Les Papillotes
Scène 1
Ninon de Lenclos, Germain
Elle met la lettre dans une enveloppe.
Ninon de Lenclos
« Monseigneur, je vous remercie de votre bonté : Molière mérite la faveur que j'ai réclamée pour lui, et vous accomplissez un acte de justice en la lui accordant. Je voudrais pouvoir vous aimer autrement que je ne fais, mais mon coeur est pris... pour le moment. Je vous engage donc à la patience ; et l'espérance, je ne vous la défends point ! Si l'une est une vertu, l'autre est presque un bonheur. - Je suis, Monseigneur : NINON DE LENCLOS. » Picard, portez celle lettre à son adresse ; puis ce paquet, chez Monsieur Poquelin de Molière : allez. Vous, Germain, ce billet, à Monsieur le Prince de Condé : s'il vous donne une réponse, vous me l'apporterez sans perdre une minute. Si l'on vous dit qu'il n'y est pas, vous insisterez, en mon nom, et vous donnerez cette bourse aux laquais.
Germain
Et s'ils la refusent ?
Ninon de Lenclos
Les laquais des grands seigneurs ne refusent jamais.
Germain
Si pourtant cela arrivait par hasard ?
Ninon de Lenclos
Alors, vous la garderiez. À votre retour, qu'il y ait du monde chez moi ou non, vous entrerez. Allez vite.
Germain
J'y cours, Mademoiselle.
Scène 2
Ninon de Lenclos
AIR : Un page aimait la jeune Adèle.
Elle s'assied près de la toilette.
Ninon de Lenclos
Il est pour vous des heures triomphales, Jouissez-en, messieurs les rois ! On trouve en France des Omphales Dont le pouvoir lutte contre vos droits. Votre faiblesse nous seconde ; Vous vous courbez alors, et c' est à nous D'indiquer, en passant, au monde Qu'on peut voir les rois à genoux. Oui, le tort de Madame de Saint-Pol a été assez expié : que ne dois-je pas faire pour la mère de l'homme que j'aime aujourd'hui ?... Je veux qu'elle rentre à la Cour. Longueville aussi obtiendra sa grâce !... Voilà trois mois qu'il se cache !... Son duel est trop puni !... Quant à la faveur que je demande pour moi, il est impossible qu'on me la refuse : je veux être présentée au Louvre... Pourquoi pas ?... La Reine a un grand désir de me connaître, et je n'ignore pas que le Roi donnerait le plus beau diamant de sa couronne... Pauvres monarques ! Que votre puissance est fragile ! Ma toilette de présentation est prête : simple, élégante, telle qu'elle convient à Ninon de Lenclos. Ah !... Voici l'esclave !... Je suis trop heureuse pour le désespérer aujourd'hui.
Scène 3
Saint-pol, Ninon de Lenclos, Un Domestique
entrant
Saint-pol
Bonjour à ma gracieuse amie.
Ninon de Lenclos
Approchez, bien-aimé comte !... Nous serons gaie ce matin, je vous le promets.
Saint-pol
La gaîté vous sied si bien !
Ninon de Lenclos
Est-ce que la bouderie m'enlaidit ?
Saint-pol
Vous savez, ma toute belle, que rien n'a ce pouvoir ; pas même ces papillotes que je brûle d'enlever.
Ninon de Lenclos
Laissez donc, laissez donc !... Ou je serais coiffée comme une femme savante.
Saint-pol
Je suis jaloux de ces papiers !... Ils me privent du plaisir de voir ces cheveux si beaux !... Mais, dites-moi, avec quoi avez-vous fait ces papillotes ?
Ninon de Lenclos
Je ne sais... Je n'avais rien !... Ah ! Des sermons de Mascaron.
Saint-pol
Comme vous traitez nos génies ecclésiastiques !
Ninon de Lenclos
Les sermons m'endorment.
Saint-pol
En vérité ?
AIR d'Aristippe.
Ninon de Lenclos
Au premier mot de ces pieux ouvrages Je sens mes yeux s'appesantir ; Et si ma main en rencontre des pages, Lorsque vient l'instant de dormir, Ai-je donc tort de m'en servir ? Loin de ma couche écartant les alarmes, Les saints écrits, dont mon front s'est paré, M'aident encore à prolonger les charmes Du sommeil qu'ils m'ont procuré. C'est un malheur, sans doute ; mais c'est comme cela.
Saint-pol
Impie !... Ne pouviez-vous disposer de ce gros manuscrit qui est là, sur cette table ?
Ninon de Lenclos
Oh ! Non pas !... C'est une comédie de Molière ; et je le respecte, lui, d'abord parce que c'est un grand homme, ensuite parce qu'il n'est que mon ami.
Saint-pol
Impertinente !... Vous ne me respectez donc pas, moi ?
Ninon de Lenclos
Si Monsieur le Comte de Saint-Pol le désire ?
Saint-pol
Un peu !... Cela ne gâte rien.
Ninon de Lenclos
Prenez garde !... On ne respecte que l'amant qu'on veut prendre ou celui qu'on veut quitter.
Saint-pol
En ce cas, rapprochez-vous.
Ninon de Lenclos
J'y consens : mais rendez-moi mes papillotes.
Saint-pol
Pas avant de les avoir examinées !... Ah ! Vous vous trompiez, ce ne sont point des sermons ! Ceci est un fragment de lettre du Comte de Coligny.
Ninon de Lenclos
Oh ! Rendez-la moi !... C'est ma première passion, et il est mort. Pauvre comte !... Sa lettre méritait mieux que cela.
Saint-pol
Dans celle-ci on parle beaucoup d'argent.
Ninon de Lenclos
Oui, je me souviens !... C'est un négociant qui a voulu m'acheter... Je lui ai répondu que je n' entendais rien au commerce.
Saint-pol
Et celle-là ?...
Elle le prend.
Elle l'enferme dans sa toilette.
Ninon de Lenclos
Ah ! Donnez-moi ce papier. Du moins, vous ne le verrez pas ce soir.
Saint-pol
Pourquoi cela ?
Ninon de Lenclos
Vous le saurez plus tard.
Il lit.
Saint-pol
Ah ! J'en tiens encore une !... Mais, ce n'est pas une lettre !... « Je promets d'aimer La Châtre toute ma vie : Ninon. »
Ninon de Lenclos
Pauvre La Châtre !... Il a été bien vite oublié !
Saint-pol
Et voilà comme je serai dimanche !
Ninon de Lenclos
Oh ! Non, Henri !... Vous, c'est pour toujours.
Saint-pol
Sur votre parole ?
Ninon de Lenclos
Sur ma parole !...
Saint-pol
Ah !...
Ninon de Lenclos
Sur ma parole, cela me semble ainsi maintenant.
Saint-pol
Bon !...
Ninon de Lenclos
Eh bien ! N'êtes-vous pas heureux ?
Saint-pol
Non, je suis jaloux.
Ninon de Lenclos
Jaloux !... De qui ?
Saint-pol
De l'avenir.
Ninon de Lenclos
Si le temps est votre rival, il faut le tuer.
Saint-pol
Oh ! Point de plaisanterie !... Tenez, quand je songe que demain, après-demain, dans un mois, que sais-je ? Mon bonheur peut avoir disparu ; que votre sourire du matin ne sera pas pour moi ; que vos rêves de la nuit seront à un autre ; que de tant de bonheur et d'amour, mon amour seul est éternel... Mon sang se glace, et je maudis le jour qui vous a montrée à moi.
Ninon de Lenclos
Grand fou !... Un amour éternel !... Mais savez-vous qu'il va peut-être plus de vingt années dans une éternité ?
Saint-pol
Ah ! Ninon !... Si vous m'aimiez comme je vous aime !
Ninon de Lenclos
Eh bien ! Que ferais-je ?
Saint-pol
Oh ! Une seule chose !... Mais décisive.
Ninon de Lenclos
Laquelle ?
Saint-pol
Jurez que vous y consentirez.
Ninon de Lenclos
Je le jure !
Saint-pol
Ah !...
