Comédie · 1834

Les papilllotes

d’Arago Ancelot

Représentation
≈ 55 min
Distribution
3 femmes, 6 hommes
Répliques
505
Écriture
En prose
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Ninon de Lenclos F 192 ≈ 28 min 13
Saint-pol N 145 ≈ 10 min 11
Molière H 39 ≈ 7 min 5
Madame De Saint-pol N 44 ≈ 5 min 5
De Longueville H 24 ≈ 2 min 4
D'Estrées H 13 ≈ 1 min 1
Madame de Lafayette F 8 ≈ 1 min 1
Saint-Évremont H 10 ≈ 1 min 1
Delaunay H 9 ≈ 1 min 1
Laquais N 6 ≈ 1 min 2
Germain H 4 ≈ 1 min 2
Madame de Coulanges F 3 ≈ 1 min 1
Tous N 4 ≈ 1 min 1
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle Les Papillotes
Ninon de Lenclos absentabsentabsentabsent
Saint-pol absentabsentabsentabsentabsentabsent
Molière absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Madame De Saint-pol absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
De Longueville absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
D'Estrées absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Madame de Lafayette absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Saint-Évremont absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Les Papillotes

Scène 1

Ninon de Lenclos, Germain

Elle met la lettre dans une enveloppe.

Ninon de Lenclos

« Monseigneur, je vous remercie de votre bonté : Molière mérite la faveur que j'ai réclamée pour lui, et vous accomplissez un acte de justice en la lui accordant. Je voudrais pouvoir vous aimer autrement que je ne fais, mais mon coeur est pris... pour le moment. Je vous engage donc à la patience ; et l'espérance, je ne vous la défends point ! Si l'une est une vertu, l'autre est presque un bonheur. - Je suis, Monseigneur : NINON DE LENCLOS. » Picard, portez celle lettre à son adresse ; puis ce paquet, chez Monsieur Poquelin de Molière : allez. Vous, Germain, ce billet, à Monsieur le Prince de Condé : s'il vous donne une réponse, vous me l'apporterez sans perdre une minute. Si l'on vous dit qu'il n'y est pas, vous insisterez, en mon nom, et vous donnerez cette bourse aux laquais.

Germain

Et s'ils la refusent ?

Ninon de Lenclos

Les laquais des grands seigneurs ne refusent jamais.

Germain

Si pourtant cela arrivait par hasard ?

Ninon de Lenclos

Alors, vous la garderiez. À votre retour, qu'il y ait du monde chez moi ou non, vous entrerez. Allez vite.

Germain

J'y cours, Mademoiselle.

Scène 2

Ninon de Lenclos

AIR : Un page aimait la jeune Adèle.

Elle s'assied près de la toilette.

Ninon de Lenclos

Il est pour vous des heures triomphales, Jouissez-en, messieurs les rois ! On trouve en France des Omphales Dont le pouvoir lutte contre vos droits. Votre faiblesse nous seconde ; Vous vous courbez alors, et c' est à nous D'indiquer, en passant, au monde Qu'on peut voir les rois à genoux. Oui, le tort de Madame de Saint-Pol a été assez expié : que ne dois-je pas faire pour la mère de l'homme que j'aime aujourd'hui ?... Je veux qu'elle rentre à la Cour. Longueville aussi obtiendra sa grâce !... Voilà trois mois qu'il se cache !... Son duel est trop puni !... Quant à la faveur que je demande pour moi, il est impossible qu'on me la refuse : je veux être présentée au Louvre... Pourquoi pas ?... La Reine a un grand désir de me connaître, et je n'ignore pas que le Roi donnerait le plus beau diamant de sa couronne... Pauvres monarques ! Que votre puissance est fragile ! Ma toilette de présentation est prête : simple, élégante, telle qu'elle convient à Ninon de Lenclos. Ah !... Voici l'esclave !... Je suis trop heureuse pour le désespérer aujourd'hui.

Scène 3

Saint-pol, Ninon de Lenclos, Un Domestique

entrant

Saint-pol

Bonjour à ma gracieuse amie.

Ninon de Lenclos

Approchez, bien-aimé comte !... Nous serons gaie ce matin, je vous le promets.

Saint-pol

La gaîté vous sied si bien !

Ninon de Lenclos

Est-ce que la bouderie m'enlaidit ?

Saint-pol

Vous savez, ma toute belle, que rien n'a ce pouvoir ; pas même ces papillotes que je brûle d'enlever.

Ninon de Lenclos

Laissez donc, laissez donc !... Ou je serais coiffée comme une femme savante.

Saint-pol

Je suis jaloux de ces papiers !... Ils me privent du plaisir de voir ces cheveux si beaux !... Mais, dites-moi, avec quoi avez-vous fait ces papillotes ?

Ninon de Lenclos

Je ne sais... Je n'avais rien !... Ah ! Des sermons de Mascaron.

Saint-pol

Comme vous traitez nos génies ecclésiastiques !

Ninon de Lenclos

Les sermons m'endorment.

Saint-pol

En vérité ?

AIR d'Aristippe.

Ninon de Lenclos

Au premier mot de ces pieux ouvrages Je sens mes yeux s'appesantir ; Et si ma main en rencontre des pages, Lorsque vient l'instant de dormir, Ai-je donc tort de m'en servir ? Loin de ma couche écartant les alarmes, Les saints écrits, dont mon front s'est paré, M'aident encore à prolonger les charmes Du sommeil qu'ils m'ont procuré. C'est un malheur, sans doute ; mais c'est comme cela.

Saint-pol

Impie !... Ne pouviez-vous disposer de ce gros manuscrit qui est là, sur cette table ?

Ninon de Lenclos

Oh ! Non pas !... C'est une comédie de Molière ; et je le respecte, lui, d'abord parce que c'est un grand homme, ensuite parce qu'il n'est que mon ami.

Saint-pol

Impertinente !... Vous ne me respectez donc pas, moi ?

Ninon de Lenclos

Si Monsieur le Comte de Saint-Pol le désire ?

Saint-pol

Un peu !... Cela ne gâte rien.

Ninon de Lenclos

Prenez garde !... On ne respecte que l'amant qu'on veut prendre ou celui qu'on veut quitter.

Saint-pol

En ce cas, rapprochez-vous.

Ninon de Lenclos

J'y consens : mais rendez-moi mes papillotes.

Saint-pol

Pas avant de les avoir examinées !... Ah ! Vous vous trompiez, ce ne sont point des sermons ! Ceci est un fragment de lettre du Comte de Coligny.

Ninon de Lenclos

Oh ! Rendez-la moi !... C'est ma première passion, et il est mort. Pauvre comte !... Sa lettre méritait mieux que cela.

Saint-pol

Dans celle-ci on parle beaucoup d'argent.

Ninon de Lenclos

Oui, je me souviens !... C'est un négociant qui a voulu m'acheter... Je lui ai répondu que je n' entendais rien au commerce.

Saint-pol

Et celle-là ?...

Elle le prend.

Elle l'enferme dans sa toilette.

Ninon de Lenclos

Ah ! Donnez-moi ce papier. Du moins, vous ne le verrez pas ce soir.

Saint-pol

Pourquoi cela ?

Ninon de Lenclos

Vous le saurez plus tard.

Il lit.

Saint-pol

Ah ! J'en tiens encore une !... Mais, ce n'est pas une lettre !... « Je promets d'aimer La Châtre toute ma vie : Ninon. »

Ninon de Lenclos

Pauvre La Châtre !... Il a été bien vite oublié !

Saint-pol

Et voilà comme je serai dimanche !

Ninon de Lenclos

Oh ! Non, Henri !... Vous, c'est pour toujours.

Saint-pol

Sur votre parole ?

Ninon de Lenclos

Sur ma parole !...

Saint-pol

Ah !...

Ninon de Lenclos

Sur ma parole, cela me semble ainsi maintenant.

Saint-pol

Bon !...

Ninon de Lenclos

Eh bien ! N'êtes-vous pas heureux ?

Saint-pol

Non, je suis jaloux.

Ninon de Lenclos

Jaloux !... De qui ?

Saint-pol

De l'avenir.

