Acte I
Scène 1
Sulpicie, Sabine
Sulpicie
Sabine je ne puis dissimuler la flamme Que je sens chaque jour dans mon âme Manlius dont le coeur a si fort éclaté Fait que de cent façons le mien est agité, Le trouble est dans mes sens, et la raison me quitte Depuis que j'ai connu sa gloire, et son mérite Mon âme est abattue, et n'a plus de vigueur Pour résister aux coups de ce jeune vainqueur De mon esprit troublé la raison confondue Est l'effet de sa gloire en tous lieux répandue Ma volonté soumise est l'honneur le plus grand Que reçoive aujourd'hui ce jeune conquérant : Quand je songe combien dans la dernière guerre Ce généreux héros a mis d'hommes par terre. Comme son bras vainqueur s'est porté vaillamment Je sens je ne sais quoi de doux et de charmant Je trouve du plaisir dans ma plus grande peine Le voyant si bien né pour la grandeur Romaine.
Sabine
Madame c'est pour moi va peu trop de faveur Quand vous me faites voir le fond de votre coeur, Ses nobles sentiments marquent son origine Si le brasier est grand la flamme en est divine Manlius est connu pour l'honneur de la Cour Des uns il a l'estime, et des autres l'amour Mais chacun est d'accord de sa vertu qui brille Dans la superbe Rome il n'est point de famille, Qui ne prenne des soins pour en avoir l'appui Ainsi c'est justement que vous brûlés pour lui.
Sulpicie
Mais Sabine Je crains qu'il ne soit sort le maître De ce feu violent qu'il fait si bien paraître Je crains que son discours soit un appas flatteur Et que sa foi ne soit la foi d'un imposteur.
Sabine
Madame vous l'aimez, et vous êtes en crainte Quand tant de passion ne soit rien qu'une sainte Je vous puis assurer qu'il aime plus que vous : Mais l'amour a toujours des sentiments jaloux, Examinez un peu vos ardeurs mutuelles, Vous verrez bien qu'il a des sentiments fidèles. Et que si vous aimez il aime encore mieux.
Sulpicie, s'en va.
Sulpicie
Si la chose est ainsi je rends grâces aux Dieux. Sabine j'ai beaucoup de foi pour ta parole À t'ouïr seulement mon esprit se console Et je pense trouver dans ta fidélité, D'une parfaite amour toute la sûreté.
Manlius entre avec Ariste
Sabine
Le chagrin des amants donne bien de la peine
Scène 2
Manlius, Ariste, Sabine
Manlius
Ariste quoi toujours la fortune inhumaine Me viendra proposer un obstacle nouveau Qui me prive des yeux de cet objet si beau. À des nouveaux emplois mon père me destine Ah malheureux !
Ariste
Seigneur voyez vous pas Sabine.
Manlius
Je n'ose l'aborder. Je veux, je ne veux pas Et je crains de savoir l'arrêt de mon trépas, Et bien me diras-tu quelque grande nouvelle L'aimable Sulpicie est elle aussi cruelle Parmi tant de froideurs dis moi puis je espérer ?
Sabine
Oui, Mais il faut Seigneur toujours persévérer On ne peut vous donner d'avis plus salutaire Je crois que vous pouvez trouver l'art de lui plaire Si vous établissez votre félicité À suivre ses destins et servir sa beauté Son air froid, sa façon, dont votre âme est troublée Ne pourront soutenir une ardeur redoublée, Les coeurs comme le sien qui sont nés glorieux Ne se rendent jamais qu'aux foins laborieux Les peines, les travaux, les vertus militaires Dans ces occasions sont toujours nécessaires Et vous savez Seigneur qu'aux projets importants. Vous autres grands héros avez besoin du temps.
Manlius
Si comme tu le dis elle m'est favorable À quoi te suis-je bon, de quoi suis je capable Emploie mon crédit propose librement Tout ce qui peut servir à ton avancement.
Sabine
Seigneur c'est trop pour moi, je n'ai dans cette affaire De bien à souhaiter que celui de vous plaire Le but de mes desseins et de mes grands projets C'est de vos deux maisons unir les interdits De Sulpicie et vous si je fais l'alliance Ce succès glorieux fera ma récompense
Manlius
Dis moi, vis tu jamais de si beaux sentiments Je sens que mon amour a des redoublements Je sens dans mon amour une chaleur nouvelle Voyant de ces deux coeurs une amitié si belle Le coeur de Sulpicie ainsi bien assorti Sans se tromper jamais a pris le bon parti L'éclat de sa vertu l'a charmé chez Ariste Et sur ce fondement leur amitié subsiste.
Sabine sort.
Sabine
Cet excès obligeant de vos civilités Ne se peut imputer qu'à vos grandes bontés Je voUs quitte Seigneur craignant que Sulpicie De mon retardement justement ne s'ennuie,
Manlius
En faveur de mes feux va lui faire la Cour À présent cher ami ne parlons plus d'amour Mais dis moi franchement qu'est ce qu'il s'imagine Le Consul de l'emploi auquel il me destine, Me faire proposer de quitter sa maison D'assembler nos quartiers, et dans cette saison, Où tout est contre nous, où le froid fait la guerre À tous les animaux, aux cieux et à la terre, Me faire proposer d'ôter mal-à-propos Aux soldats harassez leur solde et leur repos, Bien que ses légions soient fortes et soient bonnes Pourront-elles jamais me gagner des couronnes, Auront-elles créance a mes commandements Si d'abord elles font de pareils mouvements : Ah ! Le Consul m'en veut puisqu'il me décrédite, Si je pars, je me perds, si je reste, il s'irrite.
Ariste
Il serait malaisé de savoir son dessein, Il voudrait vous tirer tous feux hors du sein : Cet amour lui déplaît, son humeur se chagrine De l'aimable plaisir où votre coeur encline, Il veut adroitement détruire vos amours, Il croit pour son dessein tirer un grand secours ; Des autres passions qu'il veut mettre en usage, Il pense en chatouillant un peu votre courage, Que vous serez tout prêt à partir dans huit jours, Sans attendre à mûrir le fruit de vos amours : Voilà comme à peu prés le bonhomme raisonne Dans ce libre discours si mon coeur s'abandonne Et sans précaution s'ouvre si librement, Vous en saurez, Seigneur, user discrètement Cependant tout ceci n'est qu'une conjecture Que tire mon esprit de cette nuit obscure : Parlant de votre amour, il me dit seulement Qu'il en viendrait à bout, et fort adroitement, Que les vieux comme lui savaient une finesse, Dont fort malaisément se paraît la jeunesse, Au moins de mes avis tachez à profiter ; Connaissant son dessein vous pourrez l'éviter.
Manlius
Je te puis. assurer, quoi qu'il die et qu'il fasse Que s'il faut obéir ce sera par grimace ; Mais je le vois venir qui marche gravement, Approche toi de lui, apprends tout finement.
Scène 3
Le Consul, Ariste
Le Consul
As-tu dit à mon fils quelle était ma pensée Combien me déplaisait cette ardeur insensée Qui fait ainsi languir son courage naissant Dans mon jeune printemps j'étais plus agissant ; Il devrait pour le bien de cette République Changer de nos voisins la forme tyrannique, Porter dans leurs états la douceur de nos lois, Et ramener vaincus dedans Rome leurs Rois : Son âme à nul objet ; ne doit être engagée Qu'à voir nos ennemis en bataille rangée, Qu'à donner à propos les ordres du combat Et bien récompenser la vertu du soldat : Qu'à marcher dans les rangs d'une si bonne grâce, Que son feu des poltrons fonde toute la glace ; Un Chef doit froidement voir périr ses amis Sans se troubler jamais, du choc des ennemis, Que si du premier rang la ligne était battue, Au lieu de s'attrister il faut qu'il s'évertue, Qu'il rassemble les corps nouvellement défaits Et remmène au combat les autres qui sont frais : De Cette façon-là gouvernant son courage, Il peut tirer l'épée avec grand avantage, Pour donner à l'armée un général parfait, Il faut un coeur bien franc, et un esprit bien fait.
Ariste
Il saura mot pour mot, tout ce que vous me dites, Vos discours appuyés d'exemple et de mérites, Obligeront, Seigneur, cet enfant si bien né D'obéir aux avis que vous avez donné.
Le Consul
Ariste, mais surtout, qu'il apprenne à bien vivre Qu'il ne s'engage pas présentement à suivre Les charmes dangereux d'une funeste amour Après cela, grands Dieux, je méprise le jour ; Je connais les malheurs dans un âge si tendre, D'un coeur imprudemment, qui s'y laisse surprendre : L'aversion que j'ai pour ces folles amours, L'obligera sans doute, à partir dans huit jours.
Ariste
Il est tout prêt aussi.
Le Consul
J'ai beaucoup d'allégresse ; Qu'il soit prêt d'obéir lorsque le Sénat presse ; Puis qu'il est si porté, à vouloir notre bien ; Je vois qu'il est bon fils, et fort bon citoyen : Comme ce fils m'est cher, et que je suis sévère Je crains de mon humeur, qu'il ne se désespère, Toi qui sur son esprit, te sens tant d'ascendant, Sois de lui et de moi, fidèle confident , Rend à mes volontés son âme disposée, Et puis je lui dirai moi-même ma pensée.
Ariste
Dedans peu de mes foins vous connaissez l'effet.
Le Consul
Adieu Ariste, adieu ; je pars fort satisfait.
STANCES.
Scène 4
Livie, Ariste, Sulpicie, Sabine
Livie
Ariste vous avez de la part de Manlie Quelque billet galant pour notre Sulpicie, Apprenez s'il vous plaît que je suis en courroux Contr'elle, contre lui ; mais bien plus contre vous, Vous êtes estimé d'avoir beaucoup d'adresse À servir comme... il faut l'Amant et la Maîtresse, Ô bien pour cette fois vous aurez le malheur, De n'avoir pas été fort bon ambassadeur.
Ariste
Je ne sais ce qui peut causer votre colère, Madame, quant à moi je ne veux que vous plaire ; Je ne cherche en tous lieux
Ariste s'en va.
Livie continue et parle à Sulpicie.
