Comédie · 1660

Les précieuses ridicules

d’Antoine Baudeau de Somaize

Représentation
≈ 1 h 09
Distribution
3 femmes, 5 hommes
Répliques
325
Écriture
En vers
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Le Marquis de Mascarille H 103 ≈ 22 min 10
Madelon F 76 ≈ 19 min 10
Cathos F 50 ≈ 9 min 8
Gorgibus H 19 ≈ 7 min 5
La Grange H 15 ≈ 5 min 4
Le Vicomte de Jodelet H 24 ≈ 3 min 4
Du Croisy H 11 ≈ 1 min 3
Marotte F 14 ≈ 1 min 4
Premier Porteur N 5 ≈ 1 min 1
Deuxième Porteur N 4 ≈ 1 min 1
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle Les Précieuses Ricicules
Le Marquis de Mascarille absentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Madelon absentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Cathos absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Gorgibus absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
La Grange absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Le Vicomte de Jodelet absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Du Croisy absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Marotte absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Les Précieuses Ricicules

Scène 1

Du Croisy, La Grange

Du Croisy

Seigneur, la Grange.

La Grange

Hé bien ?

Du Croisy

Regardez-moi sans rire.

La Grange

Parlez, je vous entends. Qu'avez-vous à me dire ? Quoi.

Du Croisy

De notre visite êtes vous satisfait ?

La Grange

Pas trop à dire vrai, mais vous ?

Du Croisy

Pas tout à fait.

La Grange

J'en suis scandalisé, pour moi je le confesse Un procédé semblable, et me choque et me blesse, Deux pecques de Province, ont-elles dites-moi ? Jamais plus fièrement, tenu leur quant à moi Et deux hommes jamais, en pareille occurrence Ont-ils été reçus avec plus d'arrogance : Pendant que nous avons demeuré pour les voir À peine elles nous ont prié de nous asseoir, Je suis encor surpris, d'une chose pareille On n'a jamais tant vu, se parler à l'oreille, Tant se frotter les yeux, tant bailler, tant moucher, Tant s'enquérir de l'heure, et si souvent cracher. Nous ont-elles jamais dit, quatre mots de suite, Oui, ou non, ont-ils pas payé notre visite, Et quand nous aurions même été de vrais gredins Nous auraient-elles pu montrer plus de dédains.

Du Croisy

À vous ouïr parler, de cet accueil farouche Il semble tout de bon, que la chose vous touche.

La Grange

Sans doute elle me touche, et de telle façon Que devant qu'il soit peu, j'en veux tirer raison ; Je connais ce que c'est, l'air précieux dans doute Dans la campagne aussi, vient de prendre sa route, Et de Paris enfin courant, de part en part Nos donzelles en ont, humé leur bonne part ; On connaît aisément, en voyant leur personne Que c'est la vérité que ce que j'en soupçonne, On y voit certain air coquet et précieux Et qui n'est en un mot, qu'un ambigu des deux : Pour en être reçu, je vois ce qu'il faut être, Je vois ce qu'à leurs yeux, il faut enfin paraître, Et si vous me croyez, nous leur devons jouer Un tour, pour leur apprendre à ne pas s'élever, La pièce assurément paraîtra sans faconde Et leur montrera bien à connaître le monde.

Du Croisy

Comment ?

La Grange

J'ai Mascarille, un certain grand laquais Qui passe au sentiment d'esprits assez mal faits, Pour être un bel esprit, car au siècle où nous sommes Il est à bon marché, chez la plupart des hommes. C'est un extravagant, qui par ambition Tâche d'être partout cru de condition, Il se pique d'esprit, de vers, de raillerie, Croit fort bien réussir, dans la galanterie Fait le maître partout dédaigne ses égaux Jusques à les traiter, d'ignorants de brutaux.

Du Croisy

Hé bien ! De ce valet que prétendez-vous faire :

La Grange

Mon dessein n'a jamais été de vous le taire Il nous faut... Mais sortons, car tout n'irait pas bien Si Gorgibus, qui vient savait notre entretien.

Scène 2

Gorgibus, La Grange

Gorgibus

Hé bien ? Vous avez vu ma nièce avec ma fille Avez-vous résolu d'entrer ; dans ma famille, D'une pareille affaire, encor que dites-vous ?

La Grange

Vous le saurez Monsieur, mieux d'elles, que de nous, Tout ce que nous pouvons à présent vous apprendre C'est, que nous avons trop de grâces à vous rendre, De toutes vos bontés, de toutes vos faveurs Et que nous demeurons vos humbles serviteurs.

Gorgibus

Ouais ? Ils sont mal contents, que cela veut-il dire. Faisons venir quelqu'un qui nous puisse instruire. Je veux m'en enquérir, et savoir promptement D'où leur pourrait venir, ce mécontentement : Ces coquines, toujours me causent mille angoisses Holà ?

Scène 3

Marotte, Gorgibus

Marotte

Plaît-il Monsieur ?

Gorgibus

Où sont donc vos maîtresses ? Qu'on les fasse venir.

Marotte

Je pense qu'elles sont Dedans leur cabinet.

Gorgibus

Qu'est-ce qu'elles y font ?

Marotte

Pour les lèvres Monsieur.

Gorgibus

Et quoi ?

Marotte

De la pommade

Gorgibus

Nous avons tous les jours une semblable aubade. Tout cela me déplaît, et c'est trop pommader Qu'on les fasse descendre, allez et sans tarder. Il le faut avouer, je crois que ces pendardes Me veulent ruiner, avecque leurs pommades ; Mais je me fâcherai si l'on me pousse à bout ; Je ne vois que blancs d'oeufs, lait virginal partout, Partout, dans le logis, je ne vois que paraître Mille brimborions, que je ne puis connaître : Elles ont employé, le lard de dix cochons Et je puis assurer que des pieds de moutons Dont ici chaque jour, elles font la dépense Six valets en auraient plus que leur suffisance.

Scène 4

Gorgibus, Madelon, Cathos

Gorgibus

Cela n'est par ma foi du tout, ni bien, ni beau Et c'est trop dépenser ; pour graisser son museau, Dites ? Qu'ont ces Messieurs, qu'avez-vous pu leur faire ? Ils sortent froidement, et se semble en colère Puisque je l'avais dit, que ne les traitiez vous, Comme gens destinés, pour être vos époux.

Madelon

Ah ! Que dites-vous là, quelle estime mon père Pourrions-nous toutes deux, et devrions nous faire, (Quand bien vous nous l'auriez vous même commandé) De ces sortes de gens de qui le procédé Est irrégulier.

Cathos

Des filles raisonnables Ne peuvent accepter des personnes semblables. Mon oncle, quel moyen de s'en accommoder ?

Gorgibus

Que trouvez-vous en eux ?

Madelon

Qu'osez-vous demander Ils n'ont fait leur début que par le mariage.

Gorgibus

Devaient-ils débuter par le concubinage ? Était-ce le moyen de gagner votre coeur ? Ne devriez-vous pas estimer leur ardeur, Quoi ? Pouvaient-il tous deux, parler d'une manière Qui fût plus obligeante, et dût plus satisfaire, Et ce lien sacré qu'ils prétendent tous deux Ne marque-t-il pas bien, la vertu de leurs voeux.

Madelon

Mon père, songez mieux, à tout ce que vous dites, Ces fautes tout de bon, ne sont pas trop petites ; Mais faites-vous de grâce, instruire une autre fois, Ce que vous avez dit, est du dernier bourgeois, Je ne vous puis ouïr, et la honte m'accable. Lorsque je vous entends faire un discours semblable. J'en suis encore surprise et confuse. Bon Dieu ! Pour vous désabrutir, vous devriez un peu Apprendre ce que c'est, que le bel air des choses.

Gorgibus

Quel discours est-ce là ? quelles métamorphoses. Je n'ai que faire ici, ni d'air, ni de chanson Ce discours me déplaît, et paraît sans raison, Et je te dis encor, que c'est être très sage Que de parler ainsi , puisque le mariage, De chacun aujourd'hui doit être révéré Et qu'il n'a rien du tout, que de saint et sacré.

Madelon

Dieux ! Si chacun était de votre humeur mon père, Que la fin d'un roman, serait facile à faire, Que cela serait beau, si Cyrus dans l'abord Sans éprouver du tout, les caprices du sort Avait Mandane, et si sans hasarder sa vie Aronce, de plein pied, épousait sa Clélie.

Gorgibus

Qu'est-ce que celle-là me vient ici conter, À la fin je serai bientôt las d'écouter.

