Les Trois Aveugles
Scène 1
Julien
Julien
Il n'est encore presque pas jour ; je parie qu'il n'y a que moi de levé dans le village. Ce que c'est que l'amour ! C'est un furieux réveil-matin... Voilà pourtant la demeure de Mamselle Babet. Si ce qu'elle me disait encore hier, est vrai, ah ! Elle ne doit pas être plus tranquille que moi. N'faut pourtant pas que j'm'amuse, je n'suis pas l'seul ici que l'amour tourmente. J'gagerois aussi que c'est là une lettre d'amour, que ce Monsieur Lisidor m'a remise hier pour cette Dame de Paris. Julien, m'a-t-il dit, ne manque pas d'y aller drès le matin, et tu observeras bien comment elle recevra ça. Elle ne dira peut-être rien, mais ses yeux parleront. Il n'y a que l'amour qui fait comme ça parler les yeux. Oh ! Je m'y connais, depuis que je suis amoureux. Il ne faut pas que j'manque d'y aller, avant que Monsieur la Piquette soit levé ; ça m'vaudra toujours quelque chose pour faire un petit cadeau à Mamselle Babet... Mais, voilà Monsieur le Bailli sur pied de bon matin ! Est-ce qu'il y a aussi quelque mouche qui l'pique ? Car, c'est comme une épidémie que c't'amour.
Scène 2
Julien, Le Bailli
Julien
Où est c'que vous courez donc si vite, Monsieur le Bailli ? Vous n'allez pas à l'Audience si matin.
Le Bailli
Pas encore, mon ami ; mais comme j'ai appris que la Mère Simone et Lucas étaient en procès, je m'en vais les voir, pour tâcher de les arranger. On ne peut jamais se lever trop matin pour faire du bien.
Julien
On vous reconnaît bien là, Monsieur le Bailli ; aussi, tout le monde vous aime.
Le Bailli
Que veux-tu, mon enfant ? L'amitié et la reconnaissance de tous ceux qui ont besoin de moi, c'est-là ma fortune. Nous autres juges de village, nous n'avons pas d'autres épices.
Julien
Ah ! Monsieur le Bailli, vous qui êtes si bon, qui avez tant d'esprit, ne pourriez-vous pas me rendre service ?
Le Bailli
De tout mon coeur, mon enfant. Est-ce que tu as aussi un procès, toi, Julien ?
Julien
Oh ! Bien oui, allez, un procès ; bien au contraire, Mamselle Babet et moi, nous n'demandons pas mieux que d'nous accorder.
Le Bailli
Ah ! Oui, la fille de Jérôme l'aveugle ? Eh bien ! Cela te convient, mon enfant ; elle est jolie.
Julien
Oh ! Dame, je le crois bien : quoiqu'elle soit la fille d'un aveugle, ça vous a les plus beaux yeux du monde. Qu'en dites-vous, Monsieur le Bailli ?
Le Bailli
Eh bien, qu'est-ce qui vous empêche de terminer ? Conte-moi un peu ça, mon enfant.
Julien
Vous voyez bien, Monsieur le Bailli, me v'là, moi, premier Garçon chez Monsieur la Piquette, mon oncle, qui est un marchand de Vins, v'là qui est à merveille ; mais ça ne fait pas encore un état. Mon oncle me céderait bien son fonds, si j'avais seulement une douzaine de cent francs ; mais ce père Jérôme est un vieux ladre qui ne veut pas marier sa fille, dans la crainte de toucher à son magot.
Le Bailli
Est-ce que tu crois réellement qu'il a de l'argent ?
Julien
Oui, sûrement, il en a ; mais, le diable, c'est de savoir où est le nid.
Haut.
Le Bailli
Le père Jérôme est tenu de rendre compte à sa fille du bien de sa mère. Il n'est pas juste que, par son avarice, il retarde le bonheur des deux jeunes gens qui se conviennent si bien. Quoique je sois vieux, moi, j'aime les jeunes gens, et je contribuerai toujours à les rendre heureux. Tu peux compter sur mon secours ; tâche seulement de découvrir le magot du bonhomme, et je te rendrai service.
Julien
Tenez, Monsieur le Bailli, faites-moi toujours avoir Babet, c'est le plus pressé ; l'argent viendra après quand il pourra.
Le Bailli
L'un n'empêchera pas l'autre, et s'il y a quelque moyen, je te ferai bonne justice.
Julien
Oh ! Comme nous vous aimerons, Monsieur le Bailli ! Comme nous vous aimerons !
Le Bailli
Je te quitte ; l'heure m'appelle. Viens me trouver chez moi au sortir de l'Audience, nous tâcherons d'arranger tout cela.
Scène 3
Julien
Julien
Que c'est un brave homme ce Monsieur le Bailli ! Il voudrait voir tout le monde heureux. Comme on aimerait les vieillards, si ils étaient tous comme lui ? S'il ne goûte plus les plaisirs de la jeunesse, il les partage, et ça lui en tient lieu. Allons bien vite porter notre lettre, car ce Monsieur Lisidor pourrait s'impatienter.
Scène 4
Babet, Julien
Elle se cache.
Babet
Monsieur Julien ! Monsieur Julien !
Julien
Ah ! C'est Mamselle Babet ! Je reconnais sa voix.
Babet
Ah ! vous m'avez reconnue, Monsieur Julien ! Je m'étais pourtant cachée.
Julien
Bon ! Mamselle, je reconnoîtrais cette voix-là dans mille.
Babet
Dame, faut qu'vous ayez l'oreille bonne !
Julien
C'n'est pas l'oreille qui fait, t'nez, ça va droit au coeur.
Babet
C'est bien galant ça, Monsieur Julien ; mais c'est-il bien vrai ?
Julien
Si c'est vrai ? C'est comme si vous m'demandiez s'il est vrai que vous êtes gentille. T'nez, il n'y a qu'un moment que j'parlais d'vous avec Monsieur le Bailli.
Babet
C'est un bien honnête homme que Monsieur le Bailli.
Julien
Ah ! Pour ça, oui. Allez, s'il ne tenait qu'à lui, ça s'rait déja fait, c'que vous savez bien.
Babet
Quoi donc, que j'sais bien ?
Julien
Pardi, ça s'demande-t-il ? Notre mariage.
On entend la voix de Jérôme qui appelle Babet.
Julien sort.
Babet
Ah ! Monsieur Julien, ça s'ra bien difficile. Mon père n'entend pas du tout raison là - dessus. Oh ! Je l'entends qui m'appelle ; sauvez-vous vite. Quoiqu'il ne voie pas clair, il vous devinerait à merveille.
Scène 5
Babet, Jérome
Babet
Me voilà, mon cher père.
Jérome
D'où venez-vous donc, petite fille ?
Babet
Pardi, vous l'savez bien ; je viens d'où vous m'avez envoyée.
Jérome
Bon, faut-il une demi-heure pour aller chercher du tabac ?
Babet
Dame, ce Marchand ne finit pas. Il est toujours une heure à vous faire des questions. Voulez-vous du sec, voulez-vous du mouillé ? Ça est impatientant... Eh ! Non, Monsieur, je veux du mèlé. Et puis, ils vous retournent vos pièces pendant un quart-d'heure, car ils sont si difficiles sur la monnaie.
Jérome
Mais, ne t'ai-je pas entendu parler avec quelqu'un, tout-à-l'heure ?
Babet
Ah ! Pour ça non, mon père. Est-ce qu'on trouve quelqu'un à c't'heure ici dans les rues ?
Jérome
J'ai cru cependant reconnaître la voix de Julien ; c'est un drôle qui est toujours levé du matin.
Babet
Ah ! Mon père, je ne sais pas quand il se lève, moi.
Jérome
Allons, en voilà assez ; donne-moi mon tabac.
Jérôme le met dans sa poche.
Babet
Le voilà, mon cher père. Mais, mon cher père, ne vaudrait-il pas beaucoup mieux avoir une tabatière, que de mettre ainsi ce tabac dans votre poche ? Cela n'est pas trop propre.
Babet sort.
Jérome
Taisez-vous, petite fille ; allez, montez à votre chambre, et surtout ne sortez pas pendant que je serai dehors.
Scène 6
Jérome
Il met son bâton à ses pieds, et écoute de toutes ses oreilles. Il tire quelques pièces de sa poche.
Il soulève la coiffe de son chapeau, et tâte pour voir si ils y sont encore.
Il dénoue sa ceinture et y serre les pièces qui étaient dans sa poche.
On entend racler sur le violon.
Jérome
OUI, des tabatières, c'est fort bien dit ; mais je n'ai garde d'en avoir. On a du tabac, ce n'est pas pour soi, c'est pour les autres. Père Jérôme, une prise de tabac ? On vous en rafle une demi-once tout d'un coup. Oh ! Que je ne suis pas si bête ! Au moins quand il est dans ma poche, je ne suis pas obligé d'en donner... Si on ne prenait pas garde à soi, on irait bien loin. C'est en ménageant de la sorte, que je suis parvenu à me faire une petite fortune... À propos, je me souviens que je n'ai pas compté ma quête d'hier. Une, deux, trois, quatre ; cela fait bien quarante-huit sols. Il faut les mettre dans ma ceinture, avec les vingt et une livres qui y sont. Encore douze sols, cela fera un louis que je convertirai en or, et je le joindrai à ceux qui sont là. Oui, les voilà ; il faudrait être bien fin pour les trouver-là. Mais, je crois que j'entends Jean-Louis ! Oui, c'est bien lui.
Scène 7
Jean-Louis, Bastien, Jérome, Deux Aveugles
Jean-Louis
Bastien, sommes-nous encore loin du Carrefour ?
Il renifle.
Bastien
Nou ous, nous ous en approchons.
Haut.
Jérome
Ah ! Le voici avec Bastien. Ils ont déjà fait leur ronde, et moi, je n'ai encore rien gagné. Cela ne me présage rien de bon pour aujourd'hui. Ah ! C'est toi, Jean-Louis, et toi aussi, Bastien ?
Jean-Louis
Ah ! Vous voilà, père Jérôme ; je vous croyais déjà bien loin.
Il renifle.
Bastien
Tu le vois bien, Jean an-Louis ; j't'a avais bien dit qui il n'était pas tard, pui isque le père Jérôme ne e fait que d'sortir. Je e l'savais bien, moi, pa arce que...
Jérome
Avez-vous déjà gagné quelque chose, vous autres ?
Jean-Louis
Ma foi, non ; il ne passe encore personne.
Il renifle.
Bastien
Moi oi, je e n'ai encore gagné que e d'l'appétit.
Jérome
Je vous en livre autant ; je ne me suis jamais senti l'appétit ouvert si matin.
Jean-Louis
Ni moi non plus. Il n'y a qu'à boire le rogome ; ça fait toujours attendre le déjeuner.
Jérome
Je le veux bien. Qui est-ce qui régale aujourd'hui ?
Bastien
Ah ! D'ça, c'est votre tour, père Jérôme, pa arce que. . . .
Jérome
Écoute : il me vient une idée. Vous êtes d'honnêtes gens.
Deux Aveugles
Ah !
Jérome
Nous ne sommes pas faits pour nous tromper les uns les autres.
Deux Aveugles
Sans doute.
Jérome
Eh bien ! Allons chercher fortune chacun de notre côté, et ce que nous trouverons, nous reviendrons ici le mettre en commun, pour déjeuner tous les trois.
Jean-Louis
Vous êtes homme de bon conseil, père Jérôme ; je le veux bien.
Il renifle.
Bastien
Voi oilà qu'est dit.
Jérome
Mais, de la bonne-foi entre nous...
Deux Aveugles
Ah ! Oui. Point de tricherie.
Jérome
Eh bien ! C'est convenu. Allez-vous-en l'un à droite, l'autre à gauche ; moi, je m'en vas rester à roder par-ici autour, et dans un petit moment nous nous rejoindrons.
Jean-Louis
Oui ; au revoir, père Jérôme.
Ils se quittent.
Bastien
Bo onne chance.
Scène 8
Jérome
Jérome
Je craignais qu'ils ne se fussent aperçus de quelque chose. Il y a tant de gens qui s'intriguent pour cacher leur pauvreté ; moi, je tremble qu'on ne s'aperçoive que je suis riche... Doucement... Je crois que j'entends marcher.
Scène 9
Julien, Jérome
Julien
V'là un amoureux que je m'en vais rendre bien content ! Il s'en faut bien que mes affaires soient aussi avancées, à moi... Mais, voilà le père Jérôme.
Jérome
Eh bien, oui, c'est le père Jérôme ; qu'est-ce qui parle donc de moi, là ?
Julien
C'est votre serviteur, père Jérôme ; c'est Julien, le Garçon Marchand de Vins d'ici près.
Jérome
Je ne dois rien au Cabaret.
Julien
Ce n'est pas cela non plus, c'est seulement pour vous souhaiter le bonjour.
Jérome
Eh bien ! Bonjour, mon garçon, bonjour.
Julien
Ah ! Si vous vouliez, père Jérôme, vous pourriez me faire bien du bien.
Jérome
Moi ! Mon garçon ! Comment veux-tu que je te fasse du bien ? C'est moi qui en demande aux autres.
Julien
Oh ! Que je m'entends bien ; suffit.
Haut.
Jérome
M'aurait-il aperçu compter mon argent ? Mais, qu'est-ce que tu veux donc dire ? Explique-toi ?
Julien
C'n'est pas la peine de m'expliquer mieux ; vous savez bien c'que j'veux dire.
Haut.
Jérome
Ô Ciel ! Il m'aura découvert. Je ne te comprends pas du tout, moi ; je n'ai rien, absolument rien que ce que l'on veut bien me donner.
Julien
Ah ! Si je possédais ce que vous pourriez me donner, moi, je ne désirerais pas d'autre fortune.
Jérome
Mais, qui est-ce qui a pu te faire des rapports comme ça ?
Il met la main sur son coeur, et en la retirant, touche le chapeau de Jérôme.
Julien
Il n'y a pas de rapports là-dedans ; c'est d'après moi que j'en juge, c'est d'après cela...
Jérome
Qu'est-ce que tu as vu ? Quelques liards, peut-être, que je comptais dans mon chapeau.
Julien
Oui, il s'agit bien de liards ? C'est un trésor...
À part.
Haut.
À part.
Jérome
Un trésor. Je suis perdu ! Il aura tout vu. Mon cher Julien, si tu étais un bon garçon, un honnête garçon... Tiens, ne dis rien à personne... N'en parle pas... Je ferai tout ce que tu voudras. Je suis si troublé, que je ne sais ce que je dis.
Julien
Est-il possible, père Jérôme ? Je ne m'y serais jamais attendu ! Ce que c'est que de parler ! Quoi ! Vous consentez à mon bonheur ! Ah ! Vous ferez aussi celui de Babet.
Jérome
Qu'est-ce que tu parles donc-là, de ton bonheur et de Babet ? Je ne te comprends plus.
Julien
Je ne veux rien vous celer, père Jérôme. Tenez, votre fille m'aime ; elle ne m'a pas caché c't'amour-là, parce que je suis, comme vous dites fort bien, un honnête garçon, et qu'elle peut bien me le découvrir sans que j'en abuse.
Jérome
Je me doutais bien de quelque chose à-peu-près comme cela ; mais, enfin, qu'a de commun ce trésor...
Julien
Oui, père Jérôme, c'est un trésor, ce n'est pas trop dire ; c'est un trésor de beauté et de gentillesse, une merveille... Et puis c'est un trésor de sagesse et d'esprit. Vous avez beau être son père, vous ne pouvez pas en disconvenir.
Haut.
Jérome
Ouais ! J'avais pris le change. Si bien que ce trésor dont tu me parlais tout-à-l'heure, c'est ma fille !
Julien
Oui, père Jérôme, c'est-là le trésor qui fait toute mon ambition...
Jérome
Et quand tu me disais que je te pouvais faire du bien, c'est que tu me demandais ma fille en mariage ?
Julien
C'est justement ça, père Jérôme, et vous y avez consenti... Mais, que vous êtes donc drôle ? Vous faites toujours comme si vous n'entendiez pas.
Jérome
C'est que tu as un style d'amoureux, avec ton trésor et ta fortune ; moi, je n'entends rien à tout ce jargon-là, c'est ce qui fait que je t'ai paru comme ça un peu ahuri.
Julien
Mais vous consentez, toujours ; c'est dit ?
Haut.
Jérome
Oh ! Que j'ai eu-là une belle peur ! Comment ! Comment ! C'est dit ? Qu'est-ce que je t'ai donc dit, moi ? Je ne m'en souviens plus.
Julien
Pardi, vous m'avez dit que si j'étais un joli garçon, que j'n'avais qu'à n'en rien dire à personne, et que vous m'donneriez votre fille en mariage.
Jérome
Oui, oui, c'est bien ça que je t'ai dit, c'est bien ça... Mais, je ne t'ai pas fisqué le temps.
Julien
Non ! Oh ! Pardi, le temps, le voilà, ou jamais. V'là Mamselle Babet qui a eu ses dix-sept ans à Pâques, et moi, qui...
À part.
Jérome
Eh bien ! Dans huit ans, nous parlerons de ça, parce que j'ai résolu de ne pas marier Babet avant vingt-cinq ans. Prends patience, mon garçon, et n'en parle à personne. Adieu, Julien. Oh ! Que je l'ai échappé belle !
Julien
Mais qu'est-ce que ça veut donc dire, père Jérôme, avec vos vingt-cinq ans ? V'là une réflexion qui vous prend comme une envie d'éternuer.
Jérome
Adieu, Julien ; adieu.
Jérôme sort.
Julien
Mais, écoutez donc, encore un mot.
Scène 10
Julien
Julien
Il s'en va, et il a l'air encore de se moquer de moi... Une affaire qui paraissait prendre une si bonne tournure... Mon cher Julien par-ci, mon cher Julien par-là... Moi, j'ai cru que c'était toisé, et point du tout, bien au contraire... Avez-vous jamais vu rien de plus capricieux que ce vieillard là ?... Ah ! Voilà le Monsieur à la lettre. Je fais bien les affaires des autres, il n'y a que les miennes que je fais mal...
Scène 11
Lisidor, Julien
Lisidor
Tu me fais mourir d'impatience, mon cher Julien ; j'ai cru qu'un amoureux comme toi connaissait le prix des instants... Mais, je vois que tu es triste !... Tu ne me dis rien ! Ah ! Ciel ! Je suis perdu ! On n'aura pas voulu recevoir ma lettre.
Julien
Non, Monsieur, on ne l'a pas refusée ; on l'a prise, on l'a lue, on l'a relue, et puis on l'a baisée, votre lettre.
Lisidor
Est-il possible ! Tu combles mes voeux du plus doux espoir.
Julien
Et puis on m'a dit que vous n'aviez qu'à venir chercher votre réponse, qu'elle serait si tendre, si tendre, qu'on ne voulait la faire qu'à vous-même.
Lisidor
Tu m'apprends la plus heureuse nouvelle du monde d'un air aussi triste que s'il y avait de quoi m'affliger.
Julien
Oh ! Monsieur, vous êtes en bon train, vous, vous n'avez qu'à vous laisser aller. Si je suis triste, moi, c'est pour mon compte.
Lisidor
Ah ! Julien, si je puis à mon tour te rendre service, ne m'épargne pas. Je suis transporté ! Je cours au rendez-vous que l'on vient de m'accorder.
Julien
Et moi, je m'en vais courir chez Monsieur le Bailli pour qu'il m'aide de ses conseils.
Lisidor
À propos, je veux reconnaître tes bons offices.
Pendant ce temps, les trois Aveugles paraissent dans le fond du Théâtre, et entendant du monde, ils s'approchent en présentant chacun leur chapeau.
Julien
Oh ! Monsieur, ce n'est pas la peine.
Julien toujours triste et sans rien dire, fait seulement un signe de remerciement et ainsi jusqu'à la fin de la scène. De leur côté, les trois Aveugles, croyant qu'on s'adresse à l'un d'eux, font des signes de joie.
Lisidor
Je suis si content, que je veux que tu te ressentes un peu de mon bonheur.
Il s'en va très vite. Julien, après avoir pris l'écu et remercié de la tête, sort aussi sans rien dire.
Lisidor
Il y a longtemps que je ne t'ai rien donné ; tiens, mon ami, voilà un écu de six francs, va-t-en boire à ma santé.
Scène 12
Jérome, Jean-Louis, Bastien
Jérome
Uu écu de six francs !
Jean-Louis
Un écu de six francs !
Il renifle.
Bastien
Un un écu de six francs !
Jérome
Il faut que que ce soit quelque grand Seigneur.
Jean-Louis
Oh ! Oui, il faut que ce soit un Prince en cognito.
Bastien
Tou out au moins.
Jérome
Ah ! Ça, Messieurs, vous savez bien notre convention ; il ne faut pas mettre ce frusquin-là dans la plotte.
Jean-Louis
Ah ! Oui, c'est juste, ça, c'est pour pitancher.
Bastien
C'est est convenu comme ça.
Jérome
À moins qu'on en partage la moitié, et puis avec le reste, nous ferons la ribotte.
Jean-Louis
Oh ! Que non, Jérôme ; n'faut pas aller contre c'qu'est dit, ça nous porterait malheur ; il faut tout faire ce matin.
Il renifle.
Bastien
Oui i, c'est-là sa destination.
Jérome
Eh bien ! Allons, je le veux bien : voilà ici justement le Cabaret du père la Piquette.
Jean-Louis
Oh ! Le père la Piquette ! Nous traitera-t-il comme il faut, cet homme-là ?
Bastien
Oui i, ça a n'est pas peut-être trop bien fourni.
Jérome
Il n'y a qu'à lui demander du meilleur.
Jean-Louis
Oh ! Sûrement, du meilleur.
Bastien
Mais ais oui, c'est du meilleur qu'il nous faut.
Jérome
Allons, eh ! La maison, la maison !
Bastien
La maison, la maison ! Jusqu'à ce que la Piquette le fasse taire.
Scène 13
La Piquette, Jérome, Jean-Louis, Bastien
La Piquette
On y va, on y va... Mais, qu'est-ce que c'est donc que ces aveugles-là, qui crient comme des sourds ?
Jérome
Aveugles ! Mais, prenez garde à qui vous parlez.
La Piquette
Pardi, je vois bien que je parle à des aveugles, peut-être. Faut-y pas prendre des mitaines pour ça ?
Jérome
Mais, Monsieur la Piquette, est-ce que c'est comme ça qu'on reçoit les pratiques ?
La Piquette
Bonnes chiennes de pratiques, vraiment. Allons, dépêchons : qu'est-ce qu'y vous faut ?
Jérome
Ce que vous avez de meilleur et de plus cher.
Jean-Louis
Entendez-vous, papa ? Ce que vous avez de plus cher.
Bastien
Oui i, c'est clair, ça ; nous ne demandons pas de crédit, et c'est du comptant.
La Piquette
Ah ! Messieurs, je vous demande bien pardon. Voulez-vous du beurre frais, du fromage de Roquefort ?
Jérome
Allons, fi donc ! Du beurre, du fromage ! Je ne sais vraiment pour qui vous nous prenez.
La Piquette
J'ai des côtelettes de porc-frais et des ris-de-veau.
Jérome
À la bonne heure ; c'est un peu plus présentable. Accommodez-nous de ça, et tout de suite. Primo d'abord il nous faut du bon vin, du vin de Bourgogne.
Jean-Louis
Ou du vin de Campagne.
Bastien
Ou du vin de Brodeaux.
La Piquette
Mais, entendons-nous : duquel des trois ?
Jérome
Donnez-nous du meilleur que vous ayez, le pays n'y fait rien.
La Piquette
Allons, Messieurs, vous allez être servis dans la minute ; c'est que mon Garçon est sorti.
Jérome
Eh bien ! Est-ce que vous ne pouvez pas vous-même mettre le couvert ? Est-ce que vous êtes trop gros Seigneur pour ça ?
Il sort.
La Piquette
Non, non ; j'y vas.
Scène 14
Jérome, Jean-Louis, Bastien
Jérome
C'est que, voyez-vous, il faut savoir un peu se faire servir.
Jean-Louis
Oui, il faut un peu parler à ces gens-là.
Bastien
Ç'a a est juste ; il faut bien leur faire voir ce qu'on est.
Jérome
Dame, quand on paye, on a ce droit-là, je crois.
Jean-Louis
Oui, sûrement ; il n'y a pas de plus grand Seigneur que celui qui paye comptant.
Bastien
C'est est juste ; ça s'fait obéir, cet argent.
Scène 15
La Piquette, Jérome
La Piquette
Tenez, Messieurs, voilà ce qui s'appelle une bonne bouteille de vin.
Jérome
Nous allons voir ça.
La Piquette
Moi, je m'en vas voir au fricot. Quand vous aurez besoin de quelque chose, vous n'aurez qu'à appeler.
Jérome
Oui, mais ne vous tenez pas trop loin, toujours, parce que si l'on a besoin d'assiettes, on n'est pas bien aise de se lever comme ça à tout moment.
La Piquette
Je ne vas qu'à la Cuisine ; je vous entendrai bien.
Scène 16
Jérome, Jean-Louis, Bastien
Ils boivent.
Jérome
Eh bien ! Comment trouvez-vous ce vin-là, vous autres ?
Jean-Louis
Hon, hon, il n'est pas trop mauvais.
Bastien
Oui i, ça peut passer comme ça.
Jérome
Il faut que nous buvions un coup à la santé de celui qui nous régale.
Jean-Louis
Ah ! Il le mérite ; bien volontiers.
Ils boivent.
Bastien
Oui i, c'est juste, ça, c'est bien le moins.
Il tend son verre.
Jérome
À présent, il faut boire à la nôtre. Allons, qui est-ce qui verse ?
Il tend son verre.
Jean-Louis
Oui ; qui est-ce qui tient la bouteille ?
Ils tendent tous trois leur verre, et croyant qu'il est plein, ils le portent à la bouche. Ce jeu de Théâtre se fait deux fois ; après quoi, le père Jérôme, en tâtonnant, attrape la bouteille qui est sur la table, et dit :
Bastien
Ve ersez tout plein.
Jérome
Oh ! Pour le coup, je tiens la bouteille, on ne m'attrapera plus.
Jean-Louis
Mais c'est vous qui nous attrapez, père Jérôme ; moi, je n'ai pas bu.
Le père Jérôme leur verse à boire, ils choquent et boivent.
Bastien
Ni i moi non plus, que je sache.
Scène 17
La Piquette, Jérome
Il regarde la bouteille qui n'est qu'à moitié.
Il remplit la bouteille qu'il vient d'emporter.
La Piquette
Tenez, voilà chacun votre côtelette et le ris-de-veau ; vous me direz si c'est bien accommodé. Je vois que vous n'avez plus de vin, je vas vous en rapporter deux bouteilles.
Il tâte pour savoir si on lui a apporté une serviette.
Jérome
Ne tardez pas, car j'ai soif. Eh ! La maison, la maison !
Scène 18
La Piquette, Jérome, Jean-Louis, Bastien
Il prend une bouteille sur la table avec un gobelet et boit plusieurs coups de suite.
La Piquette
Vous êtes diablement altéré, père Jérôme ; mais ça ne vous ôte pas la voix.
Jérome
Est-ce que vous nous prenez pour des cochons, Monsieur de la Piquette, sauf votre respect, ou bien, si vous n'avez pas de serviettes blanches chez vous ?
Jean-Louis
Ah ! C'est vrai ; je n'y pensais pas.
Bastien
C'est est juste, ça ; si il allait tomber de la sauce sur notre habit ?
Il sort, et revient avec des serviettes qu'il donne aux Aveugles.
La Piquette
Je ne croyais pas que vous fussiez si difficiles ; vous allez en avoir.
Scène 19
Bastien, Jérome, Jean-Louis
Bastien
Diantre ! Il y a du tyran, là-dedans.
Jérome
Il n'est pas fort attentif, ce Monsieur de la Piquette ; c'est que ça n'a pas souvent du monde.
Jean-Louis
Oui, ça ne reçoit guère ici que des petites gens.
Bastien
Ça a n'a pas toujours bo onne compagnie.
Jérome
On ne fait pas non plus tous les jours des dépenses comme ça. Nous n'avons pas souvent de pareilles aubaines... Je me souviens pourtant d'avoir reçu une fois un écu d'un joueur, qui venait de passer dix-sept fois aux trente et quarante.
Jean-Louis
Et moi, aussi ; d'un Gascon qui venait d'épouser la fille d'un usurier.
Bastien
Et et moi, d'une jeune veuve, qui venait d'enterrer un vieux mari.
Jérome
Oh ! Dame, c'est un bon métier que le nôtre, et c'est le premier de tous.
Jean-Louis
Sûrement ; ce n'est pas là une profession mécanique.
Bastien
Oui i, c'est un état libre.
Jérome
Il n'y a pas de gain plus légitime que le nôtre ; rien de mieux acquis que ce qui est donné.
Jean-Louis
Nous ne sommes pas obligés de faire comme les Marchands qui raccourcissent leurs aulnes le plus qu'ils peuvent.
Bastien
Ni i comme les Procureurs et les Avocats, qui allongent leurs écritures, Dieu sait !
Jérome
Et on ne nous paye pas comme eux, en rechignant.
Jean-Louis
Et on ne nous fait jamais rendre ce que nous avons reçu.
Bastien
Oui i, on on nous donne toujours de bon coeur, et il ne nous en coûte qu'un grand merci.
Jérome
Ah ! Ça, il ne faut pourtant pas perdre toute notre journée ; il faut penser à demain. Si nous demandions la carte ?
Jean-Louis
À présent que nous voilà bien repus, il faut nous en aller faire notre tournée.
Bastien
Oui i, il n'y a qu'à à payer et nous en aller.
Ils se lèvent de table. Bastien se lève le premier, et aussitôt les deux autres aveugles tombent à terre, le banc sur lequel ils étaient assis, n'ayant qu'un pied de bon.
Jérome
Eh ! La maison ! Père la Piquette !
Scène 20
La Piquette, Bastien, Jérome, Jean-Louis
La Piquette
Qu'est-ce qu'il vous faut ?
Bastien
Ôtez le couvert, et ramassez les plats.
Jérome
Donnez-nous le mémoire, papa, qu'on vous donne du quibus.
La Piquette
Vous avez trois bouteilles de vin à vingt sols, c'est trois livres. Trois côtelettes à six sols, c'est dix-huit sols. Un plat de ris-de-veau de douze sols, six sols de pain et six sols de couvert. Six et six font douze, et douze font vingt-quatre ; vingt-quatre et dix-huit, c'est quarante-deux ; quarante-deux et trois livres, c'est cent deux sols.
Jérome
Cent deux sols ? Ça fait donc dix-huit sols à nous rendre sur les six francs.
Jean-Louis
Pour dix-huit sols, nous pouvons bien avoir chacun un petit verre de liqueur.
Bastien
Oui i, il faut qu'il n'y ait rien de reste.
Il sort.
La Piquette
Eh bien ! Je vas vous envoyer le Garçon du Café.
Scène 21
Jérome, Jean-Louis, Bastien
Jérome
C'est bien pensé ; ça nous donnera des forces.
Jean-Louis
Dame, il faut faire la fête complète.
Bastien
I il n'y a pas de bon repas sans la a petite goutte de liqueur.
Scène 22
Garçon, Jérome, Bastien, Jean-Louis
Garçon
Duquel voulez-vous, Messieurs ?
Jérome
Qu'est-ce que vous avez-là ? Contez-nous un peu ça.
Garçon
Voilà du Scubac, de la crême des Barbades, de l'huile de Vénus.
Bastien
Point de crêmes des Barbares...
Jean-Louis
Non, non ; mais de l'huile de Vénus, père Jérôme ?
Bastien
Oui i, ça promet, l'huile de Vinus.
Jérome
Je ne me souviens plus du goût de cette liqueur-là.
Jean-Louis
Ni moi non plus.
On leur sert la liqueur, ils boivent.
Bastien
Eh eh bien, Garçon, de l'huile de Vinus.
Scène 23
Jérome, Jean-Louis, Bastien, La Piquette, Garçon
Jérome
Ça fait les six francs tout juste ; il n'y a plus qu'à payer, et bon soir la compagnie.
Jean-Louis
Oui, c'est le plutôt fait, ça.
Bastien
I il n'y aura pas de monnaie à nous rendre.
Jérome
Avez-vous payé, vous autres ?
Jean-Louis
A-t-on donné l'écu de six francs ?
Ils prennent leur bâton, et font mine de s'en aller.
Bastien
E est-ce fait ?
La Piquette
Un moment, donc, je ne suis pas payé.
Garçon
Ni moi non plus.
Jérome
Allons donc, vous autres, donnez cet écu, et finissons.
Jean-Louis
Allons, allons donc ; nous sommes pressés.
Bastien
Oui i, il ne faut pas faire attendre les gens.
La Piquette
Est-ce que vous avez envie de vous moquer de moi ?
Garçon
Est-ce que vous croyez vous faire rire à nos dépens ?
Jérome
Non, il n'y a pas de moquerie là-dedans. Qui est-ce donc qui a reçu l'écu de six francs de ce Monsieur ?
Jean-Louis
Ce n'est pas moi, toujours.
Bastien
Ni i moi non plus, certainement.
La Piquette
Je n'entends rien à tout cela... Père Jérôme, vous êtes le plus riche, c'est à vous à qui je m'adresse ; payez-moi.
Jérome
Je ne payerai rien.
Jean-Louis
Je ne payerai pas non plus.
Bastien
Ce e n'est pas à moi à payer.
La Piquette
C'est le père Jérôme qui a commandé le déjeuner, il me payera, ou nous allons voir.
Jérome
Je ne dois rien ; ce n'est pas moi qui ai reçu les six francs ; et la preuve de ça, c'est que je n'ai pas le sou.
Jean-Louis
Je n'ai pas le premier liard.
Bastien
Je e défie bien qu'on me fasse payer.
Ils sautent sur le chapeau du père Jérôme. La Piquette s'en saisit et le secoue. Jérôme crie de toutes ses forces, au voleur !
La Piquette
Ah ! Vous ne voulez pas me payer ? Moi, je prends tout ce que je trouve.
La Piquette
Ah ! Ah ! Voilà un chapeau qui est bien lourd ! Il y a sûrement là de quoi nous payer.
Jérome
Ah ! Je suis ruiné, je suis assassiné ! Au voleur !
Il sort.
Jean-Louis
Moi, je me retire ; payera qui pourra.
Il sort.
Bastien
Oui i, arrangez-vous comme vous voudrez.
Scène 24
Babet, Julien, Jérome, La Piquette, Garçon
Babet
Mais, je crois que j'entends la voix de mon père ! Qu'est-ce qu'il lui arrive donc là ?
Julien
Oh ! Oh ! Voilà le père Jérôme en dispute avec mon oncle !
Jérome
Mes bonnes gens, au secours ; on me vole, on m'assassine.
La Piquette
C'est ce vieux coquin qui vient boire mon vin, et qui ne veut pas payer.
Garçon
Oui, le vieux ladre qui a de l'argent plein son chapeau, et qui ne veut pas payer trois verres de liqueur.
Il regarde et découd un peu le chapeau.
La Piquette
Oh ! Il ne l'aura qu'à bonnes enseignes, son chapeau. Il y a au moins cent louis dans ce chapeau-là.
Il fouille dans sa ceinture.
Jérome
Allons, rendez-moi ce chapeau, et je vas payer.
Julien
Oh ! Que non ! Je m'y oppose. Il faut remettre ce chapeau entre les mains de Monsieur le Bailli. Le voilà justement.
Jérome
Ah ! Je suis perdu !
La Piquette
Voilà justement Monsieur le Bailli qui vient. Il faut qu'il nous rende justice.
Scène 25
Lisidor, Julien, Le Bailli, La Piquette, Jérome, Babet, Garçon
À Monsieur le Bailli.
Lisidor
Oh ! Que je suis content, mon cher Julien ! Mais, qui peut donc occasionner ce tumulte ? Monsieur le Bailli, il paraît qu'on aura besoin ici de votre ministère.
Julien
Vous saurez tout cela.
Le Bailli
Qu'est-ce que c'est donc que cela, mes enfants ? Voilà bien du tapage ici ?
La Piquette
Tenez, Monsieur le Bailli, voilà d'abord le chapeau du père Jérôme, que je vous remets entre les mains ; il faut que la Justice soit nantie.
Le Bailli
Oh ! Oh ! C'est une bonne pièce au procès que ce chapeau-là... Vous avez la tête richement meublée, père Jérôme.
Jérome
J'offre de payer ce qu'on me demande, ainsi tout est dit.
Le Bailli
Non, tout n'est pas dit. Voilà une jeune fille à qui vous devez tenir compte du bien de sa mère ; et moi, je lui dois justice, comme mineure. Il faut que nous acquittions tous deux notre dette envers elle. Combien y a-t-il dans ce chapeau ? Répondez franchement, ou bien, on va y voir.
Jérome
Il y a cent louis, Monsieur le Bailli.
Le Bailli
Cent louis ! N'êtes-vous pas honteux de retenir ainsi un argent qui ne vous appartient pas ?
Jérome
Mais, Monsieur le Bailli, je ne veux pas lui en faire tort ; elle les trouvera toujours après moi.
Le Bailli
Après vous !... Et pendant ce temps-là, vous l'empêchez de s'établir avec un jeune garçon qu'elle aime et dont elle est aimée. Vous faites tort à ces jeunes gens de l'intérêt de cet argent, qui, dans leurs mains, doit rapporter cent pour cent... Et l'intérêt de leur plaisir ?... Savez-vous bien qu'à leur âge cet intérêt-là monte plus haut que le principal ?
Jérome
Voilà ce que c'est que de ménager du bien à ses enfants !
Le Bailli
Allons, consentez de bonne grâce à donner ces cent louis à votre fille, pour son mariage avec Julien, ou la Justice vous y forcera.
Jérome
Mais, Monsieur le Bailli, il y a conscience de laisser une pareille somme à des morveux comme ça.
Le Bailli
Ne faut-il pas mieux la laisser à un avare comme vous ?
Babet
Nous n'en demandons pas tant, Monsieur le Bailli. Que mon père consente seulement de partager avec nous, nous en aurons autant qu'il nous en faut, et nous sommes bien sûrs qu'il ne mangera pas le reste.
Julien
Ah ! Babet, je reconnais bien là votre coeur ! Oui, Monsieur le Bailli, laissez-lui en la moitié.
Le Bailli
Mes enfants, ce mouvement de générosité de votre part est trop beau, pour que je m'y oppose. Venez-vous en tous chez moi, nous ferons ce partage-là... Je suis charmé de coopérer au bonheur de ces jeunes gens... De la joie, de la bonne humeur ! Je régale tout le monde, et je vous garantis que je ne serai pas le moins content de la fête.
Lisidor
Bailli, voici un jugement qui vous fera beaucoup d'honneur.
La Piquette
Mais, Monsieur le Bailli, v'là qu'est fort bien ; vous rendez justice à tout le monde ; il n'y a qu'une chose à redire, c'est que je ne vois pas là-dedans qu'est-ce qui me payera, moi.
Garçon
Et moi, donc ? Il faut bien aussi que quelqu'un me paye la liqueur.
Lisidor
Rien n'est plus juste : je me charge de payer toute la dépense ; il ne faut pas que personne soit mécontent.
Jérome
Monsieur, puisque vous payez l'écot, il est juste aussi que Monsieur le Bailli me fasse rendre, par mes Camarades, l'écu de six francs que vous leur avez donné tantôt.
Lisidor
Je ne sais pas ce que vous voulez dire, père Jérôme ; je n'ai rien donné ni à vous, ni à vos Camarades.
Jérome
Oh que si Monsieur, je reconnais bien votre voix. C'est vous qui avez donné ici ce chien d'écu de six francs qui m'a tant porté guignon, à telles enseignes, que vous nous avez dit de l'aller boire à votre santé.
Lisidor
Ce n'est pas à vous autres que je le donnais ; c'était à Julien, à qui je devais cette petite reconnaissance.
Jérome
Ah ! Voilà le pot-aux-roses ! C'est ce malheureux quiproquo qui est la cause de tout ce qui m'arrive.
Julien
Et c'est lui, ma chère Babet, qui a avancé le moment de notre bonheur.
Babet
Que je suis contente !
Jérome
La maudite journée ! Me voilà pourtant ruiné pour n'avoir pas vu assez clair, tandis que j'en connais tant qui ont fait leur fortune, pour avoir su faire à propos les Aveugles.