Ninon de Lenclos

Si le temps est votre rival, il faut le tuer.

Saint-pol

Oh ! Point de plaisanterie !... Tenez, quand je songe que demain, après-demain, dans un mois, que sais-je ? Mon bonheur peut avoir disparu ; que votre sourire du matin ne sera pas pour moi ; que vos rêves de la nuit seront à un autre ; que de tant de bonheur et d'amour, mon amour seul est éternel... Mon sang se glace, et je maudis le jour qui vous a montrée à moi.

Ninon de Lenclos

Grand fou !... Un amour éternel !... Mais savez-vous qu'il va peut-être plus de vingt années dans une éternité ?

Saint-pol

Ah ! Ninon !... Si vous m'aimiez comme je vous aime !

Ninon de Lenclos

Eh bien ! Que ferais-je ?

Saint-pol

Oh ! Une seule chose !... Mais décisive.

Ninon de Lenclos

Laquelle ?

Saint-pol

Jurez que vous y consentirez.

Ninon de Lenclos

Je le jure !

Saint-pol

Ah !...

Ninon de Lenclos

Je le jure... Si elle me convient .

Saint-pol

Toujours de fausses joies !

Ninon de Lenclos

Voyons : parlez.

Saint-pol

Vous savez que je n'aime pas les demi-moyens.

Ninon de Lenclos

Vous me faites trembler.

Saint-pol

Épousez-moi !

Ninon de Lenclos

Aye, aye, aye !... J'ai le frisson .

Saint-pol

Déjà ?

Ninon de Lenclos

Noble jeune homme !

Saint-pol

Eh bien ?

Ninon de Lenclos

Moi, vous épouser, Saint-Pol !... Jamais !

Saint-pol

Vous ne m'aimez donc pas ?

Ninon de Lenclos

Moins que votre intérêt.

Saint-pol

Craindriez-vous de ne pas me rendre heureux ?

Ninon de Lenclos

Mais vous ne songez pas à votre mère, si orgueilleuse de sa noblesse, si fière de son fils ?

Saint-pol

Ma mère ?... Eh ! Qu'importe !... Ne suis-je pas libre de mes actions ?

Ninon de Lenclos

Depuis si longtemps je le suis des miennes !... Le monde vous retirerait son estime, et alors vous me reprendriez votre amour. Consultez vos amis, et vous entendrez leur langage : Ninon, diraient-ils, cette coquette, qui désespéra Coligny, son premier amant ; qui se moqua de La Châtre, son dernier ( et vous voyez que je franchis une grande distance ); Ninon, lasse de triomphes mondains, vient enfin d'unir sa destinée à celle d'un jeune homme de haute naissance, dont elle a corrompu le coeur, égaré la raison !...

Saint-pol

Honte et malheur à qui me ferait entendre de telles paroles !

Ninon de Lenclos

Ce n'est peut-être pas à vous qu'on les adresserait, mon ami : mais les salons de Paris les répéteraient chaque jour, et assez à voix basse pour qu'elles vinssent frapper vos oreilles.

Saint-pol

Ah ! Fuyons ce monde frivole, et que tout l'univers soit pour nous là où nous serons seuls.

Ninon de Lenclos

Que votre amour est touchant !

Saint-pol

Prouvez-moi donc que vous le partagez.

Ninon de Lenclos

Bon Dieu ! Si je vous prenais au mot, vous abandonneriez peut-être votre dessein, ayant qu'on pût le mettre à exécution.

Saint-pol

Moi, abandonner le droit de vous posséder seul !... Vous ne savez pas tout ce que vous valez.

Ninon de Lenclos

Si fait, si fait !... Je sais que je vaux beaucoup !... Mais si vous ôtez à la valeur que j'ai celle que je me donne par mon indépendance, vous la trouverez bien diminuée.

Saint-pol

Ninon, tu ne veux pas ?

Ninon de Lenclos

Es-tu déjà las de la place que tu occupes ?

Saint-pol

Crains-tu de m'en donner une plus belle ?

Ninon de Lenclos

Prends garde !... Je puis accepter.

Saint-pol

Oh ! Que ta menace est généreuse !

Ninon de Lenclos

Tu persistes ?

Saint-pol

Je t'en supplie à genoux.

Ninon de Lenclos

Relevez-vous, Saint-Pol : ce n'est pas là la place de mon mari.

Saint-pol

Ah ! Vite, vite ! Du papier, une plume !

Ninon de Lenclos

Là, sur cette table.

Saint-pol

« Je jure, foi de gentilhomme, de m'unir par le mariage à Mademoiselle Ninon de Lenclos. Le comte DE SAINT-POL. »

Ninon de Lenclos

Il a signé sans trembler.

Saint-pol

Tenez, Ninon.

Elle se dispose à le déchirer.

Ninon de Lenclos

Je dois être aussi généreuse que vous.

Saint-pol

Que faites-vous ?... Votre mari vous le défend.

Ninon de Lenclos

La femme doit obéissance à son mari.

Saint-pol

Tâchez de ne jamais l'oublier.

Ninon de Lenclos

Je suis trop fière de ton amour.

Saint-pol

Et moi, trop heureux du tien !

Elle place le papier dans sa toilette.

Ninon de Lenclos

Heureux ! Nous verrons !... Mais c'est assez jaser : l'acte est conclu, signé, n'y revenons plus !... Vous savez que j' ai du monde tantôt ; je vous attends.

annonçant

Un Domestique

Monsieur Poquelin de Molière.

Saint-pol

Quoi ! Le tapissier ! Le comédien !

Ninon de Lenclos

Non ! Le poète, le philosophe, le grand homme ! Faites entrer.

Scène 4

Molière, Saint-pol, Ninon de Lenclos

Molière

Madame, veuillez recevoir mes hommages !... Monsieur, je suis votre serviteur.

Saint-pol

Ninon et moi, nous sommes des vôtres, Monsieur Poquelin.

Molière

Quant à Ninon, j'en suis sûr ; et voilà pourquoi je viens chez elle.

Ninon de Lenclos

Comptez aussi sur l'amitié de Monsieur de Saint-Pol... qui vous estime fort, je vous proteste.

Molière

Ah ! Monsieur m'estime ?... Je suis bien reconnaissant.

Saint-pol

Quel ton maussade et bourru !

Ninon de Lenclos

Il est encore tout étourdi de sa chute d'hier.

Haut.

Saint-pol

J'avoue que j'y ai un peu aidé !... Mais je le soutiendrai demain, car le bonheur rend généreux. À bientôt, Ninon !... À revoir, Monsieur de Molière !

Molière

À revoir, Monsieur le Comte !

Scène 5

Ninon de Lenclos, Molière

Ninon de Lenclos

Eh bien ! Mon ami, comme vous paraissez rêveur et triste ! Qu'est devenue cette philosophie qui vous distingue ?

Molière

Il est des coups contre lesquels la philosophie est sans puissance.

Ninon de Lenclos

Tôt ou tard la cabale est contrainte à se taire, et je vous réponds, moi, que votre Misanthrope est un chef-d'oeuvre.

Molière

Parbleu ! Je le sais bien ! Aussi, n'est-ce pas sa chute qui me désespère aujourd'hui.

Ninon de Lenclos

Qu'est-ce donc, mon ami ? Vous savez que vous pouvez compter sur moi.

Molière

C'est parce que je le sais que je suis ici.

Ninon de Lenclos

En ce cas, parlez, je vous en prie : une femme sait si bien consoler.

Molière

Une femme !... Une femme !...

Ninon de Lenclos

En vérité, vous me faites peur !... Quel malheur si grand ?...

Molière

Un malheur !... Ne savez-vous pas que je suis marié ?

Ninon de Lenclos

Ah !... Et c'est cela ?...

Molière

Oui, je ne puis vous le cacher : je souffre, je suis jaloux ! Je demande du repos, du calme !... Cette vie de théâtre est si tumultueuse, si fatigante !... On aurait besoin de trouver un peu de consolation dans son ménage, et je n'y trouve que des sujets d'inquiétude et d'amertume.

Ninon de Lenclos

Votre femme est jeune, légère, et peut-être vous alarmez vous trop de ce qui n'est que coquetterie.