Livie
Moi qu'à voir vos talons, Et je n'écoute plus vos méchantes raisons. Votre conduite est bien opposée à la gloire De Manlius et vous il se fait une histoire, Qui vous devrait fâcher si l'amour suborneur Ne vous avait ôté les sentiments d'honneur, Quand Manlius serait encor plus honnête homme Je voudrais le quitter m'ayant perdue à Rome, Le bruit qui court de vous choque votre devoir, Et met tous vos amis dedans le désespoir : Il vous a fait grand tort celles qui de justice Vous ont cédé le pas abusant du caprice, De ce fâcheux rencontre auront tous les partis Qui devraient avec vous être mieux assortis, Pour mon dernier malheur l'on donne le blâme, Et l'on croit que je suis cause de votre flamme,
Sulpicie
Madame, je ne puis vous dire ma douleur, Faut il aussi sur vous j'attire ce malheur ; Je me consolerais si toute la comédie Voulait se contenter de mon unique tête ; Mais que Rome ait l'esprit à. ce point médisant, Dans ce rencontre ici rien, n'est si déplaisant À ma juste douleur que son injuste blâme Cependant ô grands Dieux aujourd'hui je réclame, Vos yeux toujours ouverts, vos bras toujours puissants : Si tous mes procédez ne sont pas innocents : Je ne vois pas de quoi Manlius est coupable Sinon que sa vertu le rend par trop aimable, Ni pourquoi ma conduite est digne de pitié Que parce que l'on croit qu'il a de l'amitié, Si c'est pour moi, je sais qu'il n'est point d'ennemie. Qui me puisse blâmer dans l'esprit de l'envie, Qui ne pouvant souffrir que je vive en repos Veut encore obscurcir la vertu d'un Héros : J'espère que le temps qui change toutes choses Un jour fera pour moi bien des métamorphoses, Je fonde mon espoir dessus la vérité Qui garde la vertu toujours fidélité : Et mon coeur jouira de la paix par avance Attendant que chacun sache son innocence.
Livie
Si Manlius en vous trouve de la bonté, Il trouvera dans moi grande sévérité : Et si vous maintenez l'auteur de votre perte Je lui veux déclarer la guerre à force ouverte, Je prétends le fâcher en tous temps, en tous lieux, Et rendre le séjour qu'il fait bien odieux.
Sulpicie
Madame, il vous paraît une fureur extrême, Si vous na la fondez que sur ce que je l'aine, Vous pouvez sur le champ modérez vos transports. Je suis dans le respect et jamais je n'en sors, Je dois trop à vos soins, et votre inquiétude Pour n'avoir pas pour vous toute la gratitude, Loin de vous attirer de pareils déplaisirs Je courrai au devant de vos moindres désirs.
Livie
Je vois le naturel d'une fille bien née Je doutais que votre âme au point fut enchaînée, Qu'elle ne pût briser la honte de ses fers Puisque de votre esprit tous les yeux sont ouverts : Je serai pour jamais votre meilleure amie Laissez moi cependant ma chère Sulpicie, Je dois avec Sabine ici communiquer ;
Elle s'en va.
Livie, Sabine,
Sulpicie
Madame j'obéis.
Livie
Et sans me répliquer, Tout va bien à présent, il est temps de conduire Tous mes desseins cachés jusqu'où mon coeur aspire : C'est ici que je puis parler bien librement, Sabine je sais bien que je puis sûrement. Raisonner avec toi secrets de mon âme Et te montrer à fond le sujet qui l'enflamme : J'aime Sabine, j'aime, et Procule aujourd'hui Est l'amant dangereux qui cause mon ennui ; Mais dedans mon ardeur de ma flamme secrète Comme il est bien fâcheux de vivre incessamment Et de ne voir jamais le fin de son tourment : Je veux user ici de grande politique, Et pour t'en éclaircir il faut que je t'explique : Je tiens entre mes mains cet objet si charmant, Quand le dernier chez moi lui vient conter sa peine Je me plains à la voir ; mais je sens de la haine Pour le jeune beauté qui le tient sous sa loi J'enrage que son coeur ne soupire pour moi, Cependant la raison qui veut qu'on le ménage Veut qu'avec ma rivale à présent et je l'enrage : Et pour ce sujet là j'emploie mes efforts D'elle et de Manlius à rompre les accords ; Car tu sais bien qu'il est de grande conséquence Que Procule n'ait plus un rival d'importance, Si je puis une fois diviser leurs esprits Procule qui déjà se sent assez épris Donnera tout son temps à notre Sulpicie, Peut-être que pour lors il prendra fantaisie Pour ce reste d'appas qui semble s'envoler S'il me fait voir son coeur je pourrait le voler, D'ailleurs j'ai de grands biens, cette grande abondance Le peut bien obliger à quelque complaisance, Ma pupille ne peut avec tous ses attraits Sans l'espoir de mes biens se marier jamais.
Livie s'en va.
Sabine
Madame je vois bien quel est tout ce mystère Laissez-moi s'il vous plaît conduire cette affaire,
Livie s'en va.
Sabine
Madame je vois bien quel est tout ce mystère Laissez loi s'il vous plaît conduire cette affaire, Allez vous reposer.
Scène 5
Sabine, Agis
Sabine
Je vois me semble Agis, Qui d'un pas [c]urieux cherche notre logis, Bonjour Agis, [e]h bien,
Agis
J'allais en promenade.
Sabine
Pourquoi ?
Agis
Pour mon plaisir.
Sabine
Tout beau mon camarade, Depuis quel temps sais si bien dissimuler.
Agis
Puisque vous me pressez je ne vous puis celer : Que mon maître m'a dit de savoir si Manlie, Était bien fortement aimé de Sulpicie ; Et que si les froideurs qu'il voit dans son esprit, Sont causés par l'amour, ou bien par le dépit.
Sabine
Puisque ton coeur pour moi, est il plein de franchise, Il faut bien qu'à mon tour, cher ami je t'instruise, Sulpicie voudrait Procule pour amant ; Mais elle n'oserait parler bien librement : Pour que Procule soit aimé de Sulpicie, Faut qu'il fasse semblant d'en vouloir à Livie, Il faut qu'apparemment, il lui fasse l'amour, Et puis tu le verras bien heureux quelque jour, Tâche de ces avis à faire ta fortune, L'occasion du moins paraît bien opportune ; Ne perds aucun moment va vite l'avertir ; Moi je m'en vais aussi, je te laisse partir.
Scène 6
Sulpicie, Sabine
Sulpicie
Sabine puisqu'ici librement expire, Mon esprit me fournit cent choses pour te dire, Confesse en vérité que rien n'est plaisant, Que Livie en colère et son ton menaçant Je n'ai pas le talent de lire dans son âme : Mais je gage de l'air qu'elle a daubé ma flamme, Que dans tout ce discours elle a quelque intérêt.
Sabine
J'en conviens vous saurez la chose comme elle est.
Sulpicie
Me vouloir empêcher de parler à Manlie. Son dessein n'est-il pas tout empli de folie ? Je ne crois point choquer les lois de non devoir, Si je cherche en tous temps, en tous lieux à le voir ; Quand un illustre coeur du mien veut l'hyménée ; Et que c'est par le Ciel, que la chose est menée ; On peut bien mépriser les ordres des parents, Quand ils sont en effet véritables tyrans.
Sabine
Vous avez bien raison quand vous croyez Livie Capable d'un projet qui choque votre vie, Elle a dedans le coeur un plaisant sentiment, Elle en veut à Procule et l'aime éperdument Comme il faut du fracas pour que la chose arrive, Et des soins furieux pour cet amour furtive ; Tous est entre mes mains et je dois ménager Les ardeurs de la dame, et le froid du berger ; Et comme j'ai trouvé un moment fort propice, Pour vous continuer mon éternel service ; J'ai abusé Livie, et puis après Agis, Qui venait épier dedans notre logis, Et Livie et Procule abusés par ma feinte, Vous donneront le temps de parler sans contrainte.
Sulpicie
De grâce en peu de mots fais moi un raccourci. De tout ce qui te reste à raconter ici.
Sabine
Comme Agis me pressait de savoir si Procule. Était aimé de vous, ou trouvé ridicule, Sans trop m'embarrasser je lui dis sur le champ, Que le temps pour son maître était assez méchant Parce que Sulpicie en faisait cas dans l'âme ; Mais qu'elle n'osait pas lui déclarer sa flamme, Et comme il me pressait d'en savoir la raison Je lui dis que Livie était dans sa maison ; De fort méchante humeur contre la pauvre fille Dont la beauté faisait visiter la famille : Mais pour que son cher maître un jour fut bienheureux ; Il devait de la tante être faux amoureux, Et qu'ainsi tout pourrait réussir à merveille.
Sulpicie
Sabine pour mon bien feint, invente, conseille, je veux à l'avenir bien rUSer à mon tour ; Mais que faire à ma tante ?
Sabine
Un admirable tour, Savoir si Manlius tient le même langage, Et s'il veut pour l'hymen se trouver au bocage ; Je saurai dedans peu s'il a le sentiment De faire un bon époux d'un fort honnête amant, S'il le veut, il faudra que malgré votre tante, Vous le voyez au bois bois ombre qu'on y chante Et s'il ne le fait pas vous le devez traiter ; Comme un homme qu'il faut absolument quitte.
Sulpicie
J'aime, tu le sais bien, et avant de (e rendre, Mon coeur pour son salut osa tout entreprendre : Mais ce jeune guerrier l'a si bien su charmer ; Que quand il l'a soumis, il s'en est fait aimer, Cet aimable vainqueur en gagnant la victoire A laissé au vaincu, et la joie, et la gloire. Est le joug qu'il m'impose au lieu d'être pesant, Est le bien le plus pur, que je goutte à présent, Oui, mon cher Manlius, quoique fasse Livie, Je t'aime, et t'aimerai toujours plus que ma vie ; Mais aussi je prétends que ce parfait amour, Me donnera l'hymen, ou la perte du jour.
