Acte I
Scène 1
Choeur Général, Giroux, Tous, Un Soldat, Mariotte
AIR du Temps.
Ter.
à deux parties
Choeur Général
Mes amis, pour bien servir l'amour, Il faut boire ; Mes amis, pour bien servir l'amour, Il faut boire le nuit et le jour.
Il frappe sur la table.
REPRISE.
Giroux
Gnia par d'autre gloire Que de bien boire.
etc.
Tous
Mes amis, pour bien servir l'amour,
Frappant.
Un Soldat
Moi qui suit sans chagrin, J'aime la fillette et le vin. Une chopine !
etc.
Tous
Mes amis, pour bien servir l'amour,
Mariotte
Queu bruit de carillon que vous faites !... Ici on n'a pas le temps de courir, on est toujours en l'air comme un volant.
Tous
À boire !
Mariotte
Oui, à crédit ? Si Madame Grégoire n'avait que des pratiques comme vous, elle ne risquerait rien que de fermer son cabaret de la Pomme-de-Pin.
Giroux
Dis-donc, poulette, tu chantes ben haut aujourd'hui... Mais il nous faut du liquide !
Ils font du bruit.
Tous
Holà ! La bourgeoise !
Scène 2
Belrose, Mariotte, Giroux, Choeur
Belrose
Quel est de ce bruit et de ce tapage ? Qui demande la bourgeoise ?
Mariotte
Pardine, c'est des ivrognes qui font leur train ordinaire.
AIR. J'arrive de la guerre.
Belrose
J' suis l' sergent intrépide Du guet ; Ce corps n'est point timide, On l' sait. Mauvaise société, ça finira mal.
Giroux
Oui, quand un voleur vient par-là, De l'autr' côté le guet s'en va, Et voilà...
Belrose
Par amour pour la discipline, le sergent Belrose vous invite à vous liquider et à vous en aller !
Giroux
Et si ça ne nous plaît pas ?
Belrose
Alors j'appellerai mon escouade, et on vous fera entrer dehors sans façon.
Giroux
Nous voulons voir la bourgeoise !
Belrose
La bourgeoise a de beaux yeux ; mais ça ne vous regarde pas. J'ajouterai que si vous aviez le malheur de lui plaire, ça vous rapporterait plus de coups de sabre que de plaisir véritable... chers amis, que vous êtes !
Giroux
Ah ! Le sergent attend que je m'en aille ! Eh ! Les autres ! Venez jouer au siam dans le fond du jardin, nous boirons jusqu'à ce soir si ça veut ; et en avant !
AIR : du vaudeville des Cris de Paris.
Les gens du peuple s'en vont à droite avec Mariotte ; les militaires sortent par le fond.
Choeur
Allons, mes enfants, En dépit des sergents , Que l' vin coule, Et que la boule Roule Là-bas ; Par en bas La boule roulera, Et par en haut tout le vin coulera.
Scène 3
Belrose, Madame Grégoire
Regardant.
Belrose
C'est étonnant comme les gens sans éducation manquent de tenue; il vient ici des tas de peuple qui font frémir à entendre... Mais voilà un objet qui ne fait pas frémir à voir... C'est Madame Grégoire !
AIR : C'est le gros Thomas.
Madame Grégoire
Si j'ai du bonheur, Mes bénéfices sont modiques; Par ma bonne humeur Je charme toutes mes pratiques. Mon vin est bien pur, Mon coeur est bien pur ; Ici jamais rien de postiche. J' prête au pauvre et j'emprunte au riche, Et chacun voudrait Boire à mon cabaret. J' fais un peu de bien, Même au médisant qui me fronde ; Si j'avais l' moyen, J' voudrais en faire à tout le monde. Ici l'indigent Viendrait sans argent, Et, trouvant du vin sans mélange, Même quand manqu'rait la vendange, Gratis il pourrait Boire à mon cabaret.
Belrose
Avec ça que vous êtes toujours gaie, toujours superbe femme !
Madame Grégoire
Monsieur Belrose, vous me tourmentez chaque jour de vos compliments... Je les écoute, parce que je ne risque rien; mais on m'a assuré que vous profitiez de ça pour vous vanter de me plaire ?
Belrose
Eh bien ! Où serait l'offense?
Madame Grégoire
Ainsi vous allez dire à tous vos camarades que je vous aime à la folie ?
Belrose
La plus belle des créatures, il y a la moitié de vrai dans ce que vous dites là. J'ai insinué que vous m'aimiez ; mais je n'ai pas été jusqu'à la folie !
Madame Grégoire
Mais, Monsieur, de pareils propos peuvent me faire beaucoup de tort.
Belrose
Du tort ? Oh ! oh ! Ceci est une injure personnelle pour mon physique ! Ça m'étonne extrêmement ; car je suis le plus beau des dix-sept enfants que ma mère se plut à mettre au monde ! En outre je suis sergent du guet, j'ai huit sous par jour, et un héritage de dix-neuf cent livres, quant la mort aura frappé ma tante. J'ai pensé qu'avec tant d'opulence je pouvais aspirer à l'amour, et inopinément j'ai conclu avec moi-même qu'un de ces quatre matins je vous offrirais mon coeur avec ma main...
Madame Grégoire
Ah ! Vous avez arrangé ça tout seul ?
Belrose
À la sourdine.
Madame Grégoire
Eh bien ! Monsieur Belrose, je vais vous répondre franchement. Vous êtes sans doute aimable, galant, brave et très capable de faire le bonheur d'une femme ; mais j'ai bien résolu de ne pas me donner un maître, et de rester votre très humble servante.
Belrose
Bah ! Pourtant jusqu'à ce jour j'ai été fort heureux dans mes inclinations ; partout où j'ai porté ma gloire avec le vainqueur de Mahon, j'ai trouvé de très belles Vénus qui se sont éprises de moi : j'en ai plus de cent dont je vous en montrerai les cheveux, si ça vous fait plaisir ?
Madame Grégoire
Merci ! Je ne suis pas curieuse.
Belrose
Histoire seulement de vous certifier mes conquêtes : c'était la tactique du vainqueur de Mahon !
Madame Grégoire
Le vainqueur de Mahon et vous, ça fait deux !
Belrose
Oui, ça fait deux vainqueurs ! Au surplus, vous avez beau dire, une veuve a besoin d'un protecteur comme le sceptre de vigne a besoin d'échalas.
Madame Grégoire
Je me protège toute seule ; d'ailleurs, êtes-vous bien sûr que je sois veuve ?
Belrose
C'est la rumeur populaire.
Madame Grégoire
Et si je ne l'étais pas ?
Belrose
Vous me l'auriez dit.
Madame Grégoire
Du tout, car c'est mon secret ; et c'est en le gardant que je me fais respecter.
Belrose
Tout ça n'est pas clair et limpide. Tenez, Madame Grégoire, ça finira mal ; vous recevez chez vous une ribambelle de freluquets...
Madame Grégoire
Comment, des freluquets ?
Belrose
Oui, oui, le nommé d'Auberval, beau danseur de l'Opéra ; le gros d Esparville, cet avide maltôtier de la rue Quincampoix ; et même ce petit muguet de Luquet, le marchand de bouteilles de la rue de la Verrerie...
Madame Grégoire
Il est vrai, ce sont des pratiques qui dépensaient beaucoup d'argent chez moi autrefois, mais qui n'y viennent plus du tout.
Scène 4
Belrose, Luquet, Madame Grégoire
À part.
Belrose
Ah ! Ah ! Voyez-vous comme il ne revient pas. Observons-le minutieusement.
AIR. C'est une ruse (fragment de l'ouverture du Jeune Henri ).
Luquet
Reine des Grâces, Je viens à mon tour Dans ta cour ! Et sur mes traces J'amène aussi l'Amour !
Belrose
Voyez-vous !
Luquet
Mais c'est inconvenant, ça... Bien le bonjour, Madame Grégoire ; je viens d'après l'ordre de maman, vous savez , maman ?
Madame Grégoire
N'est-ce pas pour un envoi de bouteilles ?
À part.
Luquet
Oui, elles sont là... Dieu ! Qu'elle est belle femme !
Haut.
Belrose
V'là un coup d'oeil louche. Ah ! C'est de la part de votre respectable mère ?...
Luquet
Certainement, je suis son premier commis, à maman.
Belrose
Est-il d'une bêtise invétérée avec sa maman.
AIR. J'avais mis mon petit chapeau.
Bis.
Luquet
Nous avons des correspondants; C'est moi qui tiens les écritures , Et chez tous nos petits marchands C'est moi qui porte les factures. Et qui reçois le prix des fournitures. Travaillant les jours et les nuits, Je me consume dans les veilles ; Car nous fournissons des bouteilles À tous les bouchons de Paris. Madame Grégoire, j'ai fait déposer la marchandise dans la petite cour.
Madame Grégoire
Bien, bien, je vais la faire ranger.
Luquet
Avez-vous besoin de moi ?
Madame Grégoire
Non, non, vous êtes trop maladroit.
Luquet
J'irai avec vous à la cave.
Scène 5
Belrose, Luquet
Belrose
Du tout, petit... On ne va pas avec la bourgeoise dans les recoins obscurs.
À part.
Luquet
Qu'est-ce qu'il a donc, ce sergent ? Dieu ! Quelle est belle, de loin comme de près !
