Comédie · 1735 · 3 actes

Les empiriques

de David-Augustin Brueys

Représentation
≈ 1 h
Distribution
10 hommes
Répliques
607
Écriture
En prose
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Pasquin H 122 ≈ 15 min 10
Le Baron H 150 ≈ 14 min 11
Marton H 122 ≈ 12 min 11
Monsieur de Paquinoy H 47 ≈ 5 min 7
Monsieur de Romarin H 59 ≈ 4 min 8
Éraste H 34 ≈ 4 min 5
Ariste H 32 ≈ 3 min 6
Fribourg H 18 ≈ 1 min 5
Mariane H 18 ≈ 1 min 5
Laquais H 5 ≈ 1 min 2
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle IIIIII
Pasquin absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Le Baron absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Marton absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Monsieur de Paquinoy absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Monsieur de Romarin absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Éraste absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Ariste absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Fribourg absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Acte I

Scène 1

Éraste, Pasquin

Éraste

Oui, parbleu , cet homme-là est fou, ou il se moque de moi.

Pasquin

Ouais, il y a ici quelque chose qui va mal.

Éraste

Avec tant d'amour être traité de la sorte !

Pasquin

Est-ce infidélité, ou manquement de parole ?

Éraste

Encore de nouveaux délais !

Pasquin

C'est quelque chose de moins. Monsieur, vous m'avez commandé de me rendre ici…

Éraste

Je croyais avoir besoin de toi ; mais va m'attendre au logis.

Pasquin

Vous n'êtes pas content, Monsieur ; vous aurais-je porté malheur le premier jour que je rentre à votre service ?

Éraste

Non, Pasquin, non ; mais va m'attendre, te dis-je ; je suis bien aise que personne ne te connaisse encore céans : cela pourra peut-être me servir dans la suite.

Pasquin

Je m'aperçois, Monsieur, que vous n'avez pas oublié mes petits talents ; et je dois vous dire que depuis que je n'ai eu l'honneur de vous voir, je me suis perfectionné auprès d'un fameux Opérateur.

Éraste

C'est assez, Pasquin. J'attends ici cette Marton dont tu m'as ouï parler, qui sert Mariane. Je veux m'informer d'elle... Mais la voici. Va-t'en, et ne dis céans à personne que tu sois à moi.

Pasquin

Je comprends à peu près que Pasquin ne sera pas aujourd'hui sans occupation.

Scène 2

Éraste, Marton

Éraste

Hé bien, Marton, tu l'as ouï toi-même. Que dis-tu du père de ta maîtresse, et de la manière dont il me traite ?

Marton

Moi, Monsieur ? Je dis qu'il faut prendre patience.

Éraste

Mais n'y a-t-il pas là de quoi enrager.

Marton

Oh ! Pour cela non.

Éraste

Non !

Marton

Non, Monsieur. Vous êtes jeune, amoureux, et homme d'épée, je ne m'étonne pas si vous êtes impatient.

Éraste

Ah ! Je suis impatient !

Marton

Oui, vous l'êtes. Monsieur le Baron ne vous a-t-il pas promis que vous épouserez sa fille quand il se portera bien ?

Éraste

Eh ! Ne vois-tu pas qu'il me dit la même chose depuis trois mois, et que je pars dans huit jours pour ma garnison.

Marton

Et bien avant ce temps-là, il se portera bien, peut-être.

Éraste

Peut-être ! Oh ! Je ne puis plus attendre, et il faut absolument qu'avant mon départ je le fasse guérir. Dis-moi, qui sont ses Médecins.

Marton

Ses Médecins, Monsieur ? Il n'en a point.

Éraste

Comment ? Un homme de sa qualité, malade dans Paris, sans Médecins ?

Marton

On voit bien, Monsieur, que vous avez toujours demeuré en Flandres, ou en Allemagne, et que vous ne connaissez plus Paris. Ici, Monsieur, on ne se sert plus de Médecins.

Éraste

On ne s'en sert plus ?

Marton

Eh ! Non, Monsieur ; la Médecine est au billon.

Éraste

Et de qui donc se sert-on ?

Marton

On se sert des Empiriques.

Éraste

Des Empiriques ! Quels animaux sont-ce là ?

Marton

Ce sont des animaux qui ne sont ni Médecins, ni Chirurgiens, ni Apothicaires.

Éraste

Il n'y a pourtant que les gens de ces professions-là en qui l'on doive se confier quand on est malade.

Marton

Aujourd'hui ; Monsieur, c'est tout le contraire ; les gens les plus éloignés de ces professions-là sont ceux en qui on a le plus de confiance.

Éraste

J'ai de la peine à croire...

Marton

Oh ! Monsieur, cela est si vrai, qu'à l'heure que je vous parle, on ne voit dans Paris que gens à secrets, souffleurs, chimistes, charlatans de toutes nations, de toute espèces : les coins des rues sont accablés de leurs affiches ; chaque matin on y voit éclore quelque nouveau guérisseur : et le père de ma Maîtresse est entre les mains de ces Messieurs-là, qui font durer la maladie, et retardent votre mariage.

Éraste

Mais, enfin, quel mal a-t-il ?

Marton

Vous ne le devineriez jamais.

Éraste

Comment ?

Marton

Vous voyez qu'il n'est point homme dans Paris plus haut en couleur, et plus rouge de visage que lui.

Éraste

Cela est vrai. Hé bien ?

Marton

Il a la jaunisse, Monsieur, à ce qu'il dit.

Éraste

La jaunisse ? Cela ne peut-être.

Marton

Oh ! Monsieur, depuis une maladie qu'il eut, causée, dit-on, par un excès de bile, qui venait de trop manger, il veut avoir la jaunisse en dépit de tout le monde.

Éraste

C'est une faiblesse dont il est aisé de le guérir.

Marton

Oui, si c'était un homme fait comme les autres ; mais jugez du personnage. À présent il ne veut presque ni manger, ni boire, et c'est ce qui entretient sa mélancolie.

Éraste

Je ne m'étonne pas si l'on me cachait son mal.

Marton

On n'ose le dire à personne.

Éraste

Oh ! Bien, je vois qu'il ne faut que jouer d'adresse pour le guérir, et je m'avise d'un expédient. J'ai pris ce matin un valet qui m'avait servi autrefois, et que personne ne connaît céans : c'est un drôle des plus adroits, et qui a servi longtemps un Opérateur ; il faut que... Mais j'entends Monsieur le Baron, adieu.

Scène 3

Le Baron, Monsieur de Romarin, Ariste, Marton

Le Baron

J'aime à changer de lieu. Venez, Monsieur de Romarin, passons dans la salle ; je veux y attendre un homme célèbre de votre profession, que j'ai fait appeler, et qui me doit venir voir : vous ne trouverez pas mauvais que je le consulte ?

Monsieur de Romarin

Pourvu que ce ne soit pas un Médecin.

Le Baron

Un Médecin ? J'aimerais mieux crever.

Monsieur de Romarin

Vous feriez fort bien.

Le Baron

Et vous, mon frère, ne vous avisez plus, je vous prie, de me contester des choses que je sais mieux que vous.

Ariste

Cependant, mon frère, il est bien certain qu'il ne faut qu'ouvrir les yeux, pour voir que vous n'avez pas la jaunisse.

Le Baron

Je sais ce que j'ai. Vous savez qu'on ne doit pas disputer du goût ; je prétends qu'on ne doit pas aussi disputer de la vue. Vous me trouvez rouge, n'est-ce pas ? Et moi je me trouve jaune.

Monsieur de Romarin

C'est une espèce de jaunisse que tout le monde ne connaît pas.

Marton

Il faut avoir de bons yeux pour s'en apercevoir.

Après s'être assis.

Le Baron

Paix. Un siège, Marton, vite un siège. Je souffre beaucoup, Monsieur, quand je marche, d'où vient cela ?

Monsieur de Romarin

C'est un effet de la bile en mouvement.

Le Baron

Oui, en mouvement. Maudite bile ! Non, il faut que je me lève ; la bile me suffoque quand je suis assis.

Monsieur de Romarin

C'est un effet de la bile en repos.

Le Baron

En repos.

Ariste

De bonne foi, mon frère, je ne conçois pas...

Le Baron

Monsieur mon frère, tous vos raisonnements... Ne vient-il pas un vent coulis de ce côté-là.

Marton

Je n'en vois point.

Le Baron

J'y sens un froid qui me glace.

Monsieur de Romarin

C'est la bile qui se refroidit.