Acte II
Scène 1
Procule, Agis
Procule
Hélas ! Faut il passer si tristement sa vie, Et donner tour son temps pour plaire à Sulpicie Sans pouvoir seulement l'exciter à pitié, Pour tant de soins rendus pas un trait d'amitié ! Ô dureté de coeur qui n'a point sa pareille, Faut il que quand les Dieux font naître une merveille, La douceur, la bonté, ne se rencontrent pas, Dans le nombre infini de ces autres appas ; Que le sort est cruel qui me fait son esclave ; Plus je flatte son coeur et plus son coeur me brave, L'insolente se plaît à croître mes ennuis, Plus l'ingrate me fuit et plus je la poursuis, Sa haine et mon amour, ou bien par sympathie Ou pour se faire mieux une guerre infinie, Ne se quittent jamais et viennent tour a tour, Pour être de nos coeurs un éternel vautour.
Agis
Ce n'est plus la saison de tenir ce langage, Le Ciel envenimé va finir son outrage, Vos malheurs sont passés, et le destin plus doux, Va dedans peu de temps se déclarer pour vous ; J'ai peur vos intérêts tout appris de Sabine, Livie est amoureuse, et n'en fait pas la mime, Elle vous aime enfin faites lui doux yeux, L'amour de Sulpicie en sera beaucoup mieux, La pauvre enfant ne peut que vous paraître ingrate, Craignant que le courroux de sa tante n'éclate ; Mais enfin je sais bien qu'elle vous aime aussi, Pour un peu de contrainte on est hors de souci, Trompant adroitement l'amoureuse Livie, Vous pourrez librement parler à Sulpicie.
Procule
Si j'étais moins certain de votre probité, Je croirais que ceci serait bien inventé.
Agis
Et bien vous parlerez à Sabine vous-même, Vous pourrez éprouver si Livie vous aime, Et Sulpicie aussi vous veut beaucoup de bien, Vous pourrez tout savoir au premier entretien.
Procule
Ne faut pas s'étonner si mon esprit chancelle Dés la première fois qu'il sait cette nouvelle.
Agis
Je n'ai point vu d'amant qui n' affecte un malheur, Qui ne fasse un plaisir d'une fausse douleur ; Et parmi ces messieurs, la plainte est si commune, Qu'ils ne peuvent souffrir l'état leur fortune, Cependant la raison veut qu'on suive le temps ; Quelquefois qu'on soit gai, quelquefois mécontent, Si vous m'abandonnez tout le soin de l'intrigue, Vous serez soulagé d'une grande fatigue, Dans cette obscurité j'espère voir si clair, Qu'il fera malaisé de faire un pas de clair.
Procule
J'ai pour tes sentiments beaucoup de gratitude Achève de guérir ma triste inquiétude, Je m'abandonne à toi, je mets entre tes mains La bonne volonté de mes nouveaux destins.
Agis
Pour donner un succès heureux à votre affaire, Il vous faut ménager un moyen nécessaire ; Vous devez visiter Livie tous les soirs, Rendez lui finement mille petits devoirs, Si bien que vous voyant fort épris elle pense, Que votre passion vous sert de récompense, Offrez à sa beauté votre jeune printemps. Affectez en un mot un esprit si constant, Que la vieille amoureuse et bien préoccupée Ne puisse pas douter d'être jamais trompée.
Procule
Avec tous ces devoirs je ne vois pas comment Sulpicie pourra soulager mon tourment.
Agis
Livie ayant l'esprit rempli de votre flamme N'ira plus sans raison persécuter la Dame, Qui voyant comme elle est cause de tous vos soins Vous pourra des lieux pour parler sans témoins.
Scène 2
Agis, Sabine, Sulpicie
Il montre du doigt Sulpicie.
Agis
Sabine tu m'as dit sans doute par grimace Que mon maître en son coeur tient une bonne place Je connais votre esprit, qui m'en voudrait donner.
Sabine
Pourriez vous sans raison ainsi me soupçonner, Toute fille qui ment certes se déshonore Oui Procule est aimé je vous le dis encore.
Agis
Comme il aime beaucoup je puis donc l'assurer. Qu'il ne s'afflige point et qu'il peut espérer.
Sabine
Sans doute.
Agis
Je m'en vais le trouver tout à l'heure Je crains que tout d'abord ce pauvre amant ne meure.
Sabine
Madame j'ai encor confirmé ce garçon Que vous aimiez son maître de bonne façon, J'ai vu pareillement Manlius qui se fâche Que l'on croie son coeur assez fourbe, assez lâche ; Pour ne vous pas tenir ce qu'il vous a promis Il dit que votre peur vient de vos ennemis, Il jura tous les Dieux qu'il brûle d'une flamme Qui ne laisse jamais de repos à son âme ; Qu'il n'est point de moment que l'hymen et l'amour Ne poussent son esprit à vous faire la cour.
Sulpicie
Sabine tu me prends par ce qui m'est sensible Quoi qu'il ne me soit pas présentement visible, Par ce discours si franc, je lui vois mille appas Que tu me viens montrer et que tu ne vois pas : Il est dedans l'amour une délicatesse Qui fait l'extrême joie et l'extrême tristesse ; Mais peu savent goûter les mouvements divers ; Car il est peu de coeurs qui ne soient de travers.
Sabine
Votre Tante par moi fera toujours déçue Je veux malgré ses soins faire votre entrevue Mais la voici qui vient, et Procule la suit : De ce que j'ai semé voilà déjà le fruit.
Scène 3
Procule, Sabine, Livie
Procule
Madame je crains fort que de cette visite Votre esprit contre moi justement ne s'irrite, Je crains fort de troubler vos moments précieux.
Sulpicie et Sabine, S'en vont.
Sabine
Ma fille, laissez nous un moment en ces lieux
Procule
Je ne pourrais jamais me consoler, Madame, Si j'avais empêché les plaisirs de votre âme.
Livie
Faut que vous me croyez de fort méchante humeur Pour ne recevoir pas dignement cet honneur, Bien loin de mépriser votre aimable visite, À m'en faire souvent au moins je vous invite, Tout ce qui vient de vous se doit fort estimer Vous avez en parlant le don de nous charmer Moi qui connais l'effet d'un si puissant langage Je dois appréhender un si grand avantage.
Procule
Hélas ! Si mon discours avait assez d'appas Au lieu d'être estimé pour ne déplaire pas, Je serais satisfait de l'ingrate fortune Mais la civilité vous étant si commune, Elle vous fait parler d'un ton si gracieux Je n'en ferai plus fier ni plus audacieux.
Livie
Il n'y a rien en vous qui ne soit raisonnable Vous avez l'art de plaire, et vous êtes aimable, Quand on se veut de vous avec soin informer Procule, on ne peut pas ne vous point estimer : L'estime qu'on en fait cause une douce image Qui prend dessus nos coeurs un si grand avantage, Que quand on s'aperçoit qu'elle nous sait charmer On s'aperçoit aussi qu'elle nous faisait aimer.
Procule
Madame, je ne sais si j'oserais vous dire Que depuis plus d'un as mon pauvre coeur soupire.
Livie
Mais pour qui ? Ne peut-on en savoir le secret.
Procule
Madame, c'est pour vous je le dis à regret : Puisque j'en ai tant dit, il faut que je confesse Pour plaire ou pour fâcher ma force ou ma faiblesse, Oui, depuis plus d'un an je suis dans le tourment Vous avez vu toujours un malheureux amant : Qui n'a jamais osé parler de son martyre Ni dire en soupirant pour vos yeux je soupire ; Mais un feu violent qu'on ne peut retenir M'oblige malgré moi de vous entretenir, Ah ! Vous en rougissez comme d'un grand outrage Je viens d'empoisonner la douceur du langage, Mon discours si charmant a perdu sa beauté Quand il s'est étendu dessus la vérité.
Livie
Procule, se peut-il que l'on ne vous admire D'être un an tout entier sans oser me rien dire ? Savez-vous bien qu'un autre en ma place craindrait Que vous eussiez gardé sans peine le secret : Ou votre âme est bien forte, ou votre amour bien lente D'avoir tant ménagé mon humeur indulgente, Enfin que tout ceci soit ou qu'il ne soit pas Vous avez eu grand peur de choquer mes appas : Et je suis obligée à votre grand silence.
Procule
La Dame assurément ne dit ce qu'elle pense, Après ce que j'entends il ne faut plus douter Qu'à tort ou à travers il lui en faut conter : Madame, quoi qu'enfin vous soyez en colère Depuis un an ou plus je m'occupe à vous plaire ; Quand votre esprit serait pour jamais courroucé Je finirai toujours par où j'ai commencé.
Livie
Il est fort à propos que seule ici je songe Si ce discours est vrai ou si c'est un mensonge.
Procule
La Dame en tient sans doute, elle est dans le tourment Et conte dessus moi comme sur son amant.
Scène 4
Livie, Sabine, Sulpicie
Livie
Sabine où meniez vous une fille si sage ?
Sabine
Madame, prendre l'air dans ce petit bocage.
Livie
Il est pur, il est beau, propre à se promener Ma Sabine, ce soir je te veux gouverner, Après avoir fini cette course innocente Viens un peu soulager mon âme impatiente : Je prétends te parler ce soir a coeur ouvert.
Livie s'en va.
Sabine continue.
Sabine
Je n'y manquerai pas quand nous aurons pris l'air, Nous avons fort bien fait de passer devant elle Voici ce rendez-vous, si discret, si fidèle ; Madame, où vous pourrez parler tout à loisir.
Sulpicie
Sabine fait toujours ma joie et mon plaisir ; Mais si quelqu'un y vient pour rêver à sa belle.
Manlius entre à pas comptés. Le manteau sur son nez.
Sabine
Soyez fort en repos je ferai sentinelle, De cet intrigue ici je veux avoir l'honneur.
Sulpicie
J'aperçois Manlius, qui vient comme un voleur, Il vient comptant ses pas avec grande mesure.
Sabine
Un soin bien circonspect marque une flamme pure.
Scène 5
Manlius, Sulpicie, Sabine
Il montre Sabine.