Madelon

Si vous vouliez mon père, un moment nous entendre ? Et ma cousine et moi, nous pourrions vous apprendre Que jamais un hymen ne se doit accorder Qu'après les accidents qui doivent précéder. Il faut que dans l'abord, un amant véritable Afin qu'à sa maîtresse il se rende agréable, Exprime adroitement ses plus cruels tourments, Il sache débiter tous les beaux sentiments, Et que sans se lasser, pour pouvoir la surprendre Il sache bien pousser, et le doux et le tendre, Que pour montrer combien son coeur est enchaîné Il fasse tout cela d'un air passionné, Et s'il prétend enfin, avancer ses affaires Que sa procédure ait les formes ordinaires. Il doit dedans le temple, ou dedans d'autres lieux. Voir l'aimable beauté, qui cause tous ses voeux, Ou bien être conduit, fatalement chez elle Par un des bons amis, ou parent de la belle. Il sort après cela, tout chagrin tout rêveur, À l'objet de ses voeux, cache un temps son ardeur, Cependant il lui rend de fréquentes visites Et puis le plus souvent, après bien des redites, On voit sur le tapis, mettre une question Qui fait adroitement savoir sa passion, Et qui quoi que la belle, en paraisse troublée Exerce les esprits de toute l'assemblée De déclarer son feu, le jour arrive enfin, Ce qui se fait souvent dedans quelque jardin Lorsque par un bonheur, que le hasard amène La compagnie [se] quitte, ou plus loin se promène, D'abord à cet aveu, succède un prompt courroux Qui bannit quelque temps l'amant d'auprès de nous. Il trouve après moyen, de rassurer notre âme De nous accoutumer, aux discours de sa flamme, Et de tirer de nous, cet important aveu Qui nous fait tant de peine, et lui coûte si peu. Viennent après cela toutes les aventures Les jaloux désespoirs, les craintes les murmures, Les plaintes sans sujet, les cris et les rivaux Qui d'un parfait amour, sont les plus cruels maux Quand par une soudaine, et fâcheuse saillie Ils viennent traverser, une flamme établie. On voit venir encor, les persécutions D'un père, qui combat de fortes passions, Qui s'obstine à les vaincre. On voit la jalousie ; Qui sur de faux soupçons trouble la fantaisie, On voit enfin les pleurs et les emportements, Les fureurs d'un amant, et les enlèvements, Et tout ce qui s'ensuit. Dans les belles manières, C'est ainsi que chacun doit traiter ses affaires, Ce sont règles enfin, dont il faut confesser Que quiconque est galant ne peut se dispenser ; Mais peut-on jamais voir recherche plus brutale, Parler de but en blanc, d'union conjugale, Venir rendre visite, et dès le même jour Vouloir passer contrat, pour montrer leur amour Et prendre justement (sans voir ce qu'il faut faire) Le Roman par la queue. Encore un coup mon père, Vous pourriez bientôt voir, si vous preniez conseil, Qu'il n'est rien plus marchand, qu'un procédé pareil. Pour moi, j'ai mal au coeur, et me sens inquiète De la vision seule, où leur discours me jette.

Gorgibus

Voici bien du haut style : Hé ! Que vient celle-ci Avecque son jargon, de me conter ici.

Cathos

Ah ! Mon oncle en effet, je vous dirai si j'ose Qu'elle vient de donner dans le vrai de la chose ; Et quel moyen aussi de recevoir des gens, Qu'à faire leur devoir, on voit si négligents, Qui n'ont de dire un mot, pas même l'industrie, Et qui sont incongrus dans la galanterie, Pour moi sans croire ici, follement m'engager Contre qui le voudra, j'oserai bien gager Que leur esprit jamais ne fut né pour apprendre Ce que c'est que l'amour, et la carte du tendre, Qu'ils ont le jugement tout à fait de travers, Et que billets galants, petits soins, jolis vers, Billet doux, sont pour eux des terres inconnues, Comme si maintenant ils descendaient des nues. Je puis vous dire encor, sans en demeurer là, Que tout leur procédé marque assez bien cela, Et qu'on ne trouve point dans toute leur personne Ce je ne sais quel charme, et qui dès l'abord donne Par un air attirant, et de condition De quantité de gens, fort bonne opinion. Vit-on jamais encor, chose plus merveilleuse Oser venir tous deux en visite amoureuse Avecque des chapeaux de plumes désarmés, Ne paraître tous deux nullement enflammés, Avoir avec cela, la jambe toute unie, La tête de cheveux, tout à fait dégarnie, Toute irrégulière, et des habits enfin, Qui ressemblent à ceux de quelque vrai gredin, Et souffrent de rubans une extrême indigence. Ah ! Mon Dieu, quels amants, j'en rougis quand j'y pense, Quelle frugalité d'ajustement, bon Dieu Est-ce ainsi que l'on doit venir offrir ses voeux, Que d'indigence en tout, et quelle sècheresse De conversation, ah ! Tout cela me blesse, Toujours on y languit, on n'y tient point, hélas ! J'ai remarqué de plus encor, que leurs rabats Par l'excès surprenant d'une avarice honteuse, N'ont jamais été faits, par la bonne faiseuse ; Qu'il s'en faut demi-pied (je le dis sans erreur) Que leurs chausses enfin, n'aient assez de largeur.

Gorgibus

Voilà de grands discours que je ne puis entendre À tout ce baragouin, qui pourrait rien comprendre, Elles sont folles. Vous Cathos et Madelon, Apprenez aujourd'hui que je veux tout de bon, Que vous vous prépariez...

Madelon

Hé ! de grâce, mon père, De ces étranges noms, tâchez de vous défaire, Et si vous le pouvez, nommez-nous autrement.

Gorgibus

Ô Dieux ! Qu'entends-je dire ? Étranges noms, comment ? Et ne sont-ce pas là vos vrais noms de baptême ?

Madelon

Votre stupidité va jusques à l'extrême Que vous êtes vulgaire, avec ces sentiments, Ah ! Pour moi, le plus grand de mes étonnements Est que vous ayez fait une fille si sage, Et si pleine d'esprit. Dedans le beau langage, Ouït-on jamais nommer ? Madelon et Cathos, Et n'avouerez-vous pas, qu'enfin des noms si sots Pourraient par leur rudesse affreuse et sans seconde Décrier le Roman, le plus charmant du monde.

Cathos

Mon oncle, il est très vrai, que ces sortes de noms Ont un je ne sais quoi de bas dedans leurs sons, Qui n'a rien d'attirant, qui n'a rien qui ne blesse, Et pour peu qu'une oreille, ait de délicatesse, On voit qu'elle pâtit, très furieusement Entendant prononcer ces mots-là seulement. D'Aminte le beau nom, celui de Polixène, Que ma cousine et moi nous avons pris sans peine, Ont des attraits en eux, dont vous devez d'abord Sans aucun contredit être avec moi d'accord.

Gorgibus

Écoutez toutes deux, il n'est qu'un mot qui serve, Quand je dis une chose, il faut que l'on l'observe, Et je ne prétends pas tomber jamais d'accord, De ces noms, que je vois qui vous plaisent si fort ; Quittez-les, car je veux que vous gardiez les vôtres : Je ne saurais souffrir, que vous en ayez d'autres, Que ceux que vos parrains vous ont jadis donnés. Pour ces Messieurs aussi, lesquels vous dédaignez : Je sais quels sont leurs biens, je connais leurs familles, Et comme je suis las de tant garder deux filles, Je veux qu'absolument vous songiez toutes deux À recevoir bientôt leur main avec leurs voeux. De deux filles la garde est une rude charge, Et ne peine que trop un homme de mon âge.

Cathos

Ce que je vous puis dire ici, mon oncle hélas ! C'est que le mariage est pour moi sans appas, Que je trouve que c'est une chose choquante, Et qu'enfin le penser, seulement m'épouvante D'être couchée auprès d'un homme vraiment nu.

Madelon

Mon père, notre nom, sera bientôt connu, C'est pourquoi vous devez, nous permettre sans peine, Qu'avec les beaux esprits, nous reprenions haleine. Et comme dans Paris, nous venons d'arriver, Vous devez s'il vous plaît nous laisser achever De notre beau Roman, le tissu sans exemple, Et n'en pas tant presser, par un pouvoir trop ample La conclusion.

