Comédie · 1782

Les jumeaux de bergame

de Jean Pierre Claris de Florian

Représentation
≈ 29 min
Distribution
2 femmes, 2 hommes
Répliques
173
Écriture
En prose
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Arlequin H 70 ≈ 11 min 12
Arlequin Cadet F 28 ≈ 8 min 10
Rosette H 50 ≈ 5 min 11
Nérine F 25 ≈ 5 min 7
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle
Arlequin absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Arlequin Cadet absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Rosette absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Nérine absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Scène 1

Nérine, Arlequin

Nérine

Je te suivrai partout.

Arlequin

Comme il vous plaira; la rue est libre.

Nérine

Je saurai ce que tu fais, et où tu vas.

Arlequin

Vous ne saurez rien ; car je vais rester ici à ne rien faire.

Nérine

Mais, dis-moi, je t'en supplie.

Arlequin

Quoi ?

Nérine

Tu es bien sûre que je t'aime.

Arlequin

Oui.

Nérine

Et toi, m'aimes-tu?

Arlequin

Non.

Nérine

Et tu penses, perfide...?

Arlequin

Un moment, mademoiselle Nérine : êtes-vous capable de m'écouter une minute de sang-froid ?

Nérine

Oui, oui ; parle, parle je t'écoute ; je suis curieuse de savoir comment tu pourras t'excuser de cette indifférence, de cette froideur qui fait le malheur de ma vie ; comment tu pourras me persuader. Mais parle donc, je t'écoute tranquillement.

Arlequin

Je le vois bien ; mais votre tranquillité me fait peur.

Nérine

Allons, explique-toi, justifie-toi ; parle-moi donc.

Arlequin

Soyez juste, mademoiselle Nérine : vous savez bien que de ma vie je ne vous ai parlé d'amour d'après cela...

Nérine

Tu ne m'en as jamais parlé, scélérat ! Tu ne m'en as jamais parlé ? Te souvient-il des premiers temps que tu étais dans la maison ? Comme tu volais au-devant de ce qui pouvait me plaire ! Comme tu t'empressais de faire tout l'ouvrage que je devais partager ! Tu ne m'abordais jamais qu'avec cet air doux et tendre que tu prends si bien quand tu veux, monstre ; et tu n'appelles pas cela de l'amour ! Dis plutôt que j'ai cessé de te plaire ; dis-moi qu'une autre, plus heureuse, m'a enlevé ton coeur. Mais ne te flatte pas que l'on m'ôtera impunément mon bien : non traître ; non, perfide ; je me vengerai, sois-en sûr ; je punirai ton mépris et puisque l'amour le plus tendre n'a fait de toi qu'un ingrat, je mériterai ton indifférence en m'occupant de te haïr comme je m'occupais de t'aimer.

Arlequin

Si vous m'écoutez toujours comme cela, jamais vous ne m'entendrez.

Nérine

Mais parle donc, défends-toi ; profite de ce moment de calme.

Arlequin

Vous savez bien mademoiselle Nérine, qu'il y six mois que j'entrai au service de vos maîtres.

Nérine

Après, après, après.

Arlequin

En arrivant dans votre maison, je m'occupai de gagner l'amitié de tout le monde ; vous fûtes avec moi plus potie que personne, je fus plus honnête avec vous. Petit à petit votre politesse est devenue de l'amour ; ce n'est pas ma faute vous ne m'avez pas consulté ; car, si vous l'aviez fait, je vous aurais dit Mademoiselle Nérine, je ne vaux pas la peine d'être aimé de vous ; je suis retenu.

Nérine

Comment ! Que veux-tu dire ? Et tu crois:

Arlequin

Continuons à causer paisiblement. Oui, mademoiselle, j'en aime une autre ; je l'aimais avant de vous connaître : sans cela, peut-être auriez-vous eu la préférence. Vous voyez que je suis toujours poli ; devenez raisonnable, mademoiselle Nérine. Que diable ! Je ne vous ai jamais fait de mal, moi ; pourquoi m'aimez-vous ?