Belrose
Marchand de verres casses, retournez chez votre maman.
Luquet
Laissez-moi donc tranquille, je ne veux pas rire avec vous.
Belrose
Ni moi non plus ; le guet ne rit jamais !
Luquet
Ah çà ! Dites donc ! Parce que vous êtes militaire, faut pas croire que vous me faites peur ; sans maman, je serais soldat aussi, moi... je voulais m'engager.
À part.
Haut.
Belrose
Ceci est différent, jeune homme, je ne vous en estime que d'autant plus. Un plan ! Si je pouvais l'émincer de ce séjour... Rusons ! Fils de famille, je n'ignore pas les efforts que font les parents pour vous couper le chemin de la fortune ; mais soyez plus sages que les papas et les mamans ! Par exemple, est-ce que vous n'auriez jamais eu envie d'aller aux Colonies, vous ?
Luquet
Aux Colonies ?
Belrose
Oui... comme qui dirait Marie Galande, Martinicle, Guadeloupe, ou tout autre continent de l'Amérique Mérimionalde.
Luquet
Ma foi non. C'est donc bien beau, ces endroits-là ?
Belrose
C'est le pays des dieux et de la castonnade !
Luquet
Bah !
Belrose
Je me suis dit en vous envisageant : « V'là z'un gaillard que je veux faire aller loin ; » et comme on organise dans ce moment ici des bataillons colonials, si vous voulez, je vous recommanderai à un recruteur du quai de la Ferraille, qui se fera un vrai plaisir de vous mettre dedans.
Luquet
Dedans ? Comment l'entendez-vous ?
Belrose
La question n'est point là ... Aimez-vous les écus de trois livres ?
Luquet
Tiens ! Cette bêtise !... Je les aime d'autant plus que j'en ai moins.
Belrose
Alors... Allez aux Colonies ; il y en a comme des champignons dans la plaine des Vertus.
Luquet
Le pays produit des petits écus ?
Belrose
Naturellement et sans culture. Autre question : aimez-vous ce sexe enchanteur qui parsème de fleurs le chemin de la vie ?
Luquet
Qui ça ? Les femmes ? Je les idolâtre !
Belrose
Allez aux Colonies !... Là bas, elles sont folles des Européens ; les beaux et les pas beaux ; ainsi vous êtes sur de votre affaire.
Luquet
Diable ! Si je savais ça...
Belrose
Je le sais, moi, jeune homme. Tenez, un supposé : vous v'ià embarqué avec Son Excellence... Monseigneur le bailli de Suffren ; vous voguez sur les ondes amères, vous êtes couché dans des z'hamacs, et pendant la traversée, on ne vous nourrit que de biscuits...
Luquet
Dieux ! Moi qui adore la pâtisserie !
Belrose
Silence ! Écoutez et n'interrompez plus mon dialogue : Vous arrivez dans ce pays fabuleux ; alors, vous avez un nègre, un superbe esclave qui vous débarrasse de votre fusil en entrant, et monte la garde pour vous pendant que vous prenez du café dans du coco...
Luquet
Coco ?
Belrose
Vous ne savez pas ce que c'est que du coco 7
Luquet
Si, parbleu ! Ah ! Ah ! Ils ont découvert la réglisse.
Belrose
Porcelaine à l'usage de ces contrées... Il y a aussi des superbes ombrages, une végétation qui fait honte à nos forêts ; des perroquets qui raisonnent mieux que vous et moi.
Luquet
Et nous souffrons ça... mais c'est humiliant !
Belrose
Et des champs de canne à sucre qui vous fournissent de l'eau sucrée quand il pleut. Pour ce qui touche les diamants, saphirs et autres rubis, on en trouve à remuer à la pelle, et ça se vend au boisseau, comme des haricots. Quant au service, il consiste à ne rien faire ; seulement, une fois par an, grande revue, dont il est impossible de se dispenser, à moins qu'on n'en ait obtenu la permission, et on ne la refuse jamais. Conclusion : Chaque serviteur de l'État a de droit trois magnifiques Africaines au teint d'ébène ; et ceux qui sont bien sages, on leur z'y donne des négresses blanches les dimanches.
Luquet
Ah ! Par exemple ! Celle-là est trop forte !
Belrose
Eh bien ! Mon jeune camarade, qu'est-ce que vous dites de ça ?
Luquet
Je dis que je me fais une demande : pourquoi le sergent, qui aime aussi les diamants, l'eau sucrée et les négresses blanches, ne va-t-il pas les chercher lui-même au lieu de m'y envoyer ?
Belrose
Ah çà ! Dis donc, mon petit bourgeois, est-ce que tu voudrais faire le malin avec le militaire, toi ?
Luquet
Du tout, je vous demande la raison...
Belrose
Ah ! Tu me demandes raison !
Luquet
Je vous demande la raison pour laquelle...
Belrose
Je te dis que je t'ai insulté et que tu exiges satisfaction. Allons sous l'Arche-Marion, je vais te découper en morceaux comme l'Arlequin de la Comédie Italienne.
Luquet
Voulez-vous bien me lâcher !... Sergent, je vas crier !
Scène 6
Madame Grégoire, Belrose, Luquet
AIR. du vaudeville de l'Ecu de six francs.
Madame Grégoire
Eh bien ! Quel est donc ce tapage ?
Belrose
Il n'y a pas de quoi s'effrayer ; J' lui conseille un petit voyage...
Madame Grégoire
Mais, pour le faire ainsi crier, Où voulez-vous donc l'envoyer ?
Luquet
Qu'à jamais le ciel le confonde ! Délivrez-moi d'ce furieux, Qui veut m'fair' partir de ces lieux Pour m'envoyer dans l'autre monde.
Madame Grégoire
Monsieur Belrose, je suis très mécontente de vous... En faisant des scènes comme ça, vous finirez par chasser toutes mes pratiques.
Belrose
C'est vrai que j'ai le naturel un peu tapageur.
Madame Grégoire
En ce cas, j'aime autant voir vos talons que votre visage.
Belrose
Si je ne me fais pas illusion, je comprends, par ces paroles, que vous m'accordez une permission de sortir... J'espère, jeune homme, que vous en profiterez avec moi.
Bas, lui remettant le papier.
Luquet
Un instant... J'ai quelque chose... Une facture à remettre à Madame Grégoire. Belle cabaretière,je me flatte que vous serez contente de la qualité...
Madame Grégoire
Tiens,comme il me regarde !
Belrose
Adieu, ravissante tigresse !
Il se sauve à toutes jambes.
Luquet
Je retourne chez maman... Attends-moi sous l'arche.
Scène 7
Belrose, Madame Grégoire, D'Esparville, D'Auberval
Belrose
J'espère que vous ne m'en voulez plus des sottises que vous m'avez proférées.
Madame Grégoire
Laissez-moi tranquille.
À part.
Belrose
Bon ! Vous allez me payer ça, mon petit jeune homme... Tiens, plus personne... Au fait, bon débarras, me v'là maître du terrain, comme le vainqueur de Mahon.
D'Esparville
Madame Grégoire !... Où est madame Grégoire ?
Madame Grégoire
Eh ! C'est la voix du financier.... d Esparville !...
Belrose
Allons ! Un de parti, un autre de revenu !
AIR. du Menuet d'Exaudet.
D'Esparville
Vrai Mondor, Matador De finance. J'ai de l'esprit, de l'argent, El le prouve en faisant Bombance. Bonjour, bonjour, sirène de la Pomme-de-Pin.
D'Auberval
Eh bien ! Personne ici... La fille !
D'Esparville
Dieu me damne ! Je crois que c'est ce vaurien de D'Auberval.
D'Aubervalentre du fond en dansant.
Belrose
Le danseur de l'Opéra ? Et de deux... Je bouillonne !
Madame Grégoire
Toujours folâtre et sautillant, Monsieur d Auberval.
Il serre la main à d'Esparville.
D'Auberval
Et vous, toujours éblouissante, mon Iris !
Belrose
Son Iris ! Il est sans gêne, le Zéphir.
D'Auberval
Eh quoi ? Qu'est-ce que c'est que ça ?
Les saluant.
Il sort majestueusement.
Belrose
Ça, c'est rien ; c'est seulement le vainqueur de Mahon, qui vous cède le champ de bataille pour le moment ; mais qui vous engage à ne pas vous attarder dans ces parages... sans ça, gare la patrouille ! Au plaisir de ne jamais vous revoir.
Scène 8
D'Esparville, D'Auberval, Madame Grégoire, Ensemble
D'Esparville
Ah ! ah ! ah !... Qu'a-t-il donc, ce bas-officier ?...
D'Auberval
Le drôle est sans doute pris de vin.
Madame Grégoire
Ne faites pas attention.... C'est un original... Ah çà ! Messieurs, quel heureux hasard vous amène ici tous deux ?
D'Esparville
Ce n'est pas le hasard, c'est le plaisir... Ma femme est à la campagne, et je me suis dit : « Voilà le moment de m'amuser. »
D'Auberval
Ah ! Le mauvais sujet ! Moi, je me suis arraché inhumainement des bras de toutes ces dames... Elles voulaient me retenir... mais, en qualité de Zéphir, flic, flac, je m'envole, et me voilà.
D'Esparville
On ne s'amuse qu'ici... La Pomme-de-Pin ! Par la sambleu ! C'est une enseigne qui mérite attention, quand on vous voit, Madame Grégoire !