Ninon de Lenclos
Je le jure... Si elle me convient .
Saint-pol
Toujours de fausses joies !
Ninon de Lenclos
Voyons : parlez.
Saint-pol
Vous savez que je n'aime pas les demi-moyens.
Ninon de Lenclos
Vous me faites trembler.
Saint-pol
Épousez-moi !
Ninon de Lenclos
Aye, aye, aye !... J'ai le frisson .
Saint-pol
Déjà ?
Ninon de Lenclos
Noble jeune homme !
Saint-pol
Eh bien ?
Ninon de Lenclos
Moi, vous épouser, Saint-Pol !... Jamais !
Saint-pol
Vous ne m'aimez donc pas ?
Ninon de Lenclos
Moins que votre intérêt.
Saint-pol
Craindriez-vous de ne pas me rendre heureux ?
Ninon de Lenclos
Mais vous ne songez pas à votre mère, si orgueilleuse de sa noblesse, si fière de son fils ?
Saint-pol
Ma mère ?... Eh ! Qu'importe !... Ne suis-je pas libre de mes actions ?
Ninon de Lenclos
Depuis si longtemps je le suis des miennes !... Le monde vous retirerait son estime, et alors vous me reprendriez votre amour. Consultez vos amis, et vous entendrez leur langage : Ninon, diraient-ils, cette coquette, qui désespéra Coligny, son premier amant ; qui se moqua de La Châtre, son dernier ( et vous voyez que je franchis une grande distance ); Ninon, lasse de triomphes mondains, vient enfin d'unir sa destinée à celle d'un jeune homme de haute naissance, dont elle a corrompu le coeur, égaré la raison !...
Saint-pol
Honte et malheur à qui me ferait entendre de telles paroles !
Ninon de Lenclos
Ce n'est peut-être pas à vous qu'on les adresserait, mon ami : mais les salons de Paris les répéteraient chaque jour, et assez à voix basse pour qu'elles vinssent frapper vos oreilles.
Saint-pol
Ah ! Fuyons ce monde frivole, et que tout l'univers soit pour nous là où nous serons seuls.
Ninon de Lenclos
Que votre amour est touchant !
Saint-pol
Prouvez-moi donc que vous le partagez.
Ninon de Lenclos
Bon Dieu ! Si je vous prenais au mot, vous abandonneriez peut-être votre dessein, ayant qu'on pût le mettre à exécution.
Saint-pol
Moi, abandonner le droit de vous posséder seul !... Vous ne savez pas tout ce que vous valez.
Ninon de Lenclos
Si fait, si fait !... Je sais que je vaux beaucoup !... Mais si vous ôtez à la valeur que j'ai celle que je me donne par mon indépendance, vous la trouverez bien diminuée.
Saint-pol
Ninon, tu ne veux pas ?
Ninon de Lenclos
Es-tu déjà las de la place que tu occupes ?
Saint-pol
Crains-tu de m'en donner une plus belle ?
Ninon de Lenclos
Prends garde !... Je puis accepter.
Saint-pol
Oh ! Que ta menace est généreuse !
Ninon de Lenclos
Tu persistes ?
Saint-pol
Je t'en supplie à genoux.
Ninon de Lenclos
Relevez-vous, Saint-Pol : ce n'est pas là la place de mon mari.
Saint-pol
Ah ! Vite, vite ! Du papier, une plume !
Ninon de Lenclos
Là, sur cette table.
Saint-pol
« Je jure, foi de gentilhomme, de m'unir par le mariage à Mademoiselle Ninon de Lenclos. Le comte DE SAINT-POL. »
Ninon de Lenclos
Il a signé sans trembler.
Saint-pol
Tenez, Ninon.
Elle se dispose à le déchirer.
Ninon de Lenclos
Je dois être aussi généreuse que vous.
Saint-pol
Que faites-vous ?... Votre mari vous le défend.
Ninon de Lenclos
La femme doit obéissance à son mari.
Saint-pol
Tâchez de ne jamais l'oublier.
Ninon de Lenclos
Je suis trop fière de ton amour.
Saint-pol
Et moi, trop heureux du tien !
Elle place le papier dans sa toilette.
Ninon de Lenclos
Heureux ! Nous verrons !... Mais c'est assez jaser : l'acte est conclu, signé, n'y revenons plus !... Vous savez que j' ai du monde tantôt ; je vous attends.
annonçant
Un Domestique
Monsieur Poquelin de Molière.
Saint-pol
Quoi ! Le tapissier ! Le comédien !
Ninon de Lenclos
Non ! Le poète, le philosophe, le grand homme ! Faites entrer.
Scène 4
Molière, Saint-pol, Ninon de Lenclos
Molière
Madame, veuillez recevoir mes hommages !... Monsieur, je suis votre serviteur.
Saint-pol
Ninon et moi, nous sommes des vôtres, Monsieur Poquelin.
Molière
Quant à Ninon, j'en suis sûr ; et voilà pourquoi je viens chez elle.
Ninon de Lenclos
Comptez aussi sur l'amitié de Monsieur de Saint-Pol... qui vous estime fort, je vous proteste.
Molière
Ah ! Monsieur m'estime ?... Je suis bien reconnaissant.
Saint-pol
Quel ton maussade et bourru !
Ninon de Lenclos
Il est encore tout étourdi de sa chute d'hier.
Haut.
Saint-pol
J'avoue que j'y ai un peu aidé !... Mais je le soutiendrai demain, car le bonheur rend généreux. À bientôt, Ninon !... À revoir, Monsieur de Molière !
Molière
À revoir, Monsieur le Comte !
Scène 5
Ninon de Lenclos, Molière
Ninon de Lenclos
Eh bien ! Mon ami, comme vous paraissez rêveur et triste ! Qu'est devenue cette philosophie qui vous distingue ?
Molière
Il est des coups contre lesquels la philosophie est sans puissance.
Ninon de Lenclos
Tôt ou tard la cabale est contrainte à se taire, et je vous réponds, moi, que votre Misanthrope est un chef-d'oeuvre.
Molière
Parbleu ! Je le sais bien ! Aussi, n'est-ce pas sa chute qui me désespère aujourd'hui.
Ninon de Lenclos
Qu'est-ce donc, mon ami ? Vous savez que vous pouvez compter sur moi.
Molière
C'est parce que je le sais que je suis ici.
Ninon de Lenclos
En ce cas, parlez, je vous en prie : une femme sait si bien consoler.
Molière
Une femme !... Une femme !...
Ninon de Lenclos
En vérité, vous me faites peur !... Quel malheur si grand ?...
Molière
Un malheur !... Ne savez-vous pas que je suis marié ?
Ninon de Lenclos
Ah !... Et c'est cela ?...
Molière
Oui, je ne puis vous le cacher : je souffre, je suis jaloux ! Je demande du repos, du calme !... Cette vie de théâtre est si tumultueuse, si fatigante !... On aurait besoin de trouver un peu de consolation dans son ménage, et je n'y trouve que des sujets d'inquiétude et d'amertume.
Ninon de Lenclos
Votre femme est jeune, légère, et peut-être vous alarmez vous trop de ce qui n'est que coquetterie.
Molière
La coquetterie est un crime, si elle rend malheureux à mourir. Ah ! Plaignez-moi !
Ninon de Lenclos
Malheureux à ce point, vous, mon ami !
Molière
Oui, moi qui fronde mes semblables, qui ris de leur malheur !... L'arme avec laquelle je les frappe, je la retire de ma propre blessure.
Ninon de Lenclos
Mais votre jalousie n'est peut-être pas fondée ?
Molière
Que sais-je ?... Et qu'importe ? En est-elle moins poignante ? Je suis jaloux, cela suffit !... Jaloux de ma femme, des yeux qui la regardent, des bouches qui lui parlent ; jaloux de tous ses moments, de toutes ses actions, et la cruelle s'en amuse !...
Ninon de Lenclos
Et avant de vous appartenir ?...
