Comédie · 1657 · 5 actes

Les illustres ennemis

de Thomas Corneille

Représentation
≈ 2 h 07
Distribution
4 femmes, 7 hommes
Répliques
604
Écriture
En vers
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
DON LOPE de Guzman H 149 ≈ 33 min 11
Don Alvar H 143 ≈ 25 min 9
Jacinte F 89 ≈ 22 min 7
Cassandre F 67 ≈ 17 min 8
Don Sanche H 64 ≈ 13 min 5
Alonse de Roxas H 29 ≈ 9 min 3
Enrique H 12 ≈ 4 min 2
Blanche F 22 ≈ 2 min 6
Don Ramire H 9 ≈ 2 min 1
Flore F 12 ≈ 1 min 4
Don Louis H 3 ≈ 1 min 1
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle IIIIIIIVV
DON LOPE de Guzman absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Don Alvar absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Jacinte absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Cassandre absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Don Sanche absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Alonse de Roxas absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Enrique absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Blanche absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Acte I

Scène 1

Alonse de Roxas, Enrique

Alonse de Roxas

Quoi, sans aucun respect, pour un léger outrage Accabler d'infamie un homme de son âge, Et démentant par là le sang dont vous sortez, L'avoir fait maltraiter par des gens apostez ! Quel fruit espérez-vous de cette violence ?

Enrique

Quoi ! J'aurais plus longtemps souffert son insolence, Et qu'au sang des Guzmans on osât reprocher Qu'un murmure honteux n'aurait pu les toucher ! Il publie en tous lieux, ce Vieillard téméraire, Que l'artifice seul nous acquiert un beau-frère, Que l'hymen de Fernand est un hymen contraint, Qu'il n'épouse ma soeur que parce qu'il nous craint, Et qu'avec tant de bien il est hors d'apparence Qu'un tel choix eût enfin borné son espérance. Le Ciel ne souffre point de noeuds mal assortis, Et s'il pouvait prétendre aux plus riches partis, Au moins de notre sang la gloire est peu commune, Et vaut bien aujourd'hui la plus haute fortune.

Alonse de Roxas

Si la chose est ainsi, j'avouerai qu'il eut tort, Mais on vous aura fait peut-être un faux rapport, Et de vos sens fougueux croire le fier tumulte...

Enrique

Dans ces occasions le lâche seul consulte, Reculer sa vengeance, est trahir son honneur, Et le plus prompt remède est toujours le meilleur.

Alonse de Roxas

Mais souvent à leur gré les violents courages, Pour se croire un peu trop, se forment des outrages, En vain la raison parle, ils ne l'écoutent plus, Et vengent des affronts qu'ils n'ont jamais reçus. Enfin d'un vain discours dont votre honneur s'offense, Au moins Don Lope eut dû partager la vengeance, Mais au déçu d'un frère...

Enrique

Ah ! Ne me blâmez point, Je sais que son honneur à mon honneur est joint, Mais quel que soit l'affront qu'en reçoit sa famille, Pour se venger du père, il aime trop la fille, Et quand de cet amour j'aurais lieu de douter, Quoi qu'il me plaise faire, ai-je à l'en consulter ?

Alonse de Roxas

Vous emporter ainsi dans ce qui l'intéresse, C'est avec trop d'empire user du droit d'aînesse, Jacinte est fille unique, et l'éclat de ses biens Pour arrêter un coeur a de puissants liens, Deviez-vous ruiner sa plus douce espérance ?

Enrique

Elle est basse, elle est vaine, et c'est dont je m'offense.

Alonse de Roxas

Si le nom de Guzman marque un illustre sang, Don Sanche est estimé, Don Sanche a quelque rang, Et sans se faire tort, sans trahir sa famille, Don Lope aux yeux de tous peut épouser sa fille.

Enrique

Quoi, les Lares déjà, les Mendoces confus, De ce Vieillard avare ont souffert des refus, Et Don Lope cédant à l'ardeur qui le dompte, Osera s'exposer à cette même honte ? Non, j'imagine encor un moyen plus certain D'empêcher un amour aussi lâche que vain. Un de ceux dont l'audace a servi ma colère S'ira dire à Don Sanche employé par mon frère, Afin que par lui seul se croyant affronté, Il détruise un espoir trop longtemps écouté.

Alonse de Roxas

Mais il aime sa fille ?

Enrique

Oui, je sais qu'il l'adore, Mais je l'ai déjà dit, et vous le dis encore, À quoi que cet amour pût enfin l'obliger Ce sera le servir que de l'en dégager. Un refus en serait l'indigne récompense.

Alonse de Roxas

Pesez mieux un dessein d'une telle importance, Car comment s'assurer sur ces lâches esprits Qui mettent et leur vie et leur honneur à prix ? Leur commerce honteux, quoi que vous veuillez croire, Déjà d'un noir reproche a souillé votre gloire, Et vos emportements qu'on leur oit approuver, Me font craindre pour vous ce qui peut arriver.

Enrique

Et moi, quoi qu'on murmure et quoi qu'il en puisse être, Seul de mes actions je veux être le maître, Mais puisque leur appui vous semble hasardeux, Faites ici pour moi ce que j'obtiendrais d'eux. Don Sanche vous estime, il vous croit, et j'espère...

Alonse de Roxas

Que me proposez-vous ? Moi, trahir votre frère ?

Enrique

Ce murmure insolent au mépris des Guzmans De ce Vieillard pour lui fait voir les sentiments, Et quoi que son amour ait pu lui faire croire, Le rendre sans espoir, c'est assurer sa gloire. Enfin vous le pouvez, c'est par vous que j'attends L'infaillible succès de ce que je prétends, Et si votre amitié s'obstine à s'en défendre, D'autres que vous peut-être oseront l'entreprendre.

Alonse de Roxas

Non, j'ai pu balancer, mais puisque je connais Qu'à Don Lope par là je signale ma foi, Pour abuser Don Sanche employer l'artifice, N'est pas, à mon avis, une grande injustice. C'est ici qu'il demeure, et je vais de ce pas Lui tendre un piège adroit qu'il n'évitera pas, Adieu, laissez-moi seul, je vois sa porte ouverte.

Enrique

Allez, ne perdons point l'occasion offerte, Rendez suspect mon frère, et s'il en est besoin Faites-moi de l'outrage et complice et témoin.

Alonse de Roxas

Oui, lâche et faux ami, j'accuserai ton frère, Mais plus pour le servir, que pour te satisfaire, Et tu verras bientôt par quel heureux détour Sur tes propres conseils j'appuierai son amour. Feignant de t'applaudir, j'empêcherai peut-être... Mais je vois Blanche.

Scène 2

Alonse de Roxas, Blanche

Alonse de Roxas

Et bien, Blanche, que fait ton maître ?

Blanche

Vous l'eussiez rencontré quelques moments plutôt, Tout à l'heure...

Alonse de Roxas

Il suffit, je le verrai tantôt.

Scène 3

Jacinte, Blanche

Jacinte

Qui parlait avec vous, Blanche ?

Blanche

Pour quelque affaire Alonse de Roxas demandait votre père.

Jacinte

Je ne m'étonne point qu'en cette occasion Ses amis prennent part à sa confusion, Alonse, dont chacun estime le courage, Venait s'offrir sans doute à venger son outrage, Et contre un ennemi dont le coeur est si bas...

Blanche

Madame, vous pleurez ?

Jacinte

Qui ne pleurerait pas ? Souffre à mon déplaisir dans d'inutiles larmes La funeste douceur de chercher quelques charmes, Et qu'au défaut du sang qu'exigent nos malheurs, À mes tristes ennuis mes yeux donnent des pleurs. Mais si je pleure, hélas ! C'est le désavantage Que reçoit en naissant notre sexe en partage. Il semble qu'en effet la nature en courroux, Mère par tout ailleurs, est marâtre pour nous, Les plus riches présents que nous obtenions d'elle, Sont de faibles appuis sur qui l'honneur chancelle, On flatte nos beautés, nous croyons ce qu'on dit, Et notre front alors n'est pas seul qui rougit, Nous en voyons la preuve, et tous les jours infâme Un père par sa fille, un mari par sa femme. Défaut honteux pour nous, pour eux injurieux ! L'honneur de tous les biens est le plus précieux, Et par un vieil abus difficile à comprendre, Nous le pouvons ôter, et ne saurions le rendre.

Blanche

Tout le monde vous plaint, et blâme hautement D'un ennemi caché le vil ressentiment, On en parle par tout ; mais je vois qu'on ignore, Par ces gens apostez, quel bras vous déshonore, On en cherche l'auteur, sans le pouvoir trouver.

Jacinte

Et c'est moi-même à quoi je ne fais que rêver ; Mais quoi que sur ce point mon esprit se figure, Il dément aussitôt sa propre conjecture ; Non qu'il ne soit trop vrai que mon père en ces lieux, S'il n'a des ennemis, a beaucoup d'envieux. Ce grand amas de biens qui regarde sa fille Dont un oncle en mourant enrichit sa famille... Hélas ! Ce souvenir réveille mes douleurs, Au sort de Don Alvar donnons ici des pleurs. Aux Indes vers cet oncle allant faire voyage, Ce frère infortuné périt par un naufrage, Et ces riches trésors à lui seul destinez Soudain à mon espoir furent abandonnez. Incommodes faveurs d'une fortune ingrate Qui m'est le plus contraire alors qu'elle me flatte, Et m'élevant trop haut s'oppose au plus beau feu Dont la vertu jamais autorisa l'aveu ! Tu sais, Blanche, tu sais si Don Lope en fut digne.

Blanche

Ainsi que son amour son respect est insigne, Et certes vous devez d'autant plus l'estimer, Qu'avant tant de fortune il daigna vous aimer, Que votre vertu seule est ce qui sut lui plaire.

Jacinte

Hélas, cette raison l'est-elle pour un père Qui de ces nouveaux biens goûtant l'indigne appas, Ne voit presque pour moi que des partis trop bas ? Ainsi d'un noble sang quel que soit l'avantage, Lui proposant Don Lope on lui ferait outrage. D'un amour si secret ne t'étonne donc plus, Il tâche à s'épargner la honte d'un refus, Et son feu que soutient un rayon d'espérance, Attendant tout du temps se contraint au silence, Mais cessons d'y penser ; aussi bien aujourd'hui Mon coeur, ce triste coeur n'est plus digne de lui, Pour m'aimer dans la honte il aime trop la gloire, Et l'affront... Mais que vois-je ! Ô Dieux ! Le puis-je croire ?

Scène 4

Jacinte, DON LOPE de Guzman, Blanche

Jacinte

Quoi Don Lope, est-ce vous dont l'abord indiscret, D'un amour si caché vient rompre le secret ? Entrer ainsi chez moi sans crainte de mon père ! Sont-ce là ces serments d'aimer et de se taire ? Sont-ce là ces respects ? Est-ce là cette foi ? Enfin Don Lope, enfin est-ce vous que je vois ?

DON LOPE de Guzman

Oui, Madame, et chez vous si j'ose ainsi paraître, Ne me soupçonnez point d'être parjure ou traître. Toujours ce grand mérite est l'objet de mes feux, Toujours mêmes respects accompagnent mes voeux, Et s'il m'était permis lors que j'ai tout à craindre...

Jacinte

Parlez, parlez, Don Lope, et sans plus vous contraindre, Aussi bien ces respects sont pour moi superflus, Et qui n'a plus d'honneur ne les mérite plus.

DON LOPE de Guzman

Je vous entends, Madame, et le sort qui m'accable Cherche dans vos malheurs à me rendre coupable, Un vif ressentiment vous fait déjà penser, Que qui sait votre honte aurait dû l'effacer, Et ce n'est pas pour plaire à votre âme affligée Que m'offrir à vos yeux sans vous avoir vengée. Mais sur un bruit confus qui m'apprend vos ennuis, Jugez ce que j'ai pu, jugez ce que je puis, Car enfin si ce bruit, si ce confus murmure M'eut appris l'ennemi comme il a fait l'injure, Son trépas ou le mien vous eut déjà fait voir Que Don Lope vous aime et qu'il sait son devoir. Mais ne pouvant d'ailleurs en tirer de lumière, C'est, Madame, de vous que j'attends grâce entière, Et qu'acceptant mon bras pour finir vos malheurs, Vous m'apprendrez quel sang doit essuyer vos pleurs.

Jacinte

Et ne voyez-vous pas qu'en une telle offense Vous feriez peu pour nous d'en prendre la vengeance, Et qu'oser s'y servir d'un secours étranger, C'est en punir l'auteur et non pas se venger. Ce sang de l'offenseur qu'un tel affront demande Il faut que l'offensé lui-même le répande, Que le sien tout émeu d'un spectacle si doux En le voyant couler bouillonne de courroux, Et qu'un tel mouvement dans sa source agitée, Purge l'indignité qu'il avait contractée.

DON LOPE de Guzman

Mais quand l'âge s'oppose...

Jacinte

Ah, cessez d'y songer, Pour venger une injure il faut la partager, Et l'on voit rarement qu'un vieillard qu'on affronte Sur un autre qu'un fils puisse épandre sa honte.

DON LOPE de Guzman

Comme un fils la partage, un fils peut l'effacer ?

Jacinte

Sans doute qu'il le peut, mais que sert s'y penser, Don Alvar n'étant plus...

DON LOPE de Guzman

Ah ! Permettez de grâce Que de ce frère mort j'aille tenir la place, Et que m'offrant pour fils à Don Sanche outragé, Je tâche à rendre ainsi son malheur partagé. Il demande du sang, et brûlant d'en répandre J'en acquerrai le droit si je deviens son gendre, Et le mien par l'hymen dans le sien confondu Devra celui d'un lâche à son honneur perdu. Voila ce que pour vous l'amour me porte à faire, Et si jusques ici ma flamme a dû se taire, Je crains peu qu'un refus fasse rougir mon front Quand je lui veux pour dot demander son affront.

Jacinte

Si de ces sentiments votre âme est prévenue, Apprenez qu'en m'aimant vous m'avez mal connue, Et que je porte un coeur assez fier, assez haut, Pour se dérober même à l'ombre d'un défaut. Je vous aime, il est vrai, mais l'auriez vous pu croire, Sans croire en même temps que j'aime votre gloire, Et que de son éclat je suis jalouse au point De vivre sans bonheur pour n'en triompher point. Ne vous flattez donc plus d'une vaine espérance Qui blesse votre honneur, dont ma vertu s'offense. Si j'eusse hier estimé le bonheur d'être à vous, Je vous dois aujourd'hui refuser pour époux, Et ne pas m'exposer à ce reproche infâme, Que le manque d'honneur me rendit votre femme. Non, aucun n'aura droit de publier un jour Que Don Lope à ce prix acheta mon amour, Que bien qu'elle fut due à son mérite insigne Je ne pus être à lui que quand j'en fus indigne, Et qu'enfin il fallut pour mériter sa foi Qu'il trouvât quelque chose à suppléer en moi.

DON LOPE de Guzman

Quoi, vous refuseriez un coeur qui vous adore ?

Jacinte

Quoi, je pourrais souffrir ce qui me déshonore ?

DON LOPE de Guzman

J'assure votre honneur, et c'est là vous aimer.

Jacinte

Je conserve le vôtre, et c'est vous estimer.