D'Auberval
Diable ! Il est galant, le financier !
D'Esparville
Oui, depuis que j'ai acheté une savonnette à vilain, j'ai de l'esprit ; je couvre mon jabot de tabac, je vais au cabaret, je m'encanaille : c'est très bon ton.
D'Auberval
Ma foi ! Vivent les jolies femmes et l'indépendance ! On se voit, on se plaît, on s'adore, et le lendemain, flic, flac une pirouette, et c'est fini.
Madame Grégoire
On dit cependant que vous devez épouser Mademoiselle Dubois, cette jolie actrice de la Comédie Française ?
AIR. Qu'est-qu' t'as donc, mon petit Uypolite.
D'Auberval
Pour m'obtenir en mariage, Voyez le bizarre projet ! De plaider elle a le courage, Et veut m'enchaîner tout-à-fait. Par un ordre du Châtelet. La petite Dubois, mon Hermione ?... Le fait est que nous nous idolâtrons... Nous sommes en procès dans ce moment-ci.
Madame Grégoire
Pour un mari pareille esclandre ! Je concevrais qu'on put plaider, Si c'était pour ne pas le prendre, Ou bien pour ne pas le garder.
D'Auberval
Bravo ! Méchante, voilà des principes !... Comme ma belle plaideuse me cherche partout, je viens me cacher au cabaret, et je vous prie de me faire préparer pour minuit un souper succulent.
À part.
D'Esparville
Tiens ! Je venais vous en commander un dans le même genre. Pourvu qu'il ne se doute de rien.
D'Auberval
Est-ce qu'il viendrait aussi pour ?... Oh ! Non, un gros gourmand comme lui, ça ne pense qu'à la table.
Madame Grégoire
Eh bien ! Qu'avez-vous donc tous les deux ?
D'Esparville
Oh ! Rien, rien : c'est que j'avais l'intention de ne pas souper seul.
D'Auberval
Absolument comme moi.
D'Esparville
Et je voudrais confier à Madame Grégoire...
D'Esparville parle bas à Madame Grégoire.
D'Auberval
À votre aise , mon cher ; je suis votre valet... Flic ! flac !
Riant.
Madame Grégoire
Bah ! Vraiment!.... Monsieur d Esparville, vous êtes bien bon. Ah ! ah! ah !
Remontant la scène.
D'Esparville
J'étais sûr qu'elle prendrait la chose gaiement. Il faut avouer que je suis un coquin bien heureux.
Il lui parle à l'oreille.
D'Auberval
Je parierais que d Esparville vous a dit quelque lourde bêtise... Moi j'ai quelque chose de plus sérieux à vous demander.
Madame Grégoire
Lui aussi !
Haut.
D'Auberval
Chut !... Elle est émue !... Je produis le même effet sur toutes les femmes. Je vais passer là-dedans, écrire un mot à l'Opéra, pour prévenir que je ne serai pas de la fin du ballet, par indisposition.
D'Esparville
Et moi, je vais à l'office, méditer le menu de mon souper : c'est de la plus haute importance.
AIR.
Ils entrent dans la maison.
en sortant
Ensemble
Laissons Aux salons L'étiquette Et la coquette ; Le plaisir parfait N'est vraiment qu'au cabaret.
Scène 9
Madame Grégoire
AIR. Autrefois je pleurais ( le Mari et l'Amant).
Bis.
Prenant un ton maniéré.
Bis.
etc.
Madame Grégoire
Si chez moi je reçois, Si je vois À la fois, Tour-à-tour, Chaque jour, Et la ville et la cour, Riches, petits et grands, Je prends De tous les rangs, Sans effort, sans façon, Le langage et le ton. Qu'un galant talon-rouge, Qui de chez moi ne bouge, Souriant, Sautillant, Me dise : « Sur l'honneur ? Vous avez pris mon coeur, Au voleur ! Au voleur ! » Mais voilà que soudain Vient un gai boute en train ; C Son patois Est grivois ; Il élève la voix: « Votre vin est frelaté, C' n'est pas comm' voir' beauté, J'aim'rais mieux voir' minois. » Tu r'pass'ras un' autre fois, Chez madame Grégoire On ne vient que pour boire. Eh ! dis donc, mon garçon, Que ta cloch' chang' de son, Ou j'te donne une leçon. Car chez moi, A-t-on jamais vu ça ! Me proposer de sou per en tête-à-tête avec eux ? Ils ne sont pas gênés... Sous prétexte qu'ils paient, ils se figurent que le cabaret et la cabaretière, c'est tout un... Oh ! ils ne savent pas à qui ils s'adressent. Moi, Monsieur le Marquis, lui dis-je en prenant un air dégagé ; on sait trop son monde pour se rendre coupable d'une pareille friponnerie. Ah ! C'est que j'ai le propos et la main leste ; je réponds aux compliments par des douceurs, et aux insolences par des gestes ; tiens, voilà pour toi ; il faut être poli avec tout le monde.
Scène 10
Fanchette, Benoit, Madame Grégoire
Fanchette
Je te dis que tu n'entreras pas.
Benoit
Tant pis, j'ai soif, et je suis un honnête homme.
Madame Grégoire
Ah ! C'est encore cet ivrogne de Benoît, le falot de l'Opéra, qui boit jusqu'au dernier sou.
Benoit
Je suis un honnête-homme, je veux à boire.
Madame Grégoire
Du tout, tu en as assez pour aujourd'hui.
Fanchette
Ma chère dame, vous êtes bien bonne ; et vous cheriez encore plus meilleure, si vous mettiez mon homme à la porte.
Madame Grégoire
Votre homme ? Comment vous êtes... Je savais bien qu'il avait pour femme une auvergnate ; mais elle ne vous ressemblait pas.
Elle paraît d'abord embarrassée, et répond vivement.
Fanchette
Oh ! Je m'en vas vous dire... C'hest que je chuis sa seconde... Le schélérat a fait mourir la première de chagrin.
Benoit
C'est la pure vérité !... Ma pauvre première ! Va !... À boire !
Madame Grégoire
Non... V'là pourtant comme ils sont tous.
Fanchette
C'hest un mange-tout, un panier percé, qui me mettra chur la paille.
Madame Grégoire
Allons, voyons, il ne faut pas pleurer ; je vous promets que s'il remet les pieds ici, c'est à moi qu'il aura affaire.
Benoit
Ah ! Je vois ce que c'est, vous me refusez des rafraîchissements, parce que je re[ç]ois d'hier onze sous six deniers... Tenez, vlà un petit écu : payez-vous, et rayez-moi de dessus l'ardoise.
Madame Grégoire
Comment tu as de l'argent... par quel hasard ?
Benoit
C'est pas l'hasard ; c'est mademoiselle Dubois de la Comédie Française...
Fanchette
C'hest cha... trois livres dans sa poche, et pas un liard à la maison.
Madame Grégoire
Eh bien ! Donne ! On va te rendre.
Benoit
Ma monnaie.
Madame Grégoire
Tenez, ma pauvre femme, la voilà.
Benoit
Du tout, je n'entends pas ces comptes-là, moi !
Fanchette
Ah ! Mon Dieu !... Vous vous cherez trompée, Madame Grégoire; il vous donne un petit écu, et vous m'en remettez deux.
Madame Grégoire
Je ne me trompe jamais ; vous avez votre compte.
Fanchette
Mais je vous assure...
Madame Grégoire
Silence, ne dites rien à ce vaurien-là... Toi, tu vas me faire le plaisir de décamper, et plus vite que ça.
Benoit
Ne vous fâchez pas, on s'en va ; mais ce soir mon épouse me le paiera.
Changeant de voix.
Madame Grégoire le met à la porte.
Fanchette
Oui, comme dimanche paché. Tiens, prends tout, et laisse-nous maintenant.
Il sort.
Benoit
Tu me le paieras , mon épouse ; tu me le paieras plus cher qu'un écu.
Scène 11
Madame Grégoire, Fanchette
Apercevant Fanchette, qui est restée timidement dans le fond.
Madame Grégoire
Mariez-vous donc après ça... Ah ! Ben oui, les hommes... J'ai bien fait de ne vouloir jamais en prendre un... D'abord tous ces beaux messieurs qui viennent ici me faire la cour, disparaîtraient si j'étais mariée. Si j'étais veuve, ils se jetteraient à mes pieds, et il faudrait me décider... Je trouve plus de bénéfice à les laisser dans le doute... Eh bien ! Qu'est-ce que vous faites là, vous ?
Fanchette
Ah ! C'hest que, voyez-vous, Madame Grégoire, après che que mon homme il m'a promis, je n'ose plus retourna à la maison; il me battrait , et je me souviens encore de dimanche.
Madame Grégoire
Mais, ma bonne, qu'est-ce que vous voulez que j'y fasse ?
Fanchette
Vous qui avez toujours besoin de quelqu'un... chi vous vouliez me garda, pour la nourriture seulement ?
Madame Grégoire
Vous garda, vous garda ! Mais qu'est-ce que vous savez faire ?
Fanchette
Dam' ! Pas grand' chose ; mais je sais lire et écrire.
Madame Grégoire
Allons, c'est bien, je ne veux pas que votre mari vous batte... Restez, vous m'aiderez, vous ferez ce que vous pourrez.