Elle lui fait faire le tour du théâtre.

Elle sort.

Nérine

Hé bien, puisque tu le veux, puisque tu le désires, tu peux compter sur la haine la plus implacable. Dès aujourd'hui, je te défends de me parler, de me regarder, de jamais te trouver dans les lieux où je serai. Perfide ! Je te prouverai que tu ne méritais pas une femme comme moi. Et ne t'imagine pas que tu pourras rire avec ta nouvelle maîtresse et te moquer de mes chagrins : non, non ; je saurai me venger. Je découvrirai ma rivale, je vous poursuivrai tous les deux, j'allumerai ta jalousie et la sienne, je vous brouillerai, je vous rendrai malheureux l'un par l'autre, je ferai de votre ménage un enfer ; et ton tourment sera la seule occupation et le seul plaisir de ma vie. Adieu.

Scène 2

Arlequin

Rosette sort de sa maison avec une boite à portrait à la main.

Arlequin

Cette femme-là a une manière de s'attendrir à laquelle je ne peux pas m'accoutumer ; je tremble comme la feuille toutes les fois qu'elle me parle de tendresse. Ah ! Que Rosette est différente ! Quand je suis près d'elle, je ne tremble jamais de rien, que de ne pas lui plaire assez. Heureusement je dois l'épouser demain : hé bien, malgré notre mariage, je sens que j'aurai toujours cette frayeur-là. Mais la voici.

Scène 3

Rosette, Arlequin

Rosette

Bonjour, mon ami, je t'attendais avec impatience. Jamais je ne me suis tant ennuyée qu'aujourd'hui ; c'est sans doute parce que je dois t'épouser demain, et que la veille d'un beau jour est bien longue.

Arlequin

Je suis comme toi, ma bonne amie. J'ai beau écouter l'horloge à toutes les minutes, elle ne sonne que toutes les heures et quand nous sommes ensemble cette drôlesse-là sonne les heures à toutes les minutes.

Rosette

J'espère que notre mariage ne réglera pas cette horloge.

Arlequin

Que tiens-tu là ? Voyons, montre vite ; je suis pressé. Pour qui cela ?

Rosette

C'est pour toi ; car c'est moi.

Il montre le portrait.

Il montre Rosette.

Il montre son coeur.

Arlequin

Comment ! Oui, c'est toi. Tu es là. Tu es là. Tu es ici. Tu es partout. Je ne m'étonne plus si je te vois partout.

Rosette

Mon ami, depuis longtemps je t'ai donné mon coeur ; aujourd'hui voilà mon portrait, et demain je serai ta femme.

Il le baise.

Il veut mettre le portrait dans sa poche.

Arlequin

Qu'il est joli ! C'est un peintre qui a fait cela, ma bonne amie ; j'en suis fâché : il est sûrement amoureux de toi, ce peintre-là ; car ii faut regarder quelqu'un pour le peindre. Oh ! C'est bien toi. Plus je l'embrasse, plus j'ai envie de t'embrasser... Mais non, je dois t'épouser demain ; je n'ai jamais volé personne, il ne faut pas commencer par moi.

Rosette

Rends-moi ce portrait, mon ami ; le peintre m'a demandé d'y retoucher encore ; c'est l'affaire d'un moment si tu veux venir avec moi, tu l'emporteras tout de suite.

Arlequin

Non, il faut que je m'en aille, car mon maître m'attend pour que je lui rende ses clefs. Nous avons eu une querelle ensemble : il m'a refusé la permission de me marier ; je lui ai dit qu'il n'avait qu'à chercher un autre domestique. Il s'est emporté, et m'a mis à la porte sans vouloir me payer mes gages.

Rosette

Sois tranquille, je suis riche, et demain ma fortune et mamain seront à toi. Va finir tes affaires, et reviens chercher ce portrait avant la nuit.