Manlius
Puisqu'enfin le destin nous force malgré nous De parler dans ce bois où l'on voit tant de loups, Puisque pour assurer nos précieux mystères Faut prendre son asile aux endroits solitaires : Comment puis-je répondre à coeur généreux, Qui vous fait mépriser le péril de ces lieux ; Cet excès d'amitié vient si fort me confondre Que mes yeux tous baignez, vont en larmes se fondre. Et je ne sais comment pour répondre mon tour Je pourrai égaler un si parfait amour : J'ai dans un coeur mortel d'immortelles blessures, Il a pour vous souffert de cruelles tortures ; Il a pour vous souffert la peine des enfers Quand Livie a voulu forger de nouveaux fers. De ses ordres mon âme au dernier point outrée Pensa laisser son corps pour une autre contrée Qui ne pouvant souffrir d'être privé de vous Resta sans mouvement de la voix et du poux ; Et je n'ai consenti à revoir la lumière Que quand l'amie fait ma fortune première. À présent que je vous voir tout loisir Jugez, jugez, quel est l'excès de mon plaisir : Vos yeux font une joie en moi si délicate Qu'il faut que son transport dessus les miens éclate ; Et je ne sais pas bien comme on peut résister Au plaisir, de revoir ce qu'on a cru quitter ; Mais comme enfin l'état de mon âme amoureuse Est le seul bien qui peut rendre ma vie heureuse, Je crains d'en voir la fin par cet esprit jaloux Par quelqu'autre ennemi ou peut être par vous.
Sulpicie
J'avoue, Manlius, que j'ai beaucoup de joie Quand je vois le chagrin où votre âme se noie, Vos craintes sans raison, votre inutile peur Me donnent du plaisir, et font ma belle humeur ; Vous savez être aimée, vous craignez quelque chose Votre coeur n'est plus vôtre, à présent j'en dispose : Et lorsque vous craignez de perdre mon amour Le mien vous acquis sans espoir de retour.
Sabine
Il faut appréhender que la noire Livie Ne fit pour me chercher une étrange sortie.
Manlius
Madame, il ne faut pas plus longtemps demeurer J'estime fort l'avis qu'elle vient inspirer.
Scène 6
Livie, Sabine
Livie
Vous avez bien longtemps resté en promenade, L'excès dans le plaisir, rend le plaisir bien fade.
Sabine
Madame, je marchais pour vous aller trouver ; Mais pour me soulager vous venez d'arriver, Vous me croyez sans doute à mon devoir bien lente, Vous qui pour vos amis êtes si vigilante.
Livie
Sais-tu bien que Procule, en veut à mes appas, Il a depuis un an pour moi bien fait des pas : Il a toujours brûlé de flammes fort discrètes ; Mais ses yeux de son coeur fidèles interprètes, Me l'ont bien fait savoir, quand j'y songe en effet. Plus un amour cache et plus il est parfait.
Sabine
Avez-vous témoigné une fierté fort grande Avez-vous méprisé ses feux et son offrande ?
Livie
Oui, Sabine, j'ai fait dignement mon devoir, Il en est plus épris, il brûle de me voir.
Sabine
Il vous faut gouverner avec grande prudence S'il vous aime beaucoup, faut peu de complaisance, S'il vient à se lasser coulés quelques douceurs C'est ainsi que l'on sait se conserver les coeurs ; Pour que sa passion écoute sa vie Souffrez que librement il voit Sulpicie, Cet abandonnement vous fera glorieux Comme vous pouvez bien vous passer de ses yeux, Procule étant à vous, soyez plus généreuse, Et laissez en repos la pauvre malheureuse : Et comme il est à vous, il ne peut être à deux.
Livie
Mais si pour mon malheur il s'en fait amoureux.
Sabine
Si vous continuez à fâcher Sulpicie Cela fera parler de votre jalousie, Pour se bien établir, faut mieux se gouverner Vous devez prendre soin de ne la point gêner.
Livie
J'estime le conseil il que ta bonté me donne, C'est ainsi qu'un esprit fort bien sensé raisonne J'ai failli mille fois par trop d'emportement Le Consul que tu sais qui fait tout gravement, À l'esprit alarmé de mes rediseries J'espère quelque jour corriger mes folies ; Et le désabuser de ce discours trompeur, Qui met dans son esprit tant d'alarme et de peur.
Acte III
Scène 1
Le Consul
Ariste sort et va chercher Manlius.
Le consul continue.
Le Consul
La nature tremblante et fertile en chimères, Afflige en cent façons nos esprits débonnaires, Un père bien sensé qui chérit fort son fils Le croit toujours mêlé parmi ses ennemis, Surtout quand il lui croit une amour qui le presse, Il craint par son rival, par lui, par sa maîtresse, Il craint dans son rival un esprit irrité, Dans la dame un mépris ou trop de cruauté, Qui sont que bien souvent l'amant se désespère, Voyant une beauté sauvage et trop sévère, Je ne sens point pour moi les mêmes mouvements, Que je ressens pour lui dans ses événements ; Quand je vois dans mon fils quelque sujet de joie, Mon âme en son transport s'abandonne et se noie, Et s'il est menacé du moindre des malheurs, Je ne puis revenir le cour de mes douleurs Mais nos enfants n'ont pas pour nous même tendresse La longueur de nos ans les chagrine et les blesse ; Ils voudraient de nos jours voir le cours arrêté, Pressant de leurs désir notre mortalité ; Pour le moins aujourd'hui mes craintes domestiques Deviendront ses succès ou des pertes publiques, Faites venir mon fils il est bon de la voir, Pour qu'il ne puisse plus douter de son devoir, J'ai bien voulu jeter les yeux sur sa personne, L'État est attaqué, l'ennemi nous talonne, C'est aujourd'hui qu'il doit partir sans plus tarder. La nature ne peut sans crainte se hasarder.
Scène 2
Ariste, Le Consul, Manlius
Ariste
Son ordre n'est plus faux, et il vous faudra suivre. Celui que par ses mains le Sénat vous délivre.
Le Consul
Il faut sans plus tarder marcher aux, ennemis, Sans discourir beaucoup il faut partir mon fils, Le temps presse j'ai cru que vous iriez sans peine, Attaquer l'ennemi de la grandeur Romaine ; Que le Sénat pouvait sur vous se reposer, Quand ces bras insolents sont prêts de tout oser, Ils sont bien prés de nous joignez donc notre armée, Qui de tous leurs progrès est beaucoup alarmée, L'état de nos soldats demande un Général, Qui les puisse exempter de la peur et du mal.
Manlius
Partir tout sur le champ, le Sénat le désire, Ne me sera-t-il pas permis que je respire ?
Le Consul
Mon fils, il faut partir, sans nul retardement.
Manlius
Hélas !
Le Consul
D'où peut venir ce refroidissement Mon fils il faut partir vous en savez la cause, Quelque obstacle qu'enfin votre esprit vous propose.
Manlius
Je n'y puis consentir.
Le Consul
Mon fils votre refus, Après ce que j'ai dit rend mon esprit confus, J'avais fait jusqu'ici fond sur votre courage.
Manlius
Seigneur j'en ai aussi.
Le Consul
Vous n'êtes donc pas sage, Dites moi franchement qui vous peut empêcher, De courir un emploi qui vous doit être cher ?
Manlius
Seigneur je ne sais pas à présent que répondre.
Ariste
Tout votre empressement ne fer qu'à le confondre, Laissez l'en paix ici dissiper ses regrets.
Le consul sort et Ariste.
Le Consul
J'approuve ton conseil et je fors tout exprès.
STANCES
Le Consul entre et Ariste.
Le Consul
Et bien vous reste-t-il encor quelque caprice, Êtes vous résolu.
Manlius
Faut bien que j'obéisse.
Le Consul
Votre bonheur est grand, votre sort est si doux, Qu'il fait dans notre Cour grand nombre de jaloux, Je ne savais que dire et je ne pouvais croire, Que vous eussiez voulu renoncer à la gloire.
Tire son épée.
Manlius
C'en est fait, et ce fer que je tiens dans ma main, Saura venger l'honneur de tout l'État Romain, Je veux pour son bonheur avoir tant de conduite, Qu'on verra dedans peu tous leurs soldats en fuite, Et je crois fermement que le Dieu des combats, Conduira prudemment ma cervelle et mon bras.
Le Consul
Allez, allez, partez : mais surtout prenez garde, Que rien de votre part se fasse, et se hasarde, Sans des ordres préfix de moi et du Sénat, Il n'est point de pardon pour les crimes d'État, Allez, allez, partez, en toute diligence : Mais surtout évitez la fatale présence, Des femmes que je vois qui s'en viennent à nous. Croyez en tout celui qui ne songe qu'à vous.
Scène 3
Le Consul, Livie, Sabine
Le Consul
Madame dites moi un mot en confidence.
Elle parle à Sulpicie.
Sulpicie s'en va.
Livie
Ma fille, j'ai besoin, de la seule présence, De Sabine qui sait mes intimes secrets, Touchant le bien public, et d'autres intérêts.
Le Consul
Savez vous si la foi de Manlius l'engage, À l insu de nous deux de faire un mariage.
Livie
Seigneur, j'eus fort grand tort quand je vous fis la peur J'étais en vous partant de fort méchante humeur ; Mais je vous dirai bien que Manlius est sage, Et n'osera sans vous conclure un mariage.
Il s'en va.
Le Consul
Mes soins à l'avenir vont pour lui redoubler, À Dieu dans vos secrets je crains de vous troubler
Livie
Sais-tu bien que Procule épris de mon mérite, Continue toujours à me rendre visite, Son amour m'a paru plus fort de la moitié J'ai vu plus de chaleur dedans son amitié ; Mais comme j'ai des feux remplis d'impatience, Je trouve qu'il n'a pas assez de complaisance, Son esprit paresseux ne répond pas assez Aux soupirs que mon coeur en secret a poussés, Lorsque pour lui chez moi, la porte est ouverte, Sa passion devait être bien plus alerte, Quand j'ouvris mon logis dès ce premier signal, Il devait bien des siens être plus libéral, Et comme cet esprit est plein de raillerie Je crains que tout son jeu ne soit que menterie.
Livie sort.
Sabine continue.
Sabine
Non, non, je ne crois pas qu'il vous fasse un faux bon ; Mais je veux aujourd'hui le sonder tout de bon, Je saurai bien au vrai ce qu'il a dedans l'âme Laisse moi donc ici. Faut achever ma trame. Et faire réussir tout mon subtil dessein, Procule heureusement tombe dessous ma main.