Fanchette
Ah ! Madame, que vous j'êtes donc bonne !
Madame Grégoire
Non, je ne suis pas bonne. Mais voyons, pour commencer, tenez, additionnez cette facture-là, et voyez si le compte est juste.
À part, quittant l'accent auvergnat.
Elle s'occupe à compter.
Fanchette
Oui, Madame, tout de chuite. Bon ! Me voilà installée dans la maison, et je verrai bien si ce qu'on m'a dit est vrai.
Madame Grégoire
Cette pauvre femme ! Si je pouvais trouver moyen de lui faire une petite fortune... Eh ! Mais j'y pense... Quelle idée ! Ces deux beaux messieurs qui m'ont proposé tout-à-l'heure... Oh ! Ce serait charmant ! Justement les loteries sont à la mode !
Fanchette
Ah ! ah ! ah !
Madame Grégoire
Qu'avez-vous donc ?
Fanchette
Mais, Madame, che n'est pas une facture, cha... c'hest une déclaration d'amour, et bien drôle encore.
Lisant.
Enigme amoureuse et en vers.
À part.
Haut.
Madame Grégoire
Je ne sais pas comment, je ne sais pas pourquoi J'adore une bergère Qui ne s'en doute guère ; Je ne sais pas comment, Je ne sais pas pourquoi ; Mais je sais seulement Vraiment ? Voyons donc. Que pour je ne sais qui je sens je ne sais quoi. Signé Luquet, fabricant, rue de la Verrerie. Qu'est-ce que ça veut dire ?... Ah !... Post-scriptum. « En attendant l'honneur de la vôtre, je voudrais souper ce soir chez vous, en tête-à-tête, pour vous dire le mot de l'énigme. » Comment, et lui aussi ?... Ce petit nigaud !... Eh bien ! Tant mieux, au fait ; il sera traité comme les autres. Ma brave femme, passez dans ma chambre, et attendez-moi... D'ici à demain, vous serez peut-être plus riche que vous ne croyez.
Fanchette
Plaît-il, Madame ?
Madame Grégoire
Allez, allez, je n'ai pas de temps à perdre.
Haut.
Elle sort.
Fanchette
Que veut-elle dire ? Ayons les yeux sur cette femme et sur lui. Je vous chalue, Madame Grégoire.
Scène 12
Madame Grégoire, Luquet, Ensemble
Madame Grégoire
En vérité, on n'a pas d'idée deçà... On dirait qu'ils se sont tous donné le mot aujourd'hui... C'est drôle, une déclaration... Ça vous offense... Ça vous met en colère , et cependant ça fait plaisir.
Luquet
Je viens chercher la réponse au post-scriptum.
Madame Grégoire
Ah !
Luquet
Ne cherchez pas à cacher mon poulet... Vous l'avez lu, ce poulet que l'amour vous a présenté sous la forme d'une facture... C'est vous dire que mon ardeur voudrait être payée comptant, ou tout au plus à vingt-quatre heures de date, belle cabaretière !
Madame Grégoire
Vous êtes pressant, Monsieur Luquet.
Luquet
Nous sommes tous comme ça dans la rue de la Verrerie.
Madame Grégoire
Vous me demandez un rendez-vous, un tête-à-tête ?
Luquet
Oui, si ça vous est égal...
Madame Grégoire
Si ça m'était égal, ça n'aurait pas grand prix.
Luquet
Dieu ! Ça ne vous est pas égal... ni à moi non plus, parole d honneur !
Madame Grégoire
Chut ! Ne parlons plus de ça, on pourrait nous entendre... Dans ce moment-ci, la maison est pleine de monde ; mais à l'heure du souper, un peu avant minuit...
À madame Grégoire, qui lui fait signe de se taire.
Luquet
Il n'y aura plus personne... Je vous comprends, divine détaillante... Dieu de Dieu ! Vais-je être heureux ! Le vais-je être... Me voilà lancé... j'ai fait une conquête ! Ô maman !
AIR. de Monsieur Doche.
Ensemble
Aussi vrai que vous êt's belle femme, Aussi vrai que j' suis beau garçon, J' réponds d'renfermer dans mon âme Mon sentiment et ma passion.
Madame Grégoire
Mais on vient, le plus grand mystère, Sur tout cela taisez-vous bien...
Remontant la scène.
Luquet
Soyez tranquille ; ici, j'espère Qu'on ne pourra s' douter de rien. Tenez, je n' fais semblant de rien ; Regardez, je n'ai l'air de rien.
Scène 13
D'Esparville, Madame Grégoire, D'Auberval, Tous, Luquet
SUITE DU MORCEAU D'ENSEMBLE.
D'Esparville
Avez-vous réfléchi, ma chère ?
Elle lui fait signe que D'Auberval vient d'entrer. - Il s'éloigne en se rengorgeant.
Madame Grégoire
Ce soir, à minuit !
D'Auberval
Ensemble irons-nous à Cythère ?
Bis.
Madame Grégoire
Ce soir, après minuit... Surtout soyez discret. Gardez bien le secret,
Tous
Du mystère ! Du mystère ! Je suis sûr de lui plaire ! Je réponds du succès, Et je la tiens dans mes filets!
Madame Grégoire
Du mystère ! Du mystère ! Je les tiens, je l'espère! Je réponds du succès... Ils tomberont dans mes filets!
D'Esparville
Madame Grégoire, je suis votre valet...
D'Auberval
Le diable m'emporte si je ne suis pas tout vôtre !...
Du bruit en dehors.
Ils reviennent tous trois.
Luquet
À minuit... il fera clair de lune, et Phébé guidera Cupidon ! Oh ! la ! la ! Qu'est-ce que c'est que ça ?
Scène 14
Choeur, Manon Giroux, Madame Grégoire
Air : C'est la rage.
Bis.
Bis.
Choeur
Du tapage, On trouble notre ménage. Du tapage, Ou rendez-nous nos époux.
Manon Giroux
Rends-nous nos homm's, ou gare une querelle, Ils n' sont ici qu' pour lorgner tes appas.
Madame Grégoire
Au cabaret s'ils vienn'nt pour ça, ma belle, C'est que chez eux sans doute ils n'en trouv'nt pas.
Scène 15
Hommes du Peuple, Femmes du Peuple, Luquet, Madame Grégoire, Giroux, Manon Giroux, D'Auberval, D'Esparville, Tous
REPRISE DU CHOEUR.
ENSEMBLE.
Bis.
Hommes du Peuple
Quelle rage, Quel tapage Trouble ici le voisinage ? Quel tapage ! Apaisons tous Leur courroux.
Bis.
Femmes du Peuple
Du tapage !
Bis.
Bis.
Luquet
Quel tapage ! Ici l'hymen fait ravage. Quelle rage ! Auprès d'ell' tenons-nous Tous.
Madame Grégoire
Ah çà ! Après tout, à qui en avez-vous, mesdames ?
Giroux
Oui, c'est vrai, quoique vous avez, z'harpie s?
Manon Giroux
Tais-toi, sans coeur et sans foi ! Laisse parler ton épouse. À nous deux, la belle Grégoire ! Je vas te dégoiser ton histoire... Dans ta conduite gnia du louche, ma petite Sainte-Nitouche ! Tu ne veux pas te marier, et t'as chez toi la moitié de tous les hommes du quartier !
Madame Grégoire
Vos hommes ! On se moque bien d'eux!
Manon Giroux
Laisse donc, péronnelle ! C'est toi qui les ensorcelle, avec ta prunelle et ta dentelle, Pompadour du faubourg !
Madame Grégoire
Vous m'impatientez, à la fin ; voilà de jolis magots pour qu'on vous les enlève !
Giroux
Magots !...
Manon Giroux
Tiens, Madame Mijaurée, qui fait sa sucrée parce qu'elle est bien parée ! Dirait-on pas que c'est grand' chose que sa buvette ! Attends que je lui taille une bavette, à cette marchande de piquette !
D'Auberval
Ah çà ! Ma chère, vous êtes bien osée!...
Mettant le poing sur la hanche.
Madame Grégoire
Ne vous en mêlez pas, Monsieur d Auberval : puisqu'elle le prend sur ce ton-là, je vais lui répondre de même. Ah çà ! Crois-tu, ma commère, que je ne me souviens plus d'être la fille de ma mère, et qu'une harengère me fera taire ? A-t-on jamais vu ça ? Une marchande de ratafia me reprocher mon état !... C'est parce que tu bois sec que t'as si bon bec !... C'est le jus de raisin qui te fait un si bon teint ; retourne à ta boutique avec toute ta clique ; je ne veux pas de pratique de ta fabrique, Madame Rustique !
D'Esparville
Bravo ! Bravo ! Par la sambleu ! Je ne vous connaissais pas ce talent-là !
Elle fait un mouvement.
Manon Giroux
Ah ! Tu m'appelles Madame Rustique ? Prends garde à ton physique. Ne me retiens pas, Giroux, je suis en courroux ; je veux lui donner un atout.
D'Auberval
Allons, financier, flamberge au vent ; et chassons d'ici toute cette canaille.
Ils se menacent.
Giroux
Canaille ! Nous allons voir qu'est-ce qu'en est. Arrive donc, avec ta brette !
Luquet
V'ià la garde du poste voisin.
Madame Grégoire
La garde ! En ce cas faisons la paix, plus de dispute.