Arlequin

Je n'y manquerai pas. Ce qui me fâche le plus de la colère de mon maître, c'est que je comptais lui donner à ma place mon frère jumeau qui est en Italie. Je lui ai écrit, dans cette intention, de venir tout de suite me joindre à Paris. Il arrivera un de ces matins et je ne saurai comment le placer.

Rosette

Nous aurons soin de lui, ne t'en inquiète pas.

Arlequin

Oh ! Je suis bien sûr que mon frère te plaira ; il est charmant, toujours gai, toujours de honne humeur ; et puis nous nous ressemblons si parfaitement, qu'il est très difficile de nous distinguer. Tout bien réfléchi, je suis bien aise qu'il ne soit pas encore arrivé ; car tu aurais fort bien pu l'épouser à ma place sans t'en douter.

Rosette

Oh ! Que non, mon ami : celui qu'on aime n'a point de jumeau. Mais tu oublies que ton maître t'attend.

Il s'en va.

Arlequin

À propos ; sûrement il m'attend : il faut que je m'en aille. Adieu, ma bonne amie. Tache de faire dépêcher ce peintre.

Rosette

Oui, oui ; adieu.

Arlequin

Ma bonne amie, n'oubliez pas que c'est aujourd'hui la veille de demain.

Rosette

Sois tranquille, et va-t'en.

Il revient.

Arlequin

Oh ! Je m'en vais adieu. Ma bonne amie, vous ne savez pas, j'ai une peur terrible de mourir avant d'être à demain. Si je mourais, cela romprait-il notre mariage?

Rosette

Si cela t'arrive, je te promets de mourir aussi. Es-tu content ?

Arlequin

Oh ! C'est trop : pourvu que je te voie me regretter, cela me suffit.

Rosette

Mais veux-tu bien partir ?

Il lui baise la main, et ôte son chapeau au portrait en disant.

Arlequin

Me voilà parti, adieu, ma chère Rosette. Adieu, monsieur mon ami.

Scène 4

Rosette

Rosette sort ; et l'on entend derrière la scène Arlequin cadet chanter : on le voit paraître avec une guitare sur la dos.

Rosette

Comme il m'aime ! Comme je suis heureuse ! Allons vite faire achever ce portrait et puisqu'il perd à cause de moi tout ce que lui doit son maitre, je mettrai dans la boite tout l'argent dont je peux disposer. Le plaisir le plus vif de l'amour, c'est de donner à celui qu'on aime.

Scène 5

Arlequin Cadet

Il chante.

Il frappe à la porte de Rosette. Rosette vient derrière lui.

Arlequin Cadet

Toujours joyeux, toujours content, Je sais braver la misère ; Pour la rendre plus légère, Je la supporte en chantant. Souvent la vie est importune : J'ai mon fardeau, chacun le sien : Ma gaité, voilà ma fortune; Ma liberté, voilà mon bien. D'un an de peine et de chagrin Un court plaisir me dédommage ; Quand je suis au bout du voyage, Je ne songe plus au chemin. Du sort je crains peu l'inconstance ; Tantôt du mal, tantôt du bien ; Travail, repos, plaisir, souffrance ; Je ne refuse jamais rien. J'ai beau chanter, je ne peux pas oublier que je meurs de faim. Mais il faut que mon frère soit fou ; il m'écrit à Bergame de venir le joindre à Paris, et il oublie de me donner son adresse. J'ai déjà demandé à plus de cent personnes où demeure monsieur Arlequin, domestique ; ils me répondent tous par des éctats de rire. On aime beaucoup à rire dans ce pays-ci. Oh ! Je rirai aussi, moi, mais quand j'aurai diné. On a beau dire que l'on s'accoutume à tout, voilà plus de trois jours que j'ai faim, et je ne peux pas m'y accoutumer. Allons, du courage ; peut-être ferai-je fortune ici ; je montrerai l'italien, je sais jouer de la guitare, voilà de quoi se pousser dans le monde. D'ailleurs, j'ai ouï dire qu'en France on préfère toujours quelqu'un de médiocre, quand il est étranger, à un homme de mérite qui n'est que du pays ; je suis étranger; je ferai fortune. En attendant, je voudrais bien trouver mon frère. Il me vient une idée ; je vais frapper à toutes les portes que je verrai ; je finirai sûrement par trouver mon frère. Voyons, commençons par celle-ci.