Molière

La coquetterie est un crime, si elle rend malheureux à mourir. Ah ! Plaignez-moi !

Ninon de Lenclos

Malheureux à ce point, vous, mon ami !

Molière

Oui, moi qui fronde mes semblables, qui ris de leur malheur !... L'arme avec laquelle je les frappe, je la retire de ma propre blessure.

Ninon de Lenclos

Mais votre jalousie n'est peut-être pas fondée ?

Molière

Que sais-je ?... Et qu'importe ? En est-elle moins poignante ? Je suis jaloux, cela suffit !... Jaloux de ma femme, des yeux qui la regardent, des bouches qui lui parlent ; jaloux de tous ses moments, de toutes ses actions, et la cruelle s'en amuse !...

Ninon de Lenclos

Et avant de vous appartenir ?...

Molière

Oh ! Alors, elle était douce, bonne, attentive à m'épargner des chagrins ! Je le crois bien !... Elle n'avait pas de nom !... Aujourd'hui, c'est madame Molière ! Elle rit de celui qui fait rire les autres.

Ninon de Lenclos

Mais alors aussi, vous étiez sans doute moins susceptible ; vous désiriez inspirer l'amour, vous n'aviez pas le droit de l'exiger.

AIR : Vaudeville de la Robe et les hottes.

Molière

Ma chère Ninon, mon ménage est un enfer !... Et puis, mariez-vous !

Molière

C'est une honte, et tout mon coeur se brise ! Si vous saviez ce qu'on souffre à penser Que notre femme est là qui nous méprise, Qui rit de nous qu' elle vient d'offenser ! C'est un tourment au-dessus du courage, Qu'en notre coeur rien ne peut alléger ; Et cette femme, un jour qu'un fat l'outrage, C' est encor nous qui devons la venger.

Ninon de Lenclos

Oh !... Oh ! La leçon est directe !... Il y a là matière à réfléchir.

Molière

Et si je vous disais qui elle me préfère ?... Un Monsieur Delaunay.

Ninon de Lenclos

Delaunay !

Molière

Oui, Delaunay, un homme sans talent, sans distinction aucune !... Un courtisan qui sait tout juste la généalogie de sa famille, et de plus un mensonge, car il se croit du mérite.

Ninon de Lenclos

Allez, Molière, sa femme s'est chargée de vous venger, et vous avez Monsieur de Lauzun pour auxiliaire. Delaunay !... Eh ! Bon Dieu, il ne tenait qu'à moi, il y a quinze jours, de lui tourner la tête.

Molière

Il fallait donc le faire !... Vous auriez sauvé la mienne.

Ninon de Lenclos

Soyez tranquille !... Je l'enverrai chez Marion.

Molière

Ah ! Vous êtes bien plus séduisante qu'elle, et si vous vouliez...

Ninon de Lenclos

Il est trop tard, mon ami !... Je ne suis plus en position de rendre un pareil service. Mais, je vous en prie, devenez plus calme ! Vous vous étiez engagé à me lire, ce matin, la comédie que vous venez d'achever : l'avez-vous donc oublié ?

Molière

Une lecture !... Une comédie !... Oh ! Cela m'est impossible aujourd'hui : pardonnez-moi.

Ninon de Lenclos

J'avais promis le plaisir de vous entendre à quelques personnes, qui sans doute vont arriver ; mais je ne sais point gêner mes amis : nous attendrons.

Molière

Que vous êtes bonne !

Ninon de Lenclos

J'entends des carrosses entrer dans la cour ; demeurez quelques moments avec nous, vous trouverez ici des distractions, et peut-être quelques originaux.

Scène 6

Un Laquais, Molière, Saint-Évremont, Laquais, Madame de Lafayette, Madame de Coulanges, Ninon de Lenclos, D'Estrées, Tous, De Longueville, Delaunay, Saint-pol, Germain

annonçant

Un Laquais

Monsieur de Saint-Évremont.

Molière

Bon ! Le premier est un fat !

Saint-Évremont

Salut à la plus jolie.

Elles entrent.

annonçant

Laquais

Mesdames de Lafayette et de Coulanges.

Madame de Lafayette

Bonjour, chère Ninon.

Madame de Coulanges

Vous voyez que nous sommes exactes.

Ninon de Lenclos

Je ne saurais trop vous remercier, mesdames.

Laquais

Monsieur de Rabutin, Madame de La Suze, Monsieur le Vicomte d'Estrées.

D'Estrées

Ah ! ah ! ah !... Mesdames !... Ah ! ah ! ah ! Messieurs...

Madame de Lafayette

Toujours gai, vicomte !

Ninon de Lenclos

Toujours riant, du moins, ce qui n'est pas la même chose.

D'Estrées

Ah ! ah ! ah !... J'allais le dire.

Il entre.

Laquais

Monsieur Delaunay.

Molière

Delaunay !

Laquais

Monsieur le Baron de Longueville.

Il entre.

Tous

Longueville !

Ninon de Lenclos

Ah ! Baron, c'est vous ? Votre lettre de cachet n'a pas encore été retirée ?

De Longueville

Non ! Mais à quoi ne s'exposerait-on pas pour jouir du bonheur de vous voir ?...

D'Estrées

Ma foi !... J'allais le dire !... Ah ! ah ! ah !...

De Longueville

Et puis, parce qu'on blesse un fat, faut-il toujours rester caché ?

D'Estrées

À ce compte-là, on ne me verrait plus nulle part... J'en ai tant puni dans ma vie !... Ah ! ah ! ah !..

Madame de Lafayette

N'en détruisez pas la race : aux dépens de qui ririons-nous ?

D'Estrées

Ah ! Vous avez raison, c'est ce que j' allais dire !... Ah ! ah !

AIR : Vaudeville du Baiser au porteur.

Ninon de Lenclos

Ce cher vicomte est un homme admirable, Tout ce qu'il pense est pétillant d'esprit. Si dans un cercle on dit un mot aimable. Plus tard, bien sûr, le Vicomte l'eût dit ! Il revendique un geste, une parole. Je crois pourtant, quoiqu'il se trouve là, Que, s'il avait tout l'esprit qu'on lui vole, Il en aurait beaucoup plus qu'il n'en a.

D'Estrées

Ah ! ah ! ah ! Le mot est méchant ; mais c'est égal ! Parole d'honneur, j'allais le dire.

Ninon de Lenclos

J'en étais sûre.

De Longueville

Je ne vois pas Saint-Pol : est-ce que mon cher cousin serait déjà remplacé ?

Delaunay

Qui sait ?

Il entre.

Laquais

Monsieur le Comte Henri, Jules de Saint-Pol.

De Longueville

À la bonne heure !... Il arrive en seigneur et maître, le dernier, et avec tous ses titres.

Les laquais donnent des siégés, et l'on se place dans l'ordre indiqué au commencement de la scène ; Molière, Saint-Pol Saint-Evremont, et Delaunay restent debout.

Ninon de Lenclos

Des sièges.

Delaunay

Ninon a souri.

De Longueville

Encore huit jours de sourires.

Ninon de Lenclos

En vous réunissant chez moi, je vous avais fait espérer que vous entendriez une nouvelle comédie de Molière : eh bien ! C'est un plaisir auquel il nous faut renoncer ce matin.

Madame de Lafayette

En vérité ?

De Longueville

Pourquoi cela ?

Ninon de Lenclos

Quelques ennuis, quelques contrariétés ne laissent pas à Molière la liberté d'esprit dont il a besoin ; il n'est pas prêt, et c'est à nous d'attendre.

Tous

Oh ! oh ! oh !...

Saint-Évremont

Ah ! Je comprends ! La chute du Misanthrope.

Madame de Lafayette

Quel qu'ait été hier le sort de cette comédie, je vous assure, Monsieur Molière, que vous ferez rarement d'aussi beaux ouvrages.

Madame de Coulanges

C'est aussi mon opinion, Monsieur.

Molière

C'est la mienne aussi, Mesdames.

Saint-Évremont

Ma foi, moi, j'ai trouvé cela fort médiocre, et j'avoue franchement que j'ai sifflé.

Molière

Je croyais avoir fait une bonne pièce ; à présent, m'en voilà sûr.

