Acte I
Scène 1
Francesca, Michel Lando
Francesca
Tu vas sortir ?
Michel Lando
Oui, femme.
Francesca
Où vas-tu ?
Michel Lando
Je vais voir L'émeute.
Francesca
N'y va pas, Michel.
Michel Lando
C'est mon devoir D'être avec les amis : le peuple se rassemble.
Francesca
Pourquoi ?
Michel Lando
Pour renverser les prieurs.
Francesca
Ah je tremble, Quand tu parles ainsi. Faut-il toujours changer ? On est heureux.
Michel Lando
Beaucoup n'ont pas de quoi manger.
Francesca
Ceux-là, tu le sais bien, montrent peu de courage À la besogne.
Michel Lando
Soit ; mais s'ils manquent d'ouvrage ?
Francesca
Ce n'est pas en criant, la nuit, comme des sourds, Qu'ils verront le travail reprendre. De trois jours, Moi, je n'ai rien vendu ; les troubles en sont cause. Mieux vaudrait qu'aujourd'hui la porte fût bien close.
Michel Lando
Fermer boutique? Allons, c'est bon pour les bourgeois.
Francesca
On a bouleversé la ville tant de fois... N'est-ce donc pas assez ?
Michel Lando
Non : jusqu'ici Florence Pour nous, le menu peuple, eut trop d'indifférence. Nos métiers ne sont pas comptés parmi les arts. La plèbe a-t-elle su ce qu'étaient les Césars Pour qui les Gibelins ensanglantaient la ville ? On ne consulte pas la multitude vile. Nous sommes un bétail, un stupide troupeau Dont le seul privilège est de risquer sa peau... Non, cela n'est pas bien. Je ne suis qu'un pauvre homme Et cependant je crois que cette antique Rome Dont parle Stefano - femme, tu te souviens - Inspirait moins d'amour à ses fiers citoyens Que moi, rude ouvrier, maraud sans apparence, Je n'ai de passion au coeur pour ma Florence
Francesca
Que veux-tu ?
Michel Lando
La justice. Oh ! moi, je ne suis pas D'humeur à reprocher au riche un bon repas ; Je veux que la cité me compte pour un homme. Les plus lâches bourgeois, tu vois bien qu'on les nomme Aux charges de l'État : nous en sommes exclus. Le plus digne est celui qui possède le plus... Nous ne pouvons rien dire, et l'impôt nous .écrase. Aussi bien qu'eux, pourtant, nous tournons une phrase ; Et nous ne serions pas troublés par les rieurs, Si nous nous expliquions en face des prieurs. Plusieurs, même, en dépit de leur basse origine, Sont dignes d'être élus.
Francesca
Tu rêves.
Michel Lando
J'imagine Que Stefano vaut bien nos prieurs d'aujourd'hui, Faibles ou corrompus.
Francesca
Eh bien demande-lui S'il voudrait gouverner quinze jours à leur place. On ne contentera jamais la populace. Te voilà contre-maître, et moi je vends mes fruits ; Travaillons, et laissons le reste aux gens instruits.
Il marche vers la porte.
Michel Lando
Ah ! ma femme, il faut bien, parfois, songer aux autres ! Leurs misères, demain, peuvent être les nôtres ; Va, soyons indulgents pour ceux qu'on pousse à bout. Je ne souhaite pas que le peuple soit tout ; Je veux de justes lois. Tous ces gens qu'on opprime, En les avilissant on leur prêche le crime. Moi qui suis un des leurs, femme, sincèrement, Je peux leur être utile. Est-ce bien le moment De les abandonner à leurs folles colères ? Malheur à qui, fuyant les troubles populaires, Ne pense qu'à lui-même et n'est d'aucun parti Au revoir. Je devrais être déjà sorti.
Francesca
Écoute !
Michel Lando
Que veux-tu ?
Francesca
Sois juste envers ta femme. J'admire ton courage, ami, ta force d'âme ; Moi, dont le faible esprit à peine te comprend, Je trouve en toi, Michel, je ne sais quoi de grand ; Mais je t'aime, et j'ai peur.
Michel Lando
Que crains-tu ?
Francesca
Tant de choses ! Puis-je ne pas trembler, moi, lorsque tu t'exposes ? Mon coeur n'est pas aussi résolu que le tien. Ah ! Si je te perdais n'es-tu pas mon soutien ? Je n'ai que toi.
Michel Lando
C'est vrai.
Francesca
Puis j'ai besoin qu'on m'aime.
Michel Lando
Je t'aime bien.
Francesca
Ton coeur est-il toujours le même ?
Michel Lando
Femme, n'en doute point.
Francesca
Autrefois, mon mari Ne sortait pas heureux si je n'avais souri ; Il me choyait comme une enfant ; et, chaque année, Il réservait pour moi toute cette journée.
Michel Lando
Mais quel jour est-ce donc ?
Francesca
Jamais il ne manqua De fêter notre jour de noces.
Michel Lando
Francesca ! Pardonne-moi... Tu sais, j'aime tant ma patrie... Voici quatre ans, déjà Dans l'église fleurie Je crois te voir marcher, timide, à petits pas. Quel soleil sur la place, et chez nous quel repas ! Ce vin doré montait tout de même à la tête...
Francesca
Nous en avons encore.
Thomas et Stefano poussent la porte et entrent dans la boutique.
Michel Lando
Eh bien c'est notre fête; Il faut trinquer.
Scène 2
Thomas Barbidoro, Francesca, Stefano, Michel Lando
Thomas Barbidoro
Salut !
Francesca
Voilà tes deux amis.
Stefano
On s'embrasse ?
Francesca
Mais non, Stefano.
Stefano
C'est permis !
Thomas Barbidoro
Bonjour, vous deux.
Michel Lando
Bonjour, Thomas. Quelles nouvelles[.]
Thomas Barbidoro
Il fait chaud.
Stefano
Le soleil irrite les cervelles ; On crie, on hurle, on prend les armes. Les prieurs Refusent de céder. Par de nombreux crieurs Ils somment tous les arts de leur prêter main-forte ; Mais le bourgeois s'enferme, et je doute qu'il sorte.
Thomas Barbidoro
Ah ! Battons-nous ! Ça n'est pas moi qu'on verra fuir. Thomas Barbidoro sait travailler le cuir, Et plus d'un traître aura par moi sa récompense.
Michel Lando
Nous vaincrons.
Thomas Barbidoro
Oui, Sang-Dieu !
Stefano
Comme vous, je le pense Mais je crains, le palais une fois pris d'assaut, Que le peuple vainqueur ne se trouve bien sot.
Thomas Barbidoro
Et pourquoi donc ?
Stefano
La plèbe - on l'a vu dans l'histoire Sait vaincre, mais non pas user de la victoire.
Thomas Barbidoro
Oh ! Tes maximeS, pour nous autres, c'est du vent. On te montrera bien, espèce de savant, Que la plèbe...
Michel Lando
Voyons, Thomas.
Stefano
Laisse-le dire.
Thomas Barbidoro
Je ne viens pas ici pour qu'on m'apprenne à lire.
Francesca est allée se rasseoir et a repris son travail. Michel continue.
Michel Lando
Tais-toi. Moi, vous savez, je n'aime pas le bruit ; Pourtant j'applaudirai le peuple, s'il détruit Le parti guelfe, qui nous hait et nous outrage. Puisque les Gibelins ne sont plus de notre âge, Il ne faut pas non plus de Guelfes : trop longtemps Ils se sont arrogé des droits exorbitants, Soi-disant pour sauver la ville...
Thomas Barbidoro
Je t'approuve.
Michel Lando
La noblesse n'est plus ?bien ; mais je -la retrouve Dans cette faction, toujours rebelle aux lois, D'anciens nobles tarés et d'orgueilleux bourgeois.
Stefano
Ceux qui, pour le moment, tiennent la seigneurie Sont des gens modérés...
Michel Lando
Qu'ont-ils fait, je te prie ? Jamais ils n'oseront agir contre les grands ; Et notre abjection les laisse indifférents.
Stefano
Michel, je crains surtout ceux que l'on voit sans cesse Flatter la plèbe avec une entière bassesse. De vrais amis du peuple, à juger par les mots ; Mais ils ne feront rien qu'exaspérer ses maux. Exemple : Salvestro des Medici, leur maître, A tous nos apprentis dans l'art de bien promettre ! Une émeute, pour ces gens-là, n'est qu'un moyen. Lorsqu'un banquier puissant, un royal citoyen Vous déchaîne une foule avec tant de génie, Que veut-il, l'honnête homme ? Il veut la tyrannie.
Michel Lando
Peut-être ; mais, enfin, notre tour est venu De faire aussi des lois.
Stefano
Alors c'est l'inconnu.
Michel Lando
Ah tu n'as pas assez confiance en la plèbe ! Sommes-nous donc des serfs attachés à la glèbe ? Non, mais des ouvriers, de libres travailleurs. Les temps sont durs ? Eh bien nous les ferons meilleurs. Nous avons parmi nous des gens à l'esprit large Qui rempliraient fort bien n'importe quelle charge. Toi, par exemple.
Stefano
Moi ?
Michel Lando
J'en suis sûr.
Stefano
Plût à Dieu Mais quand on pense trop, Michel, on agit peu. Pour toi, c'est différent. Tout le monde t'écoute, Et ton vaillant esprit ne connaît point le doute. A chacun son devoir. Ce que j'ai préféré, C'est l'école, et jusqu'à la fin j'y resterai. Je sers le peuple, moi qui hais son ignorance, En apprenant à lire aux bambins de Florence.
Thomas Barbidoro
Bien ; mais, s'il faut se battre, es-tu des nôtres ?
Stefano
Oui, Thomas ; je suis du peuple, et je marche avec lui.
Thomas Barbidoro
On peut s'entendre, alors.
Tout d'un coup, Michel aperçoit Francesca qui travaille.
Stefano
Bien sûr qu'on peut s'entendre.
Il s'approche d'elle, lui prend les mains et l'oblige à se lever.
Michel Lando
Ah !...
Thomas Barbidoro
Qu'est-ce qui lui prend ?
Stefano
Comme le voilà tendre !
Michel Lando
Je t'avais oubliée encore... - Chers amis, Pardon. Ma femme et moi, nous nous étions promis De fêter notre jour de noces.
Thomas Barbidoro
Bonne idée !
À Francesca.
Michel Lando
Une flasque de vin que j'ai longtemps gardée Va nous réjouir tous. C'est d'excellent muscat, Qui miroite au soleil comme l'or d'un ducat. Pour le boire, oublions un peu ce qui se passe. Tu ne m'en veux pas ?
Francesca
Non.
Michel Lando
Viens donc que je t'embrasse !
Thomas Barbidoro
Eh bien ! est-on toujours jalouse, Francesca ? Ce fut un vrai chagrin, quand Michel remarqua La belle veuve, un jour de Pâques, à sa croisée.
Francesca
Après si peu de temps qu'il m'avait épousée, Cela me semblait dur ; mais, plus tard, j'ai compris Que mes chagrins étaient peu de chose. J'en ris ; Et, sûre maintenant d'avoir la préférence, Je le laisse admirer les dames de Florence.
Thomas Barbidoro
Donata del Garbo, commère, pourrait bien Rendre fou ce rêveur.
Francesca
Pour ça, je n'en crois rien.
Thomas Barbidoro
Il aime trop le musc.
Michel Lando
Tu peux être sans crainte.
Stefano
Comme si l'ouvrier que le travail éreinte Pensait à rire !
Michel Lando
Va chercher le vin.
Elle sort à gauche. Un peu après, elle rentre avec une fiasque et des verres, qu'elle dispose sur la table. Elle va et vient sans prendre garde à la conversation des trois hommes.
Francesca
J'y vais.
Michel Lando
Es-tu fou ?
Thomas Barbidoro
J'ai parlé comme je le devais.
Michel Lando
Ton histoire est stupide.
Thomas Barbidoro
Une patricienne On n'admire pas ça.
Michel Lando
Voyons...
Thomas Barbidoro
Chacun la sienne.
Michel Lando
Sans doute.
Thomas Barbidoro
Une Albizzi !
Michel Lando
Puisque l'on est d'accord...
Thomas Barbidoro
Son frère, tu sais bien, nous hait comme la mort.
Michel Lando
Tiens, pardieu ! c'est un Guelfe.
Thomas Barbidoro
Oh l'impudente clique Ces misérables-là vendraient la République... Un des chefs de la bande est le fameux Carlo, Qui parle de verser le sang comme de l'eau. Or, la veuve le tient : on dit que la pécore Rend sa haine pour nous plus acharnée encore. Si jamais celui-là me parle insolemment, Je lui saute à la gorge.
Michel Lando
Elle a donc un amant ?
Thomas Barbidoro
Le voyez-vous dresser l'oreille comme un lièvre ?
Michel Lando
Qui ? moi ?
Thomas Barbidoro
Toi-même.
Michel Lando
Brute !
Thomas Barbidoro
Allons, calme ta fièvre. J'en parle pour causer, voila, tout ; mais je dis Que cette jeune veuve, avec ses yeux hardis, Ne peut à son défunt être longtemps fidèle, Et que Messer Carlo Strozzi rôde autour d'elle.
Michel Lando
Voyons, Barbidoro, pourquoi l'exècres-tu ?
Thomas Barbidoro
Oh ! Bien sûr, ce n'est pas parce que sa vertu Ne bat plus que d'une aile... Un jour (cela m'enrage !) Je lui fis des souliers. Je soignai mon ouvrage, Car il est malaisé de plaire à ces gens-là ; Et puis bien réussir des souliers de gala N'est pas, vous m'en pouvez croire, une bagatelle. Enfin je les lui porte. A genoux devant elle, Je lui prends son pied droit...
Stefano
Hé !...
Michel et Stefano se mettent à rire.
Thomas Barbidoro
Puisqu'il le fallait C'était un pied cambré, long, mince, pas trop laid ; Un de ces pieds que, dans notre art, un homme habile Aime à bien chausser, quoi Mais, toujours immobile, Elle rêvait. « Par Dieu ! j'espère qu'il vous sied, Dis-je, ce soulier-là. Frappez un peu du pied. » Et je la regardais comme une vraie idole. Ah ! misère !... « Ôte-moi du pied cette gondole, » Qu'elle me dit. Vois-tu, tout en la déchaussant, J'aurais mordu son pied de noble jusqu'au sang. « Me préservent les Saints, dis-je outré de colère, De faire des souliers capables de vous plaire ! J'aimerais mieux chausser un paon qu'une Albizzi. » Que diable ! Mon langage était assez choisi. Mais elle cria tant qu'on me fit disparaître, Tandis que le soulier volait par la fenêtre.
Michel Lando
Par où descendis-tu, frère ?
Thomas Barbidoro
Eh ! Par l'escalier !
Michel Lando
Elle aurait dû, la veuve, en jetant le soulier, Te faire prendre aussi le chemin de l'espace.
Stefano
Michel, tu la défends !
Michel Lando
C'est vrai ; mais le temps passe. Buvons, mes vieux amis. Donata del Garbo M'éblouit, j'en conviens, tant son visage est beau. Quel mal y voyez-vous ? Un vrai fils de Florence Passera-t-il jamais avec indifférence Devant ce que j'appelle un chef-d'oeuvre de Dieu, Et lui défendrez-vous d'y songer quelque peu ? Nous avons tous au coeur l'amour des belles choses. Non, Thomas, ce n'est point comme tu le supposes ! D'ailleurs, si je pouvais lâchement oublier Que je fus trop heureux, frère, de me lier A celle que tu vois et dont ma vie est pleine, Comment ferais-je, moi, pauvre cardeur de laine, Pour que cette Albizzi se doute un seul instant .. Mais assez de discours ; le muscat nous attend. Allons, laisse ta veuve, et buvons, je t'en prie, À mes deux vrais amours : ma femme et la patrie
Ils s'approchent de la table ; Francesca remplit les verres. Au même instant la porte s'ouvre ; Pirro apparaît sur le seuil.
Thomas Barbidoro
Ce Michel parle bien, tout de même.
Scène 3
Pirro, Michel Lando, Thomas Barbidoro, Francesca, Stefano, Jacopo, Homme, Tafo
Pirro
Eh ! Là-bas !
Michel Lando
Qu'est-ce donc ?
Thomas Barbidoro
C'est Pirro.
Pirro ferme la porte et s'approche lentement.
Michel Lando
Pourquoi n'entres-tu pas ? Viens.
Francesca
Comme il me déplaît !
Stefano
Je n'aime point ce drôle ; Il jouera dans l'émeute un misérable rôle.
Michel Lando
J'aurai les yeux sur lui.
Stefano
Bien, Michel ; sois viril.
Pirro
Vous êtes guillerets comme le mois d'avril, Vous autres.
Thomas Barbidoro
Nous allions trinquer.
Pirro
Je vous dérange ?
Michel Lando
Non, Pirro, pas du tout.
Pirro
C'est tout de même étrange... Boire en ce moment-ci ! Vous devriez rougir D'être à vous goberger ensemble au lieu d'agir. Nos chers prieurs, tandis que vous buvez à l'aise, Font des choses...
Thomas Barbidoro
Quoi donc ?
Pirro
Eh bien ! Ne vous déplaise...
Michel Lando
Veux-tu boire avec nous, Pirro ?
Sur un signe de Michel, Francesca va chercher un verre, le pose sur la table et le remplit. Pirro prend une mine réjouie et se frotte les mains.
Pirro
Moi ?... Volontiers. L'émeute ne fait pas grand plaisir aux fruitiers, Hein, ma commère ?
Francesca
Non.
Pirro
Ô Seigneur, quelles pêches Et du beau raisin noir, des figues toutes fraîches... Eh bien ! Si c'était moi, tu sais, Michel Lando, J'engloutirais tout ça.
Michel Lando
Goinfre !
Pirro
Ce melon d'eau Me semble avoir reçu déjà plus d'une entaille ; On pourrait l'achever.
Thomas Barbidoro
Le jour d'une bataille ?
Pirro
C'est juste ; le melon est traître.
Il lui tend un verre ; les autres entourent la table et s'apprêtent à boire.
Thomas Barbidoro
Le vin doux Va te consoler ; tiens.
Stefano
Francesca, puissiez-vous Plus de cinquante fois, - c'est notre voeu sincère, - Fêter joyeusement ce doux anniversaire !
Francesca
Grand merci, Stefano. Moi-même je boirai, Si mon mari le veut, à l'enfant désiré Que la Vierge et les Saints m'accorderont, j'espère.
Thomas Barbidoro
Bien souhaité ! Votre homme, allez, sera bon père. Et puis c'est le meilleur moyen de le tenir.
Michel Lando
L'enfant se fait tirer l'oreille pour venir ; Mais nous nous aimons bien, en attendant qu'il vienne. Je pense avec fierté : (r Cette femme est la mienne. La bonté de son coeur égale sa raison ; Elle garde paisible et chaste ma maison. » Je bois à ta santé, femme.
Ils boivent.
Francesca
À notre espérance !
Thomas Barbidoro
Au triomphe du peuple !
Ils boivent.
Stefano
À toi, libre Florence !
Haut.
Pirro
Moi, je bois au pillage. Ah ! C'est un joli vin. Dire que ces voleurs de riches... Mais enfin, On va changer tout ça. Pour nous, le peuple maigre, Dont la sueur, dit-on, exhale une odeur aigre Qui fait évanouir nos faiseurs d'embarras, C'est l'heure de montrer les dents au peuple gras.
Thomas Barbidoro
Oui.
Pirro
Les gens du Conseil, voilà de bons apôtres ! Ainsi, tenez : on a pincé quatre des nôtres; Et le bourreau leur tord les membres. C'est hideux.
Michel Lando
La torture ! et pourquoi ?
Pirro
Tiens ! Pour arracher d'eux Le détail de l'émeute et savoir qui nous mène.
Michel Lando
Ah ! parle Christ, je hais leur justice inhumaine ! Mais comment le sais-tu ?