Gorgibus

Dieux ! Qu'entends-je ici conter ? Leur folie est visible, il n'en faut plus douter. Encor un coup, sachez, que je ne puis comprendre Ces balivernes-ci, que je veux sans attendre, Et sans qu'on me réponde, être maître absolu, Et que l'on fasse enfin, ce que j'ai résolu C'est pourquoi ces Messieurs, seront dans ma famille, Où chacune de vous restera toujours fille, Ou sera par ma foi, mise dorénavant Puisque je l'ai juré, dedans un bon Couvent.

Scène 5

Cathos, Madelon

Cathos

Quelle stupidité, que vois-je ah ! Dieu ma chère ! Que ton père a la forme avant dans la matière. Qu'il a l'intelligence épaisse, qu'il est dur, Et qu'il fait dans son âme, étrangement obscur.

Madelon

Ma chère que veux-tu ? Pour lui j'en suis confuse, Rien ne m'étonne tant, que de le voir si buse ; Mais je me persuade, et fort malaisément Que je puisse être aussi sa fille assurément, Et je crois qu'il viendra quelque journée heureuse, Qui par quelque aventure, et nouvelle, et fameuse Me développera, sans doute avec raison Un père plus illustre, et d'une autre maison.

Cathos

Je le croirais bien oui ; car enfin sans médire J'y vois grande apparence, et je ne sais qu'en dire Pour moi quand je me vois aussi...

Scène 6

Marotte, Madelon, Cathos

Marotte

Madame...

Madelon

Quoi ? Qu'est-ce, que voulez-vous ? Veut-on parler à moi ?

Marotte

Un laquais, que voilà, souhaite qu'on lui dise Si vous êtes céans, afin qu'il en instruise Son maître, qui l'envoie ici, pour le savoir, Parce, dit-il, qu'il veut bientôt vous venir voir.

Madelon

Et vous apprenez sotte, à moins parler vulgaire, Et dites pour vous mieux énoncer d'ordinaire. Un nécessaire est là, qui demande instamment Si vous ne pourriez pas être présentement En commodité d'être visibles.

Marotte

Ah ! Dame ! Je n'entends point ma foi, tout ce Latin, Madame, Et l'on ne m'a jamais, enseigné comme à vous La filofie, dedans le grand Cyre.

Madelon

À nous Tenir de tels propos, voyez l'impertinente Le moyen de souffrir, toujours cette insolente ; Mais encor quel est-il ? Le Maître à ce laquais.

Marotte

Il me l'a nommé, le... le Marquis de de... Ouais, Le Marquis de Mascarille.

Madelon

Un Marquis, ah ! Ma chère, Oui, retournez lui dire, et ne demeurez guère Qu'on nous voit à présent, c'est quelque bel esprit, Que notre renommée a jusqu'ici conduit.

Cathos

Assurément ma chère.

Madelon

En cette salle basse Il faut le recevoir, nous aurons plus de grâce Que dedans notre chambre ; ajustons nos cheveux Au moins, et soutenons en ce jour bienheureux La réputation que nous avons acquise.

Cathos

La visite me plaît, bien que j'en sois surprise.

Madelon

Vite, venez nous tendre ici, le conseiller Des grâces.

Marotte

Que ce mot vient mal pour m'embrouiller ; Ma foi, je ne sais point si c'est là quelque bête, Il faut parler chrétien pour mettre dans ma tête Ce que vous voulez dire.

Cathos

Apportez le miroir Pécore, et gardez bien en vous y faisant voir D'en obscurcir la glace, et de lui faire outrage En lui communiquant de trop près votre image.

Scène 6

Le Marquis de Mascarille, Premier Porteur, Deuxième Porteur

Le Marquis de Mascarille

Là, là porteurs, holà, là, là, là, là, holà, Je crois que ces marauds, me veulent briser là À force de heurter, les pavés, la muraille.

Premier Porteur

Dame, c'est que la porte est étroite ; d'entrailles. Vous avez commandé, que l'on entrât ici, Nous avons obéi.

Le Marquis de Mascarille

Je le crois bien aussi, Voudriez-vous faquins ? que pour vous j'exposasse Ou mes plumes à l'air, ou bien que je laissasse Perdre leur embonpoint ; et n'ai-je pas raison ? De les en garantir, durant cette saison Pluvieuse, incommode, ou bien que j'imprimasse Mes souliers en la boue. Ah ! De vous je me lasse, Ôtez-moi votre chaise.

Deuxième Porteur

Et bien donc, payez-nous ?

Le Marquis de Mascarille

Hem ?

Deuxième Porteur

Je vous dis, Monsieur ?

Le Marquis de Mascarille

Que me dis-tu ?

Deuxième Porteur

Que vous Nous donniez de l'argent.

Le Marquis de Mascarille

Quelle insolence ? Demander de l'argent, à ceux de ma naissance.

Deuxième Porteur

N'avez-vous que cela, Monsieur, à nous donner ? Et votre qualité, nous fait-elle dîner ?

Le Marquis de Mascarille

Ah ! Je vous apprendrai coquins, à vous connaître, Vous ôtez-vous marauds ? Jouer à votre maître.

Premier Porteur

Ça vite, payez-nous ?

Le Marquis de Mascarille

Quoi ?

Premier Porteur

Je dis que je veux De l'argent tout à l'heure.

Le Marquis de Mascarille

On ne peut dire mieux, Il est très raisonnable.

Premier Porteur

Eh ! Bien vite, vous dis-je !

Le Marquis de Mascarille

Tu parles comme il faut, vois là comme on m'oblige Mais l'autre est un coquin qui ne sait ce qu'il dit. Là tiens, es-tu content ?

Premier Porteur

Nany, j'ai du dépit Et ne saurais souffrir votre rodomontade, Vous avez devant moi battu mon camarade, Et si...

Le Marquis de Mascarille

Doucement, tiens, voilà pour le soufflet ; On obtient tout de moi, je suis comme un poulet. Dès lors que l'on s'y prend, de la bonne manière Je me laisse fléchir, à la moindre prière. Allez vite sortez, et venez me chercher Tantôt, pour aller au Louvre au petit coucher.

Scène 8

Marotte, Le Marquis de Mascarille

Marotte

Mes Maîtresses Monsieur, vont venir tout à l'heure.

Le Marquis de Mascarille

Je ne suis pas pressé, je vous jure ou je meure : Je suis dedans ce lieu, posté commodément Et je puis à loisir, les attendre aisément.

Marotte

Elles viennent Monsieur.

Scène 9

Le Marquis de Mascarille, Madelon, Cathos

Le Marquis de Mascarille

Mesdames mon audace Pourra vous étonner ; mais cette aimable grâce Que l'on admire en vous, vous cause ce malheur : La réputation qui parle, à votre honneur M'a forcé ce jourd'hui, de vous rendre visite Et pour moi je poursuis en tous lieux le mérite.

Madelon

Si vous le poursuivez ce n'est pas dans ces lieux Que vous devez chasser.

Cathos

Pour le voir à nos yeux Il a fallu Monsieur, qu'il vînt sous votre auspice.

Le Marquis de Mascarille

Ah ! Je m'inscris en faux contre cette injustice. Le renom parle juste, en contant vos vertus Par là, les plus galants, seront bientôt battus, Vous allez faire pic, repic, et capot même, Tout ce que dans Paris, l'on chérit et l'on aime.

Madelon

Nous n'attendions pas moins, d'un homme tel que vous ; Mais votre complaisance est trop grande envers nous. Et vous poussez si loin votre injuste louange Que ma cousine, et moi, pour éviter le change, Nous ne donnerons pas, de notre sérieux Dedans un compliment, qu'on ne peut faire mieux ; Car enfin nous craignons de tomber dans le piège.

Cathos

Mais ma chère, il faudrait faire apporter un siège.

Madelon

Voiturez-nous ici, vite, petit garçon, Les commodités de la conversation.

Le Marquis de Mascarille

Mais aurai-je du moins, sûreté de personne ?

Cathos

Que craignez-vous de nous ? Que rien ne vous étonne.

Le Marquis de Mascarille

J'ai tout à redouter, tout me doit faire peur ; Je crains premièrement, quelque vol de mon coeur, Ou quelque assassinat, de ma pauvre franchise Je vois ici des yeux, dont mon âme est surprise Ils ont mine surtout, d'être mauvais garçons De faire insulte aux gens, et les ôter d'arçons. Ravir les libertés, faire qu'on les adore Et même de traiter, un coeur de Turc à More. Comment diable ! D'abord que l'on s'approche d'eux Ils se mettent en garde, ah ! Qu'ils sont dangereux ; Ma foi je m'en défie, et vais prendre la fuite Ou je veux caution de leur bonne conduite.