Scène 6

Rosette

Elle lui donne la boîte.

Elle rentre, et laisse Arlequin Cadet stupéfait, avec la boîte à la main.

Rosette

Ne frappe pas si fort ; tiens, voilà mon portrait, il est achevé. Je n'ai pas le temps de causer avec toi ; la nuit vient, il faut que je rentre dans ma maison. Je t'attendrai demain à huit heures ; notre mariage sera pour neuf. Adieu, mon ami d'ici là, pense toujours à Rosette.

Scène 7

Arlequin Cadet

Il regarde le portrait.

Il l'ouvre.

Il compte les louis d'or.

Ici Nérine arrive, et vient doucement derrière Arlequin cadet, en l'écoutant parler ; celui-ci, après avoir remis l'argent dans la boîte, s'adresse au portrait.

Arlequin Cadet

On m'avait bien dit que les demoiselles de Paris étaient fort prévenantes mais, par ma foi, je n'aurais jamais cru que ce fût à ce point-là. Elle est jolie mademoiselle Rosette ! Mais cette boite me semble bien lourde. Des louis d'or ! Elle est charmante, mademoiselle Rosette ! La fortune ne m'a pas fait attendre longtemps dans ce pays-ci. À peine débarqué, je trouve une jolie fille et de l'argent. Un, deux, trois, cinq. Plus j'y pense, plus je la trouve aimable ; dix, neuf, sept. Oh ! Mon coeur est pour jamais à mademoiselle Rosette.

Scène 8

Arlequin Cadet, Nérine

Nérine lui arrache la boite avec fureur.

Arlequin Cadet

Oui, charmante Rosette, de toute mon âme je vous épouserai demain ; je vous aimerai, qui plus est ; vous avez des manières si séduisantes que jamais...

Nérine

Enfin, je te connais, monstre !

Arlequin Cadet

Bon !

Nérine

Je connais ma rivale. C'est donc Rosette que tu me préfères ? C'est Rosette que tu épouses demain ?

Haut.

Arlequin Cadet

Tenez ! L'on sait déjà mon mariage. Oui, mademoiselle est-ce une raison pour me prendre mon bien ?

Elle le prend à la gorge, et le secoue rudement.

Elle le jette contre une coulisse et s'en va.

Nérine

Ton bien, ton bien, scélérat !... Je ne sais qui me tient que je ne t'arrache les yeux. Perfide ton bien était le coeur de Nérine, qui t'adorait, qui n'aimait que toi, dont la félicité dépendait de toi seul ! Ingrat ! Tu te méprises, tu comptes pour rien mon amour, mes larmes, mon désespoir ! Rien ne m'arrête plus ; il est temps de venger mes injures. Il est temps d'étouffer le sentiment qui m'a retenue jusqu'ici. Tu te repentiras de m'avoir trahie, tu gémiras de m'avoir perdue ; je veux te voir à mes genoux me demander pardon, pleurer, mourir de douleur, et je n'en serai que plus inflexible.

Scène 9

Arlequin Cadet

Il sort. Arlequin arrive du côté opposé.

Arlequin Cadet

Hé bien, elle emporte la boîte. Oh, eh, mademoiselle, oh, eh, rendez au moins les louis d'or. Elle ne m'écoute pas : courons après, et tâchons de rattraper mon argent. C'est un singulier pays que celui-ci ! On vous donne d'une main, et l'on vous reprend de l'autre.

Scène 10

Arlequin

Il frappe.

