Acte I
Scène 1
Sylvette, Percinet
Sylvette
Ah ! Monsieur Percinet, mais comme c'est donc beau !
Il lit.
Percinet
N'est-ce pas ?... Écoutez répondre Roméo : « C'est l'alouette, Amour, je te dis que c'est elle ! Vois, le bord des vapeurs légères se dentelle, Et là-bas, au sommet rose du mont lointain, Sur le bout de son pied se dresse le matin ! Il faut fuir... »
Sylvette
Chut !
Percinet
Personne ! Ainsi, Mademoiselle, Ne prenez pas ces airs effarouchés d'oiselle Qui de la branche, au moindre bruit, va s'envoler... Écoutez les Amants Immortels se parler : Elle : « Amour, amour cher, non, ce n'est pas l'aurore, « Mais c'est, pour éclairer ta fuite, un météore ! » Lui : « Puisqu'elle le veut, eh bien, soit ! Ce n'est point L'alouette qui chante et l'aurore qui point : Ce reflet, c'est le tien, Cynthia, dans la nue ! Vienne la Mort, la Mort sera la bienvenue ! »
Sylvette
Oh ! Non, je ne veux pas qu'il parle de cela, Ou bien je vais pleurer...
Il ferme le livre et regarde tout autour de lui.
Percinet
Alors, restons-en là ! Et, jusques à demain refermant notre livre, Laissons, puisqu'il vous plaît, le doux Roméo vivre. Quel adorable endroit, fait exprès, semble-t-il, Pour s'y venir bercer aux beaux vers du grand Will !
Sylvette
Oui, ces vers sont très beaux, et le divin murmure Les accompagne bien, c'est vrai, de la ramure, Et le décor leur sied, de ces ombrages verts; Oui, Monsieur Percinet, ils sont très beaux, ces vers ! Mais ce qui fait pour moi leur beauté plus touchante, C'est que vous les lisez de votre voix qui chante.
Percinet
La vilaine flatteuse !
Avec un soupir.
Sylvette
Ah ! Pauvres amoureux ! Que leur sort est cruel, qu'on fut méchant pour eux ! Ah ! Je pense...
Percinet
À quoi donc ?
Sylvette
À rien !..
Percinet
À quelque chose Qui vous a fait soudain devenir toute rose !
Sylvette
À rien !...
Baissant la voix.
Percinet
Oh ! La menteuse... aux yeux trop transparents ! Je le vois, à quoi vous pensez !... À nos parents !
Sylvette
Peut-être...
Percinet
À votre père, au mien, à cette haine Qui les divise !
Sylvette
Eh ! Oui, c'est là ce qui me peine Ce qui me fait pleurer en cachette, souvent. Lorsque, le mois dernier, je revins du couvent, Mon père, me montrant le parc de votre père, Me dit : « Ma chère enfant, tu vois là le repaire De mon vieil ennemi mortel, de Bergamin. De ce gueux, de son fils, détourne ton chemin ; Promets-moi bien, sinon, vois-tu, je te renie, D'être, pour ces gens-là, toujours, une ennemie, Car, de tous temps, les leurs ont exécré les tiens ! » J'ai promis.... Vous voyez, Monsieur, comme je tiens.
Percinet
Et n'ai-je pas promis à mon père, de même, De vous haïr toujours, Sylvette ? — Et je vous aime !
Sylvette
Sainte Vierge !
Percinet
Et je t'aime, enfant !
Sylvette
C'est un péché !
Percinet
Un gros... que voulez-vous ? Plus on est empêché D'aimer quelqu'un, et plus il vous en prend l'envie. Sylvette, embrassez-moi !
Elle saute du banc et s'éloigne.
Sylvette
Mais jamais de la vie !
Percinet
Vous m'aimez cependant !
Sylvette
Que dit-il ?
Percinet
Chère enfant, Je dis ce dont encor votre coeur se défend, Mais ce dont plus longtemps douter serait un leurre ! Je dis... ce que vous-même avez dit tout à l'heure, Oui, vous-même, Sylvette, en comparant ainsi Les Amants de Vérone aux deux enfants d'ici.
Sylvette
Je n'ai pas comparé !...
Percinet
Si !... Mon père et ton père À ceux de Juliette et de Roméo, chère ! C'est pourquoi Juliette et Roméo c'est nous, Et c'est pourquoi nous nous aimons comme des fous ! Et je brave à la fois, malgré leur haine aiguë, Pasquinot-Capulet, Bergamin-Montaiguë !
Sylvette
Alors, nous nous aimons ? Mais, Monsieur Percinet, Comment ça s'est-il fait si vite ?...
Percinet
L'amour naît, On ne sait pas comment, pourquoi, quand il doit naître. Je vous voyais souvent passer de ma fenêtre...
Sylvette
Moi de même...
Percinet
Et nos yeux causaient en tapinois.
Sylvette
Un jour, là, près du mur, je ramassais des noix, Par hasard...
Percinet
Par hasard, là, je lisais Shakespeare ; Et – pour unir deux coeurs vois comme tout conspire...
Sylvette
Le vent fit envoler, psst !... chez vous, mon ruban !
Percinet
Pour le rendre, aussitôt, je grimpai sur le banc...
Sylvette
Je grimpai sur le banc...
Percinet
Et depuis lors, petite, Chaque jour je t'attends, et chaque jour plus vite Bat mon coeur lorsqu'enfin monte, signal béni ! Là, derrière le mur, ton doux rire de nid, Qui ne s'achève pas sans que ta tête émerge Du fouillis frémissant de folle vigne vierge !
Sylvette
Puisque nous nous aimons, il faut nous fiancer.
Percinet
C'est à quoi justement je venais de penser.
Sylvette
Dernier des Bergamin, c'est à toi que se lie La dernière des Pasquinot !
Percinet
Noble folie !
Sylvette
On parlera de nous dans les âges futurs !
Percinet
Oh ! Trop tendres enfants de deux pères trop durs !
Sylvette
Mais, qui sait, mon ami, peut-être l'heure tinte Où Dieu veut que, par nous, leur haine soit éteinte ?
Percinet
J'en doute.
Sylvette
Moi, j'ai foi dans les événements, Et j'entrevois déjà cinq ou six dénouements Très possibles.
Percinet
Vraiment, et lesquels ?
Sylvette
Mais suppose – Dans plus d'un vieux roman j'ai lu pareille chose – Que le Prince Régnant vienne à passer un jour... Je cours le supplier, lui conte notre amour, Que nos pères entre eux ont une vieille haine... – Un roi maria bien Dom Rodrigue et Chimène – Le Prince fait venir mon père et Bergamin, Et les réconcilie...
Percinet
Et me donne ta main !
Sylvette
Ou bien, cela s'arrange ainsi que dans Peau d Âne. Tu dépéris, un sot médecin te condamne...
Percinet
Mon père me demande, affolé : « Que veux-tu ? »
Sylvette
Tu dis : « Je veux Sylvette ! »
Percinet
Et son orgueil têtu Est contraint de fléchir !
Sylvette
Ou bien, autre aventure : Un vieux duc, ayant vu de moi quelque peinture, M'aime, envoie un superbe écuyer, en son nom, M'offrir d'être duchesse...
Percinet
Alors, tu réponds : « Non ! »
Sylvette
Il se fâche : un beau soir, dans quelque sombre allée Du parc, où pour rêver à toi je suis allée, On m'enlève !... Je crie !...
Percinet
Et je ne tarde point À surgir près de toi ; je mets la dague au poing, Me bats comme un lion, pourfends...
Sylvette
Trois ou quatre hommes. Mon père accourt, te prend dans ses bras ; tu te nommes ; Alors, il s'attendrit, me donne à mon sauveur, Et ton père consent, tout fier de ta valeur !
Percinet
Et nous vivons longtemps et très heureux ensemble !
Sylvette
Et tout cela n'a rien d'impossible, il me semble ?
Percinet
On vient !
Sylvette
Embrassons-nous !
Percinet
Et ce soir même, ici, À l'heure du Salut, tu viendras, dis ?
Sylvette
Non.
Percinet
Si !
Percinet saute vivement à bas du mur.
Sylvette
Ton père !
Scène 2
Bergamin, Percinet, Sylvette
Bergamin
Ah ! Je vous prends à rêvasser encore. Seul, en ce coin de parc ?
Percinet
Mon père, je l'adore, Ce coin de parc !... J'adore être assis sur ce banc Que la vigne du mur abrite en retombant !... Voyez-vous comme elle est gracieuse, la vigne ? Remarquez ces festons d'une arabesque insigne. On est si bien ici pour respirer l'air pur !
Bergamin
Si bien devant ce mur ?
Percinet
Je l'adore, ce mur !
Bergamin
Je ne vois pas ce que ce mur a d'adorable.
Sylvette
Il ne peut pas le voir !
Percinet
Mais il est admirable, Ce vieux mur, crêté d'herbe ; enguirlandé, couvert Ici de vigne rouge, ici de lierre vert, Là de glycine petit lambeau qui s'effile. mauve aux longues grappes floches, Et là de chèvrefeuille, et là d'aristoloches ! Ce vieux mur centenaire et croulant, dont les trous Laissent pendre au soleil d'étranges cheveux roux, Qui de petites fleurs charmantes se constelle, Ce mur sur qui la mousse est d'une épaisseur telle Qu'il fait à l'humble banc scellé dans sa paroi Un dossier de velours comme au trône d'un roi !
Bergamin
Ta ! ta ! ta ! Voudrais-tu, blanc-bec, me faire accroire Que tu viens ici pour les beaux yeux du mur ?
Tourné vers le mur.
Percinet
Voire, Pour les beaux yeux du mur !... Qui sont de bien beaux yeux Frais sourires d'azur, doux étonnements bleus, Fleurs profondes, clairs yeux, vous êtes nos délices, Et si jamais des pleurs emperlent vos calices, D'un seul baiser nous les volatiliserons !...
Bergamin
Mais le mur n'a pas d'yeux !
Et, gracieux, il en présente un, prestement cueilli, à Bergamin.
Percinet
Il a les liserons.
Sylvette
Est-il spirituel, doux Jésus !
Mouvement d'effroi de Percinet et de Sylvette.
Il prend le livre qui sort de la poche de Percinet, et regarde le dos.
Il l'ouvre et le laisse tomber avec horreur.
Bergamin
Est-il bête ! Mais je connais ce qui te fait perdre la tête. Tu viens lire en cachette ! Et du théâtre !... En vers ! Des vers !... Voilà pourquoi, la cervelle à l'envers, Vous rêvez, vous errez, évitant les approches, Pourquoi vous me venez parler d'aristoloches, Et pourquoi vous voyez des yeux bleus à ce mur ! Un mur n'a pas besoin d'être joli, - mais sûr ! Je vais faire enlever toutes ces choses vertes Qui pourraient nous cacher quelques brèches ouvertes, Et, pour mieux nous garder d'un voisin insolent, Remaçonner ce pan, bâtir un beau mur blanc, Bien blanc, bien net, bien propre ; au lieu... d'aristoloches, Le garnir, dans le plâtre ayant fait des encoches, De tessons de bouteille au tranchant acéré Qu'on verra s'en aller en bataillon serré...
Percinet
Oh ! Grâce !
Bergamin
Pas de grâce !... Ainsi je le décrète ! Tout le long, tout le long, tout le long de la crête !
Sylvette
Oh !
Il se relève et s'éloigne du mur avec un air soupçonneux.
Il fait le mouvement de monter sur le banc. Effroi de Percinet. Au bruit. Sylvette se fait toute petite derrière le mur, mais Bergamin renonce, après une grimace que lui arrache quelque vieille douleur, et fait signe à son fils de monter à sa place, et de regarder.
Bergamin
Çà, causons ! Mais, hum !... les murs, s'ils n'ont pas d'yeux, Ont des oreilles ! Vois si quelque curieux...
Percinet
À ce soir !
Sylvette
Je viendrai devant que l'heure sonne.
Percinet
J'y serai !
Sylvette
Je t'adore !
Bergamin
Eh bien ?
Percinet
Eh bien, – personne !
Bergamin
Alors, causons... Mon fils, je veux vous marier.
Sylvette
Ah !
Bergamin
Qu'est-ce ?
Percinet
Rien.
Bergamin
On vient de faiblement crier.
Percinet
Quelque oiselet blessé...
Sylvette
Hélas !...
Percinet
Dans la ramure !...
Bergamin
Or donc, mon fils, après réflexion très mûre, J'ai fait pour vous un choix.
Percinet
Tu ! Tu !
Bergamin
Je suis têtu, Et je vous forcerai, Monsieur...
Percinet
Tu ! Tu ! Tu ! Tu !
Bergamin
Voulez-vous bien finir de siffler, mauvais merle !... Une femme encor jeune, et très riche, – une perle !
Percinet
Et si je n'en veux pas de votre perle !
Bergamin
Attends ! Je m'en vais te montrer, polisson !...
Percinet
Le Printemps A rempli les buissons, mon père, de bruits d'ailes, Et les sources des bois voient s'abattre auprès d'elles Des couples de petits oiseaux se caressant...
Bergamin
Impudique !
Percinet
Tout rit et fête Avril récent ; Les papillons...
Bergamin
Pendard !
Percinet
À travers champs essaiment, Pour aller épouser toutes les fleurs qu'ils aiment !... L'Amour...
Bergamin
Bandit !
Percinet
Met tous les coeurs en floraison... Et vous me voulez voir marié de raison !
Bergamin
Oui, certes, garnement !
Il se sauve en courant.
Percinet
Eh bien, non, non, mon père ! Je jure... sur ce mur – qui m'entend, je l'espère ! – Que je me marierai si romanesquement, Que l'on n'aura jamais vu dans aucun roman Quelque chose de plus follement romanesque !
Bergamin
Oh ! je t'attraperai !
Scène 3
Sylvette, Pasquinot
Sylvette
Vraiment, je conçois presque La haine de papa pour ce méchant...
Pasquinot
Eh bien, Que fait-on par ici, Mademoiselle ?
Sylvette
Rien. On se promène.
Pasquinot
Ici ! Seule ! Mais, malheureuse ! ... Vous n'avez donc pas peur ?
Sylvette
Je ne suis pas peureuse.
Pasquinot
Seule près de ce mur !... Mais je vous le défend, D'approcher de ce mur ! Mais, imprudente enfant, Regarde bien ce parc : tu vois là le repaire De mon vieil ennemi mortel !...
Sylvette
Je sais, mon père.
Pasquinot
Et tu viens t'exposer à des mots outrageants, À des ?... Sait-on de quoi sont capables ces gens ? Si ce gueux, ou son fils, connaissaient que ma fille Vient seule rêvasser dessous cette charmille... Oh ! rien que d'y penser, je me sens frissonner ! Mais je vais le barder, le caparaçonner, Ce mur, le hérisser de fer pour qu'on s'éventre, Qu'on s'empale, en voulant le franchir, et qu'on s'entre, Rien qu'en s'en approchant, des pointes dans la chair.
Sylvette
Il ne le fera pas, ça coûterait trop cher. Il est un peu serré, papa.
Elle sort, il la suit des yeux d'un air courroucé.
Pasquinot
Rentre, – un peu vite !
Scène 4
Bergamin, Pasquinot
Bergamin
Ce billet à Monsieur Straforel, tout de suite.
Pasquinot
Bergamin !
Ils s'embrassent.
Bergamin
Pasquinot !
Pasquinot
Comment va ?
Bergamin
Pas trop mal.
Pasquinot
Ta goutte ?
Bergamin
Mieux. Et ton coryza ?
Pasquinot
L'animal Me tient toujours.
Bergamin
Eh bien, c'est fait, le mariage !
Pasquinot
Hein ?
Bergamin
J'ai tout entendu, caché dans le feuillage. Ils s'adorent !
Pasquinot
Bravo !
Se frottant les mains.
Bergamin
Brusquons le dénouement ! Ha ! ha ! Tous les deux veufs, et pères mêmement, Moi, d'un fils qu'une mère un peu trop romanesque Appela Percinet...
Pasquinot
Oui, c'est un nom grotesque.
Bergamin
Toi, d'un tendron rêveur, Sylvette, âme d'azur ! Quel était notre but, le seul ?
Pasquinot
Ôter ce mur.
Bergamin
Pour vivre ensemble...
Pasquinot
Et fondre en une nos deux terres..
Bergamin
Calcul de vieux amis...
Pasquinot
Et de propriétaires !
Bergamin
Pour ce, que fallait-il ?
Pasquinot
Marier nos enfants !
Bergamin
Les marier ! Oui, mais... serions-nous triomphants S'ils avaient soupçonné nos désirs, notre entente ? Mariage arrangé n'est pas chose tentante Pour deux jeunes serins poétiques. Aussi, Profitant de ce qu'ils ont vécu loin d'ici, Leur avons-nous caché tout projet d'hyménée. Mais collège et couvent les lâchaient cette année Lors, m'étant avisé que de les empêcher De se voir, sûrement les ferait se chercher, Que s'aimer en secret et d'un amour coupable Leur plairait, – j'inventai cette haine admirable !... Vous doutiez du succès de ce plan inouï ? Eh bien, nous n'avons plus qu'à dire nos deux oui.
Pasquinot
Soit ! Mais comment ?... Comment, avec assez d'astuce, Consentir, sans leur mettre, à l'oreille, la puce ? Moi qui t'appelais gueux, idiot...
Bergamin
Idiot ? Gueux suffisait ! Ne dis que juste ce qu'il faut.
Pasquinot
Quel prétexte ?...
Bergamin
Ah ! voilà ! - Mais ta fille elle-même Vient de me suggérer l'ultime stratagème ! Tandis qu'elle parlait, mon plan se dessinait : Ce soir, ils ont ici rendez-vous ; Percinet Arrive le premier ; au moment où Sylvette Paraît, des hommes noirs, surgis d'une cachette, L'enlèvent ! Elle crie ! Alors, mon jeune coq Court sus aux ravisseurs, chamaille à coups d'estoc ; Ils font semblant de fuir ; tu te montres ; j'arrive ; Ta fille et son honneur sont saufs ; ta joie est vive ; Tu bénis, laissant choir de tes yeux un peu d'eau, L'héroïque sauveur ; je m'attendris : – tableau.
Pasquinot
Ah ! Çà, c'est du génie !... Ah ! non ça, par exemple, C'est du génie !...
Straforel, dans un pompeux costume de spadassin, paraît au fond et s'avance majestueusement.
Bergamin
Eh ! Oui... proprement. Chut ! Contemple Celui qui vient ! C'est Straforel, le spadassin, À qui j'ai, tout à l'heure, écrit de mon dessein... Oui, notre enlèvement, c'est lui qui va le mettre En scène.
Scène 5
Bergamin, Straforel, Pasquinot
Bergamin
Hum ! Que d'abord je vous fasse connaître Mon ami Pasquinot...
En se relevant, il s'étonne de ne pas voir Pasquinot.
Straforel
Monsieur...
Bergamin
Là, sur le mur.
Straforel
Exercice étonnant pour un homme aussi mûr.
Bergamin
Mon plan vous paraît-il, cher maître ?...
Straforel
Élémentaire.
Bergamin
Oui, vous savez comprendre, agir vite...
Straforel
Et me taire.
Bergamin
Simulacre de rapt, n'est-ce pas, combat feint ?
Straforel
C'est tout compris.
Bergamin
Ayez d'adroits bretteurs, afin Qu'ils n'aillent pas blesser mon garçonnet. Je l'aime, C'est mon unique enfant !
Straforel
J'opérerai moi-même.
Bergamin
Ah ! Très bien ! Dans ce cas, je ne saurais douter...
Pasquinot
Dis donc, demande-lui ce que ça va coûter.
Bergamin
Pour un enlèvement, que prenez-vous, cher maître ?
Straforel
Cela dépend, Monsieur, de ce qu'on veut y mettre. On fait l'enlèvement un peu dans tous les prix. Mais, dans le cas présent, et si j'ai bien compris, Il ne faut pas compter du tout. À votre place, J'en prendrais un, Monsieur, là, – de première classe !
Bergamin
Ah ! Vous avez plusieurs classes ?
Straforel
Évidemment ! Songez que nous avons, Monsieur, l'enlèvement Avec deux hommes noirs, l'enlèvement vulgaire, En fiacre, – celui-là ne se demande guère, – L'enlèvement de nuit, l'enlèvement de jour, L'enlèvement pompeux, en carrosse de cour, Avec laquais poudrés et frisés – les perruques Se payent en dehors, – avec muets, eunuques, Nègres, sbires, brigands, mousquetaires, au choix ! L'enlèvement en poste, avec deux chevaux, trois, Quatre, cinq, – on augmente ad libitum le nombre, – L'enlèvement discret, en berline, – un peu sombre, – L'enlèvement plaisant, qui se fait dans un sac, Romantique, en bateau, – mais il faudrait un lac ! – Vénitien, en gondole, – il faudrait la lagune ! – L'enlèvement avec ou sans le clair de lune, – Les clairs de lune, étant recherchés, sont plus chers ! – L'enlèvement sinistre aux lueurs des éclairs, Avec appels de pied, combat, bruit de ferraille, Chapeaux à larges bords, manteaux couleur muraille, L'enlèvement brutal, l'enlèvement poli, L'enlèvement avec des torches – très joli ! – L'enlèvement masqué qu'on appelle classique, L'enlèvement galant qui se fait en musique, L'enlèvement en chaise à porteurs, le plus gai, Le plus nouveau, Monsieur, et le plus distingué !
Bergamin
Voyons, que penses-tu ?
Pasquinot
Hon... Et toi ?
Bergamin
Moi, je pense Qu'il faut frapper très fort - tant pis si l'on dépense – L'imagination !... Avoir de tout un peu !... Faire un enlèvement...
Straforel
Panaché ? Ça se peut.
Bergamin
Donnons-en pour longtemps à nos jeunes fantasques : Chaise à porteurs, manteaux, torches, musique, masques !
Straforel
Nous prendrons, pour grouper ces divers éléments, Une première classe, – avec des suppléments
Bergamin
Soit !
Montrant Pasquinot.
Straforel
Je vais revenir bientôt... Mais il importe Que Monsieur, de son parc, entrebâille la porte...
Bergamin
Il entrebâillera.
Avant de sortir.
Straforel
Messieurs, mes compliments ! Une première classe avec des suppléments !
Scène 6
Pasquinot, Bergamin
Pasquinot
Avec tous ses grands airs, il s'en va, l'homme honnête, Sans qu'on ait fait le prix !
Bergamin
Laisse, l'affaire est faite ! On abattra le mur. Nous n'aurons qu'un foyer !
Pasquinot
Et l'hiver, à la ville, ô douceur ! qu'un loyer !
Bergamin
Nous ferons dans le parc des choses ravissantes !
Pasquinot
Nous taillerons les ifs !
Bergamin
Nous sablerons les sentes !
Pasquinot
Nos chiffres, au milieu de chaque massif rond, Bien calligraphiés, en fleurs, s'enlaceront !
Bergamin
Comme cette verdure est un peu trop sévère...
Pasquinot
Nous allons l'égayer par des boules de verre !
Bergamin
Nous aurons des poissons dans un bassin tout neuf !
Pasquinot
Nous aurons un jet d'eau faisant danser un oeuf ! Nous aurons un rocher ! - Hein ! coquin, que t'en semble !
Bergamin
Tous nos voeux sont comblés !
Pasquinot
Nous vieillirons ensemble
Bergamin
Et ta fille est casée !
Pasquinot
Ainsi que ton gamin !
Bergamin
Ah ! Mon vieux Pasquinot !
Ils tombent dans les bras l'un de l'autre.
Pasquinot
Ah ! mon vieux Bergamin !
Scène 7
Sylvette, Bergamin, Percinet, Pasquinot
Sylvette
Ah !
Bergamin
Ta fille !
Percinet
Ah !
Pasquinot
Ton fils !
Ils transforment l'embrassade en lutte à bras-le-corps.
Bergamin
Battons-nous ! Ah ! Canaille !
Pasquinot
Ah ! Gueux !
Sylvette
Papa !...
Percinet
Papa !...
Bergamin
Laissez-nous donc, marmaille !
Pasquinot
C'est lui qui m'insulta !
Bergamin
C'est lui qui me frappa !
Pasquinot
Lâche !
Sylvette
Papa !
Bergamin
Filou !
Percinet
Papa ! !
Pasquinot
Brigand !
Ils réussissent à les séparer.
Sylvette
Papa ! ! !
Percinet
Rentre, il est tard !
Percinet l'emmène.
Bergamin
Ma rage est à son paroxysme !
Pasquinot
J'écume !
Sylvette
L'air fraîchit. Pense à ton rhumatisme.
Scène 8
Straforel
Le jour baisse insensiblement. La scène reste vide un instant. Puis, dans le parc de Pasquinot, entrent Straforel et ses spadassins, musiciens, etc.
Il place ses hommes.
Il regarde le ciel.
Regardant les manteaux extravagants des spadassins.
On apporte la chaise à porteurs.
Regardant les porteurs qui sont noirs.
À la cantonade.
On voit le fond vaguement coloré de rose par les reflets des torches qui restent derrière les arbres ; entrent des musiciens.
Il les place au fond.
Sévère, à un spadassin.
Il se masque.
Straforel
D'une étoile déjà le ciel clair s'étoila. Le jour fuit... Mets-toi là... Mets-toi là... Mets-toi là. Oui, l'heure du Salut déjà doit être proche : Blanche, elle apparaîtra quand tintera la cloche ; Alors, je sifflerai... La lune ?... C'est parfait ! Nous n'aurons pas manqué, ce soir, un seul effet ! Excellents, les manteaux !... Que la colichemarde Les retrousse un peu plus : appuyez sur la garde ! La chaise, ici, dans l'ombre. Ah ! Les nègres, pas mal ! Les torches, vous n'entrez, n'est-ce pas, qu'au signal ? Les musiciens ? – Là ! sur fond de clartés roses... De la grâce, du flou ! Variez donc les poses ! Debout, la mandoline ! Asseyez-vous, l'alto ! Comme dans le Concert Champêtre de Watteau ! Premier Homme Masqué, que vois-je ? On se dandine ? Ça, de l'allure ! - Bien ! - Instruments, en sourdine, Veuillez vous accorder... Oh ! très bien ! - Sol, mi, si !
Scène 9
Percinet, Straforel
Percinet
Mon père s'est calmé... J'ai pu fuir jusqu'ici. Le jour baisse... L'odeur des sureaux flotte et grise !... Les fleurs vont s'effaçant dans la pénombre grise...
Les musiciens jouent doucement jusqu'à la fin de l'acte.
Straforel
Musique !
Percinet
Je me sens trembler comme un roseau. Qu'ai-je donc ?... Elle va venir !
Straforel
Amoroso !...
Une cloche sonne au loin.
Percinet
Mon premier rendez-vous, le soir... Ah ! je défaille !... La brise fait le bruit d'une robe de faille... On ne voit plus les fleurs... j'ai des larmes aux yeux... On ne voit plus les fleurs... mais on les sent bien mieux ! Oh ! ce grand arbre, avec une étoile à son faîte !... Mais qui donc joue ainsi des airs ? - La nuit s'est faite. Oui, la douce nuit s'est faite, et voici Qu'en l'azur foncé du ciel obscurci, S'allumant partout, par là, par ici, Et l'une après l'une, Tandis que l'étang est tout coassant, Les étoiles vont en nombre croissant Tout autour, autour du grêle croissant De la pâle lune ! Éclats de saphir et de diamant, Étoiles, je fus longtemps votre amant, Et je vous parlais, le soir, ardemment, Perdu dans la nue !... Mais ma poésie a changé de cours Depuis que, tenant de naïfs discours, Ses petits cheveux au front coupés courts, Sylvette est venue ! Chers astres du ciel, astres familiers, Vous êtes bien beaux, là-haut, par milliers, Mais, allez ! serez bien humiliés Quand, parmi ses voiles, Elle apparaîtra dans le bleu jardin, Et, voyant ses yeux, vous serez soudain Pour vos propres feux prises de dédain, Mes pauvres étoiles !
Scène 10
Sylvette, Percinet, Straforel, Pasquinot, Bergamin
Coup de sifflet, Straforel surgit devant elle, les torches apparaissent.
Les spadassins l'enlèvent et la mettent vivement dans la chaise à porteurs.
Sylvette
Le Salut sonne. Il doit m'attendre. Ah ! Au secours !
Percinet
Juste ciel !
Sylvette
Percinet, on m'enlève !
Il enjambe le mur, tire l'épée, et ferraille avec plusieurs spadassins.
Percinet
J'accours ! Tiens, – tiens, – tiens !
Les violons élèvent un trémolo dramatique. Les spadassins se sauvent.
Straforel
Trémolo !
Duel entre Straforel et Percinet.
Straforel
Per Baccho ! C'est le diable Que cet enfant !
Straforel
Le coup... est irrémédiable ! Il tombe.
Tableau. Elle est dans la chaise à porteurs ouverte, lui à genoux.
Percinet
Sylvette !
Sylvette
Mon sauveur !
Pasquinot
Le fils de Bergamin !... Ton sauveur !... Ton sauveur ?... Je lui donne ta main !
Bergamin est entré de son côté, suivi de valets avec des flambeaux
Sylvette
Ciel !
Pasquinot
Bergamin, ton fils est un héros !... Pardonne ! Et faisons leur bonheur !
Bergamin
Ma haine m'abandonne !
Percinet
Sylvette, nous rêvons, Sylvette, parlons bas, Que le bruit de nos voix ne nous réveille pas !...
Montrant le mur.
Bergamin
Les haines finiront toujours en hyménées. La paix est faite. Il n'y a plus de Pyrénées !
Percinet
Qui l'aurait cru qu'ainsi mon père changerait ?
Tandis qu'ils remontent avec Pasquinot, Straforel se soulève et tend un papier à Bergamin.
Sylvette
Quand je vous le disais que tout s'arrangerait
Bergamin
Hein ! Quoi donc ? Ce papier, et votre signature... Qu'est cela, s'il vous plaît ?
Il retombe.
Straforel
Monsieur, c'est ma facture !
Acte II
Scène 1
Blaise, Pasquinot, Bergamin
Blaise
Donc, Monsieur Pasquinot, ce soir vient le notaire ?... Hé ! voici bien un mois que ce mur est par terre Et que vous vivez tous ensemble. Il était temps ; Nos petits amoureux doivent être contents !
Pasquinot
Ça fait bien sans ce mur, hein, Blaise ?
Blaise
C'est superbe !
Il se penche et tâte une touffe de gazon.
Furieux.
Pasquinot
Oui. Mon parc a gagné. Cent pour cent. Mais cette herbe Est mouillée !... On a donc arrosé ce matin ?... Il ne faut arroser que le soir, vieux crétin !
Blaise
C'est Monsieur Bergamin qui m'en a donné l'ordre.
À Blaise.
Blaise aligne au fond des plantes qu'il va chercher dans la serre. Pasquinot lit. Bergamin paraît au fond.
Pasquinot
Ah ?... Ce bon Bergamin !... Il ne veut pas démordre De son idée !... Il croit qu'arroser sans repos Vaut mieux qu'arroser peu, mais bien, mais à propos ! Enfin !... Vous sortirez les plantes de la serre.
À un arbre.
Posant son arrosoir, et regardant autour de lui avec satisfaction.
Apercevant Pasquinot.
Pas de réponse.
Pas de réponse.
Pasquinot lève la tête.
Bergamin
Ouf !... On leur donne d'eau juste le nécessaire ! Ce qui leur fait du bien, c'est ce superflu-là ! Hein, mon vieux, tu mourais de soif ?... Tiens, en voilà, De l'eau... tiens, en voilà ! Moi, j'aime ça, les arbres. Oui, mon parc a gagné... Très jolis, ces faux marbres Très, très .. Bonjour. Bonjour ! ! Bonjour ! ! ! Eh bien, j'attends ?
Pasquinot
Oh ! mon ami, mais nous nous voyons tout le temps !
Voyant les plantes que range Blaise.
Blaise ahuri, les rentre précipitamment. Pasquinot lève les yeux au ciel, hausse les épaules, et lit. Bergamin va, et vient, l'air désoeuvré, finit par s'asseoir à côté de Pasquinot. Silence. Puis, tout à coup, avec mélancolie :
Bergamin
Ah ? – Bien !... Veux-tu rentrer ces plantes ! À cette heure, Chaque jour je sortais, furtif, de ma demeure...
Pasquinot
Je filais de chez moi, subreptice et léger... C'était très amusant !
Bergamin
Le secret !
Pasquinot
Le danger !
Bergamin
Il fallait dépister Percinet ou Sylvette Chaque fois qu'on venait tailler une bavette !
Pasquinot
On risquait, chaque fois qu'on grimpait sur le mur, La casse d'une côte, ou le bris d'un fémur.
Bergamin
Nos conversations monoquotidiennes Ne se pouvaient qu'au prix de ruses indiennes !
Pasquinot
Il fallait se glisser sous les buissons épais... C'était très amusant !
Bergamin
Quelquefois, je rampais... Et, le soir, aux genoux, ma culotte était verte !
Pasquinot
L'un de l'autre il fallait, sans fin, jurer la perte.
Bergamin
Et dire un mal affreux...
Bâillant.
Pasquinot
C'était très amusant ! Bergamin ?
Bergamin
Pasquinot ?
Pasquinot
Ça nous manque, à présent.
Après réflexion.
Il se lève, s'éloigne, va et vient.
Bergamin
Non, voyons !... Si, pourtant. Oh ! C'est très drôle ! - Est-ce que Ce serait la revanche, ici, du Romanesque ?... Silence. Il regarde Pasquinot qui lit. Son gilet est toujours veuf de quelque bouton ! C'est crispant !...
Il feint de lire quand Bergamin repasse devant lui.
Pasquinot
Il a l'air d'un vaste hanneton Qui virevolte, avec ses basques pour élytres.
Il remonte en sifflotant.
Bergamin
Il louche, quand il lit, ainsi que font les pitres Après leur papillon.
Haut.
Pasquinot
Il siffle !... C'est un tic ! Ne sifflote donc pas toujours, comme un aspic.
Bergamin
Nous distinguons le brin d'éteule aux yeux des autres Et nous ne sentons pas la solive en les nôtres ! Vous avez bien vos tics...
Pasquinot
Moi ?
Bergamin
Vous vous dandinez, Vous reniflez sans fin, Roi des Enchifrenés, Le nez toujours noirci d'un vain sternutatoire, Vous contez six-vingts fois par jour la même histoire.
Pasquinot
Mais...
Bergamin
Vous ne pouvez pas un instant vous asseoir Sans balancer le pied comme un gros encensoir ; À table, vous roulez votre mie en boulettes... Maniaque, mon cher, ah ! non, ce que vous l'êtes !
Pasquinot
Oui, comme maintenant on s'ennuie à moisir, De m'inventorier vous avez le loisir ; Vous dénombrez mes tics, vous en dressez la liste, Mais la vie en commun, cette grande oculiste, Me désaveugle aussi ! Je vous vois ladre, faux, Égoïste, et chacun de vos menus défauts Grossit, – comme la mouche amusante et gentille Devient un monstre affreux. Monsieur, sous la lentille.
Bergamin
Ce dont je me doutais, maintenant j'en suis sûr !
Pasquinot
Quoi ?
Bergamin
Le mur te flattait.
Pasquinot
Tu perds beaucoup sans mur.
Bergamin
De te voir tous les jours tu calmas mon envie !
Pasquinot
Depuis un mois, Monsieur, ce n'est plus une vie !
Bergamin
C'est bien, Monsieur, c'est bien. Ce que nous avons fait, Ce n'était pas pour nous, n'est-ce pas ?
Pasquinot
En effet !
Bergamin
C'était pour nos enfants !...
Pasquinot
Pour nos enfants, oui, certes !... Souffrons donc en silence, et supportons la perte De notre liberté, sans soucis apparents.
Sylvette et Percinet paraissent à gauche, au fond, entre les arbres, et traversent lentement la scène, enlacés, avec des gestes d'exaltés.
Bergamin
Car, se sacrifier, c'est le sort des parents !
Pasquinot
Chut ! voici les Amants !
Bergamin
Voyez-moi cette pose !... Semblent-ils pas marcher dans une apothéose ?
Pasquinot
Depuis que l'aventure exauça tous leurs voeux, Ils sentent des rayons mêlés à leurs cheveux !
Sylvette et Percinet, qui ont disparu à droite, y reparaissent, à un plan plus rapproché, et descendent en scène.
Bergamin
C'est l'heure où, copiant les attitudes lentes Des Pèlerins d'Amour dans les Fêtes Galantes, Ils viennent chaque jour, avec componction, Sur le lieu du combat faire une station ! Voici nos pèlerins.
Bergamin et Pasquinot se retirent derrière un massif.
Pasquinot
S'ils brodent sur leur thème Coutumier, cela vaut d'être écouté !...
Scène 2
Percinet, Sylvette, Bergamin, Pasquinot
Percinet
Je t'aime !...
Ils s'arrêtent.
Sylvette
Je vous aime... À l'endroit illustre nous voici !
Percinet
Oui, c'est ici qu'eut lieu la chose. C'est ici Que tomba lourdement la brute transpercée !
Sylvette
Là, je fus Andromède !
Percinet
Et là, je fus Persée !
Sylvette
Combien donc étaient-ils contre toi ?
Percinet
Dix !
Sylvette
Oh !... Vingt !... Vingt au moins, sans compter ce grand dernier qui vint, Et dont tu corrigeas l'humeur récalcitrante.
Percinet
Oui, vous avez raison, ils étaient au moins trente.
Sylvette
Ah ! Redis-moi comment, dague au poing, flamme aux yeux. Tu les frappas dans l'ombre, ô mon Victorieux !
Percinet
Je ne sais si ce fut en sixte, ou bien en quarte. Mais ils tombaient, pareils aux capucins de carte !
Sylvette
Ami, si vos cheveux avaient été moins blonds, J'aurais cru voir le Cid !
Percinet
Oui, nous nous ressemblons.
Sylvette
Il manque à nos amours d'être mis en poème.
Percinet
Sylvette, ils le seront !
Sylvette
Je vous aime.
Percinet
Je t'aime !
Sylvette
C'est du rêve vécu !... Je m'étais tant juré D'épouser le héros follement rencontré, Et pas le bon petit fiancé des familles !..
Percinet
Ah ?
Sylvette
Non, non, pas celui qu'on offre aux jeunes filles, Le doux Monsieur que cherche à marier sa soeur, Ou quelque digne abbé, son vague confesseur.
Percinet
Tu n'aurais surtout pas épousé, que j'espère, L'inévitable fils d'un ami de ton père !
Sylvette
Ah ! non !... Remarques-tu que mon père et le tien Sont depuis quelques jours d'une humeur ?...
Percinet
Oui, de chien
Bergamin
Hum !
Percinet
Et je sais pourquoi leur bonne humeur s'altère...
Bergamin
Ah ?
Percinet
Mais oui ! notre envol vexe leur terre-à-terre. Je respecte beaucoup mon père, – et ton auteur ; Mais ce sont bons bourgeois pas très à la hauteur. Notre éclat les relègue un peu dans les ténèbres.
Pasquinot
Hein ?
Sylvette
Les voilà passés pères d'amants célèbres !
Percinet
Mon panache excessif leur devient importun.
Sylvette
Ton père a devant toi la gêne obscure d'un... Je ne sais si je peux dire ?
Percinet
Tu peux, espiègle
Sylvette
D'un canard ayant fait la couvaison d'un aigle !
Bergamin
Ho ! ho !
Sylvette
Pauvres parents, notre amour clandestin, Comme il se joua d'eux !...
Pasquinot
Hé ! hé !
Percinet
Oui, le Destin Joint toujours les amants par d'imprévus méandres, Et le hasard se fait le Scapin des Léandres !
Bergamin
Ha ! ha !
Sylvette
Et donc, ce soir, le contrat, nous allons Le signer !
Percinet
Et je vais mander les violons !
Sylvette
Allez vite !
Percinet
Je cours !
Ils remontent enlacés.
Sylvette
Tenez, je suis gentille, Et je vais vous mener, Monsieur, jusqu'à la grille
Sylvette
Nous égalons, je crois, les plus fameux amants.
Percinet
Oui, nous serons parmi ces Immortels Charmants : Roméo, Juliette, – Aude et Roland...
Sylvette
Aminte Et son pâtre !
Percinet
Pyrame et Thisbé !
Ils sont sortis. On entend leurs voix s'éloigner parmi les arbres...
Sylvette
Mainte et mainte Encore...
Percinet
Francesca, tu sais, de Rimini, Et Paolo...
Sylvette
Pétrarque et Laure...
Bergamin
As-tu fini ?
Scène 3
Pasquinot, Bergamin
Pasquinot
Le succès de ton plan, Monsieur l'homme sagace, Répond à ton espoir, et même il le dépasse ! Résultat qui sans doute était prévu par vous, Cher maître : nos enfants sont complètement fous !
Bergamin
Il est clair que ta fille est assez énervante Avec son fameux rapt, que sans cesse elle vante !
Pasquinot
Et ton fils, qui se croit un héros, prend des airs Qui ne me portent pas moindrement sur les nerfs !
Bergamin
Mais le plus irritant, c'est qu'ils nous représentent. Comme deux bons bourgeois dupés, qu'ils nous plaisantent Sur notre aveuglement voulu, sur ce que nous Ne surprîmes jamais un de leur rendez-vous ! C'est bête, si tu veux, mais enfin ça m'agace.
Pasquinot
Avais-tu prévu ça, Monsieur l'homme sagace ? Grâce à toi, ton moutard tient d'insanes propos, Et se croit le premier des moutardiers papaux.
Bergamin
Moutardier dont au nez me monte la moutarde !
Pasquinot
Je vais tout leur conter, sans plus tarder.
Bergamin
Non, tarde ! Il ne faut pas aller leur dire tout de go ; On parlera sitôt après le conjungo ; Jusqu'aux derniers accords des nuptiales harpes, Sachons leur opposer un mutisme de carpes.
Pasquinot
Soit, mais nous voilà pris nous-mêmes dans nos rets, Grâce à ton fameux plan.
Bergamin
Mon cher, tu l'admirais !
Pasquinot
Ah ! il était joli, ton plan !
Bergamin
Il m'exaspère !
Scène 4
Sylvette, Bergamin, Pasquinot
Elle entre gaiement, une branche fleurie à la main, dont elle fait à la cantonade des signes à Percinet qu'elle vient de quitter, puis elle descend entre les deux pères.
Sylvette
Bonjour, mon cher papa. Bonjour, futur beau-père !
Bergamin
Bonjour, future bru !
Sylvette
Bonjour, future bru ! Oh ! comme vous avez ce matin l'air bourru !
Bergamin
C'est Pasquinot qui me... qui me...
Sylvette
Chut ! Chut ! Du calme ! Je viens comme la paix, – et j'agite une palme ! Vous vous boudez encore un peu ? C'est bien permis : Pouvez-vous vous aimer comme deux vieux amis ?
Pasquinot
Ironie !...
Bergamin
Oui, c'est vrai ; notre haine fut telle Qu'on ne peut...
Sylvette
Songez donc : une haine mortelle ! Oh ! Quand je me souviens de ce que vous disiez De papa, bien souvent, là, parmi vos rosiers, Sans vous douter que moi j'entendais tout, assise Derrière le bon mur...
Bergamin
Elle est d'une bêtise !
Sylvette
Car je venais ici chaque jour, vous savez, Retrouver Percinet ! – Dire que vous n'avez Jamais eu de soupçons !
Pasquinot
Oh ! Pour ça, que je meure, Si...
À Bergamin.
Sylvette
Nous venions pourtant toujours à la même heure. Ha ! ha ! J'entends encor Percinet vous crier, Le jour même du rapt : « Je veux me marier De la façon la plus romanesquement folie ! »
Bergamin
Eh ! Dame, dites donc, il a tenu parole ! Vraiment ?... Et vous croyez que si j'avais voulu ?...
Sylvette
Ta ! la ! ta ! Je le sais, pour l'avoir cent fois lu : Les rêves des Amants toujours se réalisent, Et les pères, toujours, tôt ou tard, s'humanisent, Contraints par quelque étrange et fol événement Qui force, à point nommé, leur attendrissement.
Pasquinot
Qui force, à point nommé ?... Non, non, laissez-moi rire !
Sylvette
Mais, nous l'avons prouvé !...
Bergamin
Si je voulais vous dire...
Sylvette
Quoi ?
Bergamin
Rien !
Sylvette
Alors, pourquoi prenez-vous cet air fin ?
À part.
Bergamin
Mais, parce que... Ho !... C'est agaçant, à la fin !
Remontant.
Pasquinot
Quand on pourrait d'un mot... Mais gardons le mystère !
Sylvette
Quand on n'a rien à dire, il le faut bien, se taire !
Pasquinot
Rien à dire ! La folle ! Alors, vous croyez ça, Que tout se passe ainsi que cela se passa ? Qu'on envahit les parcs malgré les bonnes grilles ?...
Bergamin
Vous croyez qu'on enlève encor les jeunes filles ?
Sylvette
Si je crois ? Que dit-il ?
Bergamin
Moi, je dis qu'en voilà Assez ! Qu'il était temps que tout se dévoilât !... Oui, depuis que le monde est monde entre les mondes, Le succès fut toujours pour les perruques blondes ; Bartholo, dont la haine en secret s'aviva, Dut toujours s'incliner devant Almaviva ; Mais l'heure du triomphe et des justes revanches Vient enfin de sonner pour les perruques blanches !
Sylvette
Mais...
Pasquinot
Jadis, nous étions, nous autres, les papas, Cassandre, Orgon, Géronte, Argante, n'est-ce pas ? Vous en êtes restée à ces vieilles badernes ?... Mais on n'en trouve plus chez les pères modernes ! Les dupés d'autrefois sont dupeurs à leur tour. L'ordre donné par nous de vous aimer d'amour, Ni vous ni Percinet n'eussiez voulu l'entendre ? Ce fut donc bien joué que de vous le défendre !
Sylvette
Mais alors, vous saviez peut-être...
Pasquinot
Sûrement !
Sylvette
Nos duos ?
Bergamin
J'écoutais leur doux susurrement !
Sylvette
Les bancs où nous grimpions ?...
Pasquinot
Tout exprès nous les mîmes.
Sylvette
Le duel ?
Bergamin
Simple jeu !
Sylvette
Les spadassins ?
Pasquinot
Des mimes !
Sylvette
Mon rapt ? - Oh ! Ça, c'est faux !...
Bergamin
C'est faux ? Quand justement J'ai la facture, là, de votre enlèvement !
Elle lit.
Sylvette
Ah ! Donnez !... « Straforel, maison de confiance, Un faux rapt, mis en scène, afin que l'on fiance !... » Ah ! - « Huit sombres manteaux à cinq francs le manteau ; Huit masques... »
Bergamin
Nous avons, je crois, parlé trop tôt !
Haut, ironiquement.
Elle jette la facture en riant sur la table.
Sylvette
« Une chaise à porteurs, soignée, à coussins roses, Création nouvelle... » On a bien fait les choses !
Pasquinot
Elle n'est pas fâchée ?
Sylvette
Ah ! Le tour est charmant ! Mais c'est beaucoup d'esprit bien inutilement ; Cher Monsieur Bergamin, croyez-vous que si j'aime Mon Percinet, c'est grâce à votre stratagème ?
Pasquinot
Elle le prend très bien.
Bergamin
Vous le prenez très bien !
Pasquinot
Mais alors... On peut dire à Percinet ?...
Sylvette
Oh ! Rien ! Non, ne lui dites rien !... Les hommes, c'est si bête !
Tirant sa montre.
Tendant la main à Sylvette.
Bergamin
Quel bon sens ! voyez-vous cette petite tête !... Et moi qui la croyais... Mais le contrat, pardon, Allons nous préparer... Bons amis ?...
Sylvette
Comment donc !
Bergamin
Vous ne m'en voulez pas du tout ?
Pasquinot et Bergamin sortent. – Avec une rage froide :
Sylvette
Je vous l'atteste. Ce Monsieur Bergamin, comme je le déteste !...
Scène 5
Percinet, Sylvette
Percinet
Ah ! vous êtes encore ici ?... Je comprends ça. Vous ne pouvez quitter l'endroit où se passa Toute cette aventure inouïe !...
Sylvette
Inouïe, En effet !
Percinet
C'est de là que, presque évanouie, Vous me vîtes combattre, ainsi qu'un Amadis, Ces trente spadassins...
Sylvette
Mais non, ils étaient dix.
Percinet
Chère, mais qu'avez-vous ? Mais quoi donc vous attriste ? Ces yeux, où du saphir fond dans de l'améthyste, Ils semblent obscurcis par quelque ennui, ces yeux ?
Sylvette
Son langage est parfois un peu prétentieux.
Percinet
Ah ! tenez, je comprends tout ce qu'en vous suscite De regrets attendris, cet adorable site !... Vous pleurez le vieux mur aux feuillages grimpeurs, Témoin de nos espoirs, jadis, et de nos peurs ; Mais il n'est pas détruit, la gloire le couronne... Est-ce qu'il est détruit, le balcon de Vérone ?...
Sylvette
Ah !
Percinet
Ne laisse-t-il pas, dans un vent toujours frais, Ce balcon toujours blanc, trembler sans fin, auprès D'un grenadier jamais défleuri, son échelle Inusable, que dore une aurore immortelle ?
Sylvette
Oh !
Percinet
L'éternel duo fait l'éternel décor ! C'est pourquoi, démoli, le mur se dresse encor, Sur lequel a poussé, folle pariétaire, Notre amour merveilleuse...
Sylvette
Il ne va pas se taire !
Percinet
Mais le voeu fut par vous tout à l'heure exprimé De voir sur notre histoire un poème rimé... Donc, ce poème...
Sylvette
Eh bien ?
Percinet
Moi-même je le rime.
Sylvette
Tu sais faire des vers ?
Percinet
Pouh !... Savais-je l'escrime ? Écoute mon début, que j'ai fait en marchant, « Les Pères Ennemis. » Poème.
Sylvette
Oh !...
Percinet
Premier chant !
Sylvette
Oh !...
Percinet
Qu'as-tu ?
Fondant en pleurs.
Elle lui tourne le dos, assise sur le banc, et se cache le visage dans son mouchoir.
Sylvette
Le bonheur... les nerfs... une faiblesse. Laissez-moi me remettre, un instant.
Puis, à part, avec un sourire avantageux :
Il passe à droite, aperçoit sur la table le papier de la facture, et tirant vivement un crayon de sa poche, s'assied en disant :
Il prend le papier, s'apprête à écrire - mais s'arrête, le crayon levé, et lit :
Souriant.
Il continue tout bas. Le sourire s'efface. L'oeil s'exorbite.
Percinet
Je vous laisse. Un jour comme aujourd'hui, ce trouble est naturel ! Notons toujours mes vers. « Avoir, moi, Straforel, Feint de choir, transpercé d'une lame ignorante, – Habit froissé : dix francs ; amour-propre : quarante. » Qu'est cela ?
Sylvette
S'il savait, qu'il tomberait de haut ! J'ai failli me trahir. Prenons garde !
Percinet
Ho ! – ho ! – ho !
Sylvette
Que dites-vous ?
Percinet
Moi ? Rien, rien !
Sylvette
Son erreur me navre
Percinet
C'est pour ça qu'on n'a pas retrouvé le cadavre !
Elle tourne un moment, puis voyant qu'il ne bouge pas, – coquettement :
Sylvette
Il a l'air de bouder. Rapprochons-nous de lui. Vous ne m'avez rien dit de ma robe aujourd'hui ?
Percinet
Le bleu ne vous va pas. Je vous préfère en rose.
Regardant la table.
Sylvette
Le bleu ne me va pas... Saurait-il quelque chose ? Mais la facture, au fait, j'ai dû la mettre là !
Percinet
Qu'avez-vous à tourner, voyons, comme cela ?
À part.
Haut, faisant bouffer sa jupe.
À part.
Haut.
Mouvement de Percinet. Elle lui prend le bras, et, bien gentiment :
Sylvette
Rien... Un papier, le vent quelquefois le dérobe. Rien... je tournais pour voir comment me va ma robe !... Je saurai bien s'il l'a trouvée. Hum !... Tu voulais Dire tantôt des vers sur nos amours ? Dis-les.
Percinet
Ah ! Non !
Sylvette
Dis-les, ces vers...
Percinet
Non !
Sylvette
Sur notre aventure !
Percinet
Ils sont mauvais, tu sais... Je n'ai pas..
Sylvette
La facture ?
Sursautant et la regardant.
Percinet
Non, je n'ai pas la fact... Pardon, mais...
Sylvette
Mais, pardon..
Percinet
Ah ! Mais elle sait donc ?...
Sylvette
Il sait donc ?
Un temps, puis ils éclatent de rire.
Sylvette
Tu sais donc ? Ha ! Ha ! Ha !...
Percinet
N'est-ce pas que c'est drôle ?
Sylvette
Très drôle !
Percinet
Non, vraiment, on nous fit jouer un rôle.
Sylvette
Un rôle !
Percinet
Nos pères étaient donc bons amis ?
Sylvette
Bons voisins.
Percinet
Ma parole, ils devraient être même cousins.
Sylvette
J'épouse mon cousin !
Percinet
J'épouse ma cousine !
Sylvette
C'est gentil !...
Percinet
C'est classique !
Sylvette
Ah ! Certes, on imagine Des mariages plus... Mais c'est si bon de voir Que l'on conciliait l'amour - et le devoir !
Percinet
Et l'intérêt ! Car ces deux parcs, leurs dépendances...
Sylvette
Excellent mariage, enfin, de convenances. Elle est loin, notre pauvre idylle sur le mur !
Percinet
Il ne faut plus parler d'idylle, c'est bien sûr !
Sylvette
Je rentre dans le rang banal des jeunes filles.
Percinet
Je suis le bon petit fiancé des familles... Et c'est en Roméo, Sylvette, que je plus !
Sylvette
Ah ! Roméo, c'est clair que vous ne l'êtes plus !
Percinet
Est-ce que vous croyez être encor Juliette ?
Sylvette
Vous devenez amer.
Percinet
Dame ! et vous... aigrelette,
Sylvette
Si vous avez été ridicule, eh ! mon Dieu ! Est-ce ma faute à moi ?
Percinet
Si je le fus un peu, Je ne le fus pas seul !...
Sylvette
Eh bien, soit ! nous le fûmes ! Ah ! Mon pauvre Oiseau Bleu, bien déteintes, vos plumes !
Percinet
Ha !... un simili-rapt !
Sylvette
De pseudo-coups d'estoc !...
Percinet
Fi ! La fausse enlevée !
Sylvette
Hou ! Le sauveur en toc ! Ah ! notre poésie était une risée ! C'est ainsi qu'en crevant, belle bulle irisée, Tu n'es plus, disparue à nos yeux étonnés, Qu'un peu d'eau de savon qui nous pleut sur le nez !
Percinet
Donc, Amant dont je fus le plus vil des émules, Amante dont, indigne, elle chaussa les mules, Ô pâle et noble couple, ô couple shakespearien, Nous n'avions avec vous de commun rien, rien..
Sylvette
Rien !
Percinet
Donc, au lieu de jouer le cher et divin drame, Nous en avons joué la parodie infâme !
Sylvette
Donc, c'était un serin que notre rossignol !
Percinet
Donc, il était, le mur immortel, un Guignol ! Et quand nous y venions, chaque jour, apparaître, Chaque jour, à mi-corps, nous étions, au lieu d'être Deux parangons d'amour aux types éternels, Deux pantins qu'animaient les gros doigts paternels !
Sylvette
C'est vrai ! Mais nous serions grotesques davantage Si nous nous aimions moins !
Percinet
Aimons-nous avec rage ! Nous sommes obligés de nous aimer, d'abord !
Sylvette
Mais, nous nous adorons !...
Percinet
Le mot n'est pas trop fort !
Sylvette
L'amour peut consoler très bien d'un tel désastre !... N'est-ce pas, mon trésor ?
Percinet
Certainement, mon astre !
Sylvette
Bonjour donc, ma chère âme !
Percinet
Et bonsoir, ma beauté !
Sylvette
Je vais rêver à vous, mon coeur, – de mon côté !
Percinet
Et moi du mien. Bonjour !
Elle sort.
Sylvette
Bonsoir !
Straforel, qui est entré sur ces vers, descend majestueusement en scène.
Percinet
Ah ! par exemple !... Ah ! l'on me traite ainsi !... Mais quel est, dans cet ample Manteau, qui laisse voir cet étrange pourpoint, Ce Monsieur moustachu que je ne connais point ?...
Scène 6
Percinet, Straforel
Percinet
Qu'est-ce ?
Straforel
C'est pour toucher une petite somme,
Percinet
Un fournisseur ?
Straforel
Tout juste ! Allez donc, bon jeune homme, Dire à votre papa que j'attends.
Percinet
Votre nom ?
Straforel
Mon nom est Straforel.
Percinet
Lui, maintenant ? Ah ! Non ! Ah ! Non ! Ceci devient par trop intolérable !
Straforel
Tiens, tiens ! Vous savez donc, jeune homme ?
Percinet
Misérable ! C'était toi !
Straforel
Grimpeur ! oui, c'était moi : per Baccho !
Percinet
Oh ! Rencontrer cet homme ! Oh ! Je fuirais jusqu'au Bout du monde...
Straforel
Et je suis tellement gras et rose Que la citation, il me semble, s'impose : Les gens que vous tuez se portent...
Percinet
Tu vas voir !
D'un tour de main il lui enlève son épée, - et la lui rendant, dans un salut :
Straforel
La main haute !... le pied en dehors ! n'en savoir Pas plus long à votre âge, eh ! Monsieur, c'est un crime ! Quoi ! vous cessez déjà votre leçon d'escrime ?
Il sort en courant, l'épée brandie.
Percinet
Ah ! je pars !... On me traite en enfant : bien ! j'aurai Ma revanche ! J'aurai du roman, et du vrai ! Je vais, par des amours et des duels sans nombre, Scandaliser, ô Don Juan, jusqu'à ton ombre ! Et je vais enlever des filles d'opéra !
Straforel
Très bien !... Mais, maintenant, est-ce qu'on me paiera ?
Scène 7
Straforel, Pasquinot, Bergamin
Entrent Bergamin et Pasquinot, décoiffés, déchirés, comme après une lutte.
Straforel
Hé ! là-bas ! arrêtez !... En voici bien d'une autre !
Pasquinot
Voici votre perruque !
Bergamin
Ouf ! Et voici la vôtre !
Pasquinot
Vous comprenez qu'après de pareils procédés !... Voici votre jabot...
Bergamin
Et vous me concédez Que revivre avec vous serait un sacrifice Trop grand pour qu'au bonheur de mon fils je le fisse !
Pasquinot
Ma fille !... Cachons-lui d'abord ce qu'il en est !...
Scène 8
Sylvette, Bergamin, Témoins, Un Notaire, Straforel, Pasquinot
Entrent le notaire pour le contrat, et des bourgeois endimanchés, témoins.
Sylvette
Papa, je ne veux plus épouser Percinet !...
Bergamin
Les témoins !... le notaire !... Au diable !
ahuris
Témoins
Hein ?
Un Notaire
Ces paroles !...
Entrent des invités et trois violons jouant un menuet.
Straforel
Ma facture !... Payez !... quatre-vingt-dix pistoles !...
Les violons continuent automatiquement leur menuet.
Bergamin
Les violons !... Au diable !
Straforel
Eh bien !... Je tends la main ?
Bergamin
Parlez à Pasquinot !
Pasquinot
Parlez à Bergamin !
Straforel
« Un faux rapt mis en scène afin que l'on fiance... »
Bergamin
Ils sont défiancés ! Donc, cela me dispense De payer.
Straforel
Mais, Monsieur...
Pasquinot
Que je vous donne un sol Maintenant que tout est rompu ? - Vous êtes fol !
Bergamin
Mon fils !... parti !...
Sylvette
Parti ?...
Straforel
Tiens ! Tiens !
Il sort en courant, suivi du notaire et des invités.
Bergamin
Courez ! En chasse !
Sylvette
Parti !
Straforel
S'il se pouvait que je rabibochasse Ensemble ces mignons... eh ! peut-être...
Elle sort, suivie de Pasquinot.
Sylvette
Parti ? Ah ! Ça c'est un peu fort !
Il sort. Les trois violons restés seuls au milieu de la scène jouent toujours leur menuet.
Straforel
Straforel, mon petit, Pour te faire payer tes nonante pistoles, Ce mariage, il faut que tu le rafistoles !
Acte Troisieme
Scène 1
Maçon, Bergamin, Pasquinot
chante en travaillant
Maçon
Tra laï deluriau...
Bergamin
Ces ouvriers sont longs !
Maçon
Deluriau, de lurot...
Pasquinot
– C'est cela ! Des moellons !...
Bergamin
Pouf ! Un tas de mortier !
Pasquinot
Paf ! Un coup de truelle !
Maçon
Deluriau delurie - ue - ue - ue - ue - ue - uel - le
Pasquinot
Belle voix ! Mais travail bien lent !...
Bergamin
Ha ! Ha ! Voici Un pan de commencé ! Bon !
Pasquinot
Demain même, ici, Le mur va de deux pieds sortir de terre ! – Ô joie !
Bergamin
Ô cher mur, que bientôt, debout, je te revoie !
Pasquinot
Que dites-vous, Monsieur ?
Un temps.
Bergamin
Je ne vous parle pas. Que faites-vous le soir après votre repas ?
Pasquinot
Rien... Et vous ?
Un temps. – Ils se saluent, et se promènent.
Bergamin
Rien non plus.
Pasquinot
Alors, pas de nouvelles De votre fils ?
Bergamin
Mais non. Il court toujours.
Pasquinot
Les belles Le désargenteront promptement, – et, bien sûr, Il reviendra.
Ils se saluent, et se promènent. Un temps.
Bergamin
Merci.
Pasquinot
Maintenant que le mur Se relève, Monsieur, je veux bien vous permettre De venir quelquefois, – en voisin.
Ils se saluent.
Bergamin
Bien. Peut-être Vous ferai-je l'honneur...
Pasquinot
Eh bien ! Mais, dites donc, Venez faire un piquet ?
Bergamin
Ah !... Oh !... Hé !... mais, pardon, Je ne sais si je peux...
Pasquinot
Puisque je vous invite...
Bergamin
Mon Dieu !... J'aimerais mieux un besigue.
Pasquinot
Allons vite !
Se retournant.
Bergamin
Vous me deviez dix sous de la dernière fois. Travaillez bien, maçon !
Maçon
Tralaï !...
Ils sortent.
Pasquinot
Belle voix !
Scène 2
Straforel, Sylvette
Dès qu'ils sont sortis, le maçon se retourne, ôte son chapeau : c'est Straforel.
S'asseyant sur le mur commencé.
Il tire de sa souquenille une lettre qu'il met dans l'ouverture moussue d'un tronc d'arbre.
Apercevant Sylvette.
Il se remet à gâcher et disparaît derrière le mur.
Straforel
Oui, maçon, je le suis, - puisque, sous ce grimage, Je m'introduis céans pour faire un replâtrage ! Le jeune homme est toujours au pourchas du roman ; Mais on peut deviner, sans être nécromant, Qu'il reviendra bredouille et n'en menant plus large ; Donc, tandis que la Vie elle-même se charge, Lui donnant de réel un salutaire bain, De décoquebiner un peu ce Coquebin Et de le renvoyer ici tirant de l'aile, Moi, par une action savante et parallèle, Je travaille à guérir des goûts aventureux Sylvette. – Straforel, homme aux talents nombreux, Vous jouâtes souvent les marquis et les princes, Du temps où vous étiez sifflé dans les provinces ! Ceci va nous servir. Ah ! Quel remerciement, Pères, vous me devrez ! C'est elle ! - À mon ciment !
Elle pose sur le banc de gauche sa mante de mousseline.
Elle va vers un arbre.
Elle plonge la main dans le creux de l'arbre.
Elle lit.
Elle chiffonne nerveusement la lettre.
Sylvette
Non, personne !... Aujourd'hui, trouverai-je la lettre ? Tous les jours, un galant inconnu vient en mettre Une, là, dans ce tronc par la foudre entr'ouvert, Et qui fait une boîte aux lettres peinte en vert !... Oui, voilà mon courrier. « Sylvette, coeur de marbre ! C'est le dernier billet que produira cet arbre, Pourquoi n'avez-vous pas, tigresse, répondu Au poulet que pour vous chaque jour j'ai pondu ? » – Hein ! quel style ! « L'amour qui dans mon âme gronde... Ah ! Monsieur Percinet s'en va courir le monde ! Il a raison ! – Et moi je ferai comme lui ! Croit-on que je m'en vais mourir ici d'ennui ? Mais qu'il vienne, celui qui m'écrivit ces choses ! Que de ces verts buissons pleins de nids et de gloses Il surgisse soudain ! et telle que je suis, – Sans même aller chercher un chapeau, – je le suis ! À tout prix, maintenant, j'en veux, du romanesque ! Qu'il vienne ! ce Monsieur ! – Déjà je l'aime presque ! Comme je lui tendrais les deux mains, s'il venait ! Et comme...
Straforel
Le voilà !
Reculant à mesure que Straforel avance.
Sylvette
Au secours, Percinet ! L'homme, n'approchez pas !
Straforel
Pourquoi cet air hostile ?... Je suis pourtant celui dont vous aimiez le style, Tout à l'heure !... Le trop favorisé mortel Dont le billet vous plut, et sur l'amour duquel Vous comptiez, si j'en crois les propos que vous tintes, Pour vous faire enlever et fuir loin des atteintes !
Sylvette
L'homme !...
Il jette d'un geste élégant sa truelle, et, dépouillant vivement sa souquenille, ôtant son chapeau blanc de plâtre, apparaît dans un étincelant costume almavivesque. Perruque blonde, moustache conquérante.
Straforel
Vous me prenez pour un maçon ? Exquis ! C'est exquis ! – Sachez donc que je suis le marquis D'Astafiorquercita, fol esprit, coeur malade, Qui cherche à pimenter l'existence trop fade, Et voyage, façon de chevalier errant Auquel est un rêveur, un poète, adhérent ! Et c'est pour pénétrer en vos jardins, Cruelle, C'est par amour pour vous que j'ai pris la truelle !
Sylvette
Monsieur !..
Straforel
Par un nommé Straforel, j'ai connu Votre histoire. Un amour insensé m'est venu Pour la pauvre victime, innocente étourdie, Contre qui cette ruse infâme fut ourdie !...
Sylvette
Marquis !...
Straforel
Ne prenez pas cet air épouvanté... Du rôle qu'il joua ce gueux s'étant vanté, Je l'ai tué...
Sylvette
Tué !...
Straforel
D'une seule estocade. D'être un justicier j'eus toujours la toquade !
Sylvette
Monsieur...
Straforel
Je vous comprends, ô cher coeur incompris ! Vous voulez du roman, n'est-ce pas, à tout prix ?
Sylvette
Mais, Marquis !...
Straforel
Donc, c'est dit : ce soir, je vous enlève !
Sylvette
Monsieur...
Straforel
Et pour de bon !
Sylvette
Monsieur !
Straforel
Ah ! quel beau rêve ! Vous avez consenti ! Je l'ai bien entendu ! Oui, ce soir nous prendrons notre vol éperdu ! Si de votre papa la tête se détraque De douleur, c'est tant pis !...
Sylvette
Monsieur...
Straforel
Si l'on nous traque – Car on poursuit le rapt avec sévérité, – C'est tant mieux !
Sylvette
Mais, Monsieur !...
Straforel
Tant mieux, en vérité ! Nous pourrons fuir à pied par une nuit d'orage, Nos fronts nus sous la pluie et le vent faisant rage !
Sylvette
Monsieur...
Straforel
Et pour gagner un lointain continent, Nous nous embarquerons, Madame, incontinent !
Sylvette
Monsieur...
Straforel
Et loin, bien loin, dans quelque pays vierge, Où nous vivrons heureux sous la bure et la serge...
Sylvette
Ah ! mais...
Straforel
Car je n'ai rien ! Vous ne voudriez pas Que j'eusse quelque chose !...
Sylvette
Enfin !
Straforel
Nos seuls repas Seront du pain, – du pain mouillé de douces larmes !
Sylvette
Pourtant...
Straforel
L'exil pour nous se fleurira de charmes !
Sylvette
Monsieur...
Straforel
Et le malheur pour nous ne sera qu'heur ! Pas même une chaumière : une tente !... et ton coeur !
Sylvette
Une tente ?
Straforel
Eh bien, oui, quatre piquets, deux toiles... Ou, si vous préférez, rien du tout, – les étoiles !
Sylvette
Oh ! mais...
Straforel
Quoi ! vous voilà prise d'un tremblement ? Vous voudriez aller moins loin, probablement ? Soit ! nous vivrons cachés, ô ma Déité blonde, Seuls, ayant encouru la vindicte du monde ! Ivresse !...
Sylvette
Mais, Monsieur, vous vous êtes mépris...
Straforel
Les gens s'écarteront de nous avec mépris !
Sylvette
Mon Dieu !
Straforel
Les préjugés sont faits pour qu'on les foule, Et nous serons heureux des mépris de la foule !
Sylvette
Monsieur...
Straforel
Je n'aurai pas d'autre occupation Que de vous raconter au long ma passion !
Sylvette
Monsieur...
Straforel
Bref, nous vivrons en pleine poésie ! J'aurai de furieux accès de jalousie...
Sylvette
Monsieur...
Straforel
Et vous savez, lorsque je suis jaloux, J'ai la férocité des chacals et des loups !
Sylvette
Monsieur...
Straforel
Si vous brisiez notre chaîne sacrée, Immédiatement vous seriez massacrée !
Sylvette
Monsieur...
Straforel
Vous frissonnez ?
Sylvette
Ah ! Dieu, quelle leçon !
Straforel
Est-ce du sang, Corbacque ! ou bien si c'est du son Qui court dans vos vaisseaux artériels ! – Tonnerre ! Vous m'avez un peu l'air d'une pensionnaire, Pour oser affronter ces destins hasardeux !... Ça, voyons, pars-je seul, ou partons-nous tous deux ?
Sylvette
Monsieur...
Straforel
Oui, je comprends, ma voix vous réconforte. Eh bien ! Nous partirons, puisque vous voilà forte. Je vous enlèverai, tout à l'heure, à cheval, En travers de ma selle... oh ! Vous y serez mal ! Mais la chaise à porteurs, esthétique et commode, Dans l'enlèvement faux est seulement de mode !
Sylvette
Mais, Monsieur...
Straforel
À tantôt !
Sylvette
Mais, Monsieur...
Straforel
À tantôt ! Le temps d'aller quérir un cheval, un manteau...
Sylvette
Monsieur !
Redescendant.
Straforel
Et nous fuyons de contrée en contrée !... Ô la longtemps rêvée et l'enfin rencontrée ! L'âme à qui peut mon âme enfin dire : « Ma soeur ! » À tantôt pour toujours !
Sylvette
Pour toujours !
Avant de sortir, la voyant comme évanouie sur le banc.
Il sort.
Straforel
Ô douceur ! Vous allez vivre auprès de l'être aimé, de l'être Pour lequel vous brûliez avant de le connaître, Et qui, vous ignorant, pour vous se calcinait ! Et maintenant, tu peux revenir, Percinet !
Scène 3
Sylvette
Ouvrant les yeux.
Un temps. Elle se remet.
Elle se lève.
Le crépuscule violit vaguement le parc. Elle reprend son voile laissé sur le banc, s'en couvre la tête et les épaules, et, rêveuse :
Percinet paraît. Il est en haillons, le bras en écharpe, se traîne à peine. Un feutre d'où pend, lamentable, une plume cassée, cache ses traits.
Sylvette
Monsieur... Marquis... Non, pas en travers de la selle ! Ayez pitié de moi, – non, je ne suis pas celle... Pas du tout ! – Laissez-moi rentrer à la maison ! Une pensionnaire : oui, vous aviez raison ! Il n'est plus là !... Marquis !... Seule ?... Ah ! Dieu, l'affreux rêve J'aime mieux que ce soit pour rire qu'on m'enlève ! Eh bien ! Sylvette, eh bien, ma petite, – comment ! Vous appeliez tantôt à grands cris le roman, Et, le roman venu, vous n'êtes pas contente ?... Oh ! La serge, l'exil, les étoiles, la tente !... Non, c'est trop !... Du roman, j'en voulais bien un peu, Comme on met du laurier dedans le pot-au-feu !... Mais c'est trop ! Je ne puis supporter ces secousses. Je me contenterais d'émotions plus douces... Qui sait si ?...
Scène 4
Percinet, Sylvette
Il s'affaisse sur le mur. Son chapeau tombe et découvre sa figure. Sylvette l'aperçoit.
Percinet
Je n'ai rien mangé depuis hier, Je tombe de fatigue, – et je ne suis pas fier. La fâcheuse équipée !... Ah ! j'en ai vu de dures ! Ce n'est pas amusant du tout, les aventures !
Il se lève, saisi. Elle le regarde.
Sylvette
Vous ! Et dans quel état !... Se peut-il ?...
Percinet
Il se peut.
Sylvette
Mon Dieu !
Il chancelle.
Percinet
J'ai, n'est-ce pas, la silhouette, un peu, Que le dessinateur donne à l'Enfant Prodigue ?...
Sylvette
Mais il ne se tient plus !
Percinet
Je sens quelque fatigue.
Sylvette
Blessé !
Percinet
Seriez-vous donc pitoyable aux ingrats ?
Percinet fait un mouvement, et son bras blessé lui arrache une grimace. – Sylvette, malgré elle, effrayée :
Sylvette
Les pères seuls, Monsieur, font tuer le veau gras ! Pourtant, cette blessure ?
Percinet
Oh ! Que je vous rassure ! Elle n'est nullement grave, cette blessure !
Sylvette
Mais qu'avez-vous donc fait, Monsieur le vagabond, Pendant tout ce long temps ?...
Il tousse.
Percinet
Sylvette, rien de bon.
Sylvette
Vous toussez, maintenant ?
Percinet
Eh ! mon Dieu ! nous courûmes Les grands chemins, la nuit...
Sylvette
Et l'on y prend des rhumes. Quels étranges habits vous avez !...
Percinet
Des voleurs Ont pris les miens, Sylvette, – et m'ont donné les leurs.
Sylvette
Et combien avez-vous eu de bonnes fortunes ?
Percinet
Laissons ces questions, Sylvette, inopportunes.
Sylvette
Vous avez dû sans doute escalader beaucoup... De balcons ?...
Percinet
J'ai manqué de me rompre le cou...
Sylvette
De plus d'un doux succès vous gardez la mémoire ?
Percinet
Je suis resté trois jours caché dans une armoire.
Sylvette
Et vous avez gagné plus d'un galant pari ?
À part.
Percinet
Oui, oui !... Je me suis fait rosser par un mari.
Sylvette
Guitare en main, chanté plus d'un couplet nocturne ?
Percinet
Qui fit choir sur mon chef plus d'une petite urne !
Sylvette
Enfin, comme je vois, tâté d'un vrai duel ?
Percinet
Oui me valut ce coup de peu s'en faut mortel.
Sylvette
Et vous nous revenez ?...
Percinet
Fourbu, minable, étique !
Sylvette
Oui, – mais ayant du moins trouvé du poétique ?
Percinet
Non, – je fus chercher loin ce que j'avais tout près ! Ah ! Ne me raillez plus !... Je vous adore.
Sylvette
Après La désillusion que nous eûmes ?...
Percinet
Qu'importe !
Sylvette
Mais nos pères nous ont trompés d'horrible sorte !
Percinet
Qu'importe ! Dans mon coeur, maintenant, il fait jour !
Sylvette
Mais ils feignaient la haine !...
Percinet
Avons-nous feint l'amour ?
Sylvette
Le mur fut un Guignol, – vous l'avez dit vous-même !
Percinet
Sylvette, je l'ai dit ! – mais ce fut un blasphème ! Ou du moins... quel Guignol, vieux mur, tu nous offrais, Qui pour portants avait les grands branchages frais, Pour fond le parc fuyant, l'azur vaste pour frises, Pour orchestre invisible et vif les quatre brises, Pour accessoires clairs le rayon et la fleur, Le soleil pour quinquet, Shakespeare pour souffleur ! Oui, comme à ces pantins dont on gante les vestes, Nos pères nous faisaient exécuter des gestes : Mais, dans ce Guignol-là, Sylvette, songez-y, C'est l'Amour qui faisait parler les pupazzi !
Sylvette
C'est vrai, mais nous aimions, croyant être coupables !
Percinet
Et nous l'étions !... Gardez ces remords agréables. Comme l'intention compte autant que le fait, Nous croyant criminels, nous l'étions en effet !
Sylvette
Est-ce bien sûr ?
Percinet
Très sûr, chère petite amie ; Nous avons simplement commis une infamie. J'en atteste ta grâce et ton souffle aromal : De nous aimer, ce fut très mal, très mal...
Changeant et s'éloignant encore.
Sylvette
Très mal ?... C'est vrai, mais je regrette un peu, pour notre gloire, Que le danger couru n'ait été qu'illusoire !
Percinet
Il fut réel pour nous qui le crûmes réel !
Sylvette
Non. Mon enlèvement, comme votre duel, Était faux !...
Percinet
Votre peur l'était-elle, Madame ? Et, puisque vous avez passé par l'état d'âme De quelqu'un d'enlevé, Sylvette, en vérité, C'est comme tout à fait si vous l'aviez été.
Sylvette
Non, le cher souvenir n'est plus ; ces torches folles, Ces masques, ces manteaux, et ces musiques molles, Ce combat, tout ce charme enfin, c'est trop cruel De penser que cela fut fait par Straforel !
Percinet
Et la Nuit de Printemps, est-ce lui qui l'a faite ? Est-ce lui qui régla l'inoubliable fête Que l'amitié d'Avril nous donna ce soir-là ? Est-ce lui qui, le ciel étoilé, l'étoila ? Lui, qui d'ombre effaça si bien les rosiers grêles Que les roses semblaient, comme surnaturelles, Se tenir en suspens dans l'air mystérieux ? Dispensa-t-il les frissons gris, les reflets bleus ? Versa-t-il les langueurs ? Fut-il pour quelque chose Dans l'apparition de l'Astre d'argent rose ?
Sylvette
Non certes...
Percinet
Et fit-il donc, dans la Nuit de Printemps, Dis-moi, que nous étions deux enfants de vingt ans, Et que nous nous aimions, car ce fut là le charme, Tout le charme !
Sylvette
Tout le... c'est vrai, mais...
Percinet
Une larme ? Il est donc pardonné, le méchant qui partit ?
Sylvette
Je t'ai toujours aimé, va, mon pauvre petit.
Il joue avec le voile de Sylvette.
Percinet
J'ai retrouvé ton front, sa puérile frange, Et ton jeune parfum qui fait un fin mélange Avec tous les parfums des cytises voisins... Ah ! Les Anges, ce soir, ne sont pas mes cousins ! Oh ! Laisse-moi baiser le liséré frivole Du voile aérien qui de ton front s'envole ! Comme il me rafraîchit les lèvres, ce tissu, Ce tendre et clair tissu, pour qui je n'ai pas su Vous dédaigner, satins et velours équivoques !
Sylvette
Quels satins ? Quels velours ?
Percinet
Oh ! Rien, rien, rien, - des loques. Oh ! Jeune fille, enfant, mousseline est ton nom ! Oh ! Que j'aime ce voile frais !...
Sylvette
C'est du linon.
Percinet
Je l'aime et suis tremblant que mon baiser le souille, Car ce voile devant lequel je m'agenouille...
Sylvette
Vois-tu, la poésie est au coeur des amants : Elle n'émane pas des seuls événements.
Percinet
C'est vrai : ceux dont je sors, quoique très authentiques, Ne furent pas du tout, Sylvette, poétiques...
Sylvette
Et ceux par nos papas machiavels arrangés Le furent, Percinet, encor que mensongers.
Percinet
Car elle peut broder, lorsqu'elle aime, notre âme, De véritables fleurs sur une fausse trame.
Straforel apparaît, ramenant les deux pères, et leur montre Sylvette et Percinet dans les bras l'un de l'autre.
Sylvette
La poésie, amour, mais nous fûmes des fous De la chercher ailleurs lorsqu'elle était en nous !
Scène 5
Straforel, Bergamin, Pasquinot, Sylvette, Percinet
Straforel
Refiancés !...
Il embrasse Percinet.
Bergamin
Mon fils !
Straforel
Me paierez-vous ma note ?
Pasquinot
Tu l'aimes derechef ?
Sylvette
Oui.
Pasquinot
Tête de linotte.
Straforel
Palperai-je mon or ?
Bergamin
Vous palperez votre or !
Sylvette
Mais au fait... cette voix !... Le marquis d As-ta-fior...
Montrant Percinet.
Straforel
Quercita ? C'était moi, chère Mademoiselle, Moi, Straforel !... Daignez me pardonner mon zèle ; Le moyen que j'ai pris était bon en ceci, Qu'il vous a fait connaître – en vous laissant ici, – Tout ce qu'ont d'ennuyeux ces aventures vraies Dont les femmes toujours sont tôt désenivrées. Sans doute vous pouviez... Comme ce citoyen, Vous même les courir ; mais, dame ! Le moyen Pour une jeune fille étant trop énergique, Je vous en ai fait voir la lanterne magique.
Percinet
Qu'est-ce ?
Sylvette
Rien, rien, – je t'aime !...
Bergamin
Et demain même, Pan ! D'un coup de pioche on va redémolir ce pan...
Pasquinot
Enlever ce ciment, ces pierres et ce sable !...
Straforel
Non, construisez le mur, il est indispensable !
Elle descend vers le public.
Des costumes clairs, des rimes légères.
Sylvette
Et maintenant, nous quatre, - et Monsieur Straforel – Excusons ce que fut la pièce, en un rondel. L'Amour, dans un parc, jouant du flûteau...
Bergamin
Un florianesque et fol quintetto,
Pasquinot
Des brouilles... d'ailleurs toutes passagères,
Straforel
Des coups de soleil, des rayons lunaires, Un bon spadassin en joyeux manteau...
Sylvette
Des costumes clairs, des rimes légères, L'Amour, dans un parc, jouant du flûteau...
Percinet
Un repos naïf des pièces amères, Un peu de musique, un peu de Watteau, Un spectacle honnête et qui finit tôt, Un vieux mur fleuri, - deux amants, - deux pères...
Sylvette
Des costumes clairs, des rimes légères !