Manon Giroux
Oui, oui, touche là, t'es pas fière, ma petite Grégoire ; tu ne crains pas de t'agonir avec une ancienne connaissance.
AIR. Garde à vous !
Bis.
Bis.
Tous
C'est le guet ! Le voilà qui s'avance; Amis, faisons silence, Plus de bruit indiscret, C'est le guet ! Cette troupe sévère Bientôt nous ferait taire, Et sous clef nous mettrait. Plus de bruit, c'est le guet !
Scène 16
Madame Grégoire, Belrose, Manon Giroux, Tous, Luquet, D'Auberval, D'Esparville
D'Auberval, d'Esparville et Luquet se retirent à l'écart, derrière les gens du peuple, sur un signe de Madame Grégoire.
Madame Grégoire
Ah ! C'est Belrose.
Belrose
Quel silence énigmatique !... Ça ne ressemble pas du tout au tapage qui a frappé l'ouïe de la force armée.
Madame Grégoire
Vous savez bien, Monsieur Belrose, qu'on ne fait jamais de bruit chez moi.
Belrose
Je sais, je sais qu'il y a dans ce lieu bachique trois chevaliers du quai des Morfondus, qui troublent la tranquillité publique, et la mienne particulière.
Madame Grégoire
Ah ! Par exemple... Voyez plutôt tous ces braves gens.
Manon Giroux
Sages comme des images.
Il entre avec les soldats ; Madame Grégoire ferme brusquement la porte.
Belrose
Suffit. Je vous avais bien dit que le champ de bataille me resterait; on n'est pas pour rien le vainqueur de Mahon... Suivez-moi, guerriers invincibles !
Tous
Victoire ! Victoire ! Nous tenons le guet.
Luquet
Ingénieuse héroïne, va !
D'Auberval
Du vin à tous ces braves gens, c'est moi qui régale ; c'est le financier qui paie.
D'Esparville
Oui !... Vive la mauvaise compagnie, c'est la bonne société !
AIR. Amis, il nous faut faire pause.
Luquet
Allons, du vin pour tout le monde ! Que l'on remplisse les flacons ! Ensemble nous les viderons, Pendant que le guet fait sa ronde. Au bruit du verre il est si doux De fêter madame Grégoire ! Elle aime à rire, elle aime à boire Elle aime à chanter comme nous !
etc.
Tous
Elle aime à rire,
Essayant d'ouvrir.
Avec colère.
Belrose
Ici nous n'avons vu personne ; Mais là-bas je les aperçois. Je vais les coffrer tous les trois. Eh quoi ! C'est nous qu'on emprisonne! Qui nous retient sous les verrous ?
Madame Grégoire
Sergent, c'est Madame Grégoire.
Belrose
Comment, on ose arrêter la garde !
D'Esparville
À votre santé, habile Général !
D'Auberval
Vainqueur de Mahon !
Luquet
Racoleur des colonies !
Belrose
À la garde ! À la garde !
Pendant ces couplets, Fanchette est restée en observation sur le pas de la porte de la maison ; Belrose frappa à coups redoublés pour sortir. - Tous les personnages rient et boivent sur la théâtre.
Tous
Elle aime à rire, elle aime à boire, Elle aime à chanter comme nous !
Acte Second
Scène 1
Madame Grégoire, Fanchette
Madame Grégoire
Par ici, Fanchette, par ici ! Posez tout ça là... Bien. Ah çà ! Ma fille, vous voilà chez moi... La maison est bonne, tâchez de vous y tenir.
Fanchette
J'espère que Madame chera contente... Je ne suis pas si bête ni si maladroite que j'en ai l'air, allez.
Madame Grégoire
Vous allez nous servir à table pendant le souper.
Fanchette
Le souper ?... À propos, est-ce que bien vrai que Monsieur d Auberval il en chera ?
Madame Grégoire
Monsieur d Auberval ?
Fanchette
Un si mauvais sujet !
Madame Grégoire
Vous le connaissez ?
Fanchette
Je l'ai vu quelquefois chez mam'zelle Dubois, où mon homme et moi nous faisions des commissions... Figurez-vous, Madame, qu'elle est folle de lui, la pauvre demoiselle... Eh bien ! Cha ne l'empêche pas, che beau monsieur là, d'en conter à tous les femmes ; et si vous ne prenez pas garde à vous...
Madame Grégoire
Oh ! Je ne le crains pas ! Mais, dites-moi, vous avez fait là-dedans tous nos petits préparatifs ?
Fanchette
Oui, Madame.
Madame Grégoire
Vous avez rien oublié ?
Prenant une petite boîte sur une chaire à droite.
Fanchette
Non, Madame, rien... Ah ! Si, pourtant... J'ai oublié de vous remettre une boîte qu'on a apporté tout à l heure pour vous.
Madame Grégoire
Une boite ! De quelle part ?
Fanchette
Oh ! Je chais pas... Mais v'là une lettre qui était avec.
Ouvrant la lettre.
Avec émotion.
Madame Grégoire
Donnez... Qui peut m'écrire à une pareille heure ?... Mademoiselle Dubois !...
Fanchette
Bah ! C'est mam'selle Dubois ?
Elle l'ouvre.
Madame Grégoire
C'est singulier !... Qui a pu l'instruire ?... Je n'ai pourtant parlé de mon projet à personne... N'importe ! Cela vaudra mieux. Il y a sans doute là-dessous quelque chose de plaisant, et ça nous amusera. Voyons cette boite. C'est bien cela... Rien n'y manque, et je remplirai fidèlement ses intentions... Fanchette, mettez ces objets avec les autres... Vous rapporterez le tout au dessert.
Fanchette
Cha suffit, Madame.
Elle rentre dans le cabinet à droite. - En ce moment Belrose ouvre la fenêtre à gauche, et se fait voir.
Madame Grégoire
Attendez, attendez, je vais arranger tout ça avec vous. Je crains quelque maladresse...
Scène 2
Belrose
Il s'approche de la table.
Tyrolienne de Guillaume Tell.
etc.
Belrose
Quel est l'oiseau qui suit tes pas ? Ah ! ah ! ah ! ah ! Je l' frai chanter plus bas S'rin ou corbeau, À mon gluau, Oh ! oh ! oh ! oh ! J' pinc'rai l'oiseau. Pigeon rebelle, Près d' ma tourterelle Si tu bats d' l'aile, On le la coupera... Ah ! ah ! ah ! ah ! Vilain oiseau... Oh ! oh ! oh ! oh ! On t'en donn'ra... Ah ! ah ! ah ! ah ! Quel est l'oiseau, Personne ne m'a vu... J'ai endossé la manteau de Muraille, je me suis métamorphosé en Lézard, et ne pouvant m'insinuer dans le place par la porte, je m'y glisse par la fenêtre, comme le vainqueur de Mahon... Ah ! Grégoire, ma mignonne, vous vous moquez du sergent du guet vous l'enfermez dans l'exercice de ses fonctions... Patience ! Je vous mettrai peut-être à mon tour dans les fers de l'hyménée. D'abord, je vais tellement la compromettre, que je la forcerai bien... D'autant plus que maintenant je suis sûr qu'elle n'est pas mariée... Oh ! Oh ! Oh ! Qu'aperçois-je ? Une table et deux couverts illuminés !... Est-ce que je serais compromis moi-même ? Ceci m'a tout l'air d'un festin équivoque... V'là déjà la colère qui me dévore... Ça me prend à la gorge... Je sens là comme des charbons ardents... Avec ça que j'ai bu tantôt onze petits verres de rhum pour me rafraîchir ! Je suis hors de moi ! Cabaretière fallacieuse et multiface : J'ai des éblouissements d'indignation ! Ça me donne des vertiges !... Ah ! Si je tenais n'importe qui !...
Scène 3
Luquet, Belrose
Il descend dans la chambre.
Luquet
M'y voici ! La fenêtre ouverte... Une échelle... Bon ! Je suis en bonne fortune... C'est comme dans les romans... Ah ! Voilà bien une autre histoire... Comment se trouve-t-il là ?
Chantant.
Belrose
Quel est l'oiseau qui suit tes pas?... Encore ce petit Luquet !
À part.
Luquet
Ta, ta, ta, tra la, tra la... Toujours et partout ce Belrose !
Haut.
Belrose
C't' enfant-là me donne des envies de taper dessus, qui fait frémir ! Soyons prudent, et de la douceur... Je ne soupçonnais pas, Monsieur, que le tiers-état se permît de grimper les échelles à l'heure qui sonne ?
À part.
Luquet
C'est vrai qu'on pourrait croire, et pourtant... Mon Dieu ! Mon Dieu ! Que j'ai c't' homme-là en horreur !
Belrose
Est-ce encore pour apporter de la verroterie que vous vous introduisez ici fructivement ?
Luquet
C'est ça même... Vous voyez bien, deux échantillons de Bordeaux : c'est ce qu'on nomme les longs bouchons.
Belrose
Verrier, vous ne devez débiter que des bouteilles vides, et celles-là sont pleines !
Luquet
Bah ! Vous croyez ?... Alors c'est une erreur.
Belrose
Si c'est une erreur, il faut la réparer.
Luquet
Eh ben ! eh ben ! Vous buvez mon vin !
Belrose
Oui, à votre santé.
Luquet
C'est très malhonnête !