Molière
Oh ! Alors, elle était douce, bonne, attentive à m'épargner des chagrins ! Je le crois bien !... Elle n'avait pas de nom !... Aujourd'hui, c'est madame Molière ! Elle rit de celui qui fait rire les autres.
Ninon de Lenclos
Mais alors aussi, vous étiez sans doute moins susceptible ; vous désiriez inspirer l'amour, vous n'aviez pas le droit de l'exiger.
AIR : Vaudeville de la Robe et les hottes.
Molière
Ma chère Ninon, mon ménage est un enfer !... Et puis, mariez-vous !
Molière
C'est une honte, et tout mon coeur se brise ! Si vous saviez ce qu'on souffre à penser Que notre femme est là qui nous méprise, Qui rit de nous qu' elle vient d'offenser ! C'est un tourment au-dessus du courage, Qu'en notre coeur rien ne peut alléger ; Et cette femme, un jour qu'un fat l'outrage, C' est encor nous qui devons la venger.
Ninon de Lenclos
Oh !... Oh ! La leçon est directe !... Il y a là matière à réfléchir.
Molière
Et si je vous disais qui elle me préfère ?... Un Monsieur Delaunay.
Ninon de Lenclos
Delaunay !
Molière
Oui, Delaunay, un homme sans talent, sans distinction aucune !... Un courtisan qui sait tout juste la généalogie de sa famille, et de plus un mensonge, car il se croit du mérite.
Ninon de Lenclos
Allez, Molière, sa femme s'est chargée de vous venger, et vous avez Monsieur de Lauzun pour auxiliaire. Delaunay !... Eh ! Bon Dieu, il ne tenait qu'à moi, il y a quinze jours, de lui tourner la tête.
Molière
Il fallait donc le faire !... Vous auriez sauvé la mienne.
Ninon de Lenclos
Soyez tranquille !... Je l'enverrai chez Marion.
Molière
Ah ! Vous êtes bien plus séduisante qu'elle, et si vous vouliez...
Ninon de Lenclos
Il est trop tard, mon ami !... Je ne suis plus en position de rendre un pareil service. Mais, je vous en prie, devenez plus calme ! Vous vous étiez engagé à me lire, ce matin, la comédie que vous venez d'achever : l'avez-vous donc oublié ?
Molière
Une lecture !... Une comédie !... Oh ! Cela m'est impossible aujourd'hui : pardonnez-moi.
Ninon de Lenclos
J'avais promis le plaisir de vous entendre à quelques personnes, qui sans doute vont arriver ; mais je ne sais point gêner mes amis : nous attendrons.
Molière
Que vous êtes bonne !
Ninon de Lenclos
J'entends des carrosses entrer dans la cour ; demeurez quelques moments avec nous, vous trouverez ici des distractions, et peut-être quelques originaux.
Scène 6
Un Laquais, Molière, Saint-Évremont, Laquais, Madame de Lafayette, Madame de Coulanges, Ninon de Lenclos, D'Estrées, Tous, De Longueville, Delaunay, Saint-pol, Germain
annonçant
Un Laquais
Monsieur de Saint-Évremont.
Molière
Bon ! Le premier est un fat !
Saint-Évremont
Salut à la plus jolie.
Elles entrent.
annonçant
Laquais
Mesdames de Lafayette et de Coulanges.
Madame de Lafayette
Bonjour, chère Ninon.
Madame de Coulanges
Vous voyez que nous sommes exactes.
Ninon de Lenclos
Je ne saurais trop vous remercier, mesdames.
Laquais
Monsieur de Rabutin, Madame de La Suze, Monsieur le Vicomte d'Estrées.
D'Estrées
Ah ! ah ! ah !... Mesdames !... Ah ! ah ! ah ! Messieurs...
Madame de Lafayette
Toujours gai, vicomte !
Ninon de Lenclos
Toujours riant, du moins, ce qui n'est pas la même chose.
D'Estrées
Ah ! ah ! ah !... J'allais le dire.
Il entre.
Laquais
Monsieur Delaunay.
Molière
Delaunay !
Laquais
Monsieur le Baron de Longueville.
Il entre.
Tous
Longueville !
Ninon de Lenclos
Ah ! Baron, c'est vous ? Votre lettre de cachet n'a pas encore été retirée ?
De Longueville
Non ! Mais à quoi ne s'exposerait-on pas pour jouir du bonheur de vous voir ?...
D'Estrées
Ma foi !... J'allais le dire !... Ah ! ah ! ah !...
De Longueville
Et puis, parce qu'on blesse un fat, faut-il toujours rester caché ?
D'Estrées
À ce compte-là, on ne me verrait plus nulle part... J'en ai tant puni dans ma vie !... Ah ! ah ! ah !..
Madame de Lafayette
N'en détruisez pas la race : aux dépens de qui ririons-nous ?
D'Estrées
Ah ! Vous avez raison, c'est ce que j' allais dire !... Ah ! ah !
AIR : Vaudeville du Baiser au porteur.
Ninon de Lenclos
Ce cher vicomte est un homme admirable, Tout ce qu'il pense est pétillant d'esprit. Si dans un cercle on dit un mot aimable. Plus tard, bien sûr, le Vicomte l'eût dit ! Il revendique un geste, une parole. Je crois pourtant, quoiqu'il se trouve là, Que, s'il avait tout l'esprit qu'on lui vole, Il en aurait beaucoup plus qu'il n'en a.
D'Estrées
Ah ! ah ! ah ! Le mot est méchant ; mais c'est égal ! Parole d'honneur, j'allais le dire.
Ninon de Lenclos
J'en étais sûre.
De Longueville
Je ne vois pas Saint-Pol : est-ce que mon cher cousin serait déjà remplacé ?
Delaunay
Qui sait ?
Il entre.
Laquais
Monsieur le Comte Henri, Jules de Saint-Pol.
De Longueville
À la bonne heure !... Il arrive en seigneur et maître, le dernier, et avec tous ses titres.
Les laquais donnent des siégés, et l'on se place dans l'ordre indiqué au commencement de la scène ; Molière, Saint-Pol Saint-Evremont, et Delaunay restent debout.
Ninon de Lenclos
Des sièges.
Delaunay
Ninon a souri.
De Longueville
Encore huit jours de sourires.
Ninon de Lenclos
En vous réunissant chez moi, je vous avais fait espérer que vous entendriez une nouvelle comédie de Molière : eh bien ! C'est un plaisir auquel il nous faut renoncer ce matin.
Madame de Lafayette
En vérité ?
De Longueville
Pourquoi cela ?
Ninon de Lenclos
Quelques ennuis, quelques contrariétés ne laissent pas à Molière la liberté d'esprit dont il a besoin ; il n'est pas prêt, et c'est à nous d'attendre.
Tous
Oh ! oh ! oh !...
Saint-Évremont
Ah ! Je comprends ! La chute du Misanthrope.
Madame de Lafayette
Quel qu'ait été hier le sort de cette comédie, je vous assure, Monsieur Molière, que vous ferez rarement d'aussi beaux ouvrages.
Madame de Coulanges
C'est aussi mon opinion, Monsieur.
Molière
C'est la mienne aussi, Mesdames.
Saint-Évremont
Ma foi, moi, j'ai trouvé cela fort médiocre, et j'avoue franchement que j'ai sifflé.
Molière
Je croyais avoir fait une bonne pièce ; à présent, m'en voilà sûr.
Delaunay
Je confesse aussi que j'ai siffloté un peu.
Molière
Cela ne m'étonne pas, Monsieur.
Saint-Évremont
C'est avec trop d'indulgence qu'on tue le mérite.
Molière
Vous avez raison, et c' est ce qui nous fait regretter que madame votre mère vous ait gâté dès le berceau.
Delaunay
Monsieur Molière, votre femme m'a dit, ce matin, que cet échec vous avait affligé vivement.
Ninon de Lenclos
Ah !... L'impudent !...
Saint-Évremont
Sa femme n'a point de secrets pour Delaunay.
Madame de Lafayette
Ni lui pour ses amis, à ce qu'il paraît.