Scène 4
Agis, Sabine, Procule
Agis
Tout le plus fort est fait vous avez vu Livie. Il faut voir à présent tout de bon Sulpicie, Vous pouvez de Sabine être fort bien servi.
Sabine, va quérir Sulpicie.
Sabine
Si je le puis, Seigneur, mon coeur sera ravi. Pour mieux vous faire voir la chaleur de mon zèle, Dans un petit moment vous verrez cette belle.
Procule
Que puis-je cher Agis, pour tant de soins rendus, Certes il ne faut point, que ses pas soient perdu.
Scène 5
Procule, Sulpicie, Agis
Procule
Enfin depuis longtemps, aimable Sulpicie, En soupirant pour vous que je traîne ma vie, Je n'ai pu rencontrer que ce petit moment, Pour vous entretenir de mon cruel tourment ; Mes yeux vous ont parlé mille fois de mes peines, Sans avoir jamais fait que des rencontres vaines, Et sans avoir jamais pu dire à coeur ouvert, Le mal rude et pressant que mon âme a souffert ; Puisque présentement l'occasion est belle, De vous entretenir de ma flamme fidèle Ne puis-je point savoir si vos yeux moins cruels, Jamais ne finiront mes soupirs éternels, Me ferez vous savoir sachant que je vous aime, Que vous avez perdu cette rigueur extrême ? Mais d'un autre côté je crains de trop savoir, J'aime mieux ignorant conserver mon espoir, Je crains avec raison que trop de connaissance. Ne soit de mon malheur la dernière assurance, Je crains que mon désir n'ait trop de repentirs, Et qu'il ne soit suivi de cuisants déplaisirs, Si je n'espère plus, si je sais ma disgrâce, Grands Dieux après cela que faut-il que je fasse, Le moyen de pouvoir vivre après ce malheur, Étant sûr de revoir tous les jours ma douleur.
Sulpicie et Sabine s'en vont.
Sulpicie laisse tomber un billet de sa poche en tirant son mouchoir.
Sulpicie
Pourquoi s'imaginer mille choses nouvelles Pour rendre dans raison vos peines plus cruelles : Si j'ai trop témoigné de froideurs pour vos feux Mon coeur n'en était pas pour lors moins amoureux, J'avais premièrement à souffrir bien des gênes, De l'amour, du secret, et de mille autres peines, Puisqu'il fallait tromper deux yeux fort alarmés Qui des vôtres étaient prévenus et charmés, J'espère une autre fois vous mieux conter ma peine ; Mais je crains qu'en ces lieux quelqu'un ne nous surprenne
Vers du billet.
Procule
Qu'il est doux de souffrir du martyre amoureux Quand le coeur de la Dame est aussi langoureux : Agis, je n'en puis plus, mon coeur nage de joie ; Mais quel est ce billet ? Il faut que je le voie.
Procule
Puisque pour mon malheur aujourd'hui tout conspire, Il ne m'importe plus qu'après cela j'expire, Le vie quoi que belle, et charmante pour tous N'a plus pour moi d'attrait après ces rudes coups : Quand notre âme se voit tout à fait malheureuse Elle doit de sa fin être plus amoureuse : Et comme elle se voit toute prête à déchoir En songeant à finir, elle sait tout prévoir.
Agis
À moins de ces revers qui n'ont ressource aucune La vie aux biens sensés n'est jamais importune : Et quand même on serait accablé de malheur Le parti d'y rester est toujours le meilleur Je tiens pour moi qu'il est d'une fine prudence De bien s'imaginer qu'elle en est l'importance ; Après avoir souffert mille et mille maux ? Ne peut on point trouver de remèdes à ses maux ? Le malheur qui du sort prend toujours sa naissance Ne soutient point l'effort d'une grande constance, Oui, le sort d'ici-bas le second gouverneur Ne peut rien sur l'esprit qu'il trouve en sa vigueur.
Ils se cachent dans un coin.
Procule
Agis, je ne vois pas qu'au mal qui me possède Tous vos raisonnements me soient un grand remède Mais suivez mes avis, et mettons nous ici, Nous aurons du billet le coeur bien éclairci.
Scène 6
Manlius, Sulpicie, Agis, Procule
Manlius
Madame, vous venez, et moi je viens aussi.
Sulpicie
Au moins du rendez-vous nous sommes sans souci.
Sulpicie
Ô Dieux ! J'étais trompé sans le pouvoir connaître Ô rage, ô désespoir !
Procule et Agis se cachent.
Agis
On nous entend peut-être ?
Manlius
Madame, tous les jours votre grande bonté Ajoute quelque chose à ma félicité, Si vous continuez vous allez me confondre En faisant un ingrat qui ne saurait répondre Mais pouvez-vous tirer fort grande vanité De me vaincre enivré de ma prospérité ? Laissez moi respirer, et redressant mon âme Souffrez que tout ce temps je parle de ma flamme.
Sulpicie
Mais qu'est ce qui vous peut obliger à partir ?
Manlius
Le Consul d'avec qui je ne fais que sortir. L'ennemi près d'ici nous fait bien du ravage Et c'est cela qui fait avancer mon voyage, Je ne vous puis celer, au moins en vous quittant Que si j'ai à mourir je mourrai bien content ; D'avoir poussé à bout l'amitié la plus tendre Je crois que d'un amant, c'est ce qu'on peut peut attendre. Et si je ne meurs pas je serai bien joyeux De revenir vainqueur, vaincu par vos beaux yeux ; Comme si ma défaite eut été nécessaire Pour renverser à bas tout le parti contraire, Mais dans les deux États de vaincu et vainqueur Madame, le premier me tient bien plus au coeur.
Sulpicie
Quant l'esprit est atteint d'une douleur profonde Il est bien malaisé, Manlius, qu'on réponde : Au nom de votre mort mon visage pâlit, Si vous mourez sanglant, je mourrai dans mon lit : L'occasion pour moi ne sera pas si belle ; Mais nos morts ne seront qu'une même nouvelle, Et nos amours nourris dans un même berceau Auront la même fin dans un même tombeau.
Procule
Il n'y a plus moyen de souffrir cet outrage, Ça, Manlius, à moi, montre-nous ton courage ? Fais nous voir si tu sais gouverner à leur tour, Et le Dieu des combats, et le Dieu de l'amour.
Manlius désarme Procule, et continue.
Procule se déchire les cheveux.
Manlius
Procule, puisqu'enfin il te prend cette envie Souviens-toi qu'à l'instant tu vas perdre la vie Souviens-toi que dans peu tu seras repentant Du tort que tu me fais, de la gloire et du temps, Madame, au nom des Dieux, soyez un peu tranquille Cette victoire ici me fera fort facile ; Mais infâme pour toi, viens vite recevoir La peine d'un méchant qui sort de mon devoir Hé bien, Madame, hé bien, sa main de peur atteinte N'a rien fait que trembler en voyant cette pointe : Le voilà désarmé cet infâme poltron, Qui venait à vos yeux faire le fanfaron.
Agis
Quoi pour être vaincu la douleur vous surmonte ? Tous les plus grands guerriers le sont sans nulle honte
Procule et Agis s'en vont.
Procule
Cher Agis, laissez-moi expirer à loisir Après avoir reçu ce dernier déplaisir.
Sulpicie
Ne faut point abuser de la bonne fortune, Pour la trop rechercher souvent on l'importune ; Ces premières faveurs du grand Dieu des combats Ne doivent pas, Seigneur, animer votre bras ; Au point d'exposer trop votre aimable personne Je sais qu'à sa valeur il faut une couronne ; Mais pour la mériter, quand il n'est pas besoin, Il ne faut point pousser sa vaillance trop loin.
Manlius
Je ne sais si ma joie est ridicule et folle, Je goutte par avance un bien qui me console : Je crois être tout prêt de donner le combat, Et je crois le gagner pour l'honneur du Sénat ; Madame, l'on peut bien dans ces excès de joie Tempérer les ennuis que le départ envoie : Comme enfin vous régnez, maîtresse de mon sort, Ou j'aurai la victoire, ou bien je serai mort.
Acte IV
Scène 1
Le Consul
Le Consul
Jusqu'ici je n'ai point fait semblant de connaître L'amour que Manlius n'a que trop fait paraître, Mais puisqu'il a produit ce combat glorieux Le sujet ne m'en peut jamais être odieux : Cette action me plaît étant pleine de gloire Tout mes jeunes combats rentrent dans ma mémoire : Et je ne me sens pas lors que je vois mon fils Faire présentement, ce qu'autrefois je fis; Cette insigne valeur nous marque une belle âme, Non, je ne devais pas traverser cette flamme, Que le Ciel inspirait dedans ce jeune coeur. C'est peut être par là qu'il est resté vainqueur : C'est peut être par là qu'il étant fait galant homme, Il vaincra sûrement les ennemis de Rome : Je connais que l'amour est un grand agrément Quand celui qui le sent en sue prudemment ; Quand cette passion tient une tête sage, Il n'en peut arriver qu'un fort grand avantage : Malheureux je craignais dans le commencement Qu'on ne blâmât mon fils dans son attachement ; Mais je vois que son coeur plein de flamme guerrière Aime plus son honneur que cette beauté fière, J'ai pressé son départ ; mais à présent je crains Qu'avec nos ennemis il ne se trouve aux mains : Je crains un de ses coups qui n'épargnent personne, Rome, aujourd'hui du moins mon âme t'abandonne ; Cet enfant si chéri, ce pauvre infortuné Pour le moins je te rends ce que tu m'as donné : 11 naquit dans l'enclos de tes hautes murailles, Et pour toi je l'expose aux tristes funérailles : Je remplis en Consul les lois de mon devoir Quand je donne au public ce que je puis avoir ; Maudite ambition, qui des plus grands disposes Pour te bien assouvir l'on donne toutes choses Ton désir inconstant qui presse à tout propos Ne nous laisse jamais la paix ni le repos : L'on veut tout hasarder pour une ombre de gloire, Et l'on est malheureux pour un peu de mémoire : J'espère quelque jour après le Consulat Pour suivre les plaisirs renoncer à l'éclat ; Mais cependant coulons ce temps d'inquiétude Ce temps si malheureux dont l'attente est si rude : Et dont le seul penser me fait craindre un malheur Qui va désespérer mon esprit de douleur ; Mais évitons ces lieux où je vois trop Livie Qui viendrait me conter encor quelque folie : Dans l'état où je suis je ne saurais parler Qu'à des gens bien sensés qui sachent consoler, Mais comme sa façon d'agir toujours m'afflige, Il faut bien qu'à mon tour lui parlant je l'oblige À prendre du chagrin faisant valoir l'éclat Qu'a fait dans notre coeur ce valeureux combat.