Pirro
C'est fort simple. J'allais Remonter, soi-disant, l'horloge du palais, Et j'ai tout vu.
Michel Lando
Pourquoi gardais-tu le silence ? Nous sommes entre amis ; on cause ; je balance, Ne sachant pas s'il faut agir, et le bourreau Travaille en ce moment !
Pirro
Thomas Barbidoro, Je te prends à témoin d'une chose notoire ; C'est qu'on m'a fait trinquer quand j'entamais l'histoire D'ailleurs, un coup de vin, c'est toujours ça de bu.
Thomas Barbidoro
Partons-nous ?
La porte s'ouvre. Jacopo paraît et interpelle Michel Lando sans entrer dans la boutique. Quelques autres attendent derrière lui.
Pirro
Vous savez, le Conseil est fourbu. Les prieurs, tout tremblants et la face ahurie, Vendraient bien six deniers leur piètre seigneurie. Un bon coup de balai les poussera dehors, Et les bourgeois verront si c'est eux les plus forts.
Jacopo
Vous ne venez donc pas, vous autres ? Tout le monde Est déjà sur la place. En route !
Michel Lando
Une seconde, Jacopo.
Il s'en va, laissant la porte ouverte.
Jacopo
Bon. Ça va chauffer
Un homme passe en courant.
Michel Lando
Femme, tu vois...
Homme
Viens-tu, Michel Lando ?
D'autres hommes passent en courant.
Michel Lando
Lorsque, tout d'une voix, Le peuple dit : Marchons ! puis-je ne pas le suivre, Fût-ce pour le calmer si la rage l'enivre ? Allons, sois courageuse.
Thomas Barbidoro
Eh bien, Michel ?
Tafo s'arrête devant la porte.
Francesca
Vas-y, Puisqu'il le faut.
Il part en courant.
Tafo
Bonjour. Le palais des Strozzi Flambe. Venez voir ça !
Francesca
Quelle horreur !
Pirro
À l'ouvrage !
Michel Lando
Chère femme, à bientôt.
Francesca
Adieu...
Michel Lando
Va, prends courage.
Thomas Barbidoro
En route, sang du Christ !
Stefano
Viens, Michel.
Thomas Barbidoro
En avant !
Michel s'arrache à l'étreinte de sa femme. Les quatre hommes sortent en courant. Francesca éclate en sanglots.
Pirro
Dépêchons-nous, cordieu ! Nous sommes là rêvant, Et nos dignes prieurs, dont la gueule est friande, Avec nos compagnons, là-bas, font de la viande !
Deuxième Tableau
Scène 1
Guicciardini, Niccolo Del Bene, Ferrucci, Guerriante
Guicciardini
Personne ne viendra ; vous le verrez, personne ! On nous livre à la plèbe. Ah ! Seigneur ! je frissonne En y pensant...
Niccolo Del Bene
Voyons, Messer Guicciardini...
Guicciardini
J'ai voulu la grandeur ; m'en voilà bien puni !
Niccolo Del Bene
Montrez plus de courage.
Guicciardini
En pareille occurrence Être gonfalonier de justice à Florence, Pour celui qui n'a pas faim et soif du péril, C'est vivre deux longs mois étendu sur un gril.
Ferrucci
Le peuple aurait bien dû tarder quelques semaines.
Guicciardini
Mon Dieu que d'imprévu dans les choses humaines !
Guerriante
Si pas un seul métier ne vient nous secourir, Que ferons-nous ?
Niccolo Del Bene
Il est permis de bien mourir.
Guicciardini
Niccolo del Bene, vous avez du courage : Tant mieux pour vous. Je crains, moi, leur aveugle rage. Hélas ! que deviendront mes enfants, si je meurs ?
Ils écoutent.
Ferrucci
Écoutez ! On dirait de lointaines clameurs.... Non, rien.
Guerriante
Je crains aussi ces lugubres silences.
Guicciardini
À notre appel il est venu quatre-vingts lances !...
Guerriante
Qui passeront sans doute au peuple.
Ferrucci
Il est permis De le croire.
Guicciardini
Que faire, alors, mes bons amis ?
Niccolo Del Bene
Résister jusqu'au bout.
Guerriante
Ou céder tout de suite.
Guicciardini
Plus que trois... Les deux tiers des prieurs sont en fuite.
Niccolo Del Bene
Quelle honte !
Guicciardini
Après tout, si nous partions aussi ?
Guerriante
Vous êtes libre.
Niccolo Del Bene
Non ; le devoir est ici.
Guicciardini
Enfin, si tout va mal, que veut-on que j'y fasse?
Niccolo Del Bene
On veut que vous parliez au peuple, et bien en face. Faites votre devoir.
À Ferrucci.
Guicciardini
Ah ! mon pauvre cerveau ! Eh bien ! Ce patient, l'avez-vous de nouveau... Interrogé ?
Ferrucci
Trois fois.
Guicciardini
Que dit-il ?
Ferrucci
Peu de chose. Aux questions qu'avec adresse je lui pose Il répond: « Salvestro... Marché-Vieux... florins d'or... »
Guicciardini
Toujours ce Medici !
Ferrucci
J'en ai d'autres encor ; Mais les drôles ne font que hurler et se tordre.
Guicciardini
Vous les torturez donc ?
Ferrucci
J'exécute votre ordre.
Ferrucci sort à gauche.
Guicciardini
Ah ! Messer Ferrucci, vous êtes bien zélé ! - Faites venir cet homme.
Scène 2
Guerriante, Guicciardini, Niccolo Del Bene
Guerriante
Avez-vous appelé Salvestro ?
Guicciardini
Ce matin. Je doute que le traître, Se voyant démasqué, veuille bien comparaître ; Mais, s'il vient, gardons-nous d'être rudes pour lui. Le peuple l'aime ; il peut nous servir aujourd'hui.
Guerriante
Vous, Niccolo, tâchez d'être un peu moins sévère.
Niccolo Del Bene
Je dirai ce qu'il faut que je dise.
Ferrucci rentre avec Simon. Le visage du patient est pâle et défait ; le sang coule de son front.
Guicciardini
Ah ! Que faire ?
Scène 3
Ferrucci, Guicciardini, Simon, Guerriante
Ferrucci
Voici le compagnon, Messer Guicciardini.
Guicciardini
C'est bien. - Parle, maraud.
Simon
Ça n'est donc pas fini ?
Guicciardini
Tu t'appelles ?
Simon
Simon. Oh !...
Guicciardini
Qu'as-tu ?
Simon
C'est ma tête... Et puis j'ai bu trop d'eau.
Guerriante
Tu dis, méchante bête, Que messer Salvestro donne à tous de l'argent Pour qu'on se révolte?
Simon
Oui. C'est assez engageant !
Guerriante
Au Marché-Vieux, sans doute, on vous en distribue ?
Simon
Juste.
Guerriante
Où donc est ta part ?
Simon
Je crois que je l'ai bue.
La grande porte s'ouvre ; Salvestro entre dans la salle. Simon s'affaisse sur une chaise, les coudes sur la table.
Guerriante
On n'en peut rien tirer.
Guicciardini
Voici l'homme.
Scène 4
Salvestro des Medici, Guicciardini, Niccolo Del Bene, Guerriante, Ferrucci
Salvestro des Medici
Bonjour, Frères. Vous désiriez me voir ? À mon retour De la campagne, sans tarder une minute, Je suis venu.
Guicciardini
Messer Salvestro, cette brute Prétend que - je n'en crois pas un mot - vous avez Agi sur le bas peuple.
Salvestro des Medici
Est-ce que vous rêvez ? J'ai sans doute entendu parler de cette émeute ; Mais, enfin, suis-je un homme à déchaîner la meute Des loqueteux toujours affamés de nos biens ? Est-ce que l'on m'a vu faire aboyer ces chiens ?
Niccolo Del Bene
Vous, Messer Salvestro, vous pêchez en eau trouble. Vous êtes de ces gens de bien à face double Qui, tout en protestant de leur respect des lois, Poussent la multitude à de honteux exploits. La plèbe, grâce à vous, perd toute retenue. Pourtant, je vous le dis, l'heure n'est pas venue Où nous devons subir un maître.
Salvestro des Medici
Par la Croix ! Je suis calomnié.
Guicciardini
Je vous crois, je vous crois..
Guerriante
Ne voyez pas en moi l'un de vos adversaires, Mon digne Salvestro.
Niccolo Del Bene
Voilà des gens sincères !
Salvestro des Medici
Votre main... Pourquoi suis-je en butte à tant d'affronts? Je sais, Guerriante, que nous nous entendrons Comme de vrais amis du peuple que nous sommes. Mais - au fait. Vous avez torturé plusieurs hommes ? On le sait dans la plèbe ; et vous seriez prudents De les relâcher tous. Où sont-ils
Ferrucci
Là-dedans.
Ferrucci consulte du regard le gonfalonier de justice ; puis il s'incline devant Salvestro en passant devant lui.
Salvestro des Medici
Délivrez les.
Il sort à gauche.
Ferrucci
Très bien, Messer.
Scène 5
Guicciardini, Salvestro des Medici
Guicciardini
Mon sang se glace En pensant aux fureurs de cette populace. On dit qu'elle a brûlé...
Ferrucci rentre suivi de trois hommes à l'aspect lamentable. Ils s'appuient les uns sur les autres et flageolent sur leurs jambes. Simon se lève et les rejoint.
Salvestro des Medici
Rien ; deux ou trois palais. Ces gens sont calmes ; oui, très calmes. Je voulais, Par amitié pour vous, leur barrer le passage ; Mais un certain Michel, homme énergique et sage, Devant moi leur a fait un discours... Ah! voici Les prisonniers.
Scène 6
Guicciardini, Premier Patient, Deuxième Patient, Troisième Patient, Simon, Salvestro des Medici, Ferrucci
Guicciardini
Marauds, allez-vous-en.
Premier Patient
Merci, Braves coeurs.
Deuxième Patient
On priera pour vous.
Troisième Patient
L'autre semaine.
Les quatre hommes se dirigent vers la porte ; Ferrucci les accompagne.
Simon
À revoir !
Salvestro des Medici
Les gredins n'ont plus figure humaine.
Guicciardini
Mais où donc allez-vous, Ferrucci ?
Les quatre hommes viennent de sortir ; Ferrucci passe derrière eux.
Ferrucci
Jusqu'en bas ; Je les conduis.
Scène 7
Guerriante, Guicciardini, Niccolo Del Bene, Salvestro des Medici
Guerriante
Gageons qu'il ne reviendra pas.
Guicciardini
Vous croyez ?
Niccolo Del Bene
J'en suis sûr; il est féroce et lâche.
Il prend par le bras Guicciardini et Guerriante.
Carlo Strozzi et Pierre des Albizzi se précipitent dans la salle.
Salvestro des Medici
Laissons-le. Maintenant, mes amis, votre tâche Est, quand viendra ce peuple un peu surexcité, D'accorder tout - mais en gardant la dignité. La plèbe est aisément prise aux nobles manières. Les plus humbles métiers arborent leurs bannières; Et devant vous, avec grande solennité, Ils veulent, disent-ils, refaire la cité. Mon Dieu, je sais fort bien ce que vaut leur système; Mais par degrés, et sans leur jeter l'anathème, Nous saurons rétablir les choses. Laissons-les Étonner de leurs cris les murs de ce palais, Et jusqu'à nos maisons ils nous feront cortège...
Scène 8
Carlo Strozzi, Pierre des Albizzi, Guicciardini, Salvestro des Medici, Guerriante, Niccolo Del Bene, Gens du Peuple
Carlo Strozzi
Nous demandons justice !
Pierre des Albizzi
Il faut qu'on nous protège!
Carlo Strozzi
Vous avez arraché le pouvoir de nos mains; Et des êtres abjects, sans nom, à peine humains, Font aujourd'hui la loi, grâce à votre mollesse.
Guicciardini
Feriez-vous mieux que nous, Strozzi ?
Menaçant du poing Salvestro.
Carlo Strozzi
Certes. On nous laisse Assaillir par la plèbe à deux pas du palais! Nous nous sommes armés, tous, maîtres et valets; Mais nous ne pouvions vaincre une foule innombrable.. Les lâches m'ont brûlé ma maison. Misérable ! C'est toi, je le sais bien, qui causes mon malheur.
Salvestro des Medici
Par Dieu, tu deviens fou, Carlo. Demande-leur...
Carlo Strozzi
N'as-tu pas honte, toi, grand dans la bourgeoisie, D'oublier la raison, l'honneur, la courtoisie, Pour te faire, malgré leurs crimes, partisan De tous ces plébéiens ignobles ?
Salvestro des Medici
Parlons-en Et ne crois pas que ton air rogue m'embarrasse. Qui de nous ment le plus au passé de sa race ? Tous deux nous sommes peuple : et toi, Carlo Strozzi, N'as-tu pas, pour amis et fidèles, choisi Des nobles sans scrupule et que ta bourse oblige ? N'impute qu'à toi seul le malheur qui t'afflige.
Carlo Strozzi
À moi, menteur ? À moi ?
Pierre des Albizzi
Je t'admire, vraiment, D'insulter la noblesse en un pareil moment. Si Florence périt, quels seront les coupables ? L'impuissance des lois rend vos crimes palpables. Les bourgeois, envieux des nobles, ont lutté Pour une misérable et basse égalité. Or, c'est en déchaînant le peuple qu'ils l'ont eue; Et votre bourgeoisie, à son tour abattue, Va gémir sur sa faute... Oui, son crime est flagrant ! Florence ne fera désormais rien de grand. La mort de la noblesse a laissé la patrie Sans vertu, sans honneur et sans chevalerie.
Salvestro des Medici
Pierre des Albizzi se lamente ; c'est bien. Mais toi qui, malgré tout, as du sang plébéien, Que diras-tu, Strozzi ?
Carlo Strozzi
Moi, je dirai sans phrase Que la plèbe est hideuse et qu'il faut qu'on l'écrase.
Salvestro des Medici
Ah ! Je sais le fin mot. Tu veux te faire aimer ; Et c'est par tes fureurs que tu prétends charmer Donata, qui te tient la dragée un peu haute...
Carlo Strozzi
Je te défends de la nommer !
Salvestro des Medici
Est-ce ma faute, À moi, si, n'étant pas encore son époux, Tu couves sa beauté de tes regards jaloux?
Pierre des Albizzi
Si tu parles ainsi de ma soeur, mauvais drôle, Je te souffletterai.
Salvestro des Medici
Toi, comprends mieux ton rôle. Voici longtemps, mon cher, que l'on en chuchota. Crois-moi, fais épouser la belle Donata Par ce pauvre Carlo qu'elle tourne en bourrique Et qu'elle mènera, je pense, à coups de trique.
Pierre des Albizzi
Tais-toi, lâche !
Ils vont se jeter sur Salvestro ; les prieurs s'interposent. En même temps, une grande clameur s'élève sur la place. Tous se regardent.
Carlo Strozzi
Gredin, tu m'insultes !
Il court vers une des fenêtres.
Guerriante
Quel bruit !
Guicciardini
C'est le peuple...
Pierre des Albizzi
Tant mieux. Vous recueillez le fruit De votre complaisance abjecte.
Carlo Strozzi
Par la Messe ! Voilà qui me plaît bien. Je vous fais la promesse Que jusqu'au bout, prieurs, nous vous assisterons. Il sera beau de voir le prince des poltrons Se colleter avec une plèbe en furie.
Niccolo Del Bene
Honte à vous qui riez des maux de la patrie !
Guicciardini
Je ferai mon devoir.
Salvestro des Medici
C'est nous qui rirons d'eux !
Guicciardini
Messer, ne faut-il pas les éloigner tous deux ? Leur présence pourrait exaspérer la foule...
Gens du Peuple
Vive le peuple !
Guerriante
C'est comme une immense houle Noyant toute la place.
Guicciardini
Il faut, Guerriante, Que sur-le-champ...
Guerriante
Eh bien ?
Guicciardini
Vous ayez la bonté De parler au peuple...
Guerriante
Oui.
Guicciardini
Je sais qu'on vous estime.
Guerriante
Je leur dirai ?
Guicciardini
Que leur désir est légitime ; Qu'on s'entendra; que nous causerions volontiers Avec plusieurs d'entre eux...
Guerriante
Soit.
Gens du Peuple
Vivent les métiers ! Vive le peuple !
Guerriante sort en courant.
Guicciardini
Allez, et Dieu vous soit en aide !
Scène 9
Guicciardini, Niccolo Del Bene, Salvestro des Medici, Carlo Strozzi, Pierre des Albizzi
Guicciardini
Être humble et patient, c'est l'unique remède, N'est-ce pas ?
Niccolo Del Bene
Soyez ferme.
Guicciardini
Oui, Messer del Bene.
Une vitre vols en éclats.
Salvestro des Medici
Tout se passera bien.
Guicciardini
Ce peuple est effréné.
Il leur montre la porte de gauche.
Salvestro des Medici
Fuyez par ici.
Carlo Strozzi
Non.
Salvestro des Medici
Fuyez tous deux, vous dis-je !
Pierre des Albizzi
Nous ne voulons pas fuir.
Guerriante rentre précipitamment.
Salvestro des Medici
Il faudrait un prodige Pour que vous sortiez saufs de la bagarre...
Scène 10
Guicciardini, Guerriante, Niccolo Del Bene, Gens du Peuple, Pierre des Albizzi, Carlo Strozzi
Guicciardini
Eh bien ?
Guerriante
Ils veulent tous entrer. Le hardi plébéien Qui les mène a séduit la garde...
Guicciardini
Hélas ! Que faire ?
Niccolo Del Bene
Refusez-leur l'entrée.
Il court vers la fenêtre.
Guerriante
Oh ! Vous, je vous révère ; Mais je n'ai pas envie, austère Niccolo, Qu'on m'arrache le coeur ou qu'on me jette à l'eau. Je veux vivre et n'ai point souci de votre blâme.
Niccolo Del Bene
Messer Guerriante !..
Guerriante
Vive le peuple !
Guerriante va ouvrir la porte à deux battants.
Niccolo Del Bene
Infâme...
Gens du Peuple
Vive le peuple !
Guicciardini
Ils vont venir. Ah ! Sauvez-vous !
Pierre des Albizzi
Non.
Guicciardini
Mais, par tous les Saints, ces hommes-là sont fous !
Carlo Strozzi
Où me réfugier ? Ma maison est en cendre.
Le peuple fait irruption dans la salle. Les prieurs lui font face. Strozzi et Albizzi, sans se tourner vers la foule, gardent une attitude résolue. Michel, Thomas, Stefano, Pirro, Jacopo sont dans le foule.
Guicciardini
Fuyez donc ! Vous avez tout le temps de descendre.
Scène 11
Jacopo, Niccolo Del Bene, Pirro, Thomas Barbidoro, Michel Lando, Salvestro des Medici, Guicciardini, Guerriante, Carlo Strozzi, Un Homme, Un Autre, Un Troisième, Premier Homme, Deuxième Homme, Stefano, Pierre des Albizzi, Troisième Homme, Gens du Peuple
Jacopo
Où sont-ils, les prieurs ?
Niccolo Del Bene
Que leur voulez-vous ?
Pirro
Rien ; Les jeter dans la rue.
Thomas Barbidoro
On vous montrera bien Que la chair de la plèbe, ô bouchers que vous êtes, Ne se dépèce pas comme la chair des bêtes !
Niccolo Del Bene
Vous n'aviez pas le droit d'entrer ici.
Pirro
Tu mens ! Le palais est au peuple.
Michel Lando
Amis, soyons cléments : Nous sommes forts.
Thomas Barbidoro
Fais-leur un discours sans réplique.
Michel Lando
Vous êtes préposés à la chose publique ? Expliquons-nous, prieurs ; et Messer Salvestro Sera témoin.
Salvestro des Medici
J'accepte.
Michel Lando
On sait que le bourreau Travaille maintenant avec vos seigneuries ; Mais cela nous révolte : assez de boucheries ! En outre vous saurez que, sans toucher aux biens, Nous réclamons des droits pour la plèbe.
