Comédie · 1894 · 3 actes

Les Romanesques

d’Edmond Rostand

Représentation
≈ 1 h 07
Distribution
1 femme, 5 hommes
Répliques
728
Écriture
En vers
Dans l’app
Voix prêtes

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Percinet H 175 ≈ 19 min 8
Sylvette F 225 ≈ 16 min 8
Bergamin H 140 ≈ 12 min 9
Straforel H 75 ≈ 11 min 7
Pasquinot H 104 ≈ 8 min 9
Blaise H 3 ≈ 1 min 1
Maçon N 4 ≈ 1 min 1
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle IIITroisieme
Percinet absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Sylvette absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Bergamin absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Straforel absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Pasquinot absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Blaise absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Maçon absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Acte I

Scène 1

Sylvette, Percinet

Sylvette

Ah ! Monsieur Percinet, mais comme c'est donc beau !

Il lit.

Percinet

N'est-ce pas ?... Écoutez répondre Roméo : « C'est l'alouette, Amour, je te dis que c'est elle ! Vois, le bord des vapeurs légères se dentelle, Et là-bas, au sommet rose du mont lointain, Sur le bout de son pied se dresse le matin ! Il faut fuir... »

Sylvette

Chut !

Percinet

Personne ! Ainsi, Mademoiselle, Ne prenez pas ces airs effarouchés d'oiselle Qui de la branche, au moindre bruit, va s'envoler... Écoutez les Amants Immortels se parler : Elle : « Amour, amour cher, non, ce n'est pas l'aurore, « Mais c'est, pour éclairer ta fuite, un météore ! » Lui : « Puisqu'elle le veut, eh bien, soit ! Ce n'est point L'alouette qui chante et l'aurore qui point : Ce reflet, c'est le tien, Cynthia, dans la nue ! Vienne la Mort, la Mort sera la bienvenue ! »

Sylvette

Oh ! Non, je ne veux pas qu'il parle de cela, Ou bien je vais pleurer...

Il ferme le livre et regarde tout autour de lui.

Percinet

Alors, restons-en là ! Et, jusques à demain refermant notre livre, Laissons, puisqu'il vous plaît, le doux Roméo vivre. Quel adorable endroit, fait exprès, semble-t-il, Pour s'y venir bercer aux beaux vers du grand Will !

Sylvette

Oui, ces vers sont très beaux, et le divin murmure Les accompagne bien, c'est vrai, de la ramure, Et le décor leur sied, de ces ombrages verts; Oui, Monsieur Percinet, ils sont très beaux, ces vers ! Mais ce qui fait pour moi leur beauté plus touchante, C'est que vous les lisez de votre voix qui chante.

Percinet

La vilaine flatteuse !

Avec un soupir.

Sylvette

Ah ! Pauvres amoureux ! Que leur sort est cruel, qu'on fut méchant pour eux ! Ah ! Je pense...

Percinet

À quoi donc ?

Sylvette

À rien !..

Percinet

À quelque chose Qui vous a fait soudain devenir toute rose !

Sylvette

À rien !...

Baissant la voix.

Percinet

Oh ! La menteuse... aux yeux trop transparents ! Je le vois, à quoi vous pensez !... À nos parents !

Sylvette

Peut-être...

Percinet

À votre père, au mien, à cette haine Qui les divise !

Sylvette

Eh ! Oui, c'est là ce qui me peine Ce qui me fait pleurer en cachette, souvent. Lorsque, le mois dernier, je revins du couvent, Mon père, me montrant le parc de votre père, Me dit : « Ma chère enfant, tu vois là le repaire De mon vieil ennemi mortel, de Bergamin. De ce gueux, de son fils, détourne ton chemin ; Promets-moi bien, sinon, vois-tu, je te renie, D'être, pour ces gens-là, toujours, une ennemie, Car, de tous temps, les leurs ont exécré les tiens ! » J'ai promis.... Vous voyez, Monsieur, comme je tiens.

Percinet

Et n'ai-je pas promis à mon père, de même, De vous haïr toujours, Sylvette ? — Et je vous aime !

Sylvette

Sainte Vierge !

Percinet

Et je t'aime, enfant !

Sylvette

C'est un péché !

Percinet

Un gros... que voulez-vous ? Plus on est empêché D'aimer quelqu'un, et plus il vous en prend l'envie. Sylvette, embrassez-moi !

Elle saute du banc et s'éloigne.

Sylvette

Mais jamais de la vie !

Percinet

Vous m'aimez cependant !

Sylvette

Que dit-il ?

Percinet

Chère enfant, Je dis ce dont encor votre coeur se défend, Mais ce dont plus longtemps douter serait un leurre ! Je dis... ce que vous-même avez dit tout à l'heure, Oui, vous-même, Sylvette, en comparant ainsi Les Amants de Vérone aux deux enfants d'ici.

Sylvette

Je n'ai pas comparé !...

Percinet

Si !... Mon père et ton père À ceux de Juliette et de Roméo, chère ! C'est pourquoi Juliette et Roméo c'est nous, Et c'est pourquoi nous nous aimons comme des fous ! Et je brave à la fois, malgré leur haine aiguë, Pasquinot-Capulet, Bergamin-Montaiguë !

Sylvette

Alors, nous nous aimons ? Mais, Monsieur Percinet, Comment ça s'est-il fait si vite ?...

Percinet

L'amour naît, On ne sait pas comment, pourquoi, quand il doit naître. Je vous voyais souvent passer de ma fenêtre...

Sylvette

Moi de même...

Percinet

Et nos yeux causaient en tapinois.

Sylvette

Un jour, là, près du mur, je ramassais des noix, Par hasard...

Percinet

Par hasard, là, je lisais Shakespeare ; Et – pour unir deux coeurs vois comme tout conspire...

Sylvette

Le vent fit envoler, psst !... chez vous, mon ruban !

Percinet

Pour le rendre, aussitôt, je grimpai sur le banc...

Sylvette

Je grimpai sur le banc...

Percinet

Et depuis lors, petite, Chaque jour je t'attends, et chaque jour plus vite Bat mon coeur lorsqu'enfin monte, signal béni ! Là, derrière le mur, ton doux rire de nid, Qui ne s'achève pas sans que ta tête émerge Du fouillis frémissant de folle vigne vierge !

Sylvette

Puisque nous nous aimons, il faut nous fiancer.

Percinet

C'est à quoi justement je venais de penser.

Sylvette

Dernier des Bergamin, c'est à toi que se lie La dernière des Pasquinot !

Percinet

Noble folie !

Sylvette

On parlera de nous dans les âges futurs !

Percinet

Oh ! Trop tendres enfants de deux pères trop durs !

Sylvette

Mais, qui sait, mon ami, peut-être l'heure tinte Où Dieu veut que, par nous, leur haine soit éteinte ?

Percinet

J'en doute.

Sylvette

Moi, j'ai foi dans les événements, Et j'entrevois déjà cinq ou six dénouements Très possibles.

Percinet

Vraiment, et lesquels ?

Sylvette

Mais suppose – Dans plus d'un vieux roman j'ai lu pareille chose – Que le Prince Régnant vienne à passer un jour... Je cours le supplier, lui conte notre amour, Que nos pères entre eux ont une vieille haine... – Un roi maria bien Dom Rodrigue et Chimène – Le Prince fait venir mon père et Bergamin, Et les réconcilie...

Percinet

Et me donne ta main !

Sylvette

Ou bien, cela s'arrange ainsi que dans Peau d Âne. Tu dépéris, un sot médecin te condamne...

Percinet

Mon père me demande, affolé : « Que veux-tu ? »

Sylvette

Tu dis : « Je veux Sylvette ! »

Percinet

Et son orgueil têtu Est contraint de fléchir !

Sylvette

Ou bien, autre aventure : Un vieux duc, ayant vu de moi quelque peinture, M'aime, envoie un superbe écuyer, en son nom, M'offrir d'être duchesse...

Percinet

Alors, tu réponds : « Non ! »

Sylvette

Il se fâche : un beau soir, dans quelque sombre allée Du parc, où pour rêver à toi je suis allée, On m'enlève !... Je crie !...

Percinet

Et je ne tarde point À surgir près de toi ; je mets la dague au poing, Me bats comme un lion, pourfends...

Sylvette

Trois ou quatre hommes. Mon père accourt, te prend dans ses bras ; tu te nommes ; Alors, il s'attendrit, me donne à mon sauveur, Et ton père consent, tout fier de ta valeur !

Percinet

Et nous vivons longtemps et très heureux ensemble !

Sylvette

Et tout cela n'a rien d'impossible, il me semble ?

Percinet

On vient !

Sylvette

Embrassons-nous !

Percinet

Et ce soir même, ici, À l'heure du Salut, tu viendras, dis ?

Sylvette

Non.

Percinet

Si !

Percinet saute vivement à bas du mur.

Sylvette

Ton père !

Scène 2

Bergamin, Percinet, Sylvette

Bergamin

Ah ! Je vous prends à rêvasser encore. Seul, en ce coin de parc ?

Percinet

Mon père, je l'adore, Ce coin de parc !... J'adore être assis sur ce banc Que la vigne du mur abrite en retombant !... Voyez-vous comme elle est gracieuse, la vigne ? Remarquez ces festons d'une arabesque insigne. On est si bien ici pour respirer l'air pur !

Bergamin

Si bien devant ce mur ?

Percinet

Je l'adore, ce mur !

Bergamin

Je ne vois pas ce que ce mur a d'adorable.

Sylvette

Il ne peut pas le voir !

Percinet

Mais il est admirable, Ce vieux mur, crêté d'herbe ; enguirlandé, couvert Ici de vigne rouge, ici de lierre vert, Là de glycine petit lambeau qui s'effile. mauve aux longues grappes floches, Et là de chèvrefeuille, et là d'aristoloches ! Ce vieux mur centenaire et croulant, dont les trous Laissent pendre au soleil d'étranges cheveux roux, Qui de petites fleurs charmantes se constelle, Ce mur sur qui la mousse est d'une épaisseur telle Qu'il fait à l'humble banc scellé dans sa paroi Un dossier de velours comme au trône d'un roi !

Bergamin

Ta ! ta ! ta ! Voudrais-tu, blanc-bec, me faire accroire Que tu viens ici pour les beaux yeux du mur ?

Tourné vers le mur.

Percinet

Voire, Pour les beaux yeux du mur !... Qui sont de bien beaux yeux Frais sourires d'azur, doux étonnements bleus, Fleurs profondes, clairs yeux, vous êtes nos délices, Et si jamais des pleurs emperlent vos calices, D'un seul baiser nous les volatiliserons !...

Bergamin

Mais le mur n'a pas d'yeux !

Et, gracieux, il en présente un, prestement cueilli, à Bergamin.

Percinet

Il a les liserons.

Sylvette

Est-il spirituel, doux Jésus !

Mouvement d'effroi de Percinet et de Sylvette.

Il prend le livre qui sort de la poche de Percinet, et regarde le dos.

Il l'ouvre et le laisse tomber avec horreur.

Bergamin

Est-il bête ! Mais je connais ce qui te fait perdre la tête. Tu viens lire en cachette ! Et du théâtre !... En vers ! Des vers !... Voilà pourquoi, la cervelle à l'envers, Vous rêvez, vous errez, évitant les approches, Pourquoi vous me venez parler d'aristoloches, Et pourquoi vous voyez des yeux bleus à ce mur ! Un mur n'a pas besoin d'être joli, - mais sûr ! Je vais faire enlever toutes ces choses vertes Qui pourraient nous cacher quelques brèches ouvertes, Et, pour mieux nous garder d'un voisin insolent, Remaçonner ce pan, bâtir un beau mur blanc, Bien blanc, bien net, bien propre ; au lieu... d'aristoloches, Le garnir, dans le plâtre ayant fait des encoches, De tessons de bouteille au tranchant acéré Qu'on verra s'en aller en bataillon serré...

Percinet

Oh ! Grâce !

Bergamin

Pas de grâce !... Ainsi je le décrète ! Tout le long, tout le long, tout le long de la crête !

Sylvette

Oh !

Il se relève et s'éloigne du mur avec un air soupçonneux.

Il fait le mouvement de monter sur le banc. Effroi de Percinet. Au bruit. Sylvette se fait toute petite derrière le mur, mais Bergamin renonce, après une grimace que lui arrache quelque vieille douleur, et fait signe à son fils de monter à sa place, et de regarder.

Bergamin

Çà, causons ! Mais, hum !... les murs, s'ils n'ont pas d'yeux, Ont des oreilles ! Vois si quelque curieux...

Percinet

À ce soir !

Sylvette

Je viendrai devant que l'heure sonne.

Percinet

J'y serai !

Sylvette

Je t'adore !

Bergamin

Eh bien ?

Percinet

Eh bien, – personne !

Bergamin

Alors, causons... Mon fils, je veux vous marier.

Sylvette

Ah !

Bergamin

Qu'est-ce ?

Percinet

Rien.

Bergamin

On vient de faiblement crier.

Percinet

Quelque oiselet blessé...

Sylvette

Hélas !...

Percinet

Dans la ramure !...

Bergamin

Or donc, mon fils, après réflexion très mûre, J'ai fait pour vous un choix.

Percinet

Tu ! Tu !

Bergamin

Je suis têtu, Et je vous forcerai, Monsieur...

Percinet

Tu ! Tu ! Tu ! Tu !

Bergamin

Voulez-vous bien finir de siffler, mauvais merle !... Une femme encor jeune, et très riche, – une perle !

Percinet

Et si je n'en veux pas de votre perle !

Bergamin

Attends ! Je m'en vais te montrer, polisson !...

Percinet

Le Printemps A rempli les buissons, mon père, de bruits d'ailes, Et les sources des bois voient s'abattre auprès d'elles Des couples de petits oiseaux se caressant...

Bergamin

Impudique !

Percinet

Tout rit et fête Avril récent ; Les papillons...

Bergamin

Pendard !

Percinet

À travers champs essaiment, Pour aller épouser toutes les fleurs qu'ils aiment !... L'Amour...

Bergamin

Bandit !

Percinet

Met tous les coeurs en floraison... Et vous me voulez voir marié de raison !

Bergamin

Oui, certes, garnement !

Il se sauve en courant.

Percinet

Eh bien, non, non, mon père ! Je jure... sur ce mur – qui m'entend, je l'espère ! – Que je me marierai si romanesquement, Que l'on n'aura jamais vu dans aucun roman Quelque chose de plus follement romanesque !

Bergamin

Oh ! je t'attraperai !

Scène 3

Sylvette, Pasquinot

Sylvette

Vraiment, je conçois presque La haine de papa pour ce méchant...

Pasquinot

Eh bien, Que fait-on par ici, Mademoiselle ?

Sylvette

Rien. On se promène.

Pasquinot

Ici ! Seule ! Mais, malheureuse ! ... Vous n'avez donc pas peur ?

Sylvette

Je ne suis pas peureuse.

Pasquinot

Seule près de ce mur !... Mais je vous le défend, D'approcher de ce mur ! Mais, imprudente enfant, Regarde bien ce parc : tu vois là le repaire De mon vieil ennemi mortel !...

Sylvette

Je sais, mon père.

Pasquinot

Et tu viens t'exposer à des mots outrageants, À des ?... Sait-on de quoi sont capables ces gens ? Si ce gueux, ou son fils, connaissaient que ma fille Vient seule rêvasser dessous cette charmille... Oh ! rien que d'y penser, je me sens frissonner ! Mais je vais le barder, le caparaçonner, Ce mur, le hérisser de fer pour qu'on s'éventre, Qu'on s'empale, en voulant le franchir, et qu'on s'entre, Rien qu'en s'en approchant, des pointes dans la chair.

Sylvette

Il ne le fera pas, ça coûterait trop cher. Il est un peu serré, papa.

Elle sort, il la suit des yeux d'un air courroucé.

Pasquinot

Rentre, – un peu vite !

Scène 4

Bergamin, Pasquinot

Bergamin

Ce billet à Monsieur Straforel, tout de suite.

Pasquinot

Bergamin !

Ils s'embrassent.

Bergamin

Pasquinot !

Pasquinot

Comment va ?

Bergamin

Pas trop mal.

Pasquinot

Ta goutte ?

Bergamin

Mieux. Et ton coryza ?

Pasquinot

L'animal Me tient toujours.

Bergamin

Eh bien, c'est fait, le mariage !

Pasquinot

Hein ?

Bergamin

J'ai tout entendu, caché dans le feuillage. Ils s'adorent !

Pasquinot

Bravo !

Se frottant les mains.

Bergamin

Brusquons le dénouement ! Ha ! ha ! Tous les deux veufs, et pères mêmement, Moi, d'un fils qu'une mère un peu trop romanesque Appela Percinet...

Pasquinot

Oui, c'est un nom grotesque.

Bergamin

Toi, d'un tendron rêveur, Sylvette, âme d'azur ! Quel était notre but, le seul ?

Pasquinot

Ôter ce mur.

Bergamin

Pour vivre ensemble...

Pasquinot

Et fondre en une nos deux terres..

Bergamin

Calcul de vieux amis...

Pasquinot

Et de propriétaires !

Bergamin

Pour ce, que fallait-il ?

Pasquinot

Marier nos enfants !

Bergamin

Les marier ! Oui, mais... serions-nous triomphants S'ils avaient soupçonné nos désirs, notre entente ? Mariage arrangé n'est pas chose tentante Pour deux jeunes serins poétiques. Aussi, Profitant de ce qu'ils ont vécu loin d'ici, Leur avons-nous caché tout projet d'hyménée. Mais collège et couvent les lâchaient cette année Lors, m'étant avisé que de les empêcher De se voir, sûrement les ferait se chercher, Que s'aimer en secret et d'un amour coupable Leur plairait, – j'inventai cette haine admirable !... Vous doutiez du succès de ce plan inouï ? Eh bien, nous n'avons plus qu'à dire nos deux oui.

Pasquinot

Soit ! Mais comment ?... Comment, avec assez d'astuce, Consentir, sans leur mettre, à l'oreille, la puce ? Moi qui t'appelais gueux, idiot...

Bergamin

Idiot ? Gueux suffisait ! Ne dis que juste ce qu'il faut.

Pasquinot

Quel prétexte ?...

Bergamin

Ah ! voilà ! - Mais ta fille elle-même Vient de me suggérer l'ultime stratagème ! Tandis qu'elle parlait, mon plan se dessinait : Ce soir, ils ont ici rendez-vous ; Percinet Arrive le premier ; au moment où Sylvette Paraît, des hommes noirs, surgis d'une cachette, L'enlèvent ! Elle crie ! Alors, mon jeune coq Court sus aux ravisseurs, chamaille à coups d'estoc ; Ils font semblant de fuir ; tu te montres ; j'arrive ; Ta fille et son honneur sont saufs ; ta joie est vive ; Tu bénis, laissant choir de tes yeux un peu d'eau, L'héroïque sauveur ; je m'attendris : – tableau.

Pasquinot

Ah ! Çà, c'est du génie !... Ah ! non ça, par exemple, C'est du génie !...

Straforel, dans un pompeux costume de spadassin, paraît au fond et s'avance majestueusement.

Bergamin

Eh ! Oui... proprement. Chut ! Contemple Celui qui vient ! C'est Straforel, le spadassin, À qui j'ai, tout à l'heure, écrit de mon dessein... Oui, notre enlèvement, c'est lui qui va le mettre En scène.

Scène 5

Bergamin, Straforel, Pasquinot

Bergamin

Hum ! Que d'abord je vous fasse connaître Mon ami Pasquinot...

En se relevant, il s'étonne de ne pas voir Pasquinot.

Straforel

Monsieur...

Bergamin

Là, sur le mur.

Straforel

Exercice étonnant pour un homme aussi mûr.

Bergamin

Mon plan vous paraît-il, cher maître ?...

Straforel

Élémentaire.

Bergamin

Oui, vous savez comprendre, agir vite...

Straforel

Et me taire.

Bergamin

Simulacre de rapt, n'est-ce pas, combat feint ?

Straforel

C'est tout compris.

Bergamin

Ayez d'adroits bretteurs, afin Qu'ils n'aillent pas blesser mon garçonnet. Je l'aime, C'est mon unique enfant !

Straforel

J'opérerai moi-même.

Bergamin

Ah ! Très bien ! Dans ce cas, je ne saurais douter...

Pasquinot

Dis donc, demande-lui ce que ça va coûter.

Bergamin

Pour un enlèvement, que prenez-vous, cher maître ?

Straforel

Cela dépend, Monsieur, de ce qu'on veut y mettre. On fait l'enlèvement un peu dans tous les prix. Mais, dans le cas présent, et si j'ai bien compris, Il ne faut pas compter du tout. À votre place, J'en prendrais un, Monsieur, là, – de première classe !

Bergamin

Ah ! Vous avez plusieurs classes ?

Straforel

Évidemment ! Songez que nous avons, Monsieur, l'enlèvement Avec deux hommes noirs, l'enlèvement vulgaire, En fiacre, – celui-là ne se demande guère, – L'enlèvement de nuit, l'enlèvement de jour, L'enlèvement pompeux, en carrosse de cour, Avec laquais poudrés et frisés – les perruques Se payent en dehors, – avec muets, eunuques, Nègres, sbires, brigands, mousquetaires, au choix ! L'enlèvement en poste, avec deux chevaux, trois, Quatre, cinq, – on augmente ad libitum le nombre, – L'enlèvement discret, en berline, – un peu sombre, – L'enlèvement plaisant, qui se fait dans un sac, Romantique, en bateau, – mais il faudrait un lac ! – Vénitien, en gondole, – il faudrait la lagune ! – L'enlèvement avec ou sans le clair de lune, – Les clairs de lune, étant recherchés, sont plus chers ! – L'enlèvement sinistre aux lueurs des éclairs, Avec appels de pied, combat, bruit de ferraille, Chapeaux à larges bords, manteaux couleur muraille, L'enlèvement brutal, l'enlèvement poli, L'enlèvement avec des torches – très joli ! – L'enlèvement masqué qu'on appelle classique, L'enlèvement galant qui se fait en musique, L'enlèvement en chaise à porteurs, le plus gai, Le plus nouveau, Monsieur, et le plus distingué !

Bergamin

Voyons, que penses-tu ?

Pasquinot

Hon... Et toi ?

Bergamin

Moi, je pense Qu'il faut frapper très fort - tant pis si l'on dépense – L'imagination !... Avoir de tout un peu !... Faire un enlèvement...

Straforel

Panaché ? Ça se peut.

Bergamin

Donnons-en pour longtemps à nos jeunes fantasques : Chaise à porteurs, manteaux, torches, musique, masques !

Straforel

Nous prendrons, pour grouper ces divers éléments, Une première classe, – avec des suppléments

Bergamin

Soit !

Montrant Pasquinot.

Straforel

Je vais revenir bientôt... Mais il importe Que Monsieur, de son parc, entrebâille la porte...

Bergamin

Il entrebâillera.

Avant de sortir.

Straforel

Messieurs, mes compliments ! Une première classe avec des suppléments !

Scène 6

Pasquinot, Bergamin

Pasquinot

Avec tous ses grands airs, il s'en va, l'homme honnête, Sans qu'on ait fait le prix !

Bergamin

Laisse, l'affaire est faite ! On abattra le mur. Nous n'aurons qu'un foyer !

Pasquinot

Et l'hiver, à la ville, ô douceur ! qu'un loyer !

Bergamin

Nous ferons dans le parc des choses ravissantes !

Pasquinot

Nous taillerons les ifs !

Bergamin

Nous sablerons les sentes !

Pasquinot

Nos chiffres, au milieu de chaque massif rond, Bien calligraphiés, en fleurs, s'enlaceront !

Bergamin

Comme cette verdure est un peu trop sévère...

Pasquinot

Nous allons l'égayer par des boules de verre !

Bergamin

Nous aurons des poissons dans un bassin tout neuf !

Pasquinot

Nous aurons un jet d'eau faisant danser un oeuf ! Nous aurons un rocher ! - Hein ! coquin, que t'en semble !

Bergamin

Tous nos voeux sont comblés !

Pasquinot

Nous vieillirons ensemble

Bergamin

Et ta fille est casée !

Pasquinot

Ainsi que ton gamin !

Bergamin

Ah ! Mon vieux Pasquinot !

Ils tombent dans les bras l'un de l'autre.

Pasquinot

Ah ! mon vieux Bergamin !

Scène 7

Sylvette, Bergamin, Percinet, Pasquinot

Sylvette

Ah !

Bergamin

Ta fille !

Percinet

Ah !

Pasquinot

Ton fils !

Ils transforment l'embrassade en lutte à bras-le-corps.

Bergamin

Battons-nous ! Ah ! Canaille !

Pasquinot

Ah ! Gueux !

Sylvette

Papa !...

Percinet

Papa !...

Bergamin

Laissez-nous donc, marmaille !

Pasquinot

C'est lui qui m'insulta !

Bergamin

C'est lui qui me frappa !

Pasquinot

Lâche !

Sylvette

Papa !

Bergamin

Filou !

Percinet

Papa ! !

Pasquinot

Brigand !

Ils réussissent à les séparer.

Sylvette

Papa ! ! !

Percinet

Rentre, il est tard !

Percinet l'emmène.

Bergamin

Ma rage est à son paroxysme !

Pasquinot

J'écume !

Sylvette

L'air fraîchit. Pense à ton rhumatisme.

Scène 8

Straforel

Le jour baisse insensiblement. La scène reste vide un instant. Puis, dans le parc de Pasquinot, entrent Straforel et ses spadassins, musiciens, etc.

Il place ses hommes.

Il regarde le ciel.

Regardant les manteaux extravagants des spadassins.

On apporte la chaise à porteurs.

Regardant les porteurs qui sont noirs.

À la cantonade.

On voit le fond vaguement coloré de rose par les reflets des torches qui restent derrière les arbres ; entrent des musiciens.

Il les place au fond.

Sévère, à un spadassin.

Il se masque.

Straforel

D'une étoile déjà le ciel clair s'étoila. Le jour fuit... Mets-toi là... Mets-toi là... Mets-toi là. Oui, l'heure du Salut déjà doit être proche : Blanche, elle apparaîtra quand tintera la cloche ; Alors, je sifflerai... La lune ?... C'est parfait ! Nous n'aurons pas manqué, ce soir, un seul effet ! Excellents, les manteaux !... Que la colichemarde Les retrousse un peu plus : appuyez sur la garde ! La chaise, ici, dans l'ombre. Ah ! Les nègres, pas mal ! Les torches, vous n'entrez, n'est-ce pas, qu'au signal ? Les musiciens ? – Là ! sur fond de clartés roses... De la grâce, du flou ! Variez donc les poses ! Debout, la mandoline ! Asseyez-vous, l'alto ! Comme dans le Concert Champêtre de Watteau ! Premier Homme Masqué, que vois-je ? On se dandine ? Ça, de l'allure ! - Bien ! - Instruments, en sourdine, Veuillez vous accorder... Oh ! très bien ! - Sol, mi, si !

Scène 9

Percinet, Straforel

Percinet

Mon père s'est calmé... J'ai pu fuir jusqu'ici. Le jour baisse... L'odeur des sureaux flotte et grise !... Les fleurs vont s'effaçant dans la pénombre grise...

Les musiciens jouent doucement jusqu'à la fin de l'acte.

Straforel

Musique !

Percinet

Je me sens trembler comme un roseau. Qu'ai-je donc ?... Elle va venir !

Straforel

Amoroso !...

Une cloche sonne au loin.

Percinet

Mon premier rendez-vous, le soir... Ah ! je défaille !... La brise fait le bruit d'une robe de faille... On ne voit plus les fleurs... j'ai des larmes aux yeux... On ne voit plus les fleurs... mais on les sent bien mieux ! Oh ! ce grand arbre, avec une étoile à son faîte !... Mais qui donc joue ainsi des airs ? - La nuit s'est faite. Oui, la douce nuit s'est faite, et voici Qu'en l'azur foncé du ciel obscurci, S'allumant partout, par là, par ici, Et l'une après l'une, Tandis que l'étang est tout coassant, Les étoiles vont en nombre croissant Tout autour, autour du grêle croissant De la pâle lune ! Éclats de saphir et de diamant, Étoiles, je fus longtemps votre amant, Et je vous parlais, le soir, ardemment, Perdu dans la nue !... Mais ma poésie a changé de cours Depuis que, tenant de naïfs discours, Ses petits cheveux au front coupés courts, Sylvette est venue ! Chers astres du ciel, astres familiers, Vous êtes bien beaux, là-haut, par milliers, Mais, allez ! serez bien humiliés Quand, parmi ses voiles, Elle apparaîtra dans le bleu jardin, Et, voyant ses yeux, vous serez soudain Pour vos propres feux prises de dédain, Mes pauvres étoiles !

Scène 10

Sylvette, Percinet, Straforel, Pasquinot, Bergamin

Coup de sifflet, Straforel surgit devant elle, les torches apparaissent.

Les spadassins l'enlèvent et la mettent vivement dans la chaise à porteurs.

Sylvette

Le Salut sonne. Il doit m'attendre. Ah ! Au secours !

Percinet

Juste ciel !

Sylvette

Percinet, on m'enlève !

Il enjambe le mur, tire l'épée, et ferraille avec plusieurs spadassins.

Percinet

J'accours ! Tiens, – tiens, – tiens !

Les violons élèvent un trémolo dramatique. Les spadassins se sauvent.

Straforel

Trémolo !

Duel entre Straforel et Percinet.

Straforel

Per Baccho ! C'est le diable Que cet enfant !

Straforel

Le coup... est irrémédiable ! Il tombe.

Tableau. Elle est dans la chaise à porteurs ouverte, lui à genoux.

Percinet

Sylvette !

Sylvette

Mon sauveur !

Pasquinot

Le fils de Bergamin !... Ton sauveur !... Ton sauveur ?... Je lui donne ta main !

Bergamin est entré de son côté, suivi de valets avec des flambeaux

Sylvette

Ciel !

Pasquinot

Bergamin, ton fils est un héros !... Pardonne ! Et faisons leur bonheur !

Bergamin

Ma haine m'abandonne !

Percinet

Sylvette, nous rêvons, Sylvette, parlons bas, Que le bruit de nos voix ne nous réveille pas !...

Montrant le mur.

Bergamin

Les haines finiront toujours en hyménées. La paix est faite. Il n'y a plus de Pyrénées !

Percinet

Qui l'aurait cru qu'ainsi mon père changerait ?

Tandis qu'ils remontent avec Pasquinot, Straforel se soulève et tend un papier à Bergamin.

Sylvette

Quand je vous le disais que tout s'arrangerait

Bergamin

Hein ! Quoi donc ? Ce papier, et votre signature... Qu'est cela, s'il vous plaît ?

Il retombe.

Straforel

Monsieur, c'est ma facture !

Acte II

Scène 1

Blaise, Pasquinot, Bergamin

Blaise

Donc, Monsieur Pasquinot, ce soir vient le notaire ?... Hé ! voici bien un mois que ce mur est par terre Et que vous vivez tous ensemble. Il était temps ; Nos petits amoureux doivent être contents !

Pasquinot

Ça fait bien sans ce mur, hein, Blaise ?

Blaise

C'est superbe !

Il se penche et tâte une touffe de gazon.

Furieux.

Pasquinot

Oui. Mon parc a gagné. Cent pour cent. Mais cette herbe Est mouillée !... On a donc arrosé ce matin ?... Il ne faut arroser que le soir, vieux crétin !

Blaise

C'est Monsieur Bergamin qui m'en a donné l'ordre.

À Blaise.

Blaise aligne au fond des plantes qu'il va chercher dans la serre. Pasquinot lit. Bergamin paraît au fond.

Pasquinot

Ah ?... Ce bon Bergamin !... Il ne veut pas démordre De son idée !... Il croit qu'arroser sans repos Vaut mieux qu'arroser peu, mais bien, mais à propos ! Enfin !... Vous sortirez les plantes de la serre.

À un arbre.

Posant son arrosoir, et regardant autour de lui avec satisfaction.

Apercevant Pasquinot.

Pas de réponse.

Pas de réponse.

Pasquinot lève la tête.

Bergamin

Ouf !... On leur donne d'eau juste le nécessaire ! Ce qui leur fait du bien, c'est ce superflu-là ! Hein, mon vieux, tu mourais de soif ?... Tiens, en voilà, De l'eau... tiens, en voilà ! Moi, j'aime ça, les arbres. Oui, mon parc a gagné... Très jolis, ces faux marbres Très, très .. Bonjour. Bonjour ! ! Bonjour ! ! ! Eh bien, j'attends ?

Pasquinot

Oh ! mon ami, mais nous nous voyons tout le temps !

Voyant les plantes que range Blaise.

Blaise ahuri, les rentre précipitamment. Pasquinot lève les yeux au ciel, hausse les épaules, et lit. Bergamin va, et vient, l'air désoeuvré, finit par s'asseoir à côté de Pasquinot. Silence. Puis, tout à coup, avec mélancolie :

Bergamin

Ah ? – Bien !... Veux-tu rentrer ces plantes ! À cette heure, Chaque jour je sortais, furtif, de ma demeure...

Pasquinot

Je filais de chez moi, subreptice et léger... C'était très amusant !

Bergamin

Le secret !

Pasquinot

Le danger !

Bergamin

Il fallait dépister Percinet ou Sylvette Chaque fois qu'on venait tailler une bavette !

Pasquinot

On risquait, chaque fois qu'on grimpait sur le mur, La casse d'une côte, ou le bris d'un fémur.

Bergamin

Nos conversations monoquotidiennes Ne se pouvaient qu'au prix de ruses indiennes !

Pasquinot

Il fallait se glisser sous les buissons épais... C'était très amusant !

Bergamin

Quelquefois, je rampais... Et, le soir, aux genoux, ma culotte était verte !

Pasquinot

L'un de l'autre il fallait, sans fin, jurer la perte.

Bergamin

Et dire un mal affreux...

Bâillant.

Pasquinot

C'était très amusant ! Bergamin ?

Bergamin

Pasquinot ?

Pasquinot

Ça nous manque, à présent.

Après réflexion.

Il se lève, s'éloigne, va et vient.

Bergamin

Non, voyons !... Si, pourtant. Oh ! C'est très drôle ! - Est-ce que Ce serait la revanche, ici, du Romanesque ?... Silence. Il regarde Pasquinot qui lit. Son gilet est toujours veuf de quelque bouton ! C'est crispant !...

Il feint de lire quand Bergamin repasse devant lui.

Pasquinot

Il a l'air d'un vaste hanneton Qui virevolte, avec ses basques pour élytres.

Il remonte en sifflotant.

Bergamin

Il louche, quand il lit, ainsi que font les pitres Après leur papillon.

Haut.

Pasquinot

Il siffle !... C'est un tic ! Ne sifflote donc pas toujours, comme un aspic.

Bergamin

Nous distinguons le brin d'éteule aux yeux des autres Et nous ne sentons pas la solive en les nôtres ! Vous avez bien vos tics...

Pasquinot

Moi ?

Bergamin

Vous vous dandinez, Vous reniflez sans fin, Roi des Enchifrenés, Le nez toujours noirci d'un vain sternutatoire, Vous contez six-vingts fois par jour la même histoire.

Pasquinot

Mais...

Bergamin

Vous ne pouvez pas un instant vous asseoir Sans balancer le pied comme un gros encensoir ; À table, vous roulez votre mie en boulettes... Maniaque, mon cher, ah ! non, ce que vous l'êtes !

Pasquinot

Oui, comme maintenant on s'ennuie à moisir, De m'inventorier vous avez le loisir ; Vous dénombrez mes tics, vous en dressez la liste, Mais la vie en commun, cette grande oculiste, Me désaveugle aussi ! Je vous vois ladre, faux, Égoïste, et chacun de vos menus défauts Grossit, – comme la mouche amusante et gentille Devient un monstre affreux. Monsieur, sous la lentille.

Bergamin

Ce dont je me doutais, maintenant j'en suis sûr !

Pasquinot

Quoi ?

Bergamin

Le mur te flattait.

Pasquinot

Tu perds beaucoup sans mur.

Bergamin

De te voir tous les jours tu calmas mon envie !

Pasquinot

Depuis un mois, Monsieur, ce n'est plus une vie !

Bergamin

C'est bien, Monsieur, c'est bien. Ce que nous avons fait, Ce n'était pas pour nous, n'est-ce pas ?

Pasquinot

En effet !

Bergamin

C'était pour nos enfants !...

Pasquinot

Pour nos enfants, oui, certes !... Souffrons donc en silence, et supportons la perte De notre liberté, sans soucis apparents.

Sylvette et Percinet paraissent à gauche, au fond, entre les arbres, et traversent lentement la scène, enlacés, avec des gestes d'exaltés.

Bergamin

Car, se sacrifier, c'est le sort des parents !

Pasquinot

Chut ! voici les Amants !

Bergamin

Voyez-moi cette pose !... Semblent-ils pas marcher dans une apothéose ?

Pasquinot

Depuis que l'aventure exauça tous leurs voeux, Ils sentent des rayons mêlés à leurs cheveux !

Sylvette et Percinet, qui ont disparu à droite, y reparaissent, à un plan plus rapproché, et descendent en scène.

Bergamin

C'est l'heure où, copiant les attitudes lentes Des Pèlerins d'Amour dans les Fêtes Galantes, Ils viennent chaque jour, avec componction, Sur le lieu du combat faire une station ! Voici nos pèlerins.

Bergamin et Pasquinot se retirent derrière un massif.

Pasquinot

S'ils brodent sur leur thème Coutumier, cela vaut d'être écouté !...

Scène 2

Percinet, Sylvette, Bergamin, Pasquinot

Percinet

Je t'aime !...

Ils s'arrêtent.

Sylvette

Je vous aime... À l'endroit illustre nous voici !

Percinet

Oui, c'est ici qu'eut lieu la chose. C'est ici Que tomba lourdement la brute transpercée !

Sylvette

Là, je fus Andromède !

Percinet

Et là, je fus Persée !

Sylvette

Combien donc étaient-ils contre toi ?

Percinet

Dix !

Sylvette

Oh !... Vingt !... Vingt au moins, sans compter ce grand dernier qui vint, Et dont tu corrigeas l'humeur récalcitrante.

Percinet

Oui, vous avez raison, ils étaient au moins trente.

Sylvette

Ah ! Redis-moi comment, dague au poing, flamme aux yeux. Tu les frappas dans l'ombre, ô mon Victorieux !

Percinet

Je ne sais si ce fut en sixte, ou bien en quarte. Mais ils tombaient, pareils aux capucins de carte !

Sylvette

Ami, si vos cheveux avaient été moins blonds, J'aurais cru voir le Cid !

Percinet

Oui, nous nous ressemblons.

Sylvette

Il manque à nos amours d'être mis en poème.

Percinet

Sylvette, ils le seront !

Sylvette

Je vous aime.

Percinet

Je t'aime !

Sylvette

C'est du rêve vécu !... Je m'étais tant juré D'épouser le héros follement rencontré, Et pas le bon petit fiancé des familles !..

Percinet

Ah ?

Sylvette

Non, non, pas celui qu'on offre aux jeunes filles, Le doux Monsieur que cherche à marier sa soeur, Ou quelque digne abbé, son vague confesseur.

Percinet

Tu n'aurais surtout pas épousé, que j'espère, L'inévitable fils d'un ami de ton père !

Sylvette

Ah ! non !... Remarques-tu que mon père et le tien Sont depuis quelques jours d'une humeur ?...

Percinet

Oui, de chien

Bergamin

Hum !

Percinet

Et je sais pourquoi leur bonne humeur s'altère...

Bergamin

Ah ?

Percinet

Mais oui ! notre envol vexe leur terre-à-terre. Je respecte beaucoup mon père, – et ton auteur ; Mais ce sont bons bourgeois pas très à la hauteur. Notre éclat les relègue un peu dans les ténèbres.

Pasquinot

Hein ?

Sylvette

Les voilà passés pères d'amants célèbres !

Percinet

Mon panache excessif leur devient importun.

Sylvette

Ton père a devant toi la gêne obscure d'un... Je ne sais si je peux dire ?

Percinet

Tu peux, espiègle

Sylvette

D'un canard ayant fait la couvaison d'un aigle !

Bergamin

Ho ! ho !

Sylvette

Pauvres parents, notre amour clandestin, Comme il se joua d'eux !...

Pasquinot

Hé ! hé !

Percinet

Oui, le Destin Joint toujours les amants par d'imprévus méandres, Et le hasard se fait le Scapin des Léandres !

Bergamin

Ha ! ha !

Sylvette

Et donc, ce soir, le contrat, nous allons Le signer !

Percinet

Et je vais mander les violons !

Sylvette

Allez vite !

Percinet

Je cours !

Ils remontent enlacés.

Sylvette

Tenez, je suis gentille, Et je vais vous mener, Monsieur, jusqu'à la grille

Sylvette

Nous égalons, je crois, les plus fameux amants.

Percinet

Oui, nous serons parmi ces Immortels Charmants : Roméo, Juliette, – Aude et Roland...

Sylvette

Aminte Et son pâtre !

Percinet

Pyrame et Thisbé !

Ils sont sortis. On entend leurs voix s'éloigner parmi les arbres...

Sylvette

Mainte et mainte Encore...

Percinet

Francesca, tu sais, de Rimini, Et Paolo...

Sylvette

Pétrarque et Laure...

Bergamin

As-tu fini ?

Scène 3

Pasquinot, Bergamin

Pasquinot

Le succès de ton plan, Monsieur l'homme sagace, Répond à ton espoir, et même il le dépasse ! Résultat qui sans doute était prévu par vous, Cher maître : nos enfants sont complètement fous !

Bergamin

Il est clair que ta fille est assez énervante Avec son fameux rapt, que sans cesse elle vante !

Pasquinot

Et ton fils, qui se croit un héros, prend des airs Qui ne me portent pas moindrement sur les nerfs !

Bergamin

Mais le plus irritant, c'est qu'ils nous représentent. Comme deux bons bourgeois dupés, qu'ils nous plaisantent Sur notre aveuglement voulu, sur ce que nous Ne surprîmes jamais un de leur rendez-vous ! C'est bête, si tu veux, mais enfin ça m'agace.

Pasquinot

Avais-tu prévu ça, Monsieur l'homme sagace ? Grâce à toi, ton moutard tient d'insanes propos, Et se croit le premier des moutardiers papaux.

Bergamin

Moutardier dont au nez me monte la moutarde !

Pasquinot

Je vais tout leur conter, sans plus tarder.

Bergamin

Non, tarde ! Il ne faut pas aller leur dire tout de go ; On parlera sitôt après le conjungo ; Jusqu'aux derniers accords des nuptiales harpes, Sachons leur opposer un mutisme de carpes.

Pasquinot

Soit, mais nous voilà pris nous-mêmes dans nos rets, Grâce à ton fameux plan.

Bergamin

Mon cher, tu l'admirais !

Pasquinot

Ah ! il était joli, ton plan !

Bergamin

Il m'exaspère !

Scène 4

Sylvette, Bergamin, Pasquinot

Elle entre gaiement, une branche fleurie à la main, dont elle fait à la cantonade des signes à Percinet qu'elle vient de quitter, puis elle descend entre les deux pères.

Sylvette

Bonjour, mon cher papa. Bonjour, futur beau-père !

Bergamin

Bonjour, future bru !

Sylvette

Bonjour, future bru ! Oh ! comme vous avez ce matin l'air bourru !

Bergamin

C'est Pasquinot qui me... qui me...

Sylvette

Chut ! Chut ! Du calme ! Je viens comme la paix, – et j'agite une palme ! Vous vous boudez encore un peu ? C'est bien permis : Pouvez-vous vous aimer comme deux vieux amis ?

Pasquinot

Ironie !...

Bergamin

Oui, c'est vrai ; notre haine fut telle Qu'on ne peut...

Sylvette

Songez donc : une haine mortelle ! Oh ! Quand je me souviens de ce que vous disiez De papa, bien souvent, là, parmi vos rosiers, Sans vous douter que moi j'entendais tout, assise Derrière le bon mur...

Bergamin

Elle est d'une bêtise !

Sylvette

Car je venais ici chaque jour, vous savez, Retrouver Percinet ! – Dire que vous n'avez Jamais eu de soupçons !

Pasquinot

Oh ! Pour ça, que je meure, Si...

À Bergamin.

Sylvette

Nous venions pourtant toujours à la même heure. Ha ! ha ! J'entends encor Percinet vous crier, Le jour même du rapt : « Je veux me marier De la façon la plus romanesquement folie ! »

Bergamin

Eh ! Dame, dites donc, il a tenu parole ! Vraiment ?... Et vous croyez que si j'avais voulu ?...

Sylvette

Ta ! la ! ta ! Je le sais, pour l'avoir cent fois lu : Les rêves des Amants toujours se réalisent, Et les pères, toujours, tôt ou tard, s'humanisent, Contraints par quelque étrange et fol événement Qui force, à point nommé, leur attendrissement.

Pasquinot

Qui force, à point nommé ?... Non, non, laissez-moi rire !

Sylvette

Mais, nous l'avons prouvé !...

Bergamin

Si je voulais vous dire...

Sylvette

Quoi ?

Bergamin

Rien !

Sylvette

Alors, pourquoi prenez-vous cet air fin ?

À part.

Bergamin

Mais, parce que... Ho !... C'est agaçant, à la fin !

Remontant.

Pasquinot

Quand on pourrait d'un mot... Mais gardons le mystère !

Sylvette

Quand on n'a rien à dire, il le faut bien, se taire !

Pasquinot

Rien à dire ! La folle ! Alors, vous croyez ça, Que tout se passe ainsi que cela se passa ? Qu'on envahit les parcs malgré les bonnes grilles ?...

Bergamin

Vous croyez qu'on enlève encor les jeunes filles ?

Sylvette

Si je crois ? Que dit-il ?

Bergamin

Moi, je dis qu'en voilà Assez ! Qu'il était temps que tout se dévoilât !... Oui, depuis que le monde est monde entre les mondes, Le succès fut toujours pour les perruques blondes ; Bartholo, dont la haine en secret s'aviva, Dut toujours s'incliner devant Almaviva ; Mais l'heure du triomphe et des justes revanches Vient enfin de sonner pour les perruques blanches !

Sylvette

Mais...

Pasquinot

Jadis, nous étions, nous autres, les papas, Cassandre, Orgon, Géronte, Argante, n'est-ce pas ? Vous en êtes restée à ces vieilles badernes ?... Mais on n'en trouve plus chez les pères modernes ! Les dupés d'autrefois sont dupeurs à leur tour. L'ordre donné par nous de vous aimer d'amour, Ni vous ni Percinet n'eussiez voulu l'entendre ? Ce fut donc bien joué que de vous le défendre !

Sylvette

Mais alors, vous saviez peut-être...

Pasquinot

Sûrement !

Sylvette

Nos duos ?

Bergamin

J'écoutais leur doux susurrement !

Sylvette

Les bancs où nous grimpions ?...

Pasquinot

Tout exprès nous les mîmes.

Sylvette

Le duel ?

Bergamin

Simple jeu !

Sylvette

Les spadassins ?

Pasquinot

Des mimes !

Sylvette

Mon rapt ? - Oh ! Ça, c'est faux !...

Bergamin

C'est faux ? Quand justement J'ai la facture, là, de votre enlèvement !

Elle lit.

Sylvette

Ah ! Donnez !... « Straforel, maison de confiance, Un faux rapt, mis en scène, afin que l'on fiance !... » Ah ! - « Huit sombres manteaux à cinq francs le manteau ; Huit masques... »

Bergamin

Nous avons, je crois, parlé trop tôt !

Haut, ironiquement.

Elle jette la facture en riant sur la table.

Sylvette

« Une chaise à porteurs, soignée, à coussins roses, Création nouvelle... » On a bien fait les choses !

Pasquinot

Elle n'est pas fâchée ?

Sylvette

Ah ! Le tour est charmant ! Mais c'est beaucoup d'esprit bien inutilement ; Cher Monsieur Bergamin, croyez-vous que si j'aime Mon Percinet, c'est grâce à votre stratagème ?

Pasquinot

Elle le prend très bien.

Bergamin

Vous le prenez très bien !

Pasquinot

Mais alors... On peut dire à Percinet ?...

Sylvette

Oh ! Rien ! Non, ne lui dites rien !... Les hommes, c'est si bête !

Tirant sa montre.

Tendant la main à Sylvette.

Bergamin

Quel bon sens ! voyez-vous cette petite tête !... Et moi qui la croyais... Mais le contrat, pardon, Allons nous préparer... Bons amis ?...

Sylvette

Comment donc !

Bergamin

Vous ne m'en voulez pas du tout ?

Pasquinot et Bergamin sortent. – Avec une rage froide :

Sylvette

Je vous l'atteste. Ce Monsieur Bergamin, comme je le déteste !...

Scène 5

Percinet, Sylvette

Percinet

Ah ! vous êtes encore ici ?... Je comprends ça. Vous ne pouvez quitter l'endroit où se passa Toute cette aventure inouïe !...

Sylvette

Inouïe, En effet !

Percinet

C'est de là que, presque évanouie, Vous me vîtes combattre, ainsi qu'un Amadis, Ces trente spadassins...

Sylvette

Mais non, ils étaient dix.

Percinet

Chère, mais qu'avez-vous ? Mais quoi donc vous attriste ? Ces yeux, où du saphir fond dans de l'améthyste, Ils semblent obscurcis par quelque ennui, ces yeux ?

Sylvette

Son langage est parfois un peu prétentieux.

Percinet

Ah ! tenez, je comprends tout ce qu'en vous suscite De regrets attendris, cet adorable site !... Vous pleurez le vieux mur aux feuillages grimpeurs, Témoin de nos espoirs, jadis, et de nos peurs ; Mais il n'est pas détruit, la gloire le couronne... Est-ce qu'il est détruit, le balcon de Vérone ?...

Sylvette

Ah !

Percinet

Ne laisse-t-il pas, dans un vent toujours frais, Ce balcon toujours blanc, trembler sans fin, auprès D'un grenadier jamais défleuri, son échelle Inusable, que dore une aurore immortelle ?

Sylvette

Oh !

Percinet

L'éternel duo fait l'éternel décor ! C'est pourquoi, démoli, le mur se dresse encor, Sur lequel a poussé, folle pariétaire, Notre amour merveilleuse...

Sylvette

Il ne va pas se taire !

Percinet

Mais le voeu fut par vous tout à l'heure exprimé De voir sur notre histoire un poème rimé... Donc, ce poème...

Sylvette

Eh bien ?

Percinet

Moi-même je le rime.

Sylvette

Tu sais faire des vers ?

Percinet

Pouh !... Savais-je l'escrime ? Écoute mon début, que j'ai fait en marchant, « Les Pères Ennemis. » Poème.

Sylvette

Oh !...

Percinet

Premier chant !

Sylvette

Oh !...

Percinet

Qu'as-tu ?

Fondant en pleurs.

Elle lui tourne le dos, assise sur le banc, et se cache le visage dans son mouchoir.

Sylvette

Le bonheur... les nerfs... une faiblesse. Laissez-moi me remettre, un instant.

Puis, à part, avec un sourire avantageux :

Il passe à droite, aperçoit sur la table le papier de la facture, et tirant vivement un crayon de sa poche, s'assied en disant :

Il prend le papier, s'apprête à écrire - mais s'arrête, le crayon levé, et lit :

Souriant.

Il continue tout bas. Le sourire s'efface. L'oeil s'exorbite.

Percinet

Je vous laisse. Un jour comme aujourd'hui, ce trouble est naturel ! Notons toujours mes vers. « Avoir, moi, Straforel, Feint de choir, transpercé d'une lame ignorante, – Habit froissé : dix francs ; amour-propre : quarante. » Qu'est cela ?

Sylvette

S'il savait, qu'il tomberait de haut ! J'ai failli me trahir. Prenons garde !

Percinet

Ho ! – ho ! – ho !

Sylvette

Que dites-vous ?

Percinet

Moi ? Rien, rien !

Sylvette

Son erreur me navre

Percinet

C'est pour ça qu'on n'a pas retrouvé le cadavre !

Elle tourne un moment, puis voyant qu'il ne bouge pas, – coquettement :

Sylvette

Il a l'air de bouder. Rapprochons-nous de lui. Vous ne m'avez rien dit de ma robe aujourd'hui ?

Percinet

Le bleu ne vous va pas. Je vous préfère en rose.

Regardant la table.

Sylvette

Le bleu ne me va pas... Saurait-il quelque chose ? Mais la facture, au fait, j'ai dû la mettre là !

Percinet

Qu'avez-vous à tourner, voyons, comme cela ?

À part.

Haut, faisant bouffer sa jupe.

À part.

Haut.

Mouvement de Percinet. Elle lui prend le bras, et, bien gentiment :

Sylvette

Rien... Un papier, le vent quelquefois le dérobe. Rien... je tournais pour voir comment me va ma robe !... Je saurai bien s'il l'a trouvée. Hum !... Tu voulais Dire tantôt des vers sur nos amours ? Dis-les.

Percinet

Ah ! Non !

Sylvette

Dis-les, ces vers...

Percinet

Non !

Sylvette

Sur notre aventure !

Percinet

Ils sont mauvais, tu sais... Je n'ai pas..

Sylvette

La facture ?

Sursautant et la regardant.

Percinet

Non, je n'ai pas la fact... Pardon, mais...

Sylvette

Mais, pardon..

Percinet

Ah ! Mais elle sait donc ?...

Sylvette

Il sait donc ?

Un temps, puis ils éclatent de rire.

Sylvette

Tu sais donc ? Ha ! Ha ! Ha !...

Percinet

N'est-ce pas que c'est drôle ?

Sylvette

Très drôle !

Percinet

Non, vraiment, on nous fit jouer un rôle.

Sylvette

Un rôle !

Percinet

Nos pères étaient donc bons amis ?

Sylvette

Bons voisins.

Percinet

Ma parole, ils devraient être même cousins.

Sylvette

J'épouse mon cousin !

Percinet

J'épouse ma cousine !

Sylvette

C'est gentil !...

Percinet

C'est classique !

Sylvette

Ah ! Certes, on imagine Des mariages plus... Mais c'est si bon de voir Que l'on conciliait l'amour - et le devoir !

Percinet

Et l'intérêt ! Car ces deux parcs, leurs dépendances...

Sylvette

Excellent mariage, enfin, de convenances. Elle est loin, notre pauvre idylle sur le mur !

Percinet

Il ne faut plus parler d'idylle, c'est bien sûr !

Sylvette

Je rentre dans le rang banal des jeunes filles.

Percinet

Je suis le bon petit fiancé des familles... Et c'est en Roméo, Sylvette, que je plus !

Sylvette

Ah ! Roméo, c'est clair que vous ne l'êtes plus !

Percinet

Est-ce que vous croyez être encor Juliette ?

Sylvette

Vous devenez amer.

Percinet

Dame ! et vous... aigrelette,

Sylvette

Si vous avez été ridicule, eh ! mon Dieu ! Est-ce ma faute à moi ?

Percinet

Si je le fus un peu, Je ne le fus pas seul !...

Sylvette

Eh bien, soit ! nous le fûmes ! Ah ! Mon pauvre Oiseau Bleu, bien déteintes, vos plumes !

Percinet

Ha !... un simili-rapt !

Sylvette

De pseudo-coups d'estoc !...

Percinet

Fi ! La fausse enlevée !

Sylvette

Hou ! Le sauveur en toc ! Ah ! notre poésie était une risée ! C'est ainsi qu'en crevant, belle bulle irisée, Tu n'es plus, disparue à nos yeux étonnés, Qu'un peu d'eau de savon qui nous pleut sur le nez !

Percinet

Donc, Amant dont je fus le plus vil des émules, Amante dont, indigne, elle chaussa les mules, Ô pâle et noble couple, ô couple shakespearien, Nous n'avions avec vous de commun rien, rien..

Sylvette

Rien !

Percinet

Donc, au lieu de jouer le cher et divin drame, Nous en avons joué la parodie infâme !

Sylvette

Donc, c'était un serin que notre rossignol !

Percinet

Donc, il était, le mur immortel, un Guignol ! Et quand nous y venions, chaque jour, apparaître, Chaque jour, à mi-corps, nous étions, au lieu d'être Deux parangons d'amour aux types éternels, Deux pantins qu'animaient les gros doigts paternels !

Sylvette

C'est vrai ! Mais nous serions grotesques davantage Si nous nous aimions moins !

Percinet

Aimons-nous avec rage ! Nous sommes obligés de nous aimer, d'abord !

Sylvette

Mais, nous nous adorons !...

Percinet

Le mot n'est pas trop fort !

Sylvette

L'amour peut consoler très bien d'un tel désastre !... N'est-ce pas, mon trésor ?

Percinet

Certainement, mon astre !

Sylvette

Bonjour donc, ma chère âme !

Percinet

Et bonsoir, ma beauté !

Sylvette

Je vais rêver à vous, mon coeur, – de mon côté !

Percinet

Et moi du mien. Bonjour !

Elle sort.

Sylvette

Bonsoir !

Straforel, qui est entré sur ces vers, descend majestueusement en scène.

Percinet

Ah ! par exemple !... Ah ! l'on me traite ainsi !... Mais quel est, dans cet ample Manteau, qui laisse voir cet étrange pourpoint, Ce Monsieur moustachu que je ne connais point ?...

Scène 6

Percinet, Straforel

Percinet

Qu'est-ce ?

Straforel

C'est pour toucher une petite somme,

Percinet

Un fournisseur ?

Straforel

Tout juste ! Allez donc, bon jeune homme, Dire à votre papa que j'attends.

Percinet

Votre nom ?

Straforel

Mon nom est Straforel.

Percinet

Lui, maintenant ? Ah ! Non ! Ah ! Non ! Ceci devient par trop intolérable !

Straforel

Tiens, tiens ! Vous savez donc, jeune homme ?

Percinet

Misérable ! C'était toi !

Straforel

Grimpeur ! oui, c'était moi : per Baccho !

Percinet

Oh ! Rencontrer cet homme ! Oh ! Je fuirais jusqu'au Bout du monde...

Straforel

Et je suis tellement gras et rose Que la citation, il me semble, s'impose : Les gens que vous tuez se portent...

Percinet

Tu vas voir !

D'un tour de main il lui enlève son épée, - et la lui rendant, dans un salut :

Straforel

La main haute !... le pied en dehors ! n'en savoir Pas plus long à votre âge, eh ! Monsieur, c'est un crime ! Quoi ! vous cessez déjà votre leçon d'escrime ?

Il sort en courant, l'épée brandie.

Percinet

Ah ! je pars !... On me traite en enfant : bien ! j'aurai Ma revanche ! J'aurai du roman, et du vrai ! Je vais, par des amours et des duels sans nombre, Scandaliser, ô Don Juan, jusqu'à ton ombre ! Et je vais enlever des filles d'opéra !

Straforel

Très bien !... Mais, maintenant, est-ce qu'on me paiera ?

Scène 7

Straforel, Pasquinot, Bergamin

Entrent Bergamin et Pasquinot, décoiffés, déchirés, comme après une lutte.

Straforel

Hé ! là-bas ! arrêtez !... En voici bien d'une autre !

Pasquinot

Voici votre perruque !

Bergamin

Ouf ! Et voici la vôtre !

Pasquinot

Vous comprenez qu'après de pareils procédés !... Voici votre jabot...

Bergamin

Et vous me concédez Que revivre avec vous serait un sacrifice Trop grand pour qu'au bonheur de mon fils je le fisse !

Pasquinot

Ma fille !... Cachons-lui d'abord ce qu'il en est !...

Scène 8

Sylvette, Bergamin, Témoins, Un Notaire, Straforel, Pasquinot

Entrent le notaire pour le contrat, et des bourgeois endimanchés, témoins.

Sylvette

Papa, je ne veux plus épouser Percinet !...

Bergamin

Les témoins !... le notaire !... Au diable !

ahuris

Témoins

Hein ?

Un Notaire

Ces paroles !...

Entrent des invités et trois violons jouant un menuet.

Straforel

Ma facture !... Payez !... quatre-vingt-dix pistoles !...

Les violons continuent automatiquement leur menuet.

Bergamin

Les violons !... Au diable !

Straforel

Eh bien !... Je tends la main ?

Bergamin

Parlez à Pasquinot !

Pasquinot

Parlez à Bergamin !

Straforel

« Un faux rapt mis en scène afin que l'on fiance... »

Bergamin

Ils sont défiancés ! Donc, cela me dispense De payer.

Straforel

Mais, Monsieur...

Pasquinot

Que je vous donne un sol Maintenant que tout est rompu ? - Vous êtes fol !

Bergamin

Mon fils !... parti !...

Sylvette

Parti ?...

Straforel

Tiens ! Tiens !

Il sort en courant, suivi du notaire et des invités.

Bergamin

Courez ! En chasse !

Sylvette

Parti !

Straforel

S'il se pouvait que je rabibochasse Ensemble ces mignons... eh ! peut-être...

Elle sort, suivie de Pasquinot.

Sylvette

Parti ? Ah ! Ça c'est un peu fort !

Il sort. Les trois violons restés seuls au milieu de la scène jouent toujours leur menuet.

Straforel

Straforel, mon petit, Pour te faire payer tes nonante pistoles, Ce mariage, il faut que tu le rafistoles !

Acte Troisieme

Scène 1

Maçon, Bergamin, Pasquinot

chante en travaillant

Maçon

Tra laï deluriau...

Bergamin

Ces ouvriers sont longs !

Maçon

Deluriau, de lurot...

Pasquinot

– C'est cela ! Des moellons !...

Bergamin

Pouf ! Un tas de mortier !

Pasquinot

Paf ! Un coup de truelle !

Maçon

Deluriau delurie - ue - ue - ue - ue - ue - uel - le

Pasquinot

Belle voix ! Mais travail bien lent !...

Bergamin

Ha ! Ha ! Voici Un pan de commencé ! Bon !

Pasquinot

Demain même, ici, Le mur va de deux pieds sortir de terre ! – Ô joie !

Bergamin

Ô cher mur, que bientôt, debout, je te revoie !

Pasquinot

Que dites-vous, Monsieur ?

Un temps.

Bergamin

Je ne vous parle pas. Que faites-vous le soir après votre repas ?

Pasquinot

Rien... Et vous ?

Un temps. – Ils se saluent, et se promènent.

Bergamin

Rien non plus.

Pasquinot

Alors, pas de nouvelles De votre fils ?

Bergamin

Mais non. Il court toujours.

Pasquinot

Les belles Le désargenteront promptement, – et, bien sûr, Il reviendra.

Ils se saluent, et se promènent. Un temps.

Bergamin

Merci.

Pasquinot

Maintenant que le mur Se relève, Monsieur, je veux bien vous permettre De venir quelquefois, – en voisin.

Ils se saluent.

Bergamin

Bien. Peut-être Vous ferai-je l'honneur...

Pasquinot

Eh bien ! Mais, dites donc, Venez faire un piquet ?

Bergamin

Ah !... Oh !... Hé !... mais, pardon, Je ne sais si je peux...

Pasquinot

Puisque je vous invite...

Bergamin

Mon Dieu !... J'aimerais mieux un besigue.

Pasquinot

Allons vite !

Se retournant.

Bergamin

Vous me deviez dix sous de la dernière fois. Travaillez bien, maçon !

Maçon

Tralaï !...

Ils sortent.

Pasquinot

Belle voix !

Scène 2

Straforel, Sylvette

Dès qu'ils sont sortis, le maçon se retourne, ôte son chapeau : c'est Straforel.

S'asseyant sur le mur commencé.

Il tire de sa souquenille une lettre qu'il met dans l'ouverture moussue d'un tronc d'arbre.

Apercevant Sylvette.

Il se remet à gâcher et disparaît derrière le mur.

Straforel

Oui, maçon, je le suis, - puisque, sous ce grimage, Je m'introduis céans pour faire un replâtrage ! Le jeune homme est toujours au pourchas du roman ; Mais on peut deviner, sans être nécromant, Qu'il reviendra bredouille et n'en menant plus large ; Donc, tandis que la Vie elle-même se charge, Lui donnant de réel un salutaire bain, De décoquebiner un peu ce Coquebin Et de le renvoyer ici tirant de l'aile, Moi, par une action savante et parallèle, Je travaille à guérir des goûts aventureux Sylvette. – Straforel, homme aux talents nombreux, Vous jouâtes souvent les marquis et les princes, Du temps où vous étiez sifflé dans les provinces ! Ceci va nous servir. Ah ! Quel remerciement, Pères, vous me devrez ! C'est elle ! - À mon ciment !

Elle pose sur le banc de gauche sa mante de mousseline.

Elle va vers un arbre.

Elle plonge la main dans le creux de l'arbre.

Elle lit.

Elle chiffonne nerveusement la lettre.

Sylvette

Non, personne !... Aujourd'hui, trouverai-je la lettre ? Tous les jours, un galant inconnu vient en mettre Une, là, dans ce tronc par la foudre entr'ouvert, Et qui fait une boîte aux lettres peinte en vert !... Oui, voilà mon courrier. « Sylvette, coeur de marbre ! C'est le dernier billet que produira cet arbre, Pourquoi n'avez-vous pas, tigresse, répondu Au poulet que pour vous chaque jour j'ai pondu ? » – Hein ! quel style ! « L'amour qui dans mon âme gronde... Ah ! Monsieur Percinet s'en va courir le monde ! Il a raison ! – Et moi je ferai comme lui ! Croit-on que je m'en vais mourir ici d'ennui ? Mais qu'il vienne, celui qui m'écrivit ces choses ! Que de ces verts buissons pleins de nids et de gloses Il surgisse soudain ! et telle que je suis, – Sans même aller chercher un chapeau, – je le suis ! À tout prix, maintenant, j'en veux, du romanesque ! Qu'il vienne ! ce Monsieur ! – Déjà je l'aime presque ! Comme je lui tendrais les deux mains, s'il venait ! Et comme...

Straforel

Le voilà !

Reculant à mesure que Straforel avance.

Sylvette

Au secours, Percinet ! L'homme, n'approchez pas !

Straforel

Pourquoi cet air hostile ?... Je suis pourtant celui dont vous aimiez le style, Tout à l'heure !... Le trop favorisé mortel Dont le billet vous plut, et sur l'amour duquel Vous comptiez, si j'en crois les propos que vous tintes, Pour vous faire enlever et fuir loin des atteintes !

Sylvette

L'homme !...

Il jette d'un geste élégant sa truelle, et, dépouillant vivement sa souquenille, ôtant son chapeau blanc de plâtre, apparaît dans un étincelant costume almavivesque. Perruque blonde, moustache conquérante.

Straforel

Vous me prenez pour un maçon ? Exquis ! C'est exquis ! – Sachez donc que je suis le marquis D'Astafiorquercita, fol esprit, coeur malade, Qui cherche à pimenter l'existence trop fade, Et voyage, façon de chevalier errant Auquel est un rêveur, un poète, adhérent ! Et c'est pour pénétrer en vos jardins, Cruelle, C'est par amour pour vous que j'ai pris la truelle !

Sylvette

Monsieur !..

Straforel

Par un nommé Straforel, j'ai connu Votre histoire. Un amour insensé m'est venu Pour la pauvre victime, innocente étourdie, Contre qui cette ruse infâme fut ourdie !...

Sylvette

Marquis !...

Straforel

Ne prenez pas cet air épouvanté... Du rôle qu'il joua ce gueux s'étant vanté, Je l'ai tué...

Sylvette

Tué !...

Straforel

D'une seule estocade. D'être un justicier j'eus toujours la toquade !

Sylvette

Monsieur...

Straforel

Je vous comprends, ô cher coeur incompris ! Vous voulez du roman, n'est-ce pas, à tout prix ?

Sylvette

Mais, Marquis !...

Straforel

Donc, c'est dit : ce soir, je vous enlève !

Sylvette

Monsieur...

Straforel

Et pour de bon !

Sylvette

Monsieur !

Straforel

Ah ! quel beau rêve ! Vous avez consenti ! Je l'ai bien entendu ! Oui, ce soir nous prendrons notre vol éperdu ! Si de votre papa la tête se détraque De douleur, c'est tant pis !...

Sylvette

Monsieur...

Straforel

Si l'on nous traque – Car on poursuit le rapt avec sévérité, – C'est tant mieux !

Sylvette

Mais, Monsieur !...

Straforel

Tant mieux, en vérité ! Nous pourrons fuir à pied par une nuit d'orage, Nos fronts nus sous la pluie et le vent faisant rage !

Sylvette

Monsieur...

Straforel

Et pour gagner un lointain continent, Nous nous embarquerons, Madame, incontinent !

Sylvette

Monsieur...

Straforel

Et loin, bien loin, dans quelque pays vierge, Où nous vivrons heureux sous la bure et la serge...

Sylvette

Ah ! mais...

Straforel

Car je n'ai rien ! Vous ne voudriez pas Que j'eusse quelque chose !...

Sylvette

Enfin !

Straforel

Nos seuls repas Seront du pain, – du pain mouillé de douces larmes !

Sylvette

Pourtant...

Straforel

L'exil pour nous se fleurira de charmes !

Sylvette

Monsieur...

Straforel

Et le malheur pour nous ne sera qu'heur ! Pas même une chaumière : une tente !... et ton coeur !

Sylvette

Une tente ?

Straforel

Eh bien, oui, quatre piquets, deux toiles... Ou, si vous préférez, rien du tout, – les étoiles !

Sylvette

Oh ! mais...

Straforel

Quoi ! vous voilà prise d'un tremblement ? Vous voudriez aller moins loin, probablement ? Soit ! nous vivrons cachés, ô ma Déité blonde, Seuls, ayant encouru la vindicte du monde ! Ivresse !...

Sylvette

Mais, Monsieur, vous vous êtes mépris...

Straforel

Les gens s'écarteront de nous avec mépris !

Sylvette

Mon Dieu !

Straforel

Les préjugés sont faits pour qu'on les foule, Et nous serons heureux des mépris de la foule !

Sylvette

Monsieur...

Straforel

Je n'aurai pas d'autre occupation Que de vous raconter au long ma passion !

Sylvette

Monsieur...

Straforel

Bref, nous vivrons en pleine poésie ! J'aurai de furieux accès de jalousie...

Sylvette

Monsieur...

Straforel

Et vous savez, lorsque je suis jaloux, J'ai la férocité des chacals et des loups !

Sylvette

Monsieur...

Straforel

Si vous brisiez notre chaîne sacrée, Immédiatement vous seriez massacrée !

Sylvette

Monsieur...

Straforel

Vous frissonnez ?

Sylvette

Ah ! Dieu, quelle leçon !

Straforel

Est-ce du sang, Corbacque ! ou bien si c'est du son Qui court dans vos vaisseaux artériels ! – Tonnerre ! Vous m'avez un peu l'air d'une pensionnaire, Pour oser affronter ces destins hasardeux !... Ça, voyons, pars-je seul, ou partons-nous tous deux ?

Sylvette

Monsieur...

Straforel

Oui, je comprends, ma voix vous réconforte. Eh bien ! Nous partirons, puisque vous voilà forte. Je vous enlèverai, tout à l'heure, à cheval, En travers de ma selle... oh ! Vous y serez mal ! Mais la chaise à porteurs, esthétique et commode, Dans l'enlèvement faux est seulement de mode !

Sylvette

Mais, Monsieur...

Straforel

À tantôt !

Sylvette

Mais, Monsieur...

Straforel

À tantôt ! Le temps d'aller quérir un cheval, un manteau...

Sylvette

Monsieur !

Redescendant.

Straforel

Et nous fuyons de contrée en contrée !... Ô la longtemps rêvée et l'enfin rencontrée ! L'âme à qui peut mon âme enfin dire : « Ma soeur ! » À tantôt pour toujours !

Sylvette

Pour toujours !

Avant de sortir, la voyant comme évanouie sur le banc.

Il sort.

Straforel

Ô douceur ! Vous allez vivre auprès de l'être aimé, de l'être Pour lequel vous brûliez avant de le connaître, Et qui, vous ignorant, pour vous se calcinait ! Et maintenant, tu peux revenir, Percinet !

Scène 3

Sylvette

Ouvrant les yeux.

Un temps. Elle se remet.

Elle se lève.

Le crépuscule violit vaguement le parc. Elle reprend son voile laissé sur le banc, s'en couvre la tête et les épaules, et, rêveuse :

Percinet paraît. Il est en haillons, le bras en écharpe, se traîne à peine. Un feutre d'où pend, lamentable, une plume cassée, cache ses traits.

Sylvette

Monsieur... Marquis... Non, pas en travers de la selle ! Ayez pitié de moi, – non, je ne suis pas celle... Pas du tout ! – Laissez-moi rentrer à la maison ! Une pensionnaire : oui, vous aviez raison ! Il n'est plus là !... Marquis !... Seule ?... Ah ! Dieu, l'affreux rêve J'aime mieux que ce soit pour rire qu'on m'enlève ! Eh bien ! Sylvette, eh bien, ma petite, – comment ! Vous appeliez tantôt à grands cris le roman, Et, le roman venu, vous n'êtes pas contente ?... Oh ! La serge, l'exil, les étoiles, la tente !... Non, c'est trop !... Du roman, j'en voulais bien un peu, Comme on met du laurier dedans le pot-au-feu !... Mais c'est trop ! Je ne puis supporter ces secousses. Je me contenterais d'émotions plus douces... Qui sait si ?...

Scène 4

Percinet, Sylvette

Il s'affaisse sur le mur. Son chapeau tombe et découvre sa figure. Sylvette l'aperçoit.

Percinet

Je n'ai rien mangé depuis hier, Je tombe de fatigue, – et je ne suis pas fier. La fâcheuse équipée !... Ah ! j'en ai vu de dures ! Ce n'est pas amusant du tout, les aventures !

Il se lève, saisi. Elle le regarde.

Sylvette

Vous ! Et dans quel état !... Se peut-il ?...

Percinet

Il se peut.

Sylvette

Mon Dieu !

Il chancelle.

Percinet

J'ai, n'est-ce pas, la silhouette, un peu, Que le dessinateur donne à l'Enfant Prodigue ?...

Sylvette

Mais il ne se tient plus !

Percinet

Je sens quelque fatigue.

Sylvette

Blessé !

Percinet

Seriez-vous donc pitoyable aux ingrats ?

Percinet fait un mouvement, et son bras blessé lui arrache une grimace. – Sylvette, malgré elle, effrayée :

Sylvette

Les pères seuls, Monsieur, font tuer le veau gras ! Pourtant, cette blessure ?

Percinet

Oh ! Que je vous rassure ! Elle n'est nullement grave, cette blessure !

Sylvette

Mais qu'avez-vous donc fait, Monsieur le vagabond, Pendant tout ce long temps ?...

Il tousse.

Percinet

Sylvette, rien de bon.

Sylvette

Vous toussez, maintenant ?

Percinet

Eh ! mon Dieu ! nous courûmes Les grands chemins, la nuit...

Sylvette

Et l'on y prend des rhumes. Quels étranges habits vous avez !...

Percinet

Des voleurs Ont pris les miens, Sylvette, – et m'ont donné les leurs.

Sylvette

Et combien avez-vous eu de bonnes fortunes ?

Percinet

Laissons ces questions, Sylvette, inopportunes.

Sylvette

Vous avez dû sans doute escalader beaucoup... De balcons ?...

Percinet

J'ai manqué de me rompre le cou...

Sylvette

De plus d'un doux succès vous gardez la mémoire ?

Percinet

Je suis resté trois jours caché dans une armoire.

Sylvette

Et vous avez gagné plus d'un galant pari ?

À part.

Percinet

Oui, oui !... Je me suis fait rosser par un mari.

Sylvette

Guitare en main, chanté plus d'un couplet nocturne ?

Percinet

Qui fit choir sur mon chef plus d'une petite urne !

Sylvette

Enfin, comme je vois, tâté d'un vrai duel ?

Percinet

Oui me valut ce coup de peu s'en faut mortel.

Sylvette

Et vous nous revenez ?...

Percinet

Fourbu, minable, étique !

Sylvette

Oui, – mais ayant du moins trouvé du poétique ?

Percinet

Non, – je fus chercher loin ce que j'avais tout près ! Ah ! Ne me raillez plus !... Je vous adore.

Sylvette

Après La désillusion que nous eûmes ?...

Percinet

Qu'importe !

Sylvette

Mais nos pères nous ont trompés d'horrible sorte !

Percinet

Qu'importe ! Dans mon coeur, maintenant, il fait jour !

Sylvette

Mais ils feignaient la haine !...

Percinet

Avons-nous feint l'amour ?

Sylvette

Le mur fut un Guignol, – vous l'avez dit vous-même !

Percinet

Sylvette, je l'ai dit ! – mais ce fut un blasphème ! Ou du moins... quel Guignol, vieux mur, tu nous offrais, Qui pour portants avait les grands branchages frais, Pour fond le parc fuyant, l'azur vaste pour frises, Pour orchestre invisible et vif les quatre brises, Pour accessoires clairs le rayon et la fleur, Le soleil pour quinquet, Shakespeare pour souffleur ! Oui, comme à ces pantins dont on gante les vestes, Nos pères nous faisaient exécuter des gestes : Mais, dans ce Guignol-là, Sylvette, songez-y, C'est l'Amour qui faisait parler les pupazzi !

Sylvette

C'est vrai, mais nous aimions, croyant être coupables !

Percinet

Et nous l'étions !... Gardez ces remords agréables. Comme l'intention compte autant que le fait, Nous croyant criminels, nous l'étions en effet !

Sylvette

Est-ce bien sûr ?

Percinet

Très sûr, chère petite amie ; Nous avons simplement commis une infamie. J'en atteste ta grâce et ton souffle aromal : De nous aimer, ce fut très mal, très mal...

Changeant et s'éloignant encore.

Sylvette

Très mal ?... C'est vrai, mais je regrette un peu, pour notre gloire, Que le danger couru n'ait été qu'illusoire !

Percinet

Il fut réel pour nous qui le crûmes réel !

Sylvette

Non. Mon enlèvement, comme votre duel, Était faux !...

Percinet

Votre peur l'était-elle, Madame ? Et, puisque vous avez passé par l'état d'âme De quelqu'un d'enlevé, Sylvette, en vérité, C'est comme tout à fait si vous l'aviez été.

Sylvette

Non, le cher souvenir n'est plus ; ces torches folles, Ces masques, ces manteaux, et ces musiques molles, Ce combat, tout ce charme enfin, c'est trop cruel De penser que cela fut fait par Straforel !

Percinet

Et la Nuit de Printemps, est-ce lui qui l'a faite ? Est-ce lui qui régla l'inoubliable fête Que l'amitié d'Avril nous donna ce soir-là ? Est-ce lui qui, le ciel étoilé, l'étoila ? Lui, qui d'ombre effaça si bien les rosiers grêles Que les roses semblaient, comme surnaturelles, Se tenir en suspens dans l'air mystérieux ? Dispensa-t-il les frissons gris, les reflets bleus ? Versa-t-il les langueurs ? Fut-il pour quelque chose Dans l'apparition de l'Astre d'argent rose ?

Sylvette

Non certes...

Percinet

Et fit-il donc, dans la Nuit de Printemps, Dis-moi, que nous étions deux enfants de vingt ans, Et que nous nous aimions, car ce fut là le charme, Tout le charme !

Sylvette

Tout le... c'est vrai, mais...

Percinet

Une larme ? Il est donc pardonné, le méchant qui partit ?

Sylvette

Je t'ai toujours aimé, va, mon pauvre petit.

Il joue avec le voile de Sylvette.

Percinet

J'ai retrouvé ton front, sa puérile frange, Et ton jeune parfum qui fait un fin mélange Avec tous les parfums des cytises voisins... Ah ! Les Anges, ce soir, ne sont pas mes cousins ! Oh ! Laisse-moi baiser le liséré frivole Du voile aérien qui de ton front s'envole ! Comme il me rafraîchit les lèvres, ce tissu, Ce tendre et clair tissu, pour qui je n'ai pas su Vous dédaigner, satins et velours équivoques !

Sylvette

Quels satins ? Quels velours ?

Percinet

Oh ! Rien, rien, rien, - des loques. Oh ! Jeune fille, enfant, mousseline est ton nom ! Oh ! Que j'aime ce voile frais !...

Sylvette

C'est du linon.

Percinet

Je l'aime et suis tremblant que mon baiser le souille, Car ce voile devant lequel je m'agenouille...

Sylvette

Vois-tu, la poésie est au coeur des amants : Elle n'émane pas des seuls événements.

Percinet

C'est vrai : ceux dont je sors, quoique très authentiques, Ne furent pas du tout, Sylvette, poétiques...

Sylvette

Et ceux par nos papas machiavels arrangés Le furent, Percinet, encor que mensongers.

Percinet

Car elle peut broder, lorsqu'elle aime, notre âme, De véritables fleurs sur une fausse trame.

Straforel apparaît, ramenant les deux pères, et leur montre Sylvette et Percinet dans les bras l'un de l'autre.

Sylvette

La poésie, amour, mais nous fûmes des fous De la chercher ailleurs lorsqu'elle était en nous !

Scène 5

Straforel, Bergamin, Pasquinot, Sylvette, Percinet

Straforel

Refiancés !...

Il embrasse Percinet.

Bergamin

Mon fils !

Straforel

Me paierez-vous ma note ?

Pasquinot

Tu l'aimes derechef ?

Sylvette

Oui.

Pasquinot

Tête de linotte.

Straforel

Palperai-je mon or ?

Bergamin

Vous palperez votre or !

Sylvette

Mais au fait... cette voix !... Le marquis d As-ta-fior...

Montrant Percinet.

Straforel

Quercita ? C'était moi, chère Mademoiselle, Moi, Straforel !... Daignez me pardonner mon zèle ; Le moyen que j'ai pris était bon en ceci, Qu'il vous a fait connaître – en vous laissant ici, – Tout ce qu'ont d'ennuyeux ces aventures vraies Dont les femmes toujours sont tôt désenivrées. Sans doute vous pouviez... Comme ce citoyen, Vous même les courir ; mais, dame ! Le moyen Pour une jeune fille étant trop énergique, Je vous en ai fait voir la lanterne magique.

Percinet

Qu'est-ce ?

Sylvette

Rien, rien, – je t'aime !...

Bergamin

Et demain même, Pan ! D'un coup de pioche on va redémolir ce pan...

Pasquinot

Enlever ce ciment, ces pierres et ce sable !...

Straforel

Non, construisez le mur, il est indispensable !

Elle descend vers le public.

Des costumes clairs, des rimes légères.

Sylvette

Et maintenant, nous quatre, - et Monsieur Straforel – Excusons ce que fut la pièce, en un rondel. L'Amour, dans un parc, jouant du flûteau...

Bergamin

Un florianesque et fol quintetto,

Pasquinot

Des brouilles... d'ailleurs toutes passagères,

Straforel

Des coups de soleil, des rayons lunaires, Un bon spadassin en joyeux manteau...

Sylvette

Des costumes clairs, des rimes légères, L'Amour, dans un parc, jouant du flûteau...

Percinet

Un repos naïf des pièces amères, Un peu de musique, un peu de Watteau, Un spectacle honnête et qui finit tôt, Un vieux mur fleuri, - deux amants, - deux pères...

Sylvette

Des costumes clairs, des rimes légères !

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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