Arlequin

Grâce au ciel, me voilà libre, et je n'aurai plus à obéir qu'à ma chère Rosette. Ah ! Que c'est différent d'avoir un maître ou une maîtresse ! Cela ne devrait pas s'appeler de même. Frappons a la porte.

Scène 11

Rosette, Arlequin

Rosette

Qui est là ?

Arlequin

C'est moi.

Rosette

Que veux-tu ?

Arlequin

Belle demande ! Le portrait.

Rosette

Quel portrait ?

Arlequin

Comment, quel portrait ! Le tien. Y en a-t-il-deux dans le monde ?

Rosette

Tu l'as dans ta poche.

Il se fouille.

Arlequin

Je l'ai dans ma poche ! Et qui l'y y aurait mis.

Rosette

C'est toi ; je te l'ai donné, il n'y a pas un quart d heure.

Arlequin

Tu me l'as donné ?

Rosette

Sans doute.

Arlequin

À moi ?

Rosette

À toi-même, l'as-tu déjà oublié ?

Arlequin

Écoutez, ma bonne amie, c'est sûrement moi qui ai tort ; car il est impossible que vous n'ayez pas raison : mais on ne s'entend jamais bien à cinq ou six toises l'un de l'autre ; faites-moi le plaisir de descendre, je vous en prie.

Elle descend.

Rosette

Très volontiers; ce ne sera pas pour longtemps, car voilà la nuit.

Arlequin

Que veut-elle dire ? Je sais fort bien que je n'ai pas plus de mémoire qu'un lièvre ; mais je n'oublie jamais ce qu'on me donne.

Rosette

Hé bien ! Me voilà que me veux-tu ?

Arlequin

Je veux mon portrait : vous me l'avez promis ; il faut tenir sa parole.

Rosette

Mais elle est acquittée ma parole ; et tu sais bien...

Arlequin

Allons, allons, mademoiselle Rosette, finissons cette plaisanterie ; je n'aime point du tout qu on badine sur ces choses-là. Quand on est amoureux tout de bon, ce n'est pas pour rire, mademoiselle.

Rosette

Quoi sérieusement, tu veux me soutenir que je ne t'ai pas donné mon portrait ?

Arlequin

Non, sans doute, vous ne me l'avez pas donné ; vous m'avez dit de le venir reprendre avant la nuit, et je ne vous ai pas revue depuis ce moment.

Rosette

Arlequin.

Arlequin

Après ?

Rosette

Avez-vous envie du me fâcher ?

Arlequin

Comment pourrais-tu le croire ? Tu sais bien que j'en ai tremblé toute ma vie.

Elle veut s'en aller, Arlequin la retient.

Rosette

Hé bien, mon ami, finissons : songe à ce que tu m'as dit si souvent, que jamais il n'y aurait de querelle dans notre ménage voudrais-tu manquer à ta promesse dès la veille ? Je ne l'ai pas mérité ; j'ai fait pour toi tout ce que j'ai pu faire / tu désirais mon portrait, je te l'ai donné avec autant de plaisir que tu m'en as marqué en le recevant. Tu l'as, garde le : n'en parlons plus, et je te souhaite le bonsoir.

Arlequin

Ma bonne amie...

Rosette

Hé bien ?

Arlequin

Il est possible que l'amour, le bonheur de vous épouser demain me troublent la cervelle : si cela est, vous devez avoir pitié du mal que vous m'avez fait. Redites-moi donc, par amitié, par complaisance, dans quel endroit, quand et comment vous avez eu tant de plaisir à me donner ce portrait.

Rosette

Ici, il n'y a pas un quart d'henre : je revenais de chez le peintre ; je t'ai trouvé frappant à ma porte ; je t'ai...

Arlequin

Moi, je frappais à votre porte ?

Rosette

Sans doute. Je t'ai donné la boîte où était le portrait ; et comme tu m'avais dit que ton maître te refusait ce qu'il te doit, j'ai mis dans la boite le peu d'argent que je possédais.

Arlequin

Comment ! Vous avez mis de l'argent dans la boîte ?