Pirro
Les miens, Je les prendrai.
Michel Lando
Messer, les bourgeois sont des pleutres. Ils s'enferment chez eux et veulent rester neutres ; Presque tous les prieurs ont fui. Si nous venons Vous trouver, nous, avec nos libres gonfanons, C'est que, même gardés ici par tolérance, Vous seuls représentez la justice à Florence, Et que le peuple, afin de consacrer ses droits, A voulu les tenir de vous.
Guicciardini
Nous sommes trois... C'est peu pour une chose aussi grave.
Guerriante
Qu'importe ! Faites-leur des lois.
Thomas Barbidoro
Mais, tout près de cette porte, Je vois deux compagnons...
Jacopo
Tiens, tiens...
Thomas Barbidoro
C'est lui, par Dieu !
Strozzi et Albizzi se tournent vers le peuple.
Jacopo
Dites donc, les amis, faites-vous voir un peu...
Thomas Barbidoro
Ah ! Te voici, Carlo !
Carlo Strozzi
C'est Carlo qu'on me nomme. Après ?
Thomas Barbidoro
Carlo Strozzi.
Carlo Strozzi
Qu'es-tu, toi-même ?
Il prend Strozzi à la gorge.
Thomas Barbidoro
Un homme !
Carlo Strozzi
Me lâcheras-tu ?
On les entoure.
Thomas Barbidoro
Non ! Je te tiens au collet, Et je t'étranglerai, canaille, s'il me plaît
Carlo Strozzi
Lâche-moi, misérable !
Thomas Barbidoro
Ah ! Nous sommes la lie Du peuple, et c'est par nous que la ville est salie, Hein, Carlo ?
Guicciardini
Mon ami...
Il sépare violemment Thomas et Strozzi.
Michel Lando
Laisse-le donc, Thomas.
Carlo Strozzi
Chien, que t'avais-je fait ?
Thomas Barbidoro
Toi ? L'autre jour, tu m'as Regardé de travers.
Carlo Strozzi
Faut-il qu'on te salue ?
Salvestro des Medici
Silence !... À quoi la plèbe est-elle résolue ? Que voulez-vous ?
Jacopo
Au fait, qu'est-ce que nous voulons ?
Un Homme
Du travail !
Un Autre
Non, du pain !
Un Troisième
Moins de travail !
Michel Lando
Allons, Du calme.
Premier Homme
Plus d'impôts !
Jacopo
Qu'on nous fasse des rentes !
Guicciardini
Vos réclamations sont trop incohérentes.
Pirro
Plus de riches !
Deuxième Homme
Du pain pour tous !
Pirro
Plus de bourgeois !
Jacopo
Il faut tout changer.
Premier Homme
Non !
Deuxième Homme
Si !
Michel Lando
Pas tous à la fois !
Carlo Strozzi
Eh bien ! Comprendras-tu, stupide populace, Que ton rôle est toujours de hurler sur la place, Et non pas de siéger au conseil avec eux ?
Jacopo
Ah ! Pour le coup, c'est trop !
Carlo Strozzi
Viens-y, drôle visqueux ! Je suis prêt.
Jacopo
Diable !...
Pirro
À mort, le Strozzi !
Michel Lando
Toi, silence. On ne fait rien de bon avec la violence.
Stefano
Michel, parle pour tous !
Guicciardini
Exposez vos griefs.
Niccolo Del Bene
Soit ; et, s'il est possible, en termes clairs et brefs.
Michel Lando
D'abord je vous dirai...
Jacopo
Très bien !
Stefano
Faites silence.
Michel Lando
... Que nous ne pouvons plus supporter l'insolence De ces Guelfes, tenez, qui, chassés du pouvoir, Sont assez odieux pour qu'on souffre à les voir. Ils ne seront jamais au bout de leurs ressources. Leurs noms ne restent pas longtemps au fond des bourses Lorsque l'on tire au sort les magistrats nouveaux. Et puis ça se dit noble, et ça fait les dévots ! Mais pareille impudence a l'air d'une gageure. Nous n'obéirons plus, bourgeois,je vous le jure, Qu'à de vrais magistrats honnêtement élus. Plus de Guelfes ! la loi pour tous, et rien de plus.
Salvestro des Medici
On sait que j'ai toujours défendu cette cause.
Guerriante
Elle est juste.
Guicciardini
Sans doute.
Carlo Strozzi
Attendez autre chose ; Chacun son tour.
Michel Lando
Parlons maintenant des métiers. Les plus humbles - il faut que vous y consentiez - Formeront plusieurs arts, trois par exemple, ou quatre, Jouissant d'autres droits que du droit de se battre. Ils auront des consuls et fourniront le tiers Des prieurs...
Guicciardini
Le tiers ?
Michel Lando
Oui.
Pierre des Albizzi
Vous n'êtes plus si fiers ?
Niccolo Del Bene
C'est absurde.
Thomas Barbidoro
Comment ?
Jacopo
Il rêve, le vieux père.
Stefano
Taisez-vous donc !
Michel Lando
La ville, étant riche et prospère, Allégera l'impôt...
Niccolo Del Bene
Toujours mêmes refrains !
Michel Lando
Puis, ceux qui doivent moins de cinquante florins, Les riches n'auront pas le droit de les poursuivre. Nous voulons bien payer ; mais, que diable ! Il faut vivre.
Guicciardini
Cet homme est raisonnable.
Murmure d'approbation.
Michel Lando
En outre, et je finis, Voulant voir désormais les citoyens unis, Je réclame pour tous une amnistie entière.
Pirro
Toi, tu ferais bien mieux d'aller voir ta fruitière.
Michel Lando
Tu n'es pas content?
Pirro
Non, je ne suis pas content.
Michel Lando
Que te faut-il ?
Pirro
Je veux le pillage à l'instant. Peuple, quand tu la tiens, lâcheras-tu ta proie ? Te contenteras-tu des faveurs qu'on t'octroie ? Faut-il que ces gredins esquivent le danger En nous abandonnant quelques os à ronger ? Nous dirons notre mot, s'ils daignent le permettre ; On nous applaudira... Mais qui sera le maître ? L'argent ; et les bourgeois gardent l'argent pour eux.
Jacopo
Mais si je fais la loi ?
Pirro
Tout ça, c'est des mots creux. Le lait de ta nourrice est encor dans ta bouche, Jacopo.
Jacopo
Par exemple !
Pirro
Ô tas de gobe-mouche ! Ils sont ravis. Mais moi, je suis plus exigeant. Puisque c'est les bourgeois qui détiennent l'argent, Je propose à mon tour qu'on aille, d'un pied leste, Explorer leurs maisons et leurs boutiques...
Deuxième Homme
Peste !
Pirro
Pour moi, vous savez bien, les lois, c'est du fatras. Je suis maigre : il est temps que je devienne gras. Voilà tout.
Troisième Homme
Il n'est pas trop stupide.
Niccolo Del Bene
Ô Florence !
Michel Lando
Peuple, écoute-moi bien ! Je veux ta délivrance ; Je réclame pour toi le pouvoir qui t'est dû, Ta part dans les honneurs. Mais, tu l'as entendu, Lui, pour toute réforme, il demande qu'on aille En tumulte piller les boutiques...
Jacopo
Canaille !
Michel Lando
Parlez, au nom du Christ : sommes-nous des voleurs ?
Gens du Peuple
Non, Michel, non !
Pirro
C'est bien le pire des malheurs, Quand on écoute un homme à langue bien pendue. Ah ! Vous regretterez l'occasion perdue.
Michel Lando
Des gredins ont brûlé plusieurs palais....
Pirro
Tant mieux Brûlons-en d'autres.
Michel Lando
Non ! Laissez ce furieux ! Ne déshonorez pas la cause populaire En ruinant Florence.
Pirro
Amis, la chose est claire Il défend les bourgeois parce qu'il est des leurs. Mais en voilà, tenez, en voilà, des voleurs ! Égorgeons-les.
Guicciardini
Mon Dieu
Pirro
Puis brûlons la bâtisse...
Michel Lando
Non ! Point de cette aveugle et sommaire justice Qui rend le plus coupable à jamais innocent ! Le peuple doit avoir les mains pures de sang.
Stefano
Très bien, Michel !
Gens du Peuple
Bravo ! Bravo !
Jacopo
C'est un vrai mâle.
Thomas Barbidoro
Toi, décampe !
Il est poussé dehors parmi les huées de la foule.
Pirro
Bonsoir.
Scène 12
Guerriante, Guicciardini, Thomas Barbidoro, Niccolo Del Bene, Michel Lando, Nicolo, Salvestro des Medici, Gens du Peuple, Pierre des Albizzi, Carlo Strozzi, Jacopo, Deuxième Homme, Troisième Homme
Guerriante
Je vous trouve bien pâle, Guicciardini.
Guicciardini
Par Dieu ! Vous l'êtes encor plus.
Thomas Barbidoro
Eh bien, maître poltron, qu'est-ce que tu conclus ?
Guicciardini
Pensez-vous que je doive accueillir leurs demandes ?
Niccolo Del Bene
C'est contraire à la loi.
Guerriante
Toi, vieux, tu nous gourmandes Comme des bambins..
Niccolo Del Bene
Ah plus de respect.
Guerriante
Tais-toi, Bonhomme ; ce que veut le peuple devient loi.
Michel Lando
Nous allons être au bout de notre patience.
Guerriante
Parlez donc !
de même
Nicolo
J'en appelle à votre conscience.
Guicciardini
Ah ! Que faire ?
Il prend à part Guicciardini et les prieurs.
Salvestro des Medici
Un instant, mes chers concitoyens ! Je vais le décider. Vos désirs sont les miens. Vous avez vu combien ce Michel les domine ? Il semble honnête ; il est fier et de bonne mine ; Cédez-lui votre place.
Guerriante
Oui, très bien.
Salvestro des Medici
Sûrement Lui seul peut museler la plèbe en ce moment. Il rêve du pouvoir ; il voudrait bien y mordre ; Guidé par nos conseils, il rétablira l'ordre.
Guicciardini
Les deux mois de sa charge une fois écoulés, Voudra-t-il s'en démettre ?
Guerriante
Est-ce que vous voulez, Vous, qu'on nous pende ?
Guicciardini
Non... mais c'est la tyrannie Que nous allons créer !
Salvestro des Medici
Pour cela, je le nie. Puis il coule, en deux mois, beaucoup d'eau sous les ponts ; D'ici là nous serons les maîtres, j'en réponds.
Guicciardini
Eh bien donc, parlez-leur ; je consens à tout.
Niccolo Del Bene
Lâche !
Michel Lando
Si vous ne voulez pas que le peuple se fâche, Il faut vous décider.
Salvestro des Medici
Travailleurs florentins, Écoutez ! Voulez-vous, pour être plus certains De voir tous les abus promptement disparaître, Qu'un des vôtres gouverne ?
Gens du Peuple
Oui !
Pierre des Albizzi
Nous aurons un maître.
Salvestro des Medici
Quand tous nos ennemis devraient se récrier, Voulez-vous que Michel Lando, simple ouvrier, Tienne le gonfanon de justice à Florence ?
Gens du Peuple
Oui ! Oui ! Oui !
Carlo Strozzi
Le mensonge épouse l'ignorance.
Niccolo Del Bene
Je proteste.
Jacopo
Par Dieu ça nous est bien égal.
Niccolo Del Bene
Je ne puis reconnaître aucun pouvoir légal À ce gonfalonier qu'on élit en tumulte.
Deuxième Homme
Vieux radoteur !
À Niccolo :
Niccolo fait quelques pas vers la porte ; puis il prend de grosses clefs à sa ceinture et se tourne vers Michel.
Michel Lando
Assez je défends qu'on l'insulte. Va-t'en.
Il jette les clefs à terre. Murmures de la foule. Michel se baisses vivement et ramasse les clefs.
Niccolo Del Bene
Voici les clefs qui gardent le palais ; Si tu les veux, Michel Lando, ramasse-les.
Michel Lando
Je les ramasse au nom du peuple, et je les garde.
Troisième Homme
Si nous rossions le vieux ?
Niccolo se retire lentement.
Michel Lando
Que nul ne s'y hasarde ! Je veux qu'il sorte en paix.
Scène 13
Thomas Barbidoro, Gens du Peuple, Michel Lando, Jacopo, Carlo Strozzi, Salvestro des Medici
Thomas Barbidoro
Salut, gonfalonier Nous nous ferons hacher pour toi jusqu'au dernier.
Gens du Peuple
Vive Michel Lando !
Michel Lando
Non : vive la justice ! Vous tous, si je fais mal, il faut qu'on m'avertisse...
Jacopo
Vive Michel Lando, seigneur de la cité !
Michel Lando
Je ne suis point seigneur.
Carlo Strozzi
Voilà leur liberté...
Michel Lando
Allons, peuple et bourgeois, plus de guerre civile ! Descendons sur la place, amis, et que la ville Choisisse des prieurs.
Salvestro des Medici
Un mot, gonfalonier. Le pouvoir, tout d'abord, est dur à manier. Pour moi, ces choses-là me sont fort coutumières, En sorte qu'on pourrait user de mes lumières...
Michel Lando
Non, Messer. Les élus du peuple feront tout. Puis, gouverner l'État, j'en viendrai bien à bout ! Pour le faire sans honte, il suffit d'être juste.
Salvestro des Medici
La tâche est lourde.
Michel Lando
Soit ; mais je me sens robuste, EL je suffirai bien à porter mon fardeau. Suivez-moi, compagnons.
Gens du Peuple
Vive Michel Lando ! (Michel saisit un gonfanon et s'élance dehors, entraînant la foule qui l'acclame. Les bourgeois, suivent consternés.)
Deuxième Acte
Scène 1
Tafo, Simon
Tafo
Qu'est-ce que c'est que ça ?
Simon
Ça, c'est une potence. Quand tu voudras finir ta chienne d'existence...
Tafo
Après toi, vieux filou. Qui nous fait ce cadeau ?
Simon
C'est l'aimable Michel.
Tafo
Ah ! Bien ; Michel Lando Un homme qui connaît .. sa petite importance. Pourquoi Michel a-t-il planté cette potence ?
Simon
C'est un arbre de mai qu'il offre à ses amis. On y pendra tous ceux qui ne sont pas bien mis.
Tafo
Alors, mon pauvre vieux...
Simon
Tout de même, c'est raide ! Culbuter les bourgeois pour venir à leur aide ; Empêcher le pillage...
Pirro, la face allumée, vient d'arriver sur la place ; il a écouté les dernières réflexions des deux amis.
Tafo
On est bien mal tombé.
Scène 2
Pirro, Simon, Tafo, Jacopo
Pirro
Par la béquille d'or du vieux saint Barnabé ! Voilà de braves gens.
Simon
Ah ! C'est toi, l'araignée ?
Pirro
Un jour on lui fera quelque bonne saignée, A cet homme rigide. Oui. Mais, en attendant, Mes fils, amusons-nous !
Simon
Te voilà bien fendant.
Pirro
Il faut que j'exécute une farce choisie ; Car je viens d'arroser d'un riche Malvoisie, Qui m'a subitement éclairé le cerveau, Un bon rôti de grue et du ventre de veau. Je me sens tout gaillard après cette lippée.
Tafo
Moi, quand j'ai bu, je suis brave comme une épée.
Pirro
As-tu bu ?
Tafo
Non.
Pirro
Alors, tu n'es pas brave ?
Tafo
Si.
Pirro
Veux-tu te marier, Tafo ?
Tafo
Moi ? Grand merci. Là-bas, près du vieux pont, j'ai quatre ou cinq maîtresses. Quand, par hasard, je suis en veine de tendresses, Ça me suffit.
Simon
Butor !
Pirro
Moi, pas du tout. Je veux Du meilleur, une peau très fine, et des cheveux Qui fleurent bon.
Simon
À nous les femmes !
Pirro
J'en sais une Pour qui notre Michel avalerait la lune.
Tafo
Michel ?
Pirro
Oui : ça m'irait de lui jouer un tour. C'est qu'il en est coiffé Je l'ai surpris, un jour, Qui la mangeait des yeux, mon cher, en pleine rue. Depuis un bout de temps elle était disparue, Et l'autre, sur ses pieds, restait tout ahuri, Comme s'il la voyait encore. Ah j'ai bien ri !
Tafo
Enlevons-la, Pirro.
Pirro
La chose est très facile. Pierre des Albizzi, son frère,- un imbécile, Est en voyage. Bon. Pour cueillir le fruit mûr, Il suffit maintenant d'escalader un mur. Toute leur valetaille a du sang de concombre; Vous voyez ça : des gens qui fuient devant leur ombre...
Tafo
Oh ! Nous enlèverons la belle prestement. Est-ce loin ?
Pirro
À deux pas.
Tafo
Je serai son amant !
Simon
Après moi, s'il te plaît.
Pirro
Allons, pas de querelle... Chacun aura sa part.
Tafo
Ça sera gai pour elle.
Simon
Oui, mais elle criera?
Tafo
Sûr.
Pirro
Pour se déranger, Nos honnêtes bourgeois ont trop peur du danger.
Tafo
Sans sortir du palais, Michel pourra l'entendre; Et le gonfalonier pour nous n'est pas bien tendre.
Pirro
Michel rétablit l'ordre en ville. Je vous dis Que tout est prévu.
Simon
Mais...
Pirro
Cordieu, soyons hardis !
Simon
Je n'ai pas peur.
Tafo
Ni moi non plus.
Simon
Allons-y, frère !
Pirro
D'ailleurs, pour empêcher l'amoureuse de braire, On la bâillonnera, tu sais, mais comme il faut, Avant de l'entraîner vers le fleuve au grand trot.
Simon
Par où filera-t-on?
Pirro
Tiens, par cette ruelle.
Tafo
J'engage notre amie à faire la cruelle, Lorsqu'à l'auberge, après un souper copieux, On se partagera ses faveurs...
Pirro
Hein, mon vieux ? Une de la noblesse !
Tafo
Oui, ça vous flatte.
On entend un bruit de foule.
Simon
Écoute ! Voilà qu'on vient en masse.
Tafo
À cause ?
Simon
On veut sans doute Faire enrager Michel.
Une foule de plébéiens entre par la gauche. Un notaire marche en tête, tenu au collet par Jacopo et par un garçon boucher. Le notaire porte à sa ceinture une plume et une écritoire ; il tient un rouleau de papier à la main.
Pirro
Ça tombe bien : les cris Empêcheront qu'on nous entende...
Jacopo
Écris ! écris !
Il s'esquive par la droite avec Simon et Tafo.
Pirro
Allons faire le coup.
Scène 3
Boucher, Notaire, Jacopo, Un Homme, Un Autre, Un Jeune Mitron, Premier Homme, Deuxième Homme, Troisième Homme, Mitron, Gens du Peuple
Boucher
Misérable notaire, À ta besogne !
Notaire
Hélas, mon Dieu !
Jacopo
Veux-tu te taire ?
Notaire
Mes amis, je n'ai point de table.
Boucher
Arrange-toi
Jacopo
Écris sur ton genou, Gaspar : voici la loi.
Boucher
Non, c'est moi qui la fais !
Un Homme
C'est moi !
Le notaire s'agenouille et se prépare à écrire.
Un Autre
C'est tout le monde !
Jacopo
Écris ce que je vais te dire.
Notaire
Une seconde...
Jacopo
Le seul maître est le peuple ; et le peuple, c'est nous. Écris ça.
Notaire
Le seul maître...
Un Jeune Mitron
Un notaire à genoux, Vrai, c'est farce.
Jacopo
Tu sais, soigne bien ton grimoire. Je te ferai relire, et j'ai bonne mémoire ; S'il y manque un seul mot...
Premier Homme
Écris qu'à l'avenir Personne ne sera pendu.
Notaire
J'allais finir L'autre phrase...
Premier Homme
Écris donc !
Le boucher efface avec sa main ce que le notaire vient d'écrire.
Notaire
Voyez, je me dépêche... C'est fait.
Boucher
Je ne veux pas de ça !