Le Baron

Ay ! Ay ! N'a-t-on pas laissé la cuisine ouverte ?

Marton

Non, Monsieur.

Le Baron

Je sens de ce côté-là une chaleur qui me brûle.

Monsieur de Romarin

C'est la bile qui s'échauffe.

Marton

Voilà une bile qui joue bien des personnages.

Ariste

Eh ! Mon frère, ôtez-vous cela de l'esprit, et songez à tenir à Éraste la parole que vous lui avez donnée, vous verrez que dans la réjouissance des noces cette imagination se dissipera.

Le Baron

Ah ! Je vous entends. Vous prétendez donc que je suis un visionnaire, et que mon mal n'est qu'une chanson ? Mais vous qui raisonnez si bien, dites-moi, s'il vous plaît, d'où vient donc qu'à présent je sens un grand froid de ce cô... Non, de ce cô.. De quel côté, Monsieur, ai-je dit que j'avais froid ?

Ariste

Ah, ah, ah, ah.

Le Baron

Bon riez, riez.

Ariste

Qui ne rirait, de voir que vous doutez de quel côté vous avez froid ?

Marton

C'est un effet de la bile qui doute.

Le Baron

Oui, la bile fait en moi des choses inconcevables.

Monsieur de Romarin

Assurément.

Ariste

Mais d'où vient que vous ne l'avez pas guérie depuis un mois que vous le traitez ?

Monsieur de Romarin

C'est que la nature est affaiblie en Monsieur par les saignées qu'on lui a faites autrefois.

Le Baron

Vous ne m'aviez pas encore dit cela. Quoi, vous m'auriez guéri, si je n'avais jamais été saigné ?

Monsieur de Romarin

Très infailliblement.

Le Baron

Et il n'y a que cela qui empêche vos remèdes d'agir ?

Monsieur de Romarin

Il ne peut y avoir d'autre cause dans toute la nature.

Le Baron

Je ne sais donc pas comment cela se fait ; car il est bien certain que de ma vie je n'ai été saigné.

Marton

Allons, Monsieur, peu de chose vous embarrasse ; ayez recours à la bile.

Ariste

Ah, ah, ah.

Monsieur de Romarin

Il ne faut pas tant rire, je soutiens ce que j'ai avancé.

Ariste

Et mon frère n'a jamais été saigné.

Monsieur de Romarin

Et qu'importe ? La vie est dans le sang ; celui dont il tient la vie a été saigné, c'est comme s'il l'avait été lui-même.

Le Baron

Oh, non, non, j'ai ouï dire par mon père qu'il n'avait jamais été saigné.

Marton

Et qu'importe ? La vie est dans le sang ; et si vous pressez Monsieur, il ira quereller la saignée jusqu'à la trentième génération.

Monsieur de Romarin

Langue de vipère tu auras quelque jour besoin de moi.

Marton

De vous ? Ah ! Si vous me tuez jamais, je vous le pardonne.

Le Baron

Paix. Je songe, Monsieur, qu'il est près de six heures. Marton, va dans ma chambre, ouvre les fenêtres qui regardent le nord, et ferme celles qui regardent vers le septentrion, n'est-ce pas, Monsieur ?

Monsieur de Romarin

Le nord et le septentrion, Monsieur, c'est la même chose. Je vous ai dit que le soir il faut ouvrir au midi, et fermer au septentrion ; mais rien ne presse encore. Je vais cependant faire un tour à mes fourneaux.

Scène 4

Ariste, Le Baron, Marton

Ariste

Est-il possible, mon frère, que vous vous laissiez mener par le nez à un homme comme celui-là ?

Le Baron

Oui.

Marton

À un vilain Souffleur, que je soupçonne de travailler à autre chose qu'à des remèdes.

Le Baron

Tant mieux.

Marton

Qui brûle céans tout le charbon de la Grève, et qui quelque jour nous grillera.

Le Baron

J'aime la grillade.

Ariste

Je suis assuré que si vous pouviez vous résoudre à manger et à boire un peu plus que vous ne faites...

Le Baron

Oh ! J'enrage ; ne savez-vous pas que tout ce que je mange se change en bile, et que ma jaunisse redouble ?

Ariste

Mais, là, mon frère, informez-vous un peu de vos meilleurs amis, si on a jamais vu une jaunisse de la couleur de la vôtre.

Le Baron

Je vous dis, moi, que la couleur n'y fait rien, qu'il n'y a que la diète qui puisse me guérir : et Monsieur Romain soutient que si je pouvais entièrement m'abstenir de boire et de manger, seulement quinze jours, je serais tout à fait hors d'affaires.

Marton

Oh ! Pour cela, je vous en réponds.

Scène 5

Monsieur de Romarin, Le Baron, Ariste, Marton

Monsieur de Romarin

Il y a plaisir à voir pétiller les flammes de ces fourneaux.

Le Baron

Tenez, Monsieur, voilà mon frère qui me soutient toujours...

Ariste

Non, mon frère, je ne conteste plus contre Monsieur ; mais puisqu'il n'a pu encore vous guérir, que ne faites-vous appeler des Médecins ?

Monsieur de Romarin

Eh ! Monsieur, des Médecins ! À quelles gens l'adressez-vous là pour guérir un malade ?

Marton

Eh ! Fi donc, Monsieur, des Médecins ! Ne savez-vous pas que cela est aujourd'hui contre les règles du bon sens ?

Le Baron

En effet, clisterium donare, seignare, purgare. Allez voir un peu ce que dit Molière de vos médecins.

Ariste

Je sais bien, mon frère, que vous êtes de ceux qui ont pris au pied de la lettre les railleries ingénieuses de ce charmant auteur : mais, en bonne foi, parce qu'il a joué le ridicule des Médecins, comme il a joué celui de presque toutes les professions, faut-il se priver du secours qu'on peut tirer de leur art ?

Le Baron

Ah ! Vous faites le Docteur. Tenez, je ne veux que Marton pour vous confondre ; elle a bon sens, comme vous savez. Te sers-tu de Médecins ?

Marton

Moi, Monsieur ? Le Ciel m'en préserve.

Le Baron

Et pourquoi ne t'en sers-tu pas ?

Marton

C'est, Monsieur... que je me porte bien.

Le Baron

Mais si tu étais malade ?

Marton

Pour moi, Monsieur, en toutes choses je crois que mal ou bien, il faut toujours tenir le grand chemin battu : quand je veux des souliers, je vais aux cordonniers ; des habits, aux tailleurs ; des étoffes, aux marchands ; des conseils, aux avocats ; et quand je voudrai des remèdes, j'irai aux médecins.

Le Baron

Elle veut plaisanter.

Ariste

Elle parle de fort bon sens.

Scène 6

Ariste, Le Baron, Fribourg, Monsieur de Romarin, Marton

Fribourg vient très lentement par derrière, cherchant son maître des yeux.

Ariste

Mais voilà votre Suisse qui vous cherche.

Le Baron

Il vient, sans doute, me donner des nouvelles de cet homme célèbre que j'attends. Approche donc ; qu'est-ce ?

Fribourg

Monsir...

Le Baron

Parle, qu'as-tu à me dire ?

Fribourg

Monsir, moi...

Le Baron

Parle donc.

Fribourg

Moi, viens fitement vous dire...

Le Baron

Oh ! Dis donc. La lenteur de cet animal-là met ma bile dans un mouvement terrible.

Monsieur de Romarin

C'est le propre de la nation Helvétique d'être flegmatique.

Marton

Parleras-tu ?

Le Baron

Mais voyez la tranquillité de ce bourreau-là ; plus on le presse, moins il se hâte.

Fribourg

Moi fien fous dire...

Marton

Oh ! Garde-le pour demain, ce que tu as à dire.

Ariste

Dis donc ce qu'il y a, et retire-toi.

Fribourg

Si moi parlir, fous prendre tout pitêtre ein grand fâchiment ?

Le Baron

Non, on ne se fâchera point, parle.

Fribourg

Si moi parlir, fous point fâchir ?

Le Baron

Et non, moi point fâchir : parle, parle, parle.

Fribourg

Eh pien, moi, fien fitement vous dire le feu être bravement à la maison.

Le Baron

Le feu est au logis ?

Fribourg

Oui, Monsir, fort pien.

Le Baron

Ah ! Quel malheur ! Que ferons-nous ?

Fribourg

J'affre pien dit, fous fâchir ; aussi moi ne fouloir point partir. Moi, va fitement aider à ly éteindre.