Delaunay

Je confesse aussi que j'ai siffloté un peu.

Molière

Cela ne m'étonne pas, Monsieur.

Saint-Évremont

C'est avec trop d'indulgence qu'on tue le mérite.

Molière

Vous avez raison, et c' est ce qui nous fait regretter que madame votre mère vous ait gâté dès le berceau.

Delaunay

Monsieur Molière, votre femme m'a dit, ce matin, que cet échec vous avait affligé vivement.

Ninon de Lenclos

Ah !... L'impudent !...

Saint-Évremont

Sa femme n'a point de secrets pour Delaunay.

Madame de Lafayette

Ni lui pour ses amis, à ce qu'il paraît.

Ninon de Lenclos

Je comprends qu'il ne soit question dans Paris que de la chute du Misanthrope : quand le colosse de Rhodes tomba, il occupa le monde. Plus heureuse pourtant, la comédie de Molière se relèvera bientôt.

Saint-Évremont

J'en doute fort.

Ninon de Lenclos

Et moi je n'en doute pas. Mais, dites-moi, messieurs, de quoi parle-t-on encore ?

D'Estrées

Du prochain bal de la Cour.

Ninon de Lenclos

Ah !... J'y serai, j'espère.

De Longueville

On m'a dit sérieusement que Marion Delorme avait demandé à être présentée.

Ninon de Lenclos

La cour n'est pas si pure que Marion ne pût y être admise.

D'Estrées

Il n'y aura que la première noblesse du royaume.

Ninon de Lenclos

Ce sera bien monotone.

D'Estrées

J'allais le dire !... Ah ! ah ! ah !...

Delaunay

Votre femme m'a assuré que vous y faisiez jouer une farce.

Ninon de Lenclos

Encore !...

Molière

Oui, Monsieur, j'y fais jouer un impromptu.

Delaunay

Votre femme prétend...

Ninon de Lenclos

Monsieur Delaunay, votre femme disait hier à Monsieur de Lauzun, dans sa loge, qu'elle n'irait au bal de la cour qu'avec lui.

Saint-pol

Bien répliqué.

Delaunay

J'espère qu'elle m'en demandera la permission.

Elle s'assied.

Ninon de Lenclos

Bah, bah !... Un refus pourrait vous nuire : on dirait que vous êtes jaloux.

Delaunay

Monsieur de Lauzun !

Molière

Ce démon de femme est un ange.

Saint-Évremont

Tâchez que votre impromptu soit meilleur que le Misanthrope.

Molière

Ce sera difficile, Monsieur.

D'Estrées

Je n'y ai pas ri un seul instant, et je ne suis pas surpris que la pièce soit tombée. Ah ! ah ! ah !...

Molière

Je n'en suis pas surpris non plus, Monsieur. Les époques frivoles ne sont pas aptes à saisir, à comprendre les profondeurs d'un rôle qui m'a occupé bien des nuits. Il y a pourtant dans cette pièce une haute leçon de morale, dont plus tard, j'espère, on sentira la valeur.

Saint-Évremont

Oh ! Plus tard !...

Molière

Oui plus tard, Monsieur ! Car moi, voyez-vous, je ne caresse pas mon siècle ; je le traduis, et je prétends l'éclairer. Nous faisons tous de la comédie, et tous nous la jouons !... Vous, par exemple, Monsieur d'Estrées, combien n'apercevez-vous pas dans le monde de vieux et braves soldats, qui, fatigués de leur gloire passée, la compromettent aujourd'hui dans de frivoles causeries de ruelles et de boudoirs ? Vous, Monsieur de Saint-Évremont, il ne vous serait pas mal aisé, je gage, de nous citer les noms de quelques jeunes écrivains, pleins d'avenir, qui, tout entiers à la jalousie, tuent leur réputation à force de vouloir étouffer celle des autres. Vous serait-il impossible à vous, Monsieur Delaunay, de trouver dans vos souvenirs des noms d'illustre origine salis, de nos jours, par le libertinage de ceux qui les portent ? De pareils modèles sont fréquents sur la scène du monde : avec des yeux et de l'esprit, on les saisit et on les ébauche... Mais le poète qui se sent du génie, le philosophe qui n'écrit point pour une époque, mais pour toutes, l'auteur austère qui veut vivre au-delà de sa vie, celui-là, Messieurs, sait découvrir dans la société qu'il creuse d'autres travers et d' autres vices que ceux qui ne dépassent point l' épiderme. Il ouvre le coeur humain, il le dissèque, il le soumet à l'analyse, et il vous dit un beau matin : Voilà ce qui tue les hommes, le mal était là, secret, caché ; je viens de le trouver, le voilà ; je le livre à vos méditations.

Tous

Bravo, Molière, bravo !

Ninon de Lenclos

Ces messieurs n'applaudissent pas.

Molière

Ces messieurs ne croient point à la ressemblance de mes portraits.

Ninon de Lenclos

Oh ! Que si fait !... Mais ils sont comme nos miroirs ; ils réfléchissent sans parler.

D'Estrées

J'allais le dire.

Germain

Madame...

Tout le monde se lève ; des laquais enlèvent les sièges ; on se groupe et on cause, pendant que Ninon vient sur le devant de la scène.

Ninon de Lenclos

Ah !... Des lettres que j'attendais... Veuillez permettre...

Saint-pol

Qu'est-ce donc, mon amie ?

À part.

Elle lit à demi-voix sur le devant.

Parlant.

Elle continue de lire.

Elle froisse la lettre.

Ninon de Lenclos

Vous le saurez tout à l'heure. Ma main tremble !... Bon !... La grâce de Longueville !... Ah ! ah ! Madame de Saint-Pol a le tabouret ! J'ai réussi... Une autre lettre ?... Celle-ci est du Prince. « Madame, des trois grâces que vous avez demandées, » une seule vous est refusée, et c'est celle que vous sollicitez pour vous. » C'est galant !... « Le Roi et la Reine sont sourds à mes prières : vous ne pouvez être reçue à la Cour que sous l'égide d'un mari : vous en trouverez dix pour un. » Voilà bien le monde !... Si j'avais un mari complaisant que ma conduite fît montrer au doigt ; oh ! Alors !...

Saint-pol

D'où vient ce trouble, cette agitation ?

Ninon de Lenclos

J'étouffe de dépit et de colère.

Saint-pol

Calmez-vous, de grâce !

Haut et brusquement.

Ninon de Lenclos

Un mari !... Comte, êtes-vous toujours dans les mêmes intentions ? Voulez-vous toujours m'épouser ?

Saint-pol

Toujours.

Ninon de Lenclos

Sans regret ?

Saint-pol

Sans regret.

Ninon de Lenclos

Mesdames, Messieurs, je vous présente Monsieur le Comte Henri-Jules de Saint-Pol, mon mari.

Tous

Son mari !

Saint-pol

Oui, Messieurs, Ninon de Lenclos, ma femme.

D'Estrées

Sa femme ! Son mari !... Ah ! ah ! ah !...

Ninon de Lenclos

C'est original, n'est-ce pas ?

D'Estrées

Ma foi ! J'allais le dire. Ah ! ah ! ah !

Madame de Lafayette

À la bonne heure, mon amie !... Voilà qui est bien finir... Recevez mes compliments les plus sincères.

Madame de Coulanges

Et les miens.

Saint-Évremont

Quel ridicule !... Un nom illustre !...

Il se retire au fond.

De Longueville

Quelle lâche séduction !

Ninon de Lenclos

J'aurai l'honneur de vous adresser demain mon billet de faire part, mesdames.

Elle sort avec Madame de Coulanges et d'Estrées.

Madame de Lafayette

Et nous ne serons pas les dernières à accourir. Adieu, ma chère Ninon.

Molière

Il paraît que mon exemple ne vous a point servi.... Ah ! Madame, c'est la première de vos folies que je ne pardonne pas. Vous, Monsieur le Comte, recevez mon compliment. Vous épousez un ange ; mais, hélas ! Vous épousez !... Adieu.

Aux autres.

Molière sort.

Ninon de Lenclos

Molière, je veux vous revoir aujourd'hui ou demain ; j'aurai peut-être quelque bonne nouvelle à vous apprendre. Sans adieu. Et vous, Messieurs, veuillez agréer mes salutations.