Ninon de Lenclos
Je comprends qu'il ne soit question dans Paris que de la chute du Misanthrope : quand le colosse de Rhodes tomba, il occupa le monde. Plus heureuse pourtant, la comédie de Molière se relèvera bientôt.
Saint-Évremont
J'en doute fort.
Ninon de Lenclos
Et moi je n'en doute pas. Mais, dites-moi, messieurs, de quoi parle-t-on encore ?
D'Estrées
Du prochain bal de la Cour.
Ninon de Lenclos
Ah !... J'y serai, j'espère.
De Longueville
On m'a dit sérieusement que Marion Delorme avait demandé à être présentée.
Ninon de Lenclos
La cour n'est pas si pure que Marion ne pût y être admise.
D'Estrées
Il n'y aura que la première noblesse du royaume.
Ninon de Lenclos
Ce sera bien monotone.
D'Estrées
J'allais le dire !... Ah ! ah ! ah !...
Delaunay
Votre femme m'a assuré que vous y faisiez jouer une farce.
Ninon de Lenclos
Encore !...
Molière
Oui, Monsieur, j'y fais jouer un impromptu.
Delaunay
Votre femme prétend...
Ninon de Lenclos
Monsieur Delaunay, votre femme disait hier à Monsieur de Lauzun, dans sa loge, qu'elle n'irait au bal de la cour qu'avec lui.
Saint-pol
Bien répliqué.
Delaunay
J'espère qu'elle m'en demandera la permission.
Elle s'assied.
Ninon de Lenclos
Bah, bah !... Un refus pourrait vous nuire : on dirait que vous êtes jaloux.
Delaunay
Monsieur de Lauzun !
Molière
Ce démon de femme est un ange.
Saint-Évremont
Tâchez que votre impromptu soit meilleur que le Misanthrope.
Molière
Ce sera difficile, Monsieur.
D'Estrées
Je n'y ai pas ri un seul instant, et je ne suis pas surpris que la pièce soit tombée. Ah ! ah ! ah !...
Molière
Je n'en suis pas surpris non plus, Monsieur. Les époques frivoles ne sont pas aptes à saisir, à comprendre les profondeurs d'un rôle qui m'a occupé bien des nuits. Il y a pourtant dans cette pièce une haute leçon de morale, dont plus tard, j'espère, on sentira la valeur.
Saint-Évremont
Oh ! Plus tard !...
Molière
Oui plus tard, Monsieur ! Car moi, voyez-vous, je ne caresse pas mon siècle ; je le traduis, et je prétends l'éclairer. Nous faisons tous de la comédie, et tous nous la jouons !... Vous, par exemple, Monsieur d'Estrées, combien n'apercevez-vous pas dans le monde de vieux et braves soldats, qui, fatigués de leur gloire passée, la compromettent aujourd'hui dans de frivoles causeries de ruelles et de boudoirs ? Vous, Monsieur de Saint-Évremont, il ne vous serait pas mal aisé, je gage, de nous citer les noms de quelques jeunes écrivains, pleins d'avenir, qui, tout entiers à la jalousie, tuent leur réputation à force de vouloir étouffer celle des autres. Vous serait-il impossible à vous, Monsieur Delaunay, de trouver dans vos souvenirs des noms d'illustre origine salis, de nos jours, par le libertinage de ceux qui les portent ? De pareils modèles sont fréquents sur la scène du monde : avec des yeux et de l'esprit, on les saisit et on les ébauche... Mais le poète qui se sent du génie, le philosophe qui n'écrit point pour une époque, mais pour toutes, l'auteur austère qui veut vivre au-delà de sa vie, celui-là, Messieurs, sait découvrir dans la société qu'il creuse d'autres travers et d' autres vices que ceux qui ne dépassent point l' épiderme. Il ouvre le coeur humain, il le dissèque, il le soumet à l'analyse, et il vous dit un beau matin : Voilà ce qui tue les hommes, le mal était là, secret, caché ; je viens de le trouver, le voilà ; je le livre à vos méditations.
Tous
Bravo, Molière, bravo !
Ninon de Lenclos
Ces messieurs n'applaudissent pas.
Molière
Ces messieurs ne croient point à la ressemblance de mes portraits.
Ninon de Lenclos
Oh ! Que si fait !... Mais ils sont comme nos miroirs ; ils réfléchissent sans parler.
D'Estrées
J'allais le dire.
Germain
Madame...
Tout le monde se lève ; des laquais enlèvent les sièges ; on se groupe et on cause, pendant que Ninon vient sur le devant de la scène.
Ninon de Lenclos
Ah !... Des lettres que j'attendais... Veuillez permettre...
Saint-pol
Qu'est-ce donc, mon amie ?
À part.
Elle lit à demi-voix sur le devant.
Parlant.
Elle continue de lire.
Elle froisse la lettre.
Ninon de Lenclos
Vous le saurez tout à l'heure. Ma main tremble !... Bon !... La grâce de Longueville !... Ah ! ah ! Madame de Saint-Pol a le tabouret ! J'ai réussi... Une autre lettre ?... Celle-ci est du Prince. « Madame, des trois grâces que vous avez demandées, » une seule vous est refusée, et c'est celle que vous sollicitez pour vous. » C'est galant !... « Le Roi et la Reine sont sourds à mes prières : vous ne pouvez être reçue à la Cour que sous l'égide d'un mari : vous en trouverez dix pour un. » Voilà bien le monde !... Si j'avais un mari complaisant que ma conduite fît montrer au doigt ; oh ! Alors !...
Saint-pol
D'où vient ce trouble, cette agitation ?
Ninon de Lenclos
J'étouffe de dépit et de colère.
Saint-pol
Calmez-vous, de grâce !
Haut et brusquement.
Ninon de Lenclos
Un mari !... Comte, êtes-vous toujours dans les mêmes intentions ? Voulez-vous toujours m'épouser ?
Saint-pol
Toujours.
Ninon de Lenclos
Sans regret ?
Saint-pol
Sans regret.
Ninon de Lenclos
Mesdames, Messieurs, je vous présente Monsieur le Comte Henri-Jules de Saint-Pol, mon mari.
Tous
Son mari !
Saint-pol
Oui, Messieurs, Ninon de Lenclos, ma femme.
D'Estrées
Sa femme ! Son mari !... Ah ! ah ! ah !...
Ninon de Lenclos
C'est original, n'est-ce pas ?
D'Estrées
Ma foi ! J'allais le dire. Ah ! ah ! ah !
Madame de Lafayette
À la bonne heure, mon amie !... Voilà qui est bien finir... Recevez mes compliments les plus sincères.
Madame de Coulanges
Et les miens.
Saint-Évremont
Quel ridicule !... Un nom illustre !...
Il se retire au fond.
De Longueville
Quelle lâche séduction !
Ninon de Lenclos
J'aurai l'honneur de vous adresser demain mon billet de faire part, mesdames.
Elle sort avec Madame de Coulanges et d'Estrées.
Madame de Lafayette
Et nous ne serons pas les dernières à accourir. Adieu, ma chère Ninon.
Molière
Il paraît que mon exemple ne vous a point servi.... Ah ! Madame, c'est la première de vos folies que je ne pardonne pas. Vous, Monsieur le Comte, recevez mon compliment. Vous épousez un ange ; mais, hélas ! Vous épousez !... Adieu.
Aux autres.
Molière sort.
Ninon de Lenclos
Molière, je veux vous revoir aujourd'hui ou demain ; j'aurai peut-être quelque bonne nouvelle à vous apprendre. Sans adieu. Et vous, Messieurs, veuillez agréer mes salutations.
Bas.
Saint-Évremont
C'est d'un ridicule achevé...
Tout le monde sort, excepté Longueville, qu'on voit dans le fond.
Delaunay
Demain nous en amuserons Versailles.
Ninon de Lenclos
Eh bien ! Saint-Pol, le coup est porté !... Vous voyez qu'il n'y a pas eu trop de scandale. Maintenant je vais tâcher de me mettre bien avec madame votre mère, et plaider ma cause de façon à me faire pardonner le vol que je lui fais de son fils. Revenez tout à l'heure me prendre pour que nous allions à la comédie. Je veux qu'on m'V voie avec ma conquête.