Scène 2
Le Consul, Livie, Sabine
Le Consul
Madame, savez-vous une grande nouvelle ?
Livie
Non.
Le Consul s'en va.
Le Consul
Bien vous la savez s'il vous plaît de la Belle : Cela regarde fort toute votre maison, On ne cite que vous dedans cette saison.
Sabine
Madame, vous saurez que le trompeur Procule, A fait une action depuis peu ridicule, Hier Sulpicie et moi, nous vînmes dans ce bois Pour avoir le plaisir de sa charmante voix : Nous faisions mille tours dans ce lien si champêtre Les moutons affamés devant nous venaient paître ; Elle chantait, et moi je badinais sans soin, Procule nous suivit en ce temps d'assez loin, Se mit sans faire bruit avec beaucoup d'adresse Dans un lieu qu'il connut propre pour sa tristesse : Manlius, qui venait nous faire ses adieux Demeura quelque temps avec nous dans ces lieux, Et puis il prit congé de notre Sulpicie, Pour lors nous entendons, Procule qui s'écrie : Et mit tout aussitôt son épée à la main, Manlius fit de même avec un grand dédain ; Mais en faisant briller cette fatale pointe, Procule vit de peur toute son âme atteinte Ne pouvant soutenir ce choc si furieux Il rendit son épée, et s'enfuit de ces lieux Procule en ce combat n'ayant pas fait son compte, S'en alla tout fâché d'infamie et de honte, Voyant bien que pour lors nous saurions toutes deux, Que de vous il n'avait point été amoureux ; Madame, il vous trompait avec grande malice Et quand il vous venait faire offre de service, Il savait le méchant en faisant tous ses pas, Que son but n'était point d'adorer vos appas, Il nous trompait, Madame, avec sa flatterie : Car son coeur en secret aurait Sulpicie ; Mais je n'en savais rien, je le crus bonnement., Aussi son procédé me pique doublement, Vous avez bien raison de vous mettre en colère.
Livie
Aurai-je tous les jours quelque nouvelle affaire, Un procédé si noir ne mériterait pas, Qu'on fit pour se venger d'un ingrat aucun pas, Discours fallacieux, trompeuses apparences, D'un plaisir d'un moment flatteuses espérances ! Pourquoi êtes vous donc entrées dans mon coeur, Pour me venir traiter avec tant de rigueur ? Non, rien ne peut jamais ôter la violence, Où s'en va me porter mon extrême vengeance, Rien ne peut m'empêcher aussi de me venger, À me venir tromper rien n'a pu t'obliger ; Oui, je te veux punir déloyal et perfide, Bien plus qu'ayant commis un cruel homicide : Oui, je te veux venger contre toi déloyal ; Comme d'un malheureux qui n'a point son égal: Hélas ! À quoi me sert d'avoir tant de richesse, Si je n'ai point d'amant qui n'ait quelque finesse ? Pourquoi me tant parer et tant chercher d'appas, Si je cours un ingrat à qui je ne plais pas, Dedans ce grand état chacun me considère, Tout y est doux pour moi hors Procule sévère, Ah ! Mes charmes sont vain, décevants et flatteurs ; Qui ne sont point d'amants et d'amis que trompeurs ; Mais Sabine peut-être imprudemment m'abuse Que savons nous s'il n'est point capable d'excuse, Ne poussons point à bout mon vif ressentiment, Sans avoir écouté ce malheureux amant.
Sabine
Quand l'amour s'établit parmi les femmes d'âge Elle[s] ne sont jamais qu'un méchant personnage, Dedans sa passion l'on se laisse endormir. Et l'on se fait tromper par son propre désir.
Livie
Non, non, il ne faut plus suspendre sa colère, Jamais le malheureux n'eut de me plaire, Son crime est médité, loin de s'en affliger, Le méchant n'a jamais voulu s'en corriger, Jusqu'où va le mépris qu'il a pour ma personne, Si pour d'autre que moi sa vie s'abandonne : Non j'en fais un ferment je ne le veux point voir. Comme il faut le punir consultons tout ce soir.
Scène 3
Agis, Sabine
Agis
Après tout ce fracas qu'est ce que l'on peut dire ? Procule et moi nous vous donnons assez à rire, Puis que votre crédit peut bien tout hasarder, Tâchez au moins chez vous de nous raccommoder.
Sabine s'en va.
Sabine
Commande absolument, il n'est rien que je puisse Qui ne soit converti bientôt dans un service.
Scène 4
Procule, Agis
Procule
Agis de mes malheurs unique confident Et à qui mon désastre est assez évident ; Toi qui connais mon sort, et où va ma disgrâce, Dis moi présentement que faut il que le fasse, Tu sais combien de bruit, tu sais combien d'éclat, Parmi tous les Romains à fait notre combat, Sans doute qu'on le sait chez la vieille Livie, Et que je n'oserai l'aborder de ma vie, Dans ce mal si pressant qu'y faire cher Agis ?
Agis
C'est à présent qu'il faut visiter son logis, C'est à présent qu'il faut avec beaucoup de ruse, De votre aversion que l'on la désabuse, Elle est vieille et l'amour dure plus fortement, Dans ses membres usez, dans ses vieux ossements, Son sang presque gelé ne fera point divorce, De cette passion qu'avec beaucoup de force, Ainsi c'est un moyen pour vous mieux raccrocher, Pourvu que vous preniez le soin d'en approcher.
Procule
Mais Agis penses-tu que sitôt elle oublie, Que toute mon amour était pour Sulpicie Son esprit si hautain ne pourra digérer, Que pour d'autres appas j'ai osé soupirer, Et quand je pousserais des soupirs véritables, Elle en croira l'effet comme l'on croit des fables ; Quand je prendrais des soins au fonds qui seront vrais Elle croira toujours qu'ils seront contrefais, Je ne vois rien pour moi de ce qui l'environne; Sulpicie en courroux est prêt de sa personne, Et Sabine aux yeux fins qui m'a toujours menti ; Peut elle s'aviser de prendre mon parti ? Pour moi je doute fort que l'on veuille et l'on puisse Auprès d'elle jamais me rendre aucun service, Je ne vois pas comment après tant de mépris, L'on pourra redonner créance à nos esprits.
Agis
Les esprits délicats, les personnes subtiles, Savent bien surmonter les choses difficiles, Faut en si bien user que malgré son courroux, Elle tienne à plaisir de revenir à vous, De son premier transport pour qu'elle soit remise, Il la faut aborder avec grande franchise, Lui dire ingénument que vous avez dessein, D'épouser Sulpicie, et lui donner la main ; Mais que quand vous avez eu reconnu sa flamme Vous l'avez aussitôt bannie de votre âme, Que pour présentement vous lui venez offrir, Un coeur toujours constant jusqu'au dernier soupir Et qui lui dit tout bas sans fraude et sans malice, Qu'il sera toujours prêt d'embrasser son service.
Procule
Mais Agis entre nous comme enfin mon combat A réduit mon estime en fort mauvais état, Si Livie voulait prendre cet avantage.
Agis
Pour s'alarmer si fort il faut n'être pas sage, Bien loin d'en essuyer un traitement fâcheux, Vous verrez devant vous renouveler ses feux ; Puisque enfin cent raisons vous forcent de lui plaire, Visitez là toujours, ou douce ou en colère, Mettez vous tout entier à regagner son coeur, Si vous pouvez encor en être le vainqueur, Vous êtes rétabli dans sa belle jeunesse, Vous voilà pour jamais tout comblé de richesse, Le beau monde oubliant vos disgrâces d'amour, Se sera plus galant pour vous faire la Cour.
Procule
Je m'en vais donc la voir et lui parler sans feinte.
Agis
Elle vient, parlez donc en homme exempt de crainte.
Scène 5
Procule, Sulpicie, Livie, Sabine
Procule
Dans les enfers affreux, il n'est point de damné, Qu'on puisse comme moi nommer infortuné ? Madame, vous voyez l'infortuné de Rome, Des gens de qualité le plus malheureux homme, Mais pour mettre en leur rang mes insignes bontés, Le plus fatal de tous qui me tire des pleurs : Madame, vous voulez que j'essuie mes larmes, C'est de n'avoir pas bien répondu à vos charmes, D'avoir mal reconnu vos insignes bontés, Et dont vous me veniez combler de tous côtés, Dedans ce comble affreux de triste doléance ; Madame, je n'ai plus qu'une seule espérance, Comme vous avez eu tant de bonté pour moi, Et moi qui tant de fois vous ai manqué de foi, Je crois que vous aurez toujours l'âme assez haute, Pour donner de bon coeur le pardon de ma faute, Je suis un déloyal, un perfide, un méchant ; Qui pour vous abuser avais trop de penchant Mais lors que vous saurez : trop redoutable Dame, Que mon coeur fort longtemps a brûlé d'un flamme, Vous êtes bien vengé, en étant consommé, Pour un cruel objet qui ne m'a point aimé, Vous voyez à vos pieds un malheureux coupable, Qui ne peut plus souffrir va remords effroyable, Qui ne peut supporter un éternel vautour, Qui le ronge depuis qu'il a manqué d'amour Ordonnés promptement mes chères funérailles, Poussez, poussez, ce fer au fond de mes entrailles, Rendez moi le repos en me donnant la mort.
Sulpicie
Voyez que son esprit est matois, est accort.
Livie
Je me sens attendrir, le regret de sa faute Désarme mon courroux tout à fait et me l'ôte.
Sabine
Hé Madame.
Sulpicie
Procule et quoi présentement, Ayant changé d'objet, vous changés de tourments,
Procule
N'était-ce pas assez quand j'étais votre esclave, Faut il même guéri que votre coeur me brave, En tous lieux, en tous temps, quoi me pousser à bout ?