DON LOPE de Guzman

Hélas ! Que cette estime est contraire à ma flamme !

Jacinte

Accusez-en le Ciel sans m'en donner le blâme.

DON LOPE de Guzman

Que vous secondez bien sa funeste rigueur !

Jacinte

Assez mal, et sans doute aux dépens de mon coeur, Mais ma raison s'égare, et ce coeur trop sincère...

Blanche

Madame.

Jacinte

Qu'est-ce Blanche ?

Blanche

Alonse et votre père...

Jacinte

Entrons ici de grâce, et surtout gardez bien Que de cette entrevue on ne soupçonne rien.

Scène 5

Don Sanche, Alonse de Roxas

Don Sanche

Quel funeste conseil vous voulez que j'embrasse ! Consentir qu'il me voit, et qu'il me satisfasse !

Alonse de Roxas

Mais enfin cent raisons vous y doivent porter, Que servirait encor de vous les répéter ? Outre que son pouvoir égale sa noblesse...

Don Sanche

Endurer qu'il triomphe ainsi de ma faiblesse !

Alonse de Roxas

Je vous l'ai déjà dit, il est au désespoir Que par de faux rapports on l'ait pu décevoir. D'une indigne vengeance il dût prévoir l'issue, Il dût moins s'emporter, mais l'offense est reçue.

Don Sanche

Et de grâce, son nom ?

Alonse de Roxas

Quand vous m'aurez promis D'accepter un accord qui vous doit rendre amis.

Don Sanche

Quoi, mon lâche ennemi lors même qu'il s'accuse En serait quitte ainsi pour quelque vaine excuse, Et tant que je vivrai l'on verrait sur mon front, Les traits mal effacez d'un si sanglant affront ?

Alonse de Roxas

Donc s'il pouvait s'offrir une voie assez prompte Par où de votre injure il partageât la honte, Et qu'attirant sur lui l'affront qu'il vous a fait, De cette violence il démentit l'effet ?

Don Sanche

Comment la démentir, si loin de s'en défendre...

Alonse de Roxas

Ne le pourrait-il pas se faisant votre gendre ? Lors avec votre honneur dans le sien intéressé, Confondant l'offenseur avecque l'offensé, L'hymen ayant uni son sang avec le vôtre, La pureté de l'un rendrait l'éclat à l'autre, Puisqu'on ne vit jamais dans un même sujet Subsister d'un affront et l'auteur et l'objet.

Don Sanche

Ah ! Si par cette voie un sang impur se change, Il vaut bien mieux choisir un gendre qui me venge.

Alonse de Roxas

Ne pouvant le choisir que sous de rudes lois, À moins que de descendre, êtes vous sûr du choix ? D'ailleurs cet ennemi que vous voulez connaître, Est d'un rang qu'on respecte et qu'on craindra peut-être, Et ce rang dans la Cour lui donne un tel appui, Que peu voudront pour vous s'engager contre lui.

Don Sanche

Quoi donc, c'est seulement en lui donnant ma fille Que je puis rétablir l'honneur de ma famille ?

Alonse de Roxas

Y croyez-vous trouver un remède plus doux ?

Don Sanche

Il est mon ennemi, j'en ferais son époux ! Ce remède est pour moi pire que le mal même.

Alonse de Roxas

Il le faut violent quand le mal est extrême. Mais enfin résolvez, si je n'obtiens ce point, Son nom est un secret que vous ne saurez point.

Don Sanche

À quelle indignité me voulez-vous contraindre ?

Alonse de Roxas

Je sais ce que je fais, cessez de vous en plaindre. Mais ne m'en croyez pas, et d'un esprit remis Allez sur cet accord consulter vos amis.

Don Sanche

Je veux que leur aveu réponde à votre attente ; Mais qui m'assurera que ma fille y consente, Que son esprit soumis cède sans résister ?

Scène 6

Jacinte, Don Sanche

Jacinte

Moi-même, puisqu'enfin vous en pouvez douter. Si du Ciel en naissant je reçus quelque outrage, Au dessus de mon sexe il m'enfla le courage, Et ce doit être un charme à mes tristes ennuis De vous venger du moins autant que je le puis.

Don Sanche

Quoi, sans connaître à qui cet hymen te destine...

Jacinte

Ah ! Jugez mieux d'une âme où la vertu domine. M'informez de son nom ce serait balancer Sur ce grand sacrifice où je dois me forcer, Ce serait à mon coeur par cette connaissance, Mendier lâchement un peu de complaisance Et souffrir qu'on doutât si m'aimant plus que vous Je satisfais un père, ou choisis un époux ; Non non, et quel qu'il soit, je n'en suis point en peine, Je ne puis voir en lui que l'objet de ma haine, Et de tous les tourments le plus affreux pour moi, C'est sans doute celui de recevoir sa foi, Mais vous devant le jour et le sang qui m'anime, Je dois à votre honneur une grande victime, Et crois ne pouvoir mieux en rétablir le cours Qu'en lui sacrifiant le bonheur de mes jours.

Don Sanche

C'est trop, et je m'oppose à ce devoir sévère Qui n'arrête tes yeux que sur l'affront d'un père, Vois ce gouffre de maux où tu veux t'exposer, Soupire en le voyant, et crains de trop oser.

Jacinte

Je vois tout ce que j'ose, et ma vertu se fâche Qu'en moi vous soupçonniez rien de bas ni de lâche, L'ardeur de vous venger remplit trop mes désirs, Pour abaisser mon âme à de honteux soupirs. Si mon sexe aujourd'hui m'avait permis les armes, Vous auriez vu du sang où vous craignez des larmes, Mais je ferai du moins tout ce qu'il peut souffrir, Et ne pouvant tuer, je saurai bien mourir.

Don Sanche

Ta vertu me ravit, viens, viens, que je t'embrasse.

Jacinte

Croyez-vous que par là notre honte s'efface ? Ne perdez point de temps.

Don Sanche

Allons voir nos amis, Et sachons quel accord me peut être permis.

Scène 7

Jacinte, DON LOPE de Guzman

Jacinte

Prenez ce temps, Don Lope, et de peur qu'on me blâme, Si son retour trop prompt...

DON LOPE de Guzman

Je le prendrai, Madame, Adieu, mais prenez garde au serment que je fais, Je vous quitte aujourd'hui pour ne vous voir jamais. Vous engagez ailleurs la foi qui m'est promise, On conspire ma mort, votre aveu l'autorise, J'en viens d'ouir l'arrêt, et n'ai point éclaté, Non qu'un reste d'amour m'en ait sollicité, Non que de mes respects je garde la mémoire, Mais parce que j'ai dû cet effort à ma gloire, Et que j'eusse rougi qu'un mouvement jaloux Eût convaincu mon coeur d'avoir brûlé pour vous.

Jacinte

Ah ! ne vous plaignez point où je suis seule à plaindre, L'effort est grand sans doute où j'ai su me contraindre, Mais je n'ai pas jugé qu'un plus bas sentiment Méritât d'avoir eu Don Lope pour amant, Et comme vos vertus par leur éclat sublime Pour gagner mon amour s'acquirent mon estime, C'est par là seulement que j'espère à mon tour M'acquérir votre estime, en perdant votre amour.

DON LOPE de Guzman

Vous l'acquerrez, Madame, et vous le devez croire, Si l'infidélité mérite quelque gloire.

Jacinte

Si mes feux aujourd'hui vous semblent inconstants, Suspendez votre plainte, et laissez faire au temps.

DON LOPE de Guzman

Le temps n'adoucit point des malheurs de la sorte.

Jacinte

Le temps vous fera voir que votre amour s'emporte, Et qu'enfin quel que soit le dessein qu'on ait fait, Pour en blâmer la cause, il en faut voir l'effet.

DON LOPE de Guzman

Hélas ! Et quel effet dois-je attendre du vôtre, Quand de ce qui m'est dû l'on enrichit un autre ? Oui, mon rival triomphe, et mon espoir est vain, N'avez vous pas promis de lui donner la main ?

Jacinte

Je le ferai sans doute.

DON LOPE de Guzman

Et vous serez sa femme ?

Jacinte

Moi ! Cette lâcheté pourrait m'entrer dans l'âme ?

DON LOPE de Guzman

Que m'avez vous donc dit, ou qu'est-ce que j'apprends ? Et comment accorder deux points si différents ?

Jacinte

Si pour les accorder vous manquez de lumière, Connaissez aujourd'hui mon âme toute entière, Et de l'heur d'un rival cessant d'être jaloux, Confessez que mon coeur était digne de vous. L'espoir de mon hymen n'est qu'une attente vaine, Sous ce trompeur aveu je le livre à ma haine, Et lui donnant la main, je sème un faux appas, Qui sans aucun soupçon l'attire dans mes bras, Où ma main dans son sang, au gré de mon envie, Venge avec mon honneur le repos de ma vie. Êtes-vous satisfait ?

DON LOPE de Guzman

Hélas ! si je le suis, Vous même jugez-en, jugez si je le puis. Par lui seul votre honneur à l'outrage est en bute, Et quoi que contre lui votre haine exécute, Après le noir effet de son lâche dessein Il mourra glorieux, s'il meurt de votre main. Non, il faut que par moi sa mort vous satisfasse, Qu'elle soit un supplice et non pas une grâce. Le plus rude trépas lui deviendrait trop doux S'il avait pu se dire un moment votre époux : Au nom de cette amour ferme, pure, sincère...

Jacinte

Brisons-là, je crains trop le retour de mon père, Éloignez-vous, de grâce, et recevez ma foi Que je me souviendrai de ce que je vous dois.

DON LOPE de Guzman

Ah, Madame, ajoutez...

Jacinte

Je n'ai plus rien à dire.

DON LOPE de Guzman

Que mon rival...

Jacinte

Sortez, ou bien je me retire.

DON LOPE de Guzman

Rigoureuse vertu que l'on doit admirer ! Hélas ! À quels tourments me viens-tu préparer !

Acte II

Scène 1

DON LOPE de Guzman, Cassandre

DON LOPE de Guzman

C'était peu que toujours son devoir trop fidèle Contre ma passion eût combattu pour elle, Quand pour la mériter je crois voir quelque jour, Un fier motif d'honneur s'oppose à mon amour, Et quoi qu'à mes soupirs son coeur soit favorable, Cet honneur, ce devoir, tout est inexorable. Dures extrémités ! Qui le croirait, ma soeur, Que le Ciel me traitât avec autant de rigueur, Que pouvant espérer d'avoir pour moi le père, La vertu de la fille à mes voeux fut contraire, Et seule mit obstacle au plus charmant espoir Que jamais un amant eut droit de concevoir ? Je la perds, mais hélas ! Perdant tout avec elle, La façon de la perdre est pour moi si cruelle, Que toute ma constance et frémit et s'abat Aux menaces d'un coup dont elle craint l'éclat. Ce n'est point un rival dont l'amour préférée Me dérobe une foi si saintement jurée, Ce n'est point un vieillard dont l'ordre impérieux Arrache à mon espoir un bien si précieux. Sans qu'un Rival l'y porte, ou qu'un père l'ordonne, Elle même s'engage, elle même se donne, Et par ce sacrifice, à son honneur offert, Veut être digne au moins de l'amant qu'elle perd. Rigoureuse faveur ! Tyrannique maxime !

Cassandre

Sa résolution mérite qu'on l'estime, Et son coeur par l'amour vainement combattu M'oblige en vous plaignant d'admirer sa vertu.

DON LOPE de Guzman

Vous devez davantage aux troubles de mon âme. Votre amitié, ma soeur, a fait naître ma flamme, Et je n'ai pu la voir si souvent avec vous, Sans voir, sans découvrir cet éclat vif et doux, Cette vertu modeste, et ce rare mérite Dont le charme à l'amour secrètement invite, Et de tant de beautés voyant l'illustre appas, Puisque j'avais un coeur, pouvais-je n'aimer pas ? Ainsi quelques ennuis où cet amour m'expose, M'ayant laissé la voir, vous en êtes la cause, Et pour moi vos bontés agiraient lâchement, De plaindre en moi le frère, et négliger l'amant. Voyez-la donc, ma soeur, cette fille adorable, Montrez-lui ce respect toujours inébranlable, Ce feu tenu secret avecque tant de soin, Qu'il n'a souffert que vous jusqu'ici de témoin ; Mais c'est ce qui me perd, sans ce fâcheux silence Alonse en eut reçu l'entière confidence, Et ne m'eût pas réduit par ces cruels avis À mourir de douleur si je les vois suivis. C'est lui, ma soeur, c'est lui qui propose à Don Sanche Cet odieux hymen où l'un et l'autre penche : Mais si mon désespoir doit enfin éclater, Pour mon Rival peut-être il est à redouter.

Cassandre

Quoi que de ses avis vous ayez à vous plaindre, Voyez-le, cet Alonse, avant que d'en rien craindre, Il vous cherche par tout avec empressement.

DON LOPE de Guzman

C'est à votre prière ? Avoués franchement.

Cassandre

Vous pourrez de lui-même apprendre le contraire.

DON LOPE de Guzman

Votre hymen prés de lui me rend injuste frère, Et les biens de Fernand n'ayant pu vous charmer, C'est moi qui vous contraints, c'est moi qu'il faut blâmer ?

Cassandre

S'il vous peint mon malheur comme un malheur extrême, C'est sur ce que Fernand en dit tout haut lui-même, Qui tenant et l'amour et l'hymen à mépris, N'eut jamais rien conclu s'il n'eût été surpris. Encor tout de nouveau j'apprends qu'il s'ose plaindre Qu'Enrique à cet hymen lui seul l'a su contraindre, Et que sa violence et son emportement L'ont forcé par surprise à cet engagement. Il le fait bien paraître, on a pris la journée Qui doit hâter ma mort par ce triste hyménée, Dans deux jours mon malheur sous ses lois me réduit, Et bien loin de me voir, il semble qu'il me fuit. Si pour une maîtresse il porte un coeur sans flamme, Quel amour espérer quand je serai sa femme ? N'importe, c'en est fait, ayant reçu sa foi Un lâche repentir est indigne de moi, Et de tous les malheurs, un coeur qui se possède Dans sa propre vertu voit toujours le remède.

DON LOPE de Guzman

Ce sentiment, ma soeur, est bien digne de vous, Je sais que de tout temps vous fuyez un époux, Et votre aversion nous a trop fait paraître Que vous craignez en lui de ne trouver qu'un maître. J'ai parlé pour Fernand, mais sachez aujourd'hui Que votre intérêt seul m'a fait parler pour lui. Enrique est violent, et voyant qu'il vous traite, Malgré tous mes avis, moins en soeur qu'en sujette, Appuyant un hymen qu'on l'a vu rechercher, Au pouvoir d'un tyran j'ai crû vous arracher, Et qu'enfin dans le choix d'un sort toujours contraire Vous souffririez plutôt d'un époux que d'un frère. Je vous ai donc pressée, et je vois à regret Que j'ai lieu de m'en faire un reproche secret. La froideur de Fernand me surprend et m'afflige, Mais à quoi que pour vous la Nature m'oblige, Lui faire proposer de rompre cet accord Serait porter Enrique à conspirer sa mort. Mais Dieux, vois-je Jacinte, ou si mon oeil s'abuse ?