Il lui baise la main. Elle sort par la porte de droite.
Saint-pol
J'y serai avec la mienne.
Scène 7
Saint-pol, De Longueville
Saint-pol
À eux tous maintenant les haines et les jalousies ! À moi seul le bonheur !... Ah ! Vous êtes resté, cousin de Longueville !... Que dites-vous de ce que vient de vous annoncer Ninon ?
De Longueville
Que voulez-vous qu'on dise d'une folie ?
Saint-pol
Comment l'entendez-vous ?
De Longueville
Comme il faut l'entendre : je n'y crois pas.
Saint-pol
Et pourquoi donc ?
De Longueville
Parce que vous réfléchirez.
Saint-pol
Pensez-vous que je me sois décidé sans avoir longtemps réfléchi ?
De Longueville
Alors nous ferons entendre la voix de l'amitié.
Saint-pol
Elle sera sans puissance.
De Longueville
Celle de votre intérêt, de votre réputation.
Saint-pol
Je répondrai par un seul mot : mon bonheur.
De Longueville
Du bonheur, quand on perd ses amis ; quand on désole sa famille !... Du bonheur avec des souvenirs flétrissans ! .....
Saint-pol
Baron de Longueville !...
De Longueville
Au nom de notre famille, je proteste contre l'union d'un de ses membres avec une...
Saint-pol
Avec une... Eh bien ?
De Longueville
Interrogez le passé ; il vous répondra.
AIR : T'en souviens-tu.
Saint-pol
Songez-y bien, monsieur, femme ou maîtresse, Par notre amour nous devons l'ennoblir. Nous ne pouvons supporter sans bassesse Que devant nous on ose l' avilir. Femme ou maîtresse, alors que notre tâche, Hommes d'honneur, est de la protéger, Maîtresse ou femme, alors on est un lâche Quand, sans vengeance, on la laisse outrager. Vous rétractez-vous, Longueville ? C'en est trop.
De Longueville
Jamais.
Saint-pol
Eh bien ! Défendez-vous.
De Longueville
Soit !... Et que le sang qui va couler retombe sur vous.
Scène 8
Ninon de Lenclos, Saint-pol, De Longueville
Ninon de Lenclos
Arrêtez !... Qu'allez-vous faire ?... Oubliez-vous l'édit sur les duels ?
Saint-pol
J'oublie tout lorsqu'on t'outrage.
Ninon de Lenclos
Ah ! C'est pour moi !... Pour ce mariage, sans doute ?
De Longueville
Un mariage qui ne s'accomplira pas.
Ninon de Lenclos
Et si l' on avait opposé quelque obstacle à celui qu'un jour vous avez projeté pour vous-même ?
Saint-pol
Qu'entends-je ?
De Longueville
Madame !...
Ninon de Lenclos
Vous perdez bien vite la mémoire !... Baron de Longueville, votre conduite n' est pas celle d'un loyal gentilhomme !... Je vous prie de m'épargner à l'avenir l'honneur de vos visites ; à ce prix peut-être garderai-je sur vous un silence généreux.
Saint-pol
Que veut-elle dire ?
Il sort par le fond.
De Longueville
Je sors, Madame ; mais je vous répète que ce mariage ne se fera pas.
Scène 9
Saint-pol, Ninon de Lenclos, Ensemble
Saint-pol
Je n'ai rien compris à votre langage.
Ninon de Lenclos
Il m'a entendue, lui !... Sache seulement que lorsque j'acceptai ton amour en échange de tout le mien, il y avait quelque chose de noble dans ma conduite. Vingt rivaux puissants te disputaient ta conquête ; Richelieu, Condé, le Roi lui-même, me poursuivaient de leurs hommages ; mais je l'aimais, Henri, et l'amour, c'est ma vie !... Parmi les plus empressés d'alors, ton fier cousin n'était pas le moins épris ; il m'offrit sa main, je la refusai ; et la promesse de mariage qu'il m'envoya est le papier que je t'ai arraché tantôt, et que je t'ai défendu de lire. T'expliqueras-tu maintenant sa colère ?
Saint-pol
Ah ! Ninon, que le monde te connaît peu !... Moi, vois-tu, je n'ai pas besoin de la promesse que j'ai signée ; mon coeur et ma foi t'appartiennent; et sans toi désormais ma vie serait un tourment.
Ninon de Lenclos
Mon Henri !... Va ! Je te rendrai le bonheur que tu me donnes !.. Cette âme que tu sais apprécier ne sera point ingrate !... Amants ou époux, à nous du bonheur sans mélange, sans jalousie, sans querelles !... N'est-ce pas, mon bien-aimé, que notre vie sera belle ainsi ? N'est-ce pas que tout l'univers pourra nous porter envie ?
Saint-pol
Sois donc à moi pour toujours, et que l' espérance meure dans le coeur de mes rivaux.
AIR : Ne raillez pas la garde citoyenne.
Ninon de Lenclos
Quand le plaisir enchante notre vie, À l'arrêter appliquons tous nos voeux ; De nous quitter il n'aura pas envie, Si près de nous il voit des gens heureux. Encore quelques jours, Henri, et le ciel aura prononcé !... Laisse-moi seule ; je te l'ai dit, je veux aller ce soir, avec toi, à l'hôtel de Bourgogne préparer une revanche à Molière.
Saint-pol
À vos désirs je me soumets, ma chère ; Je vous promets des soutiens pour l'auteur. Est-on vraiment heureux sur cette terre, Lorsque tout seul on goûte le bonheur ?
Ensemble
Quand le plaisir, etc.
Scène 10
Ninon de Lenclos, Laquais
Elle rit.
Ninon de Lenclos
Allons, c'en est fait, il n'y a plus à revenir ! Me voilà enchaînée !... Enchaînée ? Moi ! Et hier encore, je vantais mon indépendance ! Hier encore, je m'offrais en exemple à mon sexe ! Aujourd'hui, il faut changer ma vie ! Ils l'ont voulu !... Ah ! Je n'irai pas à la cour ? Ils repoussent Ninon de Lenclos ! Eh bien ! Ils recevront la Comtesse de Saint-Pol ! Ah ! ah ! ah !... Telles duchesses, telles marquises que je pourrais nommer ou les honneurs des grandes et petites entrées ; et pourtant que d'aventures, de passions, de caprices on leur a connus, sans compter ceux qu'on ignore ! Comme elles ont trompé leurs maris !... Et la pauvre Ninon est dédaignée, elle qui n'a trompé personne !... Allons, j'épouserai Saint-Pol... Je l'aime !... Mais si quelque jour un autre me semblait plus aimable que lui ?... S'il cessait d'être heureux ?... Si je le voyais tremblant, ému, affligé comme ce bon Molière?... Mon Dieu ! Qui donc a inventé le mariage ? Être obligée de répondre du bonheur d'un autre, quand on a déjà tant de peine à répondre du sien !...
Laquais
Madame la Comtesse de Saint-Pol !
Haut.
Ninon de Lenclos
La mère d'Henri !... Elle ne peut pas encore avoir reçu ma lettre... Faites entrer.
Scène 11
Madame De Saint-pol, Ninon de Lenclos
entrant
Madame De Saint-pol
Ah ! Je suis charmée de vous trouver seule, Mademoiselle ! Je viens vous redemander mon fils ?
Ninon de Lenclos
Votre fils !
Madame De Saint-pol
Oui, mon fils, égaré, séduit par vous.
Ninon de Lenclos
Par moi ?... Et qui de nous deux séduisit l'autre ?... Nous nous sommes aimés, Madame : voilà tout .
Madame De Saint-pol
Que vous vous soyez aimés, ce n'est pas là ce qui m'occupe ; mais il est question d'un mariage.
Ninon de Lenclos
Cela est vrai, Madame.
Madame De Saint-pol
D'un mariage avec vous !