Sulpicie
Je vous aime en tous lieux, en tous temps et partout.
Livie
Quand la première fois vous vîntes par malice ; ; Pour me tromper chez moi m'offrant votre service, Dites, n'étais-je point Reine de votre coeur !
Procule
Madame en ce temps là j'étais un imposteur, Pour la seconde fois faut-il que je le die ? Je n'aimais en ce temps que votre Sulpicie.
Livie
Vous ne m'aimez donc bien que depuis le moment, Que vous avez connu qu'elle avait un amant, Le mépris de la Belle ou bien fort vous transporte, Ou votre passion est sans doute bien forte, Vous commencez d'aimer et déjà vous pleurez, Si vous continuez sans doute vous mourrez.
Procule
Il faut bien moins de temps à ce Dieu redoutable, Pour faire un coup hardi contre un coeur indomptable Ses effets violents se font dans un instant, Et c'est presque le seul qui se passe du temps, Il ne combat jamais que sûr de la victoire, Et de tout ce qu'il veut il a toujours la gloire. Madame cependant vous vous moquez de moi, Parce que je vous aime et vous donne ma foi, Justes Dieux je vois bien la noirceur de mes crimes, Par vos coups rigoureux autant que légitimes. Mon esprit abattu commence à se troubler, De ce pesant fardeau qui s'en va l'accabler, Vous prenez grand plaisir d'insulter qui vous aime, Si mon malheur est grand, mon courage est extrême, Plus je fuis malheureux et plus c'est mon devoir, De faire en mon malheur des coups de désespoir, Ne poussez point à bout un généreux volage.
Livie
Pour un mot vous vouiez montrer votre courage, Quoi pour un simple mot se vouloir révolter, Voilà bien le moyen de me pouvoir dompter, Ô bien ; puisqu'à mon tour il faut que je m'explique, Ce n'est pas bien mon fait qu'un amour tyrannique, Tout ceci me déplaît et sans dissimuler, Procule je n'en veux jamais ouïr parler.
Procule
De ce dépit si prompt ne soyez point outrée, Vous aurez le repos, ma mort es assurée.
Scène 5
Agis, Sabine
Agis
Parce que vous n'avez pas fait votre devoir, Voilà ce pauvre amant dedans le désespoir, Tous vos traits d'amitié ce sont des traits de haine, Pourquoi nous donniez vous une espérance vaine, Et faisiez vous semblant de servir son parti, Si vous eussiez bien fait il serait mieux sorti, Qu'il ne fait aujourd'hui d'avec votre Livie.
Sabine
11 s'est perdu lui-même en servant Sulpicie, Son combat insensé ruinait mon devoir, Sa fourbe était trop grande et il l'a trop fait voir, S'il eut ce déloyal bien suivi ma pensée, Son attente aujourd'hui ne serait pas visée, Il serait dedans peu le plus heureux humain, Qui respire le jour dans tout l'État Romain.
Agis
Je crois qu'il est l'auteur principal de sa perte ; Mais n'avez vous pas aidé à force ouverte ? Quand Livie tantôt paraissait revenir, Vous l'avez empêchée, il en faut convenir.
Sabine
Je ne pouvais jamais garder mon innocence, Si j'eusse consenti au pardon de l' offense, Quel conseil doux pouvais-je en ce temps là donner. Sans que cet esprit Feint ne me vint soupçonner, Et comme il est caché, souvent il dissimule Aussi je voyais bien qu'elle jouait Procule, Par ce que je savais qu'elle avait fait dessein De se venger de lui comme d'un assassin.
Agis
Vous me jouez, Sabine, aussi bien que Procule, Et chacun à son tour vous sert de ridicule.
Sabine
Bien donc j'ai l'esprit fin jusques au dernier point Croyez-le ou non, cela ne m'embarrasse point.
Agis
Vaut mieux jouer d'esprit que d'être si cruelle La fourbe parmi nous n'est qu'une bagatelle.
Sabine
Vaut mieux savoir fourber que de n'être qu'un sot.
Agis
Je l'avoue entre-nous, je ne puis dire un mot.
Sabine
Votre esprit est ma foi capable en toute chose, Témoin le procédé de celui dont on cause.
Agis
Sabine, savez-vous qu'en s'emportant un peu L'esprit se peut troubler et le sang prendre feu, Vous avez dessus moi de fort grands avantages, Et vous faites bien mieux beaucoup de personnages.
Acte V
Scène 1
Ariste, Sulpicie
Ariste
Madame, en peu de mots je ferai mon histoire, L'illustre Manlius, a gagné la victoire : Le combat s'est donné, il est resté vainqueur, L'ennemi s'est rendu, surpris, que ce grand coeur ; Entreprit à ses yeux tant et tant de merveilles, J'en sais, j'en sais assez pour ravir vos oreilles : Si j'avais le talent de me bien exprimer, Oui, Madame, j'en sais assez pour vous charmer ; L'ennemi triomphait, et pillait nos villages, Il faisait tous les jours mille et mille ravages : Les paysans alarmés fuyaient de tous côtés, Et les bons laboureurs avaient tous désertés ; Manlius arrivant, connut que son armée Du progrès ennemi était fort alarmée ; Il guérit peu à peu sa première terreur, Et insensiblement lui redonna vigueur ; Il coula quelques mots de donner la bataille, Il en vit le désir jusques dans leurs entrailles : Sur ce pied, il fait faire une marche au soldat, Qui ne respirait plus que l'honneur du combat : Il avance, il apprend, que l'ennemi est proche ; L'un ajuste son arc, et quelques traits décoche, L'autre tire à demi son bel acier courbé Croyant voir dedans peu l'ennemi succombé ; Manlius se voyant tout à fait en présence Des soldats ennemis le combat se commence : Jamais on n'a tant vu de périls ni d'hasards Les traits trouvaient les traits, les dards trouvaient les dards : L'arc ne suffisant pas fit place au cimeterre Le sang à gros bouillons coulait dessus la terre, La mort qui fuit toujours les périlleux travaux Régnait dessus les champs avec sa grande faux, Enfin après beaucoup de dispute et de peine Le sort se déclara pour ce grand Capitaine : Tous les soldats vaincus mirent les armes bas Dedans les deux partis on reconnut son bras : Pour le vainqueur de tous, et pour être l'unique Dessus lequel roulait l'action héroïque.
Sulpicie
Et que puis-je répondre à des propos si doux, Il faut incessamment se jeter à genoux : Et rendre grâce aux Dieux de ces faveurs insignes Dont ils viennent combler les sujets les plus dignes ; Que ses faits ont d'éclat ! Son coeur audacieux A sans doute charmé la volonté des Dieux : Que ces exploits hardis chatouillent bien mon âme Je sens tant de plaisir que tout mon coeur se pâme Mais le Consul sait-il que vous êtes ici ?
Ariste
Oui, Madame.
Sulpicie
N'étant pas encor éclairci, Il pourrait affaiblir cette grande nouvelle Sans doute l'action en paraîtrait moins belle : Allez auprès de lui faire votre devoir ; Mais qu'il ne sache point que l'on vous ait pu voir.
Scène 2
Le Consul, Manlius
Le Consul s'en va et Ariste.
Le Consul
Si j'avais déjà su du vigilant Ariste, Manlius est vainqueur, et Manlius subsiste : Que vous êtes cruel d'avoir tant de valeur De faire tant de morts qui vous font tant d'honneur ; Manlius à son âge, est parfait Capitaine Que mon nom va servir à la grandeur Romaine : L'on ne songera plus à nos exploits passés Quand les vôtres seront fidèlement tracés Mais il faut ordonner des fruits de la victoire, Étant digne Consul, il y va de ma gloire : Je dois récompenser un service rendu, Je vous quitte à regret ; mais je suis attendu ; Pour le bien important de votre République, Vous, cependant goûtez cette faveur publique: Le bruit, ce précurseur de nos honneurs divins, Que vont vous préparer nos illustres Romains
Manlius s'avance pour aller trouver Sulpicie, qui vient au devant de lui avec Sabine.
Manlius
Qu'il est doux ce départ, pour un amant que presse Le désir amoureux de revoir sa maîtresse : Enfin que le Consul soit attendu ou non, Il a toujours donné dans mon intention.
Scène 3
Manlius, Sulpicie, Ariste
Manlius
Madame je courais en toute diligence Pour vous mieux assurer de mon impatience : Et par bonheur pour moi du Consul occupé Après quelques discours je me suis échappé.
Sulpicie
Vous voilà, Manlius, et le Ciel si propice, Se déclarant pour vous, vous a rendu justice : Par choix s'étant jeté dedans votre parti, Il l'a suivi toujours sans l'avoir démenti, Votre nom signalé est tout couvert de gloire, On va l'éterniser au temple de Mémoire : Il sera désormais un sujet si pompeux Qu'il fera chancelier la foi de nos neveux : Vous avez tant fait voir de vertus dans un homme Que vous êtes le seul héros dans notre Rome, Après ces grands succès, et ces prospérités Je pourrais consentir à quelques vanités ; Mais si j'aime à vous voir tant d'heur, et tant d'estime Manlius, mon plaisir est pur et légitime : Comme ses ornements sont faits pour les héros Aussi n'en veux-je point user mal à propos ; J'aime, mais mon amour a des sentiments fermes Et je les fuis toujours sans en passer les termes, Quand on cite vos faits tout cela m'est bien doux ; Mais tout cela, Seigneur, c'est pour l'amour de vous : J'aime à vous voir héros, parce qu'on vous révère ; Et non pas à dessein que l'on me considère.