Cassandre

Les différents sont doux qui font naître une excuse.

Scène 2

DON LOPE de Guzman, Cassandre, Jacinte

DON LOPE de Guzman

Madame, quel dessein en ce lieu vous conduit ? Venez-vous voir l'état où m'avez réduit, Et de mon désespoir jouissant sans obstacle Saouler votre vertu d'un si triste spectacle ?

Cassandre

Vous voyez les transports d'un coeur vraiment atteint, Il n'espère qu'en trouble et croit tout ce qu'il craint.

Jacinte

J'avais fait un dessein dont sans doute il soupire, Mais il était injuste, et je viens m'en dédire.

DON LOPE de Guzman

Quoi ! Se pourrait-il bien qu'après tant de rigueur, Un reste de tendresse eut ému votre coeur, Que vous eussiez connu qu'une injustice extrême Vous portait à me perdre en vous perdant vous même, Et que l'amour enfin vous eut fait souvenir Qu'il faut venger un père, et non-pas vous punir ?

Jacinte

Je sais ce que je dois aux intérêts d'un père, Pour l'oublier jamais sa gloire m'est trop chère, Mais au nom de l'époux qu'il m'avait destiné, Contre moi tout à coup mon coeur s'est mutiné, Et soudain condamnant ma première entreprise, À sa rébellion ma raison s'est soumise.

DON LOPE de Guzman

Elle a dû s'y soumettre, et son aveuglement Avec trop d'injustice immolait votre amant, Le Ciel qui l'a connue y daigne mettre obstacle, Et mon amour confus attendait ce miracle. Mais puis-je demander quel était cet époux ?

Jacinte

Le voulez-vous savoir ? Vous, Don Lope.

DON LOPE de Guzman

Moi ?

Jacinte

Vous.

DON LOPE de Guzman

Hélas ! À ce discours que faut-il que je pense ?

Jacinte

Que mon père vous croit l'auteur de son offense.

DON LOPE de Guzman

Que le perfide Alonse ait osé m'accuser Du crime le plus noir qu'on me pût imposer !

Jacinte

Sur vous d'un coup si lâche il fait tomber le blâme, Et par votre ordre seul...

DON LOPE de Guzman

Le croyez-vous, Madame ?

Jacinte

Vous voir et vous parler sans faire agir mon bras, C'est vous montrer assez que je ne le crois pas. De quoi que vous accuse un indigne murmure, L'amour que j'ai pour vous en convainc l'imposture, Et répond hautement à mon coeur abattu Et de votre innocence et de votre vertu. Cette amour dans son choix ne s'est point emportée, Ayant pu l'acquérir, vous l'avez méritée, Et l'ayant méritée, il est à présumer ; c Qu'une vertu sublime en vous me sut charmer, Que la mienne jamais ne peut m'avoir trahie, Que de fausses clartés ne m'ont point éblouie, Et qu'enfin j'ai dû voir dedans un coeur constant Tout ce qu'un vrai mérite a de plus éclatant. Voila sur quels appuis mon amour osa naître, Et si vous n'étiez pas ce que je vous crois être, Si de bas sentiments vous tenaient partagé Je me voudrais punir d'en avoir mal jugé.

DON LOPE de Guzman

Pour bien juger de moi, jugez-en par vous même, Ou pour dire encor plus, par ce coeur qui vous aime, Puisqu'on ne vit jamais les belles passions Sur des courages bas former d'impressions. Mais si votre vertu jugeant mon innocence, Contre la calomnie entreprend ma défense, Daignez ne pas laisser votre ouvrage imparfait, Et de l'erreur d'un père accordez-moi l'effet. Voyez de votre hymen ce qu'on lui fait prétendre ; Pour effacer sa honte il vous demande un gendre, Et puisque son honneur vous doit seul engager, Faites tomber sur moi le droit de le venger. Prenez l'occasion que le Ciel vous présente De remplir les devoirs et de fille et d'amante, Et ne me perdez pas quand il vous donne jour À satisfaire ensemble et l'honneur et l'amour.

Jacinte

Don Lope, qu'est-ceci ? vous oubliez sans doute Que c'est vous qui parlez, et moi qui vous écoute ? Ou voulant que j'embrasse un projet si honteux, La gloire vous déplaît pour objet de nos feux ? Ainsi donc ma vertu doublement infidèle, Répondra lâchement à ce qu'on attend d'elle, Et je pourrai souffrir qu'on me reproche un jour Que l'honneur me servit de prétexte à l'amour, Qu'abusant de l'erreur qui pût surprendre un père, Je ne le satisfis que pour me satisfaire, Et que ma passion couvrit sa lâcheté D'un vain et faux éclat de générosité !

DON LOPE de Guzman

Comme toujours ma flamme a demeuré secrète, La peur d'un tel reproche en vain vous inquiète, On ne soupçonne rien de cette noble ardeur Qui m'acquit votre estime en vous donnant mon coeur, Et chacun vous croyant dans cet hymen surprise, Personne ne saura que l'amour l'autorise, Qu'à des motifs d'honneur il mêle son appas.

Jacinte

Et moi, Don Lope, et moi ne le saurai-je pas ? Quoi ! dans ce haut dessein où la vertu m'engage, Estimez-vous si peu mon propre témoignage, Et ne suffit-il pas pour m'en faire une loi Que mon coeur en secret dépose contre moi ? Quoi qu'on cherche l'estime avec des soins extrêmes, Des belles actions le prix est en nous mêmes, Ce charme intérieur qui nous sait émouvoir, Est le plus doux encens qu'on puisse recevoir. Sans que nous dépendions de ce qu'on ose croire, C'est par nous que s'achève ou détruit notre gloire, Et l'éclat du dehors a peine à l'agrandir Alors que le dedans refuse d'applaudir. Un coeur qui d'un grand coeur aspire à l'avantage, Doit s'oser dire tel par son propre suffrage, S'en répondre à soi-même, et sur un tel appui S'abandonner sans crainte à ce qu'on croit de lui.

DON LOPE de Guzman

Où me vas-tu réduire, ô vertu trop austère ?

Jacinte

Mais vous êtes encor l'ennemi de mon père, On vous accuse enfin, convainquez l'imposteur, Et de notre disgrâce allez chercher l'auteur, Montrez-vous innocent en le faisant connaître.

DON LOPE de Guzman

Quoi, c'est aussi par moi que son bonheur doit naître, Par moi, qui découvrant son crime aux yeux de tous, Lui cède mon espoir, et le fais votre époux, Et vous m'osez charger de cet emploi funeste ?

Jacinte

Faisons notre devoir, le Ciel fera le reste.

DON LOPE de Guzman

Il faut vous obéir, mais souvenez-vous bien Que ce lâche connu, je ne connais plus rien, Et qu'à quoi que pour vous le respect me convie, Son bonheur est mal sûr s'il me laisse la vie. Adieu.

Scène 3

Cassandre, Jacinte

Cassandre

C'est vous servir avec trop de rigueur Du pouvoir que l'amour vous donne sur son coeur.

Jacinte

C'est montrer que l'amour n'est vertueux ou lâche, Que selon les objets où sa flamme s'attache, Et que si rarement un courage abattu De cette passion se fait une vertu, Jamais une grande âme où la gloire préside, N'en prend dans ses desseins l'aveuglement pour guide.

Cassandre

Ainsi ce grand pouvoir que vous gardez sur vous, Des plus âpres malheurs vous fait braver les coups. Que vous êtes heureuse, et que je suis à plaindre !

Jacinte

Pouvant tout espérer, vous n'avez rien à craindre, Mais si votre malheur était égal au mien, Vous auriez tout à craindre, et n'espéreriez rien.

Cassandre

En l'état où je suis, que faut-il que j'espère ? L'hymen rend dans deux jours mon amour nécessaire, Je le dois à Fernand, et presque au désespoir, Tout mon coeur se refuse à ce triste devoir.

Jacinte

Au moins ce grand malheur qui cause votre plainte, Peut être surmonté par un peu de contrainte, Et quelque aversion qu'on ait au nom d'époux, C'est n'en haïr aucun, que de les haïr tous. Mais d'un revers si dur ma disgrâce est suivie, Qu'écoutant le projet où l'honneur me convie, Il me faut étouffer les plus beaux sentiments Que la gloire jamais permit aux vrais amants. Car enfin c'est en vain que je le voudrais taire, Don Lope a des vertus dont l'éclat m'a su plaire, Et je ne puis songer sans trouble et sans ennui Que qui n'ose le perdre est indigne de lui.

Cassandre

Après un tel aveu vous oserai-je dire... Mais que ne dit-on point lors que le coeur soupire, Et que dans ses soupirs, interdit et confus, Il parle, il s'embarrasse, et ne se comprend plus ?

Jacinte

Il n'est pas mal-aisé d'entendre ce langage, Je vois contre l'hymen quel motif vous engage, Qu'on n'éteint pas sans peine un feu bien allumé, Et que vous aimeriez, si vous n'aviez aimé.

Flore et Blanche rentrent.

Cassandre

Je l'avoue, et jamais une plus belle flamme Pour un plus digne objet ne régna dans une âme, Mais las ! Que la Fortune, au moins jusqu'à ce jour, Respecte rarement un vertueux amour ! Ici dedans Madrid, sous les lois d'une tante, Je menais une vie et paisible et contente, Et mes frères en Flandre, en de nobles emplois, Laissaient à mes désirs la liberté du choix, Alors qu'un Cavalier dans un péril extrême Osa m'en dégager en s'y jetant lui-même, Et par ce grand service engagea ma raison À souffrir de mon coeur l'aimable trahison, Il me vit, je le vis, et trop reconnaissante, Pensant n'être rien plus, je me sentis amante. Je ne vous dirai point par quels soins, par quels voeux Il disposa mon âme à répondre à ses feux, Ni quel rapport d'humeurs l'une à l'autre assorties, Forma de nos esprits les douces sympathies, Ce serait retracer dedans mon souvenir Des traits mal effacez qu'il tâche de bannir, Vous saurez seulement que quoi que je supprime, Rien de honteux pour moi ne m'acquit son estime, Et que l'ayant connu généreux et discret, Je ne pus refuser de le voir en secret. Mais quoi qu'il me jurât entière obéissance, Il sut avec tant d'art me cacher sa naissance, Que m'opposant toujours quelque obligeant refus, M'ayant appris son nom, je ne sus rien de plus, Si ce n'est que pour vaincre un destin trop contraire, Un voyage d'un an se trouvait nécessaire, Et qu'alors plus heureux et plus digne de moi, Il se ferait connaître aussi bien que sa foi. Que vous dirai-je enfin ? Sans savoir davantage Il fallut consentir à ce triste voyage, Et sur un élément le plus traître de tous, Abandonner aux vents mon espoir le plus doux. Il partit, et le ciel pour comble de misères Fit suivre son départ du retour de mes frères, Ah !

Jacinte

Si par ce récit...

Cassandre

Achevons, ce n'est rien. Jugez par ce retour quel malheur fut le mien. À me tyranniser leur amitié consiste, Un parti se présente, ils pressent, je résiste, Ils parlent pour un autre, et par trop de rigueur Leur gloire s'intéresse à garder une soeur. Je recule toujours, tandis le temps se passe, Déjà mon triste coeur frémit de sa disgrâce, Et dans le sort douteux d'un amant qu'il attend, Met son moindre supplice à le croire inconstant, Quand sur moi la Fortune achevant son ouvrage, Par celui d'un parent on m'apprend son naufrage, Ils s'étaient embarquez dans le même vaisseau, Et la mer de tous deux fut l'injuste tombeau. Ah Dieux !

Jacinte

Votre douleur semble toujours s'accroître.

Cassandre

Hélas ! À tous moments je crois le voir paraître, Je l'entends qui se plaint d'avoir été trahi, Que quoi qu'après deux ans j'ai trop tôt obéi, Que Fernand... Juste ciel ! Pardonnez ma faiblesse, À ce funeste nom ma constance me laisse, Approchez-moi d'un siège, et souffrez qu'aux abois Ma flamme...

Jacinte

La douleur lui suffoque la voix, Flore vient de sortir, quel conseil dois-je prendre ?

Scène 4

Jacinte, Cassandre, Flore

Jacinte

Flore, et vite.

Cassandre

Ah ! Pardon, chère ombre.

Jacinte

Vois, Cassandre...

Flore

Ah ! Madame.

Jacinte

Qu'as-tu ?

Flore

Son amant...

Jacinte

Qui ? Fernand ?

Flore

Non, mais par un destin tout à fait surprenant, Celui qu'elle croit mort...

Jacinte

Et bien ?

Flore

Est là, qui presse...

Jacinte

Que dis-tu ?

Flore

Qu'il demande à revoir sa maîtresse, Mais le voici lui-même, il entre.

Jacinte

Ah, justes Dieux ! C'est mon frère.

Scène 5

Don Alvar, Jacinte, Cassandre

Don Alvar

Ah, ma soeur, qui vous met en ces lieux ? Vous trouver à Madrid, et vous croire à Tolède !

Jacinte

Donc après avoir crû nos malheurs sans remède...

Don Alvar

Je cherche ici Cassandre, excusez mon transport. Mais fuit-elle ma vue, ou si c'est qu'elle dort ? Madame, c'est donc là cette innocente joie, Qu'au retour d'un amant une amante déploie ? Faut-il qu'après deux ans et d'absence et de maux...

Cassandre

Laisse-moi, Don Alvar, un moment de repos.

Don Alvar

Hélas, de cet accueil que faut-il que j'augure ?

Jacinte

C'est un léger accès, ne craignez pas qu'il dure, Il va donner relâche à ses sens assoupis.

Don Alvar

Ouvrez les yeux, Madame, et voyez que je vis.

Cassandre

Songes-tu que deux ans m'ont trop justifiée, Et que veuve de toi je me suis mariée ?

Don Alvar

Que dit-elle, ma soeur ?

Jacinte

Elle revient à soi.

Cassandre

Jacinte, hélas ! Où suis-je, et qu'est-ce que je vois ?

Jacinte

Reprenez vos esprits.

Cassandre

Et les puis-je reprendre Si je vois ce qu'enfin je ne saurais comprendre ? Don Alvar vivrait-il ?

Don Alvar

Apprenez-moi son sort, Vous le savez vous seule, est-il vivant ou mort ? Je sais que sur un banc échappé du naufrage, Échappé des rigueurs d'un étroit esclavage, Le Ciel qui l'en sauva le renvoyait au jour, Mais vivrait il encor s'il n'a plus votre amour ? Parlez, Madame.

Cassandre

Hélas !

Don Alvar

Soupirer et se taire ? Ah ! Ma soeur.

Cassandre

Que dit-il ? Don Alvar votre frère ?

Jacinte

Oui, vous voyez ce frère...

Don Alvar

Ah ! c'est trop me gêner, Dites-moi ce qu'enfin je n'ose deviner. J'eus tort de vous quitter, vous seriez-vous vengée, Un autre est-il heureux, êtes vous engagée ?

Cassandre

Vous vivant, dites-moi comment je l'avouerai ? Mais le puis-je nier s'il n'est rien de plus vrai ?

Don Alvar

Quoi, plus d'espoir pour moi ?

Cassandre

La parole est donnée, Et ma main dans deux jours achève l'hyménée.