Madelon

Ma chère, ce qu'il dit est tout plein d'enjouement.

Cathos

Il efface Amilcar, tant il a d'agrément.

Madelon

Ne craignez rien, nos yeux sont exempts de malice, Leurs desseins innocents, et sans nul artifice ; Votre coeur peut dormir en toute sûreté Dessus leur prudhommie, et dessus leur bonté.

Cathos

Mais de grâce Monsieur rendez-vous exorable. Aux voeux de ce fauteuil, dont le soin équitable Lui fait ouvrir les bras, contentez son dessein Depuis près d'un quart d heure, il vous ouvre son sein, Souffrez qu'il vous embrasse.

Le Marquis de Mascarille

Et bien dites Mesdames, Que vous semble Paris ? Car c'est aux belles âmes D'en porter jugement.

Madelon

Qu'en dirions-nous hélas Tout le monde est d'accord, qu'il est rempli d'appas, Que c'est le grand Bureau, de toutes les merveilles, Le centre du bon goût, le charme des oreilles, Le plaisir des esprits, le lieu des agréments, Et le refuge enfin, des plus nobles amants.

Le Marquis de Mascarille

Je tiens qu'hors de Paris, pour les hommes illustres, Il n'est point de salut, les campagnes sont rustres.

Cathos

On ne dispute point de cette vérité.

Le Marquis de Mascarille

Ce qu'il a de fâcheux, c'est qu'il y fait crotté ; Mais nous avons la chaise.

Madelon

Il est vrai que la chaise Est un retranchement, où l'on est à son aise, Un propice instrument, pour les honnêtes gens, Un merveilleux abri, contre le mauvais temps.

Le Marquis de Mascarille

Vous recevez beaucoup, et de belles visites ? Car tous les beaux esprits, cherchent les grands mérites ; Mais encor qui sont ceux qu'attirent vos appas, Dites ?

Madelon

Hélas ! Monsieur, l'on ne nous connaît pas ; Mais peut-être bien, qu'on nous pourra connaître, Nous sommes en état, de nous faire paraître, Nous avons une amie, et qui nous a promis Qu'elle nous ferait voir, des gens de ses amis, Qui sont dans les recueils des belles poésies, Ces Messieurs, des romans, et des pièces choisies.

Cathos

Et de certains encor, connus et renommés, (Que comme gens savants elle nous a nommés,) Qui décident aussi, de ces sortes de choses, Et qui savent l'Histoire, et les Métamorphoses.

Le Marquis de Mascarille

Je ferai votre affaire, ils me visitent tous Et je puis aisément, les amener chez vous J'en ai tous les matins, une demi-douzaine.

Madelon

Eh ! Mon Dieu, voudriez-vous, vous donner cette peine ; Nous vous aurons, la dernière obligation, Si vous nous procurez leur conversation ; Car enfin vous savez, que sans leur connaissance, On n'est point du beau monde, et voilà l'importance : D'eux dépend dans Paris, la réputation, Ainsi l'on doit chercher leur fréquentation ; Une femme par là, peut devenir heureuse, Et même s'acquérir, le bruit de connaisseuse Et j'en connais beaucoup, qui l'ont acquis par là, Quoi que l'on n'y trouvât rien du tout que cela. Et principalement, ce que je considère, Ce qu'à tout autre bien, aisément je préfère, C'est que par ce moyen des choses l'on s'instruit, Qu'il faut qu'on sache enfin pour être bel esprit. Puis l'on sait chaque jour, les petites nouvelles, Tout ce que les galants, écrivent à leurs belles. Les commerces de Prose, aussi bien que de Vers, Tout ce que l'on écrit, sur cent sujets divers. On sait à point nommer, tel a fait une pièce Jolie autant qu'on peut, unique en son espèce, Tout le monde l'estime à cause du sujet Une telle personne a fait un beau portrait. Sur un tel air nouveau, telle a fait des paroles L'Anagramme d'un tel est pleine d'hyperboles. Un tel Auteur Gascon, a fait un madrigal Sur une jouissance. Un tel donne le Bal Cet autre a composé, des Sonnets et des Stances Sur des yeux, sur un teint et sur des inconstances. Un tel hier au soir, écrivit un sizain Pour une Damoiselle ; elle par un dixain Le lendemain matin, en envoya réponse. On poursuit le Roman, de Clélie et d'Aronce. Tel Poète fort illustre, a fait un tel dessein. ........ Un tel fait un Roman, parce que l'on l'en presse. Les ouvrages d'un tel, se mettent sous la presse. C'est là sans contredit, ce que l'on doit savoir Pour se faire connaître, et se faire valoir Dedans les lieux connus ; et j'ose dire encore Que quelque esprit qu'on ait, alors qu'on les ignore Il ne vaut pas un clou.

Cathos

Je trouve qu'en effet, Sans cela l'on ne peut avoir l'esprit bien fait : Je l'avouerai pour moi, c'est là tout mon scrupule Je crois qu'on enchérit dessus le ridicule De se piquer d'esprit, et de ne savoir pas Jusqu'au moindre quatrain ; pour moi j'en fais amas, Et si l'on me venait, demander quelque chose Que je n'aurais pas vu, soit de vers, soit de prose J'en aurais de la honte.

Le Marquis de Mascarille

On n'estime point ceux Qui n'ont pas des premiers, tous leurs vers amoureux Et même ce qu'on fait, d'une plus longue haleine ; Mais fiez-vous sur moi, n'en soyez point en peine. J'assemblerai chez vous, nombre de beaux esprits. Vos mains de leurs travaux, leurs donneront le prix, Et je veux qu'à Paris, pas un vers ne se fasse Que dans votre mémoire, il n'occupe une place Avant qu'aucun l'ait vu. Tel que vous me voyez Je m'en escrime un peu, je veux que vous sachiez Que vous verrez courir, dans les belles ruelles Plus de deux cents chansons, presque toujours nouvelles, Des Sonnets tout autant, sur de divers sujets, Bien mille Madrigaux, pour différents objets, Et même sans compter plus de cent Élégies Faites, sur des dédains ; sans les Apologies, Énigmes, et Portraits

Madelon

Ah ! Furieusement Je suis pour les portraits ; rien n'est de plus charmant, Ni rien de plus galant.

Le Marquis de Mascarille

Ils sont bien difficiles, Ils veulent des esprits profonds, savants, habiles. Vous en verrez de moi, qui ne déplaisent pas.

Cathos

Une Énigme a pour moi, terriblement d'appas.

Le Marquis de Mascarille

Par là l'esprit s'exerce, et j'en ai tracé quatre Encore ce matin, qu'afin de vous ébattre Vous pourrez deviner.

Madelon

J'aime les Madrigaux, Quand il sont bien tournés, ils sont tout à fait beaux.

Le Marquis de Mascarille

Ah ! C'est là mon talent, et je donne mes peines À mettre en Madrigaux les annales Romaines.

Madelon

Ce dessein est illustre, autant qu'il est nouveau, Cet ouvrage, Monsieur, sera du dernier beau, Et si vous l'imprimez, j'en veux un exemplaire.

Le Marquis de Mascarille

Je sais trop mon devoir, pour n'y pas satisfaire, Et je vous en promets au moins à chacune un, Qui seront mieux reliés que tous ceux du commun ; Pour ma condition, c'est un bas exercice Je le fais seulement pour rendre un bon office Au Libraire, importun qui m'en vient accabler Et ce matin encor, m'en est venu parler.

Madelon

Le plaisir est bien grand d'être mis sous la presse.

Le Marquis de Mascarille

Sans doute il est bien doux, que notre nom paraisse Et les noms imprimés, ont une autre vertu ; Mais à propos, il faut vous dire un impromptu Que je fis avant-hier, cher certaine Duchesse Que je fus visiter, il est plein de tendresse Tous les plus fiers esprits, s'en verraient combattus Car je suis diablement fort sur les impromptus.

Cathos

L'impromptu justement, est la pierre de touche De l'esprit, il nous plaît, il nous charme, il nous touche.

Le Marquis de Mascarille

Écoutez.

Madelon

Ce sera, Monsieur, avec plaisir, Et vous pouvez parler avecque tout loisir, Dans le juste désir d'ouïr tant de merveilles, Nous y sommes déjà de toutes nos oreilles.

Le Marquis de Mascarille

Oh, oh, je n'y prenais pas garde, Tandis que sans songer à mal, je vous regarde. Votre oeil en tapinois, me dérobe mon coeur, Au voleur, au voleur, au voleur, au voleur.

