Acte I
Scène 1
Octave, Scaramouche
Le théâtre représente le Bois de Boulogne.
Octave
Non, non, laisse-moi, Scaramouche, je ne veux plus avoir recours qu'au désespoir.
Scaramouche
Mais recourons auparavant à mon industrie, et écoutez-moi de grâce.
Octave
Quoi ? Parce que je n'ai pas encore de quoi flatter l'ambition d'Élise, et que je ne puis lui donner ma foi et mon bien qu'après la mort de mon père, la cruelle me sacrifie à Monsieur Calmar, elle reçoit ses soupirs, son amour, ses fêtes, et aujourd'hui même dans ce Bois de Boulogne il faut que je me voie la victime d'un rival odieux, d'un coffre-fort d'amour, en un mot d'un vieux Calmar ?
Scaramouche
Vous avez raison. Vous sacrifier à Calmar, c'est préférer un hibou à un joli homme, une masette à un cheval d'Espagne, et une vieille savate à un jeune et souple escarpin. Mais il n'est plus de filles qui ne soient de mauvais goût pour devenir femmes.
Octave
Des cheveux noirs avec des blancs, ah le bel assemblage ! Qu'il fera beau voir ce vieux Calmar sembler le père de sa femme, et n'être pas celui de tes enfants !
Scaramouche
Non, ce mariage-là n'est pas faisable, et je saurai bien l'empêcher, vous dis-je, si vous voulez me croire.
Octave
Mais quoi donc ? Que veux-tu que je fasse ?
Scaramouche
Il faut premièrement assister à la fête de Calmar sans nous faire connaître.
Octave
Et comment ?
Il déshabille Octave, et le met en garçon de cabaret.
Scaramouche
Vous allez voir. Voici de quoi nous métamorphoser.
Octave
Qu'est-ce donc que cela signifie ?
Scaramouche s'habille ensuite.
Scaramouche
Laissez-moi faire de grâce.
Octave
Mais as-tu perdu l'esprit ? Dis-moi donc à quoi bon cette mascarade ?
Scaramouche
Je m'en vais vous l'apprendre. Mais voyons auparavant si vous saurez bien jouer votre rôle. Criez-vous bien : Duquel, Meilleurs ? Du Champagne ? Du Bourgogne ? À huit ? À dix ? À quinze ? À trente ? Holà, on y va. Savez-vous courir, mentir, et vous enivrer au buffet ? Voilà un garçon de cabaret depuis les pieds jusqu'à la tête.
Octave
Mais encore un coup, à quoi bon me déguiser en garçon de cabaret, et que dira le cabaretier de Calmar, si...
Scaramouche
Ce cabaretier est de mes amis ; et pour voir Élise, et se moquer de Calmar, il n'y a point de déguisement plus favorable. Mais chut, j'entends quelqu'un, suivez-moi, sauvons-nous vite.
Scène 2
Élise, Colombine, Arlequin, Pierrot, Mezzetin
Élise
Grâce au Ciel, Colombine, en ce sombre bocage Nous voici tous deux sans chapeau.
Colombine
Que peu de filles de votre âge Remercieront le Ciel d'un pareil avantage ! Mais puis donc qu'en effet nous sommes sous l'ormeau, Sans fâcheux, au frais ? À l'ombrage ; Tandis que notre Chicanneau, Notre Monsieur Calmar met ordre à son cadeau, Qu'il fait chauffer les plats, rafraîchir les bouteilles, Et que de ses doux yeux vous êtes à couvert, De cedit sieur Calmar parlons à cour ouvert.
Élise
Colombine, tout deux, les murs ont des oreilles.
Colombine
Mais ce bois n'en a point, il est sourd et muet. Le Bois de Boulogne est discret ; Et l'on aurait bien de quoi rire, Si ces échos et ces oiseaux Chantaient et redisaient ce qu'ils entendent dire Mais tout se tait sous ces ormeaux ; Et ce que tous les jours un chacun leur confie, Marque assez qu'il faut qu'on s'y fie. Parlons donc net. Calmar qui vous fait les yeux doux, Vous touche-t-il un peu ? Plaît-il ? Qu'en pensez-vous ? Pour lui, tout ce qu'il fait dit assez ce qu'il pense.
Élise
À son amour pourtant j'impose assez silence.
Colombine
Point trop, et cet amour qui vous fait régaler, Qui pour vous divertir ne trouve aucun obstacle, Qui vous donne concert, fête, bal, et spectacle, Tout cela parle assez, et fait assez parler ; Et dés-lors qu'une fille est riche, jeune, belle ; Que comme vous enfin elle est maîtresse d'elle, Et celle d'un nombre d'amants, Elle fait bien des médisants.
Élise
Et que pourrait de moi dire la médisance ?
Colombine
Mon Dieu ! Calmar et sa dépense Donnent carrière à son caquet. Tenez, vous aurez beau prôner pour votre gloire, Que Calmar avec vous file un amour parfait, On ne voudra jamais le croire, Et par tout aujourd'hui l'on sait, Et cela par expérience, Qu'en amour comme à l'audience Les Gens de Robe vont au fait. C'est un terrible amant qu'un amant libéral. Je veux que sans l'aimer vous en soyez aimée. Je veux qu'à votre cour il ne soit point fatal, Il l'est à votre renommée. Nul en vain, dira-t-on ; ne répand ce métal Si l'on vous donne, il faut que vous donniez de même, C'est pour recueillir que l'on sème, Et Calmar, cet original, Loin de croire qu'à l'or votre cour se révolte, Cet amant se croit tous les jours À la veille de sa récolte.
Élise
Oh, je veux, s'il se peut, qu'il s'y croie toujours, Ou que de ce Calmar la flamme soit dupée, Jusqu'à ce que l'hiver m'ait ramené l'épée. C'est ainsi qu'autrefois Pénélope si sage Jusqu'au retour de son époux, Abusait et jouait les fous Qu'elle tenait en esclavage.
Colombine
Il est vrai, Pénélope eut dit-on cette gloire : Mais la belle eut filé plus doux, Si parmi ses amants elle eût eu comme vous Gens de Finance et d'Écritoire. Mais à juger de vous par vos raisonnements, L'on vous croirait de ces femmes habiles, Qui pour mieux duper leurs amants, Leur semblent des vertus faciles ; Donnent de l'espoir au désirs ; Répondent aux douces paroles: Et quand pour vous et vos plaisirs Un Amant, par exemple, a semé des pistoles, Qu'ensuite à la récolte il souhaite venir ; Sans rien accorder ni permettre, On sait toujours lui tout promettre, Et jamais ne lui rien tenir.
Élise
Oui, Colombine, en ce siècle où nous sommes C'est ainsi qu'on mène les hommes.
Colombine
Non, les hommes qu'on mène ainsi Ne sont plus de ce siècle-ci. Les hommes aujourd'hui sont à l'égard des belles, Ce que sont les pêcheurs à l'égard du poisson ; Si vous ne mordez pas d'abord a l'hameçon, Si vous les amusez, ou faites les rebelles, Et les galants et les pêcheurs S'en vont jeter leur plomb ailleurs.
Élise
Ces pêcheurs des poissons peuvent n'être pas dupes. Un homme vient à bout de tous les animaux. Mais l'animal portant coiffes et jupes, Le fait toujours donner dans ses panneaux.
Colombine
Hé bien, tous vos amants sont dupes, je me rends. Mais de Léandre encor faut-il qu'il vous souvienne, Si pleurant votre absence à la Guerre, il apprend Qu'on veut vous guérir de la sienne.
Élise
Léandre de Calmar peut-il être jaloux ?
Colombine
Non, mais d'Octave il pourrait l'être. Mais à propos d'Octave, oh ça, qu'en pensez-vous ? Il vous aime, et ses yeux, les soins, ses billets-doux Vous l'ont fait assez bien connaître.
Élise
Octave a du mérité, il est doux, sage, et tendre. Et s'il pouvait disposer de sa foi, Ce serait, après Léandre, Celui que je voudrais qui soupirait pour moi. Mais Léandre me met en des frayeurs mortelles. Je n'ai de lui nulles nouvelles, Et sa santé, sa vie, à chaque heure du jour, M'alarme autant que son amour.
Colombine
Vous serez rassurée au premier Ordinaire. Ne peut-on, après tout, en passer un ou deux Sans vous écrire ou vous déplaire ? Tous ces amants guerriers ne font pas maîtres d'eux, Et de leurs fers sur nous rejaillit l'amertume. De plus, pour contenter sa gloire et ses amours, Faut-il que Léandre ait toujours Ou l'épée à la main, ou la main à la plume ? Oh, tous ces amoureux guerriers, Ces héros pour leur Roi quittent leurs héroïnes, Et leurs couronnes, leurs lauriers, Pour nous encore un coup ne sont que des épines. Léandre cependant, pour peu qu'il soit jaloux, Devrait... Mais paix, on vient à nous.
Reconnaissant Élise et Colombine.
Arlequin
Vivat ! Mais que font donc ces nymphes bocagères, Seules dans un lieu si touffu ? Approchons, découvrons un peu tous ces mystères. Ah, Mesdames, c'est vous ?
Colombine
Qu'est-ce ? Que nous veux-tu ?
Arlequin
On vous attend avec impatience.
Élise
Et qui
Montrant sa bouteille.
Après avoir bu, il leur présente à boire et dit ;
Arlequin
Monsieur Calmar et la collation. Pour moi, vous voyez ma pitance, Je porte ma provision, Et voilà la seule maîtresse Que je mène sur le gazon. A votre santé, ma Princesse. Tenez, voilà pour me faire raison. Goûtez de ce vin, il est bon.
Colombine
Fi ! Les femmes en boivent-elles ?
Il boit.
Arlequin
Bon ! En ivrognerie aujourd'hui les femelles Dament le pion aux chapeaux. Le sexe ne boit plus du sirop de grenouille, Il n'aime que les vins et les amants nouveaux, Et l'Empire Bachique enfin tombe en quenouille.
Colombine
Fort bien ! Notre Fiacre s'en donne. Mais de grâce voyons s'il a le vin discret. Ne connaîtrions-nous personne De celles qu'en ce bois il amène en secret ?
Arlequin
Voilà deux des bonnes fortunes Qu'ici Monsieur Calmar ait encor jamais eu. Heureux tous ces robins des blondes et des brunes ! Ils en ont à présent à bouche que veux-tu.
Colombine
Pour qui donc nous prend ce maraud ?
Arlequin
Paix, ne le prenez point si haut. Ne faites point tant la féroce, Ces airs-là siéent mal avecque mon carrosse.
Élise
Cet ivrogne-là croit parler À tes pratiques ordinaires.
Colombine
Laissons-le dire. Oh ça, dans ce lieu solitaire Quelles Beautés te font le plus souvent rouler ? Là, fais-nous quelque confidence ? Dis-nous.
Arlequin
Motus. En vain vous voulez me sonder. On me paye ici pour garder Et les manteaux et le silence. Le silence est mon gagne-pain ; Et dès aujourd'hui pour demain Louison, Catin, et Sylvie, Qu'on croit partout femmes d'honneur, Ne me donneraient plus de quoi gagner ma vie, Si j'allais révéler la leur.
Colombine
Pour toutes ces vertus traitables, Je veux bien les mettre à l'écart. Mais dis-nous, quelles sont les femmes raisonnables Qu'amène ici Monsieur Calmar ?
Arlequin
Femmes raisonnables ? Je crois. Que vous vous gobergez de moi. Je ne menai jamais ni raison ni sagesse ; Et tout compté, tout rabattu, Je ne quis cocher, ma Princesse, Que de la moyenne vertu. Ne sait-on pas bien mon négoce ? Ne sait-on pas, quand bien je voudrais le cacher, Que celles dont je suis cocher, Sont semblables à mon carrosse.
Colombine
Une belle ressemble au fiacre ?
Arlequin
Assurément.
Colombine
En quoi donc se peut-il, bon Dieu ! Qu'elle en approche ? Va, va, tu perds le jugement, Et toute comparaison cloche.
Arlequin
Oh ! Celle-ci ne cloche point, Ou bien ne cloche qu'en ce point. C'est qu'une belle en Fiacre étant bien promenée, On ne lui paie au plus que l'heure du Berger ; Et que l'on paye au Fiacre, où l'on va voyager, Toutes celles de la journée.
Colombine
Tous ces impertinents discours Ne doivent s'adresser qu'à de franches coquettes. Mais des femmes comme nous faites, Par exemple...
Arlequin
Bon ! tous les jours J'en mène qui vous sont égales.
Colombine
Oh ! Tu ne mènes donc jamais que des Vestales.
Arlequin
Oui, Vestales, fort bien ! Oh, puisqu'il faut parler, Puisque l'on me contraint à ne plus rien celer, De grâce, dites-moi ? Ces humaines donzelles, Qui crainte de passer pour telles, Me cachent à Paris leurs demeures, leurs noms. Et dans ce Bois leurs actions; Oui, ces femmes en général, Qui pour aller faire naufrage, Ne veulent s'embarquer dedans mon équipage Qu'aux Quinze-vingts, à l'Arsenal ? Toutes ces Belles, par exemple, Sont-elles entre nous, d'une venu fort ample ?
Colombine
J'avoue...
Arlequin
Item, celles encor qui vinrent en ces lieux, Au retour des Hirondelles, Faire aux guerriers leurs adieux ; À ce départ ces femelles , Qui semblaient être en des douleurs mortelles, Et qui si peu de jours après, Dans ce Bois de Boulogne mêmes Avecque des gens de Palais Oublièrent leurs chers plumets, Et s'oublièrent elles-mêmes ?
Colombine
À l'oubli près, qu'en dites-vous ? Ce maraud-là parle pour nous.
Arlequin
Et celles qu'on régale à Chaillot, à Passy ; Et qui pour dire grand-merci, Et payer leur écot d'un bon vin de Bourgogne, D'une bonne collation, S'en vont dans le Bois de Boulogne, En faire la digestion ?
Colombine
Si.
Arlequin
Ces belles encor, ces écueils de la bourse, Qui voulant toujours être en course ; À force de courir l'hiver les jeux, le bal, L'été les bois et la prairie , Conduisent mes chevaux enfin à la voirie, Et leurs amants à l'hôpital ; Se bâtissant ainsi, ces prodigues coquettes, Sur la ruine des chevaux, Et celle des godelureaux, Un refuge aux madelonnettes.
Élise
Laissons-là cet ivrogne, allons, sortons d'ici. Colombine, c'est trop lui donner audience. Monsieur Calmar m'attend avec impatience, Je suis de voir sa fête impatiente aussi.
Au Fiacre.
Elles s'en vont.
Colombine
Allons. De la raison toi, prends donc plus de soin, Et gardes-en, je t'en conjure Autant qu'il en faut, tout au moins Pour conduire à Paris ta vilaine voiture.
Arlequin
Oh, tout doux, mon Fiacre vilain ? Hé de grâce, épargnez un peu votre prochain. Quelque vilain qu'on soit, Comtesses et Marquises Du fiacre cependant sont tellement éprises, Qu'elles quittent des chars tirés à six chevaux, Pour s'en venir en fiacre ici sous ces ormeaux. Mais où court ce manant si vite. Il faut nous divertir de ce bonhomme-ci. Holà, Manant, holà l'ami ? Où veux-tu donc aller au gîte ?
Pierrot
À Paris.
Arlequin
À Paris ?
Pierrot
Oui je quitte les champs, Et je ne veux pas davantage Être du nombre des manants.
Arlequin
Ah ah ! Le plaisant personnage ! Et quelle est la raison, mon pauvre villageois Qui t'incite et te pousse à devenir bourgeois ?
Pierrot
Et c'est que maintenant les femmes de village N'aiment plus leurs maris dedans le mariage. La mienne me fait enrager. J'espère qu'à Paris elle pourra changer. Quand je serai bourgeois, qu'elle sera bourgeoise, Nous n'aurons plus, je crois, ni querelle ni noise.
Arlequin
Oui, les bourgeoises de Paris Aiment fort en effet leurs paisibles maris Quitter ton hameau pour la ville ! Hé double sot, pauvre animal, C'est tomber de fièvre en chaud-mal. Tu veux être bourgeois ? Je t'en ferai voir mille Qui voudraient devenir manants.
Pierrot
Et moi, j'en connais un pas bien loin de céans, Adoré, chéri de sa femme. Elle lui dit : Mamour, mon fils, tout ci, tout ça Oh ! Pierrot donnerait son âme Pour avoir tous ces biaux noms-là.
Arlequin
Ah ! Si cela te rassasie, Plus de chagrin, plus de tourment. Pour toi Paris aura mille agréments. Là, pour ôter soupçon et jalousie, Des femelles à tous moments Donnent à leurs époux le nom de leurs amants. Mais veux-tu guérir ta folie : Reste quelque temps en ce bois, Et tu verras en tapinois Que le divorce a droit de bourgeoise Chez les plus paisibles bourgeois.
Pierrot
Serviteur aux Bourgeois, je ne veux donc plus l'être.
Arlequin
Oui, tiens-t'en à ta vie et rustique et champêtre.
Pierrot
On, ne me parle point des champs. Je n'y veux point rester. Mais il est sur la terre Bien plus d'une sorte de gens.
Arlequin
Il est des gens de robe, il est des gens de guerre. Lequel de ces états aimerais-tu le mieux! Veux-tu devenir...
Pierrot
Oui, je veux, Je veux devenir gens de robe.
Arlequin
Mais pour bien percer le rabat, Il faut plus d'un talent, comme plus d'un ducat.
Pierrot
Pour des ducats, on en dérobe. J'ai et bonne main et bon cour, Enfin déjà je suis à moitié Procureur. J'ai beaucoup de babil, bon port, belle prestance À moins on peut être avocat. J'ai de la gravité, je ronfle à l'audience ; Et de bien plus d'un magistrat C'est-là toute la science.
Arlequin
Oui, mais ces gens de robe époux, Manants, sont moins heureux que vous. Chez vous, femme, mari, chacun fait sa besogne. L'homme fait des fagots, la femme des balais. Mais ces pauvres robins s'échauffent au Palais, Tandis que leurs moitiés dans ce bois de Boulogne Gobent tranquillement le frais.
Pierrot
Perrette aura moins de licence Je la tiendrons de près.
Arlequin
Mais l'heure d'Audience, Chez les femmes de robe est l'heure du berger.
Pierrot
Au diantre donc la robe, il n'y faut plus songer.
Arlequin
Non, il vaut encor mieux s'en aller à l'armée, Allons, il faut servir le Roi, Et quand tu porteras le plumet et l'épée, Ah, ta femme ma foi sera bien attrapée Il faudra bien que la rusée T'aime, ou qu'elle dise pourquoi.
Pierrot
En effet, la mine guerrière Aux femmes aujourd'hui donne dans la visière. Mais un plumet, une épée à Pierrot ! Moi porter cela ? Quelque sot ! Que porteront les Gentilshommes ?
Arlequin
Bon, bon ! Dans le siècle où nous sommes, On habille de même et manants et marquis. Tel portait des sabots jadis, Qui porte aujourd'hui l'écarlate. Un homme n'est plus un pied-plat, Dés qu'il n'a plus sa bourse plate. L'argent est gentilhomme, en un mot, entends-tu ?
Pierrot
Quoi ? Noblesse à présent ne vient pas de vertu ?
Il fait comme s'il comptait de l'argent.
Arlequin
Hé non, ce n'est plus là sa source. Noblesse en ce pays se tire de la bourse. Oui, la Noblesse vient de là. Cela te semble-t-il étrange ? Pierrot aura pourtant, tout comme le voilà, Des Lettres de noblesse avec Lettres de change. Ainsi tu peux porter arme, et quoi que manant, Tu pourras à ton gré suivre l'arrière-ban.
Pierrot
Allons donc; aussi bien ces Arriere-Banistes Des morts et des blessés n'emplissent point les listes. Mais comment m'appellera-t-on ? Car Pierrot, ce nom-là n'est point fait pour la Guerre.
Arlequin
Hé tous les jours on change et d'habit et de nom. Pierrot s'appellera le Marquis de la Pierre, Et Perrette ta femme aussi sera Marquise.
Pierrot
Son amour après ça me sera tout acquis ?
Arlequin
Non pas. Hé quelle est ta sottise ! Ta femme Marquis ? Tant pis ! Nous voyons tous les jours Marquises et Comtesses, Être aussi mal avecque leurs maris, Que leurs maris sont mal avecque les richesses.
Pierrot
Comment ? Quand j'irai à l'armée, Que j'aurai vu quelques combats Quand j'aurai bonne renommée, Perrette ne m'aimera pas ?
Arlequin
Et quand bien tu ferais mille et mille conquêtes, Quand tu serais le plus grand des guerriers, Les coiffes rarement épargnèrent les têtes Que Mars a couvert de lauriers.
Pierrot
Oh bien, me voilà donc revenu de la gloire.
Arlequin
Veux-tu, Pierrot, veux-tu m'en croire ?
Pierrot
Hé bien ?
Il boit.
Arlequin
Reste manant, et retourne chez toi. Il est dans le monde je crois, Bien plus d'un doux et bon ménage. Mais il en est bien moins à Paris qu'au village. Crois-moi, in vino veritas.
Pierrot
Moi retourner aux champs ? Je ne le ferai pas. Car encore à Paris, si ma femme est un diable, Et s'il faut que j'y sois un mari misérable, J'aurai de quoi me consoler En voyant partout mon semblable. Mais il est temps de m'en aller. Serviteur.
Arlequin
Mais avant de remettre en chemin, Tiens, sable ce verre de vin. Cela, dit-on, avise bien un homme.
Pierrot
Non, je veux, vous dit-on, être dépaysé. Et que je boive ou non, je suis tout avisé. Un bourgeois et moi, c'est tout comme.
Il boit, et Pierrot s'en va.
Arlequin
Hé bien donc, à votre santé.
Mezzetin
Vive le Bois de Boulogne, Vive tous ces tapis verts, Où l'on vient rougir sa trogne, Et voir la feuille à l'envers ! C'est dans ce lieu délectable, C'est dans ce charmant séjour, Que les plaisirs de la table Font venir ceux de l'amour. Courage, Camarade ! Voici les restes de la collation que je viens partager avec toi. Allons, buvons, mangeons, rions, chantons.
Arlequin
À juger de la collation par ces restes, elle était somptueuse, et je crois qu'il fera peu resté de cruauté à celle à qui on l'a donnée.
Mezzetin
Tout doux. Cette maîtresse-ci, non plus que sa suivante, n'est pas de même étoffe que les autres, et mon maître et moi ne soupirons aujourd'hui qu'à bon escient et pour le mariage.
Arlequin
Hé oui, pour un mariage du Bois de Boulogne, n'est-ce pas ? Allons, buvons à ce bon mariage.
Mezzetin
Tu railles, mais je parle sérieusement, et dès aujourd'hui...
Arlequin
Mon Dieu ! Je connais ton maître ; et Monsieur Calmar, te dis-je, est un de ces Calmars qui ne veulent épouser que la débauche.
Mezzetin
Non encore un coup, nous allons faire divorce avec elle. Il faut finir, et tu vas perdre en nous une bonne pratique.
Arlequin
Bon, bon ! Quand ton maître serait assez fou pour se marier tout de bon, serait-il plutôt infidèle au Fiacre et à toutes ses petites maîtresses qu'à sa femme ?
Mezzetin
Assurément, et mon maître et moi nous vivrons avec nos petites femmes comme s'il n'y avait qu'elles de femmes au monde.
Arlequin
Quoi ? Monsieur Calmar, par exemple, ne se promènera plus, ne s'enivrera plus, et ne se perdra plus dans le Bois de Boulogne qu'avec sa femme ?
Mezzetin
Non, qu'avec sa femme.
Arlequin
Monsieur Calmar ne donnera plus de rendez-vous aux Quinze-vingts, au Palais-Royal, ni de fêtes au Grand Turc et à Picpus qu'à sa femme ?
Mezzetin
Non.
Arlequin
Monsieur Calmar ne se fera plus enfermer la nuit aux Tuileries, et n'en sortira plus par dessus l'impériale d'un carrosse qu'avec sa femme ?
Mezzetin
Non.
Arlequin
Et Monsieur Calmar ne meublera plus de chambres à Paris, et n'en louera plus à la campagne que pour les éclipses de sa femme ?
Mezzetin
Non, non, non. Mon maître, redis-je, ne connaîtra, ne verra et n'aimera que sa femme. Mais paix. J'entends la voix je crois de celle qui doit être la mienne. Oui, c'est Colombine elle-même.
Colombine
Holà hé, Fiacre, c'est assez boire et manger ; cours en donner à tes chevaux, et les mets en état de nous mener tout à l'heure aux Tuileries.
Mezzetin
Oui, oui, laisse-nous seuls, et va soigner tes bêtes.
Il s'en va.
Arlequin
Dans de semblables tête à têtes, Il ne faut de tiers que l'amour. Courage elle est jolie. J'y cours, et je sais bien qu'en ce charmant séjour,
Mezzetin
Hé bien, mon adorable, Ce Bois à mon amour sera-t-il favorable ? Nous sommes sans témoins, et nous pouvons ainsi... Mais arrête, où cours-tu ?
Colombine
Rengaine ta tendresse. Je vais rejoindre ma maîtresse, Et ne veux point rester seule dans ce bois-ci.
Mezzetin
Et qu'as-tu donc à craindre en ce charmant bocage ? Qu'est-ce ? En ce bois est-il quelques filous ?
Colombine
Que trop. Oui, sous ce vert feuillage, Des filles seules comme nous Sont souvent mises au pillage. Fuyons les bois de peur des loups.
Mezzetin
Non, ici sans se hasarder On se promène, on se repose. Si tu crois qu'aux caquets un tête à tête expose, Le Fiacre viendra nous garder.
Colombine
Mauvais moyen pour empêcher la chose ! Et tous ceux qui sous ces ormeaux Font la charge de sentinelle , Bien loin de garder une belle, Ne gardent rien que les manteaux.
Mezzetin
Que cette retraite est charmante ! Qu'il est doux d'être assis dessus ce vert gazon !
Colombine
Ne voilà pas déjà le gazon qui te tente ? Adieu.
Mezzetin
Non non, de grâce, arrête, écoute donc.
Colombine
Laisse-moi.
Mezzetin
Mais d'où vient cette peur, cet effroi ? Tu ne serais pas plus timide, Quand tu serais avecque moi Aux déserts de la Thébaïde.
Colombine
Oh, ce bois est plus dangereux Que le désert le plus affreux. Telle qui tiendrait bon où gîte la cicogne, Se rend dans le Bois de Boulogne. On ne va boire ni manger Où les cicognes vont loger ; Mais ici tous les jours l'ivrogne, À l'aide du vin de Bourgogne, Fait sonner l'heure du berger. D'un précipice ou d'une grotte Où sifflent les serpents, l'on peut se dégager : Mais qu'une nymphe est en danger Où l'on sait la contraindre à siffler la linotte ! Dans ces lieux la Coquette à la bisque se rend ; Et pour la bisque aussi la prude Permet dans cette solitude Ce que partout elle défend.
Mezzetin
Oui, dans ce beau séjour tout ressent la tendresse, On n'y voit que toi de tigresse. Tu n'as point de pareil ici que ces cailloux ; Et ce bois ne voit point ni d'humains ni de bêtes, Qui dans leur tête à têtes Soient si bêtes que nous. Mais ne la fais donc plus la bête, Colombine. Te sied-il bien d'être mutine Dans un séjour où tour se rend ; Où nul coeur n'est indifférent ; Où l'on ne voit enfin que toi d'impitoyable ?
Colombine
Ah ! Qu'Arlequin m'est redevable Et que n'est-il ici, Coquin, au lieu de toi ! Quelle est la femme comme moi Assez maîtresse d'elle, assez fidèle et sage Pour résister, à ces hélas ? Et pour ne sacrifier pas Le plumet à la robe en ce sombre bocage ? Mais chut ! Quelqu'un vient en ce lieu, Et j'entends que l'on nous appelle ; Et c'est fort à propos. Adieu.
Scène 3
Calmar, Élise
Calmar
C'est , Mademoiselle, une petite collation champêtre, comme vous voyez.
Ici Octave et Scaramouche mettent le couvert à terre. On apporte plusieurs carreaux sur lesquels on s'assied, et lorsqu'on découvre les plats qu'un avait servis pour manger, on les trouve remplis d'instruments de musique tout différents , qu'Octave, Scaramouche, et les autres garçons cabaretiers prennent et dont ils jouent ; ce qui forme un concert fort agréable. Calmar et Élise dansent ; après quoi on fait tomber Calmar, et on l'emporte enveloppé dans la nappe ; ce qui finit le premier acte.
Élise
Monsieur Calmar ne fait rien que de magnifique, et à la campagne comme à la Ville tout est somptueux quand il s'en mêle.
Acte II
Scène 1
Calmar, Mezzetin
Le Théâtre représente les Tuileries.
Calmar
Si j'avais eu cette épée, l'on ne m'aurait pas insulté impunément au Bois de Boulogne. Holà Mezzetin, me voilà en état de plaire et de faire face aux Tuileries. Mais avant que d'aller plus loin, dis-moi ce que tu penses de mon habit. Trouves-tu qu'il pêche contre l'air guerrier ? Me trouves-tu encore quelque teinture de la robe, et me prendrais-tu de loin pour Monsieur Calmar ?
Mezzetin
Oh, vous voilà, Monsieur, tout à fait bien décalmardé ; il vous reste seulement à prendre l'air et les manières assortissantes à votre habit. Là, mettez-moi ce chapeau sous le bras, par exemple. Le peigne à la main ? Barbouillez-vous le nez de tabac ; faites plisser votre justaucorps. L'estomac débraillé. Allons, l'air brusque, vif, et dissipé ? Bon ! Il ne vous manque plus qu'une moustache, un ton de fausset, et des créanciers à vos trousses, pour avoir toutes les parties d'un galant homme.
Calmar
Ce changement d'air et d'habit, ce produira je crois dans le cour d'Élise. Cette métamorphose lui paraîtra peut-être extraordinaire : mais Jupiter lui-même s'est bien métamorphosé pour se rendre aimable.
Mezzetin
J'ai oui dire en effet, que Jupiter s'était changé en pluie d'or, et une pareille métamorphose, Monsieur, vous siérait bien mieux que celle-là. Car enfin, que va-t-on dire devoir un vénérable Magistrat comme vous, venir donner le paroli à tous les petits-maîtres des Tuileries ?
Calmar
Va va, je ne suis pas le seul de ma robe, qui au sortir du Palais, troque le rabat et le bonnet carré, contre l'épée et le plumet, pour se faire regarder de bon poil aux Tuileries. Que veux-tu ? Élise ne se rend point aux fleurettes, aux cadeaux, ni aux fêtes ; il faut l'attaquer par les yeux, et les hommes aujourd'hui ne font donner les femmes dans le panneau, qu'en leur donnant dans la vue.
Mezzetin
D'accord. Je sais que l'amour tout nu n'est plus de ce siècle, et que les étoffes de la rue Saint-Denis font plus de conquêtes, que tout le mérite crotté de l'Académie Française. Mais ce n'est pas assez que l'attirail d'un guerrier ; il en faut les qualités, l'air, les manières, et ce je ne sais quoi enfin qui met tant de sympathie entre la coiffe et le plumet. En un mot, il faut être héros de mine et d'effet, Monsieur, pour vaincre votre héroïne.
Calmar
Et bien, s'il ne fallait qu'aller à la guerre, je suis capable de tout pour plaire à Élise.
Il rit.
Mezzetin
Vous allez à la guerre ? Ah, ah, ah !
Calmar
Oui, moi, à la guerre. Pourquoi non ? Je veux du mal à mon père et à ma mère de m'avoir envoyé au Droit plutôt qu'aux Cadets.
Mezzetin
Vous à la guerre ? Fi donc ! Vous voudriez troquer votre Cabinet contre une tente ? Votre carrosse contre un fourgon ? Et votre vie enfin douce et tranquille, contre les fatigues et les peines de nos Césars ?
Calmar
Oui. J'affronterais les peines les plus rudes, pour engager Élise à soulager la mienne.
Mezzetin
Chanson ! Quoi ? Vous qui ne pouvez braver le sommeil à l'Audience, vous iriez affronter l'insomnie continuelle de l'Armée ? Vous qui ne pouvez ouïr sans chagrin les sottises qui sortent de la bouche d'un Avocat, vous iriez vous exposer de gaîté de cour à celle du canon ? Vous vous moquez, Monsieur, vous vous moquez.
Calmar
Non, sérieusement, je voudrais qu'il ne tînt, pour plaire à Élise, qu'à troquer ma robe contre l'épée, et ma charge contre un régiment.
Il rit.
Mezzetin
Monsieur Calmar à la tête d'un régiment ? Ah, ah ! Le beau spectacle !
Calmar
Oui, moi, à la tête d'un régiment. Où est là le mot pour rire ?
Mezzetin
Qu'il ferait beau voir la gravité d'un sénateur dans la tranchée ou sur la brèche !
Calmar
Encore ? Ouais ! Ce Maraud-là se moque de moi. Finissons ces ris, je te prie. Changeons de discours, et va de ce pas avertir mes musiciens, et leur dis.
Il s'en va en riant.
Mezzetin
Quel plaisir de voir Monsieur Calmar courir avec les gouttes sur les pas des Césars ! Ah, ah, ah, ah !
Il court après.
Calmar
À la fin la patience m'échappe. Tu ris encore. Il faut que je rosse ce coquin-là. Arrête, arrête, arrête.
Scène 2
Colombine, Arlequin
Colombine
Quoi, c'est toi, mon cher Arlequin ? Mais sans aller plus loin, apprends-moi, je te prie, Depuis quand donc ici ?
Il veut l'embrasser.
Arlequin
J'arrive en ce jardin, Et ne puis t'exprimer l'envie Que je sentais de te revoir. Mais du moins, fais donc ton devoir, Et permets qu'ici je t'embrasse ; On ne refuse pas cette petite grâce.
Colombine
Fi donc, l'on nous regarde ; apaise tes transports. Ta personne me semble encore bien vivante, Pour venir d'un pays où l'on voit tant de morts.
Arlequin
C'est que l'absence, ma Charmante, A le don de rendre un amant Une fois plus vif et plus tendre ; Et surtout au retour de Flandre, On se sent près de vous tout je ne sais comment.
Colombine
Laissons cela, parlons de ton maître.
Arlequin
Aujourd'hui Ta maîtresse pourra s'expliquer avec lui. Était-ce avec Calmar que dans la grande allée Elle riait de si bon cour, Lorsque je t'ai du doigt doucement appelée ?
Colombine
Non, c'est un autre adorateur. Mais qui t'a dit que ma maîtresse Fut aussi celle de Calmar !
Arlequin
Cela n'est que trop vrai, traîtresse, Que sans avoir à la tendresse Non plus qu'à la personne égard, Tout à coup ta maîtresse Élise, l'infidèle Quitte Léandre pour Calmar. Je n'aurais jamais pu croire cette nouvelle. Ah ! Malheureux Léandre !
Colombine
Il est mal informé ; Et quoi que de Calmar Élise soit aimée, Ton maître en est-il moins aimé ?
Arlequin
Et quoi, sans doute, puisqu'à l'armée L'on nous a su mander son infidélité. Mais ce bruit est-ce donc mensonge ou vérité ?
Colombine
Comment ton maître a cru ce faux bruit véritable ?
Arlequin
Oui, c'est sur les discours que l'on nous a tenu, Que de Flandre à Paris en poste il est venu.
Colombine
Oui, mais raisonne. Est-il croyable ? Qu'un homme au cour tendre, aux yeux doux, Se quitte pour un sot de fort mauvaise mine ?
Arlequin
Tu dis encor vrai, Colombine. Mais aujourd'hui les femmes, entre nous, Aiment, et trouvent bons de si mauvais ragoûts, Qu'en amour aussi bien qu'à table On ne dispute point des goûts ; Et dans ce siècle abominable, Où pour ce métal seul tout cour est enflammé, C'est peu pour être bien aimé, Que d'être de figure aimable. Ce n'était pas Calmar non plus que ses désirs Qui nous donnaient martel en tête ; Nous craignions que ton or en butte à vos désirs, Ne lui donnât une conquête, Que tout l'or du Pérou ne pourrait pas payer.
Colombine
Allez, vous étiez fous de vous tant effrayer. Le cour de ma maîtresse est de la vieille roche, Un hameçon doré n'est pas ce qui l'accroche ; Et si Calmar enfin est bien reçu chez nous, C'est que de ma maîtresse il est l'homme d'affaire. Il fait de son mieux pour lui plaire : Mais ma foi, quoiqu'il puisse faire, Il ne fera point de jaloux. Quoi que de ces Calmars l'on souffre la présence, Et les fêtes et la dépense, On n'a pour eux d'autres douceurs Que celles d'écouter les leurs.
Arlequin
Oui mais, ces dragons noirs de la galanterie, N'ont-ils point non plus, je te prie, Dedragonné tant soit peu ta vertu ?
Colombine
Comment donc ? Pour qui me prends-tu ? Crois-tu que de tout bois Colombine fait flèche ? Ah ! Fi de ces Calmars cela ne me sent rien.
Arlequin
On dit pourtant qu'ils ont fait brèche À de plus grands cours que le tien. Et qu'en amour tous ces reptiles, Assiégeaient en été les cours Comme ordinairement nous assiégeons les villes.
Colombine
Ah, ah ! Les illustres vainqueurs ! Ils ne les prenaient pas de même.
Arlequin
Comment ? Employaient-ils quelqu'autre stratagème ? Ils ne les prenaient pas de même ? Et pourquoi non ?
Colombine
Hé, c'est qu'une ville mutine, Ville à l'épreuve du canon, Vous la prenez, vous autres par famine. Au contraire, bien des Iris, Tenant bon dans une ruelle Aux soupirs de leurs favoris, Capitulent souvent au Moulin de Javelle.
Arlequin
Je t'entends. C'est à dire, en peu d'expressions, Qu'en amour comme en guerre, avec une farouche, Les meilleures munitions Sont les munitions de bouche. Les Calmars, à ce compte, opulents, généreux, Et surtout beaucoup amoureux, Doivent avancer leurs conquêtes.
Colombine
Hé bien, le nôtre encore un coup, N'avance que fort peu, quoi qu'il aime beaucoup, Il nous donne souvent des cadeaux et des fêtes, Et ce soir même il s'est offert De nous donner aux Tuileries Au clair de Lune un fort joli concert.
Arlequin
Un Concert ?
Colombine
Oui, voilà de ses galanteries.
Arlequin
Mon maître viendra donc à temps pour y chanter. Mais attends, il me vient certain dessein en tête, Qui pourrait bien déconcerter Le héros du concert, le maître de la fête. Est-ce de voix ce concert ?
Colombine
Oui.
Arlequin
Fort bien. Le valet de Calmar n'est pas incorruptible. Avec un doigt de vin la chose est infaillible. Je connais un musicien. Pour rendre ta chose complète, Il ne me manque plus rien Qu'un faiseur de vers, un poète.
Colombine
Quel est donc ton dessein ?
Arlequin
Tantôt tu le sauras ; De ce que le t'ai dit garde d'ouvrir la bouche. Adieu, j'aperçois Scaramouche, Qui peut être pourra me tirer d'embarras. Va donc, cours vite à ta maîtresse Et dis-lui que Léandre arrive sur mes pas.
Colombine
Mais.
Arlequin
Va, te dis-je.
Colombine
Hé bien, à revoir ; je te laisse.
Scène 3
Arlequin, Scaramouche
Arlequin
Hé bien , mon cher ami Scaramouche ? Ouais ! Il me regarde, et ne me voit ni ne m'entend. Holà donc, réveille-toi, Scaramouche.
Scaramouche
Ah ! Serviteur à votre Seigneurie.
Arlequin
Toi qui sais la carte du monde, enseigne-moi, je te prie, où je pourrais trouver un poète ?
Scaramouche
Un Poète ? Ah, c'est chose peu rare. Des poètes aujourd'hui le Ciel n'est point avare Et l'Hiver a moins de glaçons, Le Printemps moins de violettes, L'Été beaucoup moins de moissons, L'Automne moins de fruits, que Paris de poètes.
Arlequin
Oh oh ! Voici parler archipoétiquement. Serais-tu devenu poète en un moment ?
Scaramouche
Non, ce n'est que d'aujourd'hui que je suis poète, mon cher, et il y a plus d'un an que j'ai quitté la livrée pour la poésie.
Arlequin
Quitter la livrée pour la poésie, c'est être bien ennemi de sa fortune ! Et pauvre fou ! À quoi penses-tu ? Regarde au Cours la Fleur en carrosse à six chevaux ; jamais les Muses ont-elles fait un si beau quatrain que celui-là ?
Scaramouche
N'importe. J'aime mieux, te dis-je, monter sur Pégase qu'en carrosse, et il vaut mieux prendre le chemin de l'Hôpital que celui de la Grève. Venons à ton affaire. Quel poète veux-tu ? Est-ce un poète héroïque, lyrique, satyrique, tragique, ou comique ?
Arlequin
Oh, oh ! En voilà encore du plus fin ! Non, c'est un poète de musique, d'opéra, de concert.
Scaramouche
Tu veux dire un chansonnier ?
Arlequin
Oui, voilà en un mot ce que je cherche, un chansonnier.
Scaramouche
Et bien, je suis ton fait. Je fuis le premier chansonnier du monde, et le premier de Paris pour les chansons.
Arlequin
Fort bien. Fais m'en donc quelques-unes, je te les paierai sur le prix courant de l'Opéra.
Scaramouche
C'est à dire en monnaie de singe.
Arlequin
Et oui, ce doit être là la monnaie de l'Opéra, puisqu'au lieu de poètes et de musiciens, il n'y a plus à l'Opéra que des singes. Mais revenons à mes chansons. Je voudrais...
Scaramouche
Et bien, parlez. De quel caractère les voulez-vous ces chansons ?
Arlequin
Je les veux... Et mais, je les veux du caractère des chansons.
Scaramouche
C'est à dire de quel style les aimez-vous ? Par exemple, les chansons passionnées ?
Arlequin
Passionnées ? Non.
Scaramouche
Amoureuses, tendres ?
Arlequin
Oh non, non.
Scaramouche
Voudriez-vous quelque chanson bachique ?
Arlequin
Point du tout.
Scaramouche
Chanson héroïque ?
Arlequin
Encore moins.
Scaramouche
Chanson tragique, énergique, mélancolique, chromatique ?
Arlequin
Et non, Cervelle lunatique, non ; je ne veux point de toutes ces chansons en ique ; il me faut, te dis- je...
Il chante.
Scaramouche
Chantez, chantez, petits Oiseaux. Près de vous l'Opéra, l'Opéra doit se taire. Vous faites tous les jours des chants, des airs nouveaux, Et l'Opéra n'en saurait faire. Paix, je vais vous montrer un échantillon de celles que vous voulez, et voici une de mes chansons favorites. Écoutez bien. Hé bien, cela vous plaît-il ? Qu'en dites-vous ?
Arlequin
Fort bien. Mais...
Scaramouche
Vous faites tous les jours des chants, des airs nouveaux, Et l'Opéra n'en saurait faire.
Arlequin
Écoutez- moi donc. Il faudrait...
Scaramouche
Chantez, chantez, petits Oiseaux...
Arlequin
Encore ?
Scaramouche
Prés de vous l'Opéra, l'Opéra doit se taire.
Scaramouche interrompt toujours Arlequin , et le quitte en chantant sans lui répondre. Arlequin s'en va.
Arlequin
Et tais-toi donc aussi, maudit Poète ; et par grâce...
Scène 4
Colombine, Élise, Calmar, Jeanneton
Colombine
En vérité, Mademoiselle, il n'est pas permis à une beauté d'aussi bon acabit que vous, d'entendre si peu le manège de la promenade. Hé ! Vous vous promenez aussi nonchalamment aux Tuileries, qu'en pleine campagne.
Élise
Mais comment donc faut-il se promener ici, Colombine ?
Colombine
Comme tout votre sexe, Mademoiselle. Il faut comme toutes les belles, ne pas hasarder icI une démarche naturelle. Êtes-vous avec moi dans la grande Allée, par exemple, il faut me parler toujours sans rien dire, pour sembler spirituelle ; rire sans sujet, pour paraître enjouée ; se redresser à tout moment, pour étaler sa gorge ; ouvrir les yeux, pour les agrandir, se mordre les lèvres pour les rougir, parler de la tête à l'un, de l'éventail à l'autre, donner une louange à celle-ci, un lardon à celle-là. Enfin, radoucissez-vous, badinez, gesticulez, minaudez, et soutenez tout cela d'un air penché ; vous voilà à peindre aux Tuileries. Entrez en lice.
Élise
Fais ces leçons-là aux coquettes, Colombine; je ne viens aux Tuileries que pour me promener, et je ne me promènerais pas avec tant d'artifice, quand bien j'y viendrais pour plaire. Mais ce n'est pas là mon dessein, et Léandre à grand tort de s'alarmer.
Colombine
Cependant, Mademoiselle, à propos de Léandre, vous ne devez rien négliger pour le convaincre que Calmar qu'il croit son rival, n'est que votre dupe. Mais que vois-je ?
Élise
Ah ! C'est Léandre, Colombine !
Colombine
Point du tout, et c'est, je crois, Monsieur Calmar.
Élise
Quoi ? C'est vous, Monsieur Calmar ?
Calmar
Oui, ma belle Demoiselle, c'est moi-même, et vous voyez ce que font pour vos beaux yeux ceux qui font de la juridiction, du ressort, et de la compétence de vos charmes. Vous voilà satisfaite, et vous ne me reprocherez plus que je sens le procès et la chicane.
Colombine
En effet, Monsieur Calmar a l'air tout à fait galant, et la physionomie toute martiale. Ah ! De toutes les Métamorphoses, après la Pluie d'or, il n'y en a point qui touche plus les femmes que celle du plumet ; et Monsieur Calmar sent sort le Petit-maître à pleine gorge.
Calmar
Trouves-tu, Colombine ? Nous n'avons point si mauvaise mine, n'est-ce pas ? Et j'ose mettre en avant, sans ostentation, contestation, contravention intervention, discussion, et homologation.
Élise
Ah, Colombine ! Bouchons nos oreilles.
Colombine
Tout doux, Monsieur Calmar, nous ne sommes pas ici à l'Audience. Vous oubliez que vous êtes un Petit-maître, et vous déshonorez votre habit.
Calmar
Que veux-tu, ma pauvre Colombine ? C'est l'amour qui me fait parler. Mais, au reste, Mademoiselle, je vous ai préparé un concert le plus agréable du monde.
Élise
À propos. Et bien de quoi sera-t-il composé votre concert ? Y aura-t-il des voix et des instruments ?
Calmar
Vous serez dans peu éclaircie là-dessus, et je veux vous donner de surcroît le plaisir de la surprise ?
Colombine
La surprise en effet sera le meilleur de la fête. Mais voilà Jeanneton la bouquetière des Tuileries. En attendant, arrêtons-nous à elle.
Elle chante.
crie
Jeanneton
À moi, femmes et fillettes, Prenez mes bouquets. Ces fleurs cachent des fleurettes, Et ces bouquets aux poulettes Portent souvent des poulets. Des fleurs, des bouquets, Mesdames.
Colombine
Fort bien. Mais, Jeanneton, approche et montre-nous Tous ces poulets, ces billets doux. Emportes-tu beaucoup ? Montre donc, je te prie.
Jeanneton
Non, ce n'est plus comme autrefois. Je gagnais hautement ma vie À rendre des poulets jadis en tapinois. Mais à présent c'est fait de la galanterie. Les billets doux n'ont plus que de faibles attraits La belle mode en est cause ; Et les poulets en fricassée En amour aujourd'hui font les meilleurs poulets.
Élise
Que dis-tu des Tuileries, Jeanneton ; et comment les trouves-tu aujourd'hui ?
Jeanneton
Je les trouve comme à l'ordinaire, dans une furieuse disette de beau monde masculin ; et on peut dire qu'après les diamants et l'argent, ce qu'il y a de plus rare en été à Paris, ce font les jolis hommes.
Elle lui montre Calmar.
Élise
On y trouve cependant encore des plumets malgré la guerre, comme tu vois.
Jeanneton
Ah, ah, ah ! Que vois-je ? Est-ce Monsieur Calmar ? Ah, ah, ah !
Colombine
Te tairas-tu ?
Jeanneton
Ah, ah , ah ! La plaisante métamorphose ! Et que Monsieur Calmar est drôle comme cela ! Ah, ah, ah !
Calmar
Qu'est-ce donc, que signifie cela ? Jeanneton, de quoi ris-tu ?
Jeanneton
Ah, ah, ah!
Calmar
Ouais ! Il semble que ce soit moi qui lui donne à rire !
Colombine
Point du tout, Monsieur, c'est une fille qui rit ainsi de tout le monde. Donnez lui seulement la pièce pour l'engager à nous montrer les poulets, et l'empêcher de rire.
Il tire sa bourse et donne un Louis à Jeanneton.
Calmar
Volontiers. Tiens, Jeanneton, cesse de rire, et montre-nous quelques-uns de tes poulets tendres, de ces poulets que l'on confie à ta discrétion, et que tu rends ponctuellement à leur adresse.
Elle fait voir plusieurs billets.
Jeanneton
Que pour te voir je me hasarde ! Mais je veux te persuader, Mon cher, qu'une femme qu'on garde En donne souvent à garder. Avec deux commodes amies, Pour tromper mon maudit époux, Je viens descendre aux écuries : Ce vieux penard, ce vieux jaloux, Croit que pour tout le jour je suis aux Tuileries, Et pour mieux duper ce vrai sot, Je cours, je passe et je repasse Dedans la grande Allée, et dessus la terrasse, Pour aller tout droit à Chaillot. À mon bonheur aujourd'hui tout conspire, Pourvu que mon vieux sot ne sache point cela. Mais il n'est que son front qui pourrait l'en instruire. Et le front d'un cocu souffre tout sans rien dire. Un tel front jamais ne parla. Il faut que mon amour avorte. Cadédis ! Je suis mort, si jamais il en fut. Oui ; je suis mort, ma Reine, ou le Diable m'emporte ; Vos yeux ont frappé droit au but. Je ne suis point de ces gens d'écritoire, Qui traitent l'Amour en Roman. Songez à me guérir, et ce tout promptement. Car pour peu que ce Dieu me rende l'humeur noire, Oui, pour peu que l'Amour me cause de tourment, Aussitôt je le rend net comme un lavement. On ne saurait rien refuser à Monsieur Calmar. Mais, motus, surtout. Tenez voilà toute ma boutique. Il n'est point de poule qui couve tant de poulets, comme vous voyez. Oh ça, commençons donc par un bout, et finissons par l'autre. Qui est celui-ci ? Ah, je sais ! C'est un billet de la jeune Aminthe. Vous connaissez bien cette jeune enfant, ce tendron qui a épousé ce vieux penard qui serait bien le trisaïeul de sa femme. Voici ce qu'elle écrit à un jeune cadet. Voilà comme la jeune Aminthe traite son époux. En voici un d'un Gascon, qui fait sa déclaration d'amour à cette jeune Marchande du Palais qui a tant la vogue maintenant.
Élise
Voilà bien le caractère Gascon !
Jeanneton
En voici un Suisse.
Colombine
Comment ? Un Poulet suisse ? Et les Suisses se mêlent-ils aussi de Galanteries ?
Jeanneton
Les Suisses, à bien des Philis, Semblent grossiers, ivrognes, impolis. Mais combien de Français combien de nos Narcisses, Sont encore pis que des Suisses ? OuI, les Suisses en France sont tout galants, et la Galanterie Française sent aujourd'huI le Suisse à pleine gorge. Écoutez donc ce jargon-ci. Il s'adresse à une femme de la moyenne vertu. C'est à Bélise, là... Cet atelier public, cette maîtresse banale et universelle.
Calmar
Ce sont là les preuves qu'il faut faire, pour posséder un coeur quisse.
Jeanneton
Quand moi ne fou foir boint ici, Bour moi l'être tout gros de chagrin, de souci. Fou l'être mon cher coeur, ma chère âme, mon mie ; Fou tout mon tibertissement ; Fou mon cour, fou mon Tuileries, Et moi li devenir par mon foi votre amant, Et mandir par sti femme à betite pesogne, Si li foudrez pien fou, dans un petit moment, Mangir un matelote en ce Bois di Poulogne ? Écoutez :
Élise
Rien n'est au monde plus divertissant
Jeanneton
Voici la réponse que la Dame a faite au dos du billet.
Calmar
Répond-elle aussi en Suisse ?
Jeanneton chante les paroles suivantes sur un air de Thesée qui commence.
Jeanneton
Pour un Suisse, Monsieur, vous parlez bon François. Je vous entends, je vous conçois ; Mais changez, s'il vous plait, de note. Avec ton coeur offrir la matelote, C'est faire l'Amour en bourgeois, Le Proverbe est commun en amour comme en guerre. Avecque bourse vide on n'est jamais vainqueur ; Et courez par toute la terre, Je me donne pour rien, si vous trouvez un coeur Qui gratis aime et s'attendrisse. À présent sans le quart d'écu, Fut-on un Adonis on n'est qu'un malotru. Ainsi donc le ciel vous bénisse. Chez moi point d'argent, point de Suisse. Les Tuileries, Toutes fleuries, N'auront jamais Ma Belle, vos attraits. Les fleurs nouvelles Qu'on voit chez elles, Près de vous, Philis, Sont gratte-culs et pissenlits. Les Tuileries Ne font fleuries Qu'en certain temps ; Et vous, Princesse. Objet de ma tendresse, Et vous, Princesse, Vous êtes fleurie en tout temps. Heureux les Bourgeois de Paris, Quand le plumet court à la gloire ! Ils font l'amour à juste prix. Heureux les Bourgeois de Paris ! Du beau sexe ils font tous chéris ; Sans combattre ils chantent victoire. Heureux les Bourgeois de Paris, Quand le plumet court à la gloire ! Vous n' y songez pas, Monsieur Calmar ; il faudrait qu'elle fut du pays de son amant, et elle est parisienne. Écoutez. Voici une chanson, d'un Marquis d'Été... là, de ces héros qui préfèrent les fleurs des Tuileries à tous les lauriers du Champ de Mars. Ce fat du bel air l'envoie à Uranie, cette belle étrangère. Que nos Prairies, etc. Que dites-vous de cela Monsieur Calmar ? Tenez, tenez, à vous le dé. Voici un couplet qu'un guerrier adresse à un de vos confrères. Hé bien, vous reconnaissez-vous là, Monsieur Calmar ?
Calmar
Non, ceux à qui s'adresse cette chanson ne sont point mes confrères.
Jeanneton
Je vois bien que vous aimez mieux avoir un éventail pour confrère.
Calmar
Un éventail pour confrère ? Te moques-tu ?
Jeanneton
Votre sort et le sien chez le sexe est le même. Ce n'est que dans le chaud extrême Que l'on vous voit tous deux Des Belles éteindre les feux. Non, ce n'est qu'en été que vous êtes d'usage ; Et dés lors qu'à Paris l'on verra des glaçons, L'éventail aussitôt vous tiendra ce langage. Confrère Calmar décampons Allons au Garde-meuble allons. Je ne me moque point, vous allez voir si l'éventail n'est pas votre confrère dans toutes les règles.
Ils s'en vont, et Jeanneton en s'en allant reprend Les Tuileries, toutes fleuries, etc.
Colombine
Que tu es folle, Jeanneton ! Allons faire un tour, Monsieur Calmar, et en nous promenant, Jeanneton nous chantera le reste de ses chansons.
Acte III
Scène 1
Arlequin, Pierrot, Mezzetin
Arlequin
Hé non, Messieurs, non, encore un coup, je ne sais point de nouvelles. Au diantre soit des Nouvellistes ! Ces fous-là me prennent pour une Gazette. Mais songeons à notre affaire. Tout me favorise, tout me rit. La musique de Calmar est ivre, la mienne est prête, et il ne me manque plus que mon maître pour jouer notre Comédie. Il ne doit pas être loin. Faisons en l'attendant un tour dans ce Jardin, pour remarquer le terrain. Mais quel est ce Ridicule-ci ?
Pierrot
Hé bien, qu'est-ce, Messieurs ? Suis-je tortu, ou bossu ? De quoi riez-vous ? Au diantre soient les rieurs, et la maudite engeance ! Se gausser ainsi de tout allant et venant ?
Arlequin
En effet, quelle canaille est-ce là ! Voilà bien un homme pour donner a rire !
Pierrot
Voyez un peu ces badauds ! Je me baille au Diable, si je ne ferai sentir ma main au premier gausseur que je verra y rire.
Arlequin
Oh ! Vous donneriez trop d'ouvrage cette main ; Vous auriez beau frapper ;et dans ce grand jardin L'on ne se vient voir que pour lire. Chacun, sous ce feuillage vert, D'un oeil malin se regarde et se lorgne. Un magot qui voit de travers, Vous tourne en ridicule un borgne ; Un âne rit d'un sot ; un cocu d'un bâtard Chaque femme de sa compagne ; Une laide pleine de fard, Décrie à haute voix le rouge et blanc d'Espagne. Enfin que dirai-je de plus ? Chacun rit de celui du quel il fuit les traces. Ah ! Qu'un Ancien dit fort bien là-dessus ? Tout mortel porte deux besaces. En celle qui pend devant lui sont étalés tous les défauts d'autrui : Mais vous, enfants de la Satyre, Quand ici devant vous vous voyez cent défauts, Songez bien, avant que d'en rire, Qu'autant vous en pend sur le dos.
Pierrot
Ils se gaussont, parce que je Quis encore tout neuf aux Tuileries. Mais que de braveries ! Que de biautez ! Quelle foule !
Arlequin
Hé bien que dites-vous de tout ce tripotage ? Est-ce qu'on voit cela dedans votre Village ? Chez vous par exemple, voit-on Ces figures extravagantes ? Et ces Gazettes ambulantes Par escouade, par peloton, Perdre ou gagner victoire en Flandre, en Allemagne ? Faire des châteaux en Espagne, Et battre l'ennemi seulement en discours ? Ces fols criants comme des sourds, Par leurs dits et leurs rêveries, Leur hurlements, et leurs sottes raisons, Ne vous feraient-ils pas prendre les Tuileries Pour les Petites-Maisons ?
Pierrot
En effet, des fous à ces Nouvellistes il n'y a que la main. Mais tenez, tenez, su'est-ce que c'est que ces petits court vêtus ?
Arlequin
Ils viennent tous en fard, en mouches, en dentelles, En Narcisses en Adonis Voltiger de Belles en Belles, Jeter un oeillade à Philis, Dire une sottise à Lisette, En tout lieu semer la fleurette, Et faire flèche de tout bois ; Aimer les femmes par douzaine, Se vanter que pour eux il n'est point d'inhumaine, Et faire ici tout à la fois Le Marquis, le Tartuffe, enfin tout personnage, Hors le leur, et celui de sage. Qui ? Cette seconde espèce de femme, et qui font si bien les Damoiseaux ?
Pierrot
Oh, chez nous les petits-collets Ne sont ma foi pas si coquets. Mais, à ce que je vois, on est libre à Paris. Toutes ces femmes-là, malgré leurs biaux habits, Ne repoussons point les hommes, Comme celles de mon pays.
Arlequin
Bien au contraire, ces Iris Nous courent tous tant que nous sommes. La coiffe ici vole au chapeau. Et tiens, remarques-tu le burlesque écriteau Qu'on voit affiché devant elle ? Vois-tu ces mots écrits sur bien plus d'une Belle : Coeur à louer pour le Robin, CoEur à louer pour la Finance, Place de peu de résistance, Coeur à terme à la Saint-Martin. Et bien, Manant, voit-on cela dans ton village ?
Pierrot
Non, il n'est point chez nous de femmes de louage.
Arlequin
Et vos amantes, vos bergères, Qui ne vous perdent jamais, N'ont point besoin de locataires : Mais pour les nôtres, en amour Elles font tout l'été de fort longues diètes, Et toute Promenade est une basse-cour Où l'on ne voit qu'un coq pour cinquante poulettes. C'est que dans ton village il n'est point de plumets ;
Pierrot
Ma foi, je plains toutes ces biautez-là. Mais expliquez-moi, je vous prie, Toutes ces autres que voilà. Qu'est-ce que cela signifie ? Comment s'appelle ce château, Ces terrasses et ces jets d'eau ? Ces allées surtout ? Qu'est-ce que ces allées ?
Arlequin
Voici comme vulgairement La chose eu appelée. Tiens, devant nous premièrement Voilà la grande allée.
Pierrot
La grande allée ?
Arlequin
C'est la carrière du beau monde. C'est là qu'avec grand appareil, Au petit couché du Soleil, Viennent se mettre en montre et la brune et blonde. C'est là qu'on met à l'étalage dentelle ; étoffes, et rubans ; C'est-là que tous les ambulants Viennent mettre à l'encan leur taille et leur visage. C'est là que l'on se donne un public rendez-vous ; Que tous les beaux objets se trouvent, Et que tous ils se désapprouvent, Parce qu'ils se ressemblent tous. Voilà en peu de mots ce que c'est que la grande allée. Pour ces petites d'à côté, l'une est l'allée de la fronde ou du contrôle.
Pierrot
Ces allées où font ces bancs ?
Arlequin
Oui, c'est là qu'on s'assit pour médire à son aise, Que l'on parle du beau, du mauvais, et du bon ; Enfin c'est là que tout se pèse, Et qu'à chaque passant on taille le lardon.
Pierrot
Et cette allée-ci si sombre et si touffue ?
Arlequin
Ce qu'on dit, ce qu'on fait en semblable retraite, Se devine assez entre nous Mais cette allée est fort discrète ; Et dont bien en prend aux jaloux. C'est l'allée des rendez-vous.
Pierrot
Et cette autre allée où l'on ne se promène que seul à seul ?
Arlequin
C'est le séjour de la misanthropie, C'est là qu'un noir chagrin, que la mélancolie, Se promènent matin et soir ; Et là bien des humains se plaisant seuls, font voir Qu'on peut se plaire, quoi qu'on die, En fort mauvaise compagnie.
Pierrot
Mais qu'est-ce que je vois là-bas ? Tatidié ! Quel bagage ! Qu'est-ce donc que cette allée-là ?
Arlequin
Où donc ?
Pierrot
Hé, là où se promènent tous ces chevaux et ces carrosses.
Mezzetin
Hé, c'est le Cours.
Pierrot
Allons, faisons une descente dans ce Cours. Je n'ai jamais vu tant de biau monde. Allons donc.
Arlequin
Tout doux ; fantassin ni piéton Ne vont jamais en ce canton. L'on n'étale aux Tuileries Qu'habits, rubans, modes, et broderies ; Ici pour briller, tout mortel Prend un mérite personnel : Mais au cours prés duquel nous sommes, Là ce font les chevaux qui font valoir les hommes ; Et parmi ces humains, et parmi ces chevaux, Qui vont de mon côté, qui reviennent du vôtre, On pourrait prendre l'un pour l'autre, Sans faire de grands quiproquos. Ces ballots par exemple et ces larges visages Qui remplirent eux seuls de si grands équipages, Ces gens, d'esprit comme de corps épais. De leurs coureurs sont-ils pas les images ? Mais, Cours, à tant de sots favorable carrière, Parmi tous ces beaux chars, tous ces beaux étalons, Que penses-tu de voir en carrosse à deux fonds, Ceux que jadis tu vis derrière ? C'est ici qu'un vrai spectre, un remède d'amour, Est un Soleil en Carrosse à trois glaces ; Six Chevaux bien croupés au Cours, Entraînent après eux les cours, les ris, les grâces. Un mérite roulant est une flèche, un dard, Auquel il n'est point de rempart, Et l'on ne trouve point de belle, À qui les roues d'un beau Char, Ne fassent tourner la cervelle. Mais arrête, vois-tu ce petit animal, Ce jeune Phaéton, qui pour frapper la vue, Par une route trop battue, Court en carrosse à l'Hôpital ? D'autres ambitieux, qui pour fuir cet outrage, Aux dépens de leur ventre étalent un beau train ? Vous autres bourgeois de Village, De cette ville aimeriez-vous l'usage, Et vous réduiriez-vous à n'avoir pas du pain, Pour avoir un bel équipage ? Des chevaux bien nourris courent sous ce feuillage, Dont les maîtres meurent de faim ; Et ces chevaux de bonne mine, Qui font si bien aller un carrosse en ces lieux, Font bien mal aller la cuisine. Enfin dans ce grand Cours chacun à qui mieux-mieux Vient jeter de la poudre aux yeux. Mais voici l'heure de mon concert, la nuit approche ; serviteur, Monsieur le Manant. À nous revoir ici ce soir, au clair de Lune.
Pierrot
Comment ? Est-ce qu'on vient ici la nuit ?
Arlequin chante :
Arlequin
Ce beau jardin que l'on admire Est ordinairement, le jour, Le théâtre de la Satyre, Et la nuit celui de l'amour. Dans le jour, la blonde et la brune Y font étaler leurs attraits ; Mais au demi clair de la Lune, On y voit leurs charmes secrets. Sans doute ; et minuit c'est la plus belle heure des Tuileries.
Pierrot s'en va.
Pierrot
Ah ! Je souhaite donc que la nuit vienne au grand galop. Voilà qui est admirable, qu'on voie de si belles choses aux Tuileries quand on n'y voit goutte !
Scène 2
Mezzetin, Arlequin
Mezzetin
Que vois-je ? Est-ce Arlequin ?
Arlequin
Hé, c'est toi, mon cher Mezzetin ! Ah ! L'heureuse rencontre, et que j'ai de joie de te revoir !
Mezzetin
Comment donc ? Tu as quitté l'Armée pour venir aux Tuileries ?
Arlequin
Oui. Faut-il que cela t'étonne ? Hé, combien d'enfants de Bellone À Paris, comme moi, cet été font venus Demander becquée à Vénus ? Ah ! Que depuis mes adieux pour l'Armée, J'ai bien mangé, mon cher, de la vache enragée, Et bien encouru des malheurs ! Tu me regardes bien ? J'ai perdu mes couleurs, Comme tu vois, je suis plus noir qu'à l'ordinaire. Ce sont fruits de l'Art militaire. Si tu me vois le teint de la poudre à canon, Cela vient de la liaison Qu'elle et moi tout l'été nous avons eue ensemble. Sens aussi cet habit, sens. Et bien, que t'en semble ?
Mezzetin
Je ne sens rien.
Arlequin
Comment ? Ce juste-au-corps Ne sent pas le carnage et la mort ? Sens encor.
Mezzetin
Va, tes senteurs sont ridicules.
Arlequin
Tu n'as donc point de sentiments. Cet habit est par tout lardé de corpuscules Anglais, Espagnols, et Flamands. Ah ! Que dans cette boucherie, Quoi que je fisse l'esprit fort, Il me fallut trinquer bien des coups d'eau de vie, Pour donner celui de la mort. Je suis un homme franc, s'il en est sur la terre ; Tu ne vois point de ces hâbleurs Qui disent tous les maux qu'ils ont eus à la guerre, Sans mettre du nombre leurs peurs. Pour moi, je l'avouerai sans feinte, Je n'eus de passion en Flandre que la crainte. Ceux qui font tant sonner leur bravoure, leur nom ; Crois-moi, les gens de cette sorte, Ont comme moi la gueule morte, En voyant celle du canon. Témoin ces braves capitaines, Qui quand la charge sonne ont recours aux neuvaines.
Mezzetin
C'est à dire qu'il est des Guerriers en bravoure Aussi fanfarons qu'en amour. Mais la guerre, Arlequin, fait donc bien de la peine ?
Arlequin
Mon éloquence serait vaine À te le vouloir exprimer. Oui, l'on souffre tant à l'Armée, Que bien des braves gens que je n'ose nommer, Souhaitaient cet été, malgré leur renommée, Devenir Bourgeois de Paris ; Et de tous ces bourgeois en été si chéris Nos guerriers convoitant la vie et les pistoles Maint d'entre eux disait ces paroles, Petits-Collets, robins, et douaniers, Que votre sort est doux, qu'il est digne d'envie ! Il ne vous coûte au plus que soupirs monnayers Pour gagner Cloris ou Sylvie ; Mais chez nous, pour gagner ou victoire ou lauriers, Il faut qu'il en coûte la vie. Petits Blondins, robins, et douaniers, Vous êtes plus heureux cent fois que nos Guerriers. L'été n'a pour vous que des charmes, Quand il nous faut suer sous le poids de nos armes, Chez vous et glaces et liqueurs, Du chaud adoucirent les peines ; Chez nous il n'est que les frayeurs Qui glacent le sang dans les veines. Vous répandez vin d'Espagne et du Rhin, Quand nous versons le sang en abondance. Vous avez plus d'une catin, Quand nous n'en avons pas pour notre subsistance. Vous dormez et soirs et matins, Quand nous sommes tous des lutins, Nous ne voyons qu'épée, ou baïonnette nue. Ah ! Quelle affreuse nudité, Auprès de celles qui l'été Aux bains s'offrent à votre vue ! Buveurs, quand vous cassez les verres et les pots, On casse bras et jambe à nos braves héros ; Et vous riez sur l'herbe, et vous faites ripaille, Quand nous jurons sur ce champ de bataille. Enfin chacun de vous content de son destin, Avecque la brune et la blonde Ne cherche qu'à peupler le monde, Quand nous ne voulons que sa fin. Qu'en dis-tu, Mezzetin ? Ce sont là nos alarmes, En raccourci voilà nos maux. Les plus grands pour moi sont que nous autres Héros, Tandis que devant nous chacun met bas les armes, Des Bourgeois qui sont nos rivaux, Nous font porter celles des sots. Mais à propos, parlons de toi. Comment gouvernes-tu nos veuves ? De la mine dont tu es, et de l'inconstance dont elles sont, pendant que nous sommes au Champ de Mars, tu dois cet été faucher copieusement dans le champ des Amours.
Mezzetin
Et, j'ai aussi un régiment de maîtresses que je ne voudrais pas troquer contre celui de ton maître ; et entre autres une certaine Colombine...
Arlequin
Co...
Mezzetin
Colombine.
Haut.
Arlequin
Colombine ? Ah, la traîtresse ! Et il ne faut pas demander si vous êtes bien aimé de cette Colombine ?
Mezzetin
Ma foi, sans trop s'en faire accroire, quand on est tourné comme je le suis, on est toujours assez sûr de son fait auprès des femmes.
Arlequin
Mais sans trop d'indiscrétion, ne pourrait-on pas savoir à quoi vous en êtes avec elle ?
Il s'en va.
Mezzetin
Sans un maudit fiacre qui est venu ce matin nous interrompre pendant que nous étions tête à tête dans le Bois de Boulogne, j'aurais poussé les affaires bien loin. Mais ce qui est différé n'est pas perdu. Serviteur.
Arlequin
Bon voyage. Après cela fiez-vous à ces carognes de femmes ! Mais voici justement mon maître.
Scène 3
Léandre, Arlequin, Octave, Scaramouche
Léandre
D'où sors-tu donc, Arlequin ? Il y a une heure que je te cherche.
Arlequin
Je me promenais en vous attendant, Monsieur, ici près , dans l'allée des soupirs, où je faisais réflexion sur l'instabilité des choses humaines par rapport aux femmes.
Léandre
Ah Ciel ! Est-ce d'Élise que tu veux parler ? L'as-tu vue ? Et bien, que t'a-t-elle dit ? Qu'as-tu appris ? Réponds vite.
Arlequin
Non, Monsieur, Élise n'est point la matière de mes réflexions ; c'est la moins femme de toutes les femmes en inconstance. Mais sa suivante, mais Colombine...
Léandre
Hé faquin, qu'ai-je à faire de Colombine ? Parle-moi d'Élise.
Arlequin
Et bien, je vous dis, Monsieur, qu'Élise est malgré l'absence, rage, aimable, fidèle. Mais Colombine...
Léandre
Hé laissons-là Colombine, encore un coup ; parle de ce qui me touche. Quoi donc ? Élise n'aime ni n'épouse Calmar !
Arlequin
Non, Monsieur, Élise ne sera point Calmardée. Mais Colombine entêtée de Mezzetin, est à la veille...
Léandre
Encore ? Hé traître, qu'est-il question ici de Mezzetin et de Colombine ? Ne me parle que d'Élise. Rends-moi compte de sa conduite, et de celle de Calmar.
Arlequin
Et bien, je vous dis, Monsieur, que Calmar a fait de son mieux pour nous supplanter. Il a donné fête, bal, spectacle, et aujourd'hui même dans le Bois de Boulogne, Élise.
Léandre
Et bien, achève, qu'a fait Élise dans le Bois de Boulogne ?
Arlequin
Elle a fait ripaille avec Calmar, et n'est sortie de table que pour venir aux Tuileries entendre un concert qu'il lui donne. Mais Colombine, tête à tête avec Mezzetin.
Léandre
Tu ne finiras donc jamais, bourreau ? Veux-tu donc oublier Colombine et me tirer d'inquiétude ? Élise, dis-tu, n'est sortie de table que pour aller au concert ? Qu'est-ce que c'est donc que ce concert ?
Arlequin
Oh, puisqu'il n'y a pas moyen de vous parler de Colombine, venons donc au fait. Je vous dirai que le concert que veut donner Calmar, m'en a fait inventer un, où nous déconcerterons un peu ce rival. Venez apprendre votre rôle. Mais voici Octave et Scaramouche.
Octave
Que vois-je ? Quoi, c'est vous mon cher Léandre ?
Léandre
Oui, vous voyez, mon cher Octave, un homme encore tout poudreux, et hâlé du soleil de Flandre !
Arlequin
Quoi ? Te voilà donc dépoétisé, Scaramouche ?
Scaramouche
Oui, j'ai suivi tes conseils, je me suis rapatrié avec la fortune; j'ai repris la livrée.
Octave
Quel sujet donc vous fait venir en poste de Flandre à Paris, et qui vous fait quitter le Champ de Mars pour les Tuileries ?
Léandre
Un Dieu qui fait quitter les armes pour la quenouille, le Ciel pour la Terre ; l'amour, en un mot, cher Octave, l'amour.
Scaramouche
Es tu amoureux aussi toi, Arlequin ?
Arlequin
Si je suis amoureux ? Belle demande ! Et ne sais-tu pas, animal, que l'amour est le faible de tous les grands hommes ?
Octave
Peut-on savoir quelle est la belle qui vous met ici au rang des plumets d'été, Léandre ?
Scaramouche
Et pourrait-on vous demander quelle est la soubrette qui vous met au rang des des grands hommes, Arlequin ?
Léandre
Ah ! Je vais en un seul mot vous peindre la plus aimable de toutes les femmes, Octave ; c'est Élise, Élise qui est seule capable d'enlever mon coeur à la gloire.
Arlequin
Scaramouche, c'est Colombine, qui seule peut enlever mon coeur à la cuisine.
Octave
Élise votre maîtresse, Léandre ?
Scaramouche
Colombine ta maîtresse, Arlequin ?
Léandre
OuI, Élise ma maîtresse ; et c'est sur ce que l'on m'a mandé qu'elle était celle d'un nommé Calmar, que je suis venu savoir de ses nouvelles. Mais grâces au Ciel, c'est une fausse alarme, et Élise n'est point infidèle.
Arlequin
Queusi queumi, Scaramouche.
Octave
Mais avez-vous des preuves de la confiance et de l'amour d'Élise, Léandre ?
Scaramouche
Et toi, es-tu bien sûr des bonnes grâces de Colombine, Arlequin ?
Il lui montre le portrait d'Élise qu'il a au bras.
Léandre
Les rigueurs dont Élise paie les douceurs de Calmar, me font des preuves de sa constance, et je veux, comme ami, vous en montrer de son amour. Tenez, Octave, reconnaissez-vous là Élise ?
Il ôte son justaucorps, et fait voir à Scaramouche le portrait de Colombine qu'il a sur son dos.
Arlequin
Attends, Scaramouche, tiens, reconnais tu là Colombine ?
Il s'en va.
Octave
Oh, Ciel ! C'en est trop, je suis le misérable. Serviteur, Léandre.
Il s'en va.
Scaramouche
Ah, Ciel ! Je fuis le malheureux. Serviteur, Arlequin.
Il le suit.
Léandre
Comment donc ? Qu'est-ce que cela signifie ? Arrête, Octave. Un mot ? Octave ? Découvrons d'où vient un adieu si brusque.
Ils sortent.
Arlequin
Courons après, Monsieur. Holà hé, Scaramouche, Scaramouche ? Il y a ici quelque anguille sous roche. Scaramouche ?
Scène 4
Colombine, Élise, Calmar
Colombine
Oui, Mademoiselle, vous avez aujourd'hui deux hommes à désabuser ; l'un de l'opinion où il est que vous pouvez l'aimer, et de celle où est l'autre que vous ne l'aimez plus.
Élise
Pour Léandre, mon coeur se justifiera assez par la joie dont il sera saisi à sa vue. Mais la pièce que l'on veut jouer à Calmar me fait de la peine. Je voudrais le congédier de meilleure grâce, et il faut l'épargner, ne fut-ce que pour l'amour de sa robe.
Colombine
Et ne songeons qu'à l'épée, Mademoiselle. Il ne faut rien épargner pour tirer Léandre d'erreur, et vous ne pouvez le désabuser que par un prompt et bon mariage. Qu'attendez-vous ? Ne laissez pas retourner votre amant à l'Armée, sans l'attacher avant des liens du contrat. Et prenez ce guerrier enfin pendant qu'il est encore tout entier. Mais chut, voici Monsieur Calmar.
Calmar
Hé bien, ma belle Demoiselle, à présent que la nuit approche à vos beaux yeux ne peuvent plus s'occuper aux Tuileries, il est temps de divertir vos oreilles. Allons, il faut commencer notre concert.
Colombine
L'heure et le lieu sont tout à fait favorables à la Musique.
Calmar
Ah ! Qu'il serait heureux, ma pauvre Colombine, s'ils l'étaient aussi un peu à mon amour. Mais, holà, Musiciens, commencez.
Scène Dernière
Mezzetin, Calmar, Léandre, Arlequin, Colombine, Choeur
Plusieurs musiciens s'avancent, et jouent une ouverture ; après quoi Mezzetin en Bacchus, chante.
Les Danseurs finissent la Comédie.
Il boit.
La suite de Bacchus danse.
Mezzetin
Je viens d'une saison brûlante Dissiper les vives chaleurs, Et par de Bachiques liqueurs, Enivrer s'il se peut Élise et sa suivante, C'est ainsi qu'on touche les coeurs. Le beau sexe en vaincu par sa propre mâchoire, Quand l'Amour court à jeun, et seul, à la victoire, Il est bien facile à dompter. Une belle aisément tient bon contre nos charmes, Mais si jadis Tarquin eut emprunté ces armes, Lucrèce n'eut fait que chanter.
Léandre et Arlequin entrent.
Calmar
Où font donc mes autres Musiciens ? Holà, Messieurs les Musiciens, qu'on vienne donc achever cette scène de l'Opéra.
On entend ensuite un bruit de guerre et de trompettes.
Léandre
Ô vous, qui jouissez de la saison nouvelle, Amoureux Rossignol, plaintive Tourterelle, Chantez, petits oiseaux, vantez-vous, vantez-vous D'être plus heureux que nous. Vos femelles Sont fidèles ; Et pour voler au Combat Vous ne laissez point vos belles À des gens de Rabat.
Le bruit de guerre recommence et Léandre chante ensuite.
Arlequin
Ce bruit, ces tambours, ces trompettes, De Mars annoncent le retour. Prenez congé de nos coquettes, Bourgeois, rengainez votre amour La coiffe est sourde à vos fleurettes Sitôt qu'elle entend le tambour.
Léandre
Au retour du Printemps, La robe préside aux ruelles : Mais au retour des combattants Tous les Amours s'en vont chantant ; Adieu, Robins, quittez nos belles, Adieu, vous reviendrez avec les hirondelles, Au retour du Printemps.
Calmar
Ouais ! Est-ce que l'on me joue ici ? Comment l'entendez-vous donc, Mademoiselle ?
Colombine
Dansons, chantons avec gaîté Bourgeois, à d'autre, à d'autres Ce n'est qu'au coeur de l'été, Qu'on peut recevoir le vôtre.
Il se forme un cercle, au milieu duquel se trouve Calmar, et la danse finie, il s'en va tout en colère.
Choeur
Dansons, chantons avec gaîté Bourgeois, à d'autre, à d'autres Ce n'est qu'au coeur de l'été, Qu'on peut recevoir le vôtre.
Arlequin
Allons au mariage, allons. Pour vous, Messieurs les violons, Dites à Calmar qu'il vous paye. En violons, partout on nous défraie ; Et surtout ces gens de procès, Ces Messieurs à langue dorée. À nos dépens ils parlent au Palais, Mais en revanche aussi c'est toujours à leur frais, Que nous dansons nous autres gens d'épée.