Don Alvar

Ce terme peut encor rétablir mon bonheur.

Cassandre

Ce terme est peu de chose à qui chérit l'honneur.

Don Alvar

Et vous m'avez aimé ?

Cassandre

Mon heur serait extrême D'oser dire, j'aimai, sans pouvoir dire, j'aime.

Don Alvar

Ah, s'il vous reste encor...

Cassandre

Ne me demandez rien, Je sais ce que se doit un coeur comme le mien. Tant que votre retour flatta mon espérance, En vain l'on essaya d'ébranler ma constance. Le bruit de votre mort a dégagé ma foi, Il vous perd, il me perd, plaignez vous, plaignez moi, Ou plutôt pour sauver l'éclat de votre gloire, Achetez par l'absence une illustre victoire. D'un feu jadis si beau perdez le souvenir, Et fuyez un objet qui peut l'entretenir. Adieu, vous me perdez si mes frères surviennent.

Don Alvar

Que ne rompez-vous donc les noeuds qui me retiennent ?

Cassandre

Je les crois toujours voir, tirez-moi de souci.

Don Alvar

Et bien, si vous craignez de me parlez ici, Au moins faites qu'ailleurs je puisse vous apprendre...

Cassandre

Ne pouvant rien pour vous, je ne dois rien entendre, Je ne vous verrai plus.

Don Alvar

Comment donc vous quitter ?

Cassandre

Le péril croît toujours, c'est trop vous écouter, Je me retire.

Don Alvar

Hélas ! ma soeur, quelle injustice ! C'est donc ainsi qu'au port il faut que je périsse. Ah, que ne suis-je mort, ou pourquoi l'a-t-on crû ?

Jacinte

Ce faux bruit en deux ans ne s'est que trop accru, Aussi me destinant le grand bien qu'il possède, Mon père sur ce bruit voulut quitter Tolède, Espérant qu'à Madrid...

Don Alvar

Ah, puisqu'il me croit mort, Promettez-moi, ma soeur, de lui cacher mon sort ; Car enfin si le Ciel s'obstine à me poursuivre, Mon espoir étant mort je ne veux point revivre. Adieu, vous seule ici me pouvez secourir, Touchez pour moi Cassandre, ou me laissez mourir.

Acte III

Scène 1

Don Ramire, Don Sanche

Don Ramire

Enfin instruit d'un nom que vous brûliez d'apprendre, D'un ennemi secret vous allez faire un gendre ?

Don Sanche

Au moins suis-je ravi que contre mon espoir Vos fidèles conseils m'en donnent le pouvoir.

Don Ramire

Le conseil est fâcheux, et j'ai vu l'assemblée, Sans pouvoir que résoudre, également troublée, Mais quoi qu'avec des yeux de juges rigoureux, Ne regardant en vous qu'un vieillard malheureux, Que la fuite de l'âge a mis dans l'impuissance D'effacer par le sang la honte d'une offense, Voyant d'ailleurs Alonse à se taire obstiné À moins qu'à cet accord on vous eût condamné, Et vous même surtout témoigner de vous rendre...

Don Sanche

Je n'en usais ainsi que pour mieux le surprendre, Sachant qu'à ne me voir ébranlé qu'à demi, Il m'eût toujours caché quel est mon ennemi. Il me l'a donc nommé devant ma fille même, Et pour mieux déguiser encor le stratagème, J'ai voulu devant lui ne lui donner qu'un jour À disposer son âme à ce funeste amour, Lui-même il l'en a vue et surprise et confuse, Mais il est juste enfin que je la désabuse, Et qu'elle sache au moins que mon juste courroux Dedans mon ennemi ne peut voir son époux.

Don Ramire

Quoi, votre procédé n'était qu'un artifice ?

Don Sanche

J'ai fait ce que sans doute il fallait que je fisse.

Don Ramire

Si toujours la vengeance occupe vos esprits, Le Ciel plus à propos n'eût pu vous rendre un fils, Don Alvar est vivant.

Don Sanche

Quoi, mon fils, Don Ramire, Mon fils serait vivant ?

Don Ramire

Oui, Don Alvar respire, À deux cents pas d'ici je viens de le quitter.

Don Sanche

Un plus faible rapport m'en laisserait douter. Mais qui l'empêche donc à mes yeux de paraître ? Est-ce qu'en ma disgrâce il me veut méconnaître, Que mon honneur blessé touche peu son esprit, Ou qu'il ignore encor mon séjour à Madrid ?

Don Ramire

Il l'ignore sans doute, et j'allais l'en instruire, Quand surpris tout à coup au nom de Don Ramire, Sans me laisser parler, se tirant de mes bras : Ah ! si l'on me croit mort, on ne s'abuse pas, M'a-t-il dit, et la mer ne m'a laissé la vie, Qu'afin que par l'amour elle me fut ravie , Il a donné l'arrêt, il faut l'exécuter. À ces mots s'échappant, sans vouloir m'écouter, Son pas précipité, le détour d'une rue, L'ont su presque aussitôt dérober à ma vue.

Don Sanche

Quoi, le croyant revoir, il m'est encor ravi !

Don Ramire

Ne vous alarmez point, un des miens l'a suivi, Mais l'ayant retrouvé, que lui pourrai-je apprendre ?

Don Sanche

Ce malheur dont le bruit a pu sitôt s'épandre.

Don Ramire

Mais ignorant l'auteur...

Don Sanche

Il l'apprendra de moi Quand sur un tel secret j'aurai reçu sa foi. Car enfin pour punir une action si noire, Si j'employais un fils, je trahirais sa gloire, Mon mal veut un remède et violent et prompt, Et je dois mesurer la vengeance à l'affront.

Don Ramire

Ne pouvant avec lui m'expliquer davantage, Il vaut mieux par vous seul qu'il apprenne l'outrage, Ainsi par un billet que je ferai tenir, Sur un affront reçu, pressez-le de venir.

Don Sanche

Et bien, sans perdre temps, allons chez moi l'écrire, Ce billet...

Scène 2

Don Sanche

Don Sanche

Ah ! ma fille, à la fin je respire, Et dans l'heureux succès qui flatte mes désirs, Tu peux donner relâche à tes tristes soupirs. Ta vertu s'est montrée entière, pure, pleine, Jouis de son éclat sans en craindre la peine, Enfin ne songe plus à l'hymen proposé, Je le pressais moi-même, on m'avait abusé, J'avais prêté les yeux à de fausses lumières, À des illusions sans doute trop grossières, Mais sans qu'il soit besoin de trahir ton bonheur, Le Ciel m'offre un moyen d'assurer mon honneur, Il m'est plus glorieux, et pour toi moins funeste, Adieu, le temps saura te découvrir le reste.

Scène 3

Jacinte, Blanche

Jacinte

Que veut-il dire, Blanche, et que m'imaginer De ce confus avis qu'il vient de me donner ?

Blanche

S'il vous parait confus, au moins j'en conjecture Qu'il ne croit plus Don Lope auteur de son injure, Il doit connaître au vrai quel est son ennemi.

Jacinte

Mais par où son honneur peut-il être affermi ? Quel sera ce moyen que le temps doit m'apprendre ?

Blanche

C'est ce qui comme à vous me fait peine à comprendre, Si ce n'est qu'à la Cour son malheur étant su, On y doive étouffer l'affront qu'il a reçu, Et par son ennemi le faisant satisfaire, Forcer et sa vengeance et l'envie à se taire.

Jacinte

Quelque espoir que mon coeur me presse d'en former, Une obscure frayeur vient toujours m'alarmer. Du sort de Don Alvar ayant eu connaissance, Peut-être il se tient sûr par lui de sa vengeance, Et que contre Don Lope animant sa fureur...

Blanche

Pourquoi contre Don Lope ? il est sorti d'erreur, Par ce qu'il vous a dit, il vous l'a fait connaître.

Jacinte

Que n'est-ce un faux soupçon que l'amour fasse naître ? Mais Cassandre paraît, et s'avance vers nous.

Scène 4

Jacinte, Cassandre

Jacinte

Et bien, qu'a su Don Lope, et que m'apprendrez-vous ? Pourra-t-il obliger Alonse à se dédire ?

Cassandre

Ne l'ayant pu trouver, il se plaint, il soupire, Et croit que de lui-même il peut se défier Si son meilleur ami l'ose calomnier. Cependant pour lui plaire il faut que je vous voie, Il m'est aisé, dit-il, de rétablir sa joie, Et de vous détourner de cet hymen fatal Qui tous deux vous immole au bonheur d'un rival.

Jacinte

Si de ce seul malheur la crainte l'inquiète, Qu'il se mette en repos, il a ce qu'il souhaite.

Cassandre

Don Sanche à cet hymen n'a donc pu consentir ?

Jacinte

Tout à l'heure en passant il m'en vient d'avertir, Et si j'ai bien compris ce qu'il m'a fait entendre, Il sait que pour Don Lope on l'a voulu surprendre.

Cassandre

J'admire en sa fortune un si prompt changement.

Jacinte

J'ai su cette nouvelle assez confusément. Avec lui Don Ramire étant en conférence, Lui qui de ses secrets reçoit la confidence, J'ai dû me contenter de ce qu'il m'en a dit ; Mais je sais comme il faut ménager son esprit, Et mettant le détour et l'adresse en pratique Je n'aurai pas de peine à faire qu'il s'explique.

Cassandre

Allez donc, les effets nous ont souvent fait voir Qu'un secret su trop tard ruine un bel espoir.

Scène 5

Cassandre, Flore

Cassandre

Ainsi tout se prépare au bonheur de mon frère.

Flore

Ainsi, si vous cessiez de vous être contraire, Vous n'auriez pas à craindre...

Cassandre

Ah Flore, que dis-tu ?

Flore

Que tout votre heur dépend d'un peu moins de vertu. Des mépris de Fernand la preuve est trop certaine, Si proche de l'hymen il ne vous voit qu'à peine, Et vous faites encor un scrupule si grand De reprendre une foi que sa froideur vous rend ?

Cassandre

Quand de ce changement j'aurais été capable, Sachant ce que je sais, serait-il excusable ? Il l'eut été peut-être, et du moins bien plus beau Avant que Don Alvar fut sorti du tombeau, Mais aujourd'hui qu'il vit, donner lieu qu'on soupçonne, Qu'aux dépens de ma foi mon lâche coeur se donne, Que je romps...

Flore

Le voici, souffrez-lui quelque espoir.

Cassandre

Non, Flore, éloignons-nous, je ne veux point le voir.

Scène 6

Don Alvar, Cassandre, Flore

Don Alvar

Me fuyez-vous, Madame, et portez-vous envie À ce faible bonheur, le dernier de ma vie ? Dans ce qu'il fait pour moi n'ayant aucune part, Pourquoi vous opposer aux faveurs du hasard ? Est-ce qu'en votre coeur l'excès de ma disgrâce Fait succéder la haine à l'amour qu'elle en chasse, Ou que ce même coeur pour moi trop rigoureux, Croit que s'il n'est cruel il n'est point généreux ?

Cassandre

Mon coeur n'est point cruel, et ce n'est pas sans peine Qu'il vous entend parler et d'amour et de haine, Car enfin quelques maux qu'il puisse ressentir, L'une n'y peut entrer, mais l'autre en doit sortir.

Don Alvar

C'est donc ce qu'à mes feux, après deux ans d'absence Vous réserviez pour prix de ma persévérance ? Encor si votre coeur moins sensible à ces feux Par quelque aversion échappait à mes voeux, Si la haine m'otait ce qu'il faut que je quitte, Je n'en accuserais que mon peu de mérite, Et sur mes seuls défauts jetant un oeil jaloux, Je me plaindrais du Ciel sans me plaindre de vous : Mais par une rigueur qu'on aura peine à croire, M'arracher de ce coeur fait toute votre gloire, Et ces traits que l'amour lui-même y sut tracer, C'est en les déchirant qu'il les faut effacer.

Cassandre

Dans le triste revers dont je souffre l'atteinte, Si ma juste conduite attire votre plainte, Songez qu'il est bien dur de la voir condamner À qui ne peut avoir d'excuse à vous donner.

Don Alvar

Quoi, votre fier devoir jusques-là vous abuse, Que vous me refusiez la douceur d'une excuse ?

Cassandre

C'est ce que votre amour ne doit point exiger. Qu'aurait-elle aussi bien qui le put soulager, Qui put donner relâche au trouble qui l'agite, Puisque je n'en ai qu'une, et que je vous l'ai dite ?

Don Alvar

Ah, si cette raison vous la fait supprimer, Que vous connaissez peu ce que c'est que d'aimer ! Jamais, jamais l'amour n'eut d'excuse frivole, Il sait charmer cent fois par la même parole, On a beau la redire et beau la répéter, De nouvelles douceurs s'y font toujours goûter, L'appas en est secret et le pouvoir extrême, Et si pour qui la dit elle est toujours la même, Bien qu'elle semble l'être, il est certain pourtant Qu'elle n'est pas la même à celui qui l'entend. Dites-la donc encor cette excuse charmante, Qui soulage mes maux quand elle les augmente, Et mêlant vos regrets à mes vives douleurs, Presse mon désespoir de finir mes malheurs.

Cassandre

Et vous pourriez souffrir qu'aux dépens de ma gloire J'écoutasse une amour que je ne dois plus croire ? Quand d'abord votre vue a troublé mes esprits, L'âme toute en désordre et les sens interdits, J'ai pu m'abandonner dans ma surprise extrême À ce que pense un coeur quand il perd ce qu'il aime, Et que prêt de subir un redoutable sort Il regrette vivant ce qu'il a pleuré mort. Mais enfin à présent qu'un peu mieux éclairée, Ma raison sert de guide à mon âme égarée, Et que mon coeur honteux de se voir abattu Avec plus de vigueur rappelle sa vertu, Loin de suivre l'erreur qui m'avait abusée, Si je dois m'excuser, c'est de m'être excusée, Et d'avoir fait paraître avec quel désespoir L'amour que j'eus pour vous s'immole à mon devoir.

Don Alvar

Ainsi vous détrompant du bruit de mon naufrage, Confessez qu'à mes feux j'ôte un grand avantage, Et qu'il vaudrait bien mieux qu'ainsi qu'auparavant, Vous m'estimassiez mort que de me voir vivant.

Cassandre

Au moins pourrais-je encor me dispenser sans honte À pousser des soupirs pour une mort trop prompte, Et sans examiner si dans de tel malheurs L'amour ou la pitié ferait couler mes pleurs, Pour flatter mon ennui je trouverais des charmes À me croire permis de répandre des larmes ; Mais lors que vous vivez, des sentiments si doux Sont trop pour mon devoir s'ils sont trop peu pour vous, C'est à les étouffer qu'il faut que je m'applique, Et comme votre vue en est l'obstacle unique, Je fuis un ennemi qu'en mon ennui secret Je combats avec peine et ne vaincs qu'à regret.

Don Alvar

Vous me quittez, Madame ?

Cassandre

Il y va de ma gloire.

Don Alvar

Et d'un amour si pur vous perdrez la mémoire ?

Cassandre

J'y ferai mon pouvoir.

Don Alvar

Oyez donc jusqu'au bout, À quel point ...

Cassandre

Non, c'est trop.