Ninon de Lenclos
Madame la Comtesse, je vous prierai de vous rappeler que vous êtes ici chez Mademoiselle Ninon de Lenclos, chez moi !... Si vous l'oubliez, je vous respecte trop pour vous en faire souvenir, mais je m'estime assez pour vous céder la place.
Haut.
Madame De Saint-pol
Allons, c'est assez digne ! Eh bien ! Soit, Mademoiselle, je me modérerai.
Ninon de Lenclos
C'est un sacrifice dont je serai reconnaissante.
Madame De Saint-pol
On dit donc que mon fils prétend vous épouser ?
Ninon de Lenclos
Oui, Madame, il le veut absolument, et j'y consentirai peut-être.
Madame De Saint-pol
Vraiment, je le crois sans peine.
Ninon de Lenclos
Eh mais !... Je ne le croyais pas tout à l'heure, moi !
Madame De Saint-pol
En acceptant sa main, vous êtes trop généreuse.
Ninon de Lenclos
C'est ce que je me disais il n'y a qu'un instant, Madame.
Madame De Saint-pol
Mademoiselle, on dit que vous avez de l'esprit ?
Ninon de Lenclos
On a bien de la bonté.
Madame De Saint-pol
Vous sentirez donc que ce mariage est peu convenable.
Ninon de Lenclos
Ce n'est pas l'opinion de monsieur votre fils : pourquoi voulez-vous que ce soit la mienne ?
Madame De Saint-pol
Je ne vous parlerai pas de moi, mais je vous dirai que toute la famille de Saint-Pol est noble.
Ninon de Lenclos
Et je vous répondrai, Madame, que la mienne l'est aussi.
Madame De Saint-pol
Je vous dirai que le Baron de Longueville, notre cousin, le premier qui m'ait parlé de ce projet d'union, ne vous reconnaîtra jamais.
Ninon de Lenclos
Je vous répondrai, moi, que, si j'avais voulu l'écouter, il y a un an, j'aurais aujourd'hui l'honneur d'être votre cousine la Baronne de Longueville.
Madame De Saint-pol
Comment ?
Ninon de Lenclos
Il m'a envoyé alors une promesse de mariage, et je l' ai refusée, car je ne l'aimais pas.
Madame De Saint-pol
Ah !... Il y a donc parfois quelque chose de grand dans le coeur de certaines petites dames ?
Ninon de Lenclos
Pourquoi pas ? Il y a si souvent quelque chose de petit dans le coeur de certaines grandes dames !
Madame De Saint-pol
En vérité ?
AIR de Théniers.
Ninon de Lenclos
Quelque dédain que la roture inspire À la fierté des femmes de la Cour, L'orgueil souvent abdiqua son empire Et dut se taire à la voix de l'amour. Plus d'une dame, oubliant sa naissance, De voeux obscurs fut loin de s'offenser ; Et pour rapprocher la distance, Prit la peine de se baisser. Oui, Madame : et d'ailleurs il est, je l'avoue, certains scrupules que j' ai peine à comprendre ; car vous ne pouvez l'ignorer.
Madame De Saint-pol
Ce n'est point pour entendre un langage si amer que je me suis présentée chez vous.
Ninon de Lenclos
Il ne tenait qu'à vous, Madame, de m'en dicter un tout différent.
Madame De Saint-pol
Et que fallait il faire ?
Ninon de Lenclos
Adoucir le vôtre.
Madame De Saint-pol
Prenez garde, Mademoiselle !... Si je sollicitais à la Cour contre vous ?
Ninon de Lenclos
Et si j'avais sollicité à la Cour en votre faveur ?
Madame De Saint-pol
Je vous remercie de votre protection.
Ninon de Lenclos
Et mais, Madame !... Beaucoup de grands personnages y ont eu recours, et s'en sont bien trouvés.
Madame De Saint-pol
Ce n'est pas de cela qu'il s'agit : je suis venue vous redemander mon fils, et vous ne m'avez pas répondu.
Elle sort par la porte de droite.
Ninon de Lenclos
J'ai répondu comme je devais le faire : mais j'ai eu l'honneur de vous dire que je me retirerais quand il me deviendrait impossible d'en entendre davantage, et je me retire.
Scène 12
Madame De Saint-pol
Madame De Saint-pol
Vit-on jamais une pareille audace ?... Attendons ici mon fils ; il va venir sans doute, et j'espère encore... Gardons-nous pourtant de heurter de front ses projets... Oui, tâchons de gagner du temps pour que la réflexion arrive, et ma cause peut être gagnée.
Scène 13
Saint-pol, Madame De Saint-pol
Saint-pol
Oui, mon fils, votre mère, que vous ne vous attendiez pas à trouver ici.
Saint-pol
J'en conviens... On vous a donc appris déjà...
Madame De Saint-pol
Ce que je n'aurais pas dû apprendre par d'autres que par vous.
Saint-pol
Daignez me pardonner, ma mère, je craignais...
Madame De Saint-pol
Quelques conseils, quelques remontrances ! Vous aviez raison de vous y attendre, car vous connaissez ma tendresse.
Saint-pol
Je serais désolé de vous affliger, ma mère ; mais vous avez vu Ninon ?
Madame De Saint-pol
Je l'ai vue.
Saint-pol
Exista-t-il jamais une femme plus ravissante ?
AIR : Amis, voici la riante semaine.
Madame De Saint-pol
Attendez-vous que je lui rende hommage ? Vous n'exigez pas sans doute que je la voie avec les mêmes yeux que vous ?
Saint-pol
Ce monde ingrat jamais ne la comprit.
Madame De Saint-pol
Elle sera tendre, modeste et sage.
Saint-pol
Qui n'admira son coeur et son esprit ?
Madame De Saint-pol
Vous oubliez les jours de sa folie.
Saint-pol
Oubliez-vous les pleurs qu'elle a séchés ?
Madame De Saint-pol
Dans l'avenir elle expiera sa vie.
Saint-pol
Les malheureux prieront pour ses péchés.
Madame De Saint-pol
Écoutez-moi, mon fils : je ne m'armerai point avec vous de sévérité, mais vous permettrez quelques observations à mon amour de mère. Je conçois que vous braviez le blâme des gens sensés, les quolibets de vos amis, les épigrammes de la Cour et de la ville.
Saint-pol
Ah ! Qu'on évite du moins de me les faire entendre !
Madame De Saint-pol
Je vais plus loin, mon fils : je vous accorde que le jour où vous épouserez Ninon, vous perdrez entièrement la mémoire ; vous ne vous rappellerez jamais le nombre et la fragilité de ses goûts ; jamais vous ne douterez de l'inébranlable fidélité d'une femme qui a changé d'amour tant de fois et si vite : quand Sévigné, Villarceaux, La Châtre et tant d'autres passeront, en souriant, près de vous, il n'Y aura rien dans vos souvenirs qui puisse blesser votre coeur.
Saint-pol
Ah !... Que dit-elle ?
Haut.
Madame De Saint-pol
J'ai frappé juste ! Enfin vous aimerez, vous vous croirez aimé, et cela vous suffira. Mais votre amour sera-t-il éternel ? Et, quand le temps en aura triomphé, ne sentirez-vous pas qu'il manquera quelque chose à cette femme que la passion n'entourera plus de ses prestiges ? Vous vous souviendrez alors de La Châtre, de Villarceaux, de Sévigné.
Saint-pol
Encore !...
Madame De Saint-pol
À défaut de l'amour que vous ne trouverez plus dans votre coeur, vous y chercherez l'estime ; votre coeur sera vide, mon fils, et votre existence sera malheureuse. Voilà ce que je voulais vous dire, et maintenant ne croyez pas que je m'oppose à vos desseins ! Non ! Je vous donne donc mon consentement dès aujourd'hui.
Saint-pol
Oh ! Ma mère ! Est-il vrai ?
Madame De Saint-pol
Je vous demande seulement d'attendre huit jours avant de conclure ce mariage.
Saint-pol
Huit jours d'attente !... Mais ce sont huit siècles.
Madame De Saint-pol
Me refuserez-vous ?