Notaire
Mais l'encre est fraîche !
Boucher
Il faut, pour en finir avec la pendaison, Que le bourreau lui-même y passe.
Deuxième Homme
Il a raison !
Jacopo
Écris que nous pendrons le bourreau par le ventre.
Deuxième Homme
Par les pieds !
Troisième Homme
Par la gorge !
Mitron
Écris tout ça.
Notaire
Que diantre ! Il faut choisir.
Jacopo
C'est moi qui vais dicter : écris. La pinte sera double et vaudra moitié prix...
Le boucher prend un couteau à sa ceinture et le met sur la gorge du notaire.
Troisième Homme
Mets qu'on pourra cogner sur les patrons d'auberges.
Boucher
Notaire, écris pour moi. Cinquante coups de verges À qui se permettra de porter un manteau. Je n'en ai pas, moi.
Notaire
Mais...
Boucher
Écris.
Notaire
Votre couteau Me trouble...
Deuxième Homme
Qui vient là ?
Troisième Homme
Deux bourgeois.
Boucher
Qu'on les pende !
Jacopo
C'est Messer Salvestro.
Salvestro entre avec Guerriante ; on les entoure. Le boucher reste à l'écart. Profitant du tumulte, le notaire s'esquive.
Gens du Peuple
Vivat !
Scène 4
Salvestro des Medici, Jacopo, Guerriante, Gens du Peuple, Boucher, Premier Homme
Salvestro des Medici
Ma joie est grande, Amis, de vous revoir. Eh bien ! Quoi de nouveau ?
Jacopo
Nous réformons l'État.
Guerriante
Bravo, peuple, bravo !
Jacopo
Ah ! Si tous les bourgeois étaient comme vous autres ..
Salvestro des Medici
Mais le gonfalonier n'est-il pas un des vôtres ? Il doit vous s[o]utenir.
Jacopo
Regardez, s'il vous plaît ! Quiconque aura volé seulement un poulet Sera pendu. Tant pis si l'on a faim. Je rage En pensant que le peuple a fait ce bel ouvrage... Car nous avons élu Michel gonfalonier Sans consulter personne !
Guerriante
On ne saurait nier Qu'il est hautain, brutal, sourd à toute supplique. Puis, dresser un gibet sur la place publique !
Jacopo
Pourtant il est cardeur de laine comme moi; Ni plus ni moins.
Salvestro des Medici
Comment t'appelles-tu ?
Jacopo
Pourquoi Demandez-vous mon nom ?
Salvestro des Medici
Parce que ton visage, Tes gestes, ton discours montrent un homme sage.
Jacopo
Mon nom est Jacopo.
Salvestro des Medici
Je te protégerai.
Jacopo
Comment ça ?
Salvestro des Medici
Quand Michel se sera retiré Du pouvoir qu'il occupe avec tant d'insolence (Et, certes, il s'en ira, fût-ce par violence), Il faudra qu'un de vous prenne sa place...
Jacopo
Enfin !
Salvestro des Medici
Oui, mais un homme adroit, un gaillard au nez fin... Nous penserons pour lui.
Jacopo
Ça sera très commode.
Salvestro des Medici
Il faut qu'il soit élu selon la vieille mode ; Pas de tirage au sort ; et c'est sur Jacopo Que nous réunirons les voix.
Jacopo
Moi, dans la peau D'un vrai gonfalonier !...
Guerriante
Eh bien, qu'en dis-tu, frère ?
Jacopo
Tout ce que fait Michel, je ferai le contraire !
Gens du Peuple
Bravo !
Jacopo
Je donnerai de somptueux festins On boira tout le temps.
Gens du Peuple
Bravo !
Jacopo
Soyez certains Que, tant que je serai dans la magistrature, Ça sentira partout le vin et la friture.
Gens du Peuple
Bravo ! bravo !
Salvestro des Medici
Soyez calmes en attendant, Mes amis, et rentrez chez vous.
Guerriante
C'est plus prudent.
Boucher
Mais pourquoi, dites donc, est-ce lui qu'on désigne ? Je réclame.
Jacopo
Pourquoi ? Parce que j'en suis digne.
Salvestro des Medici
Chacun aura sa part ; et, pour tout plébéien, L'heure d'être au pouvoir viendra
Gens du Peuple
Très bien ! très bien !
Fanfare de trompettes.
Boucher
Si vous appelez ça de la justice...
Premier Homme
Ah ! Diable ! Voilà Michel.
Jacopo
Filons.
Guerriante
Ce peuple est impayable.
Michel entre, précédé de massiers et de trompettes. On porte devant lui le gonfanon de justice. Michel est vêtu, très simplement, d'une longue simarre. Derrière lui, quelques hommes d'armes. Dès que Michel paraît, le peuple fait mine de se disperser.
Salvestro des Medici
L'autre fait du vacarme ; on tremble devant lui.
Scène 5
Massiers, Michel Lando, Guerriante, Jacopo, Salvestro des Medici
Massiers
Place ! Place !
Michel Lando
Quoi donc, peuple, est-ce qu'aujourd'hui L'on ne travaille pas ?
Guerriante
C'est qu'il leur parle en maître.
Michel Lando
Le peuple est libre ; eh bien, qu'il soit digne de l'être !
Jacopo
Demandez, s'il vous plaît, à Messer Salvestro Si nous ne faisions rien.
Michel Lando
Prenez garde au bourreau. Que ce gibet vous soit un conseil salutaire ! Il se peut qu'on sévisse, et qu'entre ciel et terre Quelques lâches voleurs se balancent demain...
Jacopo
Ça sera très bien fait.
Michel Lando
Passez votre chemin ! Car je ne veux plus voir la plèbe famélique Perdre ainsi tout son temps sur la place publique. Au travail! et gagnez-le pain de vos enfants.
Salvestro des Medici
Puis-je plaider pour eux ?
Michel Lando
Non. Je vous le défends.
Salvestro des Medici
C'est fort bien ; je m'incline.
Michel Lando
À l'ouvrage ! À l'ouvrage ! Je travaille pour vous, moi.
Il s'en va, entraînant la foule.
Jacopo
Messer, bon courage... C'est l'heure de manger nos poireaux et nos choux. Hop ! En route...
Le cortège entre dans le palais.
Michel Lando
Rentrez.
Scène 6
Michel Lando, Salvestro des Medici
Michel Lando
Messer, un mot. C'est vous Qui les troublez ainsi.
Salvestro des Medici
Moi ?
Michel Lando
Mais je vous surveille. Vous voilà prévenu.
Salvestro des Medici
Vraiment, je m'émerveille Que vous ayez si vite appris l'art d'oublier, Sans moi vous peineriez encore à l'atelier.
Michel Lando
Vous obéir serait d'une âme trop servile. Je suis là pour veiller au salut de la ville ; Sachez-le bien, j'y veille ; et, de nos vingt quartiers, Je peux faire accourir en armes les métiers. On m'obéit. Malheur (croyez-moi, je vous prie) A ceux qui porteraient les mains sur ma patrie ! Je ne crains pas, malgré vos sarcasmes mordants, Les pillards au dehors, les traîtres au dedans.
À Guerriante.
Ils s'éloignent.
Salvestro des Medici
C'est bien ; restons-en là. Venez.
Michel Lando
Quelle âme vile !
Ils sortent.
Salvestro des Medici
Décidément cet homme est de trop dans la ville.
Il entre dans le palais.
Michel Lando
Il s'en va caresser la crapule en haillons... N'importe : il ne peut rien contre moi. Travaillons.
Scène 7
Pirro, Simon, Tafo, Donata, Michel Lando
À peine Michel est-il rentré, que Donata, bâillonnée, se précipite sur la place. Elle vient d'échapper à Pirro, Simon et Tafo qui la poursuivent ; tout en courant, elle cherche à se défaire du bâillon qui l'empêche de crier. Pirro l'atteint et l'empoigne ; les deux autres font de même et tâchent de l'entraîner vers la ruelle.
Pirro
Je te tiens, cette fois.
Simon
De la douceur, ma fille...
Tafo
Elle nous a glissé des mains comme une anguille !
Pirro
Tenez bon.
Simon
Quelle poigne !
Tafo
Allons, viens, mes amours.
Au moment où ils vont l'entraîner, elle parvient à dégager un de ses bras, et elle arrache le bâillon qui lui serre la bouche.
Simon
Pas de façons, la belle...
Donata
Au secours ! au secours
Pirro
Silence, ou je t'étrangle.
Pirro met sa main sur la bouche de Donata ; mais tout de suite il la retire en criant.
Donata
Au secours !
Pirro
Ah ! La chienne M'a mordu.
Simon
Dépêchons, Pirro ; j'ai peur qu'on vienne.
Michel parait au seuil du palais.
Donata
Au secours !
Michel Lando
Qu'est-ce donc ?
Donata
Défendez-moi, Messer !
Tafo
Corps de Dieu ! C'est Michel.
Il tire sou épée et descend les degrés en courant.
Michel Lando
Gredins !
Il se sauve.
Tafo
J'ai besoin d'air.
Pirro
Restez donc ! Il est seul.
Il se sauve.
Simon
Restes-y, toi ; je file.
Il tourne le dos pour fuir ; au même instant, Michel le pique de son épée entre les deux épaules.
Pirro
Ah ! Tant pis !
Scène 8
Michel Lando, Pirro
Pirro tombe ; Michel se jette sur lui et lui arrache son couteau.
Michel Lando
Tiens, voleur...
Pirro
Lâche
Michel Lando
Ce que la ville A de plus odieux, misérable, c'est toi ; J'ai sali mon épée en t' effleurant...
Pirro
Pourquoi Me fais-tu des discours ? Pousse ferme ta lame ; Achève-moi.
Un officier sort du palais.
Michel Lando
Porter les mains sur cette femme !...
Scène 9
Officier, Michel Lando, Pirro, Donata
Officier
Qui donc fait tout ce bruit ?
Michel Lando
Moi. J'ai pris un voleur.
Pirro
Qu'est-ce que j'ai volé ?
Michel Lando
Deux autres, par malheur, Sont en fuite.
Officier
Plaît-il à Votre Seigneurie Que j'emmène cet homme ?
L'officier s'approche.
Michel Lando
Aidez-moi, je vous prie.
Pirro
Le coup de grâce...
Michel Lando
Non, scélérat. Que la loi Dispose de ton corps.
Pirro
Ô traître !
Michel Lando
Lève-toi.
Pirro
Michel...
Michel et l'officier aident Pirro à se lever.
Michel Lando
Allons, debout !
Pirro
Cette veuve est un ange... Prends-la ; je te la donne.
Michel Lando
Assez
Michel se tourne vers Donata, qui, toute haletante, est tombée assise sur un banc de pierre auprès du palais.
Pirro
Qu'elle nous venge !
Michel Lando
Daignez m'attendre ; à moins que vous ne préfériez Entrer dans le palais avec moi.
Donata
Vous riez, Messer ?... Une Albizzi semblerait trop suspecte ; On me recevrait mal.
Michel Lando
J'entends qu'on vous respecte.
Donata
Merci; j'attendrai là. Je n'ai plus peur de rien. Allez, Messer. Il faut que je respire.
À Pirro.
Michel Lando
Bien. Toi, monte.
Michel et l'officier le prennent au collet.
Pirro
Si je peux.
Tous les trois entrent dans le palais.
Michel Lando
Drôle, monte plus vite !
Scène 10
Donata
Une pause.
Strozzi entre, éperdu.
Donata
Je rêve. Est-ce donc là Michel Lando ? J'évite Une honte sanglante et pire que la mort. Grâce à lui, que j'aurais frappé sans un remord ? L'homme odieux par qui la canaille est maîtresse, Lui, Michel, accourt seul à mon cri de détresse ? Ces murs l'ont entendu, pourtant ; je le sais bien. Tandis que s'élançait vers moi le plébéien, Plus d'un bourgeois s'est dit en verrouillant sa porte : On égorge une femme... » Après ? que leur importe ? La place est vide. Où sont les grands ? Dans leur palais Ils attendent, au lieu d'aiguiser les stylets, Que pour les obliger Michel Lando s'en aille ; Et moi, pendant ce temps, livrée à la canaille, J'aurai dû mon honneur - l'honneur d'une Albizzi - Au maître qu'en hurlant le peuple s'est choisi !... Ah ! c'est trop. Mais que faire ? Aurai-je le courage De châtier celui dont le bienfait m'outrage ? Oui, j'en aurai le coeur. Il le faut. Je voulais À loisir expulser cet homme du palais ; Mais je vais en finir tout de suite... Mon frère Juge notre dessein follement téméraire, Bien que les grands de Sienne aient promis un secours. Sans doute, à notre appel, beaucoup feront les sourds. Ah! si vraiment, Strozzi, ton amour est sincère, Il te faudra lutter contre un rude adversaire ! Michel a le pouvoir; il est hardi ; sa voix, Qu'aujourd'hui j'entendais pour la première fois, A sans doute un viril accent qui m'a troublée, Car sa force me fut tout à coup révélée... Mais Carlo sait aussi hurler avec les loups. Il ne fut jamais lâche ; il m'aime ; il est jaloux ; Donc il m'obéira... Je vois d'ici sa rage, Lorsque je lui dirai qu'avec un vrai courage Notre gonfalonier en personne arrêta L'un de ces vils gredins...
Scène 11
Carlo Strozzi, Donata
Carlo Strozzi
Donata ! Donata !... Mon âme !...
Donata
C'est moi-même.
Il soupire comme un homme délivré d'une grande angoisse.
Carlo Strozzi
Ah !...
Donata
Tu me croyais morte ?
Carlo Strozzi
Tes lâches serviteurs m'ont dit devant ta porte...
Donata
Je voudrais souffleter ces traîtres Pas un d'eux Ne restera chez moi.
Carlo Strozzi
Quand des êtres hideux Outrageaient Donata, ma noble bien-aimée, Que n'étais-je près d'elle !
Donata
Oui, - je serais charmée De t'être redevable, ami, de mon salut ; Mais le Ciel, qui n'est pas sans malice, voulut Me faire délivrer de ces horribles hommes Par Michel Lando...
Carlo Strozzi
Quoi !
Donata
Dans le temps où nous sommes, Tout arrive. Michel reste notre ennemi ; Mais je ne pourrai plus le haïr qu'à demi.
Carlo Strozzi
Je le haïrai donc, moi, d'une triple haine.
Donata
Parce qu'il m'a sauvée, ami ?
Carlo Strozzi
Sois plus humaine ; Ne raille pas.
Donata
Railler m'est défendu ?
Carlo Strozzi
Comprends Que je souffre de voir un ennemi des grands Te servir à ma place et forcer ton estime !
Donata
Aurais-tu préféré que je fusse victime Du plus abominable attentat ? Je serais Déshonorée - ou morte - en dépit des regrets, Si, me voyant aux mains des bandits de la rue, Michel, fort bravement, ne m'avait secourue.
Carlo Strozzi
Ah ! Si j'eusse été là, que m'eût fait le danger ? Chaque jour, pour te voir et pour te protéger, Je traverse Florence au péril de ma vie.
Donata
Tu m'aimes ? Prouve-le. Crois-tu que j'aie envie De subir un nouvel affront ?
Carlo Strozzi
Qu'exiges-tu ?
Donata
Michel fut mon sauveur; mais j'aurai la vertu De le sacrifier à notre juste cause. Délivre-nous de lui.
Carlo Strozzi
Soit. Je ferai la chose, Dussé-je être pendu comme un lâche assassin. Mais qu'y gagnerons-nous ?
Donata
Comprends mieux mon dessein. Peu m'importe, Carlo, qu'on l'exile ou qu'il meure ; Je veux qu'il ne soit rien. Si le pouvoir demeure A ceux qui dans un jour de trouble l'ont saisi, Qu'adviendra-t-il de nous? Sois un homme, Strozzi. Tu peux ressusciter notre grandeur ancienne, Si tu le veux.
Carlo Strozzi
Comment ?
Donata
Pierre m'écrit de Sienne Que plusieurs citoyens de la ville sont prêts A tenter avec nous un coup de main.
Carlo Strozzi
Après Que moi, de mon côté, j'aurai pris mes mesures ?
Donata
Tout de suite.
Carlo Strozzi
Ils sont fous.
Donata
Carlo, tu me rassures ; Je vois que mon sauveur n'a rien à craindre.
Carlo Strozzi
Il faut Tout perdre, n'est-ce pas, pour agir au plus tôt ?
Donata
Vivre dans la terreur devient une torture. Je n'attendrai plus rien.
Carlo Strozzi
Pour tenter l'aventure, Il me faudrait au moins trois cents affiliés. Or, je n'ai sous la main que mes seuls familiers. Sans doute, ils me suivront partout comme mon ombre ; Mais tout avorterait par notre petit nombre.
Donata
Combien de gens faut-il pour trahir un secret ?
Carlo Strozzi
Ah ! C'est trop m'irriter !
Strozzi s'éloigne de quelques pas. Sans le voir, Michel sort du palais et marche vers Donata.
Donata
Michel Lando paraît ; Va-t'en.
Scène 12
Donata, Michel Lando, Carlo Strozzi
Donata
Si je pouvais l'envelopper de ruses...
Michel Lando
Madonna del Garbo, je vous fais mes excuses.
Donata
Vous ne m'en devez pas.
Michel Lando
L'État prend tout mon temps.
Donata
Et vous lui dérobez pour moi quelques instants ?
Michel Lando
A peine. Les prieurs exigent ma présence.
Donata
Messer, ne doutez pas de ma reconnaissance.
Michel Lando
Oh ! Le peu que j'ai fait, qui ne l'eût fait pour vous ?
Strozzi, sans être vu, se rapproche de Michel et de Donata, et il écoute attentivement.
Donata
Déjà si gracieux ?
Michel Lando
J'aurais rompu de coups Ces misérables; mais j'en tiens un, et j'espère Que les autres seront traqués dans leur repaire. Jugés par des bourgeois sans aucune merci, Certes, ils seront pendus. Mais pourquoi tout ceci ? Le supplice de trois gredins est peu de chose. J'avais l'esprit ailleurs...
Donata
Que pensiez-vous ?
Michel Lando
Je n'ose, En vérité...
Carlo Strozzi
Cet homme est fou, sur mon honneur !
Donata
Dites...
Michel Lando
Je pensais donc, avec un grand bonheur, Que vous ne semblez pas me mépriser...
Haut.
Donata
Il m'aime. Vous m'avez secourue en un péril suprême ; Je vous dois mon honneur, et l'honneur est sans prix ; Comment pourrais-je donc vous payer en mépris ?
Michel Lando
Quoi ! Vous me regardez avec des yeux sans haine ?
Carlo Strozzi
Vous êtes bien galant, pour un cardeur de laine !
Michel Lando
Que faites-vous ici ? Vous savez bien pourtant Que vous ne devez pas sortir un seul instant. Je vous l'ai défendu pour éviter un crime ; La plèbe vous exècre.
Carlo Strozzi
Ah ! Très bien. On m'opprime Parce que je pourrais, comme il me fut promis, Être mis en morceaux par vos nobles amis...
Michel Lando
Vous tairez-vous ?
Stefano sort du palais.
Donata
Messer, il faut que je vous blâme.
Scène 13
Stefano, Michel Lando
Stefano
Excusez.
Michel Lando
Que veux-tu ?
Stefano
Le conseil te réclame.
Michel Lando
Ah ! - Pourquoi ?
Stefano
Pour répondre à ceux de Faenza.
Michel Lando
Suis-je à leurs ordres ?
Stefano
Viens ; il le faut.
Michel Lando
Pourquoi ça ? C'est aux prieurs d'agir selon leur convenance. Moi, je ne veux pas être un homme de finance.
Stefano
Viens donc.
Michel Lando
La chose est grave ?
Stefano
Elle importe au Trésor. Faenza nous emprunte huit mille florins d'or.
Michel Lando
C'est bon. Mais la cité se donne ainsi l'allure D'une maison de banque.
Stefano entraîne Michel qui, avant d'entrer dans le palais, se retourne brusquement.
Stefano
Allons, il faut conclure !
Michel Lando
Je reviens.
Scène 14
Carlo Strozzi, Donata
Carlo Strozzi
Le désir éclate dans ses yeux. L'impudent se permet de vous aimer !
Donata
Tant mieux.
Carlo Strozzi
Donata !...
Donata
Sois plus calme. Il passe pour honnête ; Mais le pouvoir le trouble et lui porte à la tête. Lui qui tient aujourd'hui notre sort dans sa main, Voudra-t-il n'être plus qu'un pauvre homme demain ? Non : l'attirer à nous sera chose facile, Et je me charge, moi, de le rendre docile. Crois-moi : ceci vaut mieux.
Carlo Strozzi
Mais que lui diras-tu ?
Donata
S'il ne m'obéit pas, il sera bien têtu.
Carlo Strozzi
Ah ! Prends garde !
Donata
Tu sais qu'une promesse est douce. Si, d'abord, il fait l'homme austère et me repousse, Je saurai l'attendrir, sans qu'il m'en coûte rien, Par certaine promesse irrésistible...
Carlo Strozzi
Bien ; Mais si tu te voyais prise à ton propre piège ? L'homme est beau....
Donata
Que veux-tu dire ?
Carlo Strozzi
Mon Dieu, que sais-je ? Tout plébéien qu'il est, j'ai grand'peur...
Donata
Peur de quoi?
Carlo Strozzi
Tu m'as compris : j'ai peur que tu ne l'aimes.
Donata
Moi ! Vraiment, lorsqu'il s'agit d'une chose aussi grave, Cette plaisanterie est de trop. Soyez brave À l'heure du danger, Strozzi ; mais, jusqu'alors, Sachez vous contenir.
Carlo Strozzi
Donata...
Donata
Mes efforts Tendent à relever la noblesse avilie. Et je m'abaisserais jusqu'à cet homme !...
Carlo Strozzi
Oublie Une parole injuste.
Donata
Au lieu de m'insulter, Confiez-vous à moi, Carlo, sans hésiter, Et ne me prêtez plus une pensée infâme. N'êtes-vous pas honteux ?
Carlo Strozzi
Pardonne-moi, chère âme.
Donata
Lutter contre Michel est impossible. Eh bien ! Sachons nous en servir, de ce fier plébéien.
Carlo Strozzi
Mais,pourtant, accepter l'appui d'un pareil homme...
Donata
Qu'importent les moyens ? Puis ce Michel, en somme, - Il faut que je l'avoue en toute loyauté - Dans une heure terrible a sauvé la cité.
Carlo Strozzi
Que ferons-nous de lui quand nous serons les maîtres ?
Donata
Tout ce que nous voudrons.
Carlo Strozzi
Nous aurons l'air de traîtres.
Donata
Venant de vous, Carlo, le scrupule est joli. J'eusse récompensé cet homme par l'oubli ; Mais, puisqu'il vous inspire une amitié si tendre, On le protégera.
Carlo Strozzi
S'il ne veut rien entendre, - Et ce n'est pas cela qui me chagrinerait - Il aura cependant pu saisir le secret...
Donata
Messer Carlo Strozzi, croyez-moi plus habile ! S'il ne nous livre pas les forces de la ville, Il ne saura du moins que ce qu'il doit savoir. Alors n'hésitez plus : faites votre devoir. Mais (qu'il nous serve ou non) si tout marche à ma guise, Carlo, soyez heureux : ma main vous est acquise.
Carlo Strozzi
Vous savez, Donata, que ma vie est à vous ; Aussi, bien que je sois mortellement jaloux, Je vous obéirai, mon âme, en toute chose. Mais il faut que je parle à ceux dont je dispose. Ils seront fort surpris, lorsque je leur dirai Que je tiens en Michel un nouveau conjuré !
Donata
Eh bien! vous jouirez, Carlo, de leur surprise. Quand les reverrez-vous?
Carlo Strozzi
Ce soir.
Donata
Dans quelle église ?
Il vient d'apercevoir Michel, arrêté sur le seuil du palais, et qui écoute.
Carlo Strozzi
Toujours San-Lorenzo. Silence!...
Scène 15
Michel Lando, Carlo Strozzi, Donata
Michel Lando
Que dit-il ?
Carlo Strozzi
C'est une fine oreille, un chien au flair subtil, Que ce gonfalonier du diable. Prenons garde.
Michel s'approche lentement de Strozzi et de Donata.
Michel Lando
Ils s'aiment...
Carlo Strozzi
De quels yeux le drôle vous regarde !
Il marche résolument vers Donata.
Michel Lando
C'est à San-Lorenzo qu'ils ont pris rendez-vous... Eh ! que m'importe, à moi? Je ne suis pas jaloux De cette femme...
Donata
Vous, tâchez de ne rien dire.
Michel Lando
Madonna del Garbo, je vais vous reconduire.
Carlo Strozzi
Pardon !...
Michel Lando
Où logez-vous ?
Carlo Strozzi
Au palais des Bardi.
Michel Lando
Voilà votre chemin. Montrez-vous moins hardi, Messer, à l'avenir ; évitez cette place.
À part.
Il fait quelques pas vers la gauche.
Carlo Strozzi
C'est bon. Si je pouvais te parler face à face !
Michel Lando
Puis je ferai garder de près votre maison, Madonna ; n'ayez pas de crainte.
Donata
Une prison M'épouvante, Messer ; vous me cloîtrez ?
Il se retourne et voit Strozzi immobile.
Strozzi s'éloigne. Lorsqu'il a disparu, Michel fait un geste pour inviter Donata à sortir. Puis il s'approche d'elle, lui prend la main, et dit en fixant ses yeux sur elle :
Ils sortent.
Michel Lando
Non, certes ; Mais, comme votre rue est tout le jour déserte, Je veux vous protéger... Eh bien ! Partirez-vous ? Vous avez un regard qui rend les hommes fous...
Troisième Acte
Scène 1
Michel Lando, Stefano, Thomas Barbidoro, Une Voix
Michel Lando
Stefano !
Stefano
Quoi, Michel ?
Michel Lando
Est-ce que le bourreau, Comme je l'avais dit, a détaché Pirro De cette potence ?
Stefano
Oui.
Michel Lando
Je détestais le traître ; Mais le voir, chaque fois que j'ouvrais ma fenêtre, Se balancer au vent, - cela me faisait mal. Et les autres ?
Stefano
Enfuis.
Stefano se lève et s'approche de Michel.
Michel Lando
Tant mieux...
Stefano
Cet animal, Dont la plèbe commence à s'engouer, m'irrite. Salvestro le soutient.
Michel Lando
Jacopo ? Son mérite Est fort mince.
Stefano
Pourtant, tu ne saurais nier Qu'il prend tout le chemin d'être gonfalonier. Il te succédera, l'imbécile.
Michel Lando
Peut-être.
Stefano
Son patron, grâce à lui, deviendra notre maître, Abrogera des lois, en fera d'autres...
Michel Lando
Oui ; C'est possible.
Stefano
Le peuple, aisément ébloui, Marche à la servitude...
Michel Lando
Il est vrai ; mais qu'y faire ? On n'a pas écouté mon langage sévère. Tant que je serai là, je défendrai la loi ; Je ne peux rien de plus.
Stefano
Michel, parlons de toi.
Michel Lando
De moi ?
Stefano
Tu souffres.
Michel Lando
Non.
Stefano
Si. Ton coeur est malade.
Michel Lando
Mon coeur se porte bien.
Stefano
Pourquoi cette bravade ? Donata...
Michel Lando
Je la veux, - oui. Mais tu me diras Si le hasard qui l'a poussée entre mes bras N'est pas le plus coupable... Ah ! ce fut un vrai piège. Pouvais-je la sauver et m'enfuir ? le pouvais-je ? Ses yeux me traversaient le coeur. Tout éperdu, J'osai croire qu'un peu de bonheur m'était dû... Mais, bien qu'elle sourît comme lorsque l'on aime Elle accepta pourtant d'aller, ce soir-là même, Retrouver son Carlo !
Stefano
Ces gens-là sont hardis.
Michel Lando
Le Guelfe lui jeta ces mots, que j'entendis : « Toujours San-Lorenzo. » Je pensai : Que m'importe ? Mais, depuis lors, mes gens rôdent près de sa porte.
Stefano
Sort-elle ?
Michel Lando
Peu.
Stefano
Va-t-elle au rendez-vous ?
Michel Lando
Jamais... Si toutefois mes gens sont véridiques.
Stefano
Mais Ne peux-tu pas avoir commis quelque méprise ?
Michel Lando
J'ai fort bien entendu ceci : « Dans quelle église ? Toujours San-Lorenzo. »
Stefano
Moi, n'étant pas jaloux, Vois-tu, je flaire ici quelque autre rendez-vous.
Michel Lando
Politique ?
Stefano
Oui.
Michel Lando
Ton flair est bien subtil... Du reste, A quoi bon raisonner ? L'homme que je déteste Est son amant. J'étouffe...
Stefano
Après ?
Michel Lando
Après, dis-tu ? Après tout ce que j'ai de force et de vertu S'en va par cet amour. Le désir me possède. Jusque dans mon sommeil une image m'obsède ; Donata me regarde et, pour mieux m'embraser, Vient, en riant, m'offrir ses lèvres à baiser... Tiens, touche-moi les mains ; je brûle.
Stefano
Sois un homme; Résiste.
Michel Lando
C'est facile à dire.
Stefano
Mais, en somme, Tu ne l'as pas revue ?
Michel Lando
Ami, je t'avouerai Que, me cachant de tous, même de toi, malgré L'ancienne et fraternelle amitié qui nous lie, J'ai laissé chaque jour s'exalter ma folie. Donata me reçoit chez elle. Tour à tour Compatissante ou rude à mon naïf amour, Elle joue avec moi - du moins, c'est ma pensée - Comme une chatte avec une souris blessée, Et j'attache sur elle un regard anxieux Sans deviner quelle âme est au fond de ses yeux...
Stefano
Elle se rit de toi ; tu le sens bien toi-même.
Michel Lando
Soit.
Stefano
Alors, que veux-tu ?
Michel Lando
Moi ? Je veux qu'elle m'aime, Et, pour l'avoir, la prendre à l'autre, - son amant.
Stefano
Ta pauvre femme...
Michel Lando
Eh ! Oui, ma femme ! Justement. C'est bien ce qui me fait souffrir.
Stefano
Prouve-le, frère. Tu perdras ton honneur à ce jeu téméraire. Fuis Donata.
Michel Lando
La fuir !...
Stefano
Michel, tu t'appartiens : Ressaisis-toi.
Michel Lando
Comment ? Aujourd'hui même, tiens, Je la reçois ici.
Stefano
Cette imprudence est grave.
Michel Lando
Je reçois qui me plaît, et je veux être brave Devant la calomnie. On dit, je le sais bien, Que je suis l'instrument des Guelfes.
On entend le bruit d'une dispute ; la voix de Thomas s'élève.
Stefano
Le moyen Pour toi de regagner quelque peu de prestige N'est certainement pas...
Thomas Barbidoro
Si ! J'entrerai, vous dis-je ! Tout le monde a le droit d'entrer.
Une Voix
Pas aujourd'hui.
Michel Lando
Il me semble...
Thomas Barbidoro
Je veux voir Michel !
Stefano sort à droite.
Stefano paraît avec Thomas.
Michel Lando
C'est bien lui ; Cours le chercher. Il va m'adjurer d'être ferme ; De bannir tout le monde...
Scène 2
Thomas Barbidoro, Michel Lando, Stefano
Thomas Barbidoro
Eh bien, quoi, l'on s'enferme ? Il faut se battre avec tes gens...
Michel Lando
Excuse-les ; Mon ordre était formel.
Thomas Barbidoro
Est-ce que le palais, Michel, n'appartient plus au peuple ?
Michel Lando
Mais si, frère. Seulement on venait trop souvent me distraire ; Alors...
Thomas Barbidoro
Tout va très mal.
Michel Lando
C'est vrai. Veux-tu t'asseoir ?
Thomas Barbidoro
Non ; je suis mieux debout. Du matin jusqu'au soir, J'entends déblatérer le peuple sur ton compte. Tu t'en moques ? Très bien ; mais moi, j'en ai la honte.
Michel Lando
J'ai fait distribuer assez de grains. J'entends Que la plèbe travaille.
Thomas Barbidoro
Oui ; mais les mécontents Viennent me dire, à moi, - voilà comme on s'exprime, - Que, de la part du peuple, un rien te semble un crime. « Ce Michel, disent-ils, est par trop regardant; Il trouverait des poils sur un oeuf. » Cependant On ne remarque pas, mon cher, que tu sévisses Contre les Guelfes...
Michel Lando
Mais...
Thomas Barbidoro
Des gens pourris de vices ! Des voleurs! des gredins qui guettent le moment De t'envoyer à tous les diables !... Franchement, Puisqu'avec eux on est toujours dans quelque transe, Tu devrais te montrer et délivrer Florence De tous les scorpions de cette espèce.
Michel Lando
Enfin, Quel est leur crime ?
Thomas Barbidoro
Vrai, tu n'as pas le nez fin Si tu ne flaires pas la trahison. Commence Par me les mettre à l'ombre, - et pas trop de clémence !
Michel Lando
Dès qu'on me fournira des preuves, je suis prêt À les traîner devant les juges.
Stefano
Quel arrêt Les juges rendraient-ils ? Beaucoup sont de la bande. Les Guelfes ont la main partout.
Michel Lando
Je te demande, Alors, ce qu'il faut faire ? Eussé-je le moyen De frapper en mon nom, sans preuve, un citoyen, En aurais-je le droit ?
Stefano
S'il faut être sincère, Non ; mais un coup de force est parfois nécessaire, Quand la loi n'est plus rien.
Michel Lando
Certes, si je voulais...
Donata entre par la porte restée ouverte ; les trois hommes l'aperçoivent.
Thomas Barbidoro
Mon cher, j'ai vu rôder aux abords du palais Certains particuliers dont j'aime peu la mine ; Quelque chose est dans l'air...
Scène 3
Michel Lando, Thomas Barbidoro, Donata, Stefano
Michel Lando
Ah !
Thomas Barbidoro
Quoi ! Cette vermine Entre dans le palais sans crier gare...
Michel Lando
Assez !
Thomas Barbidoro
Eh bien ! Nous voilà frais.
Donata
Chassez-le.
Thomas Barbidoro
Vous pensez Que je vais moisir là ? Rassurez-vous, la veuve.
Michel Lando
C'est pour ma patience une trop rude épreuve. Va-t'en.
Il sort. - Court silence.
Thomas Barbidoro
Oui, je m'en vais, - pauvre homme !
Michel Lando
Laisse-nous.
Il sort.
Stefano
Bien.
Scène 4
Michel Lando, Donata
Michel Lando
Daignez vous asseoir.
Donata
Vous n'êtes plus jaloux ?
Il s'assied auprès de Donata.
Michel Lando
Non, Donata. Je tâche, au moins, de ne plus l'être.
Donata
Michel, croyez en moi.
Michel Lando
Je n'en suis pas le maître. Tant d'autres, je le sais, convoitent votre amour !
Donata
Eh quoi ! Lorsque je viens au palais en plein jour, Vous douterez encore ? Oserez-vous prétendre Que je me laisse aimer par Strozzi ?
Michel Lando
Soyez tendre ; Et je vous croirai mieux. J'ai le coeur ulcéré ; Dites une parole aimante.
Donata
Je croirai Moi-même à votre amour, qu'exalte un peu d'attente; Si vous m'en apportez une preuve éclatante.
Michel Lando
Je t'aime, tu le sais. Sitôt que je te vois, Je défaille, mes yeux se troublent, et la voix Me reste dans la gorge...
Donata
Ami, l'heure est venue Où votre âme va m'être entièrement connue. J'espère en vous, Michel. Votre fierté me plut Le jour où je vous vis surgir pour mon salut, L'épée en main et l'air si noble...
Michel Lando
Est-il possible ?
Donata
Pour être de ma race, on n'est pas insensible. Au temps où vous m'aimiez sans me le dire, ami, Je suis sûre qu'en moi quelque chose eût frémi, Si jamais nos regards s'étaient mêlés... La flamme Ardente de vos yeux m'eût illuminé l'âme ; Et, vous voyant parmi de rudes ouvriers, J'eusse bien pressenti ce qu'un jour vous seriez. Vous m'étiez inconnu, Michel; cela m'irrite, Parce que j'aurais eu quelque peu de mérite En vous tendant alors cette loyale main.
Michel Lando
Laissez-moi l'effleurer de mes lèvres...
Elle retire sa main.
Donata
Demain J'aurai sur moi, Messer, peut-être moins d'empire ; Attendez.
Michel Lando
Donata !...
Donata
Votre pouvoir expire, Ami, dans quinze jours. Qu'allez-vous faire ?
Michel Lando
Moi ? Je m'en irai.
Donata
Sans un regret ?
Michel Lando
Puisque la loi Me l'ordonne...
Donata
J'ai cru - dois-je en être punie ? - - Qu'un homme de la plèbe ayant, par son génie, Dans une heure de grand péril sauvé l'État, Il ne se pouvait point qu'un tel homme acceptât De rentrer dans l'oubli, de reprendre sa chaîne, Et de perdre sa vie à carder de la laine.
Michel Lando
Il est vrai que, dans peu, sans me faire prier, Je reprendrai ma vie obscure d'ouvrier. Mais en désespérant trop tôt je serais lâche. Si l'on vient me chercher, je reprendrai ma tâche.
Donata
Jusque dans vos erreurs, Michel, vous me plaisez. De moins nobles esprits seraient désabusés ; Tandis que vous - malgré vos paroles amères ! - Vous essayez de croire encore à des chimères.
Michel Lando
Niez-vous la justice ?
Donata
Allons, de mieux en mieux... Je vois que vous prenez la chose au sérieux. Il vous plaît d'être juste ? A chacun son idée. Moi, généreux ami, j'en suis persuadée, La justice n'est pas de ce monde.
Michel Lando
Vraiment, C'est mal... Mais vous raillez ?
Donata
Dans un autre moment Je serais volontiers d'humeur folle et rieuse ; Je veux, pour cette fois, me montrer sérieuse. J'aime aussi ma patrie: elle me tient au coeur; Et, bien que votre peuple aujourd'hui soit vainqueur, On peut lui rappeler sans trop d'irrévérence Que les nobles ont fait la grandeur de Florence. Les gens à courte vue, il est vrai, les bourgeois Firent, pour abaisser les grands, d'absurdes lois; Les privilèges dus à notre race antique Nous furent arrachés par des gens de boutique... Mais plusieurs crurent bon de revenir à nous Quand la plèbe les eut abreuvés de dégoûts ; Et, grâce au parti guelfe, où nous avons fait place A qui ne voulait pas servir la populace, Florence retrouva quelque gloire...
Michel Lando
Ah ! faut-il Que j'entende toujours un plaidoyer subtil Sortir de cette bouche aimée ?
Donata
À qui la faute ? Si votre ambition veut se faire plus haute, Si vous daignez m'en croire, il nous sera permis De parler librement comme de vrais amis ; Mais, jusque-là, souffrez que je plaide ma cause. Sachez-le : la naissance est ici peu de chose. pour arracher la ville à de cruels malheurs, Les grands vous salueraient demain comme un des leurs. On peut vous accueillir sans redouter le blâme, Car vous avez, Michel, la noblesse de l'âme, Celle qui créa l'autre, en illustrant le nom Des rudes fondateurs de nos familles... Non, Nous ne repoussons point, pour sa naissance obscure, L'homme qui, parmi nous, fera noble figure. Strozzi que, je ne sais pourquoi, vous haïssez, N'a pas un nom fameux dans les siècles passés; C'est un simple bourgeois ; mais, comme il parle en maître, Il se fait écouter par les Guelfes. Peut-être Un homme tel que vous, fraîchement converti, Prendrait-il aisément la tète du parti... Mais tout ce long discours serait-il nécessaire, Michel, si vous m'aimiez d'une âme un peu sincère ?
Michel Lando
Que dis-tu ? Je n'entends que le son de ta voix. Ta bouche au souffle frais, et qui sourit parfois, M'enivre, et je ne puis te comprendre...
Donata
Je rêve, Après nos jours troublés, une durable trêve. Plus d'insolents bourgeois, de peuple révolté. Les Guelfes- grâce à vous - maîtres de la cité, D'où serait vite exclu tout citoyen rebelle, La rendraient chaque jour plus puissante et plus belle. Que ne ferais-je pas en dépit des jaloux, Quand je verrais alors, Michel, - et grâce à vous, - Florence magnifique et redoutée ?
Michel Lando
Amie, Exige tout de moi, mais pas une infamie; C'est trop...
Donata
Je vous admire. Est-il déshonorant D'être, parmi les grands, salué le plus grand ? De vivre glorieux ? d'illustrer sa patrie ? Tout cela, quand le peuple ingrat vous injurie, Moi, je viens vous l'offrir. Il faut être plus fier. Oubliez l'artisan que vous fûtes hier, Et faites que je puisse, enviée, acclamée, Dire : « Voilà celui par qui je suis aimée. »
Michel Lando
Tu me troubles dans l'âme.
Donata
Allons, je vais savoir Quel amour est le vôtre.
Michel Lando
Hélas et mon devoir ?
Donata
Ah ! Toujours... Faites-moi grâce de ce langage. Vous m'aimez, dites-vous ? Eh bien ! Je veux un gage. Il faut me le prouver, ce grand amour.
Michel Lando
Parlez.
Donata
Les Guelfes, mon ami, se sont tous assemblés Pour chercher un remède aux maux de la patrie. Leur résolution est prise. L'incurie De ceux qui maintenant gouvernent la cité Vous est connue...
Michel Lando
À moi ?
Donata
Vous êtes excepté, Messer.
Michel Lando
On nous prépare un coup de main ?
Michel se lève brusquement.
Donata
L'audace Est grande, je le sais, de vous le dire en face ; Mais il le faut. Michel, soyez des nôtres.
Michel Lando
Oui... J'y penserai.
Donata
Non pas, Messer ; c'est aujourd'hui, Ce soir, qu'il faut agir.
Michel Lando
Ce soir ?
Donata
Oui.
Michel Lando
Que dit-elle ?
Donata
Certes, parmi vos gens la vigilance est telle, Qu'ils n'ont pu vous instruire...
Michel Lando
Ils m'en ont dit assez.
Donata
Vous étiez averti ?
Michel Lando
Mieux que vous ne pensez.
Donata
J'ose en douter un peu; mais, au surplus, qu'importe ? Soyons francs : c'est permis aux gens de notre sorte. Livrerez-vous demain Florence à nos amis ? Répondez. Il n'est rien qui ne vous soit promis, Si nous devons régner sur la ville.
Michel Lando
Silence, Lâche coeur...
Donata
Vous semblez vous faire violence ?
Michel Lando
Non pas ; je réfléchis.
Donata
Messer, décidez-vous. Sans moi, peut-être, froid, sanglant, percé de coups, Vous seriez maintenant charrié par le fleuve. Soyez à nous. Donnez cette éclatante preuve D'un amour qui me rend si fière.
Michel Lando
Ô Donata.
Donata
Jamais, croyez-le bien, mon âme n'hésita Entre vous et le pauvre esprit qui vous occupe. S'il pense que je l'aime, il est sa propre dupe...
Michel Lando
Quel sera mon salaire ? - Allons, parle.
Donata
Pourquoi ? Comprenez mon silence.
Michel Lando
Ah tu serais à moi, Dis ? À moi ? Rien qu'à moi ?
Donata
Mon ami...
Michel Lando
Je suis ivre ; Pardon.
Donata
Il est à nous.
Michel Lando
Faut-il que je leur livre, À ces Guelfes, le sort de Florence ?
Donata
Le temps Passe ; décidez-vous.
Michel Lando
Quelle angoisse !
Donata
J'attends.
Michel Lando
Vous savez trop combien ma passion est forte ; Mais enfin, Donata, si le devoir l'emporte ? Si je refuse ?
Donata
Ami, vous raillez.
Michel Lando
Supposons Que je ne raille pas.
Donata
Pourquoi ?
Michel Lando
J'ai mes raisons.
Donata
Michel, - si tu me fais cette mortelle injure, Je saurai me venger, vois-tu, je te le jure; Et je n'attendrai pas longtemps. Tu te crois fort ? Nous le sommes. Michel, prends garde ! Un duel à mort Ne nous fait pas trembler...
Michel Lando
Dites-moi, je vous prie, Sans trop vous émouvoir pour une raillerie... Vous qui pensez à tout, vous avez dû songer Qu'une fois averti d'un terrible danger, Moi, n'étant pas issu d'une race choisie, Je pourrais mal répondre à votre courtoisie, Et même - afin de voir mes doutes résolus - Vous arracher ici quelques aveux de plus ?
Donata
Certes, je ne crois pas que vous soyez un lâche ; Mais j'ai su tout prévoir.
Michel Lando
Alors, si je me fâche, Que ferez-vous ?
Donata
Au bas de vos fenêtres, - là, Tenez, à l'endroit même où le peuple hurla Si fort avant d'entrer dans la salle où nous sommes Pour vous y proclamer seigneur,- là, plusieurs hommes, Que mon frère, tantôt, vint lui-même placer, Armés, forts, résolus, sont prêts à s'élancer, S'ils entendent un cri d'alarme.
Michel Lando
J'ai ma garde.
Donata
Eh bien, on se battra ! Pourquoi non ? Il me tarde, Au contraire, qu'on en finisse. Regardez : Voilà des gens à nous, oui, d'autres affidés Qui doivent; au premier signal, prêter main-forte...
Michel Lando
Je vois ; mais si tu meurs ?
Donata
Moi ?
Michel Lando
Tu peux être morte, Avant qu'ils soient venus à ton secours.
Donata
Eh bien ! Pour avoir accueilli l'amour d'un plébéien, Je mourrai, c'est trop juste ; et j'expierai la faute D'avoir cru que Michel eût l'âme vraiment haute. Mais les Guelfes, qui sont cachés tout près d'ici, Courront vite au palais, nombreux et sans merci : Ma mort sera vengée.
Michel Lando
Une guerre civile ? Risquer cette aventure? ensanglanter la ville ? Non. Je veux tout savoir.
Donata
Il hésite.
Michel Lando
Comment ! Vous vous laissez duper par un homme qui ment Pour la première fois, peut-être, de sa vie ? Je plaisante ; aussitôt Donata se méfie, Doute démon amour, s'indigne contre moi, Puis s'emporte et menace ?
Donata
Ah ! Vous mentiez ? Pourquoi ?
Michel Lando
Je voulais être sûr de celle qui nous mène, Et j'ai vu qu'elle avait l'âme d'une Romaine.
Donata
Vous croire est malaisé !
Michel Lando
Promptement averti Des intrigues de votre audacieux parti, Je pouvais l'écraser... Mais soyez fière : j'ose Être Guelfe à mon tour.
Donata
Vous ignoriez la chose.
Michel Lando
Moi ? Le complot me fut, ces jours-ci, révélé. Pierre des Albizzi, votre frère, est allé Tout récemment - si j'ai bonne mémoire - à Sienne.
Donata
Je vous l'ai dit.
Michel Lando
D'accord ; mais, qu'il vous en souvienne, Vous parliez d'un procès. Or, je ne doute pas Que Pierre ait recruté des complices là-bas. Tous, Florentins bannis et nobles de la ville, Approchent de nos murs...
Une pause.
Donata
Vous êtes fort habile ; Mais je voudrais avoir un détail seulement. Où les chefs du complot sont-ils en ce moment ?
Michel Lando
Ah ! Quelle idée !
Donata
Eh bien, Messer ?
Michel Lando
À quoi pensais-je ? « Toujours San-Lorenzo... »
Donata
Je vous ai pris au piège.
Michel Lando
Non pas.
Donata
Où sont-ils donc, puisque vous le savez ?
À part.
Michel Lando
Vos amis, Madonna, récitent leurs avés, Ensemble et fort souvent, le soir, dans une église... Elle se trouble.
Donata
Après ?
Michel Lando
Faut-il que je le dise ? Ils sont tous réunis, vos Guelfes éventés, Dans l'église de San-Lorenzo.
Donata
Vous mentez !
Michel Lando
Ah ! Je mens ?
Donata
Il sait tout.
Michel Lando
Mais rien que ta colère, Si j'en pouvais douter, rendrait la chose claire ! Vois-tu, je tiens le sort des Guelfes dans ma main. Mais ne crains rien de moi : Florence, avant demain, T'appartiendra...
Donata
Par qui l'avez-vous su ?
Michel Lando
Qu'importe ? Je mets à ton service une âme libre et forte, Mon courage, un désir immense de t'avoir, Ma haine pour ce peuple ingrat, tout mon pouvoir, Mes hommes les plus sûrs.
Donata
Soit ; mais qu'allez-vous faire ?
Michel Lando
Agir ; car tout sera perdu si je diffère. J'ai sous.la main des gens de coeur, armés, tout prêts ; Je dis une parole : ils me suivent.
Donata
Après ?
Michel Lando
Un chemin détourné nous mène vers l'église. J'entre seul pour ne pas causer une méprise, Et je dis fièrement aux Guelfes : « Suivez-moi ; Votre cause est la mienne. »
Donata
Ensuite ?
Une pause.
Michel Lando
Le beffroi Sommera les métiers de s'assembler en hâte ; Je leur parlerai, moi. Si l'affaire se gâte, On se battra. Le jour baisse ; à ce moment-là, Sans doute, il fera nuit, et nous vaincrons. Voilà.
Donata
J'accepte. Me trahir, Michel, serait infâme. Voyez : je m'abandonne, et de toute mon âme. Ne brisez pas ce coeur que vous avez dompté. Me voici toute faible, et votre volonté Devient la mienne, ami.
Michel Lando
Que ta voix me pénètre! Je me sens tressaillir jusqu'au fond de mon être.
Donata
Ce que plus d'une fois j'ai dû te refuser, Je te l'offre à présent. Viens, Michel. Un baiser Scellera notre amour.
Michel Lando
Ah ! Ce baiser, ma vie, Tu ne sauras jamais combien j'en eus envie ! D'avance il m'a brûlé la bouche...
Michel hésite, fait un pas, puis recule.
Donata
Approche-toi.
Michel Lando
Non, non, c'est impossible.
Donata
Impossible ? Pourquoi ? Perds-tu l'esprit ?
Michel Lando
J'ai peur de moi. L'heure nous presse, Il faut que je sois calme. Écoute. Une caresse, Maintenant que c'est dit et que me voilà prêt, Au lieu de m'enhardir, Donata, m'ôterait Ma force et mon courage.
Donata
Allons, c'est un caprice ?
Michel Lando
Non. Que la liberté de Florence périsse ! Après je t'aimerai.
Donata
Michel, pas de remords.
Michel Lando
Laisse-moi t'obéir ; et, si tu veux, alors, Moi, sans qu'un seul instant ma passion se lasse, Je t'aimerai jusqu'à te faire crier grâce !
Donata
Il m'épouvante.
Michel Lando
Agir, sur l'heure ; il faut agir. Stefano ! Stefano ! - Les cloches vont mugir ; On s'armera ; quels cris dans la ville affolée ! Si l'on se bat, tant mieux; j'ai soif de la mêlée... Stefano !
Stefano entre ; Donata observe les deux hommes et les écoute attentivement.
Donata
Qu'a-t-il donc à lui dire ?
Scène 5
Michel Lando, Stefano, Donata
Michel Lando
Ah ! C'est toi ? Bien. Écoute, mon cher : je me décide.
Stefano
À quoi ?
Michel Lando
Je tente un coup de main pour les Guelfes.
Stefano
Tu railles ?
Michel Lando
Moi ? Du tout. Nos bannis s'approchent des murailles Avec de braves gens de Sienne ; ils ont aussi Des routiers allemands...
Donata
Non...
Michel Lando
Si ! Croyez-moi ; si !
Stefano
Ils peuvent tous venir ! Nos murailles sont fortes.
Michel Lando
Oui, mais j'ordonnerai qu'on leur ouvre les portes.
Stefano
Que dis-tu ?
Michel Lando
C'est ainsi, mon cher; ils entreront. Tout se passera bien, pourvu que je sois prompt. Madonna, je vous quitte. Il faut que je contrôle Tous ceux qui dans l'affaire ont à tenir un rôle ; Et, certes, je ferai si bien que la cité Dans une heure sera conquise.
Donata
En vérité, Je crains quelque malheur. Il faut que l'on s'explique. Je vous suivrai.
Michel Lando
Vous ?
Donata
Moi.
Une pause.
Michel Lando
Sur la place publique ? Dans la foule ? Au milieu de la bagarre ? Non ! Laissez-moi déployer au vent le gonfanon, Crier que je préviens une guerre civile, Parler en maître, agir, terrifier la ville, Me battre s'il le faut ; mais exposer pour rien Vos jours si précieux serait un crime.
Donata
Eh bien ! J'attendrai : soit.
Michel Lando
Cet homme a lu dans ma pensée. Une heure, en l'écoutant, sera vite passée. Il peut vous dire, lui, de quel âpre désir Je souffre.
Stefano
Explique-moi...
Michel Lando
Plus tard ! Je dois saisir Un instant décisif qui, j'en ai l'assurance, Fixera pour longtemps le destin de Florence.
Donata
Revenez vite avec tous les nôtres.
Il va pour sortir.
Michel Lando
Dans peu Vous les verrez ici, je vous le jure. Adieu...
Donata
Pas de faiblesse, ami.
Michel Lando
Non, non, soyez tranquille.
Stefano
Ah ! Michel, que fais-tu ?
À Donata.
Michel Lando
Je vais sauver la ville... N'est-il pas vrai ?
Donata
J'y compte.
Il sort à gauche.
Michel Lando
Adieu, mon âme...
Scène 6
Stefano, Donata
Stefano
Non, Michel ne peut ainsi déshonorer son nom ; Il trompe cette femme...
Elle s'assied à gauche sur le devant de la scène.
Elle aperçoit Stefano qui la regarde.
À Stefano.
Donata
Une heure : patience... Comme les voilà bien, avec leur conscience ! Celui-ci va trahir le peuple, sans respect Pour ses phrases d'hier... Pourtant, s'il me trompait ? Il faut scruter cet homme. Eh bien ! L'heure est suprême
Stefano
Michel vous obéit. Vous voyez s'il vous aime.
Donata
J'attends la preuve. Il m'a paru fort singulier.
Stefano
Ah !...
Donata
Qu'en dites-vous ?
Stefano
Rien.
Donata
Je ne puis oublier Son trouble, et je ne sais vraiment si je fus sage En le laissant partir si vite...
Stefano
Son visage Ne pouvait être calme en un pareil moment. Songez que, pour vous plaire, il manque à son serment.
Donata
Qu'est-ce donc qu'un serment, si l'amour parle en maître?
Stefano
Mais la plèbe dira que Michel est un traître.
Donata
Oh ! La plèbe...
Stefano
Pourtant...
Donata
Oui, vous avez raison ; Seulement vos discours ne sont pas de saison.
Stefano
C'est vous-même...
Donata
Souffrez que j'attende en silence.
À part.
Il se dirige vers la porte de droite.
Stefano
Je me tais, Madonna. Malgré son insolence, Elle a peur. Moi, j'espère...
Donata
Allons, point de regrets. Ce compagnon n'a pas un doute, et j'en aurais ? Non, Michel m'obéit, j'en suis certaine.
Stefano
Traître !... Ce mot-là me poursuit.
Francesca entre à droite. Stefano s'avance vers elle, de façon qu'elle n'aperçoit pasDonata.
Donata
L'homme va reparaître En réclamant de moi, certes, mieux qu'un baiser. Que ferai-je ? Carlo pleure pour m'épouser. L'autre a le coeur plus fier ; et, je l'avoue, il m'aime Avec une fureur qui me trouble moi-même... Quoi donc ?.., en suis-je là ? justifierais-je ainsi Les risibles terreurs qui tourmentaient Strozzi ? Penserais-je vraiment à ce cardeur de laine ? Il ne m'inspire plus, du moins, aucune haine. Fût-ce pour châtier un ami trop jaloux, Je suis femme à tenir ma promesse...
Scène 7
Stefano, Francesca, Donata, Gens du Peuple
Stefano
Ah ! c'est vous, Ma bonne Francesca ?
Francesca
Dites-moi, je vous prie... Où puis-je voir Michel ?
Stefano
Veuillez l'attendre.
Francesca
On crie Près de chez nous qu'il est traître envers la cité. Qu'a-t-il fait, mon ami ? Dites la vérité.
Stefano
Rien de mal. Vous savez comme on le calomnie.
Francesca
Thomas vient de me dire...
Stefano
Il se trompe. Je nie Que Michel soit un traître; et, dans quelques instants, Du reste, on verra bien...
Francesca
Ah !
Elle se lève et voit Francesca.
Donata
Qu'est-ce que j'entends ?
Francesca
Vous voyez, Stefano, qu'on ne m'a pas trompée ! Il a des rendez-vous avec cette poupée, Cette veuve sans coeur, cette femme de rien, Sur qui nous connaissons des histoires !
Donata
Fort bien. Continuez ainsi pendant une heure entière; Nous avons du loisir. Vous êtes la fruitière, N'est-ce pas ?
Francesca
Taisez-vous, malheureuse ! Mieux vaut Gagner son humble vie et marcher le front haut Que d'être, comme vous, noble et déshonorée. Je ne serai jamais une femme tarée. Allez-vous en. N'ayez pour nous que du mépris, Soit ; mais ne venez pas nous voler nos maris
Donata
Vous me croyez bien peu difficile, ma chère... On ne vous prendra rien. Vous permettrez, j'espère, Que je demeure ici pour le bien de l'État? Les Guelfes désiraient que Michel leur prêtât Son aide pour ôter Florence à la canaille; Il a tout accepté.
On entend sonner le beffroi. Stefano s'approche d'une fenêtre pour regarder sur la place.
Francesca
Faites qu'elle s'en aille ! Elle n'a pas le droit de le calomnier. Je sais bien que Michel n'ira pas renier, Pour ces gens-là, sa vie honnête et sans reproches... Que se passe-t-il donc ?
Donata
Déjà le son des cloches ?
Stefano
La place est maintenant pleine de citoyens ; Tout va se décider.
Donata
Tant mieux.
Francesca
Je me souviens Que Michel ne parlait des nobles qu'avec rage. Moi, je le retenais ; j'avais bien tort.
Stefano
Courage ! Il fera son devoir.
Il fait presque nuit ; on entend le beffroi par intervalles, et aussi la sourde rumeur de la foule. - Tout à coup s'élève une clameur.
Francesca
J'ai peur de tout. La nuit Tombe : qu'adviendra-t-il ?
Gens du Peuple
Vivat !
Donata
Quel est ce bruit ?
Francesca
S'ils allaient le tuer ? J'ai l'angoisse dans l'âme.
Gens du Peuple
Vive Michel Lando !
Il court à la fenêtre.
Stefano
C'est Michel qu'on acclame !...
Donata
Déjà ?
Francesca
Vient-il ? Vient-il ?
Stefano
Je ne l'aperçois pas...
Francesca
Jésus !
On entend un bruit de pas et d'armes dans l'escalier.
Stefano
Si, justement; il entre.
Donata
Un bruit de pas... On vient.
Gens du Peuple
Vive Michel Lando !
Donata
Suis-je trahie ?
La porte s'ouvre : précédé de torches, Michel entre à la tête d'une troupe de gens armés. Entre les soldats marchent les principaux conjurés, parmi lesquels Strozzi et Albizzi ; tous ont les mains liées.
Stefano
À coup sûr, vous voilà promptement obéie...
Scène 8
Francesca, Donata, Michel Lando, Carlo Strozzi, Pierre des Albizzi
Elle se jette dans les bras de Michel.
Francesca
Ah ! c'est toi
Donata
Qu'a-t-il fait ?
Michel Lando
Oui, Francesca, c'est moi. Allons, sèche tes pleurs et calme ton émoi ; J'ai quelques mots à dire à cette femme.
Donata
Lâche ! Lâche !
Aux prisonniers.
Michel Lando
Injuriez-moi si vous voulez ; ma tâche Est faite maintenant. Ah! vous vous figuriez Qu'on nous retourne ainsi, nous autres ouvriers, Et que, pour un maraud qui travaille la laine, Le devoir le plus saint est une chose vaine ? Non pas. Si j'eus le tort d'ignorer le complot, C'est grâce à moi, du moins, qu'il avorte... D'un mot Je pourrais à l'instant faire tomber vos têtes ; Mais je dois vous citer, malfaiteurs que vous êtes, Devant les magistrats désignés par la loi. C'est fâcheux; j'aurais fait prompte justice, moi... La conspiration, du moins, n'est plus à craindre ; On veille aux murs ; la loi, que nul ne doit enfreindre, Est toujours souveraine à Florence.
Carlo Strozzi
Demain On nous acquittera.
Michel Lando
Non. Par respect humain Les juges, redoutant les traits dont on les crible, Montreront, je l'espère, une rigueur terrible.
Pierre des Albizzi
Nous vous remercions, Messer, de vos souhaits.
On emmène les prisonniers, qui sortent par la gauche. Michel les regarde s'éloigner ; puis, avec stupeur, se parlant à lui-même :
Michel Lando
À la prison ! J'ai fait mon devoir....
Elle s'avance vers Michel.
Donata
Je le hais ; Mais comme il devient beau, quand sa parole vibre ! Eh bien ! Que ferez-vous de moi ?
Donata semble hésiter ; puis elle sort très vite. Francesca s'approche timidement de son mari ; Michel et Stefano se serrent les mains en silence.
Michel Lando
Vous êtes libre.
Quatrième Acte
Scène 1
Stefano, Francesca
Stefano entre brusquement. - Francesca se lève en sursaut.
Stefano
Eh bien ! Ils l'ont nommé.
Francesca
Qui donc ?
Stefano
Leur Jacopo ! Il succède à Michel ; c'est triste... Le troupeau, Pour quelque temps, du moins, va brouter en silence ; Tout paraît calme ; on est las de la violence ; Mais que va devenir la ville ?
Francesca
Des crieurs N'ont-ils pas annoncé que les nouveaux prieurs Allaient accompagner Michel jusqu'à sa porte ?
Stefano
Oui ; la reconnaissance aujourd'hui les transporte. D'ailleurs, les vieux griefs doivent être enterrés. Après l'acquittement honteux des conjurés, Tous les partis ont fait une espèce de trêve: Mais ce n'est pas la paix durable que je rêve. Les Guelfes, Salvestro, Michel, d'autres aussi, Qui vont l'accompagner en pompe jusqu'ici, Ont juré sur le livre ouvert de l'Évangile De ne pas attenter à cette paix fragile. Tous ces gens-là, depuis que Michel n'est plus rien, L'acclament sur les toits comme un grand citoyen.
Francesca
Ah ! Nous ne serons plus heureux, j'en suis bien sûre.
Stefano
Pourquoi ? Je ne veux pas rouvrir votre blessure ; Mais cependant....
Francesca
Parlez.
Stefano
Vous ne savez pas tout. Cette femme n'inspire à Michel que dégoût, Le malheureux, après un instant de folie, Vous revient plus aimant ; et que faire ? On oublie. Michel n'est pas aussi coupable...
Francesca
Vous pensez Que je l'accuse ? Non. - Mais ils sont bien passés, Les jours d'heureux travail et de bonheur paisible.
Stefano
Ces jours-là reviendront pour vous.
Francesca
Est-ce possible ? Je ne crois pas. Pourquoi, mon Dieu, s'est-il jeté Dans cette horrible émeute ? Est-ce que la cité Ne pouvait se passer d'un pauvre contre-maître ? Qui le forçait d'agir ?
Stefano
Mais, Francesca, peut-être Que, sans notre Michel, Florence, en un moment, Eût péri tout entière ! Allez, son dévouement Sera glorifié plus tard comme il mérite. J'en suis sûr.
Francesca
L'avenir est loin.
On entend un bruit de pas et des voix.
Stefano
Je vous irrite, Ma pauvre Francesca. Pardon. Une autre fois Peut-être...
Stefano court vers la porte et regarde dans la rue.
Francesca
Entendez-vous ?
Stefano retourne vers Francesca.
Stefano
Ils viennent. Je les vois... On escorte Michel avec mainte bannière. Des bourgeois seulement ; la plèbe rancunière A voulu témoigner qu'elle ne l'aime pas. Ils sont tout près de nous et marchent d'un bon pas.
Francesca
Alors, excusez-moi,
Stefano
Ce monde vous effraie ?
Francesca
Michel n'entendra pas une parole vraie ; On le déteste.
Stefano
Eh bien ! Soyez bonne pour lui ; Montrez-vous, tout à l'heure, indulgente et douce...
Elle sort à gauche.
Francesca
Oui, Je tâcherai.
Scène 2
Michel Lando, Jacopo, Salvestro des Medici, Pierre des Albizzi, Carlo Strozzi
Jacopo, prenant Michel par le bras, entre avec lui. Il est vêtu d'une longue robe sénatoriale. Dans le cortège figurent Strozzi, Albizzi, Salvestro, les nouveaux prieurs et une vingtaine de bourgeois. Stefano reste à l'écart pendant toute la scène.
Michel Lando
C'est trop d'honneur qu'on veut me faire.
Regardant autour de lui.
Jacopo
Si, si, nous entrerons. Michel, je vous révère, Je vous admire, et c'est bien le moins, au moment Où vous rentrez chez vous, comme ça, tristement, Que je vous fasse un bout de conduite. Je pense Avoir bien exprimé...
Michel Lando
Pareille récompense Peut rendre un ouvrier plus fier que de raison. Puis, vous recevoir tous dans ma pauvre maison... Vraiment, je suis confus.
Salvestro des Medici
C'est trop de modestie. Ayant pu la gagner, vous quittez la partie ; L'exemple est rare et vaut un hommage éclatant.
Michel Lando
Qu'entendez-vous par là ?
Pierre des Albizzi
Cet honnête homme entend Qu'à votre place il eût étranglé sa patrie. N'est-ce pas, Salvestro ?
Salvestro des Medici
Calmez cette furie. Je ne suis pas si brusque ; et puis vous oubliez Que les partis, mon cher, sont réconciliés. Ajournons, s'il vous plaît, nos petites querelles, Puisque nos factions se partagent entre elles Le pouvoir qu'il a si loyalement quitté.
Michel Lando
Ah ! Je vois que l'on pense au bien de la cité.
Carlo Strozzi
Michel, vous avez fait une erreur capitale En nous prenant au col d'une main si brutale...
Michel Lando
Je n'ai point fait d'erreur
À voix basse.
Carlo Strozzi
Si ; mais on vous sait gré D'avoir su museler la plèbe. Je serai Votre ennemi loyal. Si désormais tu rôdes Autour de Donata, prends garde...
Bas.
Michel Lando
Plus de fraudes ! N'essayez pas, Messer, de fausser le scrutin ; Je vous estimerai. Tu peux être certain Que, si ta Donata me trottait par la tête, Je ne te craindrais pas, Strozzi...
Comme récitant une leçon :
Jacopo
La paix est faite ! Maintenant il s'agit d'être ferme et prudent. Michel est un garçon honnête. Cependant Il a mécontenté la plèbe, et c'est dommage. D'ailleurs nous sommes tous venus lui rendre hommage. Évidemment. Florence estime la vertu. Mais, il faut bien le dire, oui, le peuple est têtu. Il n'a pas honoré ce jour de sa présence. À qui la faute ? Ayons un peu de complaisance. Lorsqu'on veut réformer l'État...
Michel Lando
Tout ira bien, Si tu fais ton devoir comme j'ai fait le mien.
Jacopo
Puisque je me consacre au bonheur de la ville ! Nous sommes tous d'accord.
Pierre des Albizzi
C'est clair.
Jacopo
Est-ce qu'on file ?
Salvestro des Medici
Michel, nous vous laissons.
Michel Lando
Faites comme il vous plaît. Merci pour le discours, par malheur incomplet, Dont ce pauvre homme a pu retenir quelques bribes.
Jacopo
Moi ? J'ai fait ça tout seul !
Michel Lando
Les pires diatribes Sont plus dignes que vos louanges, Salvestro. Je ne vous retiens pas.
Salvestro des Medici
Votre ami le bourreau Vous serait précieux, si vous restiez le maître ; Mais vous ne l'êtes plus.
Michel Lando
Vous, tâchez donc de l'être ; Et vous verrez !
Salvestro des Medici
C'est bon ; je m'en vais.
Michel Lando
Citoyens, Tous mes remerciements...
Bas.
Carlo Strozzi
Messer... Tu te souviens ? Prends garde à toi.
Haut.
Tous saluent et sortent. Michel, resté seul, aperçoit Stefano. Il court vers son ami et lui prend les mains.
Michel Lando
Suffit. Que Dieu vous accompagne !
Scène 3
Michel Lando, Stefano
Michel Lando
Ah ! C'est toi, Stefano. Le désespoir me gagne. Conseille-moi. Que faire, ami? Puis-je savoir, En des jours si troublés, quel est mon vrai devoir? Faut-il, soumis aux lois, lutter sans espérance ? Vaut-il mieux arracher violemment Florence A tous ces chiens qui la dévorent? Penses-tu Que je doive ruser comme eux, et, par vertu, Mentir à tous, partout et toujours ?
Stefano
Je t'en prie, Sois calme.
Michel Lando
Que vont-ils faire de ma patrie ? L'usure et le trafic suffisent aux bourgeois. Le peuple, méprisant les hommes de son choix, Lèche et mord tour à tour la main qui le caresse ; Il n'a qu'un rêve au coeur : croupir dans la paresse. Les Guelfes, factieux avec impunité, Injustes, faux, cruels, oppriment la cité. Tous, ils ont dans le sang des haines séculaires ; On se déchire ; on meurt de stériles colères ; Et ce peuple n'a plus, s'il veut finir en paix, Qu'à se vendre au plus riche... Ah! que je me trompais Lorsque, ne voyant pas le troupeau que nous sommes, Je prenais tous ces vils Florentins pour des hommes !
Stefano
Michel, ton vaillant coeur désespère trop tôt. Demain nous reprendrons la lutte ; mais il faut Te reposer, penser à toi, pour quelques heures Vivre auprès de ta femme...
Il se détourne et porte la main à son front.
Michel Lando
Ah ! c'est juste...
Stefano
Tu pleures ?
Michel Lando
Non, mais je meurs de honte.
Stefano
Allons, courage, ami. Francesca, tu le sais, n'aime pas à demi ; Elle n'a point d'aigreur ; elle est pieuse et bonne ; Tu verras dans ses yeux que son coeur te pardonne.
Michel Lando
Je n'en aurai que plus de honte et de remords.
Stefano
Tu te chagrines trop. Qui n'a pas eu des torts ? Crois-moi, vous reprendrez votre paisible vie... Si la veuve, du moins, ne te fait plus envie ; Si tu n'es pas hanté par elle !
Michel Lando
Je la hais. Elle s'est plusieurs fois présentée au palais ; Je ne l'ai pas reçue.
Stefano
Es-tu sûr de toi-même ? Donata pourrait bien faire un effort suprême Et ressaisir sa proie.
Michel Lando
Ami, juge-moi mieux. Je peux la regarder en face et dans les yeux, Sans trouble ni colère.
Stefano
En es-tu sûr ?
Michel Lando
Écoute. Je la hais, t'ai-je dit ? Non : elle me dégoûte.
Stefano
Alors, je puis parler.
Michel Lando
Tu l'as vue ?
Stefano
En sortant Du palais. Elle veut, ne fût-ce qu'un instant, Te parler ici même et sur l'heure.
Michel Lando
Elle rêve.
Stefano
« Cette entrevue, a-t-elle affirmé, sera brève ; Mais je la veux. Sinon, je fais quelque malheur. Avertissez Michel. »
Michel Lando
C'est tout ?
Stefano
Oui. Sa pâleur Est singulière.
Michel Lando
Il faut céder : rien ne l'arrête.
Stefano
Je te conseillerais de fuir ce tête-à-tête.
Michel Lando
J'aurais l'air d'avoir peur. Du reste, il faudra bien Nous expliquer un jour ou l'autre.
Stefano
Le moyen D'éloigner Francesca ?
Michel Lando
Rien de plus simple.
Stefano
Évite, Au moins, de la froisser, et, si tu peux, fais vite ; Car l'autre peut entrer ici dans un moment.
Michel Lando
Voici ma femme.
Il sort.
Stefano
Adieu, frère ; agis noblement.
Scène 4
Francesca, Michel Lando
Francesca
Bonjour, Michel.
À part.
Michel Lando
Bonjour, ma femme. Que lui dire ? Je ne puis exiger, moi, qu'elle se retire.
Francesca
Cela te déplaît-il que je travaille ici ?
Michel Lando
Mais non ; je suis heureux d'être avec toi...
Elle s'assoit et se met à coudre.
Francesca
Merci.
Michel Lando
Comme elle doit souffrir ! Sans doute elle s'impose De ne pas m'accabler de reproches.
Francesca
Je n'ose Lui parler la première.
À haute voix.
Michel Lando
Eh bien ! J'aimerais mieux Des reproches qu'un tel silence, et que ces yeux Dont le regard baissé veut m'éviter un blâme, Francesca ?
Francesca
Mon ami ?
Michel Lando
Dieu m'est témoin, chère âme, Que je souffre d'un grand remords. Je sais trop bien Le mal que je t'ai fait. Toi, tu ne me dis rien. Nul reproche : tes yeux me cachent tes pensées...
Francesca
À quoi bon revenir sur les choses passées ? Oublions tout cela.
Hésitant.
Michel Lando
Non, ma femme ; je veux Te faire avec douleur de sincères aveux... Mais pas à l'instant même...
Francesca
Il faut que je te laisse !
Michel Lando
Pour une heure, veux-tu ? Pardon, cela te blesse...
Un court silence.
Francesca
Où te plaît-il que j'aille ?
Michel Lando
À l'église.
Francesca
Pourquoi ?
Michel Lando
Il est bon de prier ; prie en pensant à moi.
Francesca
Ah ! Michel...
Michel Lando
Francesca, tout mon coeur te le crie : Je t'aime ! il ne faut plus en douter.
Francesca
Je t'en prie, Ne recommence pas à me faire pleurer.
Michel Lando
Va : la Vierge et les Saints te diront d'espérer ; Le bonheur renaîtra pour nous.
Francesca
Que Dieu t'écoute !
Francesca sort.
Michel Lando
Va prier pour nous deux, et reviens.
Scène 5
Michel Lando
Il écoute.
Il court à la porte, l'ouvre et regarde dans la rue.
Il écoute.
Court silence.
Michel Lando
Elle doute ; Mais que faire ? Il fallait l'éloigner à tout prix. L'autre, à présent, je peux lui cracher mon mépris À la face... On dirait qu'elle vient... Non, personne. Ô lâche que je suis Voilà que je frissonne, Comme si j'entendais son pas fier et léger. Tout, pour ce faible coeur, est un mortel danger. Si, d'un souffle, elle doit m'effleurer le visage, En fuyant comme un fou j'aurais été plus sage. Tout se tait dans la rue : un silence de mort. Ah ! Je l'entends. C'est elle... Allons, je serai fort, Dussé-je m'arracher le coeur.
Scène 6
Donata, Michel Lando
Donata regarde autour d'elle avec une inquiète curiosité. Michel reste à l'écart et parle sans lever les yeux sur elle.
Donata
Que Dieu m'assiste ! J'eusse mieux aimé suivre un renard à la piste Que d'errer au milieu de ces ruelles...
Michel Lando
Bien ; Que voulez-vous ?
Donata
Fêter l'illustre citoyen ; Offrir à mon sauveur mes voeux les plus sincères ; Lui dire..
Michel Lando
Ces discours ne sont pas nécessaires.
Donata
Nous sommes seuls ?
Michel Lando
Oui, seuls.
Donata
Ah ! Déloyal ami Tout à l'heure, en touchant votre seuil, j'ai frémi; Mon coeur se révoltait ; pourtant je suis entrée, Moi que vous avez, traître, indignement leurrée... Une dernière fois j'ai voulu vous revoir, Peut-être vous servir...
Michel Lando
Je voudrais bien savoir D'où vous vient envers moi tant de sollicitude.
Donata
Me voici devant vous dans une humble attitude ; Vous ne comprenez pas, Michel ?
Michel Lando
Je n'entends rien Aux énigmes ; parlez.
Michel se tourne vers Donata et la regarde en face.
Donata
Tu me comprends trop bien ! Mais tu veux m'arracher l'aveu qui me fait honte. Mon orgueil est terrible ; eh bien vois, je le dompte. Car je t'apporte ici des paroles de paix, A toi, parjure, à toi, lâche qui me trompais A l'heure où, me sentant défaillir de tendresse, Moi, je sollicitais ta première caresse... Tu m'as fait une injure inoubliable! Mais J'ai cru que, pénétré de remords, tu m'aimais, Et cessant, par pitié, d'être altière et farouche, Je suis venue avec un pardon sur ma bouche...
Michel Lando
Tu parles de remords, Donata, de remords, Quand, depuis si longtemps, tes scrupules sont morts? J'en ai, certes ; mais pas comme tu l'imagines. D'abord, tu mens - malgré tes hautes origines.... Lorsque tu vins à moi, femme, et que tu t'offris, Tu le fis sans amour et presque avec mépris. Je frémissais pourtant, moi, devant ton sourire! Et voilà mon remords, celui qui me déchire: C'est d'avoir pu, mauvais serviteur de la loi, Hésiter un instant entre Florence et toi
Donata
Te répondrai-je avec des yeux pleins de prière ? Non, crois-le bien. C'est trop regarder en arrière. Pensons à l'avenir et sachons être heureux, Pendant que les partis se déchirent entre eux... Ou plutôt, soulevons une guerre civile; Sois guelfe ou plébéien, perds ou sauve la ville, Mais qu'enfin Donata puisse t'aimer... Veux-tu Renoncer à ta froide et stérile vertu ? Fuir cette vie étroite, âprement économe ? Agir ? Vivre à plein coeur ? Redevenir un homme ? Michel, veux-tu m'aimer ? Veux-tu ?
Michel Lando
Je ne veux pas. Ah ! Certes, je tressaille au seul bruit de ton pas ; Ta voix me fait pâlir ; te regarder m'enivre ; Ton image, la nuit, s'obstine à me poursuivre ; Le désir me rend fou... Mais cette âpre fureur, Est-ce l'amour ? Non, non, elle me fait horreur; C'est une fièvre dans mon sang... Je te déteste. On ne le sait que trop, tu m'as été funeste... Pour toi j'ai négligé mon devoir ; le mépris De moi-même, je l'ai connu. Tu m'as tout pris : La paix de mon foyer, la fierté de mon âme... Va-t'en. Sors de chez moi.
Donata
Je t'ai cru moins infâme. Mais prends garde à présent ! Nous tenons la cité. Tu ne sortiras plus de ton obscurité. Sinon, malheur à toi.
Michel Lando
Je crains peu tes menaces.
Donata
Les femmes de mon sang ont des haines tenaces. Tu le verras.
Michel Lando
C'est bien ; va-t'en.
Donata
Encore un mot. Les grands n'oublieront pas l'affaire du complot. Je pouvais seule avoir ta grâce...
Michel Lando
Que m'importe ?
Donata
Mais puisque maintenant ta passion est morte, Mon Carlo, que je sais viril et résolu, Acceptera l'amour dont tu n'as pas voulu...
Michel Lando
Va le trouver va donc !
Donata
Et si je veux ta vie, Je l'aurai, lâche !
Michel Lando
Soit ! passe-toi cette envie.
Donata
Non, Michel. J'avais tort de te mettre en émoi. Si ton sang plébéien rejaillissait sur moi, Je serais trop salie.
Michel Lando
Ah ! Va-t'en ; tu m'irrites ! Va caresser Strozzi ; prône-lui tes mérites ; Fais ton métier.
Donata
J'y vais.
Michel Lando
Donata !
Donata
Plébéien Stupide...
Michel Lando
Écoute-moi.
Donata
Quoi, traître ?
Michel Lando
Écoute bien. Ton Carlo, je le hais; et, si je veux sa vie, Je l'aurai.
Donata
Toi, frapper Carlo ? Je t'en défie.
Michel Lando
Tu l'aimes, n'est-ce pas ? Tu l'aimes ?
Donata
Sûrement... Je l'ai toujours aimé.
Michel Lando
Tu l'avais pour amant. Sans doute ?
Donata
Si tu veux le croire...
Donata fait un violent effort pour se dégager de l'étreinte de Michel.
Michel Lando
Tu l'avoues ! Et pas une rougeur de honte sur tes joues...
Elle se dégage et fait quelques pas vers la porte.
Donata
Lâche-moi.
Michel Lando
Tu m'as dit n'avoir pas eu d'amants. Tu mentais donc toujours, malheureuse ?
Donata
Je mens Lorsqu'il me plaît.
Michel Lando
Va-t'en. Je ne suis plus mon maître.
Donata
Avant que je m'en aille, apprends à me connaître. Je n'aime point Carlo...
Michel Lando
Hors d'ici !
Donata
Mais ce soir, Dans la chambre où, naguère, humble, tu vins t'asseoir, Je souffrirai qu'il m'aime...
Il dégaine son stylet et se précipite sur elle. Donata reste immobile. Michel recule, le bras levé, hésitant à frapper Donata.
Michel Lando
Ah ! Misérable femme !
Donata
Lâche, frappe-moi donc !
Scène 7
Francesca, Donata
Au moment où Michel va frapper Donata, la porte s'ouvre ; Francesca parait. Michel se rejette vivement en arrière.
Long silence.
Francesca
Dieu !
Elle sort.
Donata
Rengaine ta lame... Homme sans foi, tu mis ta gloire à me tromper; Mais tu n'as pas assez de coeur pour me frapper. C'est bien; ne quitte plus ta vertueuse épouse. Je te laisse auprès d'elle et ne suis point jalouse. Mais je veux éviter tes regards insultants, Ne plus revoir ta face. Avant qu'il soit longtemps, Mon tout-puissant désir t'aura fait disparaître ; Tu t'en iras mourir dans l'exil. Adieu, traître.
Scène 8
Francesca, Michel Lando
Michel jette son stylet à terre ; sans regarder Francesca, il marche vers la table en chancelant et se laisse tomber sur une chaise. Accoudé à la table, il cache son visage de ses deux mains. Francesca s'approche doucement, et elle se tient debout derrière Michel.
Francesca
Ne cache pas ainsi ta face dans tes mains. Je demandais à Dieu de meilleurs lendemains; Mais, comme si c'était la voix de la Madone, Quelque chose m'a dit d'aller vers toi... Pardonne, Ami, si j'ai mal fait.
Michel Lando
Moi, te pardonner ! Moi !
Francesca
Je n'ai presque rien dit tout à l'heure. Pourquoi ? Tu souffrais : j'aurais dû comprendre ta détresse, Parler plus doucement, montrer plus de tendresse...
Michel Lando
Quelle honte!
Michel lève les yeux sur elle et la regarde en silence. Puis, tout en parlant, il lui prend les mains et se lève péniblement.
Francesca
Vois-tu, c'est fini, tout cela. Ta femme est près de toi, Michel ; regarde-la. Tu m'aimes, je le sais, tu m'aimes...
Michel Lando
Pauvre amie ! Sans toi je commettais la suprême infamie. Je me souillais de sang comme un vil meurtrier.
Francesca
Ne m'avais-tu pas dit toi même : Va prier ? Dieu fut clément pour nous.
Michel Lando
C'est toi qui m'es clémente. Laisse-moi te jurer - car cela me tourmente - Que cette femme...
Francesca
Il faut l'oublier.
Michel Lando
Par serment J'affirme que jamais je ne fus son amant. Me crois-tu ?
Francesca
Je te crois.
Michel Lando
Non, c'est mal. Je suis lâche. Ma conscience est là qui m'accuse, et je tâche En vain de rendre moins pénible mon aveu... J'ai péché dans mon coeur ; le reste importe peu.
Francesca
Tant d'autres n'auraient pas ce repentir sincère !
Michel Lando
Deux mois que je suis ivre. Hélas ! quelle misère ! On se croit fort, solide, entier dans sa vertu; On blâme vertement les autres ; mais, vois-tu, Vivre au-dessus de tous, cela trouble la tête...
Francesca
Ne parle pas ainsi.
Michel Lando
L'homme le plus honnête, Le plus juste, le plus ferme dans son devoir, Ne ressent pas en vain l'ivresse du pouvoir. Heureux est celui-là, ma femme, sois-en sûre, Qui, l'ayant exercé, reste sans flétrissure.
Francesca
Toi, rien ne t'a flétri ! Je te sais pur et grand.
Michel Lando
Ton noble coeur, ton coeur de femme le comprend, Personne n'a le droit de me jeter le blâme ; Mais tu ne songes pas aux douleurs de ton âme.
Francesca
Ne penser qu'à soi-même, est-ce que c'est aimer ?
Michel Lando
Ô chère Francesca, j'aurais dû m'enfermer Dans mon bonheur étroit.
Francesca
Michel, je suis heureuse.
Michel Lando
J'ignorais même, avant cette heure douloureuse, Combien tu m'étais chère et combien tu m'aimais. Je le sais maintenant. Qu'on m'oublie à jamais, Ou que le peuple ingrat m'insulte et me diffame, Tu me consoleras de tout, ma pauvre femme...
Ils se tiennent embrassés.
Francesca
Oui, nous serons heureux.
Michel Lando
Ah !...
Francesca
Qu'as-tu ?
Michel Lando
J'oubliais... Ils n'auront qu'à dicter un ordre à ce niais Qu'ils ont mis à ma place...
Francesca
Ami...
Michel Lando
Si l'on m'exile, Si je dois, misérable, aller de ville en ville ; Errer toujours, sans joie et sans amis, manger Avec douleur le pain amer de l'étranger, Humilier mon âme autrefois fière et haute, Faudra-t-il qu'à jamais tu souffres par ma faute ?
Francesca
Quoi ! Pour avoir servi Florence noblement...
Michel Lando
Tu sais ce qu'elle a dit, cette femme ?
Francesca
Elle ment ! Aucun d'eux n'osera te chasser de Florence. L'acte serait trop vil.
Michel Lando
Puisse l'indifférence En peu de jours se faire à jamais sur mon nom ! Ne parlons plus d'exil ; cela me trouble.
Francesca
Non, Michel, ils n'auront pas cet odieux courage ! Estimé par tous ceux qui t'ont jeté l'outrage, Va, tu n'as rien à craindre.
Ils se regardent tristement.
Michel Lando
Ah ! tu les connais peu. Vivons notre humble vie, et demandons à Dieu, Chère femme, qu'il nous épargne la souffrance D'aller, le coeur brisé, mourir loin de Florence...
Épilogue
Scène 1
Carlo Strozzi, Officier
Carlo Strozzi
Personne encore ?
Officier
Il est cinq heures tout au plus, Messer.
L'officier se retire.
Carlo Strozzi
C'est bien.
Scène 2
Carlo Strozzi, Pierre des Albizzi, Thomas Barbidoro, Michel Lando
Carlo Strozzi
Quel vent ! J'ai les membres perclus.
Pierre des Albizzi
Il doit sortir par là ?
Carlo Strozzi
C'est écrit.
Pierre des Albizzi
À l'aurore ?
Carlo Strozzi
Certes. Si, par hasard, l'honnête homme pérore, Il ameutera bien quatre mille badauds, Et la chose pourra me tomber sur le dos.
Pierre des Albizzi
Tout le monde est couché.
Carlo Strozzi
C'est ce qui me rassure. D'ailleurs, la garde est là.
Pierre des Albizzi
Strozzi, cette mesure Est d'une révoltante injustice.
Carlo Strozzi
Comment ?
Pierre des Albizzi
Nous avons escorté cet homme en l'acclamant...
Carlo Strozzi
Oui, pour la forme.
Pierre des Albizzi
Soit ; mais il me paraît lâche De l'exiler un mois après.
Carlo Strozzi
Cela te fâche ?
Pierre des Albizzi
Je t'aurais conseillé d'être plus généreux. Les prieurs n'ont rien dit ?
Carlo Strozzi
Si fait. Plusieurs d'entre eux M'appelèrent d'abord traître à la foi jurée, Puis trouvèrent la chose un peu prématurée. Je tins bon ; et je fis calmer ce grand émoi Par Salvestro, qui hait Michel autant que moi. Avant-hier le décret fut chose décidée. J'en suis l'exécuteur, puisque j'en eus l'idée.
Pierre des Albizzi
Triste besogne
Carlo Strozzi
Allons, Pierre, plus de douceur. Je te dirai d'abord, mon ami, que ta soeur A voulu cet exil.
Pierre des Albizzi
Je la sais coutumière, Il est vrai, de pareils caprices.
Carlo Strozzi
La première, Elle en eut le désir. Même, elle m'a juré Qu'en pleine rue, un jour, comme un désespéré, Michel avait voulu la percer d'une lame. Qu'il soit hors de nos murs : elle sera ma femme.
Pierre des Albizzi
Tu feras un époux docile, je le vois. Rappelle-toi pourtant qu'une première fois Elle a failli nous perdre.
Carlo Strozzi
Oui, Pierre ; mais je l'aime.
Pierre des Albizzi
Enfin...
Carlo Strozzi
Voilà Michel.
Pierre des Albizzi
Le pauvre homme est tout blême.
Thomas et Michel entrent par la droite.
Carlo Strozzi
A quoi bon s'attendrir ? La chose est faite.
Thomas Barbidoro
Ainsi, Tu pars ?
Michel Lando
Dans un instant.
Strozzi et Albizzi restent à l'écart.
Carlo Strozzi
Observons-les d'ici.
Scène 3
Thomas Barbidoro, Michel Lando
Thomas Barbidoro
Au point du jour tu dois avoir franchi la porte ?
Michel Lando
Oui, sous peine de mort.
Thomas Barbidoro
Dire qu'on les supporte ! Les étrangler serait pourtant notre devoir.
Michel Lando
Je ne pouvais, ami, partir sans te revoir. Tu m'as cru déloyal...
Thomas Barbidoro
Toi ! L'honneur de Florence ! On juge comme ça, tu sais, sur l'apparence ; Mais ensuite on se mord les pouces. J'ai pleuré, Michel, en y pensant.
Ils se serrent les ma;ns.
Michel Lando
Bien ; tout est réparé.
Thomas Barbidoro
Quand l'ordre est-il venu ?
Michel Lando
Cette nuit. Tu regardes Mon pauvre accoutrement...
Thomas Barbidoro
Qu'as-tu fait de tes hardes ?
Michel Lando
On m'a tout enlevé, hormis ce vieux manteau. Mais nous arriverons vers le soir à Prato ; J'ai là certains parents qui connurent mon père. Après nous pousserons sur Ravenne, et j'espère Y trouver de l'ouvrage.
Thomas Barbidoro
Ah ! mon vieux compagnon ! - Tiens, j'ai quelques méchants florins...
Michel Lando
Non, frère, non. J'ai déjà dépouillé Stefano de sa bourse.
Il met sa bourse dans la main de Michel.
Thomas Barbidoro
Raison de plus ! Ce n'est qu'une maigre ressource ; Mais tu pourras attendre.
Michel Lando
Allons, soit ! Et merci.
Thomas Barbidoro
Des bêtises !
Thomas, voyant Francesca venir avec Stefano, marche à sa rencontre.
Michel Lando
Non pas... Il faut songer aussi Que ce serait bien dur pour ma femme. Elle est forte ; Mais si nous avions dû frapper de porte en porte...
Scène 4
Thomas Barbidoro, Francesca, Michel Lando, Stefano
Thomas Barbidoro
Ma pauvre amie !
Francesca
Eh bien ?...
Thomas Barbidoro
En voilà, du nouveau ! Je vais donc lâchement coudre du cuir de veau, Moi, quand vous peinerez tous deux sur la grand'route ?
Michel Lando
Où la chèvre est liée il faut bien qu'elle broute.
Stefano
Que vas-tu faire ?
Michel Lando
Moi ? Peut-être, après-demain, Reprendre le métier pour gagner notre pain ; Accepter, s'il le faut, des besognes vulgaires Parmi des compagnons qui ne m'aimeront guère...
Scène 5
Carlo Strozzi, Pierre des Albizzi, Michel Lando, Thomas Barbidoro
Carlo Strozzi
Abordons-les.
Pierre des Albizzi
Pourquoi ?
À Michel.
Carlo Strozzi
Viens. Il faut vous hâter, L'homme aux phrases,
Michel Lando
Moi ?
Carlo Strozzi
Vous.
Michel Lando
À quoi bon m'insulter ? Vous m'avez fait bannir ; c'est bien, je me résigne ; Mais ne pas m'outrager, Carlo, serait plus digne.
Carlo Strozzi
Vous voyez s'il en coûte à lutter contre moi.
Michel Lando
Vous me faites pitié.
Carlo Strozzi
Pitié, maître ? et pourquoi ?
Michel Lando
Parce que vous souffrez d'une fièvre incurable. Moi, Dieu m'en a guéri.
Carlo Strozzi
Silence, misérable !
Michel Lando
Vous connaîtrez dans peu toutes les trahisons, Carlo ; je vous le dis.
Carlo Strozzi
C'est assez de raisons ! Par ordre des prieurs je veille à cette porte. Il fait jour ; va-t'en, drôle.
Il veut prendre un couteau à sa ceinture et se ruer sur Strozzi ; Michel et !Stefano le retiennent. Au début de l'altercation, un groupe de citoyens entre sous la conduite de Niccolo del Bene; sans être vu, Niccolo s'approche de Michel et des autres.
Thomas Barbidoro
Ah ! L'impudence est forte ! Saignons-les, et courons les jeter dans l'Arno.
Carlo Strozzi
Arrière, mauvais chien !
Michel Lando
Retiens-le, Stefano.
Thomas Barbidoro
Lâchez-moi donc, vous deux !
Michel Lando
Thomas, que vas-tu faire ? Mon éternel exil, ami, je le préfère À la honte de voir le sang couler pour moi...
Scène 6
Niccolo Del Bene, Carlo Strozzi, Thomas Barbidoro, Pierre des Albizzi, Michel Lando, Un Citoyen, Un Autre, Francesca, Stefano
Niccolo Del Bene
J'admire en vous, Michel, ce respect de la loi.
Carlo Strozzi
Vous, Messer del Bene !
Thomas Barbidoro
Hein, tu n'oses plus mordre ?
Carlo Strozzi
Quel est votre désir ? Moi, j'exécute un ordre.
Niccolo Del Bene
Êtes-vous si bruyant, Strozzi, dès le matin ? J'estime qu'il n'est pas digne d'un Florentin D'outrager les vaincus.
Carlo Strozzi
Messer, la Seigneurie M'a donné l'ordre...
Niccolo Del Bene
Bien, Carlo ; moi, je vous prie De ne pas insulter ces hommes.
Carlo Strozzi
De quel droit Me parlez-vous ainsi ?
Niccolo Del Bene
Montrez plus de sang-froid. Même vos partisans blâment votre langage ; Vous le savez.
Pierre des Albizzi
Il a raison.
Court silence.
Niccolo Del Bene
Je vous engage À nous laisser en paix durant quelques instants.
Il se retire à quelques pas avec Albizzi ; tous deux restent immobiles jusqu'à la fin de la scène.
Carlo Strozzi
Soit ; mais j'attendrai là.
Niccolo Del Bene
Des propos insultants N'auraient pas dû troubler cette heure grave et triste. Souffrez qu'en un cruel moment je vous assiste.
Michel Lando
L'honneur est grand, Messer.
Niccolo Del Bene
Michel, voici trois mois Que, voulant imposer à Florence des lois, La foule vous poussa bruyamment aux affaires ; J'eus même, à ce propos, des paroles sévères. Depuis, vous avez fait oeuvre de citoyen. Or, on m'apprit hier que vous, homme de bien, Par la haine des grands comme du populaire, Vous alliez recevoir l'exil pour tout salaire Je n'ai pu vous servir ; mais je tenais du moins À vous dire, Michel, et devant ces témoins, Que, sans trouver jamais l'émeute légitime, Malgré tout, Niccolo Del Bene vous estime.
Un Citoyen
Il a parlé pour tous.
Un Autre
Pour tous, noble Michel.
Michel Lando
Ah ! Merci ; le départ me sera moins cruel.
Niccolo Del Bene
Peut-être quelque jour éteindrons-nous leur rage ; D'ici là, patience.
Michel Lando
Il faudra du courage. Je supporterais tout, la faim et le mépris ; Mais ne plus voir Florence... Ah que ne puis-je, au prix D'une étroite misère, oui, d'un labeur servile, Ne pas quitter ainsi ma grande et pauvre ville !
Francesca
Pourtant cette Florence a fait tous nos malheurs. Ce n'est pas elle, au moins, qui m'arrache mes pleurs ; Elle est trop dure envers tous ceux qui l'ont servie ! Je traînerai sans doute une pénible vie, Mais sans la regretter aux jours les plus mauvais, Cette ville cruelle, ingrate, et que je hais...
Michel Lando
Non, non, ne maudis pas Florence, ta patrie ! Notre plaie à tous deux ne peut être guérie ; Mais la cité, vois-tu, m'est sacrée à jamais, Et je souffrirais trop si tu la blasphémais. Oh ! de ma part surtout, l'insulte serait vile, Et je veux m'éloigner en bénissant ma ville. Qu'elle soit toujours libre et forte ! Je serai Trop heureux, en dépit de mon coeur ulcéré, Si Florence accomplit sans moi de grandes choses. Sur ce qu'elle m'a fait mes lèvres seront closes.
Stefano
Puisses-tu la revoir !
Niccolo Del Bene
Je dis : Ainsi soit-il !
Tous se découvrent.
Michel Lando
Dante prit avant moi le chemin de l'exil ; D'autres aussi, dont l'âme était juste et fidèle ; Perdus pour la patrie, ils moururent loin d'elle. Messer, je vous salue.
Niccolo tend les mains à Michel, qui fait ensuite ses adieux aux autres citoyens. Stefano serre les mains de Francesca.
Niccolo Del Bene
Adieu, noble coeur...
Stefano
Si, Nous nous retrouverons. Ne pleurez pas ainsi, Francesca...
Thomas Barbidoro
Mon ami !
Ils s'embrassent.
Michel Lando
Je sais bien que tu m'aimes. Séparés à jamais, nous resterons les mêmes. Adieu, frère.
Stefano
Ah ! Michel, tu nous reviendras !
Michel et Stefano s'embrassent, tandis que Thomas fait ses adieux à Francesca. Niccolo s'avance vers Strozzi et Albizzi.
Michel Lando
Non ; C'est impossible. Adieu, Stefano...
Niccolo Del Bene
Que son nom, Pour vous qui l'exilez, soit un éternel blâme !
Tous deux s'éloignent rapidement.
Michel Lando
Viens, ma Francesca, viens.
Au moment de franchir la porte de la ville, Michel se retourne ; il envoie de la main un dernier adieu à ses amis. Puis il disparaît avec Francesca. Tous restent tournés vers la porte.
Stefano
Michel !...
Niccolo Del Bene
Adieu, grande âme.