Don Alvar

Je vous suivrai partout, Et si vous me quittez, il n'est respect ni crainte Qui m'empêche chez vous d'aller porter ma plainte.

Cassandre

Si je dois l'écouter, sachez auparavant Ce que s'en doit promettre un espoir décevant. Quand celui d'être à vous autorisa ma flamme Je ne vous cachai point les secrets de mon âme, Et vos feux n'ayant rien qui blessât mon devoir, Je vous aimai sans doute et vous le pûtes voir. Par un funeste bruit ma fortune changée Ayant crû votre mort je me suis engagée, Ce bruit m'a fait ailleurs disposer de ma foi, Vous savez qui je suis et ce que je me dois, Que l'honneur a ses lois que l'on ne peut enfreindre ; Plaignez-vous là dessus, si vous osez vous plaindre.

Don Alvar

Oui, je l'ose, Madame, et si vous n'espérez... Mais las ! Que puis-je dire alors que vous pleurez ?

Cassandre

Si mes yeux par des pleurs attentent sur ma gloire, Ce sont des imposteurs que l'on doit point croire.

Don Alvar

Quoi donc, vos passions sont tellement à vous Qu'un moment peut changer la tendresse en courroux ? Est-il possible, hélas ! Qu'avec si peu de peine Vous réduisiez l'amour aux effets de la haine, Et qu'exposée aux coups des plus rudes combats Vous puissiez soupirer et ne soupirer pas ? Ah, si jamais pour vous ma flamme eut quelques charmes, Enseignez-moi comment vous vous servez des larmes, De ces larmes toujours si prêtes d'obéir, Qui prennent loi de vous, qui n'osent vous trahir, Et que par un pouvoir que je ne puis comprendre Je vous vois essuyer aussitôt que répandre.

Cassandre

Quand de ce que je fus j'ose me souvenir, Mon coeur comme en tribut s'apprête à m'en fournir, Quand par ce que je suis il connaît qu'il s'abuse, Mon coeur ce même coeur soudain me les refuse, Et par ces sentiments l'un à l'autre opposez Deux partis se formant dans mes sens divisez, Sans permettre aucun calme à mon âme inquiète, La douleur les attire et l'honneur les arrête, Ne pouvant consentir qu'en un sort si nouveau Le plus bas sentiment triomphe du plus beau.

Don Alvar

Enfin c'est à regret qu'entre les bras d'un autre...

Cassandre

Si l'aveu de mon mal peut adoucir le vôtre, Oui, je souffre à vous perdre, et mon coeur alarmé Ne se souvient que trop de vous avoir aimé, En vain pour l'oublier il se fait violence.

Don Alvar

Donc je puis...

Cassandre

N'en tirez aucune conséquence.

Don Alvar

Espérer que peut-être...

Cassandre

Injuste et vain espoir !

Don Alvar

Mon amour...

Cassandre

Ne pourra corrompre mon devoir, Et plutôt que...

Flore

Madame.

Cassandre

Ô disgrâce imprévue ! Empêchez qu'on me suive, ou bien je suis perdue.

Scène 7

Enrique, Don Alvar, Cassandre, Flore

Enrique

Ne vois-je pas ma soeur ? Elle me fuit en vain Si...

Don Alvar

Vous m'obligerez de changer de dessein, Cette Dame me touche.

Enrique

Et plus que vous peut-être Moi-même elle me touche, et je la veux connaître.

Don Alvar

J'y pourrai mettre obstacle.

Enrique

Ah Dieu, me menacer ! Voici, voici par où je le saurai forcer.

Don Alvar

Vous reculez pourtant.

Cassandre

Hélas ! Que dois-je faire ? Quel funeste combat d'un amant et d'un frère !

Flore

On les séparera, ne craignez rien pour eux.

Cassandre

Ce quartier est désert, Don Alvar malheureux, Et la nuit qui survient...

Flore

Retirons nous, Madame.

Cassandre

Que de troubles divers s'élèvent dans mon âme ! Encor si nous pouvions trouver quelque secours.

Flore

Nous ne les voyons plus, ils s'éloignent toujours, Mais Don Lope...

Scène 8

DON LOPE de Guzman, Cassandre

DON LOPE de Guzman

Ah, ma soeur, la funeste nouvelle !

Cassandre

Qu'est-ce, mon frère ?

DON LOPE de Guzman

Alonse est un ami fidèle, Et cette trahison dont j'osais murmurer, M'assurait le seul bien que je puis espérer ; Mais jugez quel espoir me doit rester encore Quand Enrique me perd, quand il me déshonore, Et qu'auteur d'un affront que je croyais venger, Malgré moi dans son crime il a su m'engager. Mais qui vous trouble ainsi ? vous semblez toute émue.

Cassandre

Un bruit d'armes ouï dans la prochaine rue, D'un effroi si subit vient de saisir mon coeur...

DON LOPE de Guzman

Je l'entends en effet, éloignez-vous, ma soeur. Je verrai ce que c'est.

Scène 9

1er Brave, Don Alvar, DON LOPE de Guzman, 2ème Brave, 3ème Brave

1er Brave

Ta mort suivra la sienne.

Don Alvar

Que ne l'empêchiez-vous, comme je fais la mienne, Lâches ?

DON LOPE de Guzman

Quoi, trois contre un ! donnons, je suis à vous, Mon cavalier, courage.

2ème Brave

Ô Dieu, les rudes coups !

3ème Brave

Ah ! Don Lope...

DON LOPE de Guzman

Mon nom dans la bouche d'un lâche ?

3ème Brave

Sachez...

DON LOPE de Guzman

J'ai déjà su ce qu'il faut que je sache.

2ème Brave

Craignant quelque disgrâce, évitons sa fureur.

Don Alvar

Vous fuyez, assassins, ce secours vous fait peur.

DON LOPE de Guzman

Laissons-les s'échapper, quoi qu'indignes de vivre, Ils ne méritent pas qu'on daigne les poursuivre.

Don Alvar

Cependant je dois tout à ce bras généreux, Sans vous ma résistance était vaine contre eux, Vous seul par un secours...

DON LOPE de Guzman

Épargnez-moi, de grâce, J'ai fait ce que vous même eussiez fait en ma place.

Don Alvar

Au moins j'aurais montré que je sais mon devoir, Mais enfin où vous puis-je entretenir ce soir ? Il faut que je vous quitte, et ma disgrâce est telle Qu'ayant tué d'abord l'auteur de la querelle, Quoi que sa mort soit juste après sa lâcheté, Je serais criminel si j'étais arrêté.

DON LOPE de Guzman

Je ne laisserai pas mon secours inutile, Ne craignez rien, chez moi je vous offre un asile, Allons, et soyez sûr qu'au besoin contre tous Je saurai vous défendre, ou périr avec vous. Mais sans doute on vous cherche.

Don Alvar

Ô malheur redoutable !

Scène 10

Don Louis, DON LOPE de Guzman

Don Louis

Voyez nos soins, Don Lope, à trouver un coupable, Enrique, hélas !

DON LOPE de Guzman

Et bien ?

Don Louis

Vient d'être assassiné.

DON LOPE de Guzman

Enrique !

Don Louis

Et l'assassin par ici détourné, Tâchant de garantir sa teste par sa fuite, Attire sur ses pas notre juste poursuite, On l'a vu reculer les armes à la main.

DON LOPE de Guzman

Par votre diligence empêchez son dessein, Je vais pourvoir au reste.

Scène 11

Don Alvar, DON LOPE de Guzman

Don Alvar

Et vous devant la vie, Ce n'était pas assez...

DON LOPE de Guzman

Brisons-là, je vous prie. Savez-vous qui je suis ?

Don Alvar

C'était pour le savoir Que je vous demandais à vous parler ce soir.

DON LOPE de Guzman

Savez-vous contre qui je viens de vous défendre ?

Don Alvar

Non.

DON LOPE de Guzman

Savez-vous quel sang vous avez su répandre ?

Don Alvar

Aussi peu, seulement vous répondrai-je bien Que mon coeur sur ce point ne se reproche rien, Mais ne me cachez plus un secret qui m'importe.

DON LOPE de Guzman

Don Lope de Guzman est le nom que je porte.

Don Alvar

Je connais ce grand nom, et le malheur m'est doux Par qui je tiens le jour d'un homme tel que vous.

DON LOPE de Guzman

Gardez bientôt de prendre un sentiment contraire.

Don Alvar

Pourquoi ?

DON LOPE de Guzman

Si je vous dis que le mort est mon frère ?

Don Alvar

Votre frère !

DON LOPE de Guzman

Oui, mon frère, et vous pouvez juger Si je puis vous défendre ayant à le venger.

Don Alvar

Mais vous m'avez promis...

DON LOPE de Guzman

La promesse est frivole, Jamais contre soi-même on ne donne parole.

Don Alvar

Que prétendez-vous donc ?

DON LOPE de Guzman

Montrer par votre mort Que le devoir du sang est toujours le plus fort.

Don Alvar

Et bien, me voici prêt à vous rendre une vie...

DON LOPE de Guzman

Non, je sais mieux à quoi la gloire me convie, Et ce n'est pas ici qu'au milieu du secours J'aspire sans péril à terminer vos jours. Adieu, retirez-vous, j'ai peur qu'on vous arrête, Allez en sûreté chercher une retraite, J'ai soin de votre vie et l'ose conserver, Mais sachez qu'en effet c'est me la réserver, Et qu'il n'est point de lieu, quoi que vous puissiez faire, Où sur vous mon devoir n'aille venger un frère.

Don Alvar

Croyez-vous que son sang qu'a répandu ma main Soit l'effet criminel d'un injuste dessein ?

DON LOPE de Guzman

Par soi-même un grand coeur juge toujours d'un autre, Mais c'est le sang d'un frère et je lui dois le vôtre.

Don Alvar

Me soupçonneriez-vous le courage assez bas Pour n'oser en tous lieux affronter le trépas ?

DON LOPE de Guzman

Je vous ai vu combattre, et j'avouerai sans feindre Que je ne puis avoir d'ennemi plus à craindre.

Don Alvar

Donc sans plus balancer c'est ici que je dois Me montrer tel pour vous que vous êtes pour moi.

DON LOPE de Guzman

Que pensez-vous résoudre, et quelle est votre envie ?

Don Alvar

De fuir un ennemi qui m'a sauvé la vie, Et faire voir qu'au moins, si le Ciel l'eût permis, Nous n'étions pas peut-être indignes d'être amis.

DON LOPE de Guzman

C'est ce qui ne se peut après la mort d'un frère.

Don Alvar

Aussi l'éloignement est pour moi nécessaire.

DON LOPE de Guzman

Quoi, vous pourriez me fuir ?

Don Alvar

Je fuis avec éclat, Quand j'évite en fuyant le péril d'être ingrat.

DON LOPE de Guzman

Vous me verrez pousser ma vengeance à l'extrême, Je vous suivrai partout.

Don Alvar

Je vous fuirai de même.

DON LOPE de Guzman

Je saurai vous chercher.

Don Alvar

Et moi vous éviter.

DON LOPE de Guzman

Quoi, je ne tâche ici que de vous irriter, Et je ne puis enfin forcer votre colère D'accepter un combat qui me doit satisfaire ?

Don Alvar

C'est que songeant à fuir si vous me poursuivez, Je fais ce que je dois, vous, ce que vous devez.

DON LOPE de Guzman

Contentez ce devoir qui presse ma vengeance.

Don Alvar

Il vous porte à combattre, et le mien m'en dispense.

DON LOPE de Guzman

Vous m'avez offensé, je dois vous en punir.

Don Alvar

Vous m'avez obligé, je dois m'en souvenir.

DON LOPE de Guzman

Nous nous verrons pourtant.

Don Alvar

Jamais.

DON LOPE de Guzman

Et ma poursuite ?

Don Alvar

Ne m'en mettrai-je pas à couvert par la fuite ?

DON LOPE de Guzman

Peut-être, mais enfin si nous nous rencontrons Il faudra lors combattre.

Don Alvar

Et bien nous combattrons.

Acte IV

Scène 1

Alonse de Roxas, DON LOPE de Guzman

Alonse de Roxas

Je l'avais bien prévu, que tant de violence Pourrait enfin du Ciel lasser la patience, Et qu'à suivre toujours son seul emportement, Enrique par ses mains creusait son monument. Toutefois il respire, et son reste de vie Rend de quelque douceur sa disgrâce suivie, Puisqu'il nous laisse lieu d'espérer qu'au besoin Lui-même contre lui servira de témoin.

DON LOPE de Guzman

Ah, sans me déguiser ce qu'on ne me peut taire, Dites qu'on doit rougir d'avouer un tel frère, Et que sa lâcheté dans ce dernier combat N'a fait aux yeux de tous qu'un trop honteux éclat.

Alonse de Roxas

Il est vrai qu'on le blâme, et qu'un noble courage Du nombre contre un seul dédaigne l'avantage, Cependant chacun sait pour ménager ses jours Qu'il a pu s'abaisser à souffrir du secours. C'est au milieu de trois qui lui prêtaient main forte Que ce jeune inconnu l'a blessé de la sorte, Il est tombé mourant, et de sa fausse mort Tout le peuple amassé me faisait le rapport, Quand lui voyant encor quelques signes de vie À ne le point quitter l'amitié de convie, On arrête son sang, il revient lors à soi, Étant déjà tout proche on le porte chez moi, Où vous même avez vu dans l'ennui qui l'accable Que de tout son malheur il se tient seul coupable.

DON LOPE de Guzman

Hélas ! et plût au Ciel qu'en déplorant le sien Je n'eusse pas sujet de l'accuser du mien, Car enfin dans la loi que la fille m'impose, La promesse d'un père est pour moi peu de chose, Et je n'ai plus sans doute à songer qu'à mourir, Puisque votre amitié n'a pu me secourir.

Alonse de Roxas

J'avais crû jusqu'ici qu'il était impossible Qu'avec tant de vertu l'amour fut compatible, Et vous sachant aimé j'appréhendais fort peu Que Jacinte nous pût refuser son aveu. Mais s'il faut que ma crainte avec vous s'éclaircisse, Don Sanche m'est suspect lui-même d'artifice, Je l'ai revu tantôt, et connu malgré lui Que l'accord accepté redouble son ennui. Lui parlant de vous voir, il n'a pu si bien faire Qu'un mouvement d'aigreur n'ait trahi sa colère, Elle a paru couverte et m'a trop fait juger Que rien n'éteint en lui l'ardeur de se venger.

DON LOPE de Guzman

Qu'il se venge ; aussi bien, quoi que j'ose entreprendre, Après ce que je sais je n'ai rien à prétendre, Pour paraître innocent mon effort serait vain ; Si c'est le même sang, qu'importe quelle main ? C'est ce malheur du sang dont je suis responsable, Qui me rendra toujours également coupable, Puisqu'ayant à combattre un destin rigoureux, C'est être criminel que d'être malheureux.

Alonse de Roxas

La vertu de la fille à nos desseins contraire, Semble avoir commencé la vengeance du père, Et ce trouble confus qu'il m'a fait remarquer, Me fait craindre pour vous à l'oser expliquer ; Mais le meilleur remède en ce malheur extrême, C'est de porter Enrique à s'accuser lui-même, À demander Don Sanche, et ne lui point cacher Ce que je sais déjà qu'il s'ose reprocher. Pour peu qu'on soit sensible, il n'est rien qu'on refuse Au triste repentir d'un mourant qui s'accuse, Et quoi qu'ait résolu ce vieillard outragé, Par le malheur d'Enrique il se tiendra vengé, Il croira que le Ciel, à ses voeux favorable, Aura pris soin pour lui de punir un coupable, Et j'ose m'assurer du succès de vos feux Quand cet hymen pour lui n'aura rien de honteux.

