Acte I
Scène 1
Florimonde, Nérine
Florimonde
Je n'en puis plus Nérine, ah Dieux que je suis lasse Laisse moi reposer.
Nérine
Mais dites-moi de grâce Quel plaisir vous prenez à vous lasser ainsi. Ce que vous cherchez loin l'avez vous pas ici, Pourquoi tous les matins rêver aux Tuileries Ne sauriez vous passer ailleurs vos rêveries ? Encor venir à pied.
Florimonde
Demandes tu pourquoi ? En sais-tu pas la cause aussi bien comme moi ? Nérine ignores-tu le sujet de ma flamme ?
Nérine
Non vous m'avez ouvert le secret de votre âme. Vous aimez Lidamant, mais Dieux qu'est-il besoin L'ayant logé chez vous de le chercher si loin Il a chez votre frère établi sa demeure, Où vous pouvez vous voir et parler à toute heure.
Florimonde
Las si j'en suis connue, il faut absolument Me résoudre à même heure à perdre cet amant,
Nérine
Parlez lui franchement, et lui faites entendre Que vous êtes la soeur de son ami Léandre, Quand vous lui défendrez je le tiens si discret, Qu'il ne voudra pour rien révéler ce secret.
Florimonde
Tu ne sais pas encor, et c'est ce qui m'afflige Jusqu'à quel point d'honneur l'amitié nous oblige. C'est un lien trop fort, je sais que Lidamant Est plus parfait ami qu'il n'est fidèle amant. Son amitié Nérine est pure et trop sincère Pour me vouloir servir au déçu de mon frère.
Nérine
Il ne vous aime point, ou n'aime qu'à demi S'il veut à son amour préférer son ami, Pourquoi Léandre encor vous défend il sa vue ?
Florimonde
Je n'en sais rien Nérine, et c'est ce qui me tue, Il dit pour s'excuser qu'il y va de l'honneur, Mais j'en donne la cause à sa jalouse humeur, La moindre opinion cause ces rêveries, Je le vois cependant toujours aux Tuileries, Et là nous nous donnons rendez-vous tous les jours. C'est dans ce lieu charmant que sont nés nos amours Et cette passion est si grande et si forte Que c'est chère Nérine un torrent qui m'emporte.
Nérine
Madame il m'a semblé que jusques à ce jour Avec plus de respect il a traité l'amour, Je ne vous suivais point de peur de vous déplaire, Mais il a ce matin paru plus téméraire, Tous vos commandements ont été superflus.
Florimonde
Je le punirai bien en n'y retournant plus. Sa curiosité me coûterait la vie, Il meurt de me connaître, et m'a tantôt suivie Si près de mon logis que peu s'en est fallu Qu'il ne l'ait découvert.
Nérine
Vous avez résolu De ne le voir donc plus ?
Florimonde
Ah chère confidente Mon amour est trop grand, ma flamme est trop ardente, Quoi ! Que je pusse vivre, et jamais ne le voir ? Crois-tu qu'en le voulant j'en eusse le pouvoir, Non il est trop aimable, il a trop de mérite. Mais mon frère est levé, tâchons par ma visite, D'empêcher le soupçon qu'il pourrait bien avoir, Que je viens de dehors.
Nérine
Quelqu'un vient pour le voir Il entre j'ois du bruit.
Florimonde
Dieux j'étais attrapée, C'est Lidamant sans doute, ou je suis bien trompée. Cette porte répond dans son appartement Comme tu le sais bien, et fort facilement J'entends tous leurs discours quand ils parlent ensemble. Écoutons-les Nérine, Aujourd'hui ce me semble, Ou je me trompe fort, on parlera de nous.
Scène 2
Lidamant, Léandre, Florimonde, Nérine
Lidamant
Comment ? Déjà levé ?
Léandre
Vous en étonnez vous ? Étonnez-vous plutôt qu'avec tant de tristesse Je ne succombe point au tourment qui m'oppresse Comme je puis durer un quart d heure en repos, Voyant que mon esprit s'égare à tout propos, Mais vous libre d'humeur quel sujet vous oblige, D'être si matinal ?
Lidamant
Un tourment qui m'afflige Une rare beauté me met en tel souci Que je n'en puis dormir.
Léandre
Quoi vous aimez aussi ?
Lidamant
C'est trop peu dire aimer, j'adore une merveille.
Léandre
Pour recevoir de vous une faveur pareille, Je vous veux raconter comme je vous ai dit, Le sujet qui me rend tellement interdit.
Lidamant
Vous m'obligerez fort.
Florimonde
Écoute ici Nérine On parlera de nous.
Léandre
Une beauté divine, Un objet plus qu'humain m'a dérobé le coeur, Je ne vous dirai point le nom de mon vainqueur. Je vous veux taire aussi qu'en servant cette belle, Moins Amoureux qu'aimé, les faveurs que j'eus d'elle, Et tout ce que l'honneur m'en pouvait obtenir ; Car je veux les perdant perdre le souvenir. Je dirai seulement qu'elle était satisfaite, Que pour elle j'avais une amour très parfaite, Et qu'ainsi j'espérais sans trop de vanité En possédant un jour cette rare beauté De jouir des douceurs que donne l'Hymenée ; Mais comme j'attendais cette heureuse journée Ayant le vent en poupe en cette mer d'Amour, Un orage survint qui troubla ce beau jour, Et me mit au danger d'un périlleux naufrage, Au milieu de mon aise, une peste, une rage, Une jalouse humeur pour me combler d'ennuis M'a réduit misérable, en l'état où je suis. Ne croyez pas pourtant parlant de jalousie, Que mon âme jamais en ait été saisie ; Non de ce trait perçant mon coeur n'est point blessé C'est moi qui l'ai donnée, Ah Dieux qui l'eut pensé, Que cette passion fut cent fois plus aisée À souffrir quand on l'a que quand on l'a causée. Une certaine Iris, à qui j'ai fait la Cour, Croyant que je l'aimais d'un véritable Amour, Que pour tout autre objet mon coeur était de glace, M'a causé depuis peu cette étrange disgrâce, Ayant su par malheur cette inclination, Voyant que je bravais ainsi sa passion, Pour se venger de moi cette Iris trop cruelle M'a peint à ma maîtresse inconstant infidèle, Et par quelques écrits qu'elle a montrez de moi, Elle a fait qu'Orasie a douté de ma foi, Et dedans cette erreur a fait que l'inhumaine A pour moi converti tout son amour en haine, Et m'a par ces mépris mis en tel désespoir Que je n'ose espérer seulement de la voir, Pour la désabuser de sa créance veine, Me sentant innocent jugez qu'elle est ma peine.
Lidamant
Je plaindrais votre mal si vous étiez jaloux, Mais non pas de savoir que l'on le soit de vous, Trouvant entre les deux la différence même Qu'endurer en aimant, ou souffrir qu'on nous aime. Oyant nommer ce mot, vous m'avez fait trembler Et ne savais comment vous pouvoir consoler, Mais de cette façon vous êtes consolable, Il n'est point entre amants de passe-temps semblable Que de faire parfois la guerre tout exprès, Afin d'avoir sujet de s'accorder après. Allez voir cette dame en effet trop crédule, Et tenez pour certain quoi qu'elle dissimule, Puisque vous témoignez qu'elle a l'esprit jaloux, Qu'elle est sans doute en peine encore plus que vous.
Léandre
Je ne crois en ceci que ce que j'en dois faire, Parlez à votre tour, contez moi votre histoire.
Lidamant
J'aime, et je ne sais qui, c'est vous dire en deux mots, Le sujet qui me trouble, et m'ôte le repos. Le jour que j'arrivai, rempli de rêveries Je m'allai promener dedans les Tuileries, Là de tous les objets je vis le plus charmant, Qui jetant l'oeil sur moi, Lidamant, Lidamant, Dit-elle approchez vous, j'ai deux mots à vous dire. Jugez de ma surprise, ah beauté que j'admire, Lui dis-je, trop heureux est vraiment l'étranger, Qui par un tel objet se sent tant obliger, Dont le nom est connu d'une telle merveille : Elle se mit à rire, et me dit à l'oreille : Un tel homme que vous, (si j'en sais bien juger) Ne peut en aucun lieu passer pour étranger. Je ne vous dirai point son accueil, ses caresses, Qui marquèrent sa flamme avec mille tendresses, Je vous tais par respect l'honneur qu'elle me fit, Et vous dois taire aussi tout ce qu'elle me dit, Car un homme est trop vain, et mérite du blâme, De vanter les faveurs qu'il reçoit d'une dame.
Nérine
Madame, c'est de nous qu'il parle assurément.
Florimonde
Justes Dieux qui pourrait avertir Lidamant. Ah ! Qu'il m'obligerait à présent de se taire, Il pourrait bien donner du soupçon à mon frère.
Léandre
Le succès est étrange.
Lidamant
Enfin nous nous donnons Rendez vous au lieu même, et nous nous y trouvons, Tous les jours au matin, et ce qui plus m'étonne, C'est qu'elle me défend de le dire à personne, Et même ne veut pas que je sache son nom, Ni que j'aille après elle apprendre sa maison. Aujourd'hui toutefois, il m'en a pris envie, Et rompant tout respect je l'ai tantôt suivie, Nonobstant sa défense et malgré mon devoir, Mais un salut forcé m'a privé de la voir, En gagnant cette rue où cette belle adroite À mon oeil curieux c'est finement soustraite.
Léandre
Comment en cette rue.
Lidamant
Oui tout proche d'ici.
Léandre
Cet accident m'étonne, et me met en souci Ne pouvant soupçonner du tout qui ce peut être.
Lidamant
M'ayant dit plusieurs fois qu'en la voulant connaître, Je mettais en hasard sa vie et mon honneur.
Scène 3
Julie, Léandre, Florimonde, Lidamant
Julie
Une fille en secret pourra-t-elle Monsieur Vous dire ici deux mots ?
Léandre
Que j'ai l'âme contente, Écoute cher ami, c'est ici la suivante, De ce charmant objet dont je vous discourais. Nous pourrons écouter le reste une autre fois, Vous me permettrez bien de parler avec elle, Sans doute elle m'apporte une heureuse nouvelle.
Florimonde
Femme qui que tu sois, que tu viens à propos, Mais un ange plutôt venu pour mon repos.
Lidamant
Voyez si vous devez une autre fois me croire131 ? Nous avons trop de temps pour achever l'histoire, Regardez si j'ai tort de vouloir présumer Que je suis bien savant en matière d'aimer.
Scène 4
Léandre, Julie
Léandre
Qui t'amène Julie ? As tu quelque nouvelle ? Réponds-moi promptement que fait cette cruelle ? M'apportes-tu la vie, ou l'arrêt de ma mort ?
Julie
Vous ne sauriez vous plaindre, ou vous auriez grand tort. Léandre si j'osais prendre la hardiesse Je vous verrais souvent, mais quoi si ma maîtresse Savait que j'en eusse eu seulement le dessein, Je crois que je mourrais à l'heure de sa main.
Léandre
Rien ne peut donc fléchir l'excès de sa colère ?
Julie
M'envoyant ici près pour un certain affaire Je n'ai pu m'empêcher de venir m'informer, Comment vous vous portez.
Léandre
Oses-tu présumer, Que je me porte bien dans le malheur extrême Où m'a réduit l'orgueil de l'ingrate que j'aime, Va, si tu veux savoir en quel état je suis, Sache-le du sujet qui cause mes ennuis ; Mais que fait cet objet de mon inquiétude ?
Julie
Sans cesse elle se plaint de votre ingratitude.
Léandre
De mon ingratitude ? Ah Julie entends-moi, Si j'ai manqué pour elle, ou d'amour ou de foi, Si l'on me peut prouver que je l'aie offensée, D'effet ce serait trop, de la moindre pensée, Que je sois exécrable aux races à venir, Et que la foudre éclate ici pour me punir.
Julie
Si vous avez désir que ce discours la touche Que ne lui dites-vous ?
Léandre
Dieux, elle est si farouche Que ce serait en vain à moi de le tenter Puisqu'elle ne veut pas me voir, ni m'écouter.
Julie
Si vous étiez secret, je pourrais entreprendre De vous mener chez elle et de vous faire entendre, Mais j'appréhende trop.
Léandre
Je te jure et promets De te tenir parole, et n'en parler jamais, Faisant cela pour moi, tu me donnes la vie.
Julie
Je puis bien contenter votre amoureuse envie, Je crains mais je vous veux servir en ce besoin, Surtout dissimulez, et me suivez de loin Attendez à la porte, et je vous ferai signe Si son père est sorti.
Léandre
Cette faveur insigne, Ne saurait se payer qu'en expirant pour toi.
Julie
Ne tardez pas, venez tout à l'heure après moi.
Léandre
Va, marche, je te suis.
Julie
Il faut bien peu d'adresse, Pour tromper un amant esprits d'une maîtresse.
Scène 5
Florimonde, Nérine
Florimonde
Dieux que j'appréhendais qu'en contant ses amours Lidamant ne poussât trop avant un discours, Qui sans doute eut donné du soupçon à mon frère.
Nérine
Quand ils se reverront ne se peut-il pas faire Qu'ils parachèveront le discours commencé ?
Florimonde
S'il m'arrive en effet comme je l'ai pensé J'y remédierai bien, il me lui faut écrire, Que je lui veux parler, je sais qu'il le désire, Mais il faut sans manquer que ce soit aujourd'hui.
Nérine
Le moyen de le voir, et de parler à lui ?
Florimonde
Amour m'en fournira je vais voir Orazie, Qui peut sur ce sujet seconder mon envie, Je sais bien qu'elle m'aime, il faut au pis aller Lui découvrir le feu dont je me sens brûler, Nérine par un art le plus joli du monde Je feindrai qui je suis : mais tais-toi Florimonde, N'en dis pas davantage, allons n'en parlons plus. .............................................
Scène 6
Orasie
Orasie
Dieux, peux tu vivre encor, misérable Orazie ? Quand verrai je la fin de cette jalousie, Qui fait dessus mon coeur de si cruels efforts Que je sens sans mourir tous les jours mille morts ? Que n'ai-je avant le jour que tu me vins surprendre Reconnu ton esprit infidèle Léandre ? Va chérir ton Iris, langui dans ses appas, Adore la cruel, mais ne me brave pas, Ne peux tu sur mon coeur emporter la victoire Sans t'en vanter ingrat, et sans en faire gloire ? Ma Julie as tu vu cet infidèle amant !
Scène 7
Julie, Orasie, Léandre
Julie
Oui j'ai joué mon rôle assez adroitement. Léandre m'a suivie, il attend à la porte Madame, entrera-t-il.
Orasie
Mais que ce soit en sorte Qu'il ne soupçonne pas.
Julie
Je vous entends fort bien. Ai-je si peu d'esprit ? n'ayez crainte de rien, Je sais fort bien conduire une amoureuse ruse.
Orasie
Va tôt. Voyons comment ce volage s'excuse, Encore qu'on nous mente en telles actions, Nous désirons avoir des satisfactions. Qu'elle soit vraie, ou fausse, elle aura de la grâce, Et j'aurai le plaisir du moins qu'il me la fasse. Pourvu que je le voie et soumis, et rendu, Je croirai tout gagner quoi que j'aie tout perdu.
Julie
Elle est seule au logis l'occasion est belle.
Léandre
Va, je reconnaîtrai ce service fidèle.
Julie
Madame nous entend et pourrait m'accuser, Aidez moi donc à feindre afin de m'excuser, Quoi malgré moi me suivre ? Hé Dieux où va Léandre, Quelle témérité, qu'allez-vous entreprendre.
Orasie
Quel bruit entends-je ici, quoi Léandre chez moi, Tu l'introduis Julie, je ne m'en prends qu'à toi.
Julie
Madame, il m'a contrainte.
Léandre
À moi seul est l'offense. N'accusez pas encore à tort son innocence.
Orasie
J'ai fait tort à la votre, et mon coeur s'est mépris Aux soupçons de l'Amour et des faveurs d'Iris, Vous n'avez jamais eu cheveux ni lettres d'elle, Vous êtes demeuré pour moi toujours fidèle, Vous n'avez jamais fait le vain de mes faveurs, Vos visites jamais n'ont marqué vos ferveurs, Vous n'avez point écrit à cette belle dame Je suis cruelle, injuste à grand tort je vous blâme. Léandre est-il pas vrai que je me trompe fort Et que je persécute un innocent à tort, Vous n'avez contre moi commis aucune offense, Et je me prends encore à la même innocence, Me méprisant ainsi, pourquoi me cherchez vous ? Que voulez vous de moi.
Léandre
Modérez ce courroux, Et je vous ferai voir, adorable Orazie, L'injuste fondement de votre jalousie, Que vos soupçons sont faux.
Orasie
Dieux quelle vanité, Moi jalouse de vous !
Léandre
Qu'avez vous donc été.
Orasie
En colère de voir une inconstance telle En un qui fait pour moi l'amant et le fidèle, Puis qu'Iris en effet vous plaisait plus que moi Qui vous portait perfide à m'engager la foi, Quelle gloire avez vous de m'avoir abusée. Amour ne m'a peu voir plus longtemps méprisée, Il m'a tout fait connaître, ingrat j'ai trop appris. Comme il fait l'interdit, comme il fait le surpris, Sortez d'ici perfide, allez esprit volage. Je ne puis vous aimer ni vous voir davantage.
Léandre
Pour me justifier je ne veux qu'un moment. Madame 2coutez moI.
Orasie
Vois-tu déjà comment Avant que de parler et former son excuse Son sang monté du coeur au visage l'accuse.
Léandre
Écoutez-moi de grâce.
Orasie
Hé bien que direz vous.
Léandre
Ce qui de votre esprit calmera le courroux.
Orasie
Parlez.
Léandre
Je passerais pour un menteur infâme Si je vous soutenais d'avoir été sans flamme Pour les beautés d'Iris.
Orasie
Léandre c'est assez, Vous n'en dites que trop, quoi vous le confessez, Après un tel discours aurez vous bien l'audace De vous justifier.
Léandre
Écoutez moi de grâce, Si j'ai peu pour Iris soupirer quelque jour Ce n'était point Madame, un véritable amour, Ce n'était qu'un essai, qu'un pur apprentissage, Pour savoir adorer votre parfait langage. Pour aimer Orazie il est vrai que j'ai pris Des leçons pour m'instruire en l'École d'Iris.
Orasie
Dieux, que cette raison est absurde et frivole, L'Amour pour être instruit ne va point à l'école, Car où les volontés lui prescrivent la loi, Il est docte en naissant, il n'apprend que de soi. Il réveille l'esprit du plus stupide même, On peut instruire autrui, sitôt que l'on dit j'aime, L'Ecolier est le maître, et qui prend tant de soins, D'être instruit comme vous, sans doute en sait le moins.
Léandre
Puis que par mes raisons vous me voulez confondre Au moins permettez moi de vous pouvoir répondre, En me donnant loisir je m'expliquerai mieux. Je donne un autre exemple, un homme naît sans yeux. Il entend faire cas de cet astre qui dore L'Univers de ses rais, que précède l'Aurore, Quand il peut raisonner, il discourt à part soi, Quel est cet oeil brillant qu'il connaît par la foi, Il oit de sa beauté des louanges si grandes Qu'il l'admire en son coeur et lui fait des offrandes. Posons qu'en une nuit pleine d'obscurité Il ait l'heur de jouir du bien de la clarté, Que le premier objet qui paraît à sa vue, Soit une belle étoile en l'ayant aperçue, Il croit assurément que ce brillant éclat Est celui dont chacun lui faisait tant d'état. Mais lorsque le Soleil vient en sortant de l'onde De ses rayons dorés illuminer le Monde, Chassant à son abord les ombres de la nuit, Il voit comme aussitôt cette étoile s'enfuit Ce qui dès là l'oblige à n'en plus faire conte, Une étoile qui cède, et qui s'en fuit de honte, Aussitôt que paraît un astre plus puissant, Peut-elle faire tort à ce soleil naissant ? Je suis en cet état, j'étais privé de vue, Avant que d'avoir vu ce bel oeil qui me tue, Et comme je cherchais si je pourrais un jour Connaître quel était ce véritable amour, Je vis paraître Iris, et je dis en moi-même, Voici ce que je cherche, et ce qu'il faut que j'aime. J'adore sur le champ la beauté que je vis, Je ne vis qu'une étoile, et si j'en fus ravi, D'autre admiration mon âme fut saisie Quand parut à mes yeux l'adorable Orazie, Qui d'un brillant éclat à cet Astre pareil Chassa loin cette étoile au lever du Soleil.
Orasie
Iris est le Soleil, moi l'étoile à ce conte Qui pâlis devant elle, et qui m'enfuis de honte, Car vos lettres font foi que vous faites la Cour À ce brillant Soleil à toute heure du jour Et de nuit seulement vous voyez Orazie.
Léandre
Madame donnez trêve à cette jalousie. Si depuis que sur moi vous avez du pouvoir, Je l'ai vue, ou tâché seulement de la voir, Que le Ciel me punisse, elle ne s'est servie De cette trahison que pour m'ôter la vie, Que mon coeur soit en butte à toutes vos rigueurs Si je me suis jamais vanté de vos faveurs Si jamais.
Orasie
Taisez vous, je sais bien le contraire, On entre j'oi du bruit.
Julie
Hé Dieux ! C'est votre père.
Orasie
Va Julie ouvre-lui par l'autre appartement Qui répond sur la rue, adieu parfait amant. Allez voir ce Soleil qui chasse la nuit sombre Près duquel je ne suis qu'une étoile et qu'une ombre.
Acte II
Scène 1
Orasie, Florimonde
Orasie
Vous me rendez Madame, aujourd'hui glorieuse, Vous m'honorez par trop.
Florimonde
Dieux que je suis heureuse De vous trouver ici, comment va la santé ?
Orasie
Je me dois bien porter, puis que j'aI mérité De recevoir l'honneur d'une telle visite.
Florimonde
Trêve de compliments, avant que je vous quitte Vous direz que de vous j'use trop librement.
Orasie
Vous avez tout pouvoir, parlez moi franchement. Mais seyons nous devant.
Florimonde
Oyez doncques Madame, Je vous veux découvrir tout ce que j'ai dans l'âme Vous êtes généreuse, et je puis que je crois Vous fier un secret.
Orasie
Reposez-vous sur moi.
Florimonde
Sommes-nous seules ?
Orasie
Oui, va t'en là-bas Julie.
Florimonde
Non demeurez ici.
Orasie
Parlez je vous supplie.
Florimonde
J'aime, et du trait d'amour mon coeur est si touché À ce mot je rougis, mais quoi je l'ai lâché.
Orasie
Vous en dites assez, je vous plains, sans vous plaindre, Avec tant de mérite avez vous rien à craindre ? Est-il homme ici bas qui ne soit glorieux, De soupirer pour vous, en servant vos beaux yeux. Mais me ferez vous point la faveur de me dire Quel est ce doux vainqueur, qui vous tient en martyre ?
Florimonde
Mon frère a fait venir depuis cinq ou six jours Chez lui ce cher objet de mes chastes amours. Mais il me fit sur l'heure une expresse défense, De paraître chez lui du tout en sa présence, Disant qu'il importait pour certaine raison Qu'il sut qu'il se tenait tout seul dans sa maison. Avec cette défense il m'augmenta l'envie, De le voir fusse même aux dépens de ma vie. Après que je l'eus vu, je lui voulus parler, Ayant su son dessein, et qu'il devait aller Se divertir sur l'heure en une promenade, J'y fus, et le trouvant près d'une palissade Je rendis de tout point confuse sa raison, Alors qu'il s'entendit appeler par son nom, Bref de son entretien je fus si satisfaite, Que cela de tout point acheva ma défaite. Je l'y vois tous les jours, mais il est en souci, De connaître mon nom et mon logis aussi. N'ayant pu jusqu'ici refréner cette envie. En dépit que j'en eusse, il m'a tantôt suivie Et me suis finement dérobée à ses yeux, Au point qu'il contentait son désir curieux, Mais comme à tous moments il est avec mon frère J'ai peur qu'il ne découvre à la fin ce mystère, Aidez moi chère amie en cette extrémité, J'ai bien dans mon esprit un moyen inventé, Qui de ma défiance est l'assuré remède Mais quoi je ne le puis mettre à fin sans votre aide, Ils ne peuvent manquer de se voir aujourd'hui, Mais il faut que je parle auparavant à lui, Pour y parvenir donc, j'ai trouvé la finesse De le faire conduire en ce lieu par adresse, Où je lui parlerai si vous le trouvez bon, Nous pouvons aisément et sans aucun soupçon Nous voir en assurance, et discourir ensemble.
Orasie
Avant qu'en venir là, vous devez ce me semble, Peser plus mûrement et considérer mieux Qu'il en peut arriver du scandale en ces lieux.
Florimonde
J'ai tout considéré n'en soyez point en peine.
Orasie
Cette précaution sans doute sera vaine Car s'il vient à savoir.
Florimonde
Non de cette façon, Il n'en saurait jamais avoir aucun soupçon, Quand nous serons céans vous et moi séparées, Dedans cette maison on vient par deux entrées, Lidamant peut venir assez facilement, Par celle de derrière en cet appartement, Il croira ce logis être le mien de sorte Qu'ignorant comme il fait qu'il ait une autre porte, Il ne pensera pas qu'il puisse avoir aussi D'autre maître que moi.
Orasie
Quel sera mon souci Si mon père survient.
Florimonde
Vous êtes bien peureuse, Il faudrait en effet être bien malheureuse, Si l'on nous surprenait dès le premier larcin,
Orasie
Je ne vous cèle point que j'en crains bien la fin.
Florimonde
Sortant par cette porte, il ne le peut surprendre,
Orasie
Dieux ! J'ai bien plus de peur encore de Léandre, Elle ne sait pas tout.
Florimonde
Parlez moi franchement,
Orasie
Je voudrais vous servir mais je ne sais comment.
Scène 2
Nérine, Florimonde, Orasie
Nérine
J'emmène Lidamant, il attend à la porte.
Florimonde
Puisque vous n'avez point de raison assez forte, Aidez nous chère amie et gardez le secret.
Orasie
En cette occasion je vous sers à regret.
Florimonde
Faites lui donc ouvrir la porte de derrière, Vous pardonnerez bien cette injuste prière.
Orasie
Vous avez tout pouvoir, je vous laisse en ce lieu, Où vous êtes maîtresse. Adieu ma Dame.
Florimonde
Adieu.
Scène 3
Nérine, Lidamant, Florimonde
Nérine
Voici cette maison que vous brûliez d'envie De connaître Monsieur.
Lidamant
Mon âme en est ravie.
Florimonde
Et bien qu'en dites vous ? Vous a-t-on point surpris ?
Lidamant
Oui, l'excès de ma gloire étonne mes esprits, Car je ne croyais pas que mon heur fut si proche.
Florimonde
Savez vous bien que c'est pour vous faire un reproche ?
Lidamant
Un reproche Madame ?
Florimonde
Oui très assurément. Je me plains fort de vous, dites moi Lidamant, À qui commenciez vous à conter votre histoire Qu'une fille arrivant si j'ai bonne mémoire, Vous empêcha tous deux : vous de la raconter, Et l'autre en même temps de pouvoir l'écouter ; Parlez répondez moi.
Lidamant
Dieux que puis-je répondre. Ce discours seulement suffit pour me confondre, Ô bel objet aimable et beaucoup plus aimé Je ne sais que vous dire, hélas je suis charmé, Je pourrais sur ce point votre esprit satisfaire, Mais je ne le veux pas j'aime bien mieux me taire. Dans cette grande ville où tout nouveau venu Je ne me croyais pas d'aucune âme connu, Voir d'abord une Dame avoir la connaissance De mon nom, de mon bien, du lieu de ma naissance, Qui lit dans ma pensée et dans mes sentiments, Qui connaît de mon coeur les secrets mouvements, Je vous réponds assez vous me pouvez entendre, Avant que d'être à vous j'étais tout à Léandre, Et je mourrais plutôt qu'en cette occasion, J'entreprisse jamais sur son affection,
Florimonde
Vous pensez Lidamant que je sois sa maîtresse, Mais vous vous trompez fort.
Lidamant
Mais donc par quelle adresse Avez vous peu savoir que je loge chez lui ? Mon nom, mes qualités ? Et tout ce qu'aujourd'hui Mais depuis un moment nous avons dit ensemble ? Cela ne se peut pas autrement ce me semble. Je crois que j'ai raison.
Florimonde
Il est très à propos De vous tirer d'erreur, et vous mettre en repos, Sachez donc Lidamant, que je possède l'âme D'une jeune beauté, d'une certaine Dame, Que Léandre chérit, qui vient souvent chez nous, Qui me parlant de lui m'a fort parlé de vous. C'est cette Dame là qui peut seule m'apprendre, Ce que je sais de vous et même de Léandre Et quoi que votre ami soit homme très discret À qui l'on peut fier tout important secret, Cachez lui notre amour gardez qu'il ne le sache, Pour certaine raison qu'à présent je vous cache, Il y va de ma vie, avec plus de loisir Je pourrai satisfaire un jour votre désir.
Lidamant
Vous voulez m'éclaircir sur cette défiance, Et vous m'en augmentez encor plus la croyance, Car si vous n'êtes pas.
Scène 4
Julie, Florimonde, Lidamant
Julie
Monsieur vient, le voici.
Florimonde
Justes Dieux Lidamant peut il sortir d'ici ?
Julie
Non Madame il ne peut, et ne faut pas qu'il sorte Car Monsieur vient d'entrer par cette même porte, Par où j'ai tantôt fait entrer cet amoureux, Et de sortir par l'autre il serait dangereux Comme vous le savez qu'il en eut connaissance, Dépêchez. Le voici, Madame qui s'avance.
Lidamant
Que ferai-je Madame ?
Florimonde
Ah Lidamant Adieu.
Julie
Entrez, et vous cachez promptement en ce lieu.
Lidamant
Ah Dieux ? Je suis perdu.
Florimonde
Que je suis malheureuse.
Scène 5
Orasie, Florimonde
Orasie
Hé bien vous m'accusiez tantôt d'être peureuse, Hélas ma défiance était juste en effet. Voyez qu'on nous surprend et même sur le fait.
Florimonde
Eut-on jamais pensé !
Orasie
Je voudrais être morte.
Scène 6
Tomire, Orasie, Julie, Florimonde
Tomire
Depuis quand Orasie ouvre-t-on cette porte, Qu'on tient toujours fermée.
Orasie
En voici la raison, Florimonde aurait fait le tour de la maison Si l'on n'eut pas ouvert la porte de derrière.
Tomire
Je ne vous voyais point, une telle lumière, Madame excusez moi, m'éblouissait les yeux.
Julie
Quelle confusion.
Orasie
Quel désordre grands Dieux.
Florimonde
Vous m'obligez Monsieur plus que je ne mérite. Adieu belle Orasie, il faut que je vous quitte.
Orasie
Quoi je pâtirai donc pour la faute d'autrui ? Laissant ce Cavalier, que ferai-je de lui ?
Florimonde
Vous avez bon esprit, je n'ai rien à vous dire.
Tomire
Vous me permettrez bien de vous aller conduire.
Florimonde
Je vous baise les mains.
Tomire
Vous résistez en vain.
Orasie
Justes Dieux c'est avoir le jugement mal sain Souffrez son compliment, s'il s'en va de la sorte, Cet homme en liberté pourra gagner la porte.
Tomire
Faites-moi cet honneur, ne me refusez point.
Florimonde
Puisque vous désirez m'obliger à ce point, J'accepte cet honneur.
Scène 7
Orasie, Julie
Orasie
Est-il vrai que je veille ! Fut-il jamais de peine à la mienne pareille ? Puis-je en cet accident conserver ma raison ? Car qui croirait jamais que dedans ma maison J'eusse un homme caché qui ne m'a jamais vue.
Julie
Je puis fort aisément le mettre dans la rue, Sans qu'il soit vu d'aucun, ni qu'il vous voie aussi.
Orasie
Dépêche-toi Julie, ôte-moi ce souci, Ouvre-lui je m'en vais, Dieux de crainte je tremble. ..........................................
Il entre.
Julie
C'est Léandre, Madame, ah Dieux tout est perdu,
Scène 8
Léandre, Orasie, Tomire
Léandre
Ayant longtemps en la rue attendu, J'ai rencontré ma soeur que conduit votre père, Voyant l'occasion, j'ai cru sans vous déplaire Que je pourrais venir vous rendre ce devoir, Et donner à mes yeux le plaisir de vous voir.
Orasie
Que faites-vous grands Dieux ? Où songez-vous Léandre, Quel sanglant déplaisir désirez-vous me rendre ? Quoi voulez-vous me perdre ? À peine vous m'ôtez D'un abîme d'ennuis, et vous m'y remettez, J'attends dans un moment le retour de mon père, Qui vous peut obliger d'être si téméraire. Prenez mieux votre temps quand vous me voudrez voir.
Léandre
Ah beauté dont mon âme adore le pouvoir, Souffrez qu'un seul moment je repaisse ma vue, Des célestes appas dont vous êtes pourvue.
Orasie
Sortez donc promptement quand vous aurez parlé. Est-ce assez voila prés d'un quart d heure écoulé. Dieux ne me tenez pas en suspens davantage Mon père assurément a conçu quelque ombrage, Il a tantôt fermé tant il est soupçonneux La porte de derrière, ô qu'il est ombrageux, Il emporte la clef, montrant de cette sorte Assuré le passage à l'autre afin qu'il sorte. Il ne fait tous les jours qu'entrer et que sortir, Dieux je tremble de peur.
Léandre
Pour vous en garantir Je m'en vais de ce pas.
Orasie
Allez je vous supplie, J'entends frapper quelqu'un.
Tomire
Ouvrez-moi tôt Julie.
Orasie
C'est lui même je meurs.
Comme il veut entrer dans la Chambre où est Lidamant Orasie le retient.
Léandre
Que deviendrai-je ? ô Dieux ! Puis que cette autre porte est fermée il vaut mieux Que je me cache ici.
Orasie
Grands Dieux je désespère, N'entrez pas là dedans.
Léandre
Pourquoi ?
Orasie
Toujours mon père, En entrant se retire, en cette chambre là. Sans doute il vous verrait.
Léandre
Ce n'est point pour cela. J'ai vu je le proteste un homme ce me semble Enfermé là dedans.
Orasie
Dieux de crainte je tremble, Léandre rêvez-vous.
Léandre
Non je ne rêve point, Et je veux en effet m'éclaircir sur ce point.
Orasie
N'entrez pas.
Léandre
Déloyale ! Est ce ainsi qu'on me traite ?
[Haut.]
Orasie
Dieux qui peut réparer la faute que j'ai faite ? Léandre au nom des Dieux, ayez pitié de moi, Quoi ! Me voulez vous perdre !
Léandre
Âme ingrate, et sans foi Vous me trahissez donc, vous m'êtes infidèle.
Orasie
Me ferez vous rougir d'une honte éternelle ? Mon père monte.
Léandre
Ô Dieux que dois je faire ici ? Car si dessus ce point je veux être éclairci, Je fais voir clairement l'infamie à son père, Mais si je ne veux pas aussi me satisfaire, Je souffre en mon honneur un notable intérêt.
Orasie
Au nom de notre amour.
Léandre
Bien, bien, puisqu'il vous plaît Je dissimulerai cette offense connue.
Scène 9
Tomire, Léandre, Orasie
Ils s'entresaluent, et Léandre sort.
Tomire
Quoi ! Léandre ?
Léandre
Ma soeur étant ici venue, Je l'y venais chercher.
Orasie
Tout va bien jusqu'ici.
Tomire
Je viens de la conduire.
Léandre
On me l'a dit ainsi, Je rends grâces à vos soins. Cette faveur insigne M'oblige étroitement, ma soeur n'en est pas digne Je m'en vais la trouver.
Tomire
Ma fille allons là-haut. Je veux parler à vous.
Orasie
Ah Dieux le coeur me faut. Mais que veut-il de moi ? Que ce discours m'étonne Endurons constamment puisque le Ciel l'ordonne.
Scène 10
Léandre
Léandre
Que dois-je faire ici : Comment Léandre as-tu En cette occasion le courage abattu ? Mais en faisant du bruit j'offenserais ma dame, Dois-je donner ce nom encor à cette infâme ? Oui, je ne puis haïr ce que j'ai tant aimé, Mais, laisserais-je ici ce Rival enfermé, C'est par ici qu'il faut que le perfide sorte, Car le derrière est clos, il n'a point d'autre porte, Il le faut voir sortir, et savoir quel il est, Endurons cet affront amour puisqu'il te plaît Et que tu veux ainsi t'opposer à ma joie. Écartons nous, il faut aujourd'hui que je voie, S'il est vrai que le sort qu'on fait capricieux Se plaît de seconder les coeurs audacieux.
Scène 11
Julie, Lidamant
Julie
Puis qu'ils sont tous sortis, je puis en assurance Tirer ce Cavalier. Usons de diligence, Ouvrons. Sortez Monsieur : à votre occasion Il est bien arrivé de la confusion, Nous avons eu bien peur.
Lidamant
Je pouvais bien entendre Quelques bruits sourds auxquels je n'ai pu rien comprendre. Mais je comprends assez le bien que j'en reçois, En ce que vous avez aujourd'hui fait pour moi Je le reconnaîtrai sans doute avec usure.
Julie
Sortons d'ici.
Lidamant
Le puis-je.
Julie
Oui.
Lidamant
Je vous en conjure.
Julie
Qu'il sorte seulement, quand il sera dehors Qu'il arrive en la rue après dix mille morts.
Scène 12
Léandre
Il entre dans la Chambre et ferme la porte sur lui.
Léandre
Mais elles tardent bien à le faire descendre : Elles n'oseraient pas que je crois l'entreprendre Car on se doute bien que je l'attends ici, J'en veux être pourtant amplement éclairci, Ne craignons rien, montons. Dieux je cours à ma perte, Personne n'est ici je vois la porte ouverte. Appelons-le, feignons être de la maison, Cavalier suivez moi, n'avez aucun soupçon Vous ne répondez point ? Ah volage, ah parjure ? Entrons voyons la fin d'une telle aventure.
Scène 13
Orasie
Elle appelle à la porte pensant parler a Lidamant.
Orasie
Mon père seulement m'a dit qu'il s'en allait Pour quatre jours aux champs. Ah si le Ciel voulait Que je puisse éviter la foudre toute prête, La foudre sur mon chef à m'écraser ma tête ? Julie ? Elle est sortie, et je suis en souci. Comment je tirerai ce cavalier d'ici. S'il me voit il verra que je suis la maîtresse, Que Florimonde excuse au malheur qui me presse, Il me faut préférer mon intérêt au sein Sortez d'ici Monsieur, et ne redoutez rien, Ne vous étonnez point de me voir je vous prie.
Scène 14
Léandre, Orasie
Léandre sort de la Chambre.
Léandre
Quoi ? Ne m'étonner pas de cette effronterie ? Quoi ? Ne m'étonner pas de vous voir ?
Orasie
Justes Dieux.
Léandre
Me faire cette injure ?
Orasie
Hélas.
Léandre
Même à mes yeux ! Quoi ne m'étonner pas de vous voir si coupable ?
Orasie
Que dois-je devenir.
Léandre
Si lâche.
Orasie
Ah misérable.
Léandre
Et si perfide ?
Orasie
Hélas, quel malheur me poursuit ?
Léandre
Voyez le désespoir où mon sort me réduit, Direz vous point encore infidèle Orasie, Que je me plains à tort que c'est ma jalousie ? Que la cause est certaine, et les effets sont faux ? Que j'ai grand tort encor d'accuser ces défauts ?
Orasie
Je suis morte mon coeur, je ne sais que répondre.
Léandre
Cela suffit il point encor pour vous confondre ? Lâche et méchant esprit, que voulez vous de moi ?
Orasie
Je veux que vous n'ayez nul doute de ma foi.
Léandre
Non vous ne m'avez fait jamais aucune injure. J'ai vu chez vous un homme ? Oh l'étrange imposture, J'ai grand tort d'accuser votre fidélité, Quoi ? Vous m'auriez trahi ? C'est une fausseté, Je n'ai point de raison de vous avoir blâmée, Vous ne m'avez point dit la porte être fermée De l'autre appartement, par où s'est échappé Cet inconnu rival ? Oui je me suis trompé ? Si j'ai cru qu'à présent vous parliez à moi-même Pensant parler à lui, c'est un mensonge extrême, D'avoir vu, rien du tout, non non je n'ai rien vu, Je me trompe Madame, et mes yeux m'ont déçu, Vous n'avez contre moi commis aucune offense, Et je me prends à tort à la même innocence.
Orasie
Laissons là ce discours Léandre écoutez moi Et je vous ferai voir que j'ai gardé ma foi, Oui j'atteste les Dieux.
Léandre
Ah l'impudence extrême.
Orasie
Si je mens que les Dieux punissent mon blasphème.
Léandre
Infidèle avez vous encor assez de front De vous justifier après un tel affront. Quoi tout ce que j'ai vu n'est-il pas infaillible, Un homme dites-vous il n'est pas impossible.
Orasie
Oui Léandre, peut-être avez vous eu raison, Vous aurez vu sortir quelqu'un de la maison.
Scène 15
Julie, Léandre, Orasie
Il s'en va.
Julie
Je l'ai mis en lieu sûr.
Léandre
Qu'en dites vous Madame ? Pourrais-je avoir encor quelque scrupule en l'âme ? C'était un domestique, oui c'est la vérité.
Julie
Qu'ai-je dit malheureuse, hélas j'ai tout gâté.
Orasie
Dans ma confusion je demeure muette, Justes Dieux vous savez la faute que j'ai faite, Que des Dieux irrités j'éprouve le courroux, Si j'ai pêché Léandre aujourd'hui contre vous.
Léandre
Oui vous avez raison, c'est moi qui suis coupable.
Orasie
Non non je ne mens point je suis très véritable.
Léandre
Mais qui donc a failli.
Orasie
Je vous estime tant Que sachant que le fait, vous est très important, J'aimerais mieux cent fois mourir que de le dire, Car vous retomberiez en un tourment bien pire.
Léandre
Quand on n'a rien à dire, et lorsqu'on veut mentir C'est ainsi que l'on parle, et qu'on sait repartir, Mais adieu pour jamais infidèle Orasie, Suivez les mouvements de votre frénésie, Vous ne me causerez jamais aucun souci.
Orasie
Non, non, je ne veux pas que vous partiez ainsi.
Léandre
J'atteste tous les Dieux à qui je rends hommage Que si vous me pressez encore davantage, Je vous perdrai Madame, et que j'obligerai Votre père à descendre à qui je conterai Ce que je viens de voir, ce que je viens d'apprendre.
Orasie
Écoutez-moi mon coeur, arrêtez cher Léandre, Mon Amour je le jure à tort vous est suspect.
Léandre
Ayant perdu l'amour, j'ai perdu le respect, Non je n'écoute plus.
Orasie
Arrête-le Julie.
Julie
Moi ? L'arrêter Madame ? Ah Dieux quelle folie.
Orasie
Va va, perfide ingrat, va si tu fuis de moi, Je sais bien les moyens de te trouver chez toi. Florimonde faut-il que pour t'avoir servie Je perde en même-temps et l'honneur et la vie ?
Acte III
Scène 1
Fabrice, Lidamant
Fabrice
D'où venez vous Monsieur ? Qu'avez vous ?
Lidamant
Je ne sais, Fabrice, d'où je viens, moins encor ce que j'ai, Ne m'importunes point.
Fabrice
Quelle douleur extrême Vous a troublé l'esprit, et mis hors de vous-même ? D'où vous naît ce chagrin cette mauvaise humeur ?
Lidamant
Tais-toi n'augmente pas encore ma douleur, Ne t'en informe pas. Accommode mes hardes, Apprête mes chevaux. Qu'est ce que tu regardes ? Je veux sortir d'ici plus vite que le vent, Va tôt, dépêche toi. Regarde auparavant, Si Léandre est ici, j'ai deux mots à lui dire.
Bas.
Fabrice
Il n'est pas au logis. Sa fureur devient pire, Que veut dire cela ?
Lidamant
Léandre assurément Est au comble de l'heur et du contentement, Il est entre les bras de sa chére maîtresse Il a refait sa paix. Mais Dieux en ma tristesse, Au malheur qui m'accable, au fâcheux souvenir De tant de maux présents que dois-je devenir ?
Fabrice
Que j'en sache la cause.
Lidamant
Oui je le veux Fabrice, Écoute, et de mon sort admire le caprice, La Dame que tu sais m'a tantôt fait savoir Par un certain billet que je l'allasse voir, Une fille à l'instant m'a mené droit chez elle, J'entre dans un logis dont l'apparence est belle, Les meubles précieux, mais ce qui plus l'ornait, C'était cette beauté de qui l'oeil me charmait. Elle m'a fait d'abord quelque plainte légère, Comme je m'excusais elle a su que son père Arrivait au logis et tremblante de peur M'a fait incontinent retirer en lieu sûr, Ils parlaient assez haut mais je n'ai pu comprendre Leurs discours que j'oyais, sans les pouvoir entendre, La porte était fermée, et leurs confuses voix Venaient bien jusqu'à moi dans la chambre où j'étais, Un homme ouvre la porte et moi je me tins ferme, Et sans passer plus outre une fille la ferme. Sans avoir discerné la forme ni les traits Ni de l'un ni de l'autre, un peu de temps après, Une fille confuse et troublée est venue Qui m'a pris par la main, et m'a mis en la rue. Témoignant avoir peur que Léandre le sut Non seulement de moi mais qu'il s'en aperçut De sorte que confus d'avoir vu ce mystère Je ne puis me résoudre à ce que je dois faire, Et me faut être enfin de moi-même ennemi, Offenser ma maîtresse, ou trahir mon ami, Si de ce cher ami cette Dame est maîtresse, Je la dois accuser comme lâche et traîtresse, Mais si ce ne l'est pas j'emploierais sans raison, Contre elle une si lâche et noire trahison Contre elle qui m'adore. Elle a raison peut-être De ne le vouloir pas encor faire connaître Peut-être qu'un sujet que j'ignore, peut bien, Empêcher que surtout, Léandre en sache rien. Dans la confusion qui naît de ce mystère, Je ne sais, si je dois ou parler ou me taire, Puis que de tous côtés je me vois malheureux Le meilleur est je crois de les quitter tous deux, Mon ami n'aura point de sujet de se plaindre, Ni ma maîtresse aussi, ni moi plus rien à craindre. Apprête tout mon fait, donne ordre à mon départ, Car je m'en veux aller dans une heure au plus tard Quand je devrais cent fois courir à ma ruine, Et mourir en quittant cette beauté Divine.
Fabrice sort.
Fabrice
Ce dessein est louable, et d'un coeur généreux Je vais vous obéir.
Lidamant
Que je suis malheureux. Quelle confusion à la mienne est égale ? Adieu, Paris, Adieu, sortons de ce dédale, De cette Babylone, de ces lieux enchantés, Où les illusions passent pour vérités. Femme qui que tu sois avec ton artifice, Et tes précautions que le Ciel te bénisse. Va je te dis adieu, je vais t'abandonner.
Fabrice
Votre habit est tout prêt, on me le va donner, J'ai dit que nous montons à cheval dans une heure.
Lidamant
Le sort en est jeté ! Mais faut-il que je meure ? Faut-il que le caprice, et les inventions D'une femme bizarre en ses précautions Me chasse de Paris en quittant mes affaires ? Oui, va tôt préparer les choses nécessaires. J'entre en mon cabinet et reviens à l'instant.
Scène 2
Nérine, Florimonde
Nérine
Madame pensez y, ne vous hâtez pas tant, Et considérez mieux ce que vous voulez faire, Si vous entrez chez lui, pensez que votre frère Y pourra survenir, et vous surprendre là.
Florimonde
Tais-toi, te dis je, il faut se résoudre à cela, Ne me réplique point. Ne viens tu pas de dire, Qu'il est prêt à partir.
Nérine
Oui, Madame, il désire S'en aller dans une heure, au moins à ce que dit Son homme qui m'a fait demander son habit.
Florimonde
Peux tu donc t'étonner, si mon amour m'oblige À vouloir divertir ce départ qui m'afflige ? Il a su qui je suis, il n'en faut point douter, Et c'est ce qui l'oblige à me vouloir quitter, Il l'a su d'Orasie, il aime trop mon frère, Et ne voudrait pour rien en m'aimant lui déplaire, C'en est là le sujet.
Nérine
Mais s'il s'en veut aller, L'en empêcherez vous ?
Elle sort.
Florimonde
Oui, je lui veux parler. Je veux si je le puis détourner cette envie, Et l'empêcher aussi de m'arracher la vie, Et d'emporter un coeur que l'ingrat m'a volé. Attends moi.
Scène 3
Lidamant, Fabrice, Florimonde
Fabrice sort et rentre à l'instant.
Lidamant
Va savoir où Léandre est allé, Je lui veux dire Adieu. Monsieur je vous apporte Pour nouvelle, que j'ai rencontré sur la porte Celle que vous savez.
Lidamant
Que dis tu ?
Florimonde entre.
Fabrice
La voici C'est elle.
Florimonde
Lidamant que veut dire ceci ? Est-ce le procédé d'un homme magnanime, D'un brave cavalier tel que je vous estime, De partir de la sorte, et de quitter ce lieu, Sans m'en faire avertir, et sans me dire adieu ? Vous qui dites m'aimer et m'être si fidèle ?
Lidamant
Qui vous a fait savoir si tôt cette nouvelle ? Ce dessein de partir m'a pris en un moment,
Florimonde
La mauvaise nouvelle en Amour, Lidamant Ne va pas comme on dit, promptement elle vole.
Fabrice
Il n'en faut point douter, je vous donne parole Qu'elle a quelque démon qui lui sert de valet. Serait elle point soeur de notre esprit follet ?
Florimonde
Il est donc bien certain, et ma peur n'est point vaine.
Lidamant
Oui, je m'en veux aller, la chose est très certaine, Vous êtes la cause, et je m'enfuis de vous.
Florimonde
Ah je sais Lidamant d'où vous naît ce courroux, Vous savez qui je suis (je me sens si confuse Que je ne puis parler ) si c'est là votre excuse, Si cette connaissance, et ce ressentiment, Vous fait abandonner Paris si promptement, Encor que ce départ ne tend qu'à me détruire Je conjure les Dieux qu'ils vous veuillent conduire. Si j'ai tu qui j'étais, et mon extraction, Il était important à notre affection, Mais pour plusieurs raisons, et sans votre dommage Vous ne pouviez alors en savoir davantage.
Lidamant
Je ne vous entends point, non, car je vous connais Aussi peu maintenant que je vous connaissais, Qui me fait vous quitter, n'est que la méfiance Que vous avez de moi, car par quelle apparence Croirai-je d'être aimé, puisqu'en toutes façons Vous avez refusé d'éclaircir mes soupçons ?
Fabrice
Léandre vient ici.
Florimonde
Grands Dieux je suis perdue.
Lidamant
Mais pourquoi ? Que vous peut importer cette vue Vous vous désespérez et je ne sais pourquoi. Léandre est mon ami, vous êtes avec moi De quoi vous fâchez-vous.
Elle se cache.
Florimonde
Que je suis misérable, Mais puisque le malheur de tous côtés m'accable, Et qu'il faut succomber à la fin au tourment, Je ne me veux plus taire, écoutez Lidamant, Je suis. Je ne puis pas en dire davantage, Il entre, le voici. Dieux je perds le courage, Ma vie est en vos mains, je me jette en vos bras. Secourez moi de grâce, et ne me perdez pas. J'entre en ce cabinet.
Lidamant
En la peur qui la presse Il faut assurément que ce soit sa maîtresse. Je n'en saurais douter.
Scène 4
Léandre, Lidamant
Léandre
Ah ! Mon cher Lidamant.
Lidamant
Léandre, qu'avez vous ?
Léandre
Un excès de tourment, Une gêne, une rage, un dépit si sensible Que de vous l'exprimer il ne m'est pas possible, Ah l'étrange accident qui me vient d'arriver, C'est pour m'en divertir que je vous viens trouver.
Lidamant
Comment ? Ayant les Dieux à vos voeux si propices, Je vous croyais nager au milieu des délices, Et j'enviais quasi votre félicité Quoi ! N'avez vous pas vu cette jeune beauté ? N'avez vous pas encor fait votre paix ensemble, Pour moi je le croyais, mais à ce qu'il me semble, Vous en êtes bien loin ? Qu'avez-vous !
Léandre
Ah voici. Le plus grand de mes maux.
Fabrice s'en va.
Lidamant
Fabrice sors d'ici.
Léandre
Vous disiez bien tantôt parlant de jalousie, Cher ami, qu'aussitôt qu'une âme en est saisie C'est le plus grand malheur qu'on puisse recevoir, Qu'il vaut mieux la donner cent fois que de l'avoir.
Lidamant
Mais en si peu de temps, comment vous a peu naître Ce soupçon si fâcheux que vous faites paraître ? Sans doute il l'a suivie, et ce soupçon je crois, Ou je me trompe fort, lui vient d'elle et de moi.
Léandre
Écoutez cher ami, cette histoire est étrange, Elle vous surprendra. J'ai tantôt vu cet ange, J'appelle de ce nom celle qui m'a charmé, Dont l'oeil quoi que divin vaut moins qu'il n'est aimé. Je ne vous dirai point combien devant ses charmes, J'ai jeté de soupirs et répandu de larmes, Afin de l'assurer de ma fidélité De qui ses vains soupçons ont fait qu'elle a douté M'étant justifié fort content je la quitte, J'y suis venu après faire une autre visite Mais son père arrivant il m'a fallu cacher, En trouvant une Chambre ( Ah Dieux comme un rocher Je demeure immobile à ce discours funeste ) J'ai vu l'ombre d'un homme.
Lidamant
Ah grands Dieux je proteste Que voila de tout point, ce qui m'est survenu.
Léandre
Ah cher ami, pourquoi me suis-je retenu ? Et pourquoi le respect, et d'elle et de son père Ont ils en ce besoin fait calmer ma colère ? Mais quoi je me suis tu, j'ai fait la lâcheté, De me montrer discret en cette extrémité. Et l'ingrate m'a vu témoigner plus d'envie De garder son honneur que de sauver ma vie, Enfin sans dire mot je me suis retiré, Et me suis résolu triste, et désespéré De l'attendre à la rue, afin de le connaître.
Lidamant
Et bien quel homme était-ce ?
Léandre
Il s'en est fui le traître. Une fille l'avait sur l'heure mis dehors, Dieux c'est une douleur pire que mille morts De craindre, et ne savoir qui je crains,
Lidamant
C'est la même Il n'en faut point douter, c'est la dame que j'aime, Oui c'est elle en effet de qui je suis aimé, C'est moi qu'elle a tenu dans sa chambre enfermé ! Mais puisqu'il n'en sait rien, il faut que mon absence Termine tant de maux.
Léandre
Dieux quelle extravagance, Vous rêvez est-ce ainsi qu'il me faut consoler ?
Lidamant
La chose est résolue, oui je m'en veux aller, Ne vous étonnez point cher ami je vous prie, Ce surprenant discours cause ma rêverie. J'en ai bien du sujet en l'état où je suis.
Léandre
Que me conseillez vous ?
Lidamant
Oubliez.
Léandre
Je ne puis.
Scène 5
Fabrice, Léandre, Lidamant, Orasie
Fabrice
Une Dame est là-bas qui demande Léandre.
Léandre
C'est elle, je ne veux ni la voir ni l'entendre.
Lidamant
Ce n'est peut-être pas celle que vous pensez, Vous vous pourriez tromper.
Orasie entre.
Léandre
Je la connais assez Oui c'est elle, qui croit qu'aisément on m'abuse, Elle vient me donner quelque mauvaise excuse, Pour me faire passer pour une fausseté Ce que je sais fort bien être une vérité.
Lidamant
Quelle confusion à la mienne est pareille ? Est-ce une illusion ? Est-il vrai que je veille ? Si c'est elle qu'il aime, avec quelle raison, Me dit-il qu'il a vu cacher dans sa maison Certain homme inconnu puis que c'était moi même ? D'ailleurs si c'est ici la maîtresse qu'il aime, Qui peut être (grands Dieux, je perds ici les sens ) Cette autre qui se vient d'enfermer là-dedans ?
Orasie
Lidamant permettez que je parle à Léandre.
Léandre
Mais quoi ! Savez-vous bien s'il voudra vous entendre ?
Orasie
De grâce obligez moi, laissez nous seuls ici.
Lidamant
Madame je m'en vais. Je suis bien en souci, Je suis bien empêché de ce que je dois faire. Dieux où doit aboutir la fin de cette affaire ? Comment cet autre ici pourra-t-elle sortir ? Changeons, changeons d'avis je ne veux plus partir, Mon doute est éclairci, rien ne m'y peut contraindre, Et je n'ai plus ici désormais rien à craindre. Sa maîtresse est ici, l'autre donc ne l'est pas. Laissons les, descendons et j'attendrai là-bas.
Scène 6
Orasie, Léandre
Orasie
Puisque nous sommes seuls écoutez-moi Léandre.
Léandre
Pourquoi vous écouter ?
Orasie
Je vous veux faire entendre Le sujet qui m'amène.
Léandre
Il n'en est pas besoin, Non Madame je veux vous épargner ce soin. Si je vous veux ouïr, vous conterez merveilles. Oui, vous démentirez mes yeux et mes oreilles, Si c'est là le sujet qui vous amène ici, Vous pouvez bien vous taire, et me laisser aussi.
Orasie
Je vous veux faire voir à clair mon innocence, De grâce écoutez moi.
Léandre
Ce seul mot là m'offense. Il est vrai je l'ai vu, j'en atteste les Dieux, Ou bien les vérités sont fausses à mes yeux.
Orasie
Sans doute je serais de raison dépourvue, De vouloir en ce point démentir votre vue Oui je tenais un homme enfermé.
Léandre
C'est assez. Vous n'en dites que trop. Quoi ! vous le confessez ? Après un tel aveu prendrez vous bien l'audace De vous justifier.
Orasie
Écoutez moi de grâce.
Léandre
Il valait Orasie, il valait beaucoup mieux Me cacher votre honte, et démentir mes yeux. C'est bien être en effet de vous même ennemie, D'avouer franchement ainsi votre infamie, Ô la fidèle Dame, ô la constante foi.
Orasie
Mais jusques à la fin de grâce écoutez-moi, Je ne veux qu'un moment ; j'aurais grand tort Léandre De démentir vos yeux, je ne m'en puis défendre. Ils ne vous trompaient point, je ne saurais nier Qu'on a caché chez moi tantôt un Cavalier. Mais j'atteste les Dieux et sur tout hyménée, Que j'ai gardé la foi que je vous ai donnée, Que je n'ai peu commettre un parjure pareil, Que mon honneur est pur autant que le Soleil, Que c'est vous seulement que je chéris au monde, Si je mens d'un seul mot que le Ciel me confonde.
Léandre
Quel est cet homme là ?
Orasie
Je ne le connais point.
Léandre
Faut-il qu'à votre crime un mensonge soit joint ? Mais que faisait-il là ?
Orasie
Je ne vous le puis dire.
Léandre
Pourquoi ?
Orasie
Je n'en sais rien.
Léandre
Est-ce pas pour en rire ? Me voilà bien savant, je suis fort satisfait.
Orasie
La satisfaction la plus grande en effet Est de n'en rien savoir.
Léandre
Je rougis de sa honte. Le beau raisonnement, l'excuse à votre conte Est en ce que j'ignore, où je ne comprends rien, Et la faute consiste en ce que je sais bien. Quoi doncques voulez vous que le bien que j'ignore Vainque ce que je sais, et voulez vous encore, Que mon bien soit douteux, et mon mal assuré ? Je n'ai plus rien à craindre et tout considéré, La satisfaction est certes excellente. Croyez vous en effet que cela me contente, Je vois que vous m'aimez et me gardez la foi. Je n'en saurais douter,
Orasie
Léandre croyez moi Il y va trop du vôtre, et si vous êtes sage, Vous ne chercherez pas d'en savoir davantage.
Léandre
Vous m'avez dit tantôt de pareilles raisons, Qui ne font qu'augmenter encor plus mes soupçons. C'est le dernier ressort quand on ne sait que dire, Quelque mal que ce soit il ne peut être pire, Car ce que j'ai vu marque assez votre pêché. Pourquoi chez vous un homme à quel dessein caché. Si vous ne contentez en ce point mon envie Je ne vous veux ni voir ni parler de ma vie.
Florimonde avec sa coiffe et son masque passe au travers de la Chambre derrière eux et gagne la porte, descend et dit tout bas :
Orasie
Que ferai-je grands Dieux ? bien je vous le dirai. Non ferez, si je puis, je vous en garderai.
Léandre
Quelle femme est ce là ?
Il veut courir après, Orasie le retient.
Orasie
Quoi vous avez l'audace De faire l'ignorant.
Léandre
Permettez-moi de grâce, Madame au nom des Dieux que je suive ses pas Je veux savoir qui c'est.
Orasie
Non non, vous n'irez pas Vous brûlez de désir de courir après elle Pour lui faire une excuse âme ingrate infidèle, Je vous entends déjà, Madame j'ai quitté Pour courir après vous cette moindre beauté Dont les attraits communs me causent peu de peine.
Léandre
Tenez pour vérité, mais vérité certaine, Que je ne sais qui c'est j'en atteste les Dieux.
Orasie
Ne jurez point Léandre, et démentez mes yeux. Vous le savez très bien, C'est Iris je l'ai vue, Et croyez qu'en passant je l'ai bien reconnue.
Léandre
Madame croyez moi, non, ce n'est point Iris Veillais-je ou si je songe... ha que je suis surpris,
Orasie
Je ne m'étonne plus de ce qu'à ma venue Vous aviez tant de peine à soutenir ma vue, Vous possédiez chez vous des attraits plus puissants Pensez-vous m'abuser, et surprendre mes sens, Que veut dire cela, Léandre ? Quelle honte ? Le beau raisonnement, l'excuse à votre conte Est en ce que j'ignore, où je ne comprends rien, Et la faute consiste en ce que je sais bien. Quoi doncques voulez-vous que le bien que j'ignore Vainque ce que je sais et voulez vous encore, Que mon bien soit douteux, et mon mal assuré ?
Léandre
Je ne sais ce que c'est, je vous en ai juré Par là vous vous sauvez de votre perfidie ?
Orasie
Ce que je dis est vrai, suffit que je le die, Je suis plus véritable en ce point là que vous.
Léandre
C'est jusqu'au dernier point exciter mon courroux. Vous ne méritez pas seulement qu'on vous nomme N'ai-je pas tantôt vu dans votre chambre un homme ?
Orasie
Aurez-vous bien le front de me nier aussi Qu'une femme masquée était naguère ici ?
Léandre
Je ne la connais point.
Orasie
J'ai moins de connaissance De cet homme cent fois.
Léandre
Ah l'extrême impudence ? Vous le savez très bien, car vous l'alliez nommer.
Orasie
Adieu, perfide, adieu, n'osez pas présumer Que jamais je vous parle, ou que je vous regarde.
Léandre
Prenez garde Orasie.
Orasie
À quoi prendrai-je garde.
Léandre
Ah ! C'est trop mal traiter un homme comme moi, Dont la plainte est si juste.
Orasie
Âme ingrate, et sans foi, Est-ce à tort ? Direz vous que je me l'imagine ? Je vois qu'on me trahit, je vois qu'on m'assassine.
Léandre
Le Ciel lit dans mon coeur, et voit que j'ai raison.
Orasie
Je suis sans crime aucun, vous plains de trahison, Qui reconnaissez mal le feu qui me consomme.
Léandre
N'ai-je pas tantôt vu dans votre chambre un homme ?
Orasie
Ne viens-je pas de voir une femme en ce lieu ? Je vais à la campagne, Adieu perfide, Adieu, Ne vous attendez pas de me voir de ma vie.
Léandre
Après ce que j'ai vu j'en ai fort peu d'envie. Allez vous promener avecque ce rival, À qui ce fer ici bientôt sera fatal, À qui par mille endroits je ferai vomir l'âme.
Ils s'en vont l'un par un côté et l'autre par l'autre.
Orasie
Et moi j'arracherai les yeux à cette infâme.
Acte IV
Scène 1
Florimonde, Nérine
Florimonde
Tout s'est passé Nérine ainsi que je le dis.
Nérine
Ce procédé Madame est un peu trop hardi Dieux que vous m'étonnez, et que je suis surprise.
Florimonde
C'est à n'en point mentir une haute entreprise, Mais tout considéré j'ai fait ce que j'ai du, Car voyant aussi bien que tout était perdu, Et que mon frère allait apprendre d'Orasie, Ce que je crains le plus il m'a pris fantaisie, De rompre leurs discours et par cette action Je suis venue à bout de mon intention. Il faut aux maux pressants hasarder toute chose, Et pour dire en effet la principale cause, Qui m'a le plus poussée à ne redouter rien, Qui m'a plus enhardie est que je savais bien Qu'en tout cas Lidamant était pour me défendre Qui n'avait garde en bas de manquer à m'attendre. Mais mieux que je n'ai cru le tout m'a réussi, Je me trouve en ma Chambre exempte de souci, Ma présence sans doute aura fait qu'Orasie Aura mis à son tour un peu de jalousie, Lidamant n'a risqué rien pour l'amour de moi, J'ai fait taire Orasie ainsi que je le crois, Et mon frère de plus ne m'a point reconnue, J'ai coulé doucement à peine m'a-t-il vue.
Nérine
La chose a succédé mais n'y retournez plus.
Florimonde
Nérine tes conseils sont ici superflus, Le dessein m'enhardit et me donne l'envie D'en entreprendre un autre au péril de ma vie. Il faut trouver moyen si je puis aujourd'hui De revoir Lidamant et de parler à lui.
Nérine
Quelqu'un entre,
Florimonde
Voyez.
Nérine
C'est Monsieur votre frère.
Scène 2
Florimonde, Léandre
Florimonde
Je vois bien qu'il n'a pas la fortune prospère, Mon frère qu'avez-vous qui vous gêne si fort.
Léandre
Hélas ma chère soeur je voudrais être mort. J'aime une fille ingrate, en deux mots c'est vous dire La douleur que je sens, mais ce n'est pas le pire, J'ai vu qu'on me trahit enfin je suis jaloux, Et loge dans mon coeur un Dieu plein de courroux. Comme je lui contais ce matin mon martyre J'ai vu.
Florimonde
Qu'avez vous vu ?
Léandre
Dieux le pourrai-je dire ? Un homme qu'elle avait dans sa chambre enfermé.
Florimonde
Est-il possible ô Dieux.
Léandre
Lors de rage enflammé Je sors hors de sa Chambre et l'attends à la rue, Mais il ne paraît point, Orasie est venue, Me voir comme j'étais là-bas chez Lidamant. Comme nous discourions en son appartement Et comme elle tâchait avec toutes ses ruses De colorer son fait par de faibles excuses Pleurant pour m'apaiser et soupirant en vain, Une femme cachée au cabinet prochain Passe au travers de nous et descend.
Florimonde
Une femme ? Dieux que me dites vous ?
Léandre
Je crois que cette infâme Était là par un ordre exprès de Lidamant À qui j'en ai parlé mais fort modestement, Il a sur ce sujet eu peine à me répondre Il l'a nié mais moi de peur de le confondre, Je ne l'ai pas pressé fort longtemps là-dessus, Enfin quoi qu'il en soit, écoutez le surplus, Croyant que c'est Iris, la cruelle Orasie Est de nouveau rentrée en telle jalousie, Qu'elle fuit ma rencontre, et moi d'autre côté, Qui suis de cette ingrate indignement traité Je brûle de colère, et brûle aussi d'envie, De revoir cet objet de qui dépend ma vie. Mais avant que la voir ma soeur je voudrais bien, Éclaircir mon soupçon, et par votre moyen, Ne me refusez pas chère soeur je vous prie.
Florimonde
Mais que puis je pour vous.
Léandre
Par certaine industrie Qui vient de mon esprit vous me pourrez guérir.
Florimonde
J'y ferai mon effort quand j'en devrais mourir.
Léandre
Il faut qu'un de ces jours vous l'alliez voir chez elle, Et que vous lui disiez que pour une querelle, Qu'à tort je vous ai faite, et vous feindrez pourquoi, Vous ne désirez point demeurer avec moi, Que ma mauvaise humeur ne soit du tout changée. Et la conjurerez de vous tenir logée Pour quelque peu de jours dans son appartement, Ce qu'elle accordera sans doute librement. Là vous me servirez d'un espion fidèle, Vous saurez qui lui parle et qui hante chez elle, Vous saurez quel rival la porte à me trahir.
Florimonde
La chose est bien aisée, il vous faut obéir Quand bien dans ce projet je verrais mille obstacles Amour étant un Dieu peut faire des miracles, Vous connaîtrez par là mon zèle et mon devoir, Reposez vous sur moi je vous sers dès ce soir. Je vous dirai pourquoi l'ingrate vous dédaigne.
Léandre
Elle est allé vomir son fiel à la campagne, Et ne doit être ici de trois jours de retour.
Florimonde
Bien j'irai dans trois jours.
Il s'en va.
Léandre
Seconde nous Amour Fais tant par ton pouvoir que cette ingrate amante Reconnaisse sa faute et qu'elle s'en repente, Fais tant que de ses yeux son âme ait la douceur, Vous me donnez la vie adieu ma chère soeur.
Florimonde
Au delà de mes voeux je trouve Amour propice, Voyez comme il me presse à lui rendre un office Que cent fois plus que lui j'ai lieu de souhaiter. Nérine j'oi du bruit, j'entends quelqu'un monter Va regarde qui c'est.
Scène 3
Florimonde, Orasie, Julie
Florimonde
Est-ce vous ? Chère amie.
Orasie
Ah ! Vous m'avez comblé de honte et d'infamie, Votre frère a chez moi tantôt vu Lidamant Enfermé dans ma chambre.
Florimonde
Ah Madame et comment ?
Orasie
Il n'importe comment, il est tout en colère Sorti hors de chez moi, qui pour le satisfaire L'ai cherché jusqu'ici, les yeux baignez de pleurs Qui témoignaient assez l'excès de mes douleurs, Qui ne justifiaient que trop mon innocence, Mais quoi quelque raison que j'eusse en ma défense, Je n'ai pu faire entendre à ce coeur irrité Rien qui put l'éclaircir de ma fidélité, Je n'ai pourtant rien dit de tout ce qui vous touche, Ma discrète amitié m'avait fermé la bouche, Une femme enfermée en quelque lieu prochain, Sort, passe devant nous sans parler et soudain En gagnant le degré montre à sa contenance Qu'elle prend du martel de notre conférence, Je crois que c'est Iris, ou je me trompe fort, Car elle a ce me semble, et sa taille, et son port.
Florimonde
Il n'en faut point douter, voyez l'effronterie, Qu'a fait mon frère alors.
Orasie
Je ne vis de ma vie, Un homme plus surpris, il a fait l'étonné, Voulant courir après je l'en ai détourné ! Là-dessus j'ai vomi ce que j'avais dans l'âme, Et contre ce volage et contre cette infâme, Voyant qu'on outrageait jusque là mon amour Croyez que j'ai bien fait la cruelle à mon tour, Comme il m'avait nommée et perfide et parjure, Contre lui justement j'ai repoussé l'injure, Nous nous sommes quittés enfin fort mal contents Et pour le mieux piquer j'ai feint aller aux champs, Mais c'est pour avoir lieu d'user d'un stratagème, Où personne ne peut me servir que vous-même, Je brûle de désir maintenant de savoir Si c'est Iris qui vient à toute heure le voir. Car cette Iris sur tout trouble ma fantaisie, Et cause les effets de cette jalousie, Vous m'avez dit tantôt qu'en son appartement, Une porte répond au vôtre tellement Que par là, puisqu'enfin la chose est évidente Je pourrais découvrir quelle est cette impudente, Et guérir les soupçons de mon esprit jaloux. Si je pouvais passer deux ou trois nuits chez vous, Car pour autant de jours mon père est en campagne Ne me refusez pas chère et belle compagne, Je vous ai tantôt fait un service important, Qui vaut bien qu'aujourd'hui vous m'en fassiez autant Et que vous répondiez à cette courtoisie.
Florimonde
Vous m'offenseriez trop d'en douter Orasie, Un obstacle pourtant s'oppose à ce dessein, Mais j'y remédierai.
Orasie
Quel peut-il être ?
Florimonde
En vain Je voudrais vous celer le soupçon de mon frère, Étant fort mal fondé, n'étant qu'imaginaire, Il brûle comme vous de désir de savoir Quel est ce Cavalier qu'il croit qu'il vous vient voir, Et pour y parvenir, sachez qu'il se propose, Le même expédient toute la même chose Que vous me proposez, voulant pareillement Que je sois ces trois nuits dans votre appartement, Feignant que nous avons eu quelque pique ensemble, J'entends mon frère et moi, tellement qu'il me semble Qu'il serait à propos, si vous venez ici Que pour vous y servir, je m'y trouvasse aussi. Et n'allant pas chez vous il dirait.
Orasie
Au contraire. Pour plus commodément terminer cette affaire, Il faut que vous feigniez m'avoir dit dès ce soir Toute votre dispute et lui faire savoir, Et puis nous changerons de logis tout à l'heure, Cette voie en effet me semble la meilleure.
Florimonde
Comment donc ferons nous ?
Orasie
Demandez vous comment ? Pourquoi tant consulter ? Nérine promptement, Qu'on lui donne sa coiffe, et son masque, une affaire Se perd le plus souvent alors qu'on la diffère, Allons, nous n'en avons déjà que trop parlé ?
Florimonde
En quelque part que soit Lidamant trouve-le, Entends tu bien Nérine, et lui dis que s'il m'aime, Il me vienne trouver ce soir au logis même Où tantôt il m'a vue. Après reviens ici Pour servir Orasie, il est meilleur ainsi, Qu'en changeant de logis, nous changions de suivante. Viens donc suis moi Julie.
Orasie
Aux affaires pressantes Il faut agir ainsi.
Florimonde
Je le trouve très bon.
Orasie
Madame, soyez donc maîtresse en ma maison. Comme si vous étiez chez vous, je vous supplie.
Florimonde
Faites de même ici.
Orasie
Toi prends garde Julie De lui bien obéir.
Julie
Je n'y manquerai pas.
Florimonde
Dépêchons nous Julie.
Julie
Allons je suis vos pas.
Scène 4
Lidamant, Fabrice
Lidamant
Quel papier est ce là Fabrice ?
Fabrice
C'est un compte De l'argent que j'ai mis.
Lidamant
Que dis tu ?
Fabrice
Qui se monte À sept livres huit sols, en mémoire du temps Que je vous ai servi, qui sont près de cinq ans Moins quatre mois, six jours.
Lidamant
Qui t'oblige à ce faire ?
Fabrice
C'est pour vous demander s'il vous plaît mon salaire.
Lidamant
Encor pour quel sujet ?
Fabrice
Parce que je connais Que vous n'avez Monsieur plus affaire de moi, Vous ne voulez jamais que je vous accompagne, Si ce n'est quelque fois encor à la Campagne, Si quelqu'un vous vient voir, vous me faites sortir Et vous allez dehors sans m'en faire avertir. De cette façon là je ne saurais pas vivre, Pourquoi m'empêchez vous tous les jours de vous suivre ? Vous allez en des lieux où peut-être mon bras Dans les occasions ne vous manquerait pas. A ne vous point mentir, ce procédé me fâche Il faut qu'auprès de vous je passe pour un lâche, Ou pour quelque causeur. Je suis assez discret Et crois mériter bien qu'on me fie un secret.
Lidamant
N'impute ce silence et cette solitude Qu'à mon esprit chagrin tout plein d'inquiétude, Je t'aime, cher Fabrice, autant que je le dois, Si tu savais mon mal tu pleurerais pour moi.
Fabrice
Quittons donc ce pays puis qu'il vous importune, Ne sauriez vous ailleurs trouver votre fortune ? Arrachez vous, Monsieur, cette épine du sein.
Lidamant
Fabrice, je ne puis, j'ai changé de dessein Je suis trop enchanté des yeux de cette belle, Pour pouvoir seulement vivre un moment sans elle Puis voyant mon soupçon de tout point éclairci, Rien ne m'oblige plus à m'en aller d'ici, Il reste encor un point que je ne puis comprendre, Je pensais qu'elle fut maîtresse de Léandre Et je ne regardais que son seul intérêt. Je suis hors de ce doute, et je ne sais qui c'est.
Fabrice
Qui c'est ? Je le sais bien moi,
Lidamant
Toi ?
Fabrice
Moi je le jure.
Lidamant
Que ne le dis tu donc ?
Fabrice
C'est quelque créature Qui par inventions cherche de vous tromper, Croyez que les plus fins s'y laissent attraper.
Lidamant
Je suis trop glorieux de l'être de la sorte, Mais prends garde, j'entends quelqu'un à cette porte
Scène 5
Nérine, Fabrice, Lidamant
Nérine
Écoutez Lidamant, celle que vous savez.
Fabrice
Femme, d'où tombes-tu ?
Nérine
Que t'importe ?
Lidamant
Achevez.
Elle sort.
Nérine
Veut avoir cette nuit l'honneur de votre vue, Venez y sans manquer, vous savez bien la rue, Et le logis aussi, c'est dans le même lieu, Il n'est point de besoin de vous conduire. Adieu.
Fabrice
A-t-on jamais parlé d'un succès plus étrange ?
Lidamant
Courage, cette nuit, je m'en vais voir mon ange.
Fabrice
Cet ange est bien obscur, mais que n'est-ce en plein jour.
Lidamant
En attendant la nuit, je m'en vais faire un tour. Et toi ne manque pas en ce lieu de m'attendre, Et si je tarde trop, fais avertir Léandre Qu'il soupe en arrivant, qu'il ne m'attende point.
Fabrice
C'est me désespérer jusques au dernier point Vous laisser aller seul ? Je n'en ai nulle envie, Où vous avez couru danger de votre vie, Où vous craignez un père aussi bien qu'un rival, Où sans doute il vous peut arriver quelque mal, Vous n'irez point tout seul si vous me voulez croire.
Lidamant
Saurais-je être en péril lors que je suis en gloire ? Je ne puis là-dedans, être assurément ?
Scène 6
Léandre, Lidamant, Fabrice
Léandre
Où s'adressent vos pas ? Vous sortez Lidamant !
Lidamant
Léandre, je ne sais comme je vous puis taire Ni comme j'ose aussi vous conter ce mystère ? Un respect bien puissant me défend de parler, Mais mon bonheur m'oblige à ne vous rien celer Aurez vous bien le temps pour ce soir ?
Léandre
Oui la flamme Qui m'embrase le coeur, et me consomme l'âme, Et l'ingrate beauté qui me donne des lois Me donnent du loisir plus que je ne voudrais Je suis à vous ce soir, et toute la nuit même.
Lidamant
Sachez donc, cher ami, que la beauté que j'aime, M'a fait savoir ici que tout seul, et sans bruit, Je ne manquasse pas de la voir cette nuit. C'est celle dont tantôt si vous avez mémoire Je commençais chez vous à vous conter l'histoire, Qu'une fille arrivant en empêcha le cours, Si je ne vous ai point achevé ce discours C'est que je redoutais, vu même l'apparence, De commettre en ce point contre vous une offense. Mais éclairci qu'à tort j'avais eu ce soupçon, Que ce fait ne vous touche en aucune façon, Il faut absolument que je vous entretienne ; Il n'est pas encor nuit, attendant qu'elle vienne, Allons nous promener, je surprendrai vos sens Par le nombre infini des rares accidents Qui me sont survenus, que vous croirez à peine.
Léandre
Encor de quel côté ?
Lidamant
Tirons devers la Seine. Allons sur le Pont-neuf.
Léandre
En cette occasion Je pourrai divertir un peu ma passion.
Lidamant
Toi, va-t-en au logis.
Fabrice
Non, je n'en veux rien faire, Je les suivrai tous deux leur dusse-je déplaire; Mais de peur d'être vu, je les suivrai de loin, Je ne désire pas leur manquer au besoing253.
Scène 7
Lisis, Tomire
Lisis
Reposez-vous sur moi Monsieur, à l'heure même Nous serons au logis.
Tomire
Ma douleur est extrême. Je ne puis résister à la force du mal.
Lisis
Qu'au diable soit donné le maudit animal Qui vous a fait tomber, mettez vous à votre aise. Encor si nous pouvions rencontrer une chaise.
Tomire
Je le voudrais Lisis. Ah Dieux je n'en puis plus.
Lisis
Voyez cet escalier, reposez vous dessus Je vais voir si je puis en rencontrer quelqu'une.
Tomire
Je plains ma fille hélas sachant mon infortune J'ai peur que le regret ne la face mourir.
Lisis
Ayez soin seulement de bientôt vous guérir Vous serez mieux pensé chez vous qu'à la campagne.
Tomire
Je crois que le malheur de tout point m'accompagne, Il est tard, ils seront tous retirez chez moi.
Lisis
Il n'en faut point douter. Oui Monsieur je le crois, Il n'est pas encor nuit, mais Madame Orazie N'est pas de celles là dont la coquetterie Les porte jour et nuit à vouloir cajoler.
Tomire
Lisis en arrivant j'ai peur de l'éveiller.
Lisis
Songez à vous Monsieur, je reviens tout à l'heure, Quand vous l'éveilleriez craignez vous qu'elle meure.
Tomire
Ah la jambe.
Lisis
Attendez, je m'en vais de ce pas Au prochain Carrefour je ne tarderai pas.
Acte V
Scène 1
Léandre, Lidamant, Fabrice, Julie
Léandre
L'Histoire me surprend.
Lidamant
Dedans ces dépendances Je laisse à vous conter beaucoup de circonstances Qui la rendraient plus belle. À présent qu'il est nuit Et qu'elle m'attend seule, retirez vous sans bruit, Et me laissez aller.
Léandre
Moi que je vous délaisse ! Me soupçonneriez vous de si grande faiblesse, Vous étant vu chez elle en un si grand danger Y retourner sans moi ce n'est pas m'obliger, Non non, je suis vos pas, disposez de ma vie, Ne croyez pas pourtant que ce soit par envie, De savoir vos secrets, ni troubler votre amour, J'attendrai dans la rue et jusqu'au point du jour. Oui, je veux s'il le faut toute la nuit attendre.
Lidamant
Ce serait abuser de vous, mon cher Léandre.
Léandre
On n'abuse jamais d'un véritable ami Celui là ne l'est point qui ne l'est qu'à demi. Quoi qu'il puisse arriver durant cette entrevue, Sachez que vous aurez un ami dans la rue, Qui pour vous seconder a le coeur assez fort, Et qui vous défendra même jusqu'à la mort.
Lidamant
Puis-je douter de vous, et de votre courage, En voyant cette preuve ? Et ce grand témoignage Qu'il vous plaît me donner de votre affection ? J'accepte la faveur, mais à condition Que vous me traiterez avec même franchise.
Léandre
Ne perdez point de temps suivez votre entreprise
Il s'approche.
Fabrice
Je les vois, mais d'ici je ne les entends pas. Approchons de plus près, et marchons sur leurs pas.
Lidamant
J'ois du bruit.
Léandre
Qui va là ?
Fabrice
Nul ne va, je demeure.
Léandre
Passez votre chemin, vite mais tout à l'heure.
Fabrice
Et pourquoi ?
Lidamant
Passez outre.
Fabrice
Il n'est pas de besoin De passer plus avant, je ne vais pas plus loin.
Lidamant
Ami que cherchez vous ?
Fabrice
À vous rendre service.
Léandre
Passez, ou je...
Fabrice
Tout beau Monsieur, je suis Fabrice.
Lidamant
Que fais tu là ?
Fabrice
Je viens.
Léandre
Retourne t'en maraud Ou je te...
Lidamant
Laissez le ne parlez pas si haut, Ne faites point de bruit ici mon cher Léandre, Celle que je viens voir nous pourrait bien entendre, Son logis n'est pas loin.
Léandre
Est-ce proche d'ici ?
Lidamant
Nous sommes arrivez peu s'en faut le voici.
Léandre
Quoi ! C'est là son logis ?
Lidamant
Oui c'est le logis même, Que je cherche où se tient cette beauté que j'aime.
Léandre
A-t-elle un père ?
Lidamant
Oui.
Léandre
Quoi ! C'est cette maison, Où l'on vous a tenu près d'une heure en prison ?
Lidamant
C'est la même maison et la même personne.
Léandre
Où son père...
Lidamant
Arriva.
Léandre
Que ce discours m'étonne. Qui vous surprit chez elle, et qui vous obligea, À vous cacher ainsi.
Lidamant
Je vous l'ai dit déjà, C'est là que m'arriva cette belle aventure,
Léandre
Ami, songez y mieux. La nuit étant obscure, Vous nouveau dans Paris vous pourriez que je crois, Vous être un peu mépris ?
Lidamant
Vous moquez vous de moi ? Assurément c'est là.
Léandre
Cela ne peut pas être.
Lidamant
Voila, je le sais bien, sa porte et sa fenêtre, Ne passez pas plus outre, ami demeurez-là, Je m'en vais appeler.
Léandre
Que veut dire cela ? Cette maison sans doute est celle d'Orazie De quel étonnement est mon âme saisie ? Quoi ! Mon meilleur ami serait-il mon rival ?
Lidamant
Retirez vous, je vais lui faire le signal, Car je ne voudrais pas,
Léandre
Vous m'avez ce me semble, Conté lorsque tantôt nous discourions ensemble, Que celle maintenant qui vous attend ici Est la même qui m'a tant causé de souci, Troublant de ma maîtresse encor la fantaisie.
Lidamant
Oui c'est la même.
Léandre
Donc ce n'est pas Orazie, Car nous étions ensemble, il n'en faut point douter, Et que l'autre qui vint
Lidamant
Je ne puis écouter.
Léandre
Était.
Lidamant
Tout beau l'on ouvre.
Julie
Est-ce vous ?
Lidamant
On m'appelle.
Julie
Est-ce vous Lidamant ?
Lidamant
Oui c'est moi.
Léandre
L'infidèle. C'est Julie. Ah grands Dieux, je suis tout interdit.
Julie
Attendez je descends.
Lidamant
La servante m'a dit Qu'elle s'en va m'ouvrir.
Léandre
Oyez je vous supplie. Devant...
Lidamant
Je ne le puis.
Léandre
Ah perfide Julie, Si c'est.
Lidamant
Elle m'attend.
Léandre
La Dame.
Julie
Lidamant.
Lidamant
Me voilà.
Léandre
Qui tantôt.
Julie
Entrez donc promptement.
Lidamant
Nous nous verrons après.
Scène 2
Léandre, Fabrice
Comme Lidamant entre Léandre veut entrer après lui, et Julie lui ferme la porte au nez.
Léandre
Me traiter de la sorte ? Julie effrontément fermer sur moi la porte ? Peut on voir justes Dieux un amant plein de foi Plus troublé, plus confus, et plus trahi que moi ? Comment ? Je viens chercher au logis d'Orasie Celle qui lui causait tantôt sa jalousie ? Qui passant au travers de la Chambre où j'étais Nous a si fort surpris, pendant que je parlais À la même Orasie ? Ô l'étrange imposture, Cherchons la vérité, mais qui soit toute pure, Elle a menti l'ingrate, ici tout m'est suspect, Ne croyons que nos yeux, oublions tout respect. Rompons tout, brisons tout, renversons cette porte. Que fais-je justes Dieux ? La colère m'emporte Viens-je pas de donner parole à Lidamant ? Mais qu'importe l'honneur, qu'importe le serment Quand on brûle d'amour, qu'on meurt de jalousie, Non non, je veux tout perdre en perdant Orasie, La perdre ? Justes Dieux le pourrai-je souffrir, Rompons.
Fabrice
Que faites vous Monsieur ?
Léandre
Je veux mourir. M'en peut-on empêcher ? qu'est-ce qui me retarde ?
On entend frapper de grands coups à la porte de devant.
Fabrice
Mourir ? Que dites vous ? Donnez vous en bien garde.
Léandre
Mais quel bruit est-ce là ?
Fabrice
C'est quelque autre jaloux Qui frappe à quelque porte, aussi bien comme vous.
Scène 3
Tomire, Julie, Léandre, Fabrice, Lidamant, Florimonde
Tomire
Ouvrez Julie, ouvrez.
Julie
Grands Dieux je désespère, C'est Monsieur.
On entend des bruits d'épée derrière le théâtre.
Léandre
Je me trompe, ou c'est la voix du père.
Fabrice
Quel bruit.
Lidamant sort avec Florimonde entre ses bras dans l'obscurité.
Tomire
Penses tu donc éviter mon courroux. Ne vous étonnez point, Madame, assurez vous.
Tomire
Dieux cruels qui souffrez ce méchant qui m'affronte Comment me laissez-vous survivre à cette honte.
Lidamant
Puisque je suis dehors, je vous défendrai bien.
Florimonde
Menez moi droit chez vous, et je ne crains plus rien.
Lidamant
Cherchons un mien ami qui m'attend à la rue.
Florimonde
Est-ce Léandre ?
Lidamant
Oui.
Florimonde
Grands Dieux je suis perdue.
Lidamant
De quoi vous troublez vous ?
Florimonde
Lidamant écoutez, Léandre est...
Lidamant
C'est en vain que vous le redoutez, Léandre est mon ami, ne craignez rien Madame, Il n'est plus temps ici de vous cacher.
Florimonde
Je pâme, Je suis morte autant vaut.
Lidamant
Léandre.
Léandre
Me voici.
Lidamant
Ah grands Dieux quel malheur vient d'arriver ici.
Léandre
Ne le puis-je savoir ?
Lidamant
Admirez mon adresse, Comme je discourais avecque ma maîtresse, Son père est arrivé, qui frappe, et nous surprend, Personne ne répond, et sur l'heure on entend, Que cédant à l'excès du courroux qui l'emporte Aidé de son valet, il rompt du pied la porte. Et l'épée à la main, le bonhomme est venu, M'attaquer furieux. De peur d'être connu, N'ayant autre moyen, j'ai tué la chandelle, Et dans l'obscurité, j'ai sauvé cette belle. De peur qu'on n'ait dessein de courir après nous Je fais le guet ici, conduisez là chez vous.
Léandre
Fabrice le peut faire avec plus d'assurance Et nous demeurerons ici pour sa défense.
Lidamant s'en va.
Lidamant
Seule avec un valet et dans ce lieu suspect ! Non ce serait par trop lui manquer de respect. Moi de peur d'accident je garderai la rue.
Scène 4
Léandre, Florimonde
Léandre
À la fin Orasie.
Florimonde
Ah Dieux je suis perdue.
Léandre
À la fin je vous tiens, vous n'échapperez pas.
Florimonde
Que dois-je devenir ?
Léandre
Est-il homme ici bas, Qui m'égale en malheur ? Ne craignez rien cruelle, Encor que vous soyez inconstante, infidèle, Et que vous m'outragez jusqu'au dernier point, Je vous garantirai, non non, ne craignez point.
Florimonde
Que sera-ce de moi ?
Léandre
Grands Dieux est-il possible, Que vous me réservez un tourment si sensible ?
Scène 5
Tomire, Lidamant, Fabrice, Lisis
Tomire, et Lisis l'épée à la main.
Tomire
Si les forces du corps, me manquent, j'ai du coeur, Et plus qu'il ne m'en faut pour venger mon honneur.
Lidamant
Nul ne passe, arrêtez.
Tomire
Attends moi de pied ferme, Infâme, car ta vie est à son dernier terme, Il faut que je te tue.
Fabrice
Ah je tremble de peur.
Lidamant
Rejoignons notre ami qui doit être en lieu sûr.
Fabrice
Où diable suis-je allé ? J'étais bien las de vivre ?
Tomire
Où vas-tu traître ? Ah Dieux, je ne le saurais suivre, Lisis mon mal me presse et ne puis avancer.
Lisis
Voici quelqu'un des siens.
Fabrice
Eusse je peu penser Que mon maître jamais m'eut délaissé ?
Tomire
Qu'il meure, Le traître, le pendard, que ce soit tout à l'heure.
Fabrice
Monsieur, au nom des Dieux ayez pitié de moi.
Tomire
Ton nom ?
Fabrice
Le curieux impertinent, je crois Si la peur ne me trompe.
Tomire
Infâme rend l'épée.
Fabrice
Elle ne fut jamais aux combats occupée, C'est trop peu de l'épée. Ah prenez mon chapeau, Mon poignard, mon pourpoint, mes chausses, mon manteau, Et s'il en est besoin, jusques à ma chemise.
Tomire
Es-tu pas le valet ?
Fabrice
Je parle sans feintise.
Tomire
Du traître qui ravit, l'honneur de ma maison,
Fabrice
Oui Monsieur je le suis, et vous avez raison.
Tomire
Son nom !
Fabrice
C'est Lidamant qui loge chez Léandre.
Tomire
Je ne te tuerai pas, mais je te ferai pendre.
Fabrice
Il faut en quelque lieu qu'il soit l'aller chercher.
Tomire
Mais Lisis soutiens moi, je ne saurais marcher Je périrai plutôt que l'affront m'en demeure.
Scène 6
Léandre, Orasie, Florimonde, Nérine, Un Valet, Lidamant
Léandre vient chez lui avec Florimonde qu'il tient par la main, pensant tenir Orasie, ouvre avec la clef la porte, et Orasie et Nérine, écoutent dans la Chambre de Florimonde, en obscurité.
Un valet derrière le théâtre.
Léandre
De la chandelle hola. Bien Monsieur tout à l'heure.
Orasie
Écoutons ce que c'est, j'entends du bruit ici.
Léandre
Me voila belle ingrate à la fin éclairci ? Pourriez vous soutenir.
Orasie
C'est avec une femme Qu'il parle, écoutons-le ?
Léandre
N'être pas une infâme ? Ingrate, déloyale, inconstante, et sans foi ? Que me répondrez vous ?
Florimonde
Justes Dieux sauvez moi.
Léandre
Est-ce pour ce sujet que vous êtes venue Tantôt à mon logis ?
Orasie
C'est celle que j'ai vue Chez lui, c'est elle même.
Léandre
Ai-je autre chose à voir ? Vous voila maintenant ingrate en mon pouvoir. Voyons si vous pourrez rencontrer quelque ruse Quelle fourbe à présent vous servira d'excuse ? Aurez vous bien le front d'oser me maintenir Que je me suis trompé ? Pourrez vous soutenir Que cette vérité soit fausse comme l'autre ? Parlez donc répondez car il y va du vôtre. Mais que pourrez vous dire ? Ha misérable jour, Qui premier alluma le feu de mon Amour.
Elle entre en l'obscurité par la porte qui répond dans la chambre de Léandre.
Orasie
Nérine écoute un peu de quelle hardiesse Il soutient son amour, et comme il le confesse.
Nérine
Que faites vous Madame ?
Orasie
Ah Nérine je veux Entrer dans cette chambre afin d'approcher d'eux Pour ouïr de plus près ma sentence dernière.
Léandre
Veut-on pas promptement apporter la lumière ?
derrière le théâtre
Un Valet
Je la cherche Monsieur, je m'en vais de ce pas.
Florimonde
S'il l'apporte grands Dieux, que ne dira-t-il pas ? Voyons si je pourrais de ses mains me défaire.
Léandre pensant reprendre Florimonde prend Orasie par le bras, qui se trouve au près de lui dans la même Chambre.
Léandre
Répondez, n'ayant rien à dire, il se faut taire. Florimonde s'échappe de ses mains et dit bas. Courage tout va bien, je suis hors de ses mains.
Léandre
Vous pensez échapper mais vos efforts sont vains.
Florimonde
Ah Dieux, si je pouvais trouver la porte ouverte.
Léandre
Mais que gagneriez vous ? La fourbe est découverte, Non non, ne craignez rien, je serai trop vengé Quand je vous convaincrai de m'avoir outragé, La chandelle venant vous n'aurez plus d'excuse, Je veux que vous soyez entièrement confuse, Et que vous n'ayez rien du tout à repartir. Et même vous ôter le pouvoir de mentir.
Orasie
Je ne veux dire mot, il m'a prise pour elle, Quand on apportera tantôt de la chandelle, Et qu'il me connaîtra, Dieux qu'il sera surpris, Voyant qu'il parle à moi.
Florimonde
J'ai repris mes esprits, Quel heur pour moi d'avoir trouvé la porte ouverte. Sans cela j'étais morte, et courais à ma perte. Elle entre dans sa Chambre et ferme la porte. Me voici maintenant en lieu de sûreté.
Léandre
Serai-je encor longtemps en cette obscurité ? De la chandelle hola.
Un Valet
Monsieur, je vous l'apporte.
Le valet sort et Léandre va fermer la porte.
Léandre
Sors promptement d'ici. Je vais fermer la porte.
Orasie
Dieux qu'il sera surpris à l'heure qu'il verra Que c'est à moi qu'il parle, et qu'il me connaîtra.
Léandre
Et bien perfide, et bien déloyale Orazie ! Est-ce une illusion que cette jalousie ? Vous êtes innocente, et vous avez raison. Non, vous n'avez commis aucune trahison ? Vous n'avez point trompé Léandre qui vous aime, Mais peut-être ai-je tort, et ce n'est pas vous même Non, non, c'était un autre à qui je m'adressais, Je me suis abusé Madame cette fois Je me trompe sans doute et vous prends pour un autre.
Orasie
Dieux ! C'est un procédé merveilleux que le vôtre. Quoi ! Ne vous troubler point en cette occasion ? Me voir d'un sens rassis, et sans confusion ? Parler avec ce front, avec cette impudence ?
Léandre
Oui je me prends à tort à la même innocence ? Vous devez me blâmer. Car j'y procède mal De vous livrer moi-même aux mains de mon rival.
Orasie
Je devais en effet me plaindre la première Léandre, cette ruse est un peu trop grossière, Vous voyant convaincu, dites moi de quel front Osez vous maintenant palier cet affront ? Vous voir entre mes bras lorsque vous pensiez être Entre les bras d'un autre, et me faire paraître Que c'est illusion, et que c'est en effet Moi que vous surprenez à présent sur le fait ? Et ce qui fonde mieux cette surprise extrême Feindre parler à moi comme étant elle-même.
Léandre
Voyez avec quel front cette infidèle ment. Ah je perds de tout point ici le jugement, J'étais avec un autre impudente effrontée ?
Orasie
À quoi bon ce discours ? La mine est éventée, Mon oreille et mes yeux m'ont dit la vérité.
Léandre
Voyez la trahison, voyez la lâcheté, Mais cette femme encor qu'est elle devenue ? Comment a-t-elle peu disparaître à ma vue.
Orasie
Pourquoi demandez vous ce que vous savez bien ?
Léandre
Cette fourbe est grossière, et ne vous sert de rien. Parlons avec raison, dites moi je vous prie, Avez vous bien encor assez d'effronterie, De vouloir devant moi nier impudemment, Que comme vous étiez avecque Lidamant, Votre père arrivant, vous a traité de sorte Qu'à tous deux il a fait soudain gagner la porte ? Que Lidamant n'a pas lui même eu le souci De vous mettre en mes mains pour vous conduire ici ? Dites que j'ai menti, que j'ai peu me méprendre Qu'il est faux que je sois,
Orasie
Vous me raillez Léandre ! Quels contes fabuleux ici me faites vous ? À moi qui dès ce soir n'a point été chez nous ? Dire que vous m'avez en ces lieux amenée, Moi qui chez votre soeur ai passé la journée, Exprès pour m'éclaircir, et voir ce que je vois.
Léandre
Nous le saurons bientôt, Florimonde ouvrez moi.
Florimonde
Il faut dissimuler,
Léandre
Est-il vrai qu'Orasie Était avecque vous ?
Florimonde
Dieux quelle frénésie, Orasie avec moi ! Mais pour quelle raison ? Je devais dans deux jours aller à sa maison, Comme vous m'avez dit tantôt pour cette affaire Dont vous m'avez parlé, mais elle pour quoi faire, Venir en mon logis.
Orasie
Quoi pouvez vous nier Que je sois arrivée ici pour vous prier De demeurer céans ? Et que vous ?...
Florimonde
Ces paroles Mon frère, ne sont rien que des contes frivoles. Tout ce qu'elle vous dit est faux assurément.
Léandre
Et bien que dites vous, voyez vous pas comment On vous manque à présent, ici de garantie ? Voyons si vous avez aucune repartie, Ma soeur ne songe à vous en aucune façon, Et d'elle vous voulez me donner du soupçon, Et par un procédé qui n'est pas légitime, Vous la faites tremper même dans votre crime, Mais je la connaît bien je sais bien quelle elle est.
Florimonde
Pardonnez chère ami, ici mon intérêt, Doit marcher le premier.
Orasie
Je commence à comprendre L'affaire comme elle est. Écoutez moi Léandre. Madame assurez vous, que je n'oublierai rien, Gardez votre intérêt je garderai le mien. Puisque la vérité se dépeint toute nue, Il faut qu'en cet état elle vous soit connue, Je veux déclarer tout, et parler franchement.
Nérine
Quelqu'un frappe à la porte.
Lidamant
Ouvrez.
Léandre
C'est Lidamant Nous saurons maintenant le noeud de cette affaire
Elle entre dans sa chambre.
Florimonde
Tout est perdu l'on va découvrir le mystère, Qui pourrait l'avertir du danger où je suis. Rentrons, Dieux je retombe en un gouffre d'ennuis.
Scène 7
Lidamant, Léandre, Orasie, Florimonde
Lidamant
De crainte que quelqu'un vous suivît dans la rue, J'ai demeuré derrière, et bien qu'est devenue La beauté que je viens de mettre entre vos mains.
Léandre
Lidamant la voila, mais vos projets sont vains, Si vous la prétendez. Car je perdrai la vie, Avant que de souffrir qu'elle me soit ravie, Elle est entre mes mains et j'en suis possesseur.
Lidamant
Ce procédé Léandre est-il d'homme d'honneur ? Voyez à quel ami justes Dieux, je me fie ? M'user d'une si lâche, et noire perfidie ? Si vous ne me rendez, mais je dis au plutôt, La Dame que je viens de vous mettre en dépôt, Nous romprons je vous jure, et nous aurons querelle.
Léandre
Est-ce cette beauté ?
Lidamant
Non non, ce n'est point elle, Gardez bien celle-là, je ne la connais point.
Léandre
Mes sens sont à ce coup interdis de tout point, Je suis tout hors de moi.
Comme Florimonde écoute à la porte de sa chambre ce qu'on dit, Orazie la surprend et l'emmène.
Lidamant
Comme avez vous l'audace, De vouloir supposer cette dame en sa place ? Dites qui vous oblige à me traiter ainsi ? Si c'est que vous ayez d'autre dessein ici, Parlez moi clairement Léandre je vous prie, Ce procédé vers moi passe la raillerie.
Orasie
Je m'en vais à tous deux remettre les esprits, Est-ce pas là l'objet dont vous êtes épris ? Lidamant répondez.
Lidamant
Vous moquez vous Léandre ? Qui vous peut obliger à me vouloir surprendre ? Pourquoi supposez vous la dame que voici, Si celle que je cherche et que j'aime est ici ? Car en effet voila la beauté que j'adore.
Orasie
Et bien Léandre, et bien, me direz vous encore, Qu'elle ne songe à rien, qu'elle ne sait que c'est, Je fais ici premier marcher mon intérêt.
Léandre
Veillai-je ! Ou si je dors ? Infâme cette épée Au défaut d'un poignard dedans ton sang trempée, Me vengera bientôt, d'une perfide soeur, Il faut ôter la vie, à qui m'ôte l'honneur.
Florimonde
Sauvez moi Lidamant.
Lidamant
Dieux ? Que viens-je d'entendre ? Comment donc ? Cette dame est votre soeur Léandre ?
Léandre
Oui qui me doit payer un si sanglant affront,
Lidamant
Modérez vous un peu ne soyez pas si prompt Je la sers, et je dois m'armer pour sa défense.
Léandre
Son sang, ou je mourrai, lavera cette offense Sachant bien qui je suis, vous imaginez vous, Qu'aucun la serve à moins que d'être son époux ?
Lidamant
Me l'accorderez vous si je vous la demande, En cette qualité ?
Léandre
Quelle faveur plus grande Pourrais-je recevoir au monde, justes Dieux ? Ma soeur serait heureuse, et moi trop glorieux.
Lidamant
Donnez moi votre main puisqu'il plaît à Léandre.
Florimonde
Mon frère y consentant je ne m'en puis défendre.
Scène 8
Tomire, Lidamant, Léandre, Orasie, Nérine
Tomire
Pardonnez si de nuit j'entre ainsi librement, Je suis trop offensé, montrez moi Lidamant.
Lidamant
C'est moi, que voulez vous ?
Tomire
Je veux avoir ta vie Traître.
Léandre
Modérez vous, calmez cette furie Vous l'attaquez à tort, vous n'avez pas raison.
Tomire
Quoi ! Je me plains à tort de cette trahison ! On m'a ravi l'honneur, et je me pourrai taire ?
Léandre
Si c'est pour votre fille, il vous faut satisfaire. Ce n'est point Lidamant, il épouse ma soeur.
Tomire
Qui de ma fille est donc l'infâme ravisseur ?
Léandre
Il faut dessus ce point que je vous satisfasse. Mais si je puis de vous obtenir cette grâce Qu'un glorieux Hymen nous unisse tous deux, Vous me mettez, Monsieur au comble de mes voeux.
Tomire
C'est vous qui comblez d'heur toute notre famille. Donnez lui votre main, approchez vous ma fille.
Orasie
Enfin je suis à vous.
Nérine
Ô déplaisirs charmants, Ô désordre agréable, ô bien heureux amants.
Léandre
Ne tardons pas Messieurs en ce lieu davantage, Songeons à terminer ce double mariage.