Scène 7

Mariane, Le Baron, Marton, Monsieur de Romarin

Mariane

Ne vous alarmez pas, mon père, le danger est presque passé.

Le Baron

Et qui est l'étourdi, le coquin, le traître qui avait mis le feu au logis ?

Marton

Gage que c'est Monsieur avec ses maudits fourneaux.

Mariane

Il est vrai que le feu a commencé à sa chambre, et on a jeté même ses hardes par la fenêtre.

Monsieur de Romarin

Mes hardes !

Marton

Ne courez pas si vite, il n'y a pas grand'chose à brûler.

Le Baron

Allons tous voir ce que c'est. Oh ! Passez devant. Il pourrait y avoir quelque danger, et il est bon... Mais quel homme est-ce ci ?

Scène 8

Monsieur de Paquinoy, Le Baron

Monsieur de Paquinoy

Ah ! Bon, le voilà seul. Il m'a fait appeler, profitons de l'occasion. Monsieur...

Le Baron

Qu'est-ce ? Je suis pressé, le feu est au logis.

Monsieur de Paquinoy

À ce que je vois, je n'ai pas l'honneur d'être connu de vous.

Le Baron

Non ; mais à présent il faut que j'aille...

Monsieur de Paquinoy

Quand vous saurez qui je suis...

Le Baron

Eh bien, je laisserai brûler ma maison ?

Monsieur de Paquinoy

Je suis le célèbre Monsieur Paquinoy.

Le Baron

Nous nous verrons une autre fois : serviteur.

Monsieur de Paquinoy

J'ai, Monsieur, ce remède merveilleux, qu'on appelle les gouttes d'Angleterre.

Le Baron

Je n'en ai que faire à présent, et...

Il l'arrête.

Monsieur de Paquinoy

Si vous saviez la vertu de ces gouttes-là...

Le Baron

J'enrage. Serviteur...

Monsieur de Paquinoy

Peut-être avez-vous le ventre dur ?

Le Baron

Ah ! Le bourreau !

Monsieur de Paquinoy

Je vous donnerais la médecine noire, qui purge par la vue, pourvu qu'on avale en même tempos trois grands verres de tisane laxative.

Le Baron

Il faut être bien endiablé, pour...

Monsieur de Paquinoy

Ah ! Monsieur, si par bonheur vous aviez une violente colique...

Le Baron

Ah ! Le traître !

Monsieur de Paquinoy

Je vous ferais prendre mon eau pacifique, ou mon essence tranquillisante...

Le Baron

Eh ! Monsieur de Paquinoy, je vous conjure, laissez-moi aller donner ordre au feu, et revenez ce soir.

Monsieur de Paquinoy

Eh ! Que ne le disiez-vous plutôt ? Suis-je homme à importuner les gens ?

Le Baron

Eh bien, serviteur.

Monsieur de Paquinoy

Vous voulez donc que je revienne ce soir ?

Le Baron

Eh, oui, de par tous les diables, ce soir.

Il revient.

Monsieur de Paquinoy

Voilà qui est bien. Et à quelle heure, Monsieur, s'il vous plaît ?

Le Baron

Oh ! À l'heure qu'il te plaira.

Il l'arrête encore pour lui dire.

Monsieur de Paquinoy

Serviteur. Cela suffit.

Scène 9

Le Baron, Marton, Mariane

Le Baron

Ah ! Je n'en puis plus : me voilà rebuté pour toute ma vie de ce bourreau-là.

Marton

Vous voilà encore alarmé, Monsieur ? Nous venons vous dire que le feu est éteint.

Le Baron

C'est bien pis, que le feu.

Mariane

Et qu'est-ce donc, mon père ?

Le Baron

Un enragé qui m'a retenu ici par force. Marton, si un homme qu'on appelle Monsieur de Paquinoy revient ici ce soir, fais le chasser du logis.

Scène 10

Marton, Mariane

Marton

Monsieur de Paquinoy ! C'est justement celui, qui la semaine dernière tua une femme de qualité dans notre voisinage.

Mariane

De qui sais-tu cela ?

Marton

De notre Fribourg, qui était alors au service de cette Dame-là.

Mariane

Eh bien, ma pauvre Marton, que t'as dit Éraste du procédé de mon père ?

Marton

Il enrage aussi bien que vous.

Mariane

Qu'a-t-il résolu de faire ?

Marton

Il a un dessein, qu'il va faire exécuter par son valet : je vous le dirai tantôt. Suivons Monsieur votre père, pour le préparer à ce que veut faire Éraste.

Acte II

Scène 1

Mariane, Marton

Mariane

Éraste ne vient point.

Marton

Il m'a dit qu'il viendrait avec ce feint Empirique, ce valet que nous ne connaissons point : il le doit amener lui-même.

Mariane

J'ai de la peine à croire que ce qu'il a dessein de faire puisse réussir.

Marton

Pourquoi non ? Pour guérir Monsieur votre père, il ne faut que trouver adroitement le moyen de le faire manger et boire, et Éraste m'a assuré que ce valet trouvera quelque expédient.

Mariane

Les Empiriques qui viennent céans l'embarrasseront.

Marton

Pour Monsieur de Romarin, l'accident du feu a fait tomber entre mes mains une cassette, qui me servira, quand je voudrai, à le chasser de céans ; et pour Monsieur de Paquinoy, s'il ose y revenir, il ne sera pas mal reçu, je l'ai recommandé à Fribourg.

Mariane

Pourquoi à Fribourg ?

Marton

Ne vous ai-je pas dit qu'il était au service d'une Dame, que cet Empirique tua l'autre jour ?

Scène 2

Pasquin, Marton, Mariane, Fribourg

Pasquin

Oh, oh, mon maître devait être ici pour me présenter.

Marton

Voilà un homme qui n'ose entrer.

Pasquin

Il m'avait dit qu'il y serait avant moi : attendons.

Mariane

Marton, ne serait-ce pas le Valet d'Éraste ?

Marton

Non, Madame, Éraste doit l'amener lui-même : je gage plutôt que c'est Monsieur de Paquinoy.

Pasquin

Voilà des Dames que je ne connais point. Ne faisons pas ici de quiproquo.

Mariane

Sache qui c'est.

Marton

Qui êtes-vous, Monsieur, s'il vous plaît ? Qui demandez-vous ? Qui cherchez-vous ?

Pasquin

Mes Dames, je suis... Je cherche... J'attends... Je demande... Monsieur le Baron.

À Mariane.

À Pasquin.

Marton

Je ne me trompe point. Vous êtes, sans doute, Monsieur de Paquinoy ?

Pasquin

C'est à peu près le nom de votre très humble serviteur.

D'un ton rude.

Marton

Eh bien, Monsieur, faites-nous, s'il vous plaît, la grâce... De déloger d'ici tout à l'heure.

Pasquin

Oh ! Oh ! Peut-être ignorez-vous qui je suis ?

Marton

On vous connaît mieux que vous ne pensez ; mais vous, à qui croyez-vous parler ?

Pasquin

Moi ? Je ne sais.

Marton

Voilà la soeur de cette Dame que vous tuâtes l'autre jour, et moi je suis sa cousine.

Pasquin

Que diantre me vient-elle conter ?

Marton

Il a peur. Croyez-moi, délogez de céans, il ne fait pas bon ici pour vous.

Pasquin

Ouais ! Permettez au moins que j'attende ici...

À part.

À Mariane.

Marton

Ô ! Que de raisons. Je m'en vais bien te faire détaler, moi. Retirons-nous. Holà, Fribourg, holà.

Pasquin

Tubieu , on me prend ici pour un autre : le plus sûr est de décamper, et d'aller attendre mon maître dans la rue.

Marton

Voilà cet empoisonneur que tu connais, chasse-le d'ici.

Mariane et Marton sortent d'un côté, Pasquin s'en va de l'autre, et Paquinoy entre en même temps par le milieu du Théâtre.

Fribourg

Mon camérate, à moi, à moi.

Scène 3

Monsieur de Paquinoy

Monsieur de Paquinoy

Puisque Monsieur le Baron m'a dit de revenir ce soir, j'espère que je serai bien reçu : il n'est rien de tel, que de bien prendre son temps. Ne faisons pas comme tantôt ; mais attendons que quelqu'un paraisse pour me présenter à lui. Bon voici à propos deux de ses gens. Il y a pourtant là un drôle que j'ai vu ailleurs.

Scène 4

Monsieur de Paquinoy, Fribourg, Laquais

Monsieur de Paquinoy

Vous êtes, sans doute...