Saint-pol
Non, ma mère, non !... Vous êtes trop bonne, et je suis trop heureux pour que j'hésite à vous complaire.
Madame De Saint-pol
Je compte donc sur votre parole. Adieu, mon fils !...
Il lui baise la main.
Saint-pol
Adieu, ma mère, et recevez l'expression de ma tendre reconnaissance.
Madame De Saint-pol
Mes paroles ne sont pas perdues !... Il réfléchira, car le coup a porté !...
Scène 14
Saint-pol
D'un ton péniblement affecté.
Avec colère.
Saint-pol
Elle consent !... Quel bonheur !... Les quolibets de mes amis, dit-elle, les épigrammes, les railleries ?... Mon épée les repoussera !... Peut-être l'inconstance passée donne-t-elle des doutes sur la fidélité à venir ?... Ah !... Ces rivaux que j'ai écartés, ces ... amants que j'ai remplacés ... Ce Villarceaux, ce La Châtre, ce Sévigné Je ris d'eux maintenant !... S'ils allaient rire de moi quand elle sera la comtesse de Saint-Pol ?... Oh ! Ils ne riraient pas longtemps !...
Scène 15
Ninon de Lenclos, Saint-pol
Ninon de Lenclos
Puis-je entrer sans qu'on m'arrache les yeux ?
Saint-pol
Venez, Ninon, venez !... Ma mère est la plus généreuse des femmes.
Ninon de Lenclos
Et la plus douce aussi !
Saint-pol
J'ai son consentement.
Ninon de Lenclos
Par écrit ?... Sa signature, son paraphe ?
Saint-pol
Folle !!... Vous riez de tout !... Sa parole nous suffit ; il faut y croire.
À part et sérieusement.
Ninon de Lenclos
Allons ! J'y crois !... La foi nous sauve ! Ces mères sont d'une faiblesse !...
Saint-pol
Elle reçoit cette nouvelle avec moins de plaisir que je ne le pensais.
Ninon de Lenclos
Voilà donc notre mariage ?...
Saint-pol
Tout-à-fait certain.
À part.
Ninon de Lenclos
Ah ! Ce malheureux Molière !...
Haut.
Saint-pol
Villarceaux !... Sévigné !... Mais qui vient donc ici ?
À Germain qui est entré.
À Saint- Pol.
Ninon de Lenclos
C'est Germain qui va nous servir le souper. Deux couverts. Votre bonne nouvelle doit nous mettre en gaieté et en appétit.
Saint-pol
C'est singulier !... Je n' ai pas faim ce soir : le bonheur produit quelquefois cet effet.
Germain a dressé la table et est sorti.
Ninon de Lenclos
Je suis donc bien heureuse, car je n'éprouve pas la moindre envie de souper. Vous vous êtes bien querellé avec votre mère, n'est-ce pas ?
Saint-pol
Oh ! Beaucoup moins que vous ne le croyez.
Ninon de Lenclos
Je gage qu'elle vous a dit des horreurs de moi .
Saint-pol
Des horreurs ? Non !... Mais elle ne vous a pas épargnée.
Ninon de Lenclos
Et que lui avez-vous répondu ?
Saint-pol
Que je t' aimais.
Ninon de Lenclos
Mais c' est absurde.
Saint-pol
Ce n'était pas le moment de l'irriter.
Ninon de Lenclos
Et, pour ne pas l'irriter, vous avez souffert des calomnies ?
Saint-pol
Elle n'a pas été jusque-là.
Ninon de Lenclos
Tout à l'heure, ici, elle m'a dit à moi des choses injustes ! Si vous aviez vu avec quelle fierté elle me traitait !
Saint-pol
Oh ! Je suis sûr que vous n'avez pas été en reste avec elle.
Ninon de Lenclos
Écoutez donc !... Je n'ai pas encore de mari pour me défendre !... J'ai grand'peur au reste d' être obligée de ne m'en rapporter qu'à moi de ce soin.
Saint-pol
Que voulez-vous ?... Elle m'a dit des choses auxquelles en n'avais pas de réponse à faire.
Ninon de Lenclos
Alors, Monsieur, on impose silence.
Saint-pol
À une mère ?
Ninon de Lenclos
À tout le monde !... L'amour, Monsieur, n'est point uniquement un regard tendre, une caresse passionnée, des soins et des prévenances : l'amour est aussi la protection du fort pour le faible. Ce n'est pas seulement dans le tête-à-tête qu'il doit se montrer ; il trouve encore sa place au milieu des frivolités et des habitudes sociales ; mais c' est surtout dans les occasions graves et importantes qu'il doit paraître avec force et avec éclat, s'il est sincère. L'amour, enfin, n' est pas un instant, une heure !... Il est toute la vie ! Et celui qui n'aime pas ainsi ne comprend pas l'amour ; il ne comprend que l'égoïsme.
Saint-pol
Comme vous me traitez !
Ninon de Lenclos
Le méritez-vous, oui ou non ?
Saint-pol
Je crois que non.
Saint-Pol baise sa main.
Ninon de Lenclos
Vraiment ? Eh bien, si j' ai tort, pardon. Allons, mettons-nous à table : l'orage est passé.
Il se placent à table.
Saint-pol
Mais il a rembruni l'horizon.
Ninon de Lenclos
Vous croyez ?... Non pas, mon ami ! Vous ne pouvez m'en vouloir !... Ninon de Lenclos traitait tout en riant ; mais la Comtesse de Saint-Pol doit prendre ces choses-là au sérieux !... Car enfin je vais être votre femme.
Saint-pol
C'est là mon bonheur.
Ninon de Lenclos
Et à quand la noce ?
Saint-pol
Le temps des préparatifs.
Ninon de Lenclos
Bien !... Deux jours, par exemple ?
Saint-pol
Deux jours !
Ninon de Lenclos
Pensez-vous que ce soit trop ?
Saint-pol
Et les huit jours que j'ai promis à ma mère.
Ninon de Lenclos
Eh bien ?
Saint-pol
Vous n'y songez pas, Ninon ! deux jours ?... Il en faut au moins huit.
Ninon de Lenclos
Ah ! Bon Dieu !... Mais, en huit jours, le roi peut changer huit fois de ministre, et une femme peut... Quel fou ou quelle folle peut répondre d'avoir dans huit jours les mêmes sentiments, les mêmes idées qu'aujourd'hui ? Il y a là plus de temps qu'il n'en faut pour bouleverser la face d'un empire, et faire une république du plus beau royaume !... Vous êtes un insensé, mon cher Saint-Pol.
Saint-pol
Et vous, Ninon, vous êtes rassurante !
Elle se rapproche, lui prend la main, et il redevient gai.
Ninon de Lenclos
Parlons de nos projets pour le temps où nous serons mariés.
Saint-pol
Oh ! Alors nous n'aurons plus le chagrin de nous quitter.
Ninon de Lenclos
Mais nous n'aurons plus le bonheur de nous retrouver.
Saint-pol
Ah !...
Ninon de Lenclos
Où passerons-nous nos soirées ?
Saint-pol
Comment ?
Ninon de Lenclos
Des gens mariés ne peuvent plus rester en tête-à-tête tous les soirs. Il faudra donc aller quelque part.
Saint-pol
Nous irons où vous voudrez.
Ninon de Lenclos
Quelquefois, par exemple, chez Madame de Sévigné.
Saint-pol
Madame de Sévigné !
Ninon de Lenclos
Pourquoi pas ?... Je serai la comtesse de Saint-Pol.
Saint-pol
Oui !... Mais son fils est si vain, si fat !... Et puis, il a été amoureux de vous .
Ninon de Lenclos
Il le disait du moins.
Saint-pol
Et vous l'avez cru ?... Vous l'avez aimé !... Pourquoi ne répondez-vous pas ?...
Ninon de Lenclos
Quelquefois nous en avons ri ensemble !... Mais aujourd'hui vous ne riez plus.
Saint-pol
C'est que vous comprend[r]ez aisément qu'il n'y aurait pas grand plaisir pour moi à me retrouver avec cet impertinent Sévigné.