Bas.

Saint-Évremont

C'est d'un ridicule achevé...

Tout le monde sort, excepté Longueville, qu'on voit dans le fond.

Delaunay

Demain nous en amuserons Versailles.

Ninon de Lenclos

Eh bien ! Saint-Pol, le coup est porté !... Vous voyez qu'il n'y a pas eu trop de scandale. Maintenant je vais tâcher de me mettre bien avec madame votre mère, et plaider ma cause de façon à me faire pardonner le vol que je lui fais de son fils. Revenez tout à l'heure me prendre pour que nous allions à la comédie. Je veux qu'on m'V voie avec ma conquête.

Il lui baise la main. Elle sort par la porte de droite.

Saint-pol

J'y serai avec la mienne.

Scène 7

Saint-pol, De Longueville

Saint-pol

À eux tous maintenant les haines et les jalousies ! À moi seul le bonheur !... Ah ! Vous êtes resté, cousin de Longueville !... Que dites-vous de ce que vient de vous annoncer Ninon ?

De Longueville

Que voulez-vous qu'on dise d'une folie ?

Saint-pol

Comment l'entendez-vous ?

De Longueville

Comme il faut l'entendre : je n'y crois pas.

Saint-pol

Et pourquoi donc ?

De Longueville

Parce que vous réfléchirez.

Saint-pol

Pensez-vous que je me sois décidé sans avoir longtemps réfléchi ?

De Longueville

Alors nous ferons entendre la voix de l'amitié.

Saint-pol

Elle sera sans puissance.

De Longueville

Celle de votre intérêt, de votre réputation.

Saint-pol

Je répondrai par un seul mot : mon bonheur.

De Longueville

Du bonheur, quand on perd ses amis ; quand on désole sa famille !... Du bonheur avec des souvenirs flétrissans ! .....

Saint-pol

Baron de Longueville !...

De Longueville

Au nom de notre famille, je proteste contre l'union d'un de ses membres avec une...

Saint-pol

Avec une... Eh bien ?

De Longueville

Interrogez le passé ; il vous répondra.

AIR : T'en souviens-tu.

Saint-pol

Songez-y bien, monsieur, femme ou maîtresse, Par notre amour nous devons l'ennoblir. Nous ne pouvons supporter sans bassesse Que devant nous on ose l' avilir. Femme ou maîtresse, alors que notre tâche, Hommes d'honneur, est de la protéger, Maîtresse ou femme, alors on est un lâche Quand, sans vengeance, on la laisse outrager. Vous rétractez-vous, Longueville ? C'en est trop.

De Longueville

Jamais.

Saint-pol

Eh bien ! Défendez-vous.

De Longueville

Soit !... Et que le sang qui va couler retombe sur vous.

Scène 8

Ninon de Lenclos, Saint-pol, De Longueville

Ninon de Lenclos

Arrêtez !... Qu'allez-vous faire ?... Oubliez-vous l'édit sur les duels ?

Saint-pol

J'oublie tout lorsqu'on t'outrage.

Ninon de Lenclos

Ah ! C'est pour moi !... Pour ce mariage, sans doute ?

De Longueville

Un mariage qui ne s'accomplira pas.

Ninon de Lenclos

Et si l' on avait opposé quelque obstacle à celui qu'un jour vous avez projeté pour vous-même ?

Saint-pol

Qu'entends-je ?

De Longueville

Madame !...

Ninon de Lenclos

Vous perdez bien vite la mémoire !... Baron de Longueville, votre conduite n' est pas celle d'un loyal gentilhomme !... Je vous prie de m'épargner à l'avenir l'honneur de vos visites ; à ce prix peut-être garderai-je sur vous un silence généreux.

Saint-pol

Que veut-elle dire ?

Il sort par le fond.

De Longueville

Je sors, Madame ; mais je vous répète que ce mariage ne se fera pas.

Scène 9

Saint-pol, Ninon de Lenclos, Ensemble

Saint-pol

Je n'ai rien compris à votre langage.

Ninon de Lenclos

Il m'a entendue, lui !... Sache seulement que lorsque j'acceptai ton amour en échange de tout le mien, il y avait quelque chose de noble dans ma conduite. Vingt rivaux puissants te disputaient ta conquête ; Richelieu, Condé, le Roi lui-même, me poursuivaient de leurs hommages ; mais je l'aimais, Henri, et l'amour, c'est ma vie !... Parmi les plus empressés d'alors, ton fier cousin n'était pas le moins épris ; il m'offrit sa main, je la refusai ; et la promesse de mariage qu'il m'envoya est le papier que je t'ai arraché tantôt, et que je t'ai défendu de lire. T'expliqueras-tu maintenant sa colère ?

Saint-pol

Ah ! Ninon, que le monde te connaît peu !... Moi, vois-tu, je n'ai pas besoin de la promesse que j'ai signée ; mon coeur et ma foi t'appartiennent; et sans toi désormais ma vie serait un tourment.

Ninon de Lenclos

Mon Henri !... Va ! Je te rendrai le bonheur que tu me donnes !.. Cette âme que tu sais apprécier ne sera point ingrate !... Amants ou époux, à nous du bonheur sans mélange, sans jalousie, sans querelles !... N'est-ce pas, mon bien-aimé, que notre vie sera belle ainsi ? N'est-ce pas que tout l'univers pourra nous porter envie ?

Saint-pol

Sois donc à moi pour toujours, et que l' espérance meure dans le coeur de mes rivaux.

AIR : Ne raillez pas la garde citoyenne.

Ninon de Lenclos

Quand le plaisir enchante notre vie, À l'arrêter appliquons tous nos voeux ; De nous quitter il n'aura pas envie, Si près de nous il voit des gens heureux. Encore quelques jours, Henri, et le ciel aura prononcé !... Laisse-moi seule ; je te l'ai dit, je veux aller ce soir, avec toi, à l'hôtel de Bourgogne préparer une revanche à Molière.

Saint-pol

À vos désirs je me soumets, ma chère ; Je vous promets des soutiens pour l'auteur. Est-on vraiment heureux sur cette terre, Lorsque tout seul on goûte le bonheur ?

Ensemble

Quand le plaisir, etc.

Scène 10

Ninon de Lenclos, Laquais

Elle rit.

Ninon de Lenclos

Allons, c'en est fait, il n'y a plus à revenir ! Me voilà enchaînée !... Enchaînée ? Moi ! Et hier encore, je vantais mon indépendance ! Hier encore, je m'offrais en exemple à mon sexe ! Aujourd'hui, il faut changer ma vie ! Ils l'ont voulu !... Ah ! Je n'irai pas à la cour ? Ils repoussent Ninon de Lenclos ! Eh bien ! Ils recevront la Comtesse de Saint-Pol ! Ah ! ah ! ah !... Telles duchesses, telles marquises que je pourrais nommer ou les honneurs des grandes et petites entrées ; et pourtant que d'aventures, de passions, de caprices on leur a connus, sans compter ceux qu'on ignore ! Comme elles ont trompé leurs maris !... Et la pauvre Ninon est dédaignée, elle qui n'a trompé personne !... Allons, j'épouserai Saint-Pol... Je l'aime !... Mais si quelque jour un autre me semblait plus aimable que lui ?... S'il cessait d'être heureux ?... Si je le voyais tremblant, ému, affligé comme ce bon Molière?... Mon Dieu ! Qui donc a inventé le mariage ? Être obligée de répondre du bonheur d'un autre, quand on a déjà tant de peine à répondre du sien !...

Laquais

Madame la Comtesse de Saint-Pol !

Haut.

Ninon de Lenclos

La mère d'Henri !... Elle ne peut pas encore avoir reçu ma lettre... Faites entrer.

Scène 11

Madame De Saint-pol, Ninon de Lenclos

entrant

Madame De Saint-pol

Ah ! Je suis charmée de vous trouver seule, Mademoiselle ! Je viens vous redemander mon fils ?

Ninon de Lenclos

Votre fils !

Madame De Saint-pol

Oui, mon fils, égaré, séduit par vous.