DON LOPE de Guzman

Qu'Enrique obtint sur lui cette haute victoire ?

Alonse de Roxas

Il l'obtiendra sans doute, et j'ai lieu de le croire, Puisqu'au nom de Fernand par hasard prononcé, Si Cassandre se plaint de son hymen forcé, (M'a-t-il dit d'une voix et languide et mourante,) Je ne l'oblige à rien, qu'elle vive contente.

DON LOPE de Guzman

Ah, si son repentir s'étendait jusqu'à moi.

Alonse de Roxas

Vous en verrez l'effet tel que je le prévois. Adieu, pour vous servir je vais mettre en usage Tout ce qui peut abattre un orgueilleux courage.

DON LOPE de Guzman

Cependant dans l'espoir de quelque mot d'avis, Je vais rêver une heure autour de ce logis, Si je suis aperçu, Blanche pourra paraître.

Alonse de Roxas

Et si quelqu'autre aussi vous allait reconnaître, Et que la force en main le vieillard averti, Malgré tout notre accord vous fît mauvais parti ?

DON LOPE de Guzman

Vous parlez d'un péril que mon amour méprise.

Alonse de Roxas

Ce n'est pas sans sujet que j'en crains la surprise. Voyez, la Lune brille avec tant de clarté, Que la nuit n'eut jamais si peu d'obscurité. Ne vous exposez point si vous m'en voulez croire.

Seul.

DON LOPE de Guzman

J'aurai soin de ma vie, ayez soin de ma gloire, Et puis qu'un fier destin s'oppose à mon bonheur, Par l'aveu du coupable assurez mon honneur. Enfin, Fortune, enfin quoi que ta rage ordonne, Mon coeur à ton caprice aujourd'hui s'abandonne, Et de son désespoir il tire au moins ce bien, Qu'il se trouve en état de ne craindre plus rien. Mais si dans sa clarté la Lune m'est fidèle, Je vois cet inconnu contre qui j'ai querelle, C'est lui-même, parlons, puisqu'il s'ose approcher.

Scène 2

DON LOPE de Guzman, Don Alvar

DON LOPE de Guzman

Me reconnaissez-vous ?

Don Alvar

Je vous allais chercher, Et quelque rigoureux que mon destin se montre, Je lui suis obligé d'une telle rencontre.

DON LOPE de Guzman

Quoi, croyez-vous ainsi pouvoir impunément Braver et ma colère, et mon ressentiment ? Il ne vous souvient plus que l'honneur vous convie De fuir un ennemi dont vous tenez la vie ?

Don Alvar

Cette obligation est dans mon souvenir, J'en ai donné parole, et saurai la tenir.

DON LOPE de Guzman

Me chercher n'en est pas une preuve trop forte.

Don Alvar

C'est pour mieux l'observer que j'agis de la sorte.

DON LOPE de Guzman

Mais vous n'ignorez pas qu'un devoir assez fort M'oblige sans réserve à vouloir votre mort ?

Don Alvar

Je connais ce devoir, mais qu'ai-je lieu d'en craindre Quand je viens le suspendre et non pas le contraindre, Et qu'à votre courroux j'épargne en ce projet La honte d'éclater contre un indigne objet ?

DON LOPE de Guzman

Ce discours est obscur.

Don Alvar

Pour vous le faire entendre Oyez par un billet ce que je viens d'apprendre. Un injuste ennemi par un noir attentat, Envieux de ma gloire, en a terni l'éclat, L'outrage par le sang ne s'efface qu'à peine, On m'en donne l'avis, voila ce qui m'amène.

DON LOPE de Guzman

Et que pensez-vous faire ?

Don Alvar

En pouvez-vous douter, Et dans de tels malheurs a-t-on à consulter ? Je ne balance point, quelle que soit l'offense, Tout mon sang indigné m'en demande vengeance, Mais ce bien le plus grand qu'on puisse concevoir, Don Lope, c'est à vous que je le veux devoir. Quoi que mon ennemi, j'ai peu de peine à croire Que l'appui de mes jours le sera de ma gloire, Et le moyen aussi de juger d'un grand coeur Qu'il fît tout pour ma vie, et rien pour mon honneur ? J'ose donc vous revoir sans qu'un respect frivole Me fasse appréhender de manquer de parole, Puisque loin de braver votre juste courroux J'en recule l'effet moins pour moi que pour vous. J'ai promis de vous fuir, mais je veux que ma fuite D'un si grand ennemi mérite la poursuite, Et n'auriez-vous pas lieu si je fuyais ainsi, De dédaigner un sang par un autre noirci ? On m'a fait un affront, j'ai tué votre frère, La vengeance à tous deux aujourd'hui nous est chère, Mais quoi qu'en ce rencontre elle ait pour vous d'appas, Si vous la différez, vous ne la perdez pas. Devenons donc amis tant que le sang d'un lâche De ma gloire obscurcie ait effacé la tache, Et que par son trépas mon honneur affermi, Je puisse mériter d'être votre ennemi ; Car enfin j'ai pour vous une trop pure estime Pour vouloir abuser d'un coeur si magnanime, Ma vengeance est la vôtre, et je n'en suis jaloux Que pour rendre mon sang moins indigne de vous.

DON LOPE de Guzman

Je ne sais que répondre, et c'est par mon silence Que vous laissant juger de tout ce que je pense, Je crois mieux expliquer dans mon sort rigoureux Ce que peut la vertu sur un coeur généreux. Mais où cette vertu me va-t-elle réduire ? Vous savez m'obliger quand je cherche à vous nuire, Et pressé d'un devoir que je n'ose trahir, Je vois que vous m'ôtez le droit de vous haïr. Ce devoir toutefois que presse la Nature Se trahirait soi-même à souffrir votre injure, Il y prend intérêt, et dans votre ennemi Par un dessein bizarre il vous donne un ami. Je le suis, j'en fais gloire, et d'un aveugle zèle En tous lieux, contre tous, je prends votre querelle, À venger votre affront servez-vous de mon bras, Un ami tel que moi ne vous manquera pas ; Mais cet affront vengé, mon coeur quoi qu'avec peine Dépouille l'amitié pour reprendre la haine, Et l'intérêt d'un frère est un respect trop fort, Pour oser voir en vous que l'auteur de sa mort.

Don Alvar

Au moins dans cet instant, que l'amitié reçue Tient pour moi dans ce coeur la haine suspendue, Souffrez qu'impatient de m'acquitter vers vous, D'un ami si parfait j'embrasse les genoux. Rendrais-je un moindre hommage à qui je dois la vie ? Mais on veut vous parler, ou bien l'on nous épie.

Scène 3

DON LOPE de Guzman, Blanche

DON LOPE de Guzman

Ah ! Blanche.

Blanche

Qu'à propos je vous ai reconnu ! L'on m'envoyait chez vous.

DON LOPE de Guzman

Quoi, qu'est-il survenu ?

Blanche

Venez, on vous attend.

DON LOPE de Guzman

Moi, Blanche ?

Blanche

Oui, ma maîtresse Veut résoudre avec vous une affaire qui presse.

DON LOPE de Guzman

Que je crains...

Blanche

Craignez tout d'un courroux déguisé.

DON LOPE de Guzman

Sans doute le vieillard n'est point désabusé, C'est ce qu'on veut m'apprendre ?

Blanche

Il est vrai qu'il s'emporte.

DON LOPE de Guzman

C'est assez, je te suis, va m'attendre à la porte.

Scène 4

DON LOPE de Guzman, Don Alvar

DON LOPE de Guzman

Voyez que l'amitié se croit beaucoup permis.

Don Alvar

Souffre-t-on la contrainte entre les vrais amis, Vous m'avez obligé, mais quel est ce message ? D'autre que d'une fille il m'aurait fait ombrage, Vous êtes tout rêveur.

DON LOPE de Guzman

Peut-être en ai-je lieu, Mais enfin il est temps que je vous dise adieu.

Don Alvar

Quoi, sans me découvrir ce qui vous inquiète ? Don Lope, c'est donc là cette amitié parfaite, Je me découvre à vous, vous vous cachez de moi.

DON LOPE de Guzman

Avec peu de raison vous soupçonnez ma foi, Et s'il faut éclaircir le sujet de ma peine J'ai reçu rendez-vous, et c'est ce qui me gêne.

Don Alvar

La faveur vous déplaît ?

DON LOPE de Guzman

J'aime et je suis aimé, Mais un père fâcheux tient mon coeur alarmé, Et contre mon espoir cette faveur offerte Est moins faveur pour moi que l'arrêt de ma perte : Il me hait, et la fille attendant son aveu D'une vertu si fière accompagne son feu, Que je n'en dois prévoir qu'une atteinte mortelle Puisqu'elle se dispense à m'appeler chez elle. Ainsi de ce vieillard redoutant le courroux J'accepte avec chagrin un pareil rendez-vous, Non, parce qu'au malheur dont ma flamme est suivie, Si je suis découvert, il y va de ma vie, Mais parce que surpris dedans son entretien Tout mon sang exposé n'assure pas le sien Mais je vous quitte enfin, c'est trop la faire attendre.

Don Alvar

Je vous escorterai.

DON LOPE de Guzman

Vous ?

Don Alvar

Quoi, vous en défendre ! Craignez-vous que ce bras ne vous manque au besoin ?

DON LOPE de Guzman

Un amour si secret fuit un nouveau témoin, Et je dois ce respect à l'objet de ma flamme, De...

Don Alvar

Vous abandonner c'est me couvrir de blâme, Et mon coeur est pour vous injuste au dernier point S'il vous souffre un péril qu'il ne partage point. Non, non, je vous suivrai.

DON LOPE de Guzman

Vous ne prenez pas garde À ce qu'en ce projet votre amitié hasarde, Et que dans ma disgrâce oser vous engager, C'est vous mettre en état de ne vous point venger, Que devient cette ardeur d'effacer votre injure ?

Don Alvar

Sur l'occasion seule un grand coeur se mesure. Allons, nous perdons temps.

DON LOPE de Guzman

Mais...

Don Alvar

C'est trop contester, Sachant ce que je sais je ne puis vous quitter. Sur tout, je suis discret.

DON LOPE de Guzman

Je n'ai plus rien à dire, Mais je vous devrai trop, et mon coeur en soupire, Puisqu'après cet accord que l'honneur rend permis, Ce même honneur nous force à cesser d'être amis.

Don Alvar

Ne songeons maintenant qu'à ce qui vous importe.

DON LOPE de Guzman

Nous n'irons pas bien loin, voyez d'ici la porte, J'y dois être attendu.

Scène 5

DON LOPE de Guzman, Blanche, Don Alvar

DON LOPE de Guzman

Blanche.

Blanche

Entrez et sans bruit, De peur que... Mais que vois-je?

DON LOPE de Guzman

Un ami qui me suit, Ne crains rien, sa vertu dans mon sort l'intéresse.

Blanche

Vous me perdez, Monsieur, que dira ma maîtresse ?

DON LOPE de Guzman

Va, je t'excuserai, n'en sois point en souci. Ami, j'en use mal de vous laisser ici, Seul, de nuit, sans clarté, mais...

Don Alvar

Cette excuse est vaine, Un désir curieux n'est pas ce qui m'amène, Je vous attends, allez, et ne m'oubliez pas Si vous avez besoin du secours de mon bras.

Blanche

La chambre où je vous mène ayant double sortie, Contre toute surprise assure la partie, D'ailleurs l'appartement est assez reculé.

Don Alvar

De quel sort plus étrange a-t-on jamais parlé ? Quand un père offensé dont j'ignore l'outrage, Au soutien de sa gloire appelle mon courage, Pour ne me pas montrer généreux à demi Il faut que je m'engage avec mon ennemi, Et dans cet ennemi que mon malheur me laisse Je trouve à respecter le sang d'une maîtresse. Ô haine, amour, vengeance, ô doux et puissants noeuds, Qui déchirez mon âme et confondez mes voeux, Finissez un combat qui me rend trop à plaindre, Ou cachez-moi les maux que vous me faites craindre. Mais j'ois marcher quelqu'un, ne sachant où je suis, Songer à la défense est tout ce que je puis, Ne nous découvrons point si l'on ne nous découvre. Mais Dieux ! N'entends-je pas une porte qui s'ouvre ? La lumière paraît, enfin tout est perdu, Que ferai-je ?

Scène 6

Don Sanche, Don Alvar

Don Sanche

Un bruit sourd vers la porte entendu, Dans l'attente d'un fils à mes souhaits si chère... Mais ne le vois-je pas ? Ah, mon fils !

Don Alvar

Ah, mon père.

Don Sanche

Je puis donc te revoir ?

Don Alvar

C'est donc vous que je vois ?

Don Sanche

Ah, qu'avecque raison tu doutes si c'est moi ! Dans l'affront que je pleure et qui me désespère, Tu peux, tu peux, mon fils, méconnaître ton père. La rougeur de mon front t'empêche d'y trouver Ces traits que la Nature y sut jadis graver, Tu les cherches en vain, mais sûr de ma vengeance, Si je dois aujourd'hui t'expliquer mon offense, J'ai l'avantage au moins qu'en ton ressentiment Tu n'auras de ma honte à rougir qu'un moment.

Don Alvar

Ce moment est trop long, hâtez-vous de m'apprendre Quel sang pour l'effacer il faut aller répandre.

Don Sanche

Te dirai-je, mon fils, que l'affront est si bas, Qu'il serait trop vengé, s'il l'était par ton bras ? Pour un lâche ennemi capable de surprise La générosité n'est pas même permise, Ne t'inquiète point de mon honneur perdu, S'il lui faut une vie, on m'en a répondu, Il périra, le traître.

Don Alvar

Ah, que voulez-vous faire ?

Don Sanche

Te remettre en état de m'avouer pour père.

Don Alvar

Me réserveriez-vous à cette lâcheté, De souffrir...

Don Sanche

Il aura ce qu'il a mérité. Où l'offense est indigne et basse et lâche et noire Tout ce qui la répare est toujours plein de gloire, Fer, poison, tout est beau, quand il n'est point douteux, Et pourvu qu'on se venge il n'est rien de honteux.

Don Alvar

Expliquez-vous enfin, et sachons cette offense.

Don Sanche

Elle est...Ah, tout mon sang en frémit quand j'y pense, Il se trouble, il s'indigne au nom de l'offenseur, Si tu le veux savoir, apprends-le de ta soeur.

Don Alvar

Où courez vous, mon père ?

Don Sanche

Il faut que je l'appelle.

Don Alvar

Pensez vous...

Don Sanche

Oui, mon fils, tu sauras mieux tout d'elle.

Don Alvar

Peut-être...

Don Sanche

Je l'amène ici dans un moment.