Rosette

Oui, mon ami, en serais-tu fâché ?

Arlequin

Ni fâché, ni bien aise ; cela ne fait rien à la ressemblance. Ensuite ?

Rosette

Ensuite ? Voilà tout.

Arlequin

Et tout cela est vrai ?

Rosette

Comment, si cela est vrai !

Arlequin

Et où l'ai-je mise cette boîte ?

Rosette

Je l'ai laissée dans vos mains. Auriez-vous le projet de rompre avec moi en me niant tout ce que je viens de dire ?

Arlequin

Oh ! Non, ma bonne amie : oh ! Mon Dieu, non. Je t'aime trop pour ne pas te croire plus que je ne me crois moi-même. C'est singulier, voilà tout.

Rosette

Quoi vous ne vous souvenez pas...

Arlequin

Si fait, si fait, ma bonne amie, je m'en ressouviens à présent, je m'en ressouviens à merveille. Je vous remercie de votre complaisance, et (il soupire) du portrait que vous m'avez donné je ne le perdrai pas, c'est bien sûr.

Rosette

En vérité, mon ami, je crois que ta tète est un peu troublée : mais cela ne peut me déplaire, et je souhaite de ne te voir jamais plus sage. Adieu mon ami, il fait nuit tout-à-fait je me retire. À demain ; tu ne l'oublieras pas, j'espère ?

Elle rentre chez elle, il fait nuit voilà tout.

Arlequin

Non sans doute ; et je vous réponds de ne pas me faire attendre.

Scène 12

Arlequin

Il s'assied à la porte de Rosette.

Arlequin

Il est clair que le diable se mêle de mes affaires, et que c'est lui qui m'a escamoté mon portrait. Or, comme il pourrait fort bien m'escamoter aussi Rosette, je m'en vais me coucher à sa porte, et attendre le bienheureux jour de demain. Je ne bouge pas d'ici. Je ne ferme pas l'oeil de toute la nuit : je m'en vais garder ma maitresse comme j'aurais dû garder son portrait, et nous verrons qui sera le plus fin du diable ou de l'amour.

Scène 13

Arlequin Cadet, Arlequin

Arlequin Cadet

Je n'ai jamais pu rejoindre cette voleuse : elle ne sait pas sûrement le cruel embarras où elle me met. Que deviendrai-je ? Il fait nuit, et je n'ai pas le sou. Si mademoiselle Rosette n'a pitié de moi, il faudra coucher dans la rue.

Arlequin

J'entends parler de Rosette.

Il prépare sa guitare.

Arlequin Cadet

J'ai envie d'essayer une petite sérénade, cela engagera peut-être mademoiselle Rosette à m'ouvrir sa porte. En conscience, elle peut bien me donner à souper la veille de notre mariage. Voyons.

Arlequin

Que dit-il donc de mariage ?

Il accorde sa guitare.

Arlequin Cadet

Avec tout cela, cette voleuse m'a paru gentille ; sa colère m'aurait gagné le coenr, si elle ne m'avait pas pris mes louis d'or. Oh ! Rosette vaut mieux, elle donne au lieu de prendre. Allons, chantons-lui quelque joli couplet quand on veut plaire, et qu'on n'a pas beaucoup d'amour, il faut tâcher d'avoir un peu d'esprit.

Arlequin

J'accorde aussi ma guitare, moi.

Arlequin Cadet

Daigne écouter l'amant fidèle et tendre Qui vient encor te parler de ses feux ; Lorsqu'il ne peut ni te voir ni t'entendre, En te chantant, il est moins malheureux.

Scène X1V

Rosette, Arlequin Cadet, Arlequin

Rosette

Est-ce toi, mon ami ?

Arlequin Cadet

Oui, c'est moi.

Arlequin

Comment ! Elle lui parle !

Rosette

Je t'écoute avec un plaisir...

Arlequin Cadet

Oh ! Je ne te rendrai jamais celui que m'a fait ton portrait.

Arlequin

Son portrait !

Arlequin Cadet

À chaque instant je veux revoir ce gage Qui me promet d'éternelles amours; J'ai beau sentir dans mon coeur ton image, Mes yeux jaloux la désirent toujours.

Arlequin

J'ai bien envie de frotter les oreilles à ce chanteur-là.

Arlequin Cadet

Que dis-tu ?

Rosette

Je ne dis rien, mon cher ami, j'écoute.

Arlequin

Ah ! La perfide ! J'étoufferai, je crois s'il dit encore un couplet.

Il chante.

Arlequin Cadet

Pourquoi veux-tu que ma bouche répète Le doux serment dont mon coeur est lié ? Regarde-toi, ma charmante Rosette, Et tu verras s'il peut être oublié. Tu demandes encore un couplet ?

Il donne des coups de batte à son frère.

Arlequin

Ce drôle-là me fera mourir de chagrin, mais je ne mourrai pas sans m'être vengé. Voici ma musique à moi.

Rosette

Ô ciel ! Courons à son secours.

Scène 15

Arlequin, Rosette

Arlequin

Je voudrais bien savoir comment elle pourra s'excuser de tout ce que je viens d'entendre.

Rosette

Mon cher ami, où es-tu ? N'es-tu pas blessé ? Parle vite.

Arlequin

Oui, oui, je suis blessé, et cruellement blessé. La voilà donc cette Rosette dont j'étais si sûr la veille de son mariage, elle trahit son mari... Allez, je vous connais à présent, et je ne vous aime plus. Oh ! Je sais bien que j'en mourrai d'avoir prononcé ce mot-là, mais je vous le dirai cent fois pour mourir plus vite ; je ne vous aime plus, je ne vous aime plus, je ne vous aime plus.

Rosette

Je te supplie de me répondre. Que peux-tu donc me reprocher ?

Il s'éloigne ; dans le moment Nérine paraît.

Arlequin

Ah ! Ce n'est qu'a ceux que l'on estime encore que l'on fait des reproches, et je n'ai rien à vous reprocher. Adieu.

Scène 16

Nérine, Rosette

Nérine

J'entends la voix de mon traître assurons-nous de sa perfidie.

Ici Arlequin cadet, qui s'était enfui, arrive ; entendant les derniers mots de Rosette, il va du coté de Nérine.

Rosette

Mais que parles-tu de perfidie ? Arlequin, mon cher Arlequin, écoute-moi.

Scène 17

Arlequin Cadet, Arlequin, Rosette, Nérine

Arlequin Cadet

Me voici ; puis-je te parler ?

Arlequin

Vous parlerez tant qu'il vous plaira, rien ne peut vous justifier.

Rosette

Je suis au désespoir.

Arlequin Cadet

Pourquoi cela, ma chère Rosette.

Nérine

J'ai peine à contenir ma fureur.

Arlequin Cadet

Tu es trop bonne d'être en colère : ce qui m'est arrivé n'est rien : ils étaient cinq ou six contre moi ; sans cela je les aurais frottés d'importance.

Rosette

Mais où es-tu donc ?

Arlequin Cadet

Je suis ici.

Arlequin

Qui est-ce donc que j'entends ?

Arlequin Cadet

C'est moi que tu entends.

Rosette

Est-ce toi ?

Arlequin Cadet

Oui, c'est moi.

Arlequin cadet se trouve entre Rosette et Nérine.

Nérine

Oh ! je te tiens ; tu ne m échapperas pas.

Arlequin

Tâchons de nous éclaircir.

Scène 18

Rosette, Nérine, Arlequin Cadet

Rosette

Eh quoi ! Tu me trahissais.

Nérine

Tu croyais donc me tromper, scélérat !

Arlequin Cadet

Le diable m'emporte si je sais un mot de ce que vous me voulez ! Au nom du ciel, mademoiselle Rosette, ne vous en allez pas ; et vous, esprit, diable, lutin invisible, ne me serrez pas si fort, car j'étrangle.

Nérine

Point de grâce, perfide !

Scène 19

Arlequin, Nérine, Arlequin Cadet, Rosette

Arlequin

Quoi ! C'est mon frère de Bergame.

Nérine

Comment ! Ils sont deux ! Tant mieux.

Ils s'embrassent.

Arlequin Cadet

Ah ! Mon cher frère, c'est toi !

Arlequin

Mon cher ami, je suis fort aise de te revoir, quoique vous ne vous conduisiez pas en trop bon frère.

Elle prend la main de l'aîné.

Rosette

Quelle ressemblance mais mon coeur n'en est pas la dupe.

Arlequin

Il l'a été cependant ; car vous lui avez donné votre portrait.

Arlequin Cadet

Mademoiselle Nérine sait bien ce qu'il est devenu. Écoutez, mademoiselle, j'ignore si mon frère a des torts avec vous ; mais il est sûr que je ne suis ici que d'aujourd'hui. Comme j'arrivais, mademoiselle Rosette est venue très poliment me donner son portrait et de l'argent ; l'instant d'après, vous êtes venue m'arracher l'un et l'autre, et vous avez disparu comme un éclair, en me reprochant que j'étais insensible à votre amour, tandis que j'aurais donné tous les trésors du monde pour avoir le plaisir de vous voir un moment de plus.

Il montre son frère.

Arlequin Cadet

D'après ce qu'il vous dit, mademoiselle, il me semble que vous pourriez troquer ce portrait-là contre l'original du mien.

Nérine

Vous m'avez appris qu'il faut se connaître avant de s'aimer.

Arlequin Cadet

Voyez mon étourderie ! Avec vous, j'ai commencé par la fin. D'ailleurs, vous connaissez mon frère ; c'est tout comme si vous me connaissiez : vous voyez que je lui ressemble trait pour trait. La seule différence qu'il y ait entre nous deux, c'est que je suis le cadet et si vous aviez la bonté de m'aimer, je me croirais l'aîné de la famille.

Arlequin

Allons, mademoiselle Nérine ; il dépend de vous seule que nous soyons tous les quatre heureux.

Arlequin Cadet

He bien ?

Nérine

Hé bien, je vois qu'il faut d'abord lui rendre son portrait, et puis nous verrons s'il faudra vous donner le mien.

Arlequin

Mes amis, nous voilà tous contents ; aimons-nous bien, mais si vous m'en croyez, n'habitons pas dans la même maison il pourrait arriver des méprises de plus grande conséquence que celle d'aujourd'hui.

Vaudeville

Arlequin Cadet, Nérine, Arlequin, Rosette

Arlequin Cadet

La foi que vous m'avez promise, Ne la dois-je qu'à votre erreur ? Trop souvent c'est une méprise, Lorsque l'on croit être au bonheur. Dissipez ma frayeur extrême En me promettant de nouveau Que vous m'aimerez pour moi-même, Et non pas comme son jumeau.

Nérine

Éloignez de vaines alarmes, L'hymen unira nos deux coeurs : D'un rival vous avez les charmes, Mais vous n'avez pas ses rigueurs. Pour fixer mon âme incertaine, L'amour me prête son flambeau ; À l'aimer je perdis ma peine, Vous ne serez pas son jumeau.

Arlequin

Souviens-toi bien de l'imposture Qui pensa faire mon malheur : En amour la moindre piqûre Blesse profondément le coeur. Si jamais un amant fidèle, Brûlant d'un feu toujours nouveau, Te jure une ardeur éternelle, Prends-y garde, c'est mon jumeau.

À Arlequin.

Rosette

Mon ami, devenez mon frère, L'amitié vaut bien les amours ; Et si votre soeur vous est chère, Je vous reconnaîtrai toujours. Je devais me laisser surprendre, L'amour n'a-t-il pas un bandeau ? Si mon coeur a pu se méprendre, Ce n'était que pour ton jumeau.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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