Belrose
C'est comme une aune de velours qui vous passe dans le gosier... Écoutez, je trouve que votre présence est superflue et fastidieuse... Allez r'trouver maman.
Luquet
Encore comme ce matin ?... Sergent, vous êtes bien insupportable !
Belrose
La différence, vous, c'est que vous êtes horriblement embêtant !
Luquet
Eh ben ! Pour lors, si vous me laissiez tranquille... Je ne vous retiens pas ici, moi.
Belrose
Ni moi non plus.
Haut.
Luquet
Un plan !... Rusons à mon tour!... Sergent, savez-vous que j'ai réfléchi à ce que vous m'avez dit sur les Colonies ?... J'ai envie de m'engager... Je suis tout à fait décidé... Allez me chercher le recruteur tout de suite.
Belrose
Il faut que vous vous y transportiez ensemble avec moi.
Haut.
Luquet
Bon, je le quitterai en chemin, et je reviendrai quand je m'en serai débarrassé. Allons, marchons, mon brave !
Luquet sort le premier. - Belrose ferme la porte sur lui.
Belrose
Après vous, jeune verrier. Excusez si je ne vous reconduis pas. V'la trois marches... Prenez la rampe.
Luquet
Sergent ! Sergent !
Il se dirige d'un pas chancelant vers le lit, et disparaît dans la ruelle.
Belrose
Il fait du train, on va venir ! Il faut me cacher... sous cette table... Pas possible... je ne tiendrai pas, je suis trop bel homme !... Ah ! À bas, près de la porte, v'là c'qu'il me faut.
Scène 4
Madame Grégoire, Luquet
Elle ouvre.
Madame Grégoire
On a frappé, je crois... C'est vous, Monsieur Luquet?
Indiquant la fenêtre.
Luquet
Eh quoi ! Il n'y est plus... Il sera sorti par là.
Madame Grégoire
Soyez le bienvenu.
Luquet
Dieu ! Comme mon coeur bat !
Madame Grégoire
Qu'est-ce que vous avez ?
Luquet
Deux couverts !... Oh ! la, la, la, le tic-tac!
Madame Grégoire
Est-ce que vous ne m'avez pas demandé de souper en tête-à-tête avec moi ?
Luquet
Si fait, si fait... Mais, voyez-vous, c'est la première fois que je me trouve aussi tard avec une personne du sexe : ça me fait un drôle d'effet ! Imaginez-vous que j'ai joué un tour à maman ; elle me croit dans mon lit depuis deux heures ; mais pas si bête... J'ai gagné la servante, en lui faisant cadeau d'une paire de jarretières, et elle m'a ouvert la porte quand tout le monde a été couché... Dieu ! Si maman savait où je suis !
Madame Grégoire
Elle vous mettrait en pénitence ?
Luquet
Oh ! oh ! Madame Grégoire!
Madame Grégoire
Eh bien ! Qu'avez-vous donc ?
Luquet
Rien... c'est quand je vous regarde... Brr ! brr !... Mais ça va se passer.
AIR. Lisez-vous bien ?
À part.
Haut.
Madame Grégoire
Allons, n'ayez pas peur. Pourquoi cette frayeur? Mon Dieu ! Qu'il a l'air bête ! Quoi ! Vous tremblez déjà ? Pauvre innocent !... Il n'est pas à craindre, celui-là.
Luquet
On est toujours comm' ça Au premier tête-à-tête.
Madame Grégoire
Approchez...
À part.
Il s'avance.
Il lui prend la main. - Madame Grégoire le regarde. - Il la quitte aussitôt.
ENSEMBLE.
Luquet
Non. J'en perdrai la raison. Mais un peu de courage... Prenons sa main, Ça va m' mettre en bon ch'min Pour mon apprentissage.
Luquet
Il me semble que j'ai moins peur. Allons, plus de frayeur... J' dois avoir l'air si bête ! Quelqu' chose me dit là Qu'il n' faut pas êtr' comm' ça Quand on s' trouv' tête à tête.
etc.
Madame Grégoire
Allons, Il n' faut pas êtr' comm' ça Quand on s' trouv' tête à tête.
Luquet
Ma foi, tant pire, je me lance ; je vous aime au superlatif ; vous êtes d'une part, moi je je suis de l'autre... Enfin je ne sais plus ce que je dis ; mais pour mieux me faire comprendre, je vais vous embrasser.
Madame Grégoire
Par exemple ! Je voudrais bien voir ça !
Même air.
Luquet
Je veux vous embrasser. Ma peur vient de cesser... Je me sens intrépide ! Eh bien ! Vous le verrez.
Madame Grégoire
Vraiment, j'ai peur de lui, Moi qui d'abord ai ri. D' son air gauche et timide.
Luquet
Un baiser ?
Madame Grégoire
Non, Pour ma réputation, Je n' veux pas qu'on le prenne.
Il lui dérobe un baiser.
Luquet
Moi, justement, J'y tiens en ce moment, Pour établir la mienne. Attrape !
Parlé.
ENSEMBLE.
Madame Grégoire
Eh bien ! Monsieur.
Luquet
Je viens de l'embrasser, Et vais recommencer... Je me sens intrépide! De ma peur elle a ri ; Mais maintenant, ici, C'est moi qui l'intimide.
Luquet veut encore l'embrasser. - On frappe.
Madame Grégoire
Il ose m'embrasser, Et peut recommencer; Car il est intrépide. Vraiment, j'ai peur de lui, Moi qui d'abord ai ri D' son air gauche et timide.
À part.
Madame Grégoire
Entrez !... C'est bien heureux!
Luquet
Comme c'est bête !... Ça commençait si bien !
Scène 5
D'Esparville, Luquet, Madame Grégoire, Fanchette
AIR. Me voilà !
Ter.
Ter.
Il regarde la table.
D'Esparville
Me voilà ! Joyeux convive, Ici j'arrive... Me voilà ! Voyons si tout est prêt déjà.
Luquet
C'est bien agréable ! Voilà mon tête-à-tête flambé.
D'Esparville
Tiens ! C'est le petit verrier !... Qu'est-ce qu'il vient donc faire ici ?
Madame Grégoire
Il vient souper avec nous.
D'Esparville
Avec nous !... Vous m'aviez dit que nous ne serions que deux.
Appelant.
Madame Grégoire
Eh bien ! Nous serons trois. Fanchette ! Un couvert de plus !
À part.
Fanchette
Me v'là, Madame. Ce n'est pas encore d'Auberval.
D'Esparville
Diable ! Diable !... Ça ne m'arrange guère, ce trio-la.
Luquet
Il bisque, le gros ; et moi aussi.
D'Esparville
Savez-vous, Madame Grégoire, que j'ai re fusé pour vous un souper délicieux, chez Beaujon, le fermier-général ?
Madame Grégoire
C'est bien gentil de votre part.
D'Esparville
Nous nous réunissons comme cela une fois par semaine ; tous noms célèbres : Cagliostro, le Baron d Holbach, la petite Guimard, Adrienne Lecouvreur, Monsieur de Bièvre, Monsieur de la Palisse...
Luquet
Monsieur de la Palisse ?... Monsieur de la Palisse est mort.
D'Esparville
Ce n'est pas celui-là !... Enfin tout ce qu'il y a de mieux ; l'Encyclopédie et le vin de Tokai ; le génie et la finance ; des philosophes vertueux et des danseuses de l'Opéra.
Madame Grégoire
Comment ! Vous avez laissé tout ce monde-là pour moi ?
D'Esparville
Tenez, d'Auberval était là quand j'ai fait dire à Beaujon qu'il ne m'aurait pas.
Madame Grégoire
Est-ce que vous avez vu Monsieur d Auberval, ce soir ?
D'Esparville
Il n'y a qu'un moment, dans les coulisses de l'Opéra... Il était d'assez mauvaise humeur, pour je ne sais quel pas qu'on voulait lui faire danser malgré lui.
Madame Grégoire
Quelle contrariété ! Il ne pourra pas venir.
À part.
D'Esparville
Mais je crois qu'il est temps de dire deux mots au souper. J'espère que ce petit nigaud décampera au dessert.
Luquet
Je me flatte que ce gros glouton disparaîtra quand il n'y aura plus rien à manger.
Ils vont pour s'asseoir, on entend frapper.
D'Esparville
Allons, allons, à table ! Qu'est-ce que c'est que ça ?
Luquet
Si c'était maman !
Madame Grégoire
Entrez.
Luquet
Est-ce maman ?
Scène 6
D'Auberval, Madame Grégoire, Luquet, D'Esparville, Tous Deux, Choeur, Fanchette, Tous, Tous Trois, Une Voix, Caporal
D'Auberval
Je n'entends plus rien ; j'ai cru qu'on me poursuivait.
Madame Grégoire
Ah ! C'est lui.
Luquet
Tiens !
D'Esparville
Tiens !
D'Auberval
Tiens !... Pourquoi donc êtes-vous ici, vous autres ?
Tous Deux
Pour souper.
D'Auberval
Vrai !... Et moi aussi.
D'Esparville
Comment, encore un ?
Madame Grégoire
C'est une surprise agréable que je vous ménageais.
D'Esparville
Ah ! C'est une surprise.
Madame Grégoire
Sans doute : une femme en l'absence d'un mari peut bien profiter des privilèges d'une veuve ; mais pour sa réputation, elle ne doit donner des rendez-vous qu'en présence de témoins.