Don Alvar

Puis-je encor me connaître en cet évènement ? Don Lope aime ma soeur, et moi-même à ma honte J'assure un rendez-vous au feu qui le surmonte. Ah, suivons...mais hélas ! ne précipitons rien, S'il offense mon sang, j'ai répandu le sien, Et lors qu'avecque lui ma parole m'engage, Consentir à sa perte est manquer de courage ; Et puis, si ce point seul nous rendait ennemis, Que lui puis-je imputer que je n'ai point commis ? Il brûle pour Jacinte, et j'adore Cassandre. Mais qu'il tarde à venir ! L'aurait-on pu surprendre ? Si j'ai bien entendu d'un et d'autre côté Une porte au besoin le met en sûreté. Puisqu'il peut s'échapper, quel obstacle l'arrête ?

Scène 7

DON LOPE de Guzman, Don Alvar, Blanche

DON LOPE de Guzman

Ami, notre vieillard m'oblige à la retraite, Sortons, et vous saurez...

Don Alvar

Ami, je le connais ; Je viens de lui parler, ne craignez rien pour moi.

DON LOPE de Guzman

Vous ?

Don Alvar

M'en voyant surpris j'ai feint sur quelque affaire Qu'une lettre de lui m'était fort nécessaire, Il est allé l'écrire, et dans cet embarras Je me rendrais suspect à ne l'attendre pas.

DON LOPE de Guzman

Mais...

Blanche

Je l'entends déjà, le rendez vous funeste ! Sortez vite.

Don Alvar

Demain je vous dirai le reste.

Scène 8

Jacinte, Don Sanche, Don Alvar, Blanche

Jacinte

Quoi, sans savoir pourquoi je dois tant me hâter ?

Don Sanche

En croiras-tu tes yeux ? tu les peux consulter, Reconnais-tu ce fils que le Ciel me renvoie ?

Jacinte

Juste Ciel, se peut-il qu'enfin je le revoie ? Ah, mon frère, est-ce vous ?

Blanche revient.

Don Alvar

Mon déplaisir, ma soeur, Me laisse de ce nom mal goûter la douceur. Quand un père offensé...

Don Sanche

Dis-lui, dis-lui, ma fille, Cet affront si honteux à toute ma famille, Et si dans mes ennuis tu veux me soulager, Nomme-lui l'ennemi dont je dois me venger. Quand l'outrage est mortel, qu'il va jusqu'à l'extrême, C'est s'en faire un nouveau que l'expliquer soi-même. Par ces tristes soupirs l'un par l'autre pressez, Épargne cette honte à qui rougit assez. Tu te tais ; oui ma fille, à conter mon injure Ton sang pourrait du mien contracter la souillure, Il est encor sans tache, et ton père affronté N'en corrompt pas sitôt toute la pureté. Défends-toi, j'y consens, d'un récit qui t'outrage, Si ton refus me gêne, il montre ton courage, Tu ne peux t'abaisser à parler d'un affront Dont par moi l'infamie éclate sur ton front, Mais s'il faut que moi-même enfin je le déclare, Mon fils, souffre un moment que mon coeur s'y prépare.

Blanche

Son fils, Madame ?

Jacinte

Oui, Blanche.

Blanche

Ô Dieu que ferons-nous ! Il escortait Don Lope, il sait le rendez-vous.

Jacinte

Que dis-tu ? C'était lui qui lui servait d'escorte ?

Blanche

Lui même.

Don Alvar

Enfin je cède au soupçon qui m'emporte, Parlez, ou je croirai...

Don Sanche

Crois tout ce que tu peux, L'affront dont je rougis est encor plus honteux. Connais-tu les Guzmans ?

Don Alvar

Oui, ce nom est illustre.

Don Sanche

L'un d'eux par mon offense en a terni le lustre, Don Lope... Enfin c'est fait, j'ai nommé l'offenseur.

Don Alvar

Quoi, Don Lope...

Don Sanche

Ah! Mon fils, daigne épargner ta soeur. Vois comme trop sensible à l'outrage d'un père, Le nom d'un ennemi l'enflamme de colère. Vois de quels mouvements son coeur est combattu, Et plaignant ma disgrâce, admire sa vertu.

Don Alvar

J'en suis surpris sans doute encor plus que vous n'êtes. Don Lope...

Don Sanche

Vois son trouble au nom que tu répètes, Et juge à ces effets de haine et de courroux Si j'ai dû consentir d'en faire son époux, On me l'a fait promettre, et j'ai feint...

Jacinte

Ah ! Mon père.

Don Sanche

Non, quand ce seul moyen me pourrait satisfaire, Ne crois pas, quelque éclat que mon malheur ait eu, Que j'abuse jamais de ton trop de vertu. Je sais que tu le hais, je sais que la vengeance T'ayant mis dans le coeur toute sa violence, Tu souffrirais bien plus à lui donner la main, Qu'à lui plonger toi-même un poignard dans le sein. À ces grands mouvements abandonne ton âme, Donne-toi toute entière à l'ardeur qui l'enflamme, Et s'il faut...

Don Alvar

Cet avis ne nous rend pas l'honneur, Mon père, et vous gênez la vertu de ma soeur.

Don Sanche

Ah ! si tu connaissais quel noble sacrifice...

Don Alvar

Elle sait de nous deux qui lui rend mieux justice.

Jacinte

L'apparence, mon frère, est trop à soupçonner...

Don Alvar

Il n'est pas temps, ma soeur, de rien examiner.

Don Sanche

Oui, c'est trop en effet lui dérober la joie Que lui permet le Ciel au bonheur qu'il m'envoie, Étouffe ce chagrin où ton coeur s'est plongé, Encor un peu, ma fille, et ton père est vengé.

Jacinte

Vous, mon père, et de qui ?

Don Sanche

De cet ennemi même Dont pour toi le seul nom est un supplice extrême. Crois-le déjà sans vie, et par un doux transport Tâche de t'avancer le plaisir de sa mort. Peints-le toi tout sanglant, blessure sur blessure Par son dernier soupir expier notre injure, Repais de cette image...

Don Alvar

Elle a beaucoup d'appas, Mais il périt en vain s'il ne vous venge pas.

Don Sanche

S'il ne me venge pas ? Apprends, apprends l'offense, Et sache que lui même a réglé ma vengeance, Si je ne la veux perdre, il le faut imiter. Par des gens apostez il m'a fait affronter, Et lors que pour ma gloire il doit cesser de vivre, Son exemple est pour moi le seul exemple à suivre. J'ai préparé le piège, et c'est dans cette nuit Que des Braves...

Don Alvar

Ô Ciel, où me vois-je réduit ? Et je m'arrête encor, c'est trop.

Don Sanche

Que vas-tu faire ?

Don Alvar

Défendre un ennemi pour mieux venger un père.

Don Sanche

Quoi ? Tu peux condamner...

Il sort.

Don Alvar

Vous m'arrêtez en vain, Son sang est mal versé si ce n'est par ma main.

Don Sanche

Ô l'indigne scrupule où son coeur s'abandonne !

Jacinte

Hélas !

Don Sanche

Ainsi que moi sa faiblesse t'étonne, Mais quoi qu'il ose enfin, cesse d'en soupirer, Ma partie est bien faite, et tu peux espérer.

Jacinte

Dans un pareil malheur que veut-on que j'espère ?

Don Sanche

Que peut-être déjà l'on a vengé ton père. Viens, suis-moi, quelques maux que je puisse prévoir, Mon plus grand déplaisir se console à te voir.

Acte V

Scène 1

DON LOPE de Guzman, Cassandre

DON LOPE de Guzman

C'était pour m'en donner la funeste nouvelle Que Jacinte hier au soir m'osa mander chez elle, Il n'en faut point douter ; son trouble à mon abord, Ce discours préparé des caprices du Sort, Ces serments exigez d'obéir sans murmure, Étaient de ma disgrâce une marque trop sûre, Et quoi que du vieillard presque aussitôt surpris, J'eusse dû la quitter sans avoir rien appris, Au désordre confus qu'elle me fit paraître Devinant aisément ce qui le faisait naître, J'eusse pu me soustraire à ce noir attentat Si pour prévoir l'orage on en fuyait l'éclat. Mais de tant d'assassins la troupe découverte, Prêt de rentrer chez moi marquait déjà ma perte, Et je ne combattais, assuré de périr, Que pour venger ma mort avant que de mourir, Quand une voix de loin à ce bruit de nos armes Me remplissant d'espoir et nos traîtres d'alarmes, Prends courage, Don Lope, à moi lâches, à moi, Nous dit-on, et ces mots redoublent leur effroi. Me voyant secondé, la victoire en balance, Ces braves attaquants demeurent sans défence, Et leur fuite aussitôt dans ce manque de coeur Me laisse rendre grâce à mon libérateur.

Cassandre

Certes, je tremble encor à vous ouïr redire Avec quelle fureur contre vous on conspire ; Croyant vous avancer, Alonse vous a nui, Et sa feinte à vos feux prête un mauvais appui.

DON LOPE de Guzman

C'est ainsi que le sort par un dernier outrage, Dans un calme apparent me fait faire naufrage, Et trompant d'un ami le zèle officieux N'élève mon espoir que pour l'abattre mieux.

Cassandre

C'est le dernier des biens dont sa rigueur nous prive.

DON LOPE de Guzman

Vous en jugez, ma soeur, par ce qui vous arrive, Et d'un fâcheux hymen qui faisait votre mort, Enrique avec Fernand ayant rompu l'accord, D'un si prompt changement le revers favorable Vous en fait pour ma flamme espérer un semblable. Mais qu'en vain jusques-là je voudrais me flatter ! Don Sanche veut ma mort, je ne puis l'éviter, Et quoi qu'on fasse enfin, je n'ai point à prétendre Qu'après l'avoir jurée il m'accepte pour gendre.

Cassandre

Mais il vous croit coupable.

DON LOPE de Guzman

Il le croira toujours.

Cassandre

La vérité connue est un puissant secours, Vous n'êtes criminel que pour la vouloir taire.

DON LOPE de Guzman

Chercher mon innocence en accusant un frère, Un frère, dont l'état trop digne de pitié, Me ferait soupçonner d'un secours mendié ! D'un si lâche dessein je me sens incapable, Et puisque son aveu ne le rend point coupable, Qu'à s'accuser soi-même il n'a pu consentir, Je ne publierai point ce qu'il peut démentir.

Cassandre

Espérez tout d'Alonse, il l'observe sans cesse, Et dans la juste ardeur qui pour vous l'intéresse, Sans doute il tentera cent moyens superflus, Ou trouvera celui de vaincre ses refus. S'il a pu l'obliger touchant mon hyménée À reprendre pour moi la parole donnée...

DON LOPE de Guzman

Ah, le faible motif pour prétendre à mon tour, Qu'avec même succès il serve mon amour ! Que dans vos intérêts Enrique ait pu le croire, Cet effort ne va point jusqu'à trahir sa gloire, Dégageant une soeur il oblige un ami, Mais s'avouer coupable à son propre ennemi, S'exposer à rougir du plus honteux reproche Que...

Cassandre

Vous ne voyez pas Jacinte qui s'approche.

Scène 2

DON LOPE de Guzman, Jacinte

DON LOPE de Guzman

Après le dur revers qui détruit mon espoir, Pouvais-je encor prétendre au bonheur de vous voir, Madame ? Vos bontés par un effort insigne Semblent croître pour moi plus on m'en croit indigne, Et j'aimerai le sort le plus injurieux, Puisqu'il peut m'acquérir un bien si précieux.

Jacinte

Je hasarde beaucoup, mais je n'ai pu moins faire Pour me justifier du procédé d'un père, Qui se consultant seul, séduit par son erreur, N'écoute contre vous qu'une aveugle fureur, Mais le Ciel qui toujours veille pour l'innocence, Pour la faire avorter prit hier votre défense, Et monstre sa justice à qui sait par quel bras Il sut vous garantir d'un attentat si bas.

DON LOPE de Guzman

Je sais qu'aucun jamais ne lui fut redevable D'un secours ni plus prompt ni plus considérable, Mais si j'en tiens le jour qu'on me voulait ravir, J'ignore de quel bras il daigna s'y servir. Ce vaillant inconnu, quelque effort que je fisse, Me refusa son nom après ce grand service, Et ce n'est qu'aujourd'hui que je le dois savoir.

Jacinte

Pouvez-vous l'ignorer si vous le pûtes voir ? La nuit n'était pas sombre.

DON LOPE de Guzman

Elle était assez claire Pour voir ce même ami qui trompa votre père, Qui m'escortant chez vous, n'en sortit qu'après moi, Mais son visage seul est ce que j'en connais.

Jacinte

Et bien, quel qu'il puisse être, obtiendrai-je une grâce ?

DON LOPE de Guzman

Madame...

Jacinte

À l'expliquer mon esprit s'embarrasse, Mais c'est ce qui m'amène, et ce fut hier au soir Ce qui me fit encor souhaiter de vous voir.

DON LOPE de Guzman

Parlez, et puisqu'enfin il s'agit de vous plaire, Fallut-il me soumettre à la fureur d'un père, Et perdre...

Jacinte

Ah, jugez mieux d'un coeur qui tout à vous Déteste les effets d'un injuste courroux. Vous voir reconnaissant est toute mon envie, Un inconnu pour vous a prodigué sa vie, Et ce qu'à votre amour je demande aujourd'hui, C'est que jamais ce bras ne s'arme contre lui. Me le promettez-vous ?

DON LOPE de Guzman

Je puis vous le promettre, Puisque l'honneur enfin semble me le permettre, Et que sans lâcheté je ne puis à mon tour Combattre un ennemi par qui je vois le jour. Mais qui vous peut sitôt avoir dit la nouvelle D'une si surprenante et secrète querelle, Et qu'un frère mourant, pour venger son trépas Contre cet inconnu sollicite mon bras ?

Jacinte

C'est ce que j'ignorais dans le malheur d'Enrique.

DON LOPE de Guzman

Pourquoi donc cette alarme et vaine et chimérique, Et par quel mouvement vous croyez-vous permis De craindre quelque jour de nous voir ennemis ?

Jacinte

Comme l'honneur peut tout et sur l'un et sur l'autre, Si vous n'êtes le sien il peut être le vôtre, Et par ce que j'ai su je prévois à regret... Mais je le vois qui vient vous dire son secret, Me tiendrez-vous parole et puis-je le prétendre ?

DON LOPE de Guzman

Doutez-vous de mon coeur ?

Jacinte

Laissons-les seuls, Cassandre, Et quoi qu'ici pour nous tout soit à redouter, Sachons leurs sentiments avant que d'éclater.

Scène 3

Don Alvar, DON LOPE de Guzman

Don Alvar

Je me rendrai suspect sans doute de faiblesse D'avouer qu'à regret je vous tiens ma promesse, Et que s'il se pouvait il me serait plus doux ; De me faire connaître à tout autre qu'à vous.

DON LOPE de Guzman

Il en est peu pourtant qu'avec plus d'assurance Vous pussiez honorer de cette confidence, Avant que j'en abuse on me verra périr.

Don Alvar

Enfin sommes-nous seuls, puis-je me découvrir ? Je crains d'être écouté.

DON LOPE de Guzman

Parlez sans vous contraindre, Quel que soit ce secret, vous n'avez rien à craindre.

Don Alvar

Après les différents survenus entre nous, En quelle qualité me considérez-vous ?