Ninon de Lenclos

Par moi ?... Et qui de nous deux séduisit l'autre ?... Nous nous sommes aimés, Madame : voilà tout .

Madame De Saint-pol

Que vous vous soyez aimés, ce n'est pas là ce qui m'occupe ; mais il est question d'un mariage.

Ninon de Lenclos

Cela est vrai, Madame.

Madame De Saint-pol

D'un mariage avec vous !

Ninon de Lenclos

Madame la Comtesse, je vous prierai de vous rappeler que vous êtes ici chez Mademoiselle Ninon de Lenclos, chez moi !... Si vous l'oubliez, je vous respecte trop pour vous en faire souvenir, mais je m'estime assez pour vous céder la place.

Haut.

Madame De Saint-pol

Allons, c'est assez digne ! Eh bien ! Soit, Mademoiselle, je me modérerai.

Ninon de Lenclos

C'est un sacrifice dont je serai reconnaissante.

Madame De Saint-pol

On dit donc que mon fils prétend vous épouser ?

Ninon de Lenclos

Oui, Madame, il le veut absolument, et j'y consentirai peut-être.

Madame De Saint-pol

Vraiment, je le crois sans peine.

Ninon de Lenclos

Eh mais !... Je ne le croyais pas tout à l'heure, moi !

Madame De Saint-pol

En acceptant sa main, vous êtes trop généreuse.

Ninon de Lenclos

C'est ce que je me disais il n'y a qu'un instant, Madame.

Madame De Saint-pol

Mademoiselle, on dit que vous avez de l'esprit ?

Ninon de Lenclos

On a bien de la bonté.

Madame De Saint-pol

Vous sentirez donc que ce mariage est peu convenable.

Ninon de Lenclos

Ce n'est pas l'opinion de monsieur votre fils : pourquoi voulez-vous que ce soit la mienne ?

Madame De Saint-pol

Je ne vous parlerai pas de moi, mais je vous dirai que toute la famille de Saint-Pol est noble.

Ninon de Lenclos

Et je vous répondrai, Madame, que la mienne l'est aussi.

Madame De Saint-pol

Je vous dirai que le Baron de Longueville, notre cousin, le premier qui m'ait parlé de ce projet d'union, ne vous reconnaîtra jamais.

Ninon de Lenclos

Je vous répondrai, moi, que, si j'avais voulu l'écouter, il y a un an, j'aurais aujourd'hui l'honneur d'être votre cousine la Baronne de Longueville.

Madame De Saint-pol

Comment ?

Ninon de Lenclos

Il m'a envoyé alors une promesse de mariage, et je l' ai refusée, car je ne l'aimais pas.

Madame De Saint-pol

Ah !... Il y a donc parfois quelque chose de grand dans le coeur de certaines petites dames ?

Ninon de Lenclos

Pourquoi pas ? Il y a si souvent quelque chose de petit dans le coeur de certaines grandes dames !

Madame De Saint-pol

En vérité ?

AIR de Théniers.

Ninon de Lenclos

Quelque dédain que la roture inspire À la fierté des femmes de la Cour, L'orgueil souvent abdiqua son empire Et dut se taire à la voix de l'amour. Plus d'une dame, oubliant sa naissance, De voeux obscurs fut loin de s'offenser ; Et pour rapprocher la distance, Prit la peine de se baisser. Oui, Madame : et d'ailleurs il est, je l'avoue, certains scrupules que j' ai peine à comprendre ; car vous ne pouvez l'ignorer.

Madame De Saint-pol

Ce n'est point pour entendre un langage si amer que je me suis présentée chez vous.

Ninon de Lenclos

Il ne tenait qu'à vous, Madame, de m'en dicter un tout différent.

Madame De Saint-pol

Et que fallait il faire ?

Ninon de Lenclos

Adoucir le vôtre.

Madame De Saint-pol

Prenez garde, Mademoiselle !... Si je sollicitais à la Cour contre vous ?

Ninon de Lenclos

Et si j'avais sollicité à la Cour en votre faveur ?

Madame De Saint-pol

Je vous remercie de votre protection.

Ninon de Lenclos

Et mais, Madame !... Beaucoup de grands personnages y ont eu recours, et s'en sont bien trouvés.

Madame De Saint-pol

Ce n'est pas de cela qu'il s'agit : je suis venue vous redemander mon fils, et vous ne m'avez pas répondu.

Elle sort par la porte de droite.

Ninon de Lenclos

J'ai répondu comme je devais le faire : mais j'ai eu l'honneur de vous dire que je me retirerais quand il me deviendrait impossible d'en entendre davantage, et je me retire.

Scène 12

Madame De Saint-pol

Madame De Saint-pol

Vit-on jamais une pareille audace ?... Attendons ici mon fils ; il va venir sans doute, et j'espère encore... Gardons-nous pourtant de heurter de front ses projets... Oui, tâchons de gagner du temps pour que la réflexion arrive, et ma cause peut être gagnée.

Scène 13

Saint-pol, Madame De Saint-pol

Saint-pol

Oui, mon fils, votre mère, que vous ne vous attendiez pas à trouver ici.

Saint-pol

J'en conviens... On vous a donc appris déjà...

Madame De Saint-pol

Ce que je n'aurais pas dû apprendre par d'autres que par vous.

Saint-pol

Daignez me pardonner, ma mère, je craignais...

Madame De Saint-pol

Quelques conseils, quelques remontrances ! Vous aviez raison de vous y attendre, car vous connaissez ma tendresse.

Saint-pol

Je serais désolé de vous affliger, ma mère ; mais vous avez vu Ninon ?

Madame De Saint-pol

Je l'ai vue.

Saint-pol

Exista-t-il jamais une femme plus ravissante ?

AIR : Amis, voici la riante semaine.

Madame De Saint-pol

Attendez-vous que je lui rende hommage ? Vous n'exigez pas sans doute que je la voie avec les mêmes yeux que vous ?

Saint-pol

Ce monde ingrat jamais ne la comprit.

Madame De Saint-pol

Elle sera tendre, modeste et sage.

Saint-pol

Qui n'admira son coeur et son esprit ?

Madame De Saint-pol

Vous oubliez les jours de sa folie.

Saint-pol

Oubliez-vous les pleurs qu'elle a séchés ?

Madame De Saint-pol

Dans l'avenir elle expiera sa vie.

Saint-pol

Les malheureux prieront pour ses péchés.

Madame De Saint-pol

Écoutez-moi, mon fils : je ne m'armerai point avec vous de sévérité, mais vous permettrez quelques observations à mon amour de mère. Je conçois que vous braviez le blâme des gens sensés, les quolibets de vos amis, les épigrammes de la Cour et de la ville.

Saint-pol

Ah ! Qu'on évite du moins de me les faire entendre !

Madame De Saint-pol

Je vais plus loin, mon fils : je vous accorde que le jour où vous épouserez Ninon, vous perdrez entièrement la mémoire ; vous ne vous rappellerez jamais le nombre et la fragilité de ses goûts ; jamais vous ne douterez de l'inébranlable fidélité d'une femme qui a changé d'amour tant de fois et si vite : quand Sévigné, Villarceaux, La Châtre et tant d'autres passeront, en souriant, près de vous, il n'Y aura rien dans vos souvenirs qui puisse blesser votre coeur.

Saint-pol

Ah !... Que dit-elle ?

Haut.

Madame De Saint-pol

J'ai frappé juste ! Enfin vous aimerez, vous vous croirez aimé, et cela vous suffira. Mais votre amour sera-t-il éternel ? Et, quand le temps en aura triomphé, ne sentirez-vous pas qu'il manquera quelque chose à cette femme que la passion n'entourera plus de ses prestiges ? Vous vous souviendrez alors de La Châtre, de Villarceaux, de Sévigné.

Saint-pol

Encore !...

Madame De Saint-pol

À défaut de l'amour que vous ne trouverez plus dans votre coeur, vous y chercherez l'estime ; votre coeur sera vide, mon fils, et votre existence sera malheureuse. Voilà ce que je voulais vous dire, et maintenant ne croyez pas que je m'oppose à vos desseins ! Non ! Je vous donne donc mon consentement dès aujourd'hui.

Saint-pol

Oh ! Ma mère ! Est-il vrai ?