D'Esparville
Un mari... Je n'ai jamais connu Grégoire, moi.
D'Auberval
Ni moi.
Luquet
Ni moi aussi.
Haut.
D'Auberval
Elle se moque d'eux, c'est sûr. Enchanté de la rencontre, mon cher financier.
À part.
D'Esparville
C'est moi qui suis ravi, transporté... Que le diable l'emporte !
Il leur serre la main.
À part.
Luquet
Et moi donc, messieurs ! C'est un honneur, un bonheur... Voulez-vous bien me permettre... S'ils avaient pu se casser le cou en montant.
D'Esparville
Ah çà ! D'Auberval, vous êtes donc sorcier ; je viens de vous laisser en Triton...
Il jette son manteau et parait vêtu en Triton.
D'Auberval
Eh parbleu ! J'y suis bien encore.
Luquet
Oh ! Le beau poisson !... On parle de poisson, j'espère qu'en voilà un beau poisson.
D'Auberval
Jeune homme, respect au fleuve Scamandre.
On se met à table.
Madame Grégoire
Messieurs, vous êtes servis !
AIR. Vive l'Italie.
Choeur
Mes amis, vive la table ! Grâce au banquet délectable. Du bon vin que l'on y sable, La beauté devient traitable. Vive la table !
D'Auberval
Figurez-vous que ces animaux-là voulaient me faire danser de force un pas ajouté au ballet des Éléments.. J'avais beau leur dire que j'avais ce soir des affaires de famille, pas moyen, ils ne voulaient pas me lâcher, c'est ce qui fait que je n'ai pas eu le temps de changer de costume.
D'Esparville
Voilà une escapade qui pourrait bien vous mener au Fort l Évêque.
D'Auberval
Diable ! Je n'y avais pas pensé. À boire. Peste ! Une dinde de Périgord.
À part.
D'Esparville
Bravo ! On me gêne dans mes amours ; eh bien ! Je me vengerai sur la dinde, je vais la dévorer !
Tout le monde s'est assis. - Fanchette, debout près de la table, est occupée à servir. - D Auberval découpe.
Luquet
Il me vient une idée : puisque je ne peux pas faire de phrases à ma bien-aimée, je lui donnerai de petits coups de pied par dessous la table : ça la flattera infiniment.
Il s'interrompt tout-à-coup en la regardant.
D'Auberval
La fille, portez ça à M d Esp... Tiens ! C'est singulier.
Madame Grégoire
Qu'avez-vous donc ?
D'Auberval
Oh ! Rien... rien... Mais il me semble... Je cherche à me rappeler...
Fanchette
Ah chà ! Quoiqu'il a donc à me regarder comme cha... che beau monsieur, avecque chez écailles ?
Madame Grégoire
Fanchette...
Fanchette
Ah ! C'hest que j'aime pas qu'on me relu que comme une bête curieuse... Entendez-vous cha, mochieux Triton ?
Portant vivement la main sous la table.
Luquet baisse la tête sur son assiette, et dévore.
D'Auberval
Oh ! Mais c'est inconcevable,et si ce n'était cet accent... Aïe ! Prenez donc garde, d Esparville, vous me donnez des coups de pied dans les jambes.
Faisant un mouvement sur sa chaise.
D'Esparville
Moi ? Je mange. Oh ! la ! la !... Pas de mauvaises plaisanteries. D'Auberval, vous m'estropiez à votre tour.
Luquet
C'est moi, c'est moi.
D'Esparville
Comment, c'est vous ?
À part.
Luquet
Non, non... c'est une erreur... Je voulais dire... Il parait que je me suis trompé d'adresse.
Fanchette
Madame, est-ce le moment pour ce que vous m'avez demandé ?
Fanchette entre dans le cabinet.
Madame Grégoire
Oui.
Tous
Quoi donc ? Quoi donc ?
Madame Grégoire
Messieurs, vous ne pouvez vous figurer combien je suis contente de vous voir réunis ici tous les trois ; mais ce n'est pas la le seul plaisir que je vous réserve, et vous ne vous doutez pas que vous êtes tous venus ici pour une bonne action.
Luquet se met à rire ridiculement.
D'Auberval
Par exemple ! Je m'attendais bien à venir ici pour quelque chose, mais pas pour ça.
Avec intention, et regardant d Esparville.
Madame Grégoire
Je m'intéresse beaucoup à une pauvre femme. Dont le mari est très mauvais sujet.
D'Auberval
Attrape !
Montrant Fanchette, qui rentre tenant à la main une roue de loterie, et une boîte de l'autre.
Madame Grégoire
Et j'ai que vous voudriez bien m'aider lui être utile. Voici une loterie où tous les numéros gagnent. J'ai divisé par lots quelques bagatelles, dont je destine la produit à ma protégée... C'est à vous, messieurs, de faire le reste.
Luquet
J'en suis ! J'en suis !
D'Auberval
Nous en sommes !
Mettant l'argent sur la table.
À part.
Luquet
Quel bonheur ! J'aurais quelque chose d'elle . Voilà deux écus de six livres... , que maman m'a donné pour acheter un parapluie.
D'Esparville
Tenez, tenez, voilà de l'or ; je n'ai jamais de monnaie blanche, moi.
D'Auberval
Diable ! J'ai laissé ma bourse dans mon habit de ville...
Luquet
Il est à sec, le fleuve Scamandre.
D'Auberval
Dites donc, financier, mettez pour moi, je vous rendrai ça quand je serai en bourgeois et en fonds.
Madame Grégoire
Voyons, Messieurs, qui est-ce qui commence ?
AIR. Change-moi Brama.
Luquet
Tournez, tournez donc ; Le bonheur est au fond. Je le parie Moi ! Moi ! J'ai la main heureuse.
Madame Grégoire
Vous saurez bientôt Gagner à cette loterie La meilleur lot !
Luquet
Numéro 9.
Madame Grégoire
Voilà ce qui vous r'vient.
Il l'ouvre et lit.
Luquet
Un livre ! Qu'est ce qu'il contient ? « Le novice en amour. »
D'Auberval
Ah ! Le bon tour !
Luquet
C'est un conte moral.
Madame Grégoire
Qui n'vous convient pas mal.
D'Auberval
A-t-il l'air courroucé !
ENSEMBLE.
Luquet
Je suis vexé !
D'Esparville
Tournez, tournez, donc, Moi le second ; J'ai l'espérance Que ma main aura Sans doute une meilleure chance À ce jeu là.
Madame Grégoire
Tournons, tournons donc, Vous le second ; J'ai l'espérance Que ma main aura Sans doute une meilleure chance À ce jeu là.
D'Esparville
Numéro 13.
Madame Grégoire
C'est un portrait.
À part.
Il regarde le portrait.
D'Esparville
Vraiment ? Le sien apparemment. Ah ! Quel présent Charmant Pour un amant ! Mais que vois-je ? Grands dieux ! Ma femme ! C'est affreux ! Le tour est déplacé.
Parlé
ENSEMBLE.
D'Esparville
Ma femme en loterie ! Madame Grégoire, je vous sommes de m'expliquer.
D'Auberval
Numéro 11
Madame Grégoire
C'est un beau souvenir Hâtez vous de l'ouvrir.
D'Auberval
Quoi ! L'extrait D'un arrêt Du Châtelet ?
D'Esparville
« À l'actrice Dubois D'Auberval, dans un mois, De s'unir est forcé. »
Luquet
C'est l' plus vexé !
Madame Grégoire
Messieurs, si vous voulez continuer, il y a encore beaucoup de choses à gagner...
REPRISE.
Tous Trois
C'est une leçon Qui nous confond. Ah ! je le jure, On s'en souviendra; Mais nul de nous de l'aventure Ne parlera. Merci !
Fanchette
C'est une leçon Qui les confond. Ah ! je le jure, On s'en souviendra, Et nul d'entre eux de l'aventure Ne parlera.
Elle le lui donne.
Madame Grégoire
Tenez, Fanchette, vous remettrez cela de notre part à la femme du falot.
Elle sort précipitamment, en riant aux éclats, par la porte qui conduit au-dehors.
Fanchette
Bien obligé, messieurs.
D'Auberval
Serais-je mystifié ?
Luquet
Ah çà ! Madame Grégoire...
En ce moment on frappe très fort à la porte du fond.
D'Esparville
Qui vous a remis ce portrait ?
en dehors
Une Voix
Ouvrez, au nom du roi !
AIR. Entendez-vous ?
Bis.
Madame Grégoire
Entendez-vous ? C'est la garde qui veut qu'on ouvre. Silence !
Tous
Si dans ces lieux on nous découvre, Le danger nous menace tous.
en dehors
Caporal
Ouvrez !
D'Esparville
Gardez-vous-en bien !... Quel scandale pour la finance ! Et ma femme !...
Luquet
Et maman !
D'Auberval
Et le For-l'Évêque !
Montrant son lit.
Suite de l'air.
À part.
On frappe de nouveau.
Madame Grégoire
Tenez, ici l'on ne vous verra pas. En cacher un ce serait bien coupable ; Mais quelque chose ici me dit tout bas : En cacher trois ce n'est que charitable. Encore un trait de Belrose... Mon Dieu ! Mon Dieu ! Que faire ?... Ah !
Bis.
Ils passent tous les trois derrière le lit.
