Les Trois Gendarmes
Scène 1
Feignant, Milady Bacchanal, Mordonc, Caramel, Fortos
Le théâtre représente une salle de restaurant avec un cabinet à gauche qui est en saillie et qui a une fenêtre garnie de barreau en face du spectateur plus une porte donnant sur ta scène et élevée de quelques marches. À droite, premier plan, une fenêtre avec balcon plus loin deux portes la plus proche avec une lucarne. Portes au fond et à gauche.
Au lever du rideau, des couples de masques traversent la salle en galopant sur l'air final de la Tulipe Orageuse. Ils sortent par la gauche. Arrivent en dernier lieu Mordonc et Milady, poursuivis par les gendarmes.
Feignant
Amis, c'est trop souffrir ces écarts impudents Empoignez cette femme et flanquez-la dedans !
Milady Bacchanal
À moi mon cher Mordonc !
Mordonc
Arrêtez c'est ma femme.
Caramel
Qu'est-ce que ça nous fait ?
Milady Bacchanal
Mordonc !
Mordonc
Tu me fends l'âme !
Milady Bacchanal
Ah ! Je cultiverai la vertu désormais Ne me prenez pas !
Feignant
C'est comme si tu chantais.
Mordonc
Gendarmes ! Que par vous elle soit relâchée.
Feignant
Sa danse l'était trop.
Mordonc
Qu'elle soit arrachée De vos mains, en ce cas !
Fortos retrousse sa manche. Caramel lui fait passer Mordonc auquel il donne un coup de poing sur la tête qui lui enfonce sur turban jusqu'au cou. Mordonc tombe assis.
Feignant
Tu n'y toucheras point. Fortos, assommez-moi ce turc d'un coup de poing.
Fortos
N'en reviendra pas.
Il enferme Milady dans un cabinet, à droite. En se retournant il aperçoit Mordonc debout devant lui.
Feignant
Renfermons la sauteuse. Que te faut-il encor ?
Mordonc
Rendez-moi ma danseuse !
Fortos
Remordonc ? Je l'avais tout à l heure assommé...
Mordonc
Par un renfoncement m'as-tu cru désarmé,
Fortos
Attendez donc ; je connais sa figure...
Feignant
C'est ce méchant rapin dont la moindre posture Insulte à la pudeur.
Caramel
Je crois me souvenir D'avoir vu quelque part ce turban de vizir...
Mordonc
Oh ! Moi, je vous ai bien reconnu tout de suite !
Feignant
Alors, file ton noeud sur le champ - et plus vite Que ça !
Mordonc
Non pas avant que vous m'ayez rendu Ma femme entendez-vous !
Feignant
Nous t'avons entendu ; Mais te la rendre... Zut ! Éloigne-toi, circule ; C'est le voeu de la loi que ma bouche articule.
Mordonc
La loi te prescrit-elle. Ô gendarme illégal De renfermer sous clé l'ornement de ce bal Milady Bacchanal la reine de mon âme ?
Feignant
Mais tu ne sais donc pas ce que c'est que ta femme ? Effroi de la police, horreur de ses suppôts. Son nom seul fait rougir tous nos municipaux. La Chaumière la vit trôner sous ses ombrages Sa danse est une mer toujours grosse d'orages, Et dès qu'en l'aperçoit polker d'un pied glissant, Le bon goût outragé s'envole en gémissant ! Qu'en dis-tu?
Mordonc
C'est ma femme !
Feignant
Elle a, trois nuits entières Au feu des lampions sans fermer les paupières, Rempli le Ranelagh du bruit de ses exploits Chacun de nous au moins l'a coffrée une fois ; Pathos au Grand-Vainqueur, Fortos à la Chartreuse. Ta femme enfin, vois-tu, c'est... c'est une farceuse !
Mordonc
C'est ma femme !
Caramel
Souvent s'offrant à tous les yeux, Elle sortit au jour du restaurant Deffieux !
Mordonc
C'est ma femme !
Fortos
Et moi-même, - ô conduite effroyable ! - Je la vis maintes fois ronfler sous une table.
Mordonc
C'est ma femme ! - À la fin la rendrez-vous ?
Feignant
Jamais !
Mordonc
Voyons comportez-vous en chevaliers français. Rendez-vous mes voeux rendez-vous à mes larmes, Ô gendarmes des rois et rois de nos gendarmes !...
Caramel
Tu perds ta peine.
Mordonc
C'est là votre dernier mot ?
Feignant
Oui.
Mordonc
Suffit. On s'en va. Vous me la paierez... Trop ! Dès ce jour, pour vous quatre objets de mes embûches. Le sentier de la vie est parsemée de bûches ; Je suis rageur, messieurs, et, malgré le danger, L'uniforme m'offusque - et je veux en manger ! Il ne s'agira plus de vaines balançoires : Je saurai de vos jours faire des purgatoires ; Fuyant tes casse-cous entrouverts sous vos pas, Vous ne dormirez plus, vous ne mangerez pas ! Ô chantre du gendarme et du jus de réglisse, Odry ! Viens m'inspirer quelque nouveau supplice. Et que les épiciers, les voyant sur le flanc, Leur servent de la craie au lieu de sucre blanc !... Ma fureur sur vos fronts aujourd'hui va s'abattre, Et vous y passerez, - mes amours, - tous les quatre Adieu.
Ils fondent tous les quatre sur Mordonc, celui-ci donne un croc en jambe à Pathos qui se trouve le plus près et qui tombe par terre.
Caramel
Tu n'en verras, Mordonc passer aucun ; C'est moi qui te le dis !
Mordonc
À toi, Pathos ! - Et d'un !
Scène 2
Feignant, Caramel, Fortos, Pathos, Mordonc, Milady Bacchanal
Feignant
Ah ! Cette trahison anime ma colère Pathos sur son séant demeure assis par terre.
Caramel
Cher Pathos ! Serais-tu fourbu comme un cheval ?
Il manque tomber.
Fortos
Je vais le relever. Comment ça va-t-il ?
Pathos
Mal.
Caramel
Il l'a pris par derrière ?
Pathos
Oui.
Feignant
Le trait est pendable. Qui de nous ne se plaint, Messieurs, du misérable ? L'infâme, l'autre jour, à mon chapeau flétri Mit, au lieu de cocarde, un pied de céleri.
Caramel
Raillant de notre corps la dignité suprême, Il enduisit le mien de fromage à la crème.
Fortos
Faisant un tour discret dans un coin du jardin, Hier, je vis mes habits disparaître soudain. Mordonc les emportait : il les jeta, le traître, Dans la Seine qui coule au pied de la fenêtre ; Pour me couvrir un peu ne laissant près de moi Qu'un sabre qui fut loin de remplir cet emploi.
Feignant
À toi, n'a-t-il pas fait, Pathos, un autre outrage ?
Il exprime par geste que Mordonc lui a donné un coup de pied quelque part.
Pathos
Si.
Feignant
Cette pantomime a redoublé ma rage. Si Pathos ne dit rien, il n'en pense pas moins. À nous venger tous quatre employons tous nos soins ; Mordonc n'a qu'à se bien tenir.
Fortos
C'est un fier drôle À qui j'aurais démis volontiers une épaule Fracassé quelque membre ou brisé quelques os, Saperlotte !
Feignant
Contiens cette fougue. Fortos. Chacun de nous connaît ta vigueur musculaire. Tu mangerais un boeuf - si l'on te laissait faire Mais ton esprit est lourd presque autant que ton bras ; Tu ne songeas à rien qu'à faire six repas Par jour.
Fortos
Je l'avouerai je suis veuf, à mon aise, Gourmand comme quatorze et buveur comme seize ; Je fends tout seul mon bois et je porte cinq cents ; Et lorsque je m'amuse à flâner dans les champs Je déracine un arbre ou j'assomme une bête ; Enfin, je suis très fort - et pourtant, je m'embête!
Feignant
D'où vient cela, Fortos ?
Fortos
J'ai de l'ambition.
Caramel
Rêves tu, par hasard, la députation ?
Fortos
J'ai toujours désiré d'être sergent de ville.
Feignant
Tu le seras. Pour moi, je demeure tranquille ; Pourvu que je sois gai, que je me porte bien Que ma bourse soit pleine - il ne me faut plus rien ; J'ai de beaux souvenirs d'amour, et, sans envie, Je descends en riant le fleuve de la vie. - Mais toi, beau Caramel, des gendarmes la fleur, Lovelace en tricorne autrefois voltigeur, Faublas en baudrier jaune, objet de cent flammes, Pourquoi cet air rêveur ?
Ici Mordonc paraît à une porte opposée au moment où il le portait à son nez.
Caramel
Moi, je pense-z-aux femmes ! Je ne rêve qu'à ça, je n'adore que ça ; Et trop souvent, hélas ! L'amour me fracassa.
Mordonc
Et de deux !
Pathos
Oh !
Pathos frôle l'endroit blessé.
Il lui arrache son mouchoir au moment où il le portait à son nez.
Feignant
Quoi donc ? Pourquoi ce cri funeste ? Ne réponds pas, Pathos ; je devine ton geste. Contre cet ennemi, tous nous nous liguerons ; Car ce n'est pas pour rien que dans nos escadrons. Nous voyant tous les quatre unis en frères d'armes. On nous a surnommés jadis les trois gendarmes ! Donnez-moi votre main. - Fraternel serrement ! De tes amis, Pathos, écoute le serment Jurons sur ce mouchoir troué qui nous rassemble, De ne pas nous quitter.
Caramel
Et de rester ensemble !
Feignant
Et si l'un de nous doit, être faible et mou, choir. Qu'il se souvienne alors du serment du mouchoir ! Chers amis si j'en crois un rayon qui qui m'éclaire, Cette noble union deviendra populaire ; File sera chantée un jour sur tous les tons, Et l'on en écrira des romans-feuilletons !
Caramel
Et puis on en fera pour le théâtre une oeuvre...
Fortos
Avec douze décors !
Silence d'enthousiasme, on entend frapper à droite.
Feignant
Et rideau de manoeuvre !
Caramel
On frappe à côté.
Feignant
C'est Milady Bacchanal.
Milady Bacchanal
Je m'ennuie ; il fait froid...
Fortos
Ça nous est bien égal !
Feignant
Montrons quelques égards pour ce sexe fragile ; Et, pendant, qu'emboîtant le pas tous à la file, Vous presserez l'apprêt de notre déjeuner, Je vais voir cette femme et la morigéner.
Pathos, Fortos et Caramel sortent.
Fortos
Voilà ce que j'appelle une parole sage. Car j'ai faim, sacrebleu ! Comme un anthropophage.
Scène 3
Feignant, Milady Bacchanal, Mordonc
Feignant
Approchez, Milady.
Milady Bacchanal
Me voila sans façon. Vous allez me lâcher, n'est-ce pas, mon garçon ?
Feignant
Ah ça ! Croyez-vous donc, femme inconséquente ! Circuler librement toutes les fois et quante Vue le cerveau rempli d'un bol de punch an rhum, Vous viendrez sous nos yeux braver le décorum, Et dans vos balancés dépassant toutes bornes, Hérisser nos cheveux sous nos chapeaux à cornes ?
Milady Bacchanal
Gendarme, au nom du ciel, montrez-moi le loquet !
Feignant
Pourquoi faire ?
Milady Bacchanal
Parbleu ! Pour sortir.
Feignant
S'il vous plaît ?
Milady Bacchanal
Je m'en veux aller, moi !
Feignant
La chose est impossible.
Milady Bacchanal
Monsieur, soyez, galant.
Feignant
Non, je suis insensible.
Milady Bacchanal
Veux-tu me voir moisir au fond de ce local Comme un fruit au vinaigre inclus dans un bocal ? Je ne crois pas qu'ici tu veuilles que j'expire...
Feignant
C'est pourtant comme j'ai l'honneur de vous le dire.
Milady Bacchanal
Ah ! Je me vengerai !
Feignant
Faites, ma chère enfant La peur n'a point d'accès sur l'âme de Feignant.
Milady Bacchanal
De Feignant, as-tu dit ? Est-ce ainsi qu'on le nomme ?
Feignant
Sans doute ; qu'avez-vous ?
Haut.
Milady Bacchanal
Je le tiens donc, cet homme ! Feignant, regardez-moi.
Feignant
Soit j'y mets tous mes soins : Vous êtes une femme ; - il me semble du moins.
Milady Bacchanal
Ne reconnais-tu pas, ô gendarme vulgaire, L'Ariane par toi délaissée à Cythère ? Ne te souvient il plus des premières amours ?...
Feignant
M'entends-je ? Est-ce donc vous, Sabretache ?
Milady Bacchanal
Toujours !
Feignant
[D]ieu ! Que ma dignité me semble compromise !
Milady Bacchanal
La rigueur à présent est elle encor de mise ; Et quand tu m'empoignais, n'avais-tu donc pas là Quelque chose, ô Feignant, qui disait : - la voilà !
Feignant
Non, je vous l'avouerai.
Milady Bacchanal
Refaisons connaissance. Te souvient-il, ami, des jours de notre enfance, Où nous étions tous deux pleins de timidité ?
Feignant
Fichtre ! Que vous avez depuis bien profité ! De vos traits néanmoins, je ne me souviens guère ; Aussi pour m'assurer si c'est bien vous, ma chère. Dites, n'avez-vous pas un signe quelque part ?...
Milady Bacchanal
Certes... une fleur de lys.
Feignant
Béni soit le hasard ! Je te reconnais là, ma chère Sabretache : Le sergent te pardonne et l'amant te relâche. Va faire dans le bal flotter ton pantalon ; Un peu moins de cancan !
Milady Bacchanal
Et plus de violon ! J'y compte.
Il remonte la scène.
Feignant
Tu l'as dit : livrons-nous à la joie : L'amour au corps de garde arrache enfin sa proie ! De notre déjeuner tu feras les honneurs ; Arrivez, mes amis.
Milady Bacchanal
Je vous tiens, oppresseurs ! Ta vieille passion n'est point ce que l'on pense L'amour cède chez moi le pas à la vengeance.
Mordonc
J'ai tout vu, tout compris ! J'apporte sous mon bras De quoi nous venger tous.
Milady Bacchanal
C'est...
Il lui remet une énorme sucrière de pâtissier et disparaît.
Mordonc
De la mort-aux-rats
Scène 4
Feignant, Fortos, Milady Bacchanal, Caramel
Plusieurs garçons apportent une table servie et se retirent.
Feignant
Fortos et Caramel, Pathos, je vous présente Une ancienne conquête, une femme charmante. L'amour sur ses erreurs jette un voile prudent, Et...
Fortos
Si nous nous mettions à table ?
Feignant
Sur le champ.
Milady Bacchanal
Ah ! Que votre union paraît pleine de charmes ! Où peut-on être mieux qu'au milieu des gendarmes ?
Fortos
Mes amis, entamons ce festin au plus tôt !
Feignant
Qu'avez-vous, Milady ?
Milady Bacchanal
J'ai perdu mon couteau.
Ils le fourrent tous quatre sous la table. Milady tire la sucrière.
Caramel
Nous allons le trouver.
Saupoudrant.
Haut.
Les gendarmes se relèvent.
Milady Bacchanal
Voici l'instant suprême ! Allez-donc ! Allez donc ! C'est leur mort que je sème. Ah ! Le voilà, Messieurs, je l'ai trouvé ; merci.
Fortos
Mangerons-nous enfin !
Feignant
Que veut dire ceci ? Je trouve à ce bifteck de bizarres nuances.
Elle lui tend son assiette.
Milady Bacchanal
De l'art du cuisinier ce sont des exigences ; N'importe.
Fortos
Mangeons donc !
Feignant
Du tout. Je le défends. Je répugne à manger de tels ingrédients. Cromwell !
Scène 5
Cromwell, Feignant, Caramel, Garçon, Fortos, Milady Bacchanal, Tous
Le corps de Paturot est enlevé par des garçons.
Cromwell
Messieurs.
Feignant
Approche, avant-dernier des hommes ! Regarde.
Cromwell
Quoi ?
Feignant
Ceci.
Cromwell
C'est un bifteck aux pommes De terre.
Feignant
En le voyant ton coeur n'a pas tremblé ?
Cromwell
Est-ce qu'il sentirait par hasard le brûlé, Ou conserverait-il - catastrophe funeste ! - De poivre ou de girofle un goût trop indigeste ?
Feignant
La pâleur de ton oeuvre a trahi ton forfait. Connais-tu ces couleurs ?
Cromwell
Je reste stupéfait. Certes, un tel supplément me paraît ou peu fade, Et je n'ai point trempé dans cette cassonade.
Caramel
D'où vient pourtant l'aspect blanchâtre de ce rôt ?
Un garçon s'avance.
Cromwell
Me soupçonneriez-vous d'arsenic ? - Paturot ! C'est le nom du garçon qui régit ma cuisine. Regardez ; la candeur est peinte sur sa mine.
Feignant
Silence ! Nous allons le mettre au pied du mur. C'est toi qui fis ce mets ?
Garçon
Moi ? Non.
Feignant
J'en étais sûr. C'est égal manges-en.
Cromwell
Mange ou crains ma colère
Garçon
Pourtant...
Cromwell
Mangeras-tu ? Je t'ai pris pour tout faire. Allons.
Caramel
Eh bien ?
Garçon
C'est bon.
Fortos
Dans ce cas...
Feignant
Attendons.
Il tombe.
Garçon
Oh que ça me fait mal !
Fortos
Quelles convulsions !
Cromwell
Il n'est plus !... Ce trépas est rempli d'amertume. Emportez au plutôt ce cuisinier posthume !
Feignant
L'homicide est patent.
Fortos
Mais qui donc l'a dicté ?
Caramel
Je m'en doute, Messieurs. À cet air agité. À ce trouble, pour moi ce n'est plus un mystère... Cette femme a tout fait.
Milady Bacchanal
Je ne saurais le taire. Mais le coup est manqué. N'en parlons plus,
Feignant
Horreur !
Cromwell
Mon bonnet de coton se dresse de terreur.
Feignant
À de semblables jeux vous n'êtes pas novice Madame, mais sur vous veillera la police.
Milady Bacchanal
La police ! L'objet de mon ressentiment La police qui fit arrêter mon amant Puissent tous les flambards des bals de la barrière Sous leurs coups de talon l'exterminer entière ! Puissent, tous embrasés, les murs de ses prisons Sons leurs débris fumants broyer ses bataillons ! Puissé-je de mes yeux voir les sergents de ville Des débardeurs coffrés recevoir une pile ; Voir le dernier gendarme enrhumé du cerveau, Moi seule en être cause - et trouver ça très beau !
Caramel
Oui, mais nous te tenons, Milady Bacchanal.
Milady Bacchanal
Crains que d'un nom eau plat ma main ne te régale !
Feignant
Veuillez vous transvaser dans ces appartenons.
Tous
Sans adieu, Milady.
Milady Bacchanal
Sans adieu, chenapans.
Scène 6
Caramel, Feignant, Cromwell, Fortos
Caramel
Voilà sa liberté que je mets dans ma poche.
Feignant
Cromwell. que fais-tu la triste et pensif ? Approche. Nous allons détailler dans un procès-verbal Ce crime peu décent – et même arsenical : Regarde à nom fournir du papier et de l'encre.
Il leur indique le cabinet à gauche.
Cromwell
Tout est dans cette chambre.
Ils entrent.
Feignant
Allons y jeter l'ancre.
Il sort par la droite.
Cromwell
J'ai l'air triste, m'a dit ce sergent sans façon. Ah ! J'en ai par malheur et l'air et la chanson ! C'est que je pense à toi, marmiton bénévole, Roi futur de la broche et de la casserole, Ô jeune Paturot, victime d'un échec, Digne d'un meilleur sort et d'un autre bifteck ! Or ça, verbalisons. Pathos le calligraphe, Écrivez, et tâchez de mettre l'orthographe, Caramel dictera ; moi, je veille sur vous.
Silence.
Fortos
Moi de mou bras de fer, je vous protège tous.
Scène 7
Mordonc, Cromwell, Feignant
Les gendarmes se lèvent et se mettent aux aguets. Pendant que Mordonc parle, ils expriment leur terreur par une mimique silencieuse
Mordonc
Ils sont là !
Cromwell
Qui?
Mordonc
Chut ! Eux.
Cromwell
Quoi ?
Mordonc
Les gendarmes.
Cromwell
Qu'est-ce ?
Mordonc
Ce cabinet n'a pas d'autre porte ?
Cromwell
Non.
Mordonc
Laisse Moi seul alors. Va-t-en.
Cromwell
Je m'en garderai bien. Vous leur joueriez des tours. Vous êtes un vaurien ; Je vous connais.
Mordonc
Cromwell retourne à ta boutique.
Cromwell
Non, non
Mordonc
C'est mal agir envers une pratique. N'es-tu donc plus mon hôte et suis-je plus vraiment L'agréable pochard que tu révères tant ?
Cromwell
Mais vos désirs, Mordonc, ne sont pas raisonnables.
Mordonc
Me couché-je jamais ailleurs que sous tes tables, Et dans mes meilleurs jours, ai-je jamais couru À des vins différents de celui de ton cru ? Pour toi, mon estomac, prodigue de louanges Engloutit sans broncher les mets les plus étranges ; Et quand pour un civet tu guignais un matou, N'ai-je point su l'aider à lui tordre le cou ? Ne-t-ai-je pas garde ces secrets culinaires ? N'es tu plus mon ami ? Ne sommes-nous plus frères ? Ciel ! J'aperçois enfin des larmes dans tes yeux L'amitié d'un traiteur est un bienfait des dieux !...
Cromwell
Ah par les sentiments comme tu sais me prendre ! En effet, ils sont là. Que veux-tu ?
Mordonc
Les surprendre. Ton coeur, ô cuisinier, peut être sans effroi Je me charge de tout et je prends tout sur moi.
Cromwell
Mais que demandes-tu ?
Mordonc
Ça, donne moi ces quatre Hommes.
Cromwell
Prenez-les.
Mordonc
Ah rien ne saurait m'abattre Désormais. Ils vont donc avoir un pied de nez !
Cromwell
Que fais-tu ?
Mordonc
Tu vois.
Feignant
Nous sommes emprisonnés. Alerte, amis ! De nous on veut faire une proie.
Mordonc
Et maintenant du feu pour faire un feu de joie ! Je veux les entourer de flamme et de tisons : Ce sont des ennemis j'en ferai des charbons ! D'un gendarme rôti que l'odeur est suave !...
Cromwell
Et si le commissaire arrivait ?
Mordonc
Je le brave.
Cromwell
Et les sapeurs pompiers ?
Mordonc
Trop tard seront ici.
Cromwell
Mais, sacrebleu, Mordonc, mon bien sera roussi !
Cromwel hésite ; avec fureur.
Cromwel1, il sort par la droite.
Mordonc
Ce motif met un frein à mes projets funestes. Laisse-moi cher ami. Va-t-en, ou crains mes gestes !
Scène 8
Mordonc, Milady Bacchanal
Mordonc
Les ferai-je bouillir ? Les ferai-je empailler ? Encor si Milady pouvait me conseiller ? Chère belle !
Milady Bacchanal
Mordonc !
Mordonc
C'est la voix de ma femme. Est-ce vous Milady, débardeur, de mon âme ?
Milady Bacchanal
Hélas ! Dans cette chambre un tyran me retient.
Il pousse violemment la porte qui s'ouvre.
Mordonc
La porte cédera bientôt ; ne craignez rien. Une, deux! Enfoncé ! Le succès m'environne Allons de la beauté recevoir ma couronne !
Scène 9
Feignant, Fortos, Caramel
Feignant
Amis, à badiner ne nous amusons point, Fortos, vous assommez un boeuf d'un coup de poing ?
Fortos
Quatre même à la fois si le besoin s'en montre.
Lui montrant la fenêtre qui fait face au public.
Feignant
De votre force, il faut aujourd'hui faire montre. Pouvez vous desceller un barreau ?
Il [saisit] un barreau qui cède et se renverse avec lui.
Fortos
Même trois S'il le faut. Prenez garde ! Han !
Caramel
C'était du vieux bois. Relevez-vous, Fortos.
Ils descendent sur la scène dans le plus grand silence.
Feignant
Et maintenant, qu'on passe Par la fenêtre. Allons ! À présent, volte face ! Amis, plaçons ici le quartier général Cette chambre est Capoue et Mordonc Annibal.
Caramel
Que la pitié du coeur surtout soit éloignée ; Je veux le régaler d'une danse soignée.
Feignant se place derrière la porte du cabinet de droite ; Pathos devant celle du cabinet de gauche ; Caramel, à droite, au fond ; Forthos au fond, à gauche, Mordonc, arrive sans les voir.
Feignant
Je l'entends.
Scène 10
Mordonc, Feignant, Caramel, Fortos, Pathos, Tous
On l'enlève et on le jette par la fenêtre.
Il aperçoit Pathos immobile qui le salue ironiquement.
Il recule en le regardant et se trouve face à face avec Faignant.
Mordonc
Tout conspire à ma félicité La vengeance là-bas, l'amour de ce côté. Hein ?
Même jeu, Mordonc arrive devant Caramel.
Feignant
Cher Monsieur Mordonc, comment va la petite Santé ?
Même jeu, Mordonc est arrêté par Fortos.
Caramel
Monsieur Mordonc, quelle aimable visite !
Fortos
Votre humble serviteur, cher Monsieur.
Mordonc
Je suis pris !
Feignant
Mordonc, vous êtes fait au même.
Les quatre gendarmes se rapprochent.
Mordonc
J'ai compris.
Caramel
Vous nous avez voulu servir une tartine Tout à l'heure ?
Mordonc
Et pour moi, vous chauffez la cuisine N'est-ce pas ?
Feignant
Nous voulons rabattre ton caquet. Et voir si tu sauras te servir du briquet.
Mordonc
Vous allez sur le dos me tomber tous les quatre.
Caramel
L'un après l'autre ici lu pourras nous combattre.
Mordonc
Donnez-moi donc un fer, car je veux sans retard Laver dans votre sang la honte d'un chicard.
Fortos
En costume de turc ?
Il prend le sabre de Fortos qui fait un geste de menace.
Mordonc
Que vous importe en somme ? Monsieur, pour être turc je n'en suis pas moins homme. Je suis prêt.
Feignant
Je commence.
Caramel
Après moi.
Feignant
Pourquoi donc ?
Fortos
Laissez faire !
Pathos
Hé !
Feignant
Morbleu ! Ce sera moi !
Les quatre gendarmes sont prêts à en venir aux mains.
Caramel
Non ! Non !
Mordonc
Gendarmes, prenez-vous mon bras pour une enseigne ?
Et Mordoc rompt en tournant.
À ce moment Mordonc s'élance dans le cabinet où est Milady.
Feignant
Lâchez-moi, mes amis, il faut que je le saigne. Sus, cher Monsieur Mordonc, en garde, s'il vous plaît. Vous faites la grimace ; ah ! Que vous êtes laid. Et pourquoi reculer et tourner de la sorte ? Messieurs, avez vous vu, cloué contre une porte, Un [s]corpion vexé ? Regardez... Han ! Fripon ! Enfermé !
Fortos
Le brigand !
Caramel
Le traître !
Feignant
Le poltron !
Avec les témoignages de la plus vivre indignation, il passe vivement son sabre par la [...] de la porte ; il ne peut le retirer. Ses amis unissent leurs efforts aux siens.
Pathos
Han!
[Il délivre] son sabre avec le turban de Mordonc.
Feignant
Courage ! Cela vient !
Caramel
Son turban !
Fortos
Non sans peine !
Feignant
Sa coiffure ne peut assouvir notre haine. Fortos, enfoncez-moi ceci !
Il se jette contre la porte avec effort et comme elle n'est pas, fermée, il trébuche et tombe.
Les trois autres gendarmes se précipitent dans le cabinet et amènent Mordonc par le collet.
Fortos
C'est du sapin ! N'importe... Elle a cédé !
Feignant
Nous le tenons enfin ! Pour arrêter l'essor de tous ses artifices Qu'on le livre de suite aux plus affreux supplices.
Caramel
La loi du talion servira nos courroux : Qu'il mange le bifteck qu'il a salé pour nous.
Mordonc
Je n'ai pas faim !
Caramel
Alors la chose est retardée Messieurs ! Pathos a l'air de trouver une idée.
Feignant
En effet, ce supplice est commode et perçant, Et c'est sans y penser qu'on meurt en s'asseyant.
Caramel
Un sabre à l'estomac est pourtant indigeste.
Feignant
Ta douceur, Caramel, pourrait t'être funeste.
Mordonc
Je ne veux pas m'asseoir sur un siège pointu !
Feignant
Mais de tous ces trépas lequel préfères-tu ?
Mordonc
Sur ma parole... aucun.
Feignant
J'aime cette franchise.
Fortos
Sous ce balcon. Messieurs, l'onde écume et se brise, Dans la Seine jetons ce turc affreux.
Tous
C'est dit !
Mordonc
J'en appelle !
Feignant
Meurs donc, Mordonc !
Mordonc
Ah ! Milady !
Scène 11
Milady Bacchanal, Feignant, Cromwell, Caramel, Fortos, Mordonc
Mordonc paraît au bout de la {scène], saute dans l'appartement et va se jeter au cou de Milady.
Milady Bacchanal
Dieu quel trouble ces cris ont jeté dans mon âme ! Ces gendarmes encor ! Messieurs, je vous réclame Mordonc. Répondez-moi. Quel peut être son sort ?
Milady tombant anéantie.
Feignant
Que vouliez-vous qu'il fit contre quatre ? Il est mort !
Cromwell paraît.
À ces mots, Fortos serre la main de Feignant et ils sortent tous pendant que Cromwell s'approche de Milady.
Feignant
Qu'on laisse à sa douleur cette femme imprudente. Cromwell ! Que l'on nous serve à souper pour quarante !
Cromwell
Qu'avez-vous, Milady ?
Milady Bacchanal
Ils ont jeté Mordonc Dans ta Seine.
Rentrent les gendarmes, les bras croisés et très pâles.
Cromwell
C'est vrai ! Je l'aperçois au fond. Il se débat... Ô ciel ! Si tu restes sévère Pour cet ivrogne, au moins que l'eau lui soit légère !
Milady Bacchanal
Je ne me trompe pas revoilà ces recors. Que cherchez-vous ici ?
Feignant
Nous avons des remords.
Cromwell
La pâleur en effet est d'un étrange augure, Et leur crime est écrit en blanc sur leur figure.
Milady Bacchanal
Si vous sauvez Mordonc, je promets pour longtemps De vivre dans sa crainte et l'amour des sergents.
Caramel
Alexandre Dumas, Madame, avec sa plume Lui-même n'y saurait parvenir. Un volume N'en viendrait pas à bout.
Il s'empare d'une ligne appendue au mur.
Feignant
Une ligne pourtant Suffira, mes amis, à cet événement.
Fortos
Que dis-tu ?
Feignant
Que voici qui sauvera sa vie. Il est bercé par la vague en furie. Mais il lève la tète et son oeil aperçoit La ficelle. Ça prend ! Joignez-vous tous à moi. Ah ! cela me rappelle un MAL bien estimable Le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable. Une secousse encor ; le voici du niveau. Ah !
Mordonc
Milady !
Milady Bacchanal
Mordonc !
Cromwell
Je pleure comme un veau !
Mordonc
Gendarmes, c'est donc vous qui me sauvez la vie ?
Feignant
Soyons amis, Mordonc, c'est moi qui t'en convie.
Mordonc
Ah ! Je veux désormais vous révérer toujours ! C'est vous qui me rendez à mes chères amours.
Se retournant galamment vers Milady.
VARIANTE.
Les vers suivants qui s'adaptent à la fin te la dernière scène des Trois Gendarmes permettent de terminer la pièce, par une danse quelconque.
Feignant
Grave cette maxime au fin fond de ton âme : Le gendarme est l'ami de l'homme. et de la femme.
Milady Bacchanal
Et nous tous, célébrons ces jours trois fuis bénis Qui nous montrent les turcs aux gendarmes unis. Par une Mazurka réservée et décente La mère en permettra le spectacle... à sa tante.