Manlius
Je n'ai pas comme vous un si parfait amour Mais il faut cependant que j'en parle à mon tour, Madame, j'ai vaincu, mon bras en cette guerre A mis assurément beaucoup d'hommes par terre ; Mais avec tout cela dans tout ce que j'ai fait Votre mérite fut en tous lieux mon objet : Mon âme sur vos yeux pour jamais occupée Leur a fait un tribut de tous mes coups d'épée, Et comme je partis tout percé de vos coups Je crus que tout pouvait être digne de vous : Je mis dans mon esprit savant par mon exemple Qu'il fallait immoler pour orner votre temple: Je portais en tous lieux la pointe de mon fer Pour vous faire tout vaincre et par tout triompher : Je ne trouvais jamais d'action assez belle Pour remplir dignement la grandeur du modèle : Je me rendis cruel, et traité d'ennemis Les gens qui résistaient, et n'étaient point soumis ; Dessus tous à l'instant j'entendis mon empire Un Général peut tout de qui le coeur soupire, Quand un chef aime bien, il peut tout surmonter L'amour est un second que l'on doit redouter, Chacun dans le combat me venait reconnaître Parce qu'il me servait et de guide et de maître : Enfin Rome doit tout à l'éclat de vos yeux Leur secrète vertu m'a fait victorieux.
Ariste
Votre père, Seigneur, exprès ici m'envoie, Pour vous faire savoir qu'il aura grande joie, Que vous ayez l'honneur qu'on doit à votre appui, Pour cela tout est prêt.
Sulpicie
Triomphez aujourd'hui. Ne faut point échapper un temps si favorable.
Manlius
Madame, c'est à vous que je suis redevable De l'honneur qu'à regret je m'en vais recevoir Puisque dans ce temps là je ne pourrai vous voir.
Scène 4
Livie, Sulpicie, Sabine
Livie entre un peu après que Manlius est sorti.
Livie
Aujourd'hui j'ai quitté l'embarras et la ville Pour chercher un remède à mes maux fort utile : J'aime la rêverie et bénis le souci Qui me font sans dessein vous rencontrer ici, Je combattais tantôt seule contre moi-même, À la fin j'ai vaincu ma passion extrême ; Procule ne peut plus espérer de retour, Et je l'ai oublié en perdant mon amour : L'on m'a dit qu'apprenant cette grande victoire Comme il hait Manlius, et plus encor sa gloire ; Il changea de couleur, son visage pâlit, Et malade aussitôt se mit dedans son lit : Qu'il meure, s'il lui plaît, qu'il meure ou qu'il guérisse Je ne veux jamais plus conter sur tel service : Sulpicie pour vous je veux vous avertir Qu'à votre hymen je suis prête de consentir.
Sulpicie
Quand il ne vous plut pas j'obéis, je suis prête, Aussi vous le voulant d'achever ma conquête, Enfin je vous y dit que fort aveuglement, Je recevrai toujours de vos mains un amant.
Livie
Mon premier mouvement vous dut être fort rude Vous dûtes en avoir beaucoup d'inquiétude ; Mais cet esprit pliant que j'ai trouvé en vous, A bien contribué à vaincre mon courroux ; De plus ce jeune héros me plaît sa grande mine, Sa majesté, son coeur, cette action divine , Me le font regarder comme un digne héritier ; Le Consul n'aura pas toujours l'esprit altier, Il aime fort son fils, sans doute à sa prière Il pourra bien déchoir de son humeur sévère.
Sabine
Madame, je le vois qui marche assez rêveur, Vous connaissez aussi cette méchante humeur, S'il vous voit se peut-il que cela n'embarrasse, Un esprit qui dans Rome à la première place.
Scène 5
Le Consul, Manlius, Le Prévôt
Ariste sort et va quérir Manlius.
Le Consul continue.
Manlius entre avec Ariste, et Le Prévôt, vient aussi à part.
Le consul continue.
Le Consul
Mon fils présentement a reçu tout l'honneur, Que le juste Sénat devait à sa valeur, Ne pensez vous pas bien que la cérémonie, Depuis tout ce temps là devrait être finie, Allez donc le trouver je voudrais fort le voir. Hélas ! Il est parti et je n'ai plus d'espoir, Je cherche à voir mon fils son abord me soucie, Que ferai-je à présent faut il que je m'enfuie ? Honneur nature, amour que puis-je devenir, Puis-je l'attendre ici pour le faire punir, Puis-je considérer la dignité suprême, Si je la dois garder aux dépens de moi-même Je suis, si je conserve encor le Consulat, Bourgeois trop indulgent ou père trop ingrat, La natures s'oppose aux biens de la patrie, Pour quel des deux partis faut il que je m'écrie Mais d'où vient ma faiblesse, et quoi suis je, d'accord. Avec mes ennemi pour en craindre la mort, Manlius il est vrai a gagné le victoire ; Mais quand c'est sans notre ordre en ternit la gloire, De pareils procédés inspirent aux esprits De la force des lois un éternel mépris, La pesanteur du joug aux Romains est bien rude, Entre eux ne voit point de belle servitude, Et ils voudraient plus reconnaître en ces lieux, Pour consul que l'épée, et pour chef que les Dieux Mais brisons là-dessus, le criminel arrive. Mon fils, en peu de mots ma douleur est bien vive : Mais j'en suis peu le maître, et sans plut discourir, Je vous dit à regret que vous devez mourir, L'arrêt en est donné, cette grande tempête Retiendra les guerriers qui fout tout de leur tête.
Manlius
Moi, Seigneur, qu'ai je fait ?
Le Consul
Un cruel attentat, Contre l'autorité de l'Auguste Sénat.
Manlius
J'ai combattu.
Le Consul
Sans ordre.
Manlius
Et j'ai vaincu.
Le Consul
N'importe.
Manlius
Maintenons, maintenons, toujours une âme forte ; Mais avant que d'entrer dedans le monument, Pourrai-je entretenir Sulpicie un moment ?
Le Consul
Il ne sert à rien.
Manlius
Mais pour le moins écrire.
Manlius écrit et donne à Ariste ce qu'il écrit.
Le Consul
Bien si vous le voulez, qu'avez vous à lui dire.
Manlius s'en va, et Le Prévôt.
Manlius
Je n'ai rien à mander contre le bien commun, Adieu, Seigneur, adieu, je crains d'être opportun
Le Consul
Hélas, sans plus tarder qu'on lui tranche la tête.
Le Prévôt
À vous bien obéir ma main est toute prête.
Scène 6
Sulpicie, Sabine, Ariste, Aristie, Livie
Sulpicie
Tu m'as su jusqu'ici tant de fois obliger Que je ne pourrai plus jamais me dégager, Ma Sabine c'est toi de qui l'esprit manie Adroitement celui de l'étrange Livie ; Toi seule as pu régler ses premiers mouvements, Et faire en ma faveur de si grands changements
Ariste est aperçu qui pleure.
Sabine continue.
Sabine
J'ai fait ce que j'ai pu pour vous rendre service, Parfois je ne l'ai pu sans beaucoup de malice ; Avec les gens de Cour faut avoir l'esprit fin, Et faut souvent ruser pour venir à sa fin : L'on ne s'épargne point, l'on met tout en usage, Et chaque jour on fait bien plus d'un personnage ; Quand on poursuit, l'on est dans le nombre des fous, Quand on a réussi, l'on est loué de tous. Mais Ariste s'approche, et sa triste prunelle Marque qu'il est porteur de méchante nouvelle, Le pauvre enfant qui fut toujours officieux Essuie encor les pleurs qui lui tombent des yeux : Qu'il est changé !
Sulpicie
Sa plaie est sans doute profonde.
Ariste
Manlius.
Sulpicie
Continue.
Ariste
Hélas !
Sulpicie
Dis donc.
Ariste
N'est plus au monde ?
Sulpicie
Ariste, au nom des Dieux qu'on me donne de l'eau Je crois qu'elle est déjà dans le même tombeau.
Sulpicie
J'ai pensé cher amant aller joindre ton âme ; Mais j'irai dedans peu.
Aristie
Songez à vous, Madame.
Sulpicie
Mais dis moi quelle fut la cause de sa mort .
STANCES DE MANLIUS.
Ariste
En lisant ce billet, vous saurez s'il eut tort.
Ariste
Après ces mots écrits une nain toute prête, Emmena ce beau corps pour en trancher la tête Mille petits rameaux ont pouffé dans les airs, Ce sang qui fut l'auteur de mille exploits divers.
Elle tombe morte dans sa chaise.
Sulpicie
Père dénaturé tyran de qui la rage. Passe l'instinct cruel du panthère sauvage ; Quand chacun est charmé des vertus de ton fils, Tu viens te déclarer chef de ses ennemis, Quand les Dieux dans leurs biens autant prudents qu'autres Ont protégé son sang contre des mains barbares Sans égard de leur choix, sans sujet, sans raison, Tu viens de l'épancher dans ta propre maison, Ta faute assurément de Dieux sera punie ; Ils ont pour les méchants une peine infinie, Et tu brasses contr'eux un plus noir attentat ; Que celui que tu feins qui regarde l'État, Le mérite d'un fils dont la vie est si belle, Ne connaissait pas bien à ton humeur cruelle, Il n'était point son fils sa nourrice au berceau, Le changea pour le sien. Il s'en fait le bourreau ? Parce qu'il n'était pas comme lui sanguinaire, L'honnêteté du fils fut la honte du père : Aussi dès fort longtemps il forma ce dessein ; Mais il ne pouvait pas être son assassin, Sans mettre en son parti la force Consulaire, Il eut eu à combattre un trop fort adversaire ; Mais pour que son forfait ait bien plus de couleur, Il nous vient objecter quel ferait le malheur, De n'avoir pas pour chef un Consul bien sévère ; Puisque par vanité ce titre te doit plaire, . Je vais solliciter Minos et Rhadamanthe, De te vouloir punir du même jugement, Je veux bien partager cette même aventure ; Pour des ombres chercher cette demeure obscure, Et je suis trop heureuse en ce dernier malheur, De joindre mon amant par ma forte douleur.
Sabine
Ô dieux.
Ariste
Hélas.
Livie
Quels cris ont frappé mes oreilles ?
Sabine
On n'a point vu encor d'aventures pareilles : Madame, au nom des Dieux ne vous tourmentez pas.
Livie
Ma nièce n'est plus, et je vois son trépas Écrit sur son visage.
Sabine
Il n'est plus de remède Pour animer du corps toute la masse froide : 11 n'est plus animé, et n'a plus de chaleur.
Livie
La cause de sa mort.
Sabine
La trop grande douleur De perdre son amant.
Livie
Ô constance admirable ! Qu'on emporte son corps, je suis inconsolable.