Tous
Entendez-vous ? C'est toujours la garde qui frappe. Quel malheur si l'on nous attrape ! Ah ! bien vite ici cachons-nous !
Regardant du côté du lit.
Elle ouvre la porte.
Madame Grégoire
Un instant ! On y va. Bien, je puis ouvrir maintenant.
Scène 7
Madame Grégoire, Caporal, Choeur Général
Madame Grégoire
Ce n'est pas Belrose !... Tenons-nous bien.
Caporal
Que diable ! La petite mère, vous faites bien des cérémonies. Ah ! J'étais sûr que je vous y prendrais... Une table, un souper, et des lumières à une heure indue ; vous êtes en flagrant délire !
Madame Grégoire
Par exemple ! Est-ce que je ne suis pas libre de souper chez moi à toute heure ?
Caporal
Et d'y recevoir du monde, pas vrai, malgré les règlements
Madame Grégoire
Vous voyez bien que je suis seule.
Caporal
Vous êtes seule, et vous êtes quatre couverts !
Madame Grégoire
Je soupais... avec mes servantes.
Caporal
C'est bon ! C'est bon ! Je ferai mon rapport au Sergent Belrose, qui m'a chargé d'avoir l'oeil sur vous.
Elle ouvre la porte du cabinet.
Madame Grégoire
Allez vous promener !... Je vous répète qu'il n'y a personne ici... d'ailleurs, regardez-y vous-même. Entrez, entrez.
Il regarde dans le cabinet, dont Madame Grégoire a ouvert la porte.
Caporal
Plus souvent ! Pour me faire coffrer comme le sergent, à ce matin ; je vais seulement insinuer un coup d'oeil dans le cabinet. Vous autres, gardez scrupuleusement les issues. Pas le moindre individu.
Madame Grégoire
Quand je vous le disais...
Regardant la table.
Aux soldats.
Au moment où ils veulent sortir, on entend un ronflement très fort qui part du lit.
Nouveau ronflement.
Caporal
Pour lors, il faut filer. Mais c'est égal, vous mangez toujours de fameuses dindes avec vos servantes... Demi-tour à droite, et allons manger nos pommes de terre. Oh ! oh ! Minute, écoutez.
Madame Grégoire
Ah ! Mon Dieu !
Il se dirige vers le lit, ouvre le rideau, et laisse voir Belrose dans l'attitude d'un homme réveillé en sursaut. - D'Esparville, au fond, dans la ruelle. - D'Auberval, dessous, laisse voir sa tête ; - et Luquet paraît au-dessus du lit, sur le baldaquin. - Tableau.
Caporal
Ah ! C'est comme ça qu'il n'y a personne ici !
Caporal
Quatre coupables !
AIR. Je vous rends votre parole (Fausse Agnès).
Choeur Général
Ah ! Grand Dieu ! Que de scandale ! Cette aventure fatale Aux médisants nous signale ! Nous voilà surpris Et pris !
Scène 8
Choeur, Caporal, Madame Grégoire, Belrose, D'Esparville, Luquet, D'Auberval
Pendant ce choeur, Belrose et d'Esparville, d'Auberval et Luquet, ont quitté l'endroit où ils étaient cachés, et ont redescendu la scène.
Choeur
Ah ! Grand Dieu ! Que de scandale ! Cette aventure fatale Aux médisants la signale ! Les voilà surpris Et pris !
Caporal
C'est le sergent !
Madame Grégoire
Vous ici, Monsieur Belrose ?... Quelle audace !
Belrose
Je m'étais endormi sans le vouloir et sans le savoir.
Madame Grégoire
Je ne vous aurais jamais cru capable...
Belrose
Ni vous non plus, Madame Grégoire... Mais il va t'y avoir une explication...
D'Esparville
Ô ma femme !
Luquet
Ô maman !
D'Auberval
Ô le For-l'Évêque!
Belrose
Maintenant pourrait-on savoir ce qu'est venu faire ici ce trio nocturne ?
Madame Grégoire
Eh ! Mon Dieu ! C'est tout bonnement la suite d'un acte de bienfaisance.
Belrose
Laissez donc ! La finance, la verrerie et la mythologie, c'est de l'amphibologie. D'abord, pourquoi ce fleuve a-t-il quitté son lit ?
Madame Grégoire
Bien de plus simple, et je vais vous dire...
Scène 9
Falot, Belrose, Madame Grégoire
en entrant
Falot
Place ! place ! place ! Où est-elle, c'te brave dame, pour que je la contemple pour la remercier...
Belrose
Que nous veut cet ivrogne, avec son lampion ?
Falot
Ah ! Madame Grégoire, quel trait magnifique ! Les v'ià, ces jaunets que vous m'avez envoyés pour ma pauvre femme.... je lui.... donnerai tout, excepté ce... que je boirai.
Madame Grégoire
Qui t'a donc remis c't' argent ?
Falot
Eh bien ! La personne que v'là !
Scène 10
Madame Grégoire, D'Auberval, Tous, Luquet, Mademoiselle Dubois, D'Esparville, Belrose
Madame Grégoire
Que vois-je ? Fanchette !
D'Auberval
Mademoiselle Dubois !
Tous
Mademoiselle Dubois !
Luquet
La Dubois, l'actrice ?
Mademoiselle Dubois
Oui, messieurs, elle-même, qui, sous l'habit de Fanchette, était bien aise de surveiller Monsieur d Auberval, contre lequel elle a obtenu sentence. Je vous félicite tous les trois du bonheur que vous avez à la loterie.
D'Esparville
Ah ! Tout s'éclaircit ! On s'est moqué de nous.
Luquet
Ça me fait cet effet-là.
Mademoiselle Dubois
J'espère que Madame Grégoire voudra bien me pardonner de m'être introduite chez elle.
Madame Grégoire
J'en suis d'autant plus contente, que vous avez été témoin de tout ce qui s'est passé.
D'Esparville
Vous avez beau dire, Madame Grégoire, votre situation est très délicate.
Madame Grégoire
Comment, Monsieur ?...
Il montre Belrose.
D'Esparville
Nous, c'est bien : mais monsieur, là-bas, qui ne dit rien ?...
Luquet
Oui, oui, le ronfleur...
D'Auberval
Qu'est ce qu'il venait faire ici, à son tour ?
Mademoiselle Dubois
Il est vrai que la rencontre est singulière, et difficile à expliquer.
Madame Grégoire
J'en pleurerais de dépit !... Me voilà compromise devant tout le monde.
Belrose
Tant mieux ! Frappons le dernier coup.
Madame Grégoire
Messieurs, je vous assure...
Belrose
Madame Grégoire, il n'y a qu'un moyen plausible, c'est de cesser de feindre.
Madame Grégoire
Que veut-il dire ?
Belrose
Messieurs, jusqu'en ce jour on m'a crû ce que je ne suis pas, et on ne m'a pas crû ce que je suis !... Si j'ai pénétré dans ce domicile, c'est que j'en ai le droit... La réputation de la cabaretière est intacte ! Je le soutiens et je le prouve ; car je suis son mari.
Tous
Son mari !
Belrose
Si vous le voulez.
Madame Grégoire
Ah ! Par exemple !
Belrose
Vous êtes perdue si vous reculez.
Haut.
Donnant la main à Belrose.
Madame Grégoire
Allons !.. Il le faut ; mais il me le paiera... Eh bien ! Oui, messieurs, ... voilà mon mari.
À part.
Belrose
Grégoire, dit Belrose ! J'ai triomphé comme le vainqueur de Mahon !
Luquet
Mais si vous êtes son mari, pourquoi ne nous l'avez jamais dit ?
Belrose
Ça, c'est des affaires de ménage qui ne regarde personne. Si vous n'êtes pas encore content, je le suis, moi, et je vous en rendrai raison... quand ça me fera plaisir.
Luquet
Ce n'est pas la peine.
Mademoiselle Dubois
Mon cher financier, le carrosse de Madame d Esparville est en bas.
Luquet
Oh ! Bravo ! Bravo ! La Dubois.
D'Esparville
Ma femme est prévenue... Je suis anéanti !
Mademoiselle Dubois
Monsieur Luquet, votre maman vous envoie une chaisse à porteurs.
Luquet
Maman sait tout !... Quelle dame je vais recevoir !
Mademoiselle Dubois
Quant à vous, Monsieur d Auberval, vous savez que vous êtes condamné...
D'Auberval
Je n'en appellerai pas ! Nous ferons le repas de noce à la Pomme-de-pin.
VAUDEVILLE.
AIR. Le gros Thomas.
D'Esparville
« C'était de notre Temps Que brillait Madame Grégoire J'allais, à vingt ans, À son cabaret rire et boire. Elle attirait les gens Par des airs engageants. Plus d'un blondin à taille fine Avait là crédit sur la mine... Ah ! Comme on entrait Boire à son cabaret ! » Bravo ! Nous en serons tous ! Et vous, belle Grégoire, votre nom deviendra célèbre, et, quelque jour peut-être, un nouveau Collé dire de vous :
Madame Grégoire
« À la Pomme-de-pin V'nait jadis la cour et la ville, Changeant de destin, C' cabaret se r'trouve au Vaudeville Madam' Grégoire aussi Vient s'établir ici ; À chacun sa porte est ouverte, À chacun sa table est offerte... N'nez tous sans apprêt Rire à son cabaret. »