Madame De Saint-pol

Je vous demande seulement d'attendre huit jours avant de conclure ce mariage.

Saint-pol

Huit jours d'attente !... Mais ce sont huit siècles.

Madame De Saint-pol

Me refuserez-vous ?

Saint-pol

Non, ma mère, non !... Vous êtes trop bonne, et je suis trop heureux pour que j'hésite à vous complaire.

Madame De Saint-pol

Je compte donc sur votre parole. Adieu, mon fils !...

Il lui baise la main.

Saint-pol

Adieu, ma mère, et recevez l'expression de ma tendre reconnaissance.

Madame De Saint-pol

Mes paroles ne sont pas perdues !... Il réfléchira, car le coup a porté !...

Scène 14

Saint-pol

D'un ton péniblement affecté.

Avec colère.

Saint-pol

Elle consent !... Quel bonheur !... Les quolibets de mes amis, dit-elle, les épigrammes, les railleries ?... Mon épée les repoussera !... Peut-être l'inconstance passée donne-t-elle des doutes sur la fidélité à venir ?... Ah !... Ces rivaux que j'ai écartés, ces ... amants que j'ai remplacés ... Ce Villarceaux, ce La Châtre, ce Sévigné Je ris d'eux maintenant !... S'ils allaient rire de moi quand elle sera la comtesse de Saint-Pol ?... Oh ! Ils ne riraient pas longtemps !...

Scène 15

Ninon de Lenclos, Saint-pol

Ninon de Lenclos

Puis-je entrer sans qu'on m'arrache les yeux ?

Saint-pol

Venez, Ninon, venez !... Ma mère est la plus généreuse des femmes.

Ninon de Lenclos

Et la plus douce aussi !

Saint-pol

J'ai son consentement.

Ninon de Lenclos

Par écrit ?... Sa signature, son paraphe ?

Saint-pol

Folle !!... Vous riez de tout !... Sa parole nous suffit ; il faut y croire.

À part et sérieusement.

Ninon de Lenclos

Allons ! J'y crois !... La foi nous sauve ! Ces mères sont d'une faiblesse !...

Saint-pol

Elle reçoit cette nouvelle avec moins de plaisir que je ne le pensais.

Ninon de Lenclos

Voilà donc notre mariage ?...

Saint-pol

Tout-à-fait certain.

À part.

Ninon de Lenclos

Ah ! Ce malheureux Molière !...

Haut.

Saint-pol

Villarceaux !... Sévigné !... Mais qui vient donc ici ?

À Germain qui est entré.

À Saint- Pol.

Ninon de Lenclos

C'est Germain qui va nous servir le souper. Deux couverts. Votre bonne nouvelle doit nous mettre en gaieté et en appétit.

Saint-pol

C'est singulier !... Je n' ai pas faim ce soir : le bonheur produit quelquefois cet effet.

Germain a dressé la table et est sorti.

Ninon de Lenclos

Je suis donc bien heureuse, car je n'éprouve pas la moindre envie de souper. Vous vous êtes bien querellé avec votre mère, n'est-ce pas ?

Saint-pol

Oh ! Beaucoup moins que vous ne le croyez.

Ninon de Lenclos

Je gage qu'elle vous a dit des horreurs de moi .

Saint-pol

Des horreurs ? Non !... Mais elle ne vous a pas épargnée.

Ninon de Lenclos

Et que lui avez-vous répondu ?

Saint-pol

Que je t' aimais.

Ninon de Lenclos

Mais c' est absurde.

Saint-pol

Ce n'était pas le moment de l'irriter.

Ninon de Lenclos

Et, pour ne pas l'irriter, vous avez souffert des calomnies ?

Saint-pol

Elle n'a pas été jusque-là.

Ninon de Lenclos

Tout à l'heure, ici, elle m'a dit à moi des choses injustes ! Si vous aviez vu avec quelle fierté elle me traitait !

Saint-pol

Oh ! Je suis sûr que vous n'avez pas été en reste avec elle.

Ninon de Lenclos

Écoutez donc !... Je n'ai pas encore de mari pour me défendre !... J'ai grand'peur au reste d' être obligée de ne m'en rapporter qu'à moi de ce soin.

Saint-pol

Que voulez-vous ?... Elle m'a dit des choses auxquelles en n'avais pas de réponse à faire.

Ninon de Lenclos

Alors, Monsieur, on impose silence.

Saint-pol

À une mère ?

Ninon de Lenclos

À tout le monde !... L'amour, Monsieur, n'est point uniquement un regard tendre, une caresse passionnée, des soins et des prévenances : l'amour est aussi la protection du fort pour le faible. Ce n'est pas seulement dans le tête-à-tête qu'il doit se montrer ; il trouve encore sa place au milieu des frivolités et des habitudes sociales ; mais c' est surtout dans les occasions graves et importantes qu'il doit paraître avec force et avec éclat, s'il est sincère. L'amour, enfin, n' est pas un instant, une heure !... Il est toute la vie ! Et celui qui n'aime pas ainsi ne comprend pas l'amour ; il ne comprend que l'égoïsme.

Saint-pol

Comme vous me traitez !

Ninon de Lenclos

Le méritez-vous, oui ou non ?

Saint-pol

Je crois que non.

Saint-Pol baise sa main.

Ninon de Lenclos

Vraiment ? Eh bien, si j' ai tort, pardon. Allons, mettons-nous à table : l'orage est passé.

Il se placent à table.

Saint-pol

Mais il a rembruni l'horizon.

Ninon de Lenclos

Vous croyez ?... Non pas, mon ami ! Vous ne pouvez m'en vouloir !... Ninon de Lenclos traitait tout en riant ; mais la Comtesse de Saint-Pol doit prendre ces choses-là au sérieux !... Car enfin je vais être votre femme.

Saint-pol

C'est là mon bonheur.

Ninon de Lenclos

Et à quand la noce ?

Saint-pol

Le temps des préparatifs.

Ninon de Lenclos

Bien !... Deux jours, par exemple ?

Saint-pol

Deux jours !

Ninon de Lenclos

Pensez-vous que ce soit trop ?

Saint-pol

Et les huit jours que j'ai promis à ma mère.

Ninon de Lenclos

Eh bien ?

Saint-pol

Vous n'y songez pas, Ninon ! deux jours ?... Il en faut au moins huit.

Ninon de Lenclos

Ah ! Bon Dieu !... Mais, en huit jours, le roi peut changer huit fois de ministre, et une femme peut... Quel fou ou quelle folle peut répondre d'avoir dans huit jours les mêmes sentiments, les mêmes idées qu'aujourd'hui ? Il y a là plus de temps qu'il n'en faut pour bouleverser la face d'un empire, et faire une république du plus beau royaume !... Vous êtes un insensé, mon cher Saint-Pol.

Saint-pol

Et vous, Ninon, vous êtes rassurante !

Elle se rapproche, lui prend la main, et il redevient gai.

Ninon de Lenclos

Parlons de nos projets pour le temps où nous serons mariés.

Saint-pol

Oh ! Alors nous n'aurons plus le chagrin de nous quitter.

Ninon de Lenclos

Mais nous n'aurons plus le bonheur de nous retrouver.

Saint-pol

Ah !...

Ninon de Lenclos

Où passerons-nous nos soirées ?

Saint-pol

Comment ?

Ninon de Lenclos

Des gens mariés ne peuvent plus rester en tête-à-tête tous les soirs. Il faudra donc aller quelque part.

Saint-pol

Nous irons où vous voudrez.

Ninon de Lenclos

Quelquefois, par exemple, chez Madame de Sévigné.

Saint-pol

Madame de Sévigné !

Ninon de Lenclos

Pourquoi pas ?... Je serai la comtesse de Saint-Pol.

Saint-pol

Oui !... Mais son fils est si vain, si fat !... Et puis, il a été amoureux de vous .

Ninon de Lenclos

Il le disait du moins.

Saint-pol

Et vous l'avez cru ?... Vous l'avez aimé !... Pourquoi ne répondez-vous pas ?...

Ninon de Lenclos

Quelquefois nous en avons ri ensemble !... Mais aujourd'hui vous ne riez plus.