Cathos

Ah ! Mon Dieu, que ces vers ont des attraits puissants, Par leur délicatesse, ils enchantent les sens, Ces vers-là sont poussés sans nulle flatterie Jusques au dernier point de la galanterie.

Le Marquis de Mascarille

Je ne fais rien du tout, qui n'ait l'air cavalier. Je n'ai rien de Pédant encor moins d'Écolier.

Cathos

Il en est éloigné, tout autant qu'on peut l'être Et vous avez bien l'art, de vous faire paraître.

Le Marquis de Mascarille

Avez-vous remarqué ? Dans ce commencement Oh, oh, ce n'est pas là parler vulgairement , Oh, oh, en s'étonnant, un homme qui s'avise, Tout d'un coup, oh, oh, oh, voyez-vous la surprise ? Oh, oh !

Madelon

Oui ce oh, oh ne peut pas être mieux.

Le Marquis de Mascarille

Cela ne semble rien.

Cathos

Il est miraculeux Et ce sont là Monsieur, de ces choses si belles Qu'on ne les peut payer.

Madelon

Sans doute elles sont telles Et j'aimerais bien mieux, avoir fait ce oh, oh, Que tout un poème épique.

Le Marquis de Mascarille

En effet il est beau, Vous avez le goût bon, tudieu, vous êtes fine.

Madelon

Je ne l'ai pas mauvais, et souvent je rafine.

Le Marquis de Mascarille

Je m'en aperçois bien. Mais admirez vous pas ! Je n'y prenais pas garde. On en voit rien de bas Dedans cette façon, je n'y prenais pas garde Elle est fort naturelle, et de plus fort mignarde Tandis que sans songer à mal qu'innocemment Comme un pauvre mouton, tandis que bonnement Je vous regarde, moi c'est justement à dire Que je vous considère, et que je vous admire Ou bien que je m'amuse, à contempler vos yeux. Votre oeil en tapinois ; peut-on s'énoncer mieux Tapinois ? De ce mot encor que vous en semble ? N'est-il pas bien choisi ?

Cathos

Dieux ? Qu'ils sont bien ensemble.

Le Marquis de Mascarille

Tapinois, en cachette, il semble qu'un bon chat Ait pris une souris, ou bien quelque gros rat : Tapinois.

Madelon

Il est vrai cette pensée est forte.

Le Marquis de Mascarille

Me dérobe mon coeur, me l'ôte me l'emporte, Au voleur, au voleur, au voleur, au voleur, N'est-ce pas peindre au vif, la perte de son coeur, Et ne diriez-vous pas ? Qu'on crie à pleine tête Après quelque voleur, arrête, arrête, arrête, Comme en le poursuivant, tout saisi de frayeur, Au voleur, au voleur, au voleur, au voleur.

Madelon

J'avouerai que cela, sans qu'ici je vous flatte, Délecte, et plaît, au goût de la plus délicate. Tant le tour est galant, spirituel et beau.

Le Marquis de Mascarille

L'air que j'ai fait dessus, me semble assez nouveau, Faut que je vous le die.

Cathos

À quoi bon ne pas dire, Que vous avez appris la musique, Ah ! sans rire Vous ne faites pas bien.

Le Marquis de Mascarille

Quoi moi, j'aurais appris La Musique, Ah ! Jamais.

Cathos

Mes sens, en sont surpris Car comment donc Monsieur, cela se peut-il faire ?

Le Marquis de Mascarille

Les gens de qualité, n'ont rien qui soit vulgaire, Sans avoir rien appris, ils savent toujours tout.

Madelon

Ma chère, assurément.

Il chante.

Le Marquis de Mascarille

Voyons si votre goût En trouvera l'air bon, écoutez, je commence. Hem, hem, la, la, la, la. J'ai fort peu d'éloquence, Ouais, la brutalité, de la saison qu'il fait Est furieusement contraire, à mon projet, Elle a gâté ma voix ; mais certes il n'importe, C'est à la cavalière. Oh, oh, je n'y prenais pas...

Cathos

Ah ! Dieux, cela m'emporte ; Que je trouve cet air pressant, passionné, Est-ce qu'on n'en meurt point ?

Madelon

Il est assaisonné De la bonne façon ; mais dans cette musique L'on voit bien qu'on a mis, beaucoup de Chromatique.

Cathos

Cet air assurément est tout rempli d'appas.

Le Marquis de Mascarille

Dites-moi donc un peu si vous ne trouvez pas La pensée assez bien dans le chant exprimée ? Au voleur. Et comme une personne animée, Qui pleine de transport, se mettant en chaleur, Bien fort crie, au, au, au, au, au, au, au voleur, Et tout d'un coup après tout comme une personne Essoufflée, au voleur. Quoi cela vous étonne ?

Madelon

C'est là savoir le fin des choses, le grand fin, Le fin du fin, tout brille, et tout y charme enfin, Je vous promets, car j'ai de l'air et des paroles L'âme enthousiasmée.

Cathos

Et moi sans hyperbole Je n'ai jamais rien vu, de cette force-là

Le Marquis de Mascarille

Ah ! Tout ce que je fais me vient comme cela Fort naturellement, et sans aucune étude.

Madelon

C'est pour ne pas avoir beaucoup d'inquiétude, Et nous persuader, que la nature aussi Vous a vraiment traité, Monsieur, jusques ici, Comme une vraie mère, un peu passionnée, Et ce génie ardent, dont je suis étonnée, Vous fait bien remarquer, pour son enfant gâté.

Le Marquis de Mascarille

À quoi donc passez-vous le temps ?

Cathos

En vérité, Monsieur, à rien du tout.

Madelon

Par un sort incroyable Nous avons demeuré dans un jeûne effroyable De divertissement...

Le Marquis de Mascarille

Je m'offre à vous mener Le jour qu'il vous plaira, Mesdames, destiner Voir quelque comédie, on en doit jouer une, Dont je connais l'auteur, et qui n'est pas commune, Que je serai bien aise, au moins que nous puissions S'il se peut voir ensemble.

Madelon

Ah ! Telles pactions Ne sont pas de refus.

Le Marquis de Mascarille

Aussi je vous demande Lorsque nous serons là, que toute notre bande Admire, approuve tout, applaudisse bien fort, Pour qu'on trouve tout beau, fasse tout son effort, Je veux vous engager, comme on m'y sollicite, De faire que la pièce ait grande réussite Car pour m'en conjurer, je vous jure ma foi, Que l'Auteur ce matin, m'est venu voir chez moi, Qu'à toute heure, en tous lieux il m'en prie et m'en presse, Et fait que mes amis me le disent sans cesse. C'est la coutume ici, qu'à des gens comme nous, Pour tous les vers qu'ils font, les poètes viennent tous Implorer nos bontés, et des pièces nouvelles Faire lecture, afin que nous les trouvions belles, Et qu'ils puissent aussi, par là nous engager À leur donner grand bruit. Je vous laisse à juger Si d'une pièce enfin, quoi que nous puissions dire, Le parterre jamais, ose nous contredire. Pour moi j'y suis exact, et dès que quelque auteur M'est venu conjurer d'être son protecteur, Je crie avant qu'on ait allumé les chandelles, Que ses vers sont pompeux, sa pièce des plus belles.

Madelon

Non, ne m'en parlez point, Paris, est bien charmant, Tous les jours il s'y passe, et fort évidemment Cent choses que toujours en province on ignore, Quelque spirituelle, et quelque soin encore Que l'on puisse apporter...

Cathos

C'est assez il suffit, Personne à tout cela, n'a jamais contredit ; Mais, Monsieur, puisque enfin nous en sommes instruites Nous ferons sûrement, tout ce que vous nous dites, Et nous nous récrirons, aussi comme il faudra Sur tout ce que d'esprit, et de beau l'on dira.

Le Marquis de Mascarille

Je ne vous dirai pas du tout, si je devine Mais je me trompe fort, ou vous avez la mine, De quelque comédie, avoir fait le tissu.

Madelon

Eh ! Il pourrait bien être, et sans que l'on l'ait su De cela quelque chose.

Le Marquis de Mascarille

Eh ! Bien si bon vous semble Ma foi, nous la verrons, quand vous voudrez ensemble ; Mais puisqu'il est ainsi, je veux sans différer, Un secret important ici vous déclarer. Entre nous, j'en ai faite une, je vous l'avoue, Que je veux dedans peu, faire en sorte qu'on joue.

Cathos

Et quels comédiens la représenteront ?

Le Marquis de Mascarille

Ah ! La belle demande, et ma foi ce seront Les grands comédiens, ils en sont seuls capables, Leur récit a toujours, des grâces admirables Dans leurs bouches les vers, sont beaucoup apparents ; Pour les autres on sait, qu'ils sont des ignorants ; Tous leurs gestes n'ont rien qui ne soit du vulgaire, Et comme on parle enfin, récitent d'ordinaire ; Les vers ne ronflent point, qu'articule leur voix, Ils ne s'arrêtent point, du tout, aux beaux endroits, Et quel moyen a-t-on ? De les pouvoir connaître, Si le comédien, ne les fait pas paraître S'il n'y fait une pose, et n'avertit par là À quels endroits, il faut faire le brouhaha.

Cathos

Il est une manière en effet, qui fait même Sentir à ses auteurs, tous les attraits d'un poème, Et les choses souvent, ne valent du tout rien, S'ils ne sont dans leur jour, et ne se disent bien.

Le Marquis de Mascarille

Ma petite-oie est-elle a l'habit congruante ?

Cathos

Tout à fait.

Le Marquis de Mascarille

Le ruban est d'une main savante, N'est-il pas bien choisi ?

Madelon

Furieusement bien C'est Perdrigeon tout pur.

Le Marquis de Mascarille

Ne me direz-vous rien Aussi de mes canons ? Ont-ils l'heur de vous plaire Dites, que vous en semble ?

Madelon

Ah ! je ne m'en puis taire, Je confesse qu'ils ont un tout à fait bon air.

Le Marquis de Mascarille

Par ma foi je me plais, à vous ouïr parler. Je trouve que leur air, n'a rien que d'admirable, Et je puis me vanter, qu'il n'est rien de semblable, Qu'avec raison, j'en suis tout à fait satisfait, Puisqu'ils ont un quartier, plus que tout ceux qu'on fait.

Madelon

Je dois bien l'avouer ; car je n'ai que je pense Jamais d'ajustement vu porter l'élégance, Dedans un si haut point. Que vous donnez d'éclat À ce que vous avez.

Le Marquis de Mascarille

Mais de votre odorat Que la réflexion dessus ces gants s'attache.

Madelon

Je n'eus jamais d'odeur plus douce que je sache, Et je puis confesser, sans doute avec raison, Qu'ils sentent en effet, et terriblement bon.

Cathos

Je n'ai point respiré, depuis que je suis née, Une odeur, qui me parût mieux conditionnée.

Le Marquis de Mascarille

Et celle-là ?

Madelon

Je dis avecque vérité Que je la trouve aussi de bonne qualité, Je sens qu'elle me plaît, et sens que je l'estime, À cause qu'elle est bonne, et qu'enfin le sublime En est certes, touché délicieusement.

Le Marquis de Mascarille

Vous ne me dites rien de mes plumes, comment Les trouvez-vous, enfin ?

Cathos

On peut bien dire d'elles Qu'elles sont en effet, effroyablement belles.

Le Marquis de Mascarille

Vous vous y connaissez, je le vois ; mais encor Savez-vous que le brin me coûte un Louis d'or ? Pour moi sans me vanter, il faut que je vous die, Que depuis bien longtemps, j'ai pris cette manie De donner par ma foi, trop généralement Sur tout ce que l'on voit, de rare et de charmant.

Madelon

Nous sympathisons fort ensemble, je vous jure, Et c'est sans vous mentir, qu'ici je vous assure Que je suis délicate, et furieusement Pour tout ce qui me sert, en mon habillement, Et jusqu'à des chaussons, je n'en puis d'ordinaire Souffrir, s'ils ne sont faits, de la bonne ouvrière.

Le Marquis de Mascarille

Mesdames, ahy, ahy, ahy, de grâce doucement, Ce n'est pas Dieu me damne, en user prudemment, De votre procédé, j'aurais lieu de me plaindre, Cela n'est pas honnête, et vous me faites craindre...

Cathos

Qu'est-ce que donc ? Qu'avez-vous ? Qui vous trouble, Monsieur.

Le Marquis de Mascarille

Toutes deux à la fois, s'attaquer à mon coeur, Me prendre à droit, à gauche, ah certes la partie, N'est pas du tout égale, et je veux garantie, Ou puisque vous allez, contre le droit des gens, Je vais crier au meurtre ; et sortir de céans.

Cathos

Il ne dit rien du tout qu'avec une manière Tout à fait agréable, et qui n'est pas vulgaire.

Madelon

Il a dedans l'esprit un tour ; mais sans égal.

Cathos

Vous avez bien, Monsieur, plus de peur que de mal, Et votre coeur craintif, crie avant qu'on l'écorche.

Le Marquis de Mascarille

J'ai sujet toutefois, de faire ce reproche : Comment diable, je sens que quoi que vous disiez Il est depuis la tête écorché jusqu'aux pieds.

Scène 10

Marotte, Madelon, Le Marquis de Mascarille

Marotte

On demande à vous voir.

Madelon

Et qui ?

Marotte

C'est le Vicomte : De Jodelet, qui veut...

Madelon

Cette visite est prompte.

Le Marquis de Mascarille

Quoi ! Le Vicomte de...

Marotte

C'est lui, Monsieur, vrai m'y.

Madelon

Et le connaissez-vous ?

Le Marquis de Mascarille

C'est mon meilleur ami.

Madelon

Vite, faites entrer.

Le Marquis de Mascarille

Certes cette aventure Me charme, et me ravit ; car ma foi je vous jure Que depuis fort longtemps, nous ne nous sommes vus.

Scène 11

Le Marquis de Mascarille, Le Vicomte de Jodelet, Madelon, Cathos

Le Marquis de Mascarille

Ah ! Vicomte.

Le Vicomte de Jodelet

Ah ! Marquis,

Le Marquis de Mascarille

Que tous mes sens émus Marquent bien le plaisir, que j'ai de te rencontre.

Le Vicomte de Jodelet

Et la joie que j'ai, mon visage la montre.

Le Marquis de Mascarille

Baise-moi donc encor, Vicomte, baise-moi, Je t'en conjure.

Le Vicomte de Jodelet

Il t'en faut de plus doux ma foi.

Madelon

Nous commençons ma bonne, enfin d'être connues, Du beau monde chez nous, nous allons être vues, Puisqu'il prend le chemin de nous y visiter.

Le Marquis de Mascarille

Mesdames, s'il vous plaît, de ma part d'accepter Ce Gentilhomme-ci ; sans que je le cajole, Il est assurément, digne (sur ma parole) D'être connu de vous.

Le Vicomte de Jodelet

Il est juste, et de droit De vous venir chez vous, rendre ce qu'on vous doit ; Car enfin, vos attraits exigent sur les hommes Leurs droits seigneuriaux.

Madelon

Nous savons qui nous sommes, Monsieur, et c'est pousser pour nos esprits peu fins Votre civilité, jusqu'aux derniers confins De la galanterie.

Cathos

Ah ! Dieux, cette journée Doit être comme grande, ensemble et fortunée, Marquée dans notre almanach.

Madelon

Petit garçon, Quoi vous faut-il toujours, faire votre leçon, Ne voyez-vous pas bien ? Surcroît de compagnie, Et qu'il faut un fauteuil.

Le Vicomte de Jodelet

C'est sans cérémonie.

Le Marquis de Mascarille

Ne vous étonnez pas, s'il est si déconfit, Il ne fait que sortir, d'un mal qui l'a bouffi, Comme vous le voyez, c'est pourquoi son visage Est si maigre, et si pâle.

Le Vicomte de Jodelet

Et c'est tout l'avantage, Et les fruits qu'on reçoit des veilles de la Cour, Des travaux de la guerre, et des soins de l'amour.

Le Marquis de Mascarille

Mais dites cependant, savez-vous bien Mesdames ? Qu'on place le Vicomte, au rang des belles âmes, Qu'il est de ces vaillants, à qui le fer sied bien, C'est un brave à trois poils.

Le Vicomte de Jodelet

Vous ne m'en devez rien, Marquis, et nous savons ce que vous savez faire.

Le Marquis de Mascarille

Ah ! Ma foi, ma science, auprès vous doit se taire, Il est vrai que tous deux, nous nous sommes souvent Vus dans l'occasion.

Le Vicomte de Jodelet

Quelque fois trop avant Et même en des endroits, où l'on aura sans doute Bien du chaud à souffrir.

Le Marquis de Mascarille

Oui ; mais Vicomte, écoute, Pas tant de chaud qu'ici, hay, hay, hay.

Le Vicomte de Jodelet

Nous avons Fait notre connaissance à l'armée, et vivons Depuis en amitié. Le jour que nous nous vîmes Pour la première fois, ma foi tous deux nous fîmes Ce pacte d'être amis. Il commandait alors Un fort beau régiment de cavaliers très forts, Sur, si je m'en souviens, les galères de Malte.

Le Marquis de Mascarille

Il est vrai ; mais Vicomte, ici trop l'on m'exalte. Vous étiez toutefois, dans l'emploi devant moi, Et je me souviens bien à présent sur ma foi, Que je n'avais encor qu'une charge assez basse, Que vous étiez déjà dans une belle passe, Et que vous commandiez les deux mille chevaux.

Le Vicomte de Jodelet

La guerre est belle ; mais on a trop de travaux, Et la Cour aujourd'hui pour des gens de services Vous récompense mal.

Le Marquis de Mascarille

Ce ne sont qu'injustices : C'est pourquoi, je veux prendre aussi l'épée au croc, Et ne plus m'exposer du tout à pas un choc.

Cathos

J'ai pour les gens d'épée, un très sérieux tendre.

Madelon

Ils me plaisent aussi ; mais il faut pour me prendre, Assaisonner d'Esprit, la bravoure et le coeur.

Le Marquis de Mascarille

Te souvient-il Vicomte, avec quelle vigueur Nous prîmes, toutefois suivis de la fortune Dessus nos ennemis, dis, cette demi-lune, Étant devant Arras ?

Le Vicomte de Jodelet

Que veux-tu dire toi ? Avec ta demi-lune, et tu rêves, je crois Penses-y, c'était bien, toute une lune entière.

Le Marquis de Mascarille

Il a parbleu raison.

Faisant tâter à sa jambe.

Le Vicomte de Jodelet

J'y crus mon Cimetière, Je m'en souviens ma fois, car j'y fus fort blessé D'un grand coup de grenade, à la jambe, et je sais Que j'en porte la marque encore ; mais de grâce Tâtez vous sentirez le coup, voilà la place.

Cathos

La cicatrice est grande.

Le Marquis de Mascarille

Apportez donc aussi Votre main, et tâtez justement celui-ci Là, là le trouvez-vous ? Là derrière la tête.

Madelon

Oui je sens quelque chose. Un tel coup vous apprête Aussi force lauriers.

Le Marquis de Mascarille

Je reçus ce coup-là Ma dernière campagne.

Le Vicomte de Jodelet

Ah ! Tâtez donc voilà Encore un autre coup, je l'eus à Gravelines Et depuis j'ai souffert d'une fièvre maligne De fort âpres douleurs.

Le Marquis de Mascarille

Moi je vais vous montrer Une effroyable plaie.

Madelon

Ah ! C'est trop folâtrer, Sans y voir on vous croit, et vos faits admirables.

Le Marquis de Mascarille

Ce sont à dire vrai, des marques honorables Qui font voir ce qu'on est.

Cathos

Ah ! Monsieur, sans cela Nous vous connaissons bien.

Le Marquis de Mascarille

Dis Vicomte, as-tu là Ton carrosse ?

Le Vicomte de Jodelet

Pourquoi ?

Le Marquis de Mascarille

Nous mènerions ces Dames, Prendre hors des portes l'air, pour délecter leurs âmes, Et puis leur donnerions, par après un cadeau, Le temps nous y convie, il est tout à fait beau.

Madelon

Nous ne saurions sortir d'aujourd'hui.

Le Marquis de Mascarille

Faut remettre À quelques jours d'ici la partie, et promettre Aussi que vous viendrez.

Cathos

Hé ! Bien nous le voulons.

Le Marquis de Mascarille

Ayons donc pour danser ici les violons.

Le Vicomte de Jodelet

C'est fort bien avisé.

Madelon

Pour cela, c'est sans peine Que nous y consentons ; mais faut qu'on nous amène Surcroît de Compagnie.

Le Marquis de Mascarille

Holà, ho Poitevin, Bourguignon, Provençal, Champagne, Langevin, La Verdure, Lorrain, Basque, la Violette, La Ramée, Picart, Cascaret, la Valette, Au Diable les laquais, pour moi je ne crois pas, Que je ne rompe à tous les jambes, et les bras, Non je ne trouve point, de Gentilhomme en France Plus mal servi que moi, de ces races je pense ; Car ces canailles-là, ne m'entendent jamais.

Madelon

Allez vite, Almanzor, là-bas dire aux laquais De Monsieur, qu'à présent ici l'on nous amène Des violons ; à Marotte et vous prenez aussi la peine ; De nous faire venir ces Dames, et Messieurs D'ici près, pour peupler aveque tous les leurs De notre bal si prompt la triste solitude.

Le Marquis de Mascarille

Ces yeux n'auraient-ils point détruit ta quiétude. Vicomte, qu'en dis-tu ?

Le Vicomte de Jodelet

Mais toi-même Marquis, Qu'en pourrais-tu penser ?

Le Marquis de Mascarille

Moi, par ma fois je dis Qu'ici nos libertés, sont à demi sujettes, Qu'à peine elles pourront sortir les braies nettes, Au moins pour moi, je sens qu'en mon coeur je reçois Une étrange secousse, et même aussi je crois Qu'il n'est plus retenu, que par fort peu de chose ; Mais quand je le perdrais j'en chérirais la cause.

Madelon

Dieux que tout ce qu'il dit, est fort et naturel Qu'on voit bien qu'il n'a rien, qui soit matériel Et qu'il tourne à miracle une douceur ma chère.

Cathos

Il est vrai qu'il est seul, je crois qui puisse faire Une telle dépense, en esprit et savoir.

Le Marquis de Mascarille

Mesdames, toutefois pour vous mieux faire voir Que je ne vous ments point, je prétends ou je meure Vous faire un impromptu, là-dessus tout à l'heure.

Cathos

Eh ! Je vous en conjure, avec toute l'ardeur Et la dévotion, ensemble de mon coeur Que nous ayons au moins quelque chose, qu'on sache Que l'on ait fait pour nous.

Le Vicomte de Jodelet

Peste cela me fâche J'aurais envie aussi d'en faire tout autant ; Mais faut que vous sachiez et teniez pour constant Que je suis aujourd'hui, s'il faut que je m'explique, Beaucoup incommodé de la veine poétique Pour lui trop avoir fait de saignées ma foi, Ces jours passés.

Cathos

Monsieur, sans cela je vous crois.

Le Marquis de Mascarille

Que diable est donc cela ? Je fais toujours sans peine, Fort bien le premier vers ; mais je suis à la géhenne Pour poursuivre. Ma foi ceci presse trop fort : À loisir, je ferai pour vous sans nul effort En vers un impromptu, qui sans doute je gage Ne vous déplaira pas.

Le Vicomte de Jodelet

Il a pour son partage À mon sens, de l'esprit en démon.

Madelon

Mais du grand, Du bien tourné, du fin, même du plus galant.

Le Marquis de Mascarille

Vicomte, depuis quand as-tu vu la Comtesse ?

Le Vicomte de Jodelet

Elle aurait bien raison d'accuser ma paresse ; Car il s'est écoulé trois semaines et plus Depuis que je l'ai vue.

Le Marquis de Mascarille

Ah Dieu ! J'en suis confus, Quoi l'aller voir si peu ? Mais faut que je te conte Que le Duc ce matin m'est venu voir Vicomte, Et m'a voulu mener courir avecque lui Le Cerf à la campagne.

Le Vicomte de Jodelet

Et tu l'as éconduit ?

Le Marquis de Mascarille

Quoi donc ?

Madelon

Messieurs, voici nos amies qui viennent.

Le Marquis de Mascarille

Nous sommes obligés aux peines qu'elles prennent.

Scène 12

Madelon, Lucile, Le Marquis de Mascarille, Almanzor, Cathos, Le Vicomte de Jodelet

Madelon

Mon Dieu, vous nous devez mes chères pardonner. Ces Messieurs ayant eu dessein de nous donner Chez nous l'âme des pieds, nous vous avons choisies Pour pouvoir mieux répondre à telles fantaisies, Et pour remplir aussi les vides incongrus, Qui sont dans notre bal.

Lucile

Ah ! Ne nous tenez plus De semblables discours. Nous sommes obligées À votre souvenir, et serions affligées Si vous ne vouliez pas toujours agir ainsi.

Le Marquis de Mascarille

Ce n'est qu'un bal pressé que nous faisons ici ; Mais quelqu'un de ces jours nous avons bien envie De vous en donner un, au péril de la vie, Dans les formes : Mais quoi les violons enfin, Sont-ils là ?

Almanzor

Oui, Monsieur.

Cathos

C'est trop d'être à la fin Sur ses pieds. Allons donc, mes chères, prenez place.

Le Marquis de Mascarille

La la la la la la.

Madelon

Dieux ! Qu'il a bonne grâce, Et la taille élégante.

Cathos

Et la mine je crois De danser proprement.

Le Marquis de Mascarille

Ma franchise avec moi, Aussi bien que mes pieds va danser la courante. Violons en cadence, ah ! Cadence pesante. Oh ! Qu'ils sont ignorants ? Ma foi l'on ne peut pas Rien danser avec eux, quel étrange fracas, L'on ne sait ce qu'on fait. Le Diable vous emporte, Quoi donc, ne sauriez-vous jouer d'une autre sorte, Et de mesure la, la, la, la, la, la, la. La ferme, ô violons de village.

Le Vicomte de Jodelet

Oh ! hola ? Messieurs, ne pressez pas si fort votre cadence ? Je ne fais que sortir de maladie.

Le Marquis de Mascarille

Et danse, Vicomte.

Scène 13

La Grange, Le Marquis de Mascarille, Le Vicomte de Jodelet, Du Croisy

La Grange

Ah, ah ! Coquins, que faites-vous céans ?

Le Marquis de Mascarille

Ahy, ahy, ahy, je n'ai point ouï Monsieur, que je sache Que les coups en seraient.

Le Vicomte de Jodelet

Ahy, ahy.

La Grange

C'est bien à vous, Infâme, à vouloir faire en ce lieu les yeux doux, Et l'homme d'importance.

Ils sortent.

Du Croisy

Ah ! vous voulez paraître, Cela vous apprendra certes, à vous connaître.

Scène 14

Madelon, Le Marquis de Mascarille, Cathos

Madelon

Que viens-je donc de voir ?

Le Marquis de Mascarille

Une gageure.

Madelon

Non, Ou vous vous plaisez fort à sentir le bâton.

Cathos

Vous laisser devant nous battre de cette sorte.

Le Marquis de Mascarille

Mon Dieu, facilement je sais que je m'emporte, Et je n'ai pas voulu faire semblant de rien.

Madelon

Pour votre honneur pourtant cela ne va pas bien. Quoi ? Tous deux ? Qui l'eût cru ? Même en votre présence Endurer un affront, et de cette importance.

Le Marquis de Mascarille

N'importe, toutefois achevons, ce n'est rien. Depuis longtemps déjà nous nous connaissons bien : Vous savez qu'entre amis, quoi qu'on fasse et qu'on ose, On ne se pique pas pour si petite chose.

Scène 15

La Grange, Madelon, Du Croisy, Le Vicomte de Jodelet, Le Marquis de Mascarille, Cathos, Violons

Les violons se tournent vers Jodelet.

La Grange

Ma foi, c'est trop marauds, vous divertir de nous, Et vous n'en rirez plus, je vous jure entre vous.

Madelon

Quoi ? Dans notre logis votre audace redouble. Et qui vous y fait donc venir mettre le trouble ?

Du Croisy

Hé ! Mesdames, comment devons nous endurer Que nos laquais, ici se fassent révérer. Que par des lâchetés que l'on peut dire extrêmes, Ils soient ici de vous, mieux reçus que nous-mêmes, Qu'à nos propres dépends, par un trait sans égal Ils vous montrent leur flamme ; et vous donnent le bal.

Madelon

Vos laquais ?

La Grange

Nos laquais, ces tours sont malhonnêtes, De nous les débaucher de même que vous faites.

Madelon

Quelle haute insolence ? ô Ciel !

La Grange

Ils n'auront pas Le bien que nos habits leurs donnent des appas ? Pour vous pouvoir par eux donner dedans la vue, Si vous aimez leur peau, ce sera toute nue, Et quand vous les verrez sans vêtements, et gueux, Vous les estimerez ma foi, pour leurs beaux yeux. Vite ! Qu'on se dépouille, ou bien dans ma furie...

Le Vicomte de Jodelet

Je ne suis plus rien, adieu la braverie.

Le Marquis de Mascarille

Adieu, le Marquisat, adieu la Vicomté.

Du Croisy

Qu'est-ce ? Qui vit jamais rien de plus effronté ? Vos victoires coquins, seront plus mal aisées. Et vous ne pourrez plus aller sur nos brisées, Ou vous irez ma foi chercher en d'autres lieux De quoi paraître beaux, et contenter les yeux De ces rares beautés, et je vous en assure.

La Grange

Aurait-on pu prévoir une telle aventure, Et qui plus justement dût jamais s'emporter. Ah ! C'était trop faquins, que de nous supplanter Avecque nos habits ?

Le Marquis de Mascarille

Ta fureur est extrême, Ô sort !

Du Croisy

Que l'on leur ôte, et jusque aux choses même Qui sont peu d'importance.

Le Marquis de Mascarille

Hé...

La Grange

Sans raisonnement, Que tous ces habits-là, soient ôtés promptement. Dedans l'état qu'ils sont, dès à présent, Mesdames, Vous pouvez avec eux continuer vos flammes : Ici nous vous laissons en pleine liberté, Et nous vous protestons tous deux en vérité, Que nous n'aurons jamais aucune jalousie.

Cathos

Quelle confusion.

Madelon

J'en suis toute saisie !

Violons

Donnez-nous de l'argent, je n'entends point ceci, Lequel donc de vous deux nous doit payer ici ?

Le Marquis de Mascarille

Quand je vois ce revers, pour moi, je meurs de honte, Demandez s'il vous plaît à Monsieur le Vicomte.

Le Vicomte de Jodelet

D'un semblable revers mes sens sont ébahis. Demandez si vous plaît à Monsieur le Marquis.

Scène 16

Gorgibus, Madelon, Le Marquis de Mascarille

Gorgibus

Coquines, qu'ai-je ouï ? Vous nous venez de mettre Dedans de beaux draps blancs. On m'a sans rien omettre Dit toute votre affaire, et ces Messieurs aussi Me l'ont trop fait savoir, en s'en allant d'ici.

Madelon

Mon père on nous a fait cette sanglante pièce.

Gorgibus

Je sais qu'elle est sanglante et marque leur adresse ; Mais votre impertinence en est le fondement, Ils se sont ressentis du mauvais traitement Que vous leur avez fait, infâmes, que vous êtes, Et leurs flammes ont droit d'être mal satisfaites : Il faut que cependant malheureux que je suis Je boive cet affront pour croître mes ennuis.

Madelon

Ne nous dites plus rien, je vous donne assurance Que de ce procédé nous tirerons vengeance, Que contre nous aucun ne les peut secourir, Ou qu'en la peine enfin, l'on nous verra périr. Et vous marauds, encor vous avez l'assurance De rester dans ces lieux, après votre insolence.

Le Marquis de Mascarille

[Un] Marquis comme moi, se voir ainsi traité, Certes, un tel affront ne peut être goûté. Ah ! Par cette froideur injuste et sans seconde Je ne connais que trop ce que c'est que le monde, À la moindre disgrâce, on vous méprise tous, Qui vous aimait le plus, s'ose railler de vous. Puis donc qu'il est ainsi, souffrons cette injustice, D'un sort commun à tous, endurons le caprice, Allons cher camarade, allons nous-en ailleurs, La fortune pour nous aura plus de douceurs, La vertu sans grandeurs n'est point ici connue Et l'on l'en fait sortir, quand elle est toute nue.

Scène 17

Violons, Gorgibus

Violons

Nous attendons ici, Monsieur, à leur défaut De recevoir enfin de vous, ce qu'il nous faut : Car puisque tout travail mérite son salaire Il faut payer celui que nous venons de faire.

Gorgibus

Je m'en vais maintenant tous deux vous contenter Et c'est ici l'argent que je vous veux compter. Et vous qui tous les jours faites tant d'incartades. Qui consommez le temps à faire des pommades. Je ne sais qui m'empêche et me retient ici Que dedans ma fureur je ne vous frotte aussi : Par tout notre maison se verra méprisée, Nous servirons par tout de fable et de risée Chacun dira son mot pour nous déshonorer, Voilà ce que sur nous vient enfin d'attirer Et votre impertinence, et vos humeurs hautaines. Allez donc vous cacher, allez grandes vilaines, Et vous des gens oisifs, lâches amusements, Vers, sonnets et chansons, sonnettes et romans, Livres pernicieux, folles et vaines fables Puissiez-vous pour jamais aller à tous les diables.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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