DON LOPE de Guzman

D'ami, pour un grand coeur ce doute est un peu rude, Si mon devoir m'est cher je hais l'ingratitude, Je l'avouerai partout, sans vous j'étais perdu.

Don Alvar

Ce que je vous devais, vous l'ai-je assez rendu ?

DON LOPE de Guzman

Le Ciel vous est propice autant qu'il m'est contraire, Je méditais sur vous la vengeance d'un frère, Et de son sang versé je vois qu'il vous absout.

Don Alvar

Suis-je quitte envers vous ?

DON LOPE de Guzman

C'est moi qui vous dois tout. Mais de ce procédé mon amitié s'offense, Est-ce que vous doutez de ma reconnaissance ?

Don Alvar

Non, mais aucun malheur n'approcherait du mien, Si vous ne m'avouiez que je ne vous dois rien.

DON LOPE de Guzman

Qu'a cet aveu de propre à flatter votre envie ?

Don Alvar

Tout, puisqu'il faut qu'enfin j'attaque votre vie, Et qu'un coeur généreux doit être au désespoir, Quand le moindre scrupule étonne son devoir.

DON LOPE de Guzman

Tout mon sang malgré moi se trouble à vous entendre, Qui le défendit hier veut aujourd'hui l'épandre, Et m'enviant des jours par lui seul conservez...

Don Alvar

Vous savez encor peu ce que vous me devez, Et comme un tel secret n'a plus rien qui m'importe, Chez qui croyez-vous hier que je vous fis escorte ?

DON LOPE de Guzman

Je n'ai pas oublié sitôt qu'avec le jour Je dois à vos bontés l'appui de mon amour, Je craignais pour Jacinte, et votre grand courage Voulut ou dissiper ou partager l'orage.

Don Alvar

Vous trouvant attaqué quand vous fûtes sorti, Savez-vous contre qui je pris votre parti ?

DON LOPE de Guzman

Contre des assassins employez par son père.

Don Alvar

C'est ce que je voudrais qu'ils eussent pu vous taire, Puisque n'ayant plus lieu de vous déguiser rien, Je dois vous avouer que son père est le mien. Et m'enviant des jours : et désirant me reprendre des jours.

DON LOPE de Guzman

Quoi, Jacinte...

Don Alvar

Est ma soeur, et c'est assez vous dire Quel devoir veut par moi que notre trêve expire...

DON LOPE de Guzman

Oui, c'est me dire assez qu'une injuste rigueur Fait un crime pour moi de l'amour d'une soeur, Mais j'atteste le Ciel ennemi du parjure, Que je brûle d'un feu dont l'ardeur est si pure, Que si...

Don Alvar

Vous jugez mal de mon ressentiment D'en croire cet amour l'unique fondement. Je ne condamne point une ardeur légitime, Et comme je connais qu'on peut aimer sans crime, Jacinte étant ma soeur, j'ai lieu de présumer Que sans blesser sa gloire elle a pu vous aimer, Que cet amour n'a rien dont sa vertu rougisse.

DON LOPE de Guzman

C'est m'obliger ensemble et lui rendre justice, Mais si ma passion n'arme point votre bras, Quelle offense inconnue expierait mon trépas ?

Don Alvar

Ce long déguisement redouble ma colère, Ne vous ai-je pas dit que Don Sanche est mon père, Et par ce seul aveu n'avez-vous pas appris Que je dois le venger puisque je suis son fils ?

DON LOPE de Guzman

Son malheur est de ceux dont la surprise accable.

Don Alvar

Quoi, ne savez-vous pas qu'il vous en croit coupable ?

DON LOPE de Guzman

Oui, je sais qu'il le croit, mais aussi je sais bien, Quoi qu'il vous en ait dit, que vous n'en croyez rien. Votre sang cette nuit exposé pour ma vie M'a trop justifié de cette calomnie, Et sachant son affront, loin de me secourir, Qui m'en eût crû l'auteur m'aurait laissé périr.

Don Alvar

Je l'eusse fait sans doute, et j'aurais dû le faire, Puisqu'enfin je souscris aux sentiments d'un père, Apporter quelque obstacle à ce qu'il a tenté, C'est l'accuser d'erreur et non de lâcheté. Il faut, quoi que d'abord un grand coeur s'en offense, Pour le dernier affront la dernière vengeance, L'assassinat est juste où l'outrage est sanglant, Et le meilleur remède est le plus violent.

DON LOPE de Guzman

Puisque votre suffrage en ma faveur s'explique, Quel crime est donc le mien ?

Don Alvar

L'opinion publique. C'est peu pour négliger un devoir si pressant Que mon coeur en secret vous déclare innocent, À l'erreur du public c'est peu qu'il se refuse, Vous êtes criminel tant que l'on vous accuse, Et mon honneur blessé sait trop ce qu'il se doit Pour ne vous pas punir de ce que l'on en croit.

DON LOPE de Guzman

Quoi, sur un bruit si faux...

Don Alvar

Vous m'en devez répondre, Avant que vous revoir j'ai voulu le confondre ; Mais en vain en tous lieux je me suis informé, On ne nomme personne, ou vous êtes nommé. J'affoiblis ma vangeance à la voir differée, Sortons.

DON LOPE de Guzman

Et l'amitié que vous m'aviez jurée ?

Don Alvar

Telle est de mon honneur l'impitoyable loi, Loin qu'un ami l'arrête, il n'a d'yeux que pour soi, Et dans ses intérêts toujours inexorable Veut le sang le plus cher au défaut du coupable.

DON LOPE de Guzman

S'il faut donner le mien, changez au moins l'arrêt, Qu'aimer soit tout mon crime, et le voici tout prêt : Oui, punissez en moi ce respect téméraire Qui poussé par l'amour ose paraître et plaire, Et donnant sans regret ce qu'il faut m'arracher...

Don Alvar

Ah, que je punirais un crime qui m'est cher ! Vous l'avouerai-je enfin ? j'aime, hélas ! Et nos âmes Avec même secret brûlent des mêmes flammes. Même objet asservit et l'un et l'autre coeur, Si vous aimez ma soeur, j'adore votre soeur...

Scène 4

Cassandre, Don Alvar, DON LOPE de Guzman

Cassandre

Et bien, cruel amant, découvre mes faiblesses, Je viens les avouer puisque tu les confesses, Mais je demande aussi que de justes effets Montrent ton coeur d'accord de l'aveu que tu fais. Ce beau feu dont l'ardeur dût être si certaine Ne s'explique pas bien par des marques de haine, Et poursuivre le frère avec tant de rigueur C'est prouver assez mal ton amour pour la soeur. Respecte en lui mon sang si j'ai droit d'y prétendre, Ou dis que tu me hais si tu le veux répandre, Et dans tes sentiments un peu mieux affermi, Sois amant tout à fait, ou bien tout ennemi. D'accord de : préposition acceptée à l'époque.

Don Alvar

Don Lope, c'est ainsi qu'avec toute assurance J'ai pu de mon secret vous faire confidence ?

DON LOPE de Guzman

Ne me reprochez rien quand mon coeur abattu Soupire du long temps que vous me l'avez tu.

Cassandre

Quoi, ta haine est pour lui déjà si violente Qu'elle a peine à souffrir l'obstacle d'une amante, Et quand elle s'apprête à lui ravir le jour, Pour la faire trembler c'est trop peu que l'amour ?

Don Alvar

Hélas ! Et plut au Ciel qu'une si belle flamme Vous éclairât assez pour lire dans mon âme. Vous m'y verriez encor préférer hautement Au titre d'ennemi la qualité d'amant, Détester autant l'un que je respecte l'autre, Mais enfin ma vertu se règle sur la vôtre ; Malgré tout mon amour son ordre impérieux Sur mon affreux destin vous fait fermer les yeux, Et cette ombre de gloire a pour vous tant de charmes Que ma mort vous arrache à peine quelques larmes, Je n'en murmure point, et pour votre intérêt Sans rien tenter pour moi j'en accepte l'arrêt. Contre vous pour le mien faites la même chose, Et sans vous opposer à ce qu'il faut que j'ose, Souffrez à mes désirs le pitoyable espoir D'expirer sans remords sous l'horreur du devoir.

Cassandre

Cruel, et si le mien t'a paru trop sévère, Devrais-tu te venger de la Soeur sur le frère, Et prendre avidement une fausse couleur Pour le faire garant de ton propre malheur ? Car enfin je vois trop quelle offense t'anime, C'est ma seule vertu qui fait ici son crime, Tu te le peins coupable afin d'armer ton bras, Mais si j'avais pu l'être, il ne le serait pas.

Don Alvar

Ah, si vous pouviez voir avec quelle contrainte De mon honneur blessé j'ose écouter la plainte, Vous n'en trouveriez pas le tourment si léger, Qu'il vous dût être encor permis de m'outrager. Non, je ne poursuis point Don Lope en téméraire, Je me regarde amant pour le voir votre frère, Et m'accusant pour lui de sentiments ingrats, Je lui prête mon coeur pour désarmer mon bras. Mais, hélas ! c'est en vain que je le justifie Quand je viens à revoir toute notre infamie, Contraint à cet objet de me désabuser Je vois que c'est lui seul que j'entends accuser, Et qu'en l'obscurité d'un sort si déplorable Il me doit, ou son sang, ou le nom du coupable.

DON LOPE de Guzman

Que je le sache ou non, je connais mon devoir, Et si par moi quelqu'un avait dû le savoir... Mais, ô Dieu, c'est ici que l'espoir et la crainte...

Scène 5

Don Sanche, Don Alvar, DON LOPE de Guzman

Don Sanche

Ah ! mon fils.

Don Alvar

Suspendez de grâce votre plainte, Vous venez condamner ce coeur trop partagé, Mais je mourrai, mon père, ou vous serez vengé. Nous pourrons nous revoir, adieu Don Lope.

Don Sanche

Arrête, Et vois le précipice où ton erreur te jette, Don Lope est innocent.

Don Alvar

Pour en avoir douté Le procédé d'un traître a trop de lâcheté. Mais enfin avec vous ayant part à l'outrage, Si je n'en sais l'auteur...

Don Sanche

Tu sauras davantage, Puisque le Ciel propice à mon ressentiment, Au crime qui le cause a joint le châtiment, On m'a déjà vengé.

Don Alvar

Quel bras l'aurait pû faire ? Jamais autre qu'un fils ne venge bien un père.

DON LOPE de Guzman

Non, mais quand vous saurez qui l'avait outragé, Peut-être avouerez-vous qu'il est assez vengé.

Don Sanche

Oui, mon coeur de vengeance assez insatiable, La trouve toute entière au remords du coupable, Qui blessé par rencontre, et craignant de mourir, Chez Alonse à moi-même a pu se découvrir. Qui l'aurait jamais crû, que cette âme si fière Eût pu jusqu'au pardon abaisser sa prière, Que l'orgueilleux Enrique...

DON LOPE de Guzman

Après l'avoir nommé, Quelque juste sujet qui vous tienne animé, Songez qu'il est mon frère et m'épargnez la honte.

Don Alvar

Quoi, votre frère ! Ô Ciel, que ta justice est prompte !

Don Sanche

Il nous la montre en lui.

Don Alvar

Mais vous ne savez pas Que le voulant punir il l'a fait par mon bras. Sans savoir votre affront j'en ai tiré vengeance.

Don Sanche

Quoi, mon fils aurait pu réparer mon offense ?

Don Alvar

Don Lope en est témoin, lui dont l'heureux secours S'employa pour ma gloire et conserva mes jours. Ah, si vous connaissiez sa vertu toute entière !

DON LOPE de Guzman

Elle offre à votre estime une faible matière.

Don Sanche

De ce qui s'est passé j'ai su tout le secret, Et de cette vertu pleinement satisfait, Ravi qu'à ma vengeance un fils ait mis obstacle, Confus de mon erreur, surpris de ce miracle, Je venais l'assurer qu'un regret éternel...

DON LOPE de Guzman

Pourquoi tant d'indulgence envers un criminel ? Puisque vous savez tout, il n'est plus temps de taire, Et que j'aime Jacinte, et que j'ai su lui plaire, Et quoi que la vertu soutienne un si beau feu, Il est à condamner n'ayant pas votre aveu. Ce m'est beaucoup pourtant que vous puissiez connaître Que sur cet appui seul la raison le fit naître, Et que mon coeur s'offrant à de si doux liens, N'y fût point engagé par l'éclat de vos biens, C'est à quoi rarement un grand courage cède, Le Ciel vous rend un fils, que ce fils les possède, Aussi charmé que vous de son heureux retour, Un coeur me suffira pour payer mon amour. Si je demande trop, punissez mon audace, La mort sans un tel prix me tiendra lieu de grâce, Et purgé d'un soupçon qui m'eût peu diffamer, Je mourrai satisfait si je meurs pour aimer.

Don Alvar

C'est trop, pour couronner une flamme si pure, Mon père, attendez-vous qu'un fils vous en conjure ?

Don Sanche

Non, de ce feu secret si j'ai blâmé l'ardeur, Alonse en a déjà justifié ta soeur. Surprise et par mon ordre et par son stratagème, Je sais ce qu'elle a fait contre Don Lope même, Et pour ce grand effort le moins que je lui dois, C'est d'oublier sa faute et d'approuver son choix.

Scène 6

Jacinte, Don Sanche, DON LOPE de Guzman, Don Alvar, Cassandre

Jacinte

Puisque par le succès cette faute s'efface, J'en viens bénir le Ciel, et recevoir ma grâce.

Don Sanche

Quoi, voir ici ma fille !

Jacinte

Avant que m'accuser, Songez à quoi pour vous j'ai pu me disposer, Ne soupçonnez point ni crime ni faiblesse, Dans une passion dont je suis la maîtresse. C'est votre intérêt seul qui plus fort que le mien...

Don Sanche

Va, je te ferais tort si j'examinais rien, Ta vertu me répond de l'amour qui t'engage.

DON LOPE de Guzman

Dieux, que le calme est doux qui succède à l'orage ! Rien a ici le sens de quelque chose.

Don Alvar

Il est bien doux, hélas ! à qui peut espérer.

Don Sanche

Quoi, chacun est content et tu peux soupirer ?

Don Alvar

Ah, soupirs indiscrets d'avoir osé paraître !

DON LOPE de Guzman

Puisque j'ai su par vous que ma soeur les fait naître, Pour les faire cesser, voulez-vous bien par moi Recevoir tout ensemble et son coeur et sa foi ?

Don Alvar

Une foi qu'à Fernand vous-même avez promise ?

DON LOPE de Guzman

Je ne m'engage à rien que Fernand n'autorise.

Don Alvar

Ô Dieux, se pourrait-il ?

Don Sanche

Tu l'aimes donc, mon fils ?

Don Alvar

Dans mon ravissement je doute si je vis. Mon père...

Don Sanche

Je t'entends, obtiens-là d'elle-même.

Don Alvar

Consentez-vous, Madame, à mon bonheur extrême ?

Cassandre

Voir vos voeux tout à coup par un frère exaucés, Et n'y résister point, c'est m'expliquer assez.

Don Alvar

Ô favorable arrêt !

Don Sanche

C'est le Ciel qui le donne, L'ordre de ses décrets n'est connu de personne, Et souvent de ses soins l'infaillible ressort Se plaît par le naufrage à nous conduire au port.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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