Saint-pol

C'est que vous comprend[r]ez aisément qu'il n'y aurait pas grand plaisir pour moi à me retrouver avec cet impertinent Sévigné.

Ninon de Lenclos

Je ferai absolument ce qui vous conviendra.

Saint-pol

Qui prendrons-nous pour témoin de notre mariage ?

Ninon de Lenclos

Qui ?... Je ne sais !... Ah ! Villarceaux.

Saint-pol

Villarceaux !...

Ninon de Lenclos

Ou tout autre.

Saint-pol

Villarceaux est plein d'esprit, de bon goût et d'agrément !... C'est encore un des plus beaux hommes de la cour.

Ninon de Lenclos

En vérité, voilà de singuliers motifs de proscription.

Saint-pol

Je confesse que je le verrais avec peine auprès de vous : car personne ne vous fut aussi cher que lui.

Ninon de Lenclos

Il riait ce matin des amours de sa maîtresse !... Il souffre maintenant des torts de sa femme.

Saint-pol

Pourtant, Ninon, je ne veux pas être un maître sévère.

Ninon de Lenclos

Ah !... Un maître indulgent est encore un maître.

Saint-pol

Un esclave, si tu veux.

Ninon de Lenclos

Oui, encore aujourd'hui.

Saint-pol

Toujours !...

Ninon de Lenclos

Eh bien ! Alors, retirez-vous, Henri ! Je suis fatiguée, j'ai besoin de repos.

Saint-pol

Nous séparer !

Ninon de Lenclos

Il nous était arrivé quelquefois de n'être pas du même avis ; mais cela durait peu !... Et aujourd'hui trois disputes !

Saint-pol

Et pas de raccommodement?

Ninon de Lenclos

Henri, vous êtes triste.

Saint-pol

Ninon, pour la première fois, j'ai cru voir une larme dans vos yeux.

Ninon de Lenclos

C'est qu'entre nous il y a... un ennemi.

Saint-pol

Lequel ?

Ninon de Lenclos

Oh ! Son nom est terrible, voyez-vous ?

Saint-pol

Je ne comprends pas.

Ninon de Lenclos

Je vous expliquerai cela demain. Me laisserez-vous, Henri ?... À moins que vous ne vouliez assister à ma toilette ?

Saint-pol

Pourquoi pas ? J'ai ôté les papillotes ce matin, je peux bien les voir mettre ce soir.

Ninon de Lenclos

Je vais donc les préparer ! Je n'ai plus de billets doux ; j'en ai fait tantôt un superbe autodafé en votre honneur !... Ah ! Du bruit ? Qui vient ici à cette heure ?

Scène 16

Domestique, Molière, Ninon de Lenclos, Madame De Saint-pol, Saint-pol

Il sort, après avoir enlevé la table.

annonçant

Domestique

Monsieur Molière.

Molière

Pardonnez-moi de troubler un tête-â-tête ; mais, puisque vous vous mariez, vous ne retrouverez que trop souvent l'occasion que je vous fais perdre.

Ninon de Lenclos

Ah !

Molière

La reconnaissance ne m'a pas permis d'attendre ; il faut que je vous remercie ! Je viens de recevoir un brevet de pension de douze cents livres ; c'est à vous que je le dois. Puis ma femme qui refuse sa porte à Monsieur Delaunay !... L'amour, la fortune, tout cela revient à la voix de Ninon.

Ninon de Lenclos

Le bonheur de ses amis n'est-il pas le sien ?

Madame De Saint-pol

Nous entrerons, vous dis-je.

Saint-pol

Ma mère !

Ninon de Lenclos

Je m'en doutais.

Scène 17

Madame De Saint-pol, Ninon de Lenclos, De Longueville, Saint-pol, Molière

Madame De Saint-pol

J'entre malgré vos gens, Mademoiselle, car il faut que je vous parle à l'instant même.

Ninon de Lenclos

Veuillez donc vous asseoir, Madame.

Madame De Saint-pol

Ne vous dérangez pas.

De Longueville

Moi... Je viens offrir des excuses et des remerciements.

Ninon de Lenclos

Vous avez reçu votre grâce ?

De Longueville

Et c'est vous qui l'avez obtenue.

Longueville va se placer entre Madame de Saint-Pol et Molière.

Ninon de Lenclos

La paix est faite avec vous... Elle va se faire avec madame.

Madame De Saint-pol

On me rend le tabouret à la Cour, Mademoiselle, et il paraît que c'est à votre sollicitation.

Ninon de Lenclos

Je croyais avoir eu l'honneur de vous le dire, Madame.

Madame De Saint-pol

Mais je n'accepte, moi, la protection que de mes supérieurs ou de mes amis.

Ninon de Lenclos

Et nous sommes ennemis ?

Saint-pol

C'est ma mère !

Ironiquement.

Ninon de Lenclos

Je sais ce qui lui est dû !... N'imaginez pas, Monsieur le Comte, que j'ignore ce que le monde impose d'obligations. Ce qu'il faut pour avoir sa part de ces honneurs et de cette considération qu'il distribue avec tant d'impartialité. N'est-ce pas d'abord de s'imposer une contrainte qui ne trompe personne ? De s'astreindre à des usages ... dont chacun se moque ? De se condamner à une hypocrisie... qui ne fait pas de dupes ? Ne faudra-t-il pas changer mon naturel franc, loyal et sincère pour essayer aussi de mentir à mon coeur, de penser, parler et agir d'après la mode, les convenances et l'usage ? De cesser enfin d'être moi-même ? Car que dirait le monde ? Ne me refuserait-il pas la place que je voudrais occuper ?... Ninon sait tout cela ! Et Ninon dit maintenant : Je n'irai ni à la cour ni dans le monde ! La cour et la ville viendront chez moi ! Je n'aurai pas le chagrin de me faire des remords avec mes doux souvenirs ; je n'imposerai pas à mon coeur des liaisons d'amitié qu'il n'aurait point choisies librement ; je ne supporterai pas des dédains que je n' aurai point mérités !...

Molière

Qu'entends-je ?

Saint-pol

Que veut-elle dire ?

Elle s'assied près de sa toilette : étonnement de tout le monde.

Elle a pris sur sa toilette la promesse de mariage, et la déchire en papillotes.

Ninon de Lenclos

Je resterai libre de moi, de mes actions : je ne me résignerai à aucun sacrifice ; je suivrai mon goût, mon coeur ou mes caprices, et, si la fantaisie m'en prend, et que je sois fatiguée, je pourrai toujours, comme en ce moment, me reposer à mon aise... Je ne craindrai ni la mauvaise humeur d'un mari, ni les reproches de ses parents ; et je pourrai même pousser l'indépendance, si cela me convient, jusqu'à faire des papillotes devant Madame la Comtesse de Saint-Pol... avec la promesse de mariage de son fils.

Madame De Saint-pol

Ah !...

Saint-pol

Que faites-vous, Ninon ?

Elle s'approche de la Comtesse de Saint-Pol.

Ninon de Lenclos

Mon ami, vous avez vu comme nous étions tristes et ennuyés ce soir : c'est ce mot ridicule de mariage, jeté entre nous, qui exerçait déjà son influence... Pour nous, Saint-Pol, il ne peut y avoir de tendresse par-devant notaire. Madame la Comtesse ne pense-t-elle pas que j'ai raison, et voudra-t-elle maintenant accepter les faveurs de la Cour ?

Madame De Saint-pol

Je ne sais, en vérité...

Ninon de Lenclos

Ah !... Vous avez dit que vous acceptiez de vos amis.

Madame De Saint-pol

Et je veux être des vôtres.

Ninon de Lenclos

Je vous rends votre fils, Madame !... N'est-il pas vrai que le meilleur moyen de se défaire de ses ennemis, c'est d'en faire des amis ?

De Longueville

À vous les miracles !

Molière

À nous l'admiration !

Saint-pol

Je vous ai patiemment écoutée : mais, croyez-vous donc que je consente à tout ceci ?

Ninon de Lenclos

Il le faudra bien !... La promesse est déchirée !... Nous ne nous marierons pas... mais nous nous aimerons.

Saint-pol

Toujours !...

Ninon de Lenclos

Tant que nous pourrons !

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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