Ninon de Lenclos
Je ferai absolument ce qui vous conviendra.
Saint-pol
Qui prendrons-nous pour témoin de notre mariage ?
Ninon de Lenclos
Qui ?... Je ne sais !... Ah ! Villarceaux.
Saint-pol
Villarceaux !...
Ninon de Lenclos
Ou tout autre.
Saint-pol
Villarceaux est plein d'esprit, de bon goût et d'agrément !... C'est encore un des plus beaux hommes de la cour.
Ninon de Lenclos
En vérité, voilà de singuliers motifs de proscription.
Saint-pol
Je confesse que je le verrais avec peine auprès de vous : car personne ne vous fut aussi cher que lui.
Ninon de Lenclos
Il riait ce matin des amours de sa maîtresse !... Il souffre maintenant des torts de sa femme.
Saint-pol
Pourtant, Ninon, je ne veux pas être un maître sévère.
Ninon de Lenclos
Ah !... Un maître indulgent est encore un maître.
Saint-pol
Un esclave, si tu veux.
Ninon de Lenclos
Oui, encore aujourd'hui.
Saint-pol
Toujours !...
Ninon de Lenclos
Eh bien ! Alors, retirez-vous, Henri ! Je suis fatiguée, j'ai besoin de repos.
Saint-pol
Nous séparer !
Ninon de Lenclos
Il nous était arrivé quelquefois de n'être pas du même avis ; mais cela durait peu !... Et aujourd'hui trois disputes !
Saint-pol
Et pas de raccommodement?
Ninon de Lenclos
Henri, vous êtes triste.
Saint-pol
Ninon, pour la première fois, j'ai cru voir une larme dans vos yeux.
Ninon de Lenclos
C'est qu'entre nous il y a... un ennemi.
Saint-pol
Lequel ?
Ninon de Lenclos
Oh ! Son nom est terrible, voyez-vous ?
Saint-pol
Je ne comprends pas.
Ninon de Lenclos
Je vous expliquerai cela demain. Me laisserez-vous, Henri ?... À moins que vous ne vouliez assister à ma toilette ?
Saint-pol
Pourquoi pas ? J'ai ôté les papillotes ce matin, je peux bien les voir mettre ce soir.
Ninon de Lenclos
Je vais donc les préparer ! Je n'ai plus de billets doux ; j'en ai fait tantôt un superbe autodafé en votre honneur !... Ah ! Du bruit ? Qui vient ici à cette heure ?
Scène 16
Domestique, Molière, Ninon de Lenclos, Madame De Saint-pol, Saint-pol
Il sort, après avoir enlevé la table.
annonçant
Domestique
Monsieur Molière.
Molière
Pardonnez-moi de troubler un tête-â-tête ; mais, puisque vous vous mariez, vous ne retrouverez que trop souvent l'occasion que je vous fais perdre.
Ninon de Lenclos
Ah !
Molière
La reconnaissance ne m'a pas permis d'attendre ; il faut que je vous remercie ! Je viens de recevoir un brevet de pension de douze cents livres ; c'est à vous que je le dois. Puis ma femme qui refuse sa porte à Monsieur Delaunay !... L'amour, la fortune, tout cela revient à la voix de Ninon.
Ninon de Lenclos
Le bonheur de ses amis n'est-il pas le sien ?
Madame De Saint-pol
Nous entrerons, vous dis-je.
Saint-pol
Ma mère !
Ninon de Lenclos
Je m'en doutais.
Scène 17
Madame De Saint-pol, Ninon de Lenclos, De Longueville, Saint-pol, Molière
Madame De Saint-pol
J'entre malgré vos gens, Mademoiselle, car il faut que je vous parle à l'instant même.
Ninon de Lenclos
Veuillez donc vous asseoir, Madame.
Madame De Saint-pol
Ne vous dérangez pas.
De Longueville
Moi... Je viens offrir des excuses et des remerciements.
Ninon de Lenclos
Vous avez reçu votre grâce ?
De Longueville
Et c'est vous qui l'avez obtenue.
Longueville va se placer entre Madame de Saint-Pol et Molière.
Ninon de Lenclos
La paix est faite avec vous... Elle va se faire avec madame.
Madame De Saint-pol
On me rend le tabouret à la Cour, Mademoiselle, et il paraît que c'est à votre sollicitation.
Ninon de Lenclos
Je croyais avoir eu l'honneur de vous le dire, Madame.
Madame De Saint-pol
Mais je n'accepte, moi, la protection que de mes supérieurs ou de mes amis.
Ninon de Lenclos
Et nous sommes ennemis ?
Saint-pol
C'est ma mère !
Ironiquement.
Ninon de Lenclos
Je sais ce qui lui est dû !... N'imaginez pas, Monsieur le Comte, que j'ignore ce que le monde impose d'obligations. Ce qu'il faut pour avoir sa part de ces honneurs et de cette considération qu'il distribue avec tant d'impartialité. N'est-ce pas d'abord de s'imposer une contrainte qui ne trompe personne ? De s'astreindre à des usages ... dont chacun se moque ? De se condamner à une hypocrisie... qui ne fait pas de dupes ? Ne faudra-t-il pas changer mon naturel franc, loyal et sincère pour essayer aussi de mentir à mon coeur, de penser, parler et agir d'après la mode, les convenances et l'usage ? De cesser enfin d'être moi-même ? Car que dirait le monde ? Ne me refuserait-il pas la place que je voudrais occuper ?... Ninon sait tout cela ! Et Ninon dit maintenant : Je n'irai ni à la cour ni dans le monde ! La cour et la ville viendront chez moi ! Je n'aurai pas le chagrin de me faire des remords avec mes doux souvenirs ; je n'imposerai pas à mon coeur des liaisons d'amitié qu'il n'aurait point choisies librement ; je ne supporterai pas des dédains que je n' aurai point mérités !...
Molière
Qu'entends-je ?
Saint-pol
Que veut-elle dire ?
Elle s'assied près de sa toilette : étonnement de tout le monde.
Elle a pris sur sa toilette la promesse de mariage, et la déchire en papillotes.
Ninon de Lenclos
Je resterai libre de moi, de mes actions : je ne me résignerai à aucun sacrifice ; je suivrai mon goût, mon coeur ou mes caprices, et, si la fantaisie m'en prend, et que je sois fatiguée, je pourrai toujours, comme en ce moment, me reposer à mon aise... Je ne craindrai ni la mauvaise humeur d'un mari, ni les reproches de ses parents ; et je pourrai même pousser l'indépendance, si cela me convient, jusqu'à faire des papillotes devant Madame la Comtesse de Saint-Pol... avec la promesse de mariage de son fils.
Madame De Saint-pol
Ah !...
Saint-pol
Que faites-vous, Ninon ?
Elle s'approche de la Comtesse de Saint-Pol.
Ninon de Lenclos
Mon ami, vous avez vu comme nous étions tristes et ennuyés ce soir : c'est ce mot ridicule de mariage, jeté entre nous, qui exerçait déjà son influence... Pour nous, Saint-Pol, il ne peut y avoir de tendresse par-devant notaire. Madame la Comtesse ne pense-t-elle pas que j'ai raison, et voudra-t-elle maintenant accepter les faveurs de la Cour ?
Madame De Saint-pol
Je ne sais, en vérité...
Ninon de Lenclos
Ah !... Vous avez dit que vous acceptiez de vos amis.
Madame De Saint-pol
Et je veux être des vôtres.
Ninon de Lenclos
Je vous rends votre fils, Madame !... N'est-il pas vrai que le meilleur moyen de se défaire de ses ennemis, c'est d'en faire des amis ?
De Longueville
À vous les miracles !
Molière
À nous l'admiration !
Saint-pol
Je vous ai patiemment écoutée : mais, croyez-vous donc que je consente à tout ceci ?
Ninon de Lenclos
Il le faudra bien !... La promesse est déchirée !... Nous ne nous marierons pas... mais nous nous aimerons.
Saint-pol
Toujours !...
Ninon de Lenclos
Tant que nous pourrons !