Drame · 6 actes

Michel Lando

de Maurice Bouchor

Représentation
≈ 2 h 10
Distribution
14 hommes
Répliques
1 408
Écriture
En vers
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Michel Lando H 380 ≈ 43 min 13
Donata H 172 ≈ 23 min 12
Stefano H 120 ≈ 9 min 9
Thomas Barbidoro H 84 ≈ 8 min 9
Carlo Strozzi H 97 ≈ 7 min 12
Francesca H 88 ≈ 7 min 7
Salvestro des Medici H 51 ≈ 7 min 10
Pirro N 69 ≈ 7 min 6
Jacopo H 50 ≈ 4 min 7
Guicciardini H 58 ≈ 3 min 12
Niccolo Del Bene H 40 ≈ 3 min 10
Guerriante H 36 ≈ 2 min 10
Pierre des Albizzi H 26 ≈ 2 min 8
Tafo N 25 ≈ 1 min 4
Simon N 28 ≈ 1 min 5
Boucher N 10 ≈ 1 min 2
Ferrucci H 11 ≈ 1 min 4
Gens du Peuple H 17 ≈ 1 min 8
Notaire N 10 ≈ 1 min 1
Troisième Homme N 5 ≈ 1 min 3

Et 4 autres rôles.

Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle IDeuxième TableauDeuxième ActeTroisième ActeQuatrième ActeÉpilogue
Michel Lando absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Donata absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Stefano absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Thomas Barbidoro absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Carlo Strozzi absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Francesca absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Salvestro des Medici absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Pirro absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Acte I

Scène 1

Francesca, Michel Lando

Francesca

Tu vas sortir ?

Michel Lando

Oui, femme.

Francesca

Où vas-tu ?

Michel Lando

Je vais voir L'émeute.

Francesca

N'y va pas, Michel.

Michel Lando

C'est mon devoir D'être avec les amis : le peuple se rassemble.

Francesca

Pourquoi ?

Michel Lando

Pour renverser les prieurs.

Francesca

Ah je tremble, Quand tu parles ainsi. Faut-il toujours changer ? On est heureux.

Michel Lando

Beaucoup n'ont pas de quoi manger.

Francesca

Ceux-là, tu le sais bien, montrent peu de courage À la besogne.

Michel Lando

Soit ; mais s'ils manquent d'ouvrage ?

Francesca

Ce n'est pas en criant, la nuit, comme des sourds, Qu'ils verront le travail reprendre. De trois jours, Moi, je n'ai rien vendu ; les troubles en sont cause. Mieux vaudrait qu'aujourd'hui la porte fût bien close.

Michel Lando

Fermer boutique? Allons, c'est bon pour les bourgeois.

Francesca

On a bouleversé la ville tant de fois... N'est-ce donc pas assez ?

Michel Lando

Non : jusqu'ici Florence Pour nous, le menu peuple, eut trop d'indifférence. Nos métiers ne sont pas comptés parmi les arts. La plèbe a-t-elle su ce qu'étaient les Césars Pour qui les Gibelins ensanglantaient la ville ? On ne consulte pas la multitude vile. Nous sommes un bétail, un stupide troupeau Dont le seul privilège est de risquer sa peau... Non, cela n'est pas bien. Je ne suis qu'un pauvre homme Et cependant je crois que cette antique Rome Dont parle Stefano - femme, tu te souviens - Inspirait moins d'amour à ses fiers citoyens Que moi, rude ouvrier, maraud sans apparence, Je n'ai de passion au coeur pour ma Florence

Francesca

Que veux-tu ?

Michel Lando

La justice. Oh ! moi, je ne suis pas D'humeur à reprocher au riche un bon repas ; Je veux que la cité me compte pour un homme. Les plus lâches bourgeois, tu vois bien qu'on les nomme Aux charges de l'État : nous en sommes exclus. Le plus digne est celui qui possède le plus... Nous ne pouvons rien dire, et l'impôt nous .écrase. Aussi bien qu'eux, pourtant, nous tournons une phrase ; Et nous ne serions pas troublés par les rieurs, Si nous nous expliquions en face des prieurs. Plusieurs, même, en dépit de leur basse origine, Sont dignes d'être élus.

Francesca

Tu rêves.

Michel Lando

J'imagine Que Stefano vaut bien nos prieurs d'aujourd'hui, Faibles ou corrompus.

Francesca

Eh bien demande-lui S'il voudrait gouverner quinze jours à leur place. On ne contentera jamais la populace. Te voilà contre-maître, et moi je vends mes fruits ; Travaillons, et laissons le reste aux gens instruits.

Il marche vers la porte.

Michel Lando

Ah ! ma femme, il faut bien, parfois, songer aux autres ! Leurs misères, demain, peuvent être les nôtres ; Va, soyons indulgents pour ceux qu'on pousse à bout. Je ne souhaite pas que le peuple soit tout ; Je veux de justes lois. Tous ces gens qu'on opprime, En les avilissant on leur prêche le crime. Moi qui suis un des leurs, femme, sincèrement, Je peux leur être utile. Est-ce bien le moment De les abandonner à leurs folles colères ? Malheur à qui, fuyant les troubles populaires, Ne pense qu'à lui-même et n'est d'aucun parti Au revoir. Je devrais être déjà sorti.

Francesca

Écoute !

Michel Lando

Que veux-tu ?

Francesca

Sois juste envers ta femme. J'admire ton courage, ami, ta force d'âme ; Moi, dont le faible esprit à peine te comprend, Je trouve en toi, Michel, je ne sais quoi de grand ; Mais je t'aime, et j'ai peur.

Michel Lando

Que crains-tu ?

Francesca

Tant de choses ! Puis-je ne pas trembler, moi, lorsque tu t'exposes ? Mon coeur n'est pas aussi résolu que le tien. Ah ! Si je te perdais n'es-tu pas mon soutien ? Je n'ai que toi.

Michel Lando

C'est vrai.

Francesca

Puis j'ai besoin qu'on m'aime.

Michel Lando

Je t'aime bien.

Francesca

Ton coeur est-il toujours le même ?

Michel Lando

Femme, n'en doute point.

Francesca

Autrefois, mon mari Ne sortait pas heureux si je n'avais souri ; Il me choyait comme une enfant ; et, chaque année, Il réservait pour moi toute cette journée.

Michel Lando

Mais quel jour est-ce donc ?

Francesca

Jamais il ne manqua De fêter notre jour de noces.

Michel Lando

Francesca ! Pardonne-moi... Tu sais, j'aime tant ma patrie... Voici quatre ans, déjà Dans l'église fleurie Je crois te voir marcher, timide, à petits pas. Quel soleil sur la place, et chez nous quel repas ! Ce vin doré montait tout de même à la tête...

Francesca

Nous en avons encore.

Thomas et Stefano poussent la porte et entrent dans la boutique.

Michel Lando

Eh bien c'est notre fête; Il faut trinquer.

Scène 2

Thomas Barbidoro, Francesca, Stefano, Michel Lando

Thomas Barbidoro

Salut !

Francesca

Voilà tes deux amis.

Stefano

On s'embrasse ?

Francesca

Mais non, Stefano.

Stefano

C'est permis !

Thomas Barbidoro

Bonjour, vous deux.

Michel Lando

Bonjour, Thomas. Quelles nouvelles[.]

Thomas Barbidoro

Il fait chaud.

Stefano

Le soleil irrite les cervelles ; On crie, on hurle, on prend les armes. Les prieurs Refusent de céder. Par de nombreux crieurs Ils somment tous les arts de leur prêter main-forte ; Mais le bourgeois s'enferme, et je doute qu'il sorte.

Thomas Barbidoro

Ah ! Battons-nous ! Ça n'est pas moi qu'on verra fuir. Thomas Barbidoro sait travailler le cuir, Et plus d'un traître aura par moi sa récompense.

Michel Lando

Nous vaincrons.

Thomas Barbidoro

Oui, Sang-Dieu !

Stefano

Comme vous, je le pense Mais je crains, le palais une fois pris d'assaut, Que le peuple vainqueur ne se trouve bien sot.

Thomas Barbidoro

Et pourquoi donc ?

Stefano

La plèbe - on l'a vu dans l'histoire Sait vaincre, mais non pas user de la victoire.

Thomas Barbidoro

Oh ! Tes maximeS, pour nous autres, c'est du vent. On te montrera bien, espèce de savant, Que la plèbe...

Michel Lando

Voyons, Thomas.

Stefano

Laisse-le dire.

Thomas Barbidoro

Je ne viens pas ici pour qu'on m'apprenne à lire.

Francesca est allée se rasseoir et a repris son travail. Michel continue.

Michel Lando

Tais-toi. Moi, vous savez, je n'aime pas le bruit ; Pourtant j'applaudirai le peuple, s'il détruit Le parti guelfe, qui nous hait et nous outrage. Puisque les Gibelins ne sont plus de notre âge, Il ne faut pas non plus de Guelfes : trop longtemps Ils se sont arrogé des droits exorbitants, Soi-disant pour sauver la ville...

Thomas Barbidoro

Je t'approuve.

Michel Lando

La noblesse n'est plus ?bien ; mais je -la retrouve Dans cette faction, toujours rebelle aux lois, D'anciens nobles tarés et d'orgueilleux bourgeois.

Stefano

Ceux qui, pour le moment, tiennent la seigneurie Sont des gens modérés...

Michel Lando

Qu'ont-ils fait, je te prie ? Jamais ils n'oseront agir contre les grands ; Et notre abjection les laisse indifférents.

Stefano

Michel, je crains surtout ceux que l'on voit sans cesse Flatter la plèbe avec une entière bassesse. De vrais amis du peuple, à juger par les mots ; Mais ils ne feront rien qu'exaspérer ses maux. Exemple : Salvestro des Medici, leur maître, A tous nos apprentis dans l'art de bien promettre ! Une émeute, pour ces gens-là, n'est qu'un moyen. Lorsqu'un banquier puissant, un royal citoyen Vous déchaîne une foule avec tant de génie, Que veut-il, l'honnête homme ? Il veut la tyrannie.

Michel Lando

Peut-être ; mais, enfin, notre tour est venu De faire aussi des lois.

Stefano

Alors c'est l'inconnu.

Michel Lando

Ah tu n'as pas assez confiance en la plèbe ! Sommes-nous donc des serfs attachés à la glèbe ? Non, mais des ouvriers, de libres travailleurs. Les temps sont durs ? Eh bien nous les ferons meilleurs. Nous avons parmi nous des gens à l'esprit large Qui rempliraient fort bien n'importe quelle charge. Toi, par exemple.

Stefano

Moi ?

Michel Lando

J'en suis sûr.

Stefano

Plût à Dieu Mais quand on pense trop, Michel, on agit peu. Pour toi, c'est différent. Tout le monde t'écoute, Et ton vaillant esprit ne connaît point le doute. A chacun son devoir. Ce que j'ai préféré, C'est l'école, et jusqu'à la fin j'y resterai. Je sers le peuple, moi qui hais son ignorance, En apprenant à lire aux bambins de Florence.

Thomas Barbidoro

Bien ; mais, s'il faut se battre, es-tu des nôtres ?

Stefano

Oui, Thomas ; je suis du peuple, et je marche avec lui.

Thomas Barbidoro

On peut s'entendre, alors.

Tout d'un coup, Michel aperçoit Francesca qui travaille.

Stefano

Bien sûr qu'on peut s'entendre.

Il s'approche d'elle, lui prend les mains et l'oblige à se lever.

Michel Lando

Ah !...

Thomas Barbidoro

Qu'est-ce qui lui prend ?

Stefano

Comme le voilà tendre !

Michel Lando

Je t'avais oubliée encore... - Chers amis, Pardon. Ma femme et moi, nous nous étions promis De fêter notre jour de noces.

Thomas Barbidoro

Bonne idée !

À Francesca.

Michel Lando

Une flasque de vin que j'ai longtemps gardée Va nous réjouir tous. C'est d'excellent muscat, Qui miroite au soleil comme l'or d'un ducat. Pour le boire, oublions un peu ce qui se passe. Tu ne m'en veux pas ?

Francesca

Non.

Michel Lando

Viens donc que je t'embrasse !

Thomas Barbidoro

Eh bien ! est-on toujours jalouse, Francesca ? Ce fut un vrai chagrin, quand Michel remarqua La belle veuve, un jour de Pâques, à sa croisée.

Francesca

Après si peu de temps qu'il m'avait épousée, Cela me semblait dur ; mais, plus tard, j'ai compris Que mes chagrins étaient peu de chose. J'en ris ; Et, sûre maintenant d'avoir la préférence, Je le laisse admirer les dames de Florence.

Thomas Barbidoro

Donata del Garbo, commère, pourrait bien Rendre fou ce rêveur.

Francesca

Pour ça, je n'en crois rien.

Thomas Barbidoro

Il aime trop le musc.

Michel Lando

Tu peux être sans crainte.

Stefano

Comme si l'ouvrier que le travail éreinte Pensait à rire !

Michel Lando

Va chercher le vin.

Elle sort à gauche. Un peu après, elle rentre avec une fiasque et des verres, qu'elle dispose sur la table. Elle va et vient sans prendre garde à la conversation des trois hommes.

Francesca

J'y vais.

Michel Lando

Es-tu fou ?

Thomas Barbidoro

J'ai parlé comme je le devais.

Michel Lando

Ton histoire est stupide.

Thomas Barbidoro

Une patricienne On n'admire pas ça.

Michel Lando

Voyons...

Thomas Barbidoro

Chacun la sienne.

Michel Lando

Sans doute.

Thomas Barbidoro

Une Albizzi !

Michel Lando

Puisque l'on est d'accord...

Thomas Barbidoro

Son frère, tu sais bien, nous hait comme la mort.

Michel Lando

Tiens, pardieu ! c'est un Guelfe.

Thomas Barbidoro

Oh l'impudente clique Ces misérables-là vendraient la République... Un des chefs de la bande est le fameux Carlo, Qui parle de verser le sang comme de l'eau. Or, la veuve le tient : on dit que la pécore Rend sa haine pour nous plus acharnée encore. Si jamais celui-là me parle insolemment, Je lui saute à la gorge.

Michel Lando

Elle a donc un amant ?

Thomas Barbidoro

Le voyez-vous dresser l'oreille comme un lièvre ?

Michel Lando

Qui ? moi ?

Thomas Barbidoro

Toi-même.

Michel Lando

Brute !

Thomas Barbidoro

Allons, calme ta fièvre. J'en parle pour causer, voila, tout ; mais je dis Que cette jeune veuve, avec ses yeux hardis, Ne peut à son défunt être longtemps fidèle, Et que Messer Carlo Strozzi rôde autour d'elle.

Michel Lando

Voyons, Barbidoro, pourquoi l'exècres-tu ?

Thomas Barbidoro

Oh ! Bien sûr, ce n'est pas parce que sa vertu Ne bat plus que d'une aile... Un jour (cela m'enrage !) Je lui fis des souliers. Je soignai mon ouvrage, Car il est malaisé de plaire à ces gens-là ; Et puis bien réussir des souliers de gala N'est pas, vous m'en pouvez croire, une bagatelle. Enfin je les lui porte. A genoux devant elle, Je lui prends son pied droit...

Stefano

Hé !...

Michel et Stefano se mettent à rire.

Thomas Barbidoro

Puisqu'il le fallait C'était un pied cambré, long, mince, pas trop laid ; Un de ces pieds que, dans notre art, un homme habile Aime à bien chausser, quoi Mais, toujours immobile, Elle rêvait. « Par Dieu ! j'espère qu'il vous sied, Dis-je, ce soulier-là. Frappez un peu du pied. » Et je la regardais comme une vraie idole. Ah ! misère !... « Ôte-moi du pied cette gondole, » Qu'elle me dit. Vois-tu, tout en la déchaussant, J'aurais mordu son pied de noble jusqu'au sang. « Me préservent les Saints, dis-je outré de colère, De faire des souliers capables de vous plaire ! J'aimerais mieux chausser un paon qu'une Albizzi. » Que diable ! Mon langage était assez choisi. Mais elle cria tant qu'on me fit disparaître, Tandis que le soulier volait par la fenêtre.

Michel Lando

Par où descendis-tu, frère ?

Thomas Barbidoro

Eh ! Par l'escalier !

Michel Lando

Elle aurait dû, la veuve, en jetant le soulier, Te faire prendre aussi le chemin de l'espace.

Stefano

Michel, tu la défends !

Michel Lando

C'est vrai ; mais le temps passe. Buvons, mes vieux amis. Donata del Garbo M'éblouit, j'en conviens, tant son visage est beau. Quel mal y voyez-vous ? Un vrai fils de Florence Passera-t-il jamais avec indifférence Devant ce que j'appelle un chef-d'oeuvre de Dieu, Et lui défendrez-vous d'y songer quelque peu ? Nous avons tous au coeur l'amour des belles choses. Non, Thomas, ce n'est point comme tu le supposes ! D'ailleurs, si je pouvais lâchement oublier Que je fus trop heureux, frère, de me lier A celle que tu vois et dont ma vie est pleine, Comment ferais-je, moi, pauvre cardeur de laine, Pour que cette Albizzi se doute un seul instant .. Mais assez de discours ; le muscat nous attend. Allons, laisse ta veuve, et buvons, je t'en prie, À mes deux vrais amours : ma femme et la patrie

Ils s'approchent de la table ; Francesca remplit les verres. Au même instant la porte s'ouvre ; Pirro apparaît sur le seuil.

Thomas Barbidoro

Ce Michel parle bien, tout de même.

Scène 3

Pirro, Michel Lando, Thomas Barbidoro, Francesca, Stefano, Jacopo, Homme, Tafo

Pirro

Eh ! Là-bas !

Michel Lando

Qu'est-ce donc ?

Thomas Barbidoro

C'est Pirro.

Pirro ferme la porte et s'approche lentement.

Michel Lando

Pourquoi n'entres-tu pas ? Viens.

Francesca

Comme il me déplaît !

Stefano

Je n'aime point ce drôle ; Il jouera dans l'émeute un misérable rôle.

Michel Lando

J'aurai les yeux sur lui.

Stefano

Bien, Michel ; sois viril.

Pirro

Vous êtes guillerets comme le mois d'avril, Vous autres.

Thomas Barbidoro

Nous allions trinquer.

Pirro

Je vous dérange ?

Michel Lando

Non, Pirro, pas du tout.

Pirro

C'est tout de même étrange... Boire en ce moment-ci ! Vous devriez rougir D'être à vous goberger ensemble au lieu d'agir. Nos chers prieurs, tandis que vous buvez à l'aise, Font des choses...

Thomas Barbidoro

Quoi donc ?

Pirro

Eh bien ! Ne vous déplaise...

Michel Lando

Veux-tu boire avec nous, Pirro ?

Sur un signe de Michel, Francesca va chercher un verre, le pose sur la table et le remplit. Pirro prend une mine réjouie et se frotte les mains.

Pirro

Moi ?... Volontiers. L'émeute ne fait pas grand plaisir aux fruitiers, Hein, ma commère ?

Francesca

Non.

Pirro

Ô Seigneur, quelles pêches Et du beau raisin noir, des figues toutes fraîches... Eh bien ! Si c'était moi, tu sais, Michel Lando, J'engloutirais tout ça.

Michel Lando

Goinfre !

Pirro

Ce melon d'eau Me semble avoir reçu déjà plus d'une entaille ; On pourrait l'achever.

Thomas Barbidoro

Le jour d'une bataille ?

Pirro

C'est juste ; le melon est traître.

Il lui tend un verre ; les autres entourent la table et s'apprêtent à boire.

Thomas Barbidoro

Le vin doux Va te consoler ; tiens.

Stefano

Francesca, puissiez-vous Plus de cinquante fois, - c'est notre voeu sincère, - Fêter joyeusement ce doux anniversaire !

Francesca

Grand merci, Stefano. Moi-même je boirai, Si mon mari le veut, à l'enfant désiré Que la Vierge et les Saints m'accorderont, j'espère.

Thomas Barbidoro

Bien souhaité ! Votre homme, allez, sera bon père. Et puis c'est le meilleur moyen de le tenir.

Michel Lando

L'enfant se fait tirer l'oreille pour venir ; Mais nous nous aimons bien, en attendant qu'il vienne. Je pense avec fierté : (r Cette femme est la mienne. La bonté de son coeur égale sa raison ; Elle garde paisible et chaste ma maison. » Je bois à ta santé, femme.

Ils boivent.

Francesca

À notre espérance !

Thomas Barbidoro

Au triomphe du peuple !

Ils boivent.

Stefano

À toi, libre Florence !

Haut.

Pirro

Moi, je bois au pillage. Ah ! C'est un joli vin. Dire que ces voleurs de riches... Mais enfin, On va changer tout ça. Pour nous, le peuple maigre, Dont la sueur, dit-on, exhale une odeur aigre Qui fait évanouir nos faiseurs d'embarras, C'est l'heure de montrer les dents au peuple gras.

Thomas Barbidoro

Oui.

Pirro

Les gens du Conseil, voilà de bons apôtres ! Ainsi, tenez : on a pincé quatre des nôtres; Et le bourreau leur tord les membres. C'est hideux.

Michel Lando

La torture ! et pourquoi ?

Pirro

Tiens ! Pour arracher d'eux Le détail de l'émeute et savoir qui nous mène.

Michel Lando

Ah ! parle Christ, je hais leur justice inhumaine ! Mais comment le sais-tu ?

Pirro

C'est fort simple. J'allais Remonter, soi-disant, l'horloge du palais, Et j'ai tout vu.

Michel Lando

Pourquoi gardais-tu le silence ? Nous sommes entre amis ; on cause ; je balance, Ne sachant pas s'il faut agir, et le bourreau Travaille en ce moment !

Pirro

Thomas Barbidoro, Je te prends à témoin d'une chose notoire ; C'est qu'on m'a fait trinquer quand j'entamais l'histoire D'ailleurs, un coup de vin, c'est toujours ