Parodie · 1846

Les trois gendarmes

de Richard Monselet

Représentation
≈ 25 min
Distribution
1 femme, 6 hommes
Répliques
283
Écriture
En vers
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Feignant H 86 ≈ 10 min 10
Mordonc H 55 ≈ 5 min 7
Milady Bacchanal F 37 ≈ 3 min 7
Cromwell H 30 ≈ 2 min 4
Fortos H 31 ≈ 2 min 8
Caramel H 32 ≈ 2 min 8
Garçon N 4 ≈ 1 min 1
Pathos H 6 ≈ 1 min 2
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle Les Trois Gendarmes
Feignant absent
Mordonc absentabsentabsentabsent
Milady Bacchanal absentabsentabsentabsent
Cromwell absentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Fortos absentabsentabsent
Caramel absentabsentabsent
Garçon absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Pathos absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Les Trois Gendarmes

Scène 1

Feignant, Milady Bacchanal, Mordonc, Caramel, Fortos

Le théâtre représente une salle de restaurant avec un cabinet à gauche qui est en saillie et qui a une fenêtre garnie de barreau en face du spectateur plus une porte donnant sur ta scène et élevée de quelques marches. À droite, premier plan, une fenêtre avec balcon plus loin deux portes la plus proche avec une lucarne. Portes au fond et à gauche.

Au lever du rideau, des couples de masques traversent la salle en galopant sur l'air final de la Tulipe Orageuse. Ils sortent par la gauche. Arrivent en dernier lieu Mordonc et Milady, poursuivis par les gendarmes.

Feignant

Amis, c'est trop souffrir ces écarts impudents Empoignez cette femme et flanquez-la dedans !

Milady Bacchanal

À moi mon cher Mordonc !

Mordonc

Arrêtez c'est ma femme.

Caramel

Qu'est-ce que ça nous fait ?

Milady Bacchanal

Mordonc !

Mordonc

Tu me fends l'âme !

Milady Bacchanal

Ah ! Je cultiverai la vertu désormais Ne me prenez pas !

Feignant

C'est comme si tu chantais.

Mordonc

Gendarmes ! Que par vous elle soit relâchée.

Feignant

Sa danse l'était trop.

Mordonc

Qu'elle soit arrachée De vos mains, en ce cas !

Fortos retrousse sa manche. Caramel lui fait passer Mordonc auquel il donne un coup de poing sur la tête qui lui enfonce sur turban jusqu'au cou. Mordonc tombe assis.

Feignant

Tu n'y toucheras point. Fortos, assommez-moi ce turc d'un coup de poing.

Fortos

N'en reviendra pas.

Il enferme Milady dans un cabinet, à droite. En se retournant il aperçoit Mordonc debout devant lui.

Feignant

Renfermons la sauteuse. Que te faut-il encor ?

Mordonc

Rendez-moi ma danseuse !

Fortos

Remordonc ? Je l'avais tout à l heure assommé...

Mordonc

Par un renfoncement m'as-tu cru désarmé,

Fortos

Attendez donc ; je connais sa figure...

Feignant

C'est ce méchant rapin dont la moindre posture Insulte à la pudeur.

Caramel

Je crois me souvenir D'avoir vu quelque part ce turban de vizir...

Mordonc

Oh ! Moi, je vous ai bien reconnu tout de suite !

Feignant

Alors, file ton noeud sur le champ - et plus vite Que ça !

Mordonc

Non pas avant que vous m'ayez rendu Ma femme entendez-vous !

Feignant

Nous t'avons entendu ; Mais te la rendre... Zut ! Éloigne-toi, circule ; C'est le voeu de la loi que ma bouche articule.

Mordonc

La loi te prescrit-elle. Ô gendarme illégal De renfermer sous clé l'ornement de ce bal Milady Bacchanal la reine de mon âme ?

Feignant

Mais tu ne sais donc pas ce que c'est que ta femme ? Effroi de la police, horreur de ses suppôts. Son nom seul fait rougir tous nos municipaux. La Chaumière la vit trôner sous ses ombrages Sa danse est une mer toujours grosse d'orages, Et dès qu'en l'aperçoit polker d'un pied glissant, Le bon goût outragé s'envole en gémissant ! Qu'en dis-tu?

Mordonc

C'est ma femme !

Feignant

Elle a, trois nuits entières Au feu des lampions sans fermer les paupières, Rempli le Ranelagh du bruit de ses exploits Chacun de nous au moins l'a coffrée une fois ; Pathos au Grand-Vainqueur, Fortos à la Chartreuse. Ta femme enfin, vois-tu, c'est... c'est une farceuse !

Mordonc

C'est ma femme !

Caramel

Souvent s'offrant à tous les yeux, Elle sortit au jour du restaurant Deffieux !

Mordonc

C'est ma femme !

Fortos

Et moi-même, - ô conduite effroyable ! - Je la vis maintes fois ronfler sous une table.

Mordonc

C'est ma femme ! - À la fin la rendrez-vous ?

Feignant

Jamais !

Mordonc

Voyons comportez-vous en chevaliers français. Rendez-vous mes voeux rendez-vous à mes larmes, Ô gendarmes des rois et rois de nos gendarmes !...

Caramel

Tu perds ta peine.

Mordonc

C'est là votre dernier mot ?

Feignant

Oui.

Mordonc

Suffit. On s'en va. Vous me la paierez... Trop ! Dès ce jour, pour vous quatre objets de mes embûches. Le sentier de la vie est parsemée de bûches ; Je suis rageur, messieurs, et, malgré le danger, L'uniforme m'offusque - et je veux en manger ! Il ne s'agira plus de vaines balançoires : Je saurai de vos jours faire des purgatoires ; Fuyant tes casse-cous entrouverts sous vos pas, Vous ne dormirez plus, vous ne mangerez pas ! Ô chantre du gendarme et du jus de réglisse, Odry ! Viens m'inspirer quelque nouveau supplice. Et que les épiciers, les voyant sur le flanc, Leur servent de la craie au lieu de sucre blanc !... Ma fureur sur vos fronts aujourd'hui va s'abattre, Et vous y passerez, - mes amours, - tous les quatre Adieu.

Ils fondent tous les quatre sur Mordonc, celui-ci donne un croc en jambe à Pathos qui se trouve le plus près et qui tombe par terre.

Caramel

Tu n'en verras, Mordonc passer aucun ; C'est moi qui te le dis !

Mordonc

À toi, Pathos ! - Et d'un !

Scène 2

Feignant, Caramel, Fortos, Pathos, Mordonc, Milady Bacchanal

Feignant

Ah ! Cette trahison anime ma colère Pathos sur son séant demeure assis par terre.

Caramel

Cher Pathos ! Serais-tu fourbu comme un cheval ?

Il manque tomber.

Fortos

Je vais le relever. Comment ça va-t-il ?

Pathos

Mal.

Caramel

Il l'a pris par derrière ?

Pathos

Oui.

Feignant

Le trait est pendable. Qui de nous ne se plaint, Messieurs, du misérable ? L'infâme, l'autre jour, à mon chapeau flétri Mit, au lieu de cocarde, un pied de céleri.

Caramel

Raillant de notre corps la dignité suprême, Il enduisit le mien de fromage à la crème.

Fortos

Faisant un tour discret dans un coin du jardin, Hier, je vis mes habits disparaître soudain. Mordonc les emportait : il les jeta, le traître, Dans la Seine qui coule au pied de la fenêtre ; Pour me couvrir un peu ne laissant près de moi Qu'un sabre qui fut loin de remplir cet emploi.

Feignant

À toi, n'a-t-il pas fait, Pathos, un autre outrage ?

Il exprime par geste que Mordonc lui a donné un coup de pied quelque part.

Pathos

Si.

Feignant

Cette pantomime a redoublé ma rage. Si Pathos ne dit rien, il n'en pense pas moins. À nous venger tous quatre employons tous nos soins ; Mordonc n'a qu'à se bien tenir.

Fortos

C'est un fier drôle À qui j'aurais démis volontiers une épaule Fracassé quelque membre ou brisé quelques os, Saperlotte !

Feignant

Contiens cette fougue. Fortos. Chacun de nous connaît ta vigueur musculaire. Tu mangerais un boeuf - si l'on te laissait faire Mais ton esprit est lourd presque autant que ton bras ; Tu ne songeas à rien qu'à faire six repas Par jour.

Fortos

Je l'avouerai je suis veuf, à mon aise, Gourmand comme quatorze et buveur comme seize ; Je fends tout seul mon bois et je porte cinq cents ; Et lorsque je m'amuse à flâner dans les champs Je déracine un arbre ou j'assomme une bête ; Enfin, je suis très fort - et pourtant, je m'embête!

Feignant

D'où vient cela, Fortos ?

Fortos

J'ai de l'ambition.

Caramel

Rêves tu, par hasard, la députation ?

Fortos

J'ai toujours désiré d'être sergent de ville.

Feignant

Tu le seras. Pour moi, je demeure tranquille ; Pourvu que je sois gai, que je me porte bien Que ma bourse soit pleine - il ne me faut plus rien ; J'ai de beaux souvenirs d'amour, et, sans envie, Je descends en riant le fleuve de la vie. - Mais toi, beau Caramel, des gendarmes la fleur, Lovelace en tricorne autrefois voltigeur, Faublas en baudrier jaune, objet de cent flammes, Pourquoi cet air rêveur ?

Ici Mordonc paraît à une porte opposée au moment où il le portait à son nez.

Caramel

Moi, je pense-z-aux femmes ! Je ne rêve qu'à ça, je n'adore que ça ; Et trop souvent, hélas ! L'amour me fracassa.

Mordonc

Et de deux !

Pathos

Oh !

Pathos frôle l'endroit blessé.

Il lui arrache son mouchoir au moment où il le portait à son nez.

Feignant

Quoi donc ? Pourquoi ce cri funeste ? Ne réponds pas, Pathos ; je devine ton geste. Contre cet ennemi, tous nous nous liguerons ; Car ce n'est pas pour rien que dans nos escadrons. Nous voyant tous les quatre unis en frères d'armes. On nous a surnommés jadis les trois gendarmes ! Donnez-moi votre main. - Fraternel serrement ! De tes amis, Pathos, écoute le serment Jurons sur ce mouchoir troué qui nous rassemble, De ne pas nous quitter.

Caramel

Et de rester ensemble !

Feignant

Et si l'un de nous doit, être faible et mou, choir. Qu'il se souvienne alors du serment du mouchoir ! Chers amis si j'en crois un rayon qui qui m'éclaire, Cette noble union deviendra populaire ; File sera chantée un jour sur tous les tons, Et l'on en écrira des romans-feuilletons !

Caramel

Et puis on en fera pour le théâtre une oeuvre...

Fortos

Avec douze décors !

Silence d'enthousiasme, on entend frapper à droite.

Feignant

Et rideau de manoeuvre !

Caramel

On frappe à côté.

Feignant

C'est Milady Bacchanal.

Milady Bacchanal

Je m'ennuie ; il fait froid...

Fortos

Ça nous est bien égal !

Feignant

Montrons quelques égards pour ce sexe fragile ; Et, pendant, qu'emboîtant le pas tous à la file, Vous presserez l'apprêt de notre déjeuner, Je vais voir cette femme et la morigéner.

Pathos, Fortos et Caramel sortent.

Fortos

Voilà ce que j'appelle une parole sage. Car j'ai faim, sacrebleu ! Comme un anthropophage.

Scène 3

Feignant, Milady Bacchanal, Mordonc

Feignant

Approchez, Milady.

Milady Bacchanal

Me voila sans façon. Vous allez me lâcher, n'est-ce pas, mon garçon ?

Feignant

Ah ça ! Croyez-vous donc, femme inconséquente ! Circuler librement toutes les fois et quante Vue le cerveau rempli d'un bol de punch an rhum, Vous viendrez sous nos yeux braver le décorum, Et dans vos balancés dépassant toutes bornes, Hérisser nos cheveux sous nos chapeaux à cornes ?

Milady Bacchanal

Gendarme, au nom du ciel, montrez-moi le loquet !

Feignant

Pourquoi faire ?

Milady Bacchanal

Parbleu ! Pour sortir.

Feignant

S'il vous plaît ?

Milady Bacchanal

Je m'en veux aller, moi !

Feignant

La chose est impossible.

Milady Bacchanal

Monsieur, soyez, galant.

Feignant

Non, je suis insensible.

Milady Bacchanal

Veux-tu me voir moisir au fond de ce local Comme un fruit au vinaigre inclus dans un bocal ? Je ne crois pas qu'ici tu veuilles que j'expire...

Feignant

C'est pourtant comme j'ai l'honneur de vous le dire.

Milady Bacchanal

Ah ! Je me vengerai !

Feignant

Faites, ma chère enfant La peur n'a point d'accès sur l'âme de Feignant.

Milady Bacchanal

De Feignant, as-tu dit ? Est-ce ainsi qu'on le nomme ?

Feignant

Sans doute ; qu'avez-vous ?

Haut.

Milady Bacchanal

Je le tiens donc, cet homme ! Feignant, regardez-moi.

Feignant

Soit j'y mets tous mes soins : Vous êtes une femme ; - il me semble du moins.

Milady Bacchanal

Ne reconnais-tu pas, ô gendarme vulgaire, L'Ariane par toi délaissée à Cythère ? Ne te souvient il plus des premières amours ?...

Feignant

M'entends-je ? Est-ce donc vous, Sabretache ?

Milady Bacchanal

Toujours !

Feignant

[D]ieu ! Que ma dignité me semble compromise !

Milady Bacchanal

La rigueur à présent est elle encor de mise ; Et quand tu m'empoignais, n'avais-tu donc pas là Quelque chose, ô Feignant, qui disait : - la voilà !

Feignant

Non, je vous l'avouerai.

Milady Bacchanal

Refaisons connaissance. Te souvient-il, ami, des jours de notre enfance, Où nous étions tous deux pleins de timidité ?

Feignant

Fichtre ! Que vous avez depuis bien profité ! De vos traits néanmoins, je ne me souviens guère ; Aussi pour m'assurer si c'est bien vous, ma chère. Dites, n'avez-vous pas un signe quelque part ?...

Milady Bacchanal

Certes... une fleur de lys.

Feignant

Béni soit le hasard ! Je te reconnais là, ma chère Sabretache : Le sergent te pardonne et l'amant te relâche. Va faire dans le bal flotter ton pantalon ; Un peu moins de cancan !

Milady Bacchanal

Et plus de violon ! J'y compte.

Il remonte la scène.

Feignant

Tu l'as dit : livrons-nous à la joie : L'amour au corps de garde arrache enfin sa proie ! De notre déjeuner tu feras les honneurs ; Arrivez, mes amis.

Milady Bacchanal

Je vous tiens, oppresseurs ! Ta vieille passion n'est point ce que l'on pense L'amour cède chez moi le pas à la vengeance.

Mordonc

J'ai tout vu, tout compris ! J'apporte sous mon bras De quoi nous venger tous.

Milady Bacchanal

C'est...

Il lui remet une énorme sucrière de pâtissier et disparaît.

Mordonc

De la mort-aux-rats

Scène 4

Feignant, Fortos, Milady Bacchanal, Caramel

Plusieurs garçons apportent une table servie et se retirent.

Feignant

Fortos et Caramel, Pathos, je vous présente Une ancienne conquête, une femme charmante. L'amour sur ses erreurs jette un voile prudent, Et...

Fortos

Si nous nous mettions à table ?

Feignant

Sur le champ.

Milady Bacchanal

Ah ! Que votre union paraît pleine de charmes ! Où peut-on être mieux qu'au milieu des gendarmes ?

Fortos

Mes amis, entamons ce festin au plus tôt !

Feignant

Qu'avez-vous, Milady ?

Milady Bacchanal

J'ai perdu mon couteau.

Ils le fourrent tous quatre sous la table. Milady tire la sucrière.

Caramel

Nous allons le trouver.

Saupoudrant.

Haut.

Les gendarmes se relèvent.

Milady Bacchanal

Voici l'instant suprême ! Allez-donc ! Allez donc ! C'est leur mort que je sème. Ah ! Le voilà, Messieurs, je l'ai trouvé ; merci.

Fortos

Mangerons-nous enfin !

Feignant

Que veut dire ceci ? Je trouve à ce bifteck de bizarres nuances.

Elle lui tend son assiette.

Milady Bacchanal

De l'art du cuisinier ce sont des exigences ; N'importe.

Fortos

Mangeons donc !

Feignant

Du tout. Je le défends. Je répugne à manger de tels ingrédients. Cromwell !

Scène 5

Cromwell, Feignant, Caramel, Garçon, Fortos, Milady Bacchanal, Tous

Le corps de Paturot est enlevé par des garçons.

Cromwell

Messieurs.

Feignant

Approche, avant-dernier des hommes ! Regarde.

Cromwell

Quoi ?

Feignant

Ceci.

Cromwell

C'est un bifteck aux pommes De terre.

Feignant

En le voyant ton coeur n'a pas tremblé ?

Cromwell

Est-ce qu'il sentirait par hasard le brûlé, Ou conserverait-il - catastrophe funeste ! - De poivre ou de girofle un goût trop indigeste ?

Feignant

La pâleur de ton oeuvre a trahi ton forfait. Connais-tu ces couleurs ?

Cromwell

Je reste stupéfait. Certes, un tel supplément me paraît ou peu fade, Et je n'ai point trempé dans cette cassonade.

Caramel

D'où vient pourtant l'aspect blanchâtre de ce rôt ?

Un garçon s'avance.

Cromwell

Me soupçonneriez-vous d'arsenic ? - Paturot ! C'est le nom du garçon qui régit ma cuisine. Regardez ; la candeur est peinte sur sa mine.

Feignant

Silence ! Nous allons le mettre au pied du mur. C'est toi qui fis ce mets ?

Garçon

Moi ? Non.

Feignant

J'en étais sûr. C'est égal manges-en.

Cromwell

Mange ou crains ma colère

Garçon

Pourtant...

Cromwell

Mangeras-tu ? Je t'ai pris pour tout faire. Allons.

Caramel

Eh bien ?

Garçon

C'est bon.

Fortos

Dans ce cas...

Feignant

Attendons.

Il tombe.

Garçon

Oh que ça me fait mal !

Fortos

Quelles convulsions !

Cromwell

Il n'est plus !... Ce trépas est rempli d'amertume. Emportez au plutôt ce cuisinier posthume !

Feignant

L'homicide est patent.

Fortos

Mais qui donc l'a dicté ?

Caramel

Je m'en doute, Messieurs. À cet air agité. À ce trouble, pour moi ce n'est plus un mystère... Cette femme a tout fait.

Milady Bacchanal

Je ne saurais le taire. Mais le coup est manqué. N'en parlons plus,

Feignant

Horreur !

Cromwell

Mon bonnet de coton se dresse de terreur.

Feignant

À de semblables jeux vous n'êtes pas novice Madame, mais sur vous veillera la police.

Milady Bacchanal

La police ! L'objet de mon ressentiment La police qui fit arrêter mon amant Puissent tous les flambards des bals de la barrière Sous leurs coups de talon l'exterminer entière ! Puissent, tous embrasés, les murs de ses prisons Sons leurs débris fumants broyer ses bataillons ! Puissé-je de mes yeux voir les sergents de ville Des débardeurs coffrés recevoir une pile ; Voir le dernier gendarme enrhumé du cerveau, Moi seule en être cause - et trouver ça très beau !

Caramel

Oui, mais nous te tenons, Milady Bacchanal.

Milady Bacchanal

Crains que d'un nom eau plat ma main ne te régale !

Feignant

Veuillez vous transvaser dans ces appartenons.

Tous

Sans adieu, Milady.

Milady Bacchanal

Sans adieu, chenapans.

Scène 6

Caramel, Feignant, Cromwell, Fortos

Caramel

Voilà sa liberté que je mets dans ma poche.

Feignant

Cromwell. que fais-tu la triste et pensif ? Approche. Nous allons détailler dans un procès-verbal Ce crime peu décent – et même arsenical : Regarde à nom fournir du papier et de l'encre.

Il leur indique le cabinet à gauche.

Cromwell

Tout est dans cette chambre.

Ils entrent.

Feignant

Allons y jeter l'ancre.

Il sort par la droite.

Cromwell

J'ai l'air triste, m'a dit ce sergent sans façon. Ah ! J'en ai par malheur et l'air et la chanson ! C'est que je pense à toi, marmiton bénévole, Roi futur de la broche et de la casserole, Ô jeune Paturot, victime d'un échec, Digne d'un meilleur sort et d'un autre bifteck ! Or ça, verbalisons. Pathos le calligraphe, Écrivez, et tâchez de mettre l'orthographe, Caramel dictera ; moi, je veille sur vous.

Silence.

Fortos

Moi de mou bras de fer, je vous protège tous.

Scène 7

Mordonc, Cromwell, Feignant

Les gendarmes se lèvent et se mettent aux aguets. Pendant que Mordonc parle, ils expriment leur terreur par une mimique silencieuse

Mordonc

Ils sont là !

Cromwell

Qui?

Mordonc

Chut ! Eux.

Cromwell

Quoi ?

Mordonc

Les gendarmes.

Cromwell

Qu'est-ce ?

Mordonc

Ce cabinet n'a pas d'autre porte ?

Cromwell

Non.

Mordonc

Laisse Moi seul alors. Va-t-en.

Cromwell

Je m'en garderai bien. Vous leur joueriez des tours. Vous êtes un vaurien ; Je vous connais.

Mordonc

Cromwell retourne à ta boutique.

Cromwell

Non, non

Mordonc

C'est mal agir envers une pratique. N'es-tu donc plus mon hôte et suis-je plus vraiment L'agréable pochard que tu révères tant ?

Cromwell

Mais vos désirs, Mordonc, ne sont pas raisonnables.

Mordonc

Me couché-je jamais ailleurs que sous tes tables, Et dans mes meilleurs jours, ai-je jamais couru À des vins différents de celui de ton cru ? Pour toi, mon estomac, prodigue de louanges Engloutit sans broncher les mets les plus étranges ; Et quand pour un civet tu guignais un matou, N'ai-je point su l'aider à lui tordre le cou ? Ne-t-ai-je pas garde ces secrets culinaires ? N'es tu plus mon ami ? Ne sommes-nous plus frères ? Ciel ! J'aperçois enfin des larmes dans tes yeux L'amitié d'un traiteur est un bienfait des dieux !...

Cromwell

Ah par les sentiments comme tu sais me prendre ! En effet, ils sont là. Que veux-tu ?

Mordonc

Les surprendre. Ton coeur, ô cuisinier, peut être sans effroi Je me charge de tout et je prends tout sur moi.

Cromwell

Mais que demandes-tu ?

Mordonc

Ça, donne moi ces quatre Hommes.

Cromwell

Prenez-les.

Mordonc

Ah rien ne saurait m'abattre Désormais. Ils vont donc avoir un pied de nez !

Cromwell

Que fais-tu ?

Mordonc

Tu vois.

Feignant

Nous sommes emprisonnés. Alerte, amis ! De nous on veut faire une proie.

Mordonc

Et maintenant du feu pour faire un feu de joie ! Je veux les entourer de flamme et de tisons : Ce sont des ennemis j'en ferai des charbons ! D'un gendarme rôti que l'odeur est suave !...

Cromwell

Et si le commissaire arrivait ?

Mordonc

Je le brave.

Cromwell

Et les sapeurs pompiers ?

Mordonc

Trop tard seront ici.

Cromwell

Mais, sacrebleu, Mordonc, mon bien sera roussi !

Cromwel hésite ; avec fureur.

Cromwel1, il sort par la droite.

Mordonc

Ce motif met un frein à mes projets funestes. Laisse-moi cher ami. Va-t-en, ou crains mes gestes !

Scène 8

Mordonc, Milady Bacchanal

Mordonc

Les ferai-je bouillir ? Les ferai-je empailler ? Encor si Milady pouvait me conseiller ? Chère belle !

Milady Bacchanal

Mordonc !

Mordonc

C'est la voix de ma femme. Est-ce vous Milady, débardeur, de mon âme ?

Milady Bacchanal

Hélas ! Dans cette chambre un tyran me retient.

Il pousse violemment la porte qui s'ouvre.

Mordonc

La porte cédera bientôt ; ne craignez rien. Une, deux! Enfoncé ! Le succès m'environne Allons de la beauté recevoir ma couronne !

Scène 9

Feignant, Fortos, Caramel

Feignant

Amis, à badiner ne nous amusons point, Fortos, vous assommez un boeuf d'un coup de poing ?

Fortos

Quatre même à la fois si le besoin s'en montre.

Lui montrant la fenêtre qui fait face au public.

Feignant

De votre force, il faut aujourd'hui faire montre. Pouvez vous desceller un barreau ?

Il [saisit] un barreau qui cède et se renverse avec lui.

Fortos

Même trois S'il le faut. Prenez garde ! Han !

Caramel

C'était du vieux bois. Relevez-vous, Fortos.

Ils descendent sur la scène dans le plus grand silence.

Feignant

Et maintenant, qu'on passe Par la fenêtre. Allons ! À présent, volte face ! Amis, plaçons ici le quartier général Cette chambre est Capoue et Mordonc Annibal.

Caramel

Que la pitié du coeur surtout soit éloignée ; Je veux le régaler d'une danse soignée.

Feignant se place derrière la porte du cabinet de droite ; Pathos devant celle du cabinet de gauche ; Caramel, à droite, au fond ; Forthos au fond, à gauche, Mordonc, arrive sans les voir.

Feignant

Je l'entends.

Scène 10

Mordonc, Feignant, Caramel, Fortos, Pathos, Tous

On l'enlève et on le jette par la fenêtre.

Il aperçoit Pathos immobile qui le salue ironiquement.

Il recule en le regardant et se trouve face à face avec Faignant.

Mordonc

Tout conspire à ma félicité La vengeance là-bas, l'amour de ce côté. Hein ?

Même jeu, Mordonc arrive devant Caramel.

Feignant

Cher Monsieur Mordonc, comment va la petite Santé ?

Même jeu, Mordonc est arrêté par Fortos.

Caramel

Monsieur Mordonc, quelle aimable visite !

Fortos

Votre humble serviteur, cher Monsieur.

Mordonc

Je suis pris !

Feignant

Mordonc, vous êtes fait au même.

Les quatre gendarmes se rapprochent.

Mordonc

J'ai compris.

Caramel

Vous nous avez voulu servir une tartine Tout à l'heure ?

Mordonc

Et pour moi, vous chauffez la cuisine N'est-ce pas ?

Feignant

Nous voulons rabattre ton caquet. Et voir si tu sauras te servir du briquet.

Mordonc

Vous allez sur le dos me tomber tous les quatre.

Caramel

L'un après l'autre ici lu pourras nous combattre.

Mordonc

Donnez-moi donc un fer, car je veux sans retard Laver dans votre sang la honte d'un chicard.

Fortos

En costume de turc ?

Il prend le sabre de Fortos qui fait un geste de menace.

Mordonc

Que vous importe en somme ? Monsieur, pour être turc je n'en suis pas moins homme. Je suis prêt.

Feignant

Je commence.

Caramel

Après moi.

Feignant

Pourquoi donc ?

Fortos

Laissez faire !

Pathos

Hé !

Feignant

Morbleu ! Ce sera moi !

Les quatre gendarmes sont prêts à en venir aux mains.

Caramel

Non ! Non !

Mordonc

Gendarmes, prenez-vous mon bras pour une enseigne ?

Et Mordoc rompt en tournant.

À ce moment Mordonc s'élance dans le cabinet où est Milady.

Feignant

Lâchez-moi, mes amis, il faut que je le saigne. Sus, cher Monsieur Mordonc, en garde, s'il vous plaît. Vous faites la grimace ; ah ! Que vous êtes laid. Et pourquoi reculer et tourner de la sorte ? Messieurs, avez vous vu, cloué contre une porte, Un [s]corpion vexé ? Regardez... Han ! Fripon ! Enfermé !

Fortos

Le brigand !

Caramel

Le traître !

Feignant

Le poltron !

Avec les témoignages de la plus vivre indignation, il passe vivement son sabre par la [...] de la porte ; il ne peut le retirer. Ses amis unissent leurs efforts aux siens.

Pathos

Han!

[Il délivre] son sabre avec le turban de Mordonc.

Feignant

Courage ! Cela vient !

Caramel

Son turban !

Fortos

Non sans peine !

Feignant

Sa coiffure ne peut assouvir notre haine. Fortos, enfoncez-moi ceci !

Il se jette contre la porte avec effort et comme elle n'est pas, fermée, il trébuche et tombe.

Les trois autres gendarmes se précipitent dans le cabinet et amènent Mordonc par le collet.

Fortos

C'est du sapin ! N'importe... Elle a cédé !

Feignant

Nous le tenons enfin ! Pour arrêter l'essor de tous ses artifices Qu'on le livre de suite aux plus affreux supplices.

Caramel

La loi du talion servira nos courroux : Qu'il mange le bifteck qu'il a salé pour nous.

Mordonc

Je n'ai pas faim !

Caramel

Alors la chose est retardée Messieurs ! Pathos a l'air de trouver une idée.

Feignant

En effet, ce supplice est commode et perçant, Et c'est sans y penser qu'on meurt en s'asseyant.

Caramel

Un sabre à l'estomac est pourtant indigeste.

Feignant

Ta douceur, Caramel, pourrait t'être funeste.

Mordonc

Je ne veux pas m'asseoir sur un siège pointu !

Feignant

Mais de tous ces trépas lequel préfères-tu ?

Mordonc

Sur ma parole... aucun.

Feignant

J'aime cette franchise.

Fortos

Sous ce balcon. Messieurs, l'onde écume et se brise, Dans la Seine jetons ce turc affreux.

Tous

C'est dit !

Mordonc

J'en appelle !

Feignant

Meurs donc, Mordonc !

Mordonc

Ah ! Milady !

Scène 11

Milady Bacchanal, Feignant, Cromwell, Caramel, Fortos, Mordonc

Mordonc paraît au bout de la {scène], saute dans l'appartement et va se jeter au cou de Milady.

Milady Bacchanal

Dieu quel trouble ces cris ont jeté dans mon âme ! Ces gendarmes encor ! Messieurs, je vous réclame Mordonc. Répondez-moi. Quel peut être son sort ?

Milady tombant anéantie.

Feignant

Que vouliez-vous qu'il fit contre quatre ? Il est mort !

Cromwell paraît.

À ces mots, Fortos serre la main de Feignant et ils sortent tous pendant que Cromwell s'approche de Milady.

Feignant

Qu'on laisse à sa douleur cette femme imprudente. Cromwell ! Que l'on nous serve à souper pour quarante !

Cromwell

Qu'avez-vous, Milady ?

Milady Bacchanal

Ils ont jeté Mordonc Dans ta Seine.

Rentrent les gendarmes, les bras croisés et très pâles.

Cromwell

C'est vrai ! Je l'aperçois au fond. Il se débat... Ô ciel ! Si tu restes sévère Pour cet ivrogne, au moins que l'eau lui soit légère !

Milady Bacchanal

Je ne me trompe pas revoilà ces recors. Que cherchez-vous ici ?

Feignant

Nous avons des remords.

Cromwell

La pâleur en effet est d'un étrange augure, Et leur crime est écrit en blanc sur leur figure.

Milady Bacchanal

Si vous sauvez Mordonc, je promets pour longtemps De vivre dans sa crainte et l'amour des sergents.

Caramel

Alexandre Dumas, Madame, avec sa plume Lui-même n'y saurait parvenir. Un volume N'en viendrait pas à bout.

Il s'empare d'une ligne appendue au mur.

Feignant

Une ligne pourtant Suffira, mes amis, à cet événement.

Fortos

Que dis-tu ?

Feignant

Que voici qui sauvera sa vie. Il est bercé par la vague en furie. Mais il lève la tète et son oeil aperçoit La ficelle. Ça prend ! Joignez-vous tous à moi. Ah ! cela me rappelle un MAL bien estimable Le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable. Une secousse encor ; le voici du niveau. Ah !

Mordonc

Milady !

Milady Bacchanal

Mordonc !

Cromwell

Je pleure comme un veau !

Mordonc

Gendarmes, c'est donc vous qui me sauvez la vie ?

Feignant

Soyons amis, Mordonc, c'est moi qui t'en convie.

Mordonc

Ah ! Je veux désormais vous révérer toujours ! C'est vous qui me rendez à mes chères amours.

Se retournant galamment vers Milady.

VARIANTE.

Les vers suivants qui s'adaptent à la fin te la dernière scène des Trois Gendarmes permettent de terminer la pièce, par une danse quelconque.

Feignant

Grave cette maxime au fin fond de ton âme : Le gendarme est l'ami de l'homme. et de la femme.

Milady Bacchanal

Et nous tous, célébrons ces jours trois fuis bénis Qui nous montrent les turcs aux gendarmes unis. Par une Mazurka réservée et décente La mère en permettra le spectacle... à sa tante.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

Apprendre ce rôle pour de vrai ? Dans l’app Réplique, les autres personnages te donnent la réplique, et l’app te fait retrouver ton texte jusqu’à ce que tu le saches.