Fribourg jette un bâton au laquais ; il en prend un autre ; ils placent Monsieur de Paquinoy au milieu ; ils essayent si les bâtons sont bien en main, et demeurent ainsi quelque temps ;

Fribourg

Prends, toi, sti bâton ; prendre, moi, sti l'autre.

Monsieur de Paquinoy

Que veut dire ceci ? À qui en voulez-vous !

Fribourg

Allons, gagnir toi sitement li chimin de li rue.

Laquais

Hors d'ici.

Monsieur de Paquinoy

Moi, mes enfants ?

Fribourg

Nous n'être point les enfants d'un Lipérique ; si toi n'entre dehors, moi cassir ton tête : toi afre tué mon mitresse, moi point souffrir toi tuir mon maître. Entre dehors.

Ils haussent leurs bâtons.

Laquais

Hors d'ici ;

À part soi.

Il tire une bourse, et ils rabaissent leurs bâtons.

Fribourg prend le louis.

Monsieur de Paquinoy

Attendez, attendez. C'est une pièce que me veut faire le Souffleur qui loge céans ; Il en aura le démenti. C'est par ordre de votre maître que je viens ici. Faites-moi parler à lui, voilà un louis que je vous donne.

Laquais

Et moi, n'aurai-je rien ?

Fribourg

Vous donnir donc encore quelque chose à mon camérate, pour ly afoir foulu prendre la peine de tonner à fous de coups de bâton.

Monsieur de Paquinoy

Tiens, voilà un écu pour toi... Oh, çà, faites-moi parler à Monsieur le Baron.

Fribourg

Monsir Baron n'afre point loisir de mourir de sti jour ; quelqu'autre demain vous pourra fenir ly tuer.

Ils le frappent.

Laquais

Hors d'ici.

Fribourg

Entri dehors.

Monsieur de Paquinoy

Au secours, au secours, au secours.

Scène 5

Éraste, Monsieur de Paquinoy, Fribourg, Laquais, Ariste, Pasquin

Éraste

Qu'est-ce ci ?

Monsieur de Paquinoy

Eh ! Messieurs ! Voilà deux coquins qui me voulaient insulter.

Il le frappe.

Fribourg

Lui être menteur, Monsir : moi, parce qu'il avre tué mon maîtresse, li avre seulement pour rire tout doucement avec sti bâtonne donné comme cela.

Il le frappe.

Laquais

Et moi, comme ceci.

Ariste

Marauds ! Retirez-vous. Je vous assure, Monsieur, que mon frère n'a point de part à cette violence, et qu'on les fera châtier très sévèrement.

Pasquin

Pour moi, Monsieur, je vous remercie de tout mon coeur.

Monsieur de Paquinoy

Et de quoi, Monsieur ?

Ariste

Vous avez, sans doute, guéri quelqu'un de ses amis.

Pasquin

Oui, Monsieur ; la personne du monde qui m'est la plus chère était dans un grand péril, dont vous l'avez tirée fort à propos.

Monsieur de Paquinoy

Cela m'est assez ordinaire.

Pasquin

Je le crois, Monsieur, et je souhaite que pareille chose vous arrive souvent.

Éraste

Oh ! Çà, Monsieur, Monsieur le Baron n'aurait pas à présent le temps de vous consulter : nous venons ici pour une affaire de conséquence, prenez la peine de revenir demain matin.

Monsieur de Paquinoy

Pourvu que je n'y retrouve pas ces deux coquins.

Ariste

On va les faire mettre en prison au logis.

À part.

Monsieur de Paquinoy

Soit, je reviendrai demain matin. C'est la meilleure pratique de Paris, il ne faut pas se rebuter pour si peu de chose.

Ariste

J'ai préparé mon frère à te bien recevoir. Vous, Éraste, allez avertir de tout Mariane et Marton, afin qu'il n'arrive plus ici de surprise.

Éraste

Mon pauvre Pasquin, si tu réussis, ta fortune est faite.

Pasquin

Sur les instructions qu'on m'a données, j'ai compris à miracle ce que j'ai à faire, et je suis préparé comme il faut, puisque nous avons affaire à un homme facile à duper.

Scène 6

Le Baron, Monsieur de Romarin, Pasquin, Ariste

Le Baron

Le feu aura, sans doute, brûlé la cassette dont vous êtes tant en peine.

Monsieur de Romarin

À la bonne heure. Je ne voudrais pas pour tout l'or des Indes, qu'on eût vu les secrets qu'elle renfermait.

Le Baron

Ah ! Mon frère, voici apparemment cet illustre dont vous m'avez parlé ?

Pasquin

Oh ! Monsieur...

Le Baron

Et vous l'appelez ?...

Pasquin

Le sieur Pasq... Diamantin, à vous servir.

Ariste

Monsieur arriva hier à Paris, avec un officier ami d'Éraste, qui lui a vu faire des choses...

Pasquin

Eh ! Monsieur, cela ne vaut pas la peine d'en parler. Il m'a vu guérir des hydropiques, des paralytiques, des épileptiques, des frénétiques. Pures bagatelles, vous dis-je. Monsieur, qui apparemment est un des habiles de la profession, peut vous dire que les enfants savent aujourd'hui guérir ces maux-là.

Le Baron

Diantre ! Quel homme est-ce ci ?

Monsieur de Romarin

C'est un affronteur assurément.

Pasquin

Il faudrait avoir vu ce que j'ai fait à Siam, en Bretagne, en Tartarie, en Provence, à la Chine...

Le Baron

Vous avez été à la Chine ?

Pasquin

Vraiment, vraiment, j'ai été bien plus loin, j'ai été à Constantinople.

À part.

À voix haute.

Monsieur de Romarin

L'ignorant ! Et Constantinople, Monsieur, n'est qu'en Turquie.

Pasquin

Qu'en Turquie ! Vous parlez de cette Constantinople, où sont les Turcs ; je parle, moi, d'une autre Constantinople, qui est à plus de dix mille lieues au-delà.

Monsieur de Romarin

Et la terre n'a que neuf mille lieues de tour.

Pasquin

Oui, oui, des lieues d'Allemagne : j'entends, moi, des lieues de la Chine, qui n'ont que trente-six toises .

Le Baron

Eh ! Bien, Monsieur Diamantin, vous prétendez donc professer à Paris la médecine ?

Pasquin

La médecine, Monsieur ! La médecine ! La première chose que j'ai à vous dire, c'est que je ne suis point médecin.

Le Baron

Bon.

Pasquin

Que je ne l'ai jamais été.

Le Baron

Tant mieux.

Pasquin

Et que je ne le serai de ma vie.

Le Baron

Fort bien. Vous a-t-on dit...

Pasquin

La Médecine ! À moi qui viens de la Chine : on me prend pour un médecin ? Serviteur.

Ariste

Eh ! Monsieur, Monsieur.

Pasquin

La Médecine !

Monsieur de Romarin

Cet homme-là fera du bruit à Paris.

Ariste

Mon frère n'a pas eu dessein de vous fâcher.

Le Baron

Non, ma foi.

Ariste

Par professer la Médecine, il entendait guérir les malades.

Le Baron

Il est vrai, et je vous demande pardon si je vous ai appelé Médecin.

Pasquin

Cela étant ainsi... Je m'apaise. Çà, voyons, qu'y a-t-il à faire ?

Ariste

Je vais donner ordre qu'on ne laisse entrer personne.

Scène 7

Le Baron, Marton, Pasquin, Monsieur de Romarin

Le Baron

Que viens-tu faire ici ? Toi.

Marton

Je viens voir ce grand homme qu'on vous a amené.

Le Baron

Monsieur, c'est une fille du logis, nous pouvons continuer devant elle ; vous a-t-on dit le mal que j'ai ?

Pasquin

Non ; mais j'ai connu ce que c'est dès que je vous ai vu.

Le Baron

On dit pourtant qu'à me voir, on ne me donnerait jamais le mal que j'ai.

Pasquin

Ce sont des ignorants. Tenez, Monsieur, ces regards intercadents, cette physionomie calendulaire, et surtout cette face... rubiconde, marquent que vous avez la jaunisse.

Marton

L'y voilà.

Le Baron

Mais, Monsieur, tout le monde dit que je suis rouge, et que la jaunisse est jaune ; vous me feriez plaisir de m'expliquer un peu cela.

Pasquin

Oui-da, très volontiers.

Monsieur de Romarin

Ah ! Voyons un peu comment il s'en tirera.

Pasquin

Nos anciens n'ont connu que deux sortes de bile ; la jaune, et la grise.

Monsieur de Romarin

La grise ! L'ignorant ! Eh ! Dites la noire, Monsieur, la noire.

Au Baron.

Pasquin

Eh ! Oui, oui, la noire, si vous voulez. C'est, Monsieur, qu'en Chinois gris veut dire noir.

Le Baron

Fort bien.

Pasquin

Or, un fameux Tartare, que j'ai connu au Japon, a découvert depuis peu avec le... microscome.

Monsieur de Romarin

L'ignorant ! Vous voulez dire le microscope.

Au Baron.

Pasquin

Eh ! Oui, je veux dire le mi... micro... miro... L'accent Chinois, Monsieur, que j'ai conservé, fait que j'ai de la peine à prononcer certains mots. Ce fameux Tartare donc, avec le... avec... ce que Monsieur dit, découvrit qu'il y avait une troisième force de bile, qui est la bile rouge.

Marton

La belle découverte !

Pasquin

Et nous appelons en Chinois cette bile-là, marmarigés.

Marton

Voilà un vilain mal.

Pasquin

Oui, marmarigés, id est, roujabilis ; c'est à dire, rouge bile, ou si vous voulez, bile rouge.

Le Baron

Je comprends cela, rouge bile, ou bile rouge.

Pasquin

Oui. Monsieur a de la pénétration. Cependant comme la bile jaune est la plus connue nous appelons jaunisse tous les épanchements de bile, noire, jaune, ou rouge.

Marton

Cet homme-là connaît votre mal à miracle.

Le Baron

Il en parle très savamment.

Pasquin

Oh, oh. Ainsi votre maladie, à parler dans les termes de l'art, est une jaunisse rouge.

Le Baron

Je l'ai toujours cru.

Monsieur de Romarin

Quel diable d'homme est-ce ci ? Il ne raisonne point trop mal.

Le Baron

Hé bien, Monsieur, me guérirez-vous ?

Pasquin

Un Charlatan vous dirait oui ; mais, moi, qui suis sincère, je vous dirai franchement que vous êtes un homme mort.

Le Baron

Je suis un homme mort ?

Pasquin

Vous le seriez dans vingt-quatre heures, si, heureusement pour vous, je n'étais venu à Paris. J'ai seul le remède infaillible pour ce mal-là.

Monsieur de Romarin

N'en croyez rien, c'est un fourbe.

Le Baron

Il est pourtant de bonne foi. Monsieur, donnez-moi vite ce remède. Dans vingt-quatre heures, peste !

Pasquin

Il faut savoir auparavant si vous êtes préparé à le prendre.

Le Baron

Il ne faut que demander à Monsieur les remèdes qu'il m'a donnés.

Monsieur de Romarin

Je n'ai que faire de les lui dire.

Il lui tâte le pouls.

Pasquin

Il n'en est pas besoin. Voici qui me le dira.

Le Baron

Vous le devinerez à cela ?

Pasquin

Au pays dont je viens, on connaît au mouvement du pouls la cause d'une maladie, tous les accidents qu'a eus le malade, et tous les remèdes qu'il a pris.

Marton

Diantre !

Le Baron

Et comment faites-vous ? Il semble que vous jouiez de l'épinette.

Pasquin

C'est la manière des Chinois. Ah, ah, ah, je sens ici déjà... Oui, que l'on vous a donné de l'algarot, de l'algarot.

Le Baron

Il est vrai.

Pasquin

C'est fort bien fait. Ha, ha, ha, je, je touche ici l'or potable, l'or potable.

Le Baron

Cela est encore vrai. Quel homme !

Pasquin

Cela était nécessaire. Ha, ha, ha, je sens ici passer par mes doigts liliums, antimoines, sels volatils, mercures, restaurants, élixirs, esprits du Soleil, sirops de longue vie, etc.

Le Baron

Ô ! Le grand homme ! Oui, Monsieur, j'ai pris de tout cela.

Pasquin

Parfaitement bien. Vous voilà préparé à miracle, et Monsieur est un très habile homme.

Marton

L'habile fourbe que voici !

Pasquin

Allons, dans moins de vingt-quatre heures vous n'aurez pas une goutte de bile rouge dans le corps, en faisant ce que je vais ordonner.

Monsieur de Romarin

Prenez garde à ce que vous ferez.

Au Baron.

Pasquin

La peste de l'homme !... Monsieur, vous savez que chacun de nous a ses secrets, et qu'il n'est pas à propos que Monsieur sache...

Monsieur de Romarin

Eh ! Je n'en ai que faire. Il faut que je fasse suivre ce drôle-là par mon laquais lorsqu'il sortira d'ici, pour découvrir qui il est.

Marton

Gare la cassette.

Scène 8

Pasquin, Le Baron, Marton

Pasquin

Oh ! Çà, Monsieur, avant que j'ordonne, çà, voyons, comment faisons-nous ?

Le Baron

Quoi, Monsieur ?

Pasquin

Ne comprenez-vous pas ?

Le Baron

Non.

Pasquin

Je vais donc m'expliquer. Êtes-vous riche ?

Le Baron

Oh ! Oh ! Est-ce qu'il est nécessaire que vous sachiez cela ?

Pasquin

Oui, très nécessaire.

Marton

J'entends, Monsieur, ce qu'il veut dire. Ces Messieurs commencent toujours par faire leur marché ; après arrive ce qui peut.

Pasquin

Oui, ce sont-là nos statuts. Çà, combien avez-vous de rente ?

Marton

Je vais parler pour vous. Monsieur peut avoir à peu près vingt-mille livres de rente.

Le Baron

Eh ! Pas tout à fait.

Pasquin

C'est à dire quinze, ou environ ? Eh bien, sur ce pied-là il faut consigner... Monsieur, je donne mes remèdes aux pauvres, et je les vends aux riches... Il faut consigner... Au reste, je ne veux rien toucher que vous ne soyez guéri.

Marton

Cela est encore dans l'ordre. Avec ces Messieurs l'argent quelquefois peut-être en sûreté, on ne risque toujours que la vie.

Pasquin

Il faut donc consigner... Oui, il me faut cela, cent louis seulement.

Le Baron

Cent louis !

Pasquin

Et Monsieur, au prix des autres, je suis un gâte-métier.

Marton

Il est vrai que nous en avons quelques-uns à Paris, qui écorchent diablement les gens qu'ils envoient en l'autre monde.

Le Baron

Allons, qu'à cela ne tienne, voici une bague, que je consigne entre les mains de Marton pour les cent louis, que je paierai lorsque je serai guéri.

Scène 9

Pasquin, Éraste, Le Baron, Mariane, Marton

Pasquin

Ah ! Voici des gens qui sont bien pressés.

Éraste

Nous venons savoir, Monsieur, si vous êtes content de celui que j'ai eu le bonheur de vous adresser.

Le Baron

Ah ! Monsieur ! Ah ! Ma fille ! C'est le plus grand homme... Il vient de la Chine.

Mariane

De la Chine !

Marton

Oui, Madame, où l'on a découvert depuis peu la bile rouge.

Tandis que le Baron dit ce qui suit, Mariane et Éraste parlent bas ensemble, et n'entendent point ce qu'il dit.

Le Baron

Monsieur Diamantin, voilà ma fille, que j'ai promise à Monsieur, et quand je me porterai bien ils doivent épouser.

Mariane

Monsieur, guérissez vite mon père.

Aux Amants.

Pasquin

C'est ce que je vais faire. Oh ! Çà, voici mon ordonnance. Éloignez-vous un peu, vous autres : la moindre distraction que j'aurais lui pourrait coûter la vie.

Le Baron

Tenez-vous bien loin.

Pasquin

Fort bien. Premièrement, je vous défends, sur peine de mort, de manger ni de boire.

Le Baron

Je m'en garderai bien.

Pasquin

Le remède que je vais ordonner vous nourrira suffisamment.

Le Baron

Ne m'ordonnez rien, s'il se peut, de mauvais goût ;

Pasquin

Non, non, ceci ne sera pas mauvais, et cette fille-là le fera faire chez vous. Approche-toi.

Marton

Çà, que faut-il faire ?

Pasquin

Accipe... Tu n'entends pas le Latin ?

Marton

Non.

Pasquin

Il faut donc s'humaniser. Il faut prendre... Monsieur, à la Chine on traite les malades tout autrement qu'à Paris.

Le Baron

Je le crois bien.

Pasquin

Il faut prendre... trente-sept onces de mouton de Beauvais.

Le Baron

Du mouton ?

Pasquin

Oui, du mouton. Le mouton est un animal pacifique, qui calme les agitations de la bile.

Marton

Allons, trente-sept onces de mouton de Beauvais. Après ?

Pasquin

Autant de boeuf de Normandie.

Le Baron

Du boeuf ?

Pasquin

Oui, du boeuf. Le boeuf est un animal vigoureux, qui donne des forces pour l'expulsion.

Marton

C'est justement ce qu'il vous faut. Autant de boeuf de Normandie. Ensuite ?

Pasquin

Un gros chapon du Mans ?

Le Baron

Un chapon ?

Pasquin

Oui, un chapon. Le chapon a en soi un suc merveilleux pour les rougibilaires.

Marton

Un chapon du Mans. Est-ce tout ?

Pasquin

On fera infuser... C'est à dire, bouillir le tout ensemble pendant trois heures, dans trois pintes d'eau de rivière, après y avoir jeté trois dragmes de sel marin.

Marton

De sel marin.

Pasquin

Et après avoir fait des tranches de pain de Gonesse, on répandra cette drogue en circulant... En faisant la posture d'un homme qui trempe la soupe.

Le Baron

Eh ! Ventrebleu, vous m'ordonnez-là un potage.

Pasquin

Il est vrai ; mais quel potage ! Il y a dans ce potage plus de mystère que vous ne pensez. D'ailleurs, une poudre invisible que j'y mêlerai fera l'effet que je souhaite.

Marton

Il faut avouer que les Chinois ont inventé de belles choses.

Le Baron

Eh ! Bien, soit : que ne fait-on pas pour guérir ?

Pasquin

Avec cette drogue-là, dont vous prendrez la quantité que je vous prescrirai, vous avalerai une potion cordiale, que je vous...

Le Baron

Je crains extrêmement les potions.

Pasquin

Celle-là ne sera pas bien difficile à prendre. C'est un élixir de certaines choses précieuses, infusées dans le meilleur vin qu'on peut trouver, et qui ne changent ni le goût, ni la couleur du vin. Les Chinois, Monsieur, ont ceci de particulier, qu'ils donnent à leurs remèdes le goût des aliments, pour les rendre plus avalables.

Marton

Je ne m'étonne pas s'il nous vient de ce pays-là de si belles étoffes.

Le Baron

En effet. Allons, il faut se laisser conduire.

Pasquin

Quand ce que je viens d'ordonner sera prêt, vous me ferez avertir ; et pour vous montrer que je suis sûr de mon remède, j'en ferai l'épreuve devant vous, aussi bien que de la potion, que j'apporterai moi-même. Je suis un peu menacé de votre mal, et par précaution je ne serai pas fâché d'en prendre quelque peu.

Le Baron

On ne peut pas être de meilleure foi.

Pasquin

Allez vous divertir, jusqu'à ce que cela soit fait ; et ce soir, quand vous vous mettrez au lit, ne manquez pas de vous coucher sur le côté gauche... ou sur le droit, comme il vous plaira. Allez.

Scène 10

Mariane, Éraste, Marton, Pasquin

Mariane

Vous avez beau dire, Éraste, ces tendres sentiments ne seront pas de durée.

Éraste

Ah ! Mariane, je vous le proteste encore, rien au monde ne diminuera l'ardeur dont je brûle, et je vous jure que ni l'absence, ni le temps, ni le mariage...

Marton

Monsieur, pour le mariage ne jurez point, je ne connais personne qui ne se soit parjuré.

Éraste

Non, Marton, mon amour...

Marton

Eh ! Votre amour nous tiendrait ici le reste de la soirée, et il est question d'aller vite faire faire la soupe.

Pasquin

Eh ! Bien, qu'en dites-vous ?

Éraste

Je crains que ce que tu fais ne tire en longueur, et il faut lui faire donner vite son consentement.

Pasquin

Monsieur, il faut commencer par le bien alimenter ; après laisser agir la potion cordiale : vous n'en savez pas encore toute la vertu. Je ne crains que ces maudits Empiriques.

Marton

Ne te mets pas en peine, je sais le moyen de t'en débarrasser.

Elle sort.

Mariane

Je vais suivre mon père, pour l'entretenir dans la bonne disposition où il est.

Marton

Moi, je vais faire exécuter ton ordonnance à notre cuisinier.

Pasquin

Allons, nous, Monsieur, chez d'Arboulin, nous faire donner six bouteilles de ma potion cordiale.

Acte III

Scène 1

Le Baron, Monsieur de Romarin

Le Baron

Oui, tandis qu'hier au soir vous étiez sorti pour aller chercher la cassette dont vous êtes encore en peine, Monsieur Diamantin, que j'attends ici, me donne le remède qu'on m'avait préparé : il m'en fit bourrer, mais bourrer comme il faut ; et il me faisait aussi avaler de temps en temps de grands verres de sa potion cordiale.

Monsieur de Romarin

Si vous n'y prenez garde, cet homme-là vous empoisonnera.

Le Baron

Oh ! Pour cela non, ou bien il s'empoisonnera lui-même ; car de tout ce qu'il me donne, il en prend beaucoup plus que moi.

Monsieur de Romarin

Et ne vous dit-il point de quoi est composé ce qu'il vous donne ?

Le Baron

Il n'en fait pas un secret, hors la poudre invisible qu'il y jette.

Monsieur de Romarin

Bon, la poudre ! Mais savez-vous le reste ? Je ne m'en informe que pour votre intérêt.

Le Baron

Je ne sais pas si je m'en pourrai bien souvenir ; mais voici à peu près ce que c'est, et de quelle manière on le compose. Il faut prendre... Les Chinois donnent à leurs aliments le goût des remèdes, pour les rendre plus avalables.

Monsieur de Romarin

Ce sont pures visions. Voyons ce beau remède.

Le Baron

Il faut prendre... oui... j'y suis. Trois dragmes de pain de Gonesse, en tranches, et le faire infuser... c'est à dire, bouillir, dans trente-sept onces de sel marin ; oui, de sel marin... et répandre ensuite de l'eau de rivière pendant trois heures... en circulant autour d'un chapon de Normandie, du mouton du Mans, et du boeuf de Beauvais. Je ne vous dis pas peut-être les choses dans l'ordre ; mais il entre de tout cela.

Monsieur de Romarin

Cependant, trente-sept onces de sel marin empoisonneraient un diable.

Le Baron

Il faut donc que la poudre le corrige : car ce remède était d'un goût merveilleux. L'excellente chose encore que sa potion cordiale ! Oui, j'aurais juré que c'était du vin de Champagne, et du meilleur.

Monsieur de Romarin

C'en était peut-être ?

Le Baron

Oh ! Non, non, il y avait sur la fiole une grande inscription que j'ai lue.

Monsieur de Romarin

Cet homme-là s'amuse à des sottises.

Le Baron

Il vous estime beaucoup... Au reste, on m'a dit que Monsieur de Paquinoy doit revenir ce matin. Il faut s'en défaire honnêtement : c'est un homme qui a de beaux secrets, et je pourrais en avoir besoin quelque jour. Vous ne le connaissez pas ?

Monsieur de Romarin

Non. Monsieur de Paquinoy ?... Ce nom-là m'est entièrement inconnu.

Le Baron

Il a dit la même chose de vous, et qu'il n'avait jamais ouï parler de Monsieur de Romarin.

Monsieur de Romarin

C'est donc quelque nouveau venu, comme votre Chinois.

Scène 2

Le Baron, Monsieur de Paquinoy, Monsieur de Romarin

Le Baron

Ah ! Je parlais de vous à Monsieur.

Il regarde avec frayeur la porte par où Fribourg est venu.

Il tousse.

Monsieur de Paquinoy

Je suis homme de parole, comme vous voyez. Hé, hé, hé.

Tandis qu'il va fermer la porte, il leur donne le temps de faire leur aparté.

Le Baron

Vous regardez fort cette porte-là. Comme vous êtes enrhumé, vous craignez peut-être le vent coulis ; je vais la fermer.

Monsieur de Paquinoy

Le vent coulis n'est pas ce que je crains ; mais c'est bien fait de la fermer, il ne vient rien de bon de ce côté-là.

Monsieur de Romarin

J'ai vu cet homme-là quelque part : il s'appelait autrement... Serviteur, Monsieur.

Il tousse.

Il tousse.

Monsieur de Paquinoy

Serviteur. Hé, hé, hé... Cet homme-ci ne m'est pas inconnu : il avait un autre nom. Hé, hé, hé.

Monsieur de Romarin

C'est lui-même. Le drôle ne me reconnaît pas ; il faut que je le découvre.

Monsieur de Paquinoy

C'est lui assurément. Il ne se souvient pas de m'avoir vu ; il faut que je le fasse connaître.

Scène 3

Pasquin, Le Baron, Monsieur de Romarin, Monsieur de Paquinoy

Pasquin

Bonjour, Monsieur. L'on va vous apporter tout à l'heure deux fioles de votre potion... Mais qu'est-ce que je vois ? On consulte sans me faire appeler ?

Le Baron

Non, Monsieur : dès que la potion viendra je l'irai prendre.

Pasquin

Deux hommes de la profession céans d'intelligence contre moi ?

Le Baron

Eh ! Non, non, ces deux Messieurs ne se connaissent seulement pas.

Monsieur de Romarin

Il est vrai que je ne connais pas Monsieur sous le nom de Paquinoy ; mais je le connais fort bien sous celui du sieur Islander ; c'était au moins le nom qu'il portait, lorsqu'il prit la peine d'envoyer en l'autre monde une Dame de qualité de ce voisinage.

Monsieur de Paquinoy

Et croyez-vous que sous le nom de Romarin je ne reconnaisse pas le sieur de la Fumée ? C'était là votre nom, lorsque vous empoisonnâtes...

Le Baron

Eh ! Messieurs... Monsieur, pour l'honneur de la profession.

À voix haute.

Pasquin

Il est vrai qu'ils seraient trop longtemps à se quereller. Eh ! Doucement, Messieurs, doucement, de quoi diable vous piquez-vous ? Vous avez changé de nom l'un et l'autre : eh bien, ne savez-vous pas qu'il est ordinaire aux plus grands hommes de notre profession d'en user ainsi ? Moi-même, je vous avouerai qu'il n'y a pas longtemps qu'on m'appelait le sieur Pasquin ; mais comme ce nom ne me parut pas convenable au métier que je fais, je ne fis pas scrupule d'en prendre un autre, et de me faire appeler le sieur Diamantin. Est-ce qu'il n'est pas permis, quand on ne se trouve pas bien d'un nom, d'en prendre un autre qui vous accommode ?

Monsieur de Paquinoy

Oui ; mais il m'accuse d'avoir tué...

Monsieur de Romarin

Et lui d'avoir empoisonné...

Pasquin

Eh ! Bien ; tué, empoisonné, qu'est-ce que tout cela ? Ne faut-il pas, pour nous rendre habiles, que nous fassions des expériences ? Malheur sur qui elles tombent. À présent, sans vanité, je guéris tous mes malades ; mais j'ai fait tout comme vous. Bon, empoisonné, tué, égorgé, ne sont-ce pas là les droits de notre apprentissage ?

Monsieur de Paquinoy

Oui ; mais sachez que ce ne fut pas moi qui tuai cette Dame du voisinage.

Monsieur de Romarin

Vous lui donnâtes pourtant votre remède ?

Monsieur de Paquinoy

Il est vrai ; mais dans le temps qu'il commençait d'opérer elle eut peur, et envoya quérir un médecin.

Pasquin

Malè.

Monsieur de Paquinoy

Assurément, malè. Croiriez-vous, Monsieur, que ce désastreux médecin n'eut pas plutôt mis pied à terre à la porte de la rue, que ma malade creva ?

Pasquin

Ah ! Le bourreau !

Le Baron

C'est tuer les gens de bien loin.

Pasquin

Oh ! Çà, Messieurs, vous voilà d'accord, prenez la peine de...

Scène 4

Marton, Monsieur de Romarin

Marton

Monsieur, votre laquais est là, qui a quelque chose à vous dire de pressé.

Montrant Pasquin.

Monsieur de Romarin

Il vient me donner assurément des nouvelles. De ce fourbe-là.

Scène 5

Marton, Pasquin, Monsieur de Paquinoy, Le Baron

Marton

Voilà, Monsieur, ce que votre distillateur ordinaire nous a dit de vous apporter.

Il tire de sa poche un grand biscuit.

Pasquin

Ah ! Fort bien. Allez vite avaler cela, en grignotant cette opiate. À laquelle j'ai donné le goût d'un biscuit.

Marton

Monsieur, notre Fribourg vous baise les mains.

Il arrête le laquais.

Il lit.

Monsieur de Paquinoy

Bon... Permettez, Monsieur que je lise cette inscription... Ouais ! Potion cordiale, Rubanbri-Diamantine. Voilà un nom bien extraordinaire.

Pasquin

Oh ! Oh ! Voyez cela, c'est un élixir de rubis, d'ambre jaune, et de diamants potables.

Marton

Cette drogue doit être bien chère.

Pasquin

Oui, sans cela on en avalerait terriblement à Paris. Mais allez vite boire, il ne faut pas la laisser éventer.

Le Baron

Serviteur, Monsieur, jusqu'au revoir.

Monsieur de Paquinoy

Ouais ! Me faire appeler, et me planter-là ? Je ne sortirai point.

Marton

Je sais bien le moyen de te faire détaler : attends, attends.

Scène 6

Monsieur de Paquinoy, Pasquin

Monsieur de Paquinoy

Tâchons de gagner cet homme-ci. Monsieur, je sais que vous êtes un homme extraordinaire...

Pasquin

Il est vrai ; mais je vous prie de...

Monsieur de Paquinoy

Je vois que le malade de céans a pour vous une entière confiance...

Pasquin

Il a raison ; mais comme j'ai commencé à le traiter, trouvez bon que...

Il tousse.

Monsieur de Paquinoy

Si vous voulez m'associer dans cette pratique. Hé, hé, hé.

Pasquin

Pour cette fois-ci laissez-moi le guérir, et une autre fois je vous le livrerai.

Pasquin

Quel diable d'homme ! Si Marton n'y vient donner ordre...

Monsieur de Paquinoy

Oui, d'un secret qui est souverain, hé, hé, hé ; et infaillible, hé, hé, hé, hé, pour la toux. Hé, hé, hé, hé.

Scène 7

Marton, Monsieur de Paquinoy, Fribourg

Marton

Ah ! Monsieur !

Monsieur de Paquinoy

Qu'est-ce donc ?

Marton

Sauvez-vous...

Monsieur de Paquinoy

Et pourquoi ?

Marton

Et sauvez-vous, vous dis-je.

Monsieur de Paquinoy

Qu'ai-je à craindre ?

Marton

On avait mis en prison notre Suisse, pour avoir, dit-on, quelque irrévérence envers vous.

Monsieur de Paquinoy

Eh bien ?

Marton

Ce diable-là vous a entendu tousser ici, et il a enfoncé la porte.

Monsieur de Paquinoy

La porte ?

On fait du bruit.

Marton

Oui, Monsieur ; il a pris son sabre, et il dit comme cela : Il faut que je li coupe son tête.

Monsieur de Paquinoy

Quel bruit entends-je ?

Marton

Et ! C'est Fribourg qui vient.

Paquinoy s'enfuit.

Fribourg

Mon camérate, prendre, toi, sti bâton ; prendre, moi, sti sabre.

Scène 8

Marton, Pasquin, Monsieur de Romarin

Marton

Ah, ah, ah, ah.

Pasquin

Le voilà parti ; Ah ! Voici l'autre.

Marton

Je l'aurai bientôt congédié.

Monsieur de Romarin

Je l'avais bien dit que mon laquais me portait des nouvelles de ce drôle-là... Ah, ah, Monsieur le fourbe.

Pasquin

Plaît-il ?

Monsieur de Romarin

Vous venez de la Chine, dites-vous ?

Pasquin

Comment ?

Monsieur de Romarin

Valet revêtu ! Je vais tout découvrir à Monsieur le Baron.

Marton

Il est enfermé.

Monsieur de Romarin

N'importe, je veux qu'il sache...

Marton

Monsieur, Monsieur, un mot. Vous a-t-on rendu fidèlement ce que l'on garantit hier du feu dans votre chambre ?

Monsieur de Romarin

Je pense, qu'oui. Comment ?

Marton

Eh ! Rien, Monsieur. Allez trouver Monsieur le Baron, je vous le dirai tantôt.

Monsieur de Romarin

Non, non, dis seulement. Je suis en peine de certaine chose.

Marton

C'est, Monsieur, que lorsqu'on jetait vos meubles par les fenêtres...

Monsieur de Romarin

Eh ! Bien ?

Marton

Le Commissaire du quartier, qui avait accouru au feu, se saisit...

Monsieur de Romarin

De quoi ?

Marton

D'une bagatelle. Allez seulement, vous le saurez toujours.

Monsieur de Romarin

Non, je le veux savoir. De quoi se saisit-il ?

Marton

Eh ! D'une méchante cassette seulement.

Monsieur de Romarin

D'une cassette !

Marton

Oui, Monsieur ; Il y avait dedans, à ce qu'on m'a dit, quelques pièces d'argent... ou façon ; avec de petits instruments assez gentils.

Monsieur de Romarin

Le Commissaire s'en saisit ?

Marton

Oh ! Vous ne perdrez rien : c'est un homme fort exact, il en a chargé son procès-verbal ; et il est là en bonne compagnie, pour vous rendre le tout en présence de gens.

Monsieur de Romarin

Il est là ? Diantre !

Marton

Je te réponds de celui-là.

Pasquin

La peste, le joli petit métier ! Voilà à quoi aboutit ordinairement la soufflerie.

Scène 9

Éraste, Marton, Mariane, Ariste, Pasquin

Éraste

Qu'a donc Monsieur de Paquinoy, qui court comme un fou ?

Marton

Il fuit la colère de Fribourg, Monsieur.

Mariane

Et Monsieur de Romarin, qui se sauve par la porte de derrière ?

Marton

Il fuit la croix du tiroir, Madame ; et je viens de faire céans fin d'Empiriques.

Ariste

Eh bien, Pasquin, comment se porte mon frère ?

Pasquin

Ma foi, Monsieur, je crois qu'à l'heure qu'il est... Oh ! Il commence à se bien porter.

Mariane

Serait-il possible ?

Pasquin

Oh ! Oui, Madame. À présent Monsieur votre père doit avoir vidé, ou peu s'en faut, la seconde fiole de sa portion cordiale : la dose était honnête, et j'en attends un bon succès.

Marton

Oh ! Çà, faisons donc ce que nous avons concerté ensemble. C'est un homme à qui on fait accroire tout ce que l'on veut : d'ailleurs, les vapeurs de vin, et la confiance qu'il a prise en toi, nous le ferons emporter d'emblée.

Ariste

À tout hasard j'ai fait tout préparer pour les noces.

Pasquin

Je vous ai dit, Monsieur, qu'il me faut avoir cent louis.

Éraste

Je te les ai apportés, les voilà ; si tu réussis je te les donne.

Pasquin

Il n'y a pas de plus sûre caution... Je l'entends. Tenez-vous là cachés quelque part, pour revenir, et nous laissez commencer, Marton et moi.

Scène 10

Le Baron, Pasquin, Marton

Le Baron

Ah ! Parbleu, Monsieur Diamantin ! Monsieur Diamantin !

Pasquin

Eh bien, Monsieur ?

Le Baron

J'ai bien arrosé la bile rouge.

Marton

Ah ! Monsieur, vous voilà parfaitement bien... Tenez, voilà votre bague, que Monsieur m'a dit de vous rendre.

Le Baron

Ma bague ? Et je ne lui ai pas encore donné les cent louis.

Pasquin

Pardonnez-moi, Monsieur, vous me les avez donnés.

Le Baron

Comment ? Je vous ai donné, moi, les cent louis promis ?

Pasquin

Oui, Monsieur.

Le Baron

Oh, oh, diable m'emporte si je m'en souviens.

Pasquin

Je suis homme d'honneur, Monsieur, je suis payé.

Il la reprend.

Marton

Pourquoi vous le dirait-il ? Reprenez votre bague.

Le Baron

En effet... Parbleu, pourtant, plus j'y rêve, et moins...

Pasquin

Cela ne me surprend pas, Monsieur.

Le Baron

Comment ?

Pasquin

C'est un effet de la potion que vous avez prise.

Le Baron rêve.

Marton

De la potion ?

Pasquin

Oui, Marton. Il y a dans cette potion-là une certaine drogue, qui fait que l'on oublie entièrement tout ce que l'on a fait ; on ne s'en souvient que quelque temps après.

Marton

C'est une chose admirable que les ouvrages de la Chine.

Le Baron

Ouais ! Il me semble pourtant... Mais, mais, mais, palsambleu, puisqu'il le dit, il faut bien que cela soit. Voilà une plaisante potion !

Marton

Oui, Monsieur, qui fait que l'on paye ses dettes sans s'en apercevoir.

Le Baron

Je sais pourtant le compte de mon argent : où ai-je pris celui que je vous ai donné ?

Pasquin

Si vous voulez, Monsieur, vous ne m'aurez pas payé ; que m'importe ? Redonnez la bague.

Le Baron

Non, non, non, je ne dis pas cela : mais d'où ai-je pris cet argent ?

Pasquin

Un homme ne vous est-il pas venu payer certaine dette que vous ne saviez pas ? Il y avait cent louis, vous me les avez donnés ; les voilà encore.

Le Baron

Oh ! La drôle de potion !

Marton

Tout prospère chez vous, depuis que vous avez chassé Monsieur de Romarin ?

Le Baron

J'ai chassé, moi, Monsieur de Romarin ?

Marton

Vraiment, oui ; demandez s'il est au logis. Le Commissaire ne vous est-il pas venu faire des plaintes de lui ? Ne vous en souvient-il pas ?

Le Baron

Non, parbleu.

Elle lui met, et retire de sa poche ce qu'elle dit.

Marton

Bon ! Et si on ne l'avait fait sauver, il était pendu. Vous avez mis là les pièces fausses qu'on lui a trouvées. Tenez, les voilà encore.

Le Baron

En effet... Ouais ! ... Il faut donc, Monsieur, que ce soit la potion.

Pasquin

C'est cela même. Vous vous souviendrez demain de tout cela.

Le Baron

Voilà, encore un coup, une drôle de potion !... Marton, ne lui aurais-je pas aussi donné, sans m'en apercevoir, de l'argent que quelqu'un m'eût apporté ?

Marton

Oh ! Non, Monsieur.

Le Baron

Pa, pa, passe pour le reste.

Scène 11

Ariste, Le Baron, Pasquin, Marton

Ariste

Mon frère, je viens vous dire que, suivant l'ordre que vous m'avez donné...

Le Baron

Quel ordre ?

Ariste

Ah ! Ah !

Le Baron

Oui, quel ordre. Monsieur vous dira que je ne puis pas à présent m'en souvenir. Quel ordre, dites ?

Ariste

Eh ! De faire tout préparer.

Le Baron

Quoi, préparer ?

Ariste

Que veut dire ceci ?

Le Baron

On vous le dira. Quoi, préparer ?

Ariste

Eh ! Ce qu'il faut pour leurs noces !

À Pasquin.

Le Baron

La peste ! Voici encore de la potion.

Pasquin

Justement.

Marton

Est-ce que vous auriez aussi oublié, Monsieur, que vous m'avez envoyé, moi, quérir le notaire ?

Le Baron

Ah ! Ah ! Le notaire ?

Marton

Vraiment, oui, Monsieur, le notaire. Il a dressé leur contrat, vous l'avez dicté vous-même ; ne vous en souvient-il plus !

Le Baron

La potion.

Pasquin

Oui, Monsieur.

Le Baron

Eh !... L'ai-je signé ?

Marton

Vous avez dit, Monsieur, qu'il fallait le faire en présence des parents.

Le Baron

Cela est dans l'ordre. Et les Parents, m'ont-ils vu ?

Marton

Bon ! Ils vous ont complimenté.

Le Baron

Ouais ! Voilà qui est admirable ! Et que leur ai-je répondu ?

Marton

Que vous étiez guéri, et que vous étiez charmé de ce mariage.

Le Baron

Moi ?

Pasquin

Oui, oui ; j'y étais présent, Monsieur, et même vous avez fait sur cela un fort beau discours, que tout le monde a admiré.

Le Baron

Parbleu, cela est trop plaisant ! Et vous ai-je invité à leurs noces ?

Pasquin

Vous m'avez fait, Monsieur, cet honneur là.

Le Baron

J'en suis vraiment ravi. Allons donc finir cette affaire-là tous ensemble ; et souvenez-vous de me faire prendre de cette potion-là quand il faudra payer la dot.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

Apprendre ce rôle pour de vrai ? Dans l’app Réplique, les autres personnages te donnent la réplique, et l’app te fait retrouver ton texte jusqu’à ce que tu le saches.