Acte I
Scène 1
Éraste, Pasquin
Éraste
Oui, parbleu , cet homme-là est fou, ou il se moque de moi.
Pasquin
Ouais, il y a ici quelque chose qui va mal.
Éraste
Avec tant d'amour être traité de la sorte !
Pasquin
Est-ce infidélité, ou manquement de parole ?
Éraste
Encore de nouveaux délais !
Pasquin
C'est quelque chose de moins. Monsieur, vous m'avez commandé de me rendre ici…
Éraste
Je croyais avoir besoin de toi ; mais va m'attendre au logis.
Pasquin
Vous n'êtes pas content, Monsieur ; vous aurais-je porté malheur le premier jour que je rentre à votre service ?
Éraste
Non, Pasquin, non ; mais va m'attendre, te dis-je ; je suis bien aise que personne ne te connaisse encore céans : cela pourra peut-être me servir dans la suite.
Pasquin
Je m'aperçois, Monsieur, que vous n'avez pas oublié mes petits talents ; et je dois vous dire que depuis que je n'ai eu l'honneur de vous voir, je me suis perfectionné auprès d'un fameux Opérateur.
Éraste
C'est assez, Pasquin. J'attends ici cette Marton dont tu m'as ouï parler, qui sert Mariane. Je veux m'informer d'elle... Mais la voici. Va-t'en, et ne dis céans à personne que tu sois à moi.
Pasquin
Je comprends à peu près que Pasquin ne sera pas aujourd'hui sans occupation.
Scène 2
Éraste, Marton
Éraste
Hé bien, Marton, tu l'as ouï toi-même. Que dis-tu du père de ta maîtresse, et de la manière dont il me traite ?
Marton
Moi, Monsieur ? Je dis qu'il faut prendre patience.
Éraste
Mais n'y a-t-il pas là de quoi enrager.
Marton
Oh ! Pour cela non.
Éraste
Non !
Marton
Non, Monsieur. Vous êtes jeune, amoureux, et homme d'épée, je ne m'étonne pas si vous êtes impatient.
Éraste
Ah ! Je suis impatient !
Marton
Oui, vous l'êtes. Monsieur le Baron ne vous a-t-il pas promis que vous épouserez sa fille quand il se portera bien ?
Éraste
Eh ! Ne vois-tu pas qu'il me dit la même chose depuis trois mois, et que je pars dans huit jours pour ma garnison.
Marton
Et bien avant ce temps-là, il se portera bien, peut-être.
Éraste
Peut-être ! Oh ! Je ne puis plus attendre, et il faut absolument qu'avant mon départ je le fasse guérir. Dis-moi, qui sont ses Médecins.
Marton
Ses Médecins, Monsieur ? Il n'en a point.
Éraste
Comment ? Un homme de sa qualité, malade dans Paris, sans Médecins ?
Marton
On voit bien, Monsieur, que vous avez toujours demeuré en Flandres, ou en Allemagne, et que vous ne connaissez plus Paris. Ici, Monsieur, on ne se sert plus de Médecins.
Éraste
On ne s'en sert plus ?
Marton
Eh ! Non, Monsieur ; la Médecine est au billon.
Éraste
Et de qui donc se sert-on ?
Marton
On se sert des Empiriques.
Éraste
Des Empiriques ! Quels animaux sont-ce là ?
Marton
Ce sont des animaux qui ne sont ni Médecins, ni Chirurgiens, ni Apothicaires.
Éraste
Il n'y a pourtant que les gens de ces professions-là en qui l'on doive se confier quand on est malade.
Marton
Aujourd'hui ; Monsieur, c'est tout le contraire ; les gens les plus éloignés de ces professions-là sont ceux en qui on a le plus de confiance.
Éraste
J'ai de la peine à croire...
Marton
Oh ! Monsieur, cela est si vrai, qu'à l'heure que je vous parle, on ne voit dans Paris que gens à secrets, souffleurs, chimistes, charlatans de toutes nations, de toute espèces : les coins des rues sont accablés de leurs affiches ; chaque matin on y voit éclore quelque nouveau guérisseur : et le père de ma Maîtresse est entre les mains de ces Messieurs-là, qui font durer la maladie, et retardent votre mariage.
Éraste
Mais, enfin, quel mal a-t-il ?
Marton
Vous ne le devineriez jamais.
Éraste
Comment ?
Marton
Vous voyez qu'il n'est point homme dans Paris plus haut en couleur, et plus rouge de visage que lui.
Éraste
Cela est vrai. Hé bien ?
Marton
Il a la jaunisse, Monsieur, à ce qu'il dit.
Éraste
La jaunisse ? Cela ne peut-être.
Marton
Oh ! Monsieur, depuis une maladie qu'il eut, causée, dit-on, par un excès de bile, qui venait de trop manger, il veut avoir la jaunisse en dépit de tout le monde.
Éraste
C'est une faiblesse dont il est aisé de le guérir.
Marton
Oui, si c'était un homme fait comme les autres ; mais jugez du personnage. À présent il ne veut presque ni manger, ni boire, et c'est ce qui entretient sa mélancolie.
Éraste
Je ne m'étonne pas si l'on me cachait son mal.
Marton
On n'ose le dire à personne.
Éraste
Oh ! Bien, je vois qu'il ne faut que jouer d'adresse pour le guérir, et je m'avise d'un expédient. J'ai pris ce matin un valet qui m'avait servi autrefois, et que personne ne connaît céans : c'est un drôle des plus adroits, et qui a servi longtemps un Opérateur ; il faut que... Mais j'entends Monsieur le Baron, adieu.
Scène 3
Le Baron, Monsieur de Romarin, Ariste, Marton
Le Baron
J'aime à changer de lieu. Venez, Monsieur de Romarin, passons dans la salle ; je veux y attendre un homme célèbre de votre profession, que j'ai fait appeler, et qui me doit venir voir : vous ne trouverez pas mauvais que je le consulte ?
Monsieur de Romarin
Pourvu que ce ne soit pas un Médecin.
Le Baron
Un Médecin ? J'aimerais mieux crever.
Monsieur de Romarin
Vous feriez fort bien.
Le Baron
Et vous, mon frère, ne vous avisez plus, je vous prie, de me contester des choses que je sais mieux que vous.
Ariste
Cependant, mon frère, il est bien certain qu'il ne faut qu'ouvrir les yeux, pour voir que vous n'avez pas la jaunisse.
Le Baron
Je sais ce que j'ai. Vous savez qu'on ne doit pas disputer du goût ; je prétends qu'on ne doit pas aussi disputer de la vue. Vous me trouvez rouge, n'est-ce pas ? Et moi je me trouve jaune.
Monsieur de Romarin
C'est une espèce de jaunisse que tout le monde ne connaît pas.
Marton
Il faut avoir de bons yeux pour s'en apercevoir.
Après s'être assis.
Le Baron
Paix. Un siège, Marton, vite un siège. Je souffre beaucoup, Monsieur, quand je marche, d'où vient cela ?
Monsieur de Romarin
C'est un effet de la bile en mouvement.
Le Baron
Oui, en mouvement. Maudite bile ! Non, il faut que je me lève ; la bile me suffoque quand je suis assis.
Monsieur de Romarin
C'est un effet de la bile en repos.
Le Baron
En repos.
Ariste
De bonne foi, mon frère, je ne conçois pas...
Le Baron
Monsieur mon frère, tous vos raisonnements... Ne vient-il pas un vent coulis de ce côté-là.
Marton
Je n'en vois point.
Le Baron
J'y sens un froid qui me glace.
Monsieur de Romarin
C'est la bile qui se refroidit.
Le Baron
Ay ! Ay ! N'a-t-on pas laissé la cuisine ouverte ?
Marton
Non, Monsieur.
Le Baron
Je sens de ce côté-là une chaleur qui me brûle.
Monsieur de Romarin
C'est la bile qui s'échauffe.
Marton
Voilà une bile qui joue bien des personnages.
Ariste
Eh ! Mon frère, ôtez-vous cela de l'esprit, et songez à tenir à Éraste la parole que vous lui avez donnée, vous verrez que dans la réjouissance des noces cette imagination se dissipera.
Le Baron
Ah ! Je vous entends. Vous prétendez donc que je suis un visionnaire, et que mon mal n'est qu'une chanson ? Mais vous qui raisonnez si bien, dites-moi, s'il vous plaît, d'où vient donc qu'à présent je sens un grand froid de ce cô... Non, de ce cô.. De quel côté, Monsieur, ai-je dit que j'avais froid ?
Ariste
Ah, ah, ah, ah.
Le Baron
Bon riez, riez.
Ariste
Qui ne rirait, de voir que vous doutez de quel côté vous avez froid ?
Marton
C'est un effet de la bile qui doute.
Le Baron
Oui, la bile fait en moi des choses inconcevables.
Monsieur de Romarin
Assurément.
Ariste
Mais d'où vient que vous ne l'avez pas guérie depuis un mois que vous le traitez ?
Monsieur de Romarin
C'est que la nature est affaiblie en Monsieur par les saignées qu'on lui a faites autrefois.
Le Baron
Vous ne m'aviez pas encore dit cela. Quoi, vous m'auriez guéri, si je n'avais jamais été saigné ?
Monsieur de Romarin
Très infailliblement.
Le Baron
Et il n'y a que cela qui empêche vos remèdes d'agir ?
Monsieur de Romarin
Il ne peut y avoir d'autre cause dans toute la nature.
Le Baron
Je ne sais donc pas comment cela se fait ; car il est bien certain que de ma vie je n'ai été saigné.
Marton
Allons, Monsieur, peu de chose vous embarrasse ; ayez recours à la bile.
Ariste
Ah, ah, ah.
Monsieur de Romarin
Il ne faut pas tant rire, je soutiens ce que j'ai avancé.
Ariste
Et mon frère n'a jamais été saigné.
Monsieur de Romarin
Et qu'importe ? La vie est dans le sang ; celui dont il tient la vie a été saigné, c'est comme s'il l'avait été lui-même.
Le Baron
Oh, non, non, j'ai ouï dire par mon père qu'il n'avait jamais été saigné.
Marton
Et qu'importe ? La vie est dans le sang ; et si vous pressez Monsieur, il ira quereller la saignée jusqu'à la trentième génération.
Monsieur de Romarin
Langue de vipère tu auras quelque jour besoin de moi.
Marton
De vous ? Ah ! Si vous me tuez jamais, je vous le pardonne.
Le Baron
Paix. Je songe, Monsieur, qu'il est près de six heures. Marton, va dans ma chambre, ouvre les fenêtres qui regardent le nord, et ferme celles qui regardent vers le septentrion, n'est-ce pas, Monsieur ?
Monsieur de Romarin
Le nord et le septentrion, Monsieur, c'est la même chose. Je vous ai dit que le soir il faut ouvrir au midi, et fermer au septentrion ; mais rien ne presse encore. Je vais cependant faire un tour à mes fourneaux.
Scène 4
Ariste, Le Baron, Marton
Ariste
Est-il possible, mon frère, que vous vous laissiez mener par le nez à un homme comme celui-là ?
Le Baron
Oui.
Marton
À un vilain Souffleur, que je soupçonne de travailler à autre chose qu'à des remèdes.
Le Baron
Tant mieux.
Marton
Qui brûle céans tout le charbon de la Grève, et qui quelque jour nous grillera.
Le Baron
J'aime la grillade.
Ariste
Je suis assuré que si vous pouviez vous résoudre à manger et à boire un peu plus que vous ne faites...
Le Baron
Oh ! J'enrage ; ne savez-vous pas que tout ce que je mange se change en bile, et que ma jaunisse redouble ?
Ariste
Mais, là, mon frère, informez-vous un peu de vos meilleurs amis, si on a jamais vu une jaunisse de la couleur de la vôtre.
Le Baron
Je vous dis, moi, que la couleur n'y fait rien, qu'il n'y a que la diète qui puisse me guérir : et Monsieur Romain soutient que si je pouvais entièrement m'abstenir de boire et de manger, seulement quinze jours, je serais tout à fait hors d'affaires.
Marton
Oh ! Pour cela, je vous en réponds.
Scène 5
Monsieur de Romarin, Le Baron, Ariste, Marton
Monsieur de Romarin
Il y a plaisir à voir pétiller les flammes de ces fourneaux.
Le Baron
Tenez, Monsieur, voilà mon frère qui me soutient toujours...
Ariste
Non, mon frère, je ne conteste plus contre Monsieur ; mais puisqu'il n'a pu encore vous guérir, que ne faites-vous appeler des Médecins ?
Monsieur de Romarin
Eh ! Monsieur, des Médecins ! À quelles gens l'adressez-vous là pour guérir un malade ?
Marton
Eh ! Fi donc, Monsieur, des Médecins ! Ne savez-vous pas que cela est aujourd'hui contre les règles du bon sens ?
Le Baron
En effet, clisterium donare, seignare, purgare. Allez voir un peu ce que dit Molière de vos médecins.
Ariste
Je sais bien, mon frère, que vous êtes de ceux qui ont pris au pied de la lettre les railleries ingénieuses de ce charmant auteur : mais, en bonne foi, parce qu'il a joué le ridicule des Médecins, comme il a joué celui de presque toutes les professions, faut-il se priver du secours qu'on peut tirer de leur art ?
Le Baron
Ah ! Vous faites le Docteur. Tenez, je ne veux que Marton pour vous confondre ; elle a bon sens, comme vous savez. Te sers-tu de Médecins ?
Marton
Moi, Monsieur ? Le Ciel m'en préserve.
Le Baron
Et pourquoi ne t'en sers-tu pas ?
Marton
C'est, Monsieur... que je me porte bien.
Le Baron
Mais si tu étais malade ?
Marton
Pour moi, Monsieur, en toutes choses je crois que mal ou bien, il faut toujours tenir le grand chemin battu : quand je veux des souliers, je vais aux cordonniers ; des habits, aux tailleurs ; des étoffes, aux marchands ; des conseils, aux avocats ; et quand je voudrai des remèdes, j'irai aux médecins.
Le Baron
Elle veut plaisanter.
Ariste
Elle parle de fort bon sens.
Scène 6
Ariste, Le Baron, Fribourg, Monsieur de Romarin, Marton
Fribourg vient très lentement par derrière, cherchant son maître des yeux.
Ariste
Mais voilà votre Suisse qui vous cherche.
Le Baron
Il vient, sans doute, me donner des nouvelles de cet homme célèbre que j'attends. Approche donc ; qu'est-ce ?
Fribourg
Monsir...
Le Baron
Parle, qu'as-tu à me dire ?
Fribourg
Monsir, moi...
Le Baron
Parle donc.
Fribourg
Moi, viens fitement vous dire...
Le Baron
Oh ! Dis donc. La lenteur de cet animal-là met ma bile dans un mouvement terrible.
Monsieur de Romarin
C'est le propre de la nation Helvétique d'être flegmatique.
Marton
Parleras-tu ?
Le Baron
Mais voyez la tranquillité de ce bourreau-là ; plus on le presse, moins il se hâte.
Fribourg
Moi fien fous dire...
Marton
Oh ! Garde-le pour demain, ce que tu as à dire.
Ariste
Dis donc ce qu'il y a, et retire-toi.
Fribourg
Si moi parlir, fous prendre tout pitêtre ein grand fâchiment ?
Le Baron
Non, on ne se fâchera point, parle.
Fribourg
Si moi parlir, fous point fâchir ?
Le Baron
Et non, moi point fâchir : parle, parle, parle.
Fribourg
Eh pien, moi, fien fitement vous dire le feu être bravement à la maison.
Le Baron
Le feu est au logis ?
Fribourg
Oui, Monsir, fort pien.
Le Baron
Ah ! Quel malheur ! Que ferons-nous ?
Fribourg
J'affre pien dit, fous fâchir ; aussi moi ne fouloir point partir. Moi, va fitement aider à ly éteindre.
Scène 7
Mariane, Le Baron, Marton, Monsieur de Romarin
Mariane
Ne vous alarmez pas, mon père, le danger est presque passé.
Le Baron
Et qui est l'étourdi, le coquin, le traître qui avait mis le feu au logis ?
Marton
Gage que c'est Monsieur avec ses maudits fourneaux.
Mariane
Il est vrai que le feu a commencé à sa chambre, et on a jeté même ses hardes par la fenêtre.
Monsieur de Romarin
Mes hardes !
Marton
Ne courez pas si vite, il n'y a pas grand'chose à brûler.
Le Baron
Allons tous voir ce que c'est. Oh ! Passez devant. Il pourrait y avoir quelque danger, et il est bon... Mais quel homme est-ce ci ?
Scène 8
Monsieur de Paquinoy, Le Baron
Monsieur de Paquinoy
Ah ! Bon, le voilà seul. Il m'a fait appeler, profitons de l'occasion. Monsieur...
Le Baron
Qu'est-ce ? Je suis pressé, le feu est au logis.
Monsieur de Paquinoy
À ce que je vois, je n'ai pas l'honneur d'être connu de vous.
Le Baron
Non ; mais à présent il faut que j'aille...
Monsieur de Paquinoy
Quand vous saurez qui je suis...
Le Baron
Eh bien, je laisserai brûler ma maison ?
Monsieur de Paquinoy
Je suis le célèbre Monsieur Paquinoy.
Le Baron
Nous nous verrons une autre fois : serviteur.
Monsieur de Paquinoy
J'ai, Monsieur, ce remède merveilleux, qu'on appelle les gouttes d'Angleterre.
Le Baron
Je n'en ai que faire à présent, et...
Il l'arrête.
Monsieur de Paquinoy
Si vous saviez la vertu de ces gouttes-là...
Le Baron
J'enrage. Serviteur...
Monsieur de Paquinoy
Peut-être avez-vous le ventre dur ?
Le Baron
Ah ! Le bourreau !
Monsieur de Paquinoy
Je vous donnerais la médecine noire, qui purge par la vue, pourvu qu'on avale en même tempos trois grands verres de tisane laxative.
Le Baron
Il faut être bien endiablé, pour...
Monsieur de Paquinoy
Ah ! Monsieur, si par bonheur vous aviez une violente colique...
Le Baron
Ah ! Le traître !
Monsieur de Paquinoy
Je vous ferais prendre mon eau pacifique, ou mon essence tranquillisante...
Le Baron
Eh ! Monsieur de Paquinoy, je vous conjure, laissez-moi aller donner ordre au feu, et revenez ce soir.
Monsieur de Paquinoy
Eh ! Que ne le disiez-vous plutôt ? Suis-je homme à importuner les gens ?
Le Baron
Eh bien, serviteur.
Monsieur de Paquinoy
Vous voulez donc que je revienne ce soir ?
Le Baron
Eh, oui, de par tous les diables, ce soir.
Il revient.
Monsieur de Paquinoy
Voilà qui est bien. Et à quelle heure, Monsieur, s'il vous plaît ?
Le Baron
Oh ! À l'heure qu'il te plaira.
Il l'arrête encore pour lui dire.
Monsieur de Paquinoy
Serviteur. Cela suffit.
Scène 9
Le Baron, Marton, Mariane
Le Baron
Ah ! Je n'en puis plus : me voilà rebuté pour toute ma vie de ce bourreau-là.
Marton
Vous voilà encore alarmé, Monsieur ? Nous venons vous dire que le feu est éteint.
Le Baron
C'est bien pis, que le feu.
Mariane
Et qu'est-ce donc, mon père ?
Le Baron
Un enragé qui m'a retenu ici par force. Marton, si un homme qu'on appelle Monsieur de Paquinoy revient ici ce soir, fais le chasser du logis.
Scène 10
Marton, Mariane
Marton
Monsieur de Paquinoy ! C'est justement celui, qui la semaine dernière tua une femme de qualité dans notre voisinage.
Mariane
De qui sais-tu cela ?
Marton
De notre Fribourg, qui était alors au service de cette Dame-là.
Mariane
Eh bien, ma pauvre Marton, que t'as dit Éraste du procédé de mon père ?
Marton
Il enrage aussi bien que vous.
Mariane
Qu'a-t-il résolu de faire ?
Marton
Il a un dessein, qu'il va faire exécuter par son valet : je vous le dirai tantôt. Suivons Monsieur votre père, pour le préparer à ce que veut faire Éraste.
Acte II
Scène 1
Mariane, Marton
Mariane
Éraste ne vient point.
Marton
Il m'a dit qu'il viendrait avec ce feint Empirique, ce valet que nous ne connaissons point : il le doit amener lui-même.
Mariane
J'ai de la peine à croire que ce qu'il a dessein de faire puisse réussir.
Marton
Pourquoi non ? Pour guérir Monsieur votre père, il ne faut que trouver adroitement le moyen de le faire manger et boire, et Éraste m'a assuré que ce valet trouvera quelque expédient.
Mariane
Les Empiriques qui viennent céans l'embarrasseront.
Marton
Pour Monsieur de Romarin, l'accident du feu a fait tomber entre mes mains une cassette, qui me servira, quand je voudrai, à le chasser de céans ; et pour Monsieur de Paquinoy, s'il ose y revenir, il ne sera pas mal reçu, je l'ai recommandé à Fribourg.
Mariane
Pourquoi à Fribourg ?
Marton
Ne vous ai-je pas dit qu'il était au service d'une Dame, que cet Empirique tua l'autre jour ?
Scène 2
Pasquin, Marton, Mariane, Fribourg
Pasquin
Oh, oh, mon maître devait être ici pour me présenter.
Marton
Voilà un homme qui n'ose entrer.
Pasquin
Il m'avait dit qu'il y serait avant moi : attendons.
Mariane
Marton, ne serait-ce pas le Valet d'Éraste ?
Marton
Non, Madame, Éraste doit l'amener lui-même : je gage plutôt que c'est Monsieur de Paquinoy.
Pasquin
Voilà des Dames que je ne connais point. Ne faisons pas ici de quiproquo.
Mariane
Sache qui c'est.
Marton
Qui êtes-vous, Monsieur, s'il vous plaît ? Qui demandez-vous ? Qui cherchez-vous ?
Pasquin
Mes Dames, je suis... Je cherche... J'attends... Je demande... Monsieur le Baron.
À Mariane.
À Pasquin.
Marton
Je ne me trompe point. Vous êtes, sans doute, Monsieur de Paquinoy ?
Pasquin
C'est à peu près le nom de votre très humble serviteur.
D'un ton rude.
Marton
Eh bien, Monsieur, faites-nous, s'il vous plaît, la grâce... De déloger d'ici tout à l'heure.
Pasquin
Oh ! Oh ! Peut-être ignorez-vous qui je suis ?
Marton
On vous connaît mieux que vous ne pensez ; mais vous, à qui croyez-vous parler ?
Pasquin
Moi ? Je ne sais.
Marton
Voilà la soeur de cette Dame que vous tuâtes l'autre jour, et moi je suis sa cousine.
Pasquin
Que diantre me vient-elle conter ?
Marton
Il a peur. Croyez-moi, délogez de céans, il ne fait pas bon ici pour vous.
Pasquin
Ouais ! Permettez au moins que j'attende ici...
À part.
À Mariane.
Marton
Ô ! Que de raisons. Je m'en vais bien te faire détaler, moi. Retirons-nous. Holà, Fribourg, holà.
Pasquin
Tubieu , on me prend ici pour un autre : le plus sûr est de décamper, et d'aller attendre mon maître dans la rue.
Marton
Voilà cet empoisonneur que tu connais, chasse-le d'ici.
Mariane et Marton sortent d'un côté, Pasquin s'en va de l'autre, et Paquinoy entre en même temps par le milieu du Théâtre.
Fribourg
Mon camérate, à moi, à moi.
Scène 3
Monsieur de Paquinoy
Monsieur de Paquinoy
Puisque Monsieur le Baron m'a dit de revenir ce soir, j'espère que je serai bien reçu : il n'est rien de tel, que de bien prendre son temps. Ne faisons pas comme tantôt ; mais attendons que quelqu'un paraisse pour me présenter à lui. Bon voici à propos deux de ses gens. Il y a pourtant là un drôle que j'ai vu ailleurs.
Scène 4
Monsieur de Paquinoy, Fribourg, Laquais
Monsieur de Paquinoy
Vous êtes, sans doute...
Fribourg jette un bâton au laquais ; il en prend un autre ; ils placent Monsieur de Paquinoy au milieu ; ils essayent si les bâtons sont bien en main, et demeurent ainsi quelque temps ;
Fribourg
Prends, toi, sti bâton ; prendre, moi, sti l'autre.
Monsieur de Paquinoy
Que veut dire ceci ? À qui en voulez-vous !
Fribourg
Allons, gagnir toi sitement li chimin de li rue.
Laquais
Hors d'ici.
Monsieur de Paquinoy
Moi, mes enfants ?
Fribourg
Nous n'être point les enfants d'un Lipérique ; si toi n'entre dehors, moi cassir ton tête : toi afre tué mon mitresse, moi point souffrir toi tuir mon maître. Entre dehors.
Ils haussent leurs bâtons.
Laquais
Hors d'ici ;
À part soi.
Il tire une bourse, et ils rabaissent leurs bâtons.
Fribourg prend le louis.
Monsieur de Paquinoy
Attendez, attendez. C'est une pièce que me veut faire le Souffleur qui loge céans ; Il en aura le démenti. C'est par ordre de votre maître que je viens ici. Faites-moi parler à lui, voilà un louis que je vous donne.
Laquais
Et moi, n'aurai-je rien ?
Fribourg
Vous donnir donc encore quelque chose à mon camérate, pour ly afoir foulu prendre la peine de tonner à fous de coups de bâton.
Monsieur de Paquinoy
Tiens, voilà un écu pour toi... Oh, çà, faites-moi parler à Monsieur le Baron.
Fribourg
Monsir Baron n'afre point loisir de mourir de sti jour ; quelqu'autre demain vous pourra fenir ly tuer.
Ils le frappent.
Laquais
Hors d'ici.
Fribourg
Entri dehors.
Monsieur de Paquinoy
Au secours, au secours, au secours.
Scène 5
Éraste, Monsieur de Paquinoy, Fribourg, Laquais, Ariste, Pasquin
Éraste
Qu'est-ce ci ?
Monsieur de Paquinoy
Eh ! Messieurs ! Voilà deux coquins qui me voulaient insulter.
Il le frappe.
Fribourg
Lui être menteur, Monsir : moi, parce qu'il avre tué mon maîtresse, li avre seulement pour rire tout doucement avec sti bâtonne donné comme cela.
Il le frappe.
Laquais
Et moi, comme ceci.
Ariste
Marauds ! Retirez-vous. Je vous assure, Monsieur, que mon frère n'a point de part à cette violence, et qu'on les fera châtier très sévèrement.
Pasquin
Pour moi, Monsieur, je vous remercie de tout mon coeur.
Monsieur de Paquinoy
Et de quoi, Monsieur ?
Ariste
Vous avez, sans doute, guéri quelqu'un de ses amis.
Pasquin
Oui, Monsieur ; la personne du monde qui m'est la plus chère était dans un grand péril, dont vous l'avez tirée fort à propos.
Monsieur de Paquinoy
Cela m'est assez ordinaire.
Pasquin
Je le crois, Monsieur, et je souhaite que pareille chose vous arrive souvent.
Éraste
Oh ! Çà, Monsieur, Monsieur le Baron n'aurait pas à présent le temps de vous consulter : nous venons ici pour une affaire de conséquence, prenez la peine de revenir demain matin.
Monsieur de Paquinoy
Pourvu que je n'y retrouve pas ces deux coquins.
Ariste
On va les faire mettre en prison au logis.
À part.
Monsieur de Paquinoy
Soit, je reviendrai demain matin. C'est la meilleure pratique de Paris, il ne faut pas se rebuter pour si peu de chose.
Ariste
J'ai préparé mon frère à te bien recevoir. Vous, Éraste, allez avertir de tout Mariane et Marton, afin qu'il n'arrive plus ici de surprise.
Éraste
Mon pauvre Pasquin, si tu réussis, ta fortune est faite.
Pasquin
Sur les instructions qu'on m'a données, j'ai compris à miracle ce que j'ai à faire, et je suis préparé comme il faut, puisque nous avons affaire à un homme facile à duper.
Scène 6
Le Baron, Monsieur de Romarin, Pasquin, Ariste
Le Baron
Le feu aura, sans doute, brûlé la cassette dont vous êtes tant en peine.
Monsieur de Romarin
À la bonne heure. Je ne voudrais pas pour tout l'or des Indes, qu'on eût vu les secrets qu'elle renfermait.
Le Baron
Ah ! Mon frère, voici apparemment cet illustre dont vous m'avez parlé ?
Pasquin
Oh ! Monsieur...
Le Baron
Et vous l'appelez ?...
Pasquin
Le sieur Pasq... Diamantin, à vous servir.
Ariste
Monsieur arriva hier à Paris, avec un officier ami d'Éraste, qui lui a vu faire des choses...
Pasquin
Eh ! Monsieur, cela ne vaut pas la peine d'en parler. Il m'a vu guérir des hydropiques, des paralytiques, des épileptiques, des frénétiques. Pures bagatelles, vous dis-je. Monsieur, qui apparemment est un des habiles de la profession, peut vous dire que les enfants savent aujourd'hui guérir ces maux-là.
Le Baron
Diantre ! Quel homme est-ce ci ?
Monsieur de Romarin
C'est un affronteur assurément.
Pasquin
Il faudrait avoir vu ce que j'ai fait à Siam, en Bretagne, en Tartarie, en Provence, à la Chine...
Le Baron
Vous avez été à la Chine ?
Pasquin
Vraiment, vraiment, j'ai été bien plus loin, j'ai été à Constantinople.
À part.
À voix haute.
Monsieur de Romarin
L'ignorant ! Et Constantinople, Monsieur, n'est qu'en Turquie.
Pasquin
Qu'en Turquie ! Vous parlez de cette Constantinople, où sont les Turcs ; je parle, moi, d'une autre Constantinople, qui est à plus de dix mille lieues au-delà.
Monsieur de Romarin
Et la terre n'a que neuf mille lieues de tour.
Pasquin
Oui, oui, des lieues d'Allemagne : j'entends, moi, des lieues de la Chine, qui n'ont que trente-six toises .
Le Baron
Eh ! Bien, Monsieur Diamantin, vous prétendez donc professer à Paris la médecine ?
Pasquin
La médecine, Monsieur ! La médecine ! La première chose que j'ai à vous dire, c'est que je ne suis point médecin.
Le Baron
Bon.
Pasquin
Que je ne l'ai jamais été.
Le Baron
Tant mieux.
Pasquin
Et que je ne le serai de ma vie.
Le Baron
Fort bien. Vous a-t-on dit...
Pasquin
La Médecine ! À moi qui viens de la Chine : on me prend pour un médecin ? Serviteur.
Ariste
Eh ! Monsieur, Monsieur.
Pasquin
La Médecine !
Monsieur de Romarin
Cet homme-là fera du bruit à Paris.
Ariste
Mon frère n'a pas eu dessein de vous fâcher.
Le Baron
Non, ma foi.
Ariste
Par professer la Médecine, il entendait guérir les malades.
Le Baron
Il est vrai, et je vous demande pardon si je vous ai appelé Médecin.
Pasquin
Cela étant ainsi... Je m'apaise. Çà, voyons, qu'y a-t-il à faire ?
Ariste
Je vais donner ordre qu'on ne laisse entrer personne.
Scène 7
Le Baron, Marton, Pasquin, Monsieur de Romarin
Le Baron
Que viens-tu faire ici ? Toi.
Marton
Je viens voir ce grand homme qu'on vous a amené.
Le Baron
Monsieur, c'est une fille du logis, nous pouvons continuer devant elle ; vous a-t-on dit le mal que j'ai ?
Pasquin
Non ; mais j'ai connu ce que c'est dès que je vous ai vu.
Le Baron
On dit pourtant qu'à me voir, on ne me donnerait jamais le mal que j'ai.
Pasquin
Ce sont des ignorants. Tenez, Monsieur, ces regards intercadents, cette physionomie calendulaire, et surtout cette face... rubiconde, marquent que vous avez la jaunisse.
Marton
L'y voilà.
Le Baron
Mais, Monsieur, tout le monde dit que je suis rouge, et que la jaunisse est jaune ; vous me feriez plaisir de m'expliquer un peu cela.
Pasquin
Oui-da, très volontiers.
Monsieur de Romarin
Ah ! Voyons un peu comment il s'en tirera.
Pasquin
Nos anciens n'ont connu que deux sortes de bile ; la jaune, et la grise.
Monsieur de Romarin
La grise ! L'ignorant ! Eh ! Dites la noire, Monsieur, la noire.
Au Baron.
Pasquin
Eh ! Oui, oui, la noire, si vous voulez. C'est, Monsieur, qu'en Chinois gris veut dire noir.
Le Baron
Fort bien.
Pasquin
Or, un fameux Tartare, que j'ai connu au Japon, a découvert depuis peu avec le... microscome.
Monsieur de Romarin
L'ignorant ! Vous voulez dire le microscope.
Au Baron.
Pasquin
Eh ! Oui, je veux dire le mi... micro... miro... L'accent Chinois, Monsieur, que j'ai conservé, fait que j'ai de la peine à prononcer certains mots. Ce fameux Tartare donc, avec le... avec... ce que Monsieur dit, découvrit qu'il y avait une troisième force de bile, qui est la bile rouge.
Marton
La belle découverte !
Pasquin
Et nous appelons en Chinois cette bile-là, marmarigés.
Marton
Voilà un vilain mal.
Pasquin
Oui, marmarigés, id est, roujabilis ; c'est à dire, rouge bile, ou si vous voulez, bile rouge.
Le Baron
Je comprends cela, rouge bile, ou bile rouge.
Pasquin
Oui. Monsieur a de la pénétration. Cependant comme la bile jaune est la plus connue nous appelons jaunisse tous les épanchements de bile, noire, jaune, ou rouge.
Marton
Cet homme-là connaît votre mal à miracle.
Le Baron
Il en parle très savamment.
Pasquin
Oh, oh. Ainsi votre maladie, à parler dans les termes de l'art, est une jaunisse rouge.
Le Baron
Je l'ai toujours cru.
Monsieur de Romarin
Quel diable d'homme est-ce ci ? Il ne raisonne point trop mal.
Le Baron
Hé bien, Monsieur, me guérirez-vous ?
Pasquin
Un Charlatan vous dirait oui ; mais, moi, qui suis sincère, je vous dirai franchement que vous êtes un homme mort.
Le Baron
Je suis un homme mort ?
Pasquin
Vous le seriez dans vingt-quatre heures, si, heureusement pour vous, je n'étais venu à Paris. J'ai seul le remède infaillible pour ce mal-là.
Monsieur de Romarin
N'en croyez rien, c'est un fourbe.
Le Baron
Il est pourtant de bonne foi. Monsieur, donnez-moi vite ce remède. Dans vingt-quatre heures, peste !
Pasquin
Il faut savoir auparavant si vous êtes préparé à le prendre.
Le Baron
Il ne faut que demander à Monsieur les remèdes qu'il m'a donnés.
Monsieur de Romarin
Je n'ai que faire de les lui dire.
Il lui tâte le pouls.
Pasquin
Il n'en est pas besoin. Voici qui me le dira.
Le Baron
Vous le devinerez à cela ?
Pasquin
Au pays dont je viens, on connaît au mouvement du pouls la cause d'une maladie, tous les accidents qu'a eus le malade, et tous les remèdes qu'il a pris.
Marton
Diantre !
Le Baron
Et comment faites-vous ? Il semble que vous jouiez de l'épinette.
Pasquin
C'est la manière des Chinois. Ah, ah, ah, je sens ici déjà... Oui, que l'on vous a donné de l'algarot, de l'algarot.
Le Baron
Il est vrai.
Pasquin
C'est fort bien fait. Ha, ha, ha, je, je touche ici l'or potable, l'or potable.
Le Baron
Cela est encore vrai. Quel homme !
Pasquin
Cela était nécessaire. Ha, ha, ha, je sens ici passer par mes doigts liliums, antimoines, sels volatils, mercures, restaurants, élixirs, esprits du Soleil, sirops de longue vie, etc.
Le Baron
Ô ! Le grand homme ! Oui, Monsieur, j'ai pris de tout cela.
Pasquin
Parfaitement bien. Vous voilà préparé à miracle, et Monsieur est un très habile homme.
Marton
L'habile fourbe que voici !
Pasquin
Allons, dans moins de vingt-quatre heures vous n'aurez pas une goutte de bile rouge dans le corps, en faisant ce que je vais ordonner.
Monsieur de Romarin
Prenez garde à ce que vous ferez.
Au Baron.
Pasquin
La peste de l'homme !... Monsieur, vous savez que chacun de nous a ses secrets, et qu'il n'est pas à propos que Monsieur sache...
Monsieur de Romarin
Eh ! Je n'en ai que faire. Il faut que je fasse suivre ce drôle-là par mon laquais lorsqu'il sortira d'ici, pour découvrir qui il est.
Marton
Gare la cassette.
Scène 8
Pasquin, Le Baron, Marton
Pasquin
Oh ! Çà, Monsieur, avant que j'ordonne, çà, voyons, comment faisons-nous ?
Le Baron
Quoi, Monsieur ?
Pasquin
Ne comprenez-vous pas ?
Le Baron
Non.
Pasquin
Je vais donc m'expliquer. Êtes-vous riche ?
Le Baron
Oh ! Oh ! Est-ce qu'il est nécessaire que vous sachiez cela ?
Pasquin
Oui, très nécessaire.
Marton
J'entends, Monsieur, ce qu'il veut dire. Ces Messieurs commencent toujours par faire leur marché ; après arrive ce qui peut.
Pasquin
Oui, ce sont-là nos statuts. Çà, combien avez-vous de rente ?
Marton
Je vais parler pour vous. Monsieur peut avoir à peu près vingt-mille livres de rente.
Le Baron
Eh ! Pas tout à fait.
Pasquin
C'est à dire quinze, ou environ ? Eh bien, sur ce pied-là il faut consigner... Monsieur, je donne mes remèdes aux pauvres, et je les vends aux riches... Il faut consigner... Au reste, je ne veux rien toucher que vous ne soyez guéri.
Marton
Cela est encore dans l'ordre. Avec ces Messieurs l'argent quelquefois peut-être en sûreté, on ne risque toujours que la vie.
Pasquin
Il faut donc consigner... Oui, il me faut cela, cent louis seulement.
Le Baron
Cent louis !
Pasquin
Et Monsieur, au prix des autres, je suis un gâte-métier.
Marton
Il est vrai que nous en avons quelques-uns à Paris, qui écorchent diablement les gens qu'ils envoient en l'autre monde.
Le Baron
Allons, qu'à cela ne tienne, voici une bague, que je consigne entre les mains de Marton pour les cent louis, que je paierai lorsque je serai guéri.
Scène 9
Pasquin, Éraste, Le Baron, Mariane, Marton
Pasquin
Ah ! Voici des gens qui sont bien pressés.
Éraste
Nous venons savoir, Monsieur, si vous êtes content de celui que j'ai eu le bonheur de vous adresser.
Le Baron
Ah ! Monsieur ! Ah ! Ma fille ! C'est le plus grand homme... Il vient de la Chine.
Mariane
De la Chine !
Marton
Oui, Madame, où l'on a découvert depuis peu la bile rouge.
Tandis que le Baron dit ce qui suit, Mariane et Éraste parlent bas ensemble, et n'entendent point ce qu'il dit.
Le Baron
Monsieur Diamantin, voilà ma fille, que j'ai promise à Monsieur, et quand je me porterai bien ils doivent épouser.
Mariane
Monsieur, guérissez vite mon père.
Aux Amants.
Pasquin
C'est ce que je vais faire. Oh ! Çà, voici mon ordonnance. Éloignez-vous un peu, vous autres : la moindre distraction que j'aurais lui pourrait coûter la vie.
Le Baron
Tenez-vous bien loin.
Pasquin
Fort bien. Premièrement, je vous défends, sur peine de mort, de manger ni de boire.
Le Baron
Je m'en garderai bien.
Pasquin
Le remède que je vais ordonner vous nourrira suffisamment.
Le Baron
Ne m'ordonnez rien, s'il se peut, de mauvais goût ;
Pasquin
Non, non, ceci ne sera pas mauvais, et cette fille-là le fera faire chez vous. Approche-toi.
Marton
Çà, que faut-il faire ?
Pasquin
Accipe... Tu n'entends pas le Latin ?
Marton
Non.
Pasquin
Il faut donc s'humaniser. Il faut prendre... Monsieur, à la Chine on traite les malades tout autrement qu'à Paris.
Le Baron
Je le crois bien.
Pasquin
Il faut prendre... trente-sept onces de mouton de Beauvais.
Le Baron
Du mouton ?
Pasquin
Oui, du mouton. Le mouton est un animal pacifique, qui calme les agitations de la bile.
Marton
Allons, trente-sept onces de mouton de Beauvais. Après ?
Pasquin
Autant de boeuf de Normandie.
Le Baron
Du boeuf ?
Pasquin
Oui, du boeuf. Le boeuf est un animal vigoureux, qui donne des forces pour l'expulsion.
Marton
C'est justement ce qu'il vous faut. Autant de boeuf de Normandie. Ensuite ?
Pasquin
Un gros chapon du Mans ?
Le Baron
Un chapon ?
Pasquin
Oui, un chapon. Le chapon a en soi un suc merveilleux pour les rougibilaires.
Marton
Un chapon du Mans. Est-ce tout ?
Pasquin
On fera infuser... C'est à dire, bouillir le tout ensemble pendant trois heures, dans trois pintes d'eau de rivière, après y avoir jeté trois dragmes de sel marin.
Marton
De sel marin.
Pasquin
Et après avoir fait des tranches de pain de Gonesse, on répandra cette drogue en circulant... En faisant la posture d'un homme qui trempe la soupe.
Le Baron
Eh ! Ventrebleu, vous m'ordonnez-là un potage.
Pasquin
Il est vrai ; mais quel potage ! Il y a dans ce potage plus de mystère que vous ne pensez. D'ailleurs, une poudre invisible que j'y mêlerai fera l'effet que je souhaite.
Marton
Il faut avouer que les Chinois ont inventé de belles choses.
Le Baron
Eh ! Bien, soit : que ne fait-on pas pour guérir ?
Pasquin
Avec cette drogue-là, dont vous prendrez la quantité que je vous prescrirai, vous avalerai une potion cordiale, que je vous...
Le Baron
Je crains extrêmement les potions.
Pasquin
Celle-là ne sera pas bien difficile à prendre. C'est un élixir de certaines choses précieuses, infusées dans le meilleur vin qu'on peut trouver, et qui ne changent ni le goût, ni la couleur du vin. Les Chinois, Monsieur, ont ceci de particulier, qu'ils donnent à leurs remèdes le goût des aliments, pour les rendre plus avalables.
Marton
Je ne m'étonne pas s'il nous vient de ce pays-là de si belles étoffes.
Le Baron
En effet. Allons, il faut se laisser conduire.
Pasquin
Quand ce que je viens d'ordonner sera prêt, vous me ferez avertir ; et pour vous montrer que je suis sûr de mon remède, j'en ferai l'épreuve devant vous, aussi bien que de la potion, que j'apporterai moi-même. Je suis un peu menacé de votre mal, et par précaution je ne serai pas fâché d'en prendre quelque peu.
Le Baron
On ne peut pas être de meilleure foi.
Pasquin
Allez vous divertir, jusqu'à ce que cela soit fait ; et ce soir, quand vous vous mettrez au lit, ne manquez pas de vous coucher sur le côté gauche... ou sur le droit, comme il vous plaira. Allez.
Scène 10
Mariane, Éraste, Marton, Pasquin
Mariane
Vous avez beau dire, Éraste, ces tendres sentiments ne seront pas de durée.
Éraste
Ah ! Mariane, je vous le proteste encore, rien au monde ne diminuera l'ardeur dont je brûle, et je vous jure que ni l'absence, ni le temps, ni le mariage...
Marton
Monsieur, pour le mariage ne jurez point, je ne connais personne qui ne se soit parjuré.
Éraste
Non, Marton, mon amour...
Marton
Eh ! Votre amour nous tiendrait ici le reste de la soirée, et il est question d'aller vite faire faire la soupe.
Pasquin
Eh ! Bien, qu'en dites-vous ?
Éraste
Je crains que ce que tu fais ne tire en longueur, et il faut lui faire donner vite son consentement.
Pasquin
Monsieur, il faut commencer par le bien alimenter ; après laisser agir la potion cordiale : vous n'en savez pas encore toute la vertu. Je ne crains que ces maudits Empiriques.
Marton
Ne te mets pas en peine, je sais le moyen de t'en débarrasser.
Elle sort.
Mariane
Je vais suivre mon père, pour l'entretenir dans la bonne disposition où il est.
Marton
Moi, je vais faire exécuter ton ordonnance à notre cuisinier.
Pasquin
Allons, nous, Monsieur, chez d'Arboulin, nous faire donner six bouteilles de ma potion cordiale.
Acte III
Scène 1
Le Baron, Monsieur de Romarin
Le Baron
Oui, tandis qu'hier au soir vous étiez sorti pour aller chercher la cassette dont vous êtes encore en peine, Monsieur Diamantin, que j'attends ici, me donne le remède qu'on m'avait préparé : il m'en fit bourrer, mais bourrer comme il faut ; et il me faisait aussi avaler de temps en temps de grands verres de sa potion cordiale.
Monsieur de Romarin
Si vous n'y prenez garde, cet homme-là vous empoisonnera.
Le Baron
Oh ! Pour cela non, ou bien il s'empoisonnera lui-même ; car de tout ce qu'il me donne, il en prend beaucoup plus que moi.
Monsieur de Romarin
Et ne vous dit-il point de quoi est composé ce qu'il vous donne ?
Le Baron
Il n'en fait pas un secret, hors la poudre invisible qu'il y jette.
Monsieur de Romarin
Bon, la poudre ! Mais savez-vous le reste ? Je ne m'en informe que pour votre intérêt.
Le Baron
Je ne sais pas si je m'en pourrai bien souvenir ; mais voici à peu près ce que c'est, et de quelle manière on le compose. Il faut prendre... Les Chinois donnent à leurs aliments le goût des remèdes, pour les rendre plus avalables.
Monsieur de Romarin
Ce sont pures visions. Voyons ce beau remède.
Le Baron
Il faut prendre... oui... j'y suis. Trois dragmes de pain de Gonesse, en tranches, et le faire infuser... c'est à dire, bouillir, dans trente-sept onces de sel marin ; oui, de sel marin... et répandre ensuite de l'eau de rivière pendant trois heures... en circulant autour d'un chapon de Normandie, du mouton du Mans, et du boeuf de Beauvais. Je ne vous dis pas peut-être les choses dans l'ordre ; mais il entre de tout cela.
Monsieur de Romarin
Cependant, trente-sept onces de sel marin empoisonneraient un diable.
Le Baron
Il faut donc que la poudre le corrige : car ce remède était d'un goût merveilleux. L'excellente chose encore que sa potion cordiale ! Oui, j'aurais juré que c'était du vin de Champagne, et du meilleur.
Monsieur de Romarin
C'en était peut-être ?
Le Baron
Oh ! Non, non, il y avait sur la fiole une grande inscription que j'ai lue.
Monsieur de Romarin
Cet homme-là s'amuse à des sottises.
Le Baron
Il vous estime beaucoup... Au reste, on m'a dit que Monsieur de Paquinoy doit revenir ce matin. Il faut s'en défaire honnêtement : c'est un homme qui a de beaux secrets, et je pourrais en avoir besoin quelque jour. Vous ne le connaissez pas ?
Monsieur de Romarin
Non. Monsieur de Paquinoy ?... Ce nom-là m'est entièrement inconnu.
Le Baron
Il a dit la même chose de vous, et qu'il n'avait jamais ouï parler de Monsieur de Romarin.
Monsieur de Romarin
C'est donc quelque nouveau venu, comme votre Chinois.
Scène 2
Le Baron, Monsieur de Paquinoy, Monsieur de Romarin
Le Baron
Ah ! Je parlais de vous à Monsieur.
Il regarde avec frayeur la porte par où Fribourg est venu.
Il tousse.
Monsieur de Paquinoy
Je suis homme de parole, comme vous voyez. Hé, hé, hé.
Tandis qu'il va fermer la porte, il leur donne le temps de faire leur aparté.
Le Baron
Vous regardez fort cette porte-là. Comme vous êtes enrhumé, vous craignez peut-être le vent coulis ; je vais la fermer.
Monsieur de Paquinoy
Le vent coulis n'est pas ce que je crains ; mais c'est bien fait de la fermer, il ne vient rien de bon de ce côté-là.
Monsieur de Romarin
J'ai vu cet homme-là quelque part : il s'appelait autrement... Serviteur, Monsieur.
Il tousse.
Il tousse.
Monsieur de Paquinoy
Serviteur. Hé, hé, hé... Cet homme-ci ne m'est pas inconnu : il avait un autre nom. Hé, hé, hé.
Monsieur de Romarin
C'est lui-même. Le drôle ne me reconnaît pas ; il faut que je le découvre.
Monsieur de Paquinoy
C'est lui assurément. Il ne se souvient pas de m'avoir vu ; il faut que je le fasse connaître.
Scène 3
Pasquin, Le Baron, Monsieur de Romarin, Monsieur de Paquinoy
Pasquin
Bonjour, Monsieur. L'on va vous apporter tout à l'heure deux fioles de votre potion... Mais qu'est-ce que je vois ? On consulte sans me faire appeler ?
Le Baron
Non, Monsieur : dès que la potion viendra je l'irai prendre.
Pasquin
Deux hommes de la profession céans d'intelligence contre moi ?
Le Baron
Eh ! Non, non, ces deux Messieurs ne se connaissent seulement pas.
Monsieur de Romarin
Il est vrai que je ne connais pas Monsieur sous le nom de Paquinoy ; mais je le connais fort bien sous celui du sieur Islander ; c'était au moins le nom qu'il portait, lorsqu'il prit la peine d'envoyer en l'autre monde une Dame de qualité de ce voisinage.
Monsieur de Paquinoy
Et croyez-vous que sous le nom de Romarin je ne reconnaisse pas le sieur de la Fumée ? C'était là votre nom, lorsque vous empoisonnâtes...
Le Baron
Eh ! Messieurs... Monsieur, pour l'honneur de la profession.
À voix haute.
Pasquin
Il est vrai qu'ils seraient trop longtemps à se quereller. Eh ! Doucement, Messieurs, doucement, de quoi diable vous piquez-vous ? Vous avez changé de nom l'un et l'autre : eh bien, ne savez-vous pas qu'il est ordinaire aux plus grands hommes de notre profession d'en user ainsi ? Moi-même, je vous avouerai qu'il n'y a pas longtemps qu'on m'appelait le sieur Pasquin ; mais comme ce nom ne me parut pas convenable au métier que je fais, je ne fis pas scrupule d'en prendre un autre, et de me faire appeler le sieur Diamantin. Est-ce qu'il n'est pas permis, quand on ne se trouve pas bien d'un nom, d'en prendre un autre qui vous accommode ?
Monsieur de Paquinoy
Oui ; mais il m'accuse d'avoir tué...
Monsieur de Romarin
Et lui d'avoir empoisonné...
Pasquin
Eh ! Bien ; tué, empoisonné, qu'est-ce que tout cela ? Ne faut-il pas, pour nous rendre habiles, que nous fassions des expériences ? Malheur sur qui elles tombent. À présent, sans vanité, je guéris tous mes malades ; mais j'ai fait tout comme vous. Bon, empoisonné, tué, égorgé, ne sont-ce pas là les droits de notre apprentissage ?
Monsieur de Paquinoy
Oui ; mais sachez que ce ne fut pas moi qui tuai cette Dame du voisinage.
Monsieur de Romarin
Vous lui donnâtes pourtant votre remède ?
Monsieur de Paquinoy
Il est vrai ; mais dans le temps qu'il commençait d'opérer elle eut peur, et envoya quérir un médecin.
Pasquin
Malè.
Monsieur de Paquinoy
Assurément, malè. Croiriez-vous, Monsieur, que ce désastreux médecin n'eut pas plutôt mis pied à terre à la porte de la rue, que ma malade creva ?
Pasquin
Ah ! Le bourreau !
Le Baron
C'est tuer les gens de bien loin.
Pasquin
Oh ! Çà, Messieurs, vous voilà d'accord, prenez la peine de...
Scène 4
Marton, Monsieur de Romarin
Marton
Monsieur, votre laquais est là, qui a quelque chose à vous dire de pressé.
Montrant Pasquin.
Monsieur de Romarin
Il vient me donner assurément des nouvelles. De ce fourbe-là.
Scène 5
Marton, Pasquin, Monsieur de Paquinoy, Le Baron
Marton
Voilà, Monsieur, ce que votre distillateur ordinaire nous a dit de vous apporter.
Il tire de sa poche un grand biscuit.
Pasquin
Ah ! Fort bien. Allez vite avaler cela, en grignotant cette opiate. À laquelle j'ai donné le goût d'un biscuit.
Marton
Monsieur, notre Fribourg vous baise les mains.
Il arrête le laquais.
Il lit.
Monsieur de Paquinoy
Bon... Permettez, Monsieur que je lise cette inscription... Ouais ! Potion cordiale, Rubanbri-Diamantine. Voilà un nom bien extraordinaire.
Pasquin
Oh ! Oh ! Voyez cela, c'est un élixir de rubis, d'ambre jaune, et de diamants potables.
Marton
Cette drogue doit être bien chère.
Pasquin
Oui, sans cela on en avalerait terriblement à Paris. Mais allez vite boire, il ne faut pas la laisser éventer.
Le Baron
Serviteur, Monsieur, jusqu'au revoir.
Monsieur de Paquinoy
Ouais ! Me faire appeler, et me planter-là ? Je ne sortirai point.
Marton
Je sais bien le moyen de te faire détaler : attends, attends.
Scène 6
Monsieur de Paquinoy, Pasquin
Monsieur de Paquinoy
Tâchons de gagner cet homme-ci. Monsieur, je sais que vous êtes un homme extraordinaire...
Pasquin
Il est vrai ; mais je vous prie de...
Monsieur de Paquinoy
Je vois que le malade de céans a pour vous une entière confiance...
Pasquin
Il a raison ; mais comme j'ai commencé à le traiter, trouvez bon que...
Il tousse.
Monsieur de Paquinoy
Si vous voulez m'associer dans cette pratique. Hé, hé, hé.
Pasquin
Pour cette fois-ci laissez-moi le guérir, et une autre fois je vous le livrerai.
Pasquin
Quel diable d'homme ! Si Marton n'y vient donner ordre...
Monsieur de Paquinoy
Oui, d'un secret qui est souverain, hé, hé, hé ; et infaillible, hé, hé, hé, hé, pour la toux. Hé, hé, hé, hé.
Scène 7
Marton, Monsieur de Paquinoy, Fribourg
Marton
Ah ! Monsieur !
Monsieur de Paquinoy
Qu'est-ce donc ?
Marton
Sauvez-vous...
Monsieur de Paquinoy
Et pourquoi ?
Marton
Et sauvez-vous, vous dis-je.
Monsieur de Paquinoy
Qu'ai-je à craindre ?
Marton
On avait mis en prison notre Suisse, pour avoir, dit-on, quelque irrévérence envers vous.
Monsieur de Paquinoy
Eh bien ?
Marton
Ce diable-là vous a entendu tousser ici, et il a enfoncé la porte.
Monsieur de Paquinoy
La porte ?
On fait du bruit.
Marton
Oui, Monsieur ; il a pris son sabre, et il dit comme cela : Il faut que je li coupe son tête.
Monsieur de Paquinoy
Quel bruit entends-je ?
Marton
Et ! C'est Fribourg qui vient.
Paquinoy s'enfuit.
Fribourg
Mon camérate, prendre, toi, sti bâton ; prendre, moi, sti sabre.
Scène 8
Marton, Pasquin, Monsieur de Romarin
Marton
Ah, ah, ah, ah.
Pasquin
Le voilà parti ; Ah ! Voici l'autre.
Marton
Je l'aurai bientôt congédié.
Monsieur de Romarin
Je l'avais bien dit que mon laquais me portait des nouvelles de ce drôle-là... Ah, ah, Monsieur le fourbe.
Pasquin
Plaît-il ?
Monsieur de Romarin
Vous venez de la Chine, dites-vous ?
Pasquin
Comment ?
Monsieur de Romarin
Valet revêtu ! Je vais tout découvrir à Monsieur le Baron.
Marton
Il est enfermé.
Monsieur de Romarin
N'importe, je veux qu'il sache...
Marton
Monsieur, Monsieur, un mot. Vous a-t-on rendu fidèlement ce que l'on garantit hier du feu dans votre chambre ?
Monsieur de Romarin
Je pense, qu'oui. Comment ?
Marton
Eh ! Rien, Monsieur. Allez trouver Monsieur le Baron, je vous le dirai tantôt.
Monsieur de Romarin
Non, non, dis seulement. Je suis en peine de certaine chose.
Marton
C'est, Monsieur, que lorsqu'on jetait vos meubles par les fenêtres...
Monsieur de Romarin
Eh ! Bien ?
Marton
Le Commissaire du quartier, qui avait accouru au feu, se saisit...
Monsieur de Romarin
De quoi ?
Marton
D'une bagatelle. Allez seulement, vous le saurez toujours.
Monsieur de Romarin
Non, je le veux savoir. De quoi se saisit-il ?
Marton
Eh ! D'une méchante cassette seulement.
Monsieur de Romarin
D'une cassette !
Marton
Oui, Monsieur ; Il y avait dedans, à ce qu'on m'a dit, quelques pièces d'argent... ou façon ; avec de petits instruments assez gentils.
Monsieur de Romarin
Le Commissaire s'en saisit ?
Marton
Oh ! Vous ne perdrez rien : c'est un homme fort exact, il en a chargé son procès-verbal ; et il est là en bonne compagnie, pour vous rendre le tout en présence de gens.
Monsieur de Romarin
Il est là ? Diantre !
Marton
Je te réponds de celui-là.
Pasquin
La peste, le joli petit métier ! Voilà à quoi aboutit ordinairement la soufflerie.
Scène 9
Éraste, Marton, Mariane, Ariste, Pasquin
Éraste
Qu'a donc Monsieur de Paquinoy, qui court comme un fou ?
Marton
Il fuit la colère de Fribourg, Monsieur.
Mariane
Et Monsieur de Romarin, qui se sauve par la porte de derrière ?
Marton
Il fuit la croix du tiroir, Madame ; et je viens de faire céans fin d'Empiriques.
Ariste
Eh bien, Pasquin, comment se porte mon frère ?
Pasquin
Ma foi, Monsieur, je crois qu'à l'heure qu'il est... Oh ! Il commence à se bien porter.
Mariane
Serait-il possible ?
Pasquin
Oh ! Oui, Madame. À présent Monsieur votre père doit avoir vidé, ou peu s'en faut, la seconde fiole de sa portion cordiale : la dose était honnête, et j'en attends un bon succès.
Marton
Oh ! Çà, faisons donc ce que nous avons concerté ensemble. C'est un homme à qui on fait accroire tout ce que l'on veut : d'ailleurs, les vapeurs de vin, et la confiance qu'il a prise en toi, nous le ferons emporter d'emblée.
Ariste
À tout hasard j'ai fait tout préparer pour les noces.
Pasquin
Je vous ai dit, Monsieur, qu'il me faut avoir cent louis.
Éraste
Je te les ai apportés, les voilà ; si tu réussis je te les donne.
Pasquin
Il n'y a pas de plus sûre caution... Je l'entends. Tenez-vous là cachés quelque part, pour revenir, et nous laissez commencer, Marton et moi.
Scène 10
Le Baron, Pasquin, Marton
Le Baron
Ah ! Parbleu, Monsieur Diamantin ! Monsieur Diamantin !
Pasquin
Eh bien, Monsieur ?
Le Baron
J'ai bien arrosé la bile rouge.
Marton
Ah ! Monsieur, vous voilà parfaitement bien... Tenez, voilà votre bague, que Monsieur m'a dit de vous rendre.
Le Baron
Ma bague ? Et je ne lui ai pas encore donné les cent louis.
Pasquin
Pardonnez-moi, Monsieur, vous me les avez donnés.
Le Baron
Comment ? Je vous ai donné, moi, les cent louis promis ?
Pasquin
Oui, Monsieur.
Le Baron
Oh, oh, diable m'emporte si je m'en souviens.
Pasquin
Je suis homme d'honneur, Monsieur, je suis payé.
Il la reprend.
Marton
Pourquoi vous le dirait-il ? Reprenez votre bague.
Le Baron
En effet... Parbleu, pourtant, plus j'y rêve, et moins...
Pasquin
Cela ne me surprend pas, Monsieur.
Le Baron
Comment ?
Pasquin
C'est un effet de la potion que vous avez prise.
Le Baron rêve.
Marton
De la potion ?
Pasquin
Oui, Marton. Il y a dans cette potion-là une certaine drogue, qui fait que l'on oublie entièrement tout ce que l'on a fait ; on ne s'en souvient que quelque temps après.
Marton
C'est une chose admirable que les ouvrages de la Chine.
Le Baron
Ouais ! Il me semble pourtant... Mais, mais, mais, palsambleu, puisqu'il le dit, il faut bien que cela soit. Voilà une plaisante potion !
Marton
Oui, Monsieur, qui fait que l'on paye ses dettes sans s'en apercevoir.
Le Baron
Je sais pourtant le compte de mon argent : où ai-je pris celui que je vous ai donné ?
Pasquin
Si vous voulez, Monsieur, vous ne m'aurez pas payé ; que m'importe ? Redonnez la bague.
Le Baron
Non, non, non, je ne dis pas cela : mais d'où ai-je pris cet argent ?
Pasquin
Un homme ne vous est-il pas venu payer certaine dette que vous ne saviez pas ? Il y avait cent louis, vous me les avez donnés ; les voilà encore.
Le Baron
Oh ! La drôle de potion !
Marton
Tout prospère chez vous, depuis que vous avez chassé Monsieur de Romarin ?
Le Baron
J'ai chassé, moi, Monsieur de Romarin ?
Marton
Vraiment, oui ; demandez s'il est au logis. Le Commissaire ne vous est-il pas venu faire des plaintes de lui ? Ne vous en souvient-il pas ?
Le Baron
Non, parbleu.
Elle lui met, et retire de sa poche ce qu'elle dit.
Marton
Bon ! Et si on ne l'avait fait sauver, il était pendu. Vous avez mis là les pièces fausses qu'on lui a trouvées. Tenez, les voilà encore.
Le Baron
En effet... Ouais ! ... Il faut donc, Monsieur, que ce soit la potion.
Pasquin
C'est cela même. Vous vous souviendrez demain de tout cela.
Le Baron
Voilà, encore un coup, une drôle de potion !... Marton, ne lui aurais-je pas aussi donné, sans m'en apercevoir, de l'argent que quelqu'un m'eût apporté ?
Marton
Oh ! Non, Monsieur.
Le Baron
Pa, pa, passe pour le reste.
Scène 11
Ariste, Le Baron, Pasquin, Marton
Ariste
Mon frère, je viens vous dire que, suivant l'ordre que vous m'avez donné...
Le Baron
Quel ordre ?
Ariste
Ah ! Ah !
Le Baron
Oui, quel ordre. Monsieur vous dira que je ne puis pas à présent m'en souvenir. Quel ordre, dites ?
Ariste
Eh ! De faire tout préparer.
Le Baron
Quoi, préparer ?
Ariste
Que veut dire ceci ?
Le Baron
On vous le dira. Quoi, préparer ?
Ariste
Eh ! Ce qu'il faut pour leurs noces !
À Pasquin.
Le Baron
La peste ! Voici encore de la potion.
Pasquin
Justement.
Marton
Est-ce que vous auriez aussi oublié, Monsieur, que vous m'avez envoyé, moi, quérir le notaire ?
Le Baron
Ah ! Ah ! Le notaire ?
Marton
Vraiment, oui, Monsieur, le notaire. Il a dressé leur contrat, vous l'avez dicté vous-même ; ne vous en souvient-il plus !
Le Baron
La potion.
Pasquin
Oui, Monsieur.
Le Baron
Eh !... L'ai-je signé ?
Marton
Vous avez dit, Monsieur, qu'il fallait le faire en présence des parents.
Le Baron
Cela est dans l'ordre. Et les Parents, m'ont-ils vu ?
Marton
Bon ! Ils vous ont complimenté.
Le Baron
Ouais ! Voilà qui est admirable ! Et que leur ai-je répondu ?
Marton
Que vous étiez guéri, et que vous étiez charmé de ce mariage.
Le Baron
Moi ?
Pasquin
Oui, oui ; j'y étais présent, Monsieur, et même vous avez fait sur cela un fort beau discours, que tout le monde a admiré.
Le Baron
Parbleu, cela est trop plaisant ! Et vous ai-je invité à leurs noces ?
Pasquin
Vous m'avez fait, Monsieur, cet honneur là.
Le Baron
J'en suis vraiment ravi. Allons donc finir cette affaire-là tous ensemble ; et souvenez-vous de me faire prendre de cette potion-là quand il faudra payer la dot.