant pour la postérité.
Nicandre
Lisez.
Lisis
Ce fut.
Phorbas
Lisez.
Nicandre
Taisez-vous.
Phorbas
Oui, me taire.
Il arrache une plume que tient Aristème, et la présente à Nicandre avec le contrat.
Lisis
Ce fut l'an mémorable où le Sénat d'Abdere, Acquit de déclamer le talent salutaire, Où Nicandre enflammé par un zèle si beau, Fut le père et l'honneur du théâtre au berceau; Que l'amoureux Lisis, la charmante Carite, La raison les guidant, les plaisirs à sa suite, Sur la foi de l'estime et l'ordre des amours, Obtinrent de l'hymen qu'ils s'aimeraient. Le coeur fit le serment, les parents l'approuvèrent, Et pour le confirmer sourirent et signèrent.
Nicandre
Je suis charmé, je signe en cet acte, Seigneur, L'époque de notre grandeur.
Mirto
Pour moi, c'est un plaisir extrême : Quand je me marierais moi-même, Je n'aurais pas assurément, Un plus parfait contentement. Puissiez-vous éternellement, Joyeusement, fidèlement.
Après avoir signé.
Carite
Maman, dépêchez je vous prie. Ah ! Je viens de signer le bonheur de ma vie.
Lisis
Je suis plus sûr encor que vous signez le mien.
Aristème
Mon espoir est tombé, sa flamme est applaudie, Mon rôle c'est l'amant ? L'époux sera le sien : Il est peu d'acteurs dans la vie Qui d'un rôle éternel, s'acquittent toujours bien.
Nicandre
Pour couronner le jour de cet heureux lien, Il faut sur le théâtre en célébrer la fête.
Anaximène
Et pour la préparer quatre jours seulement.
Lisis
La préparer ! Elle est prête.
Anaximène
Prête déjà ?
Phorbas
Déjà prête.
Anaximène
Comment ? À peine arrivez-vous et pour ce soin pénible...
Lisis
Je détruis par un mot ce grand étonnement ; Aimez Carite un seul moment, Vous ne verrez rien d'impossible.
Nicandre
Quel trésor de sagesse!
Mirto
Oh le gendre charmant !
Lisis
Plaçons-nous.
Phorbas
Oui plaçons.
La fête commence.
VAUDEVILLE.
Lisis
Qu'on commence à l'instant. Parcourez, pesez mûrement Les plus doux plaisirs de la vie ; Ce qui vous rit dans un moment, Le moment d'après vous ennuie. Non rien ne plaît si constamment, Que de jouer la comédie. Quand l'objet qui trahit vos feux, À vous bien tromper s'étudie, Si vous êtes bien amoureux, S'il vous cache sa perfidie, Vous êtes encor trop heureux Qu'il ait joué la Comédie. Complaisant, doux, ingénieux, Damis plaira toute sa vie ; Vous ne lisez point dans ses yeux, Que votre sottise l'ennuie. Pour les sots, peut-on faire mieux Que de jouer la comédie.
Carite
Amour, que mon rôle est charmant ! Il me plaît plus je l'étudie : J'épouse aujourd'hui mon amant Pour mieux l'aimer toute ma vie. Ah que d'aimer bien tendrement, Est une douce comédie !
Nicandre
Un amant conte les rigueurs Que lui fait souffrir sa Silvie.
Phorbas
Que Nicandre connaît les coeurs! Oui, les rigueurs on les publie.
Nicandre
Mais plus discret sur les saveurs, Il doit jouer la Comédie. Un sot prétend vous amuser, La plus laide se croit jolie, Chercher à les désabuser, Ce serait bien une folie. Un sage a de quoi s'excuser, D'avoir joué la comédie. Pour plaire affecter chaque jour, Les transports d'une âme attendrie, Il vaut mieux même sans retour Aimer tout le temps de sa vie. L'état le plus dupe en amour, Est de jouer la comédie.
Oreste
Quel plaisir ! Je revois ma soeur !
Électre
Ah mon frère ! J'en suis ravie : Égiste a fait notre malheur.
Oreste
Le perfide a perdu la vie, Je viens de lui percer le coeur.
Électre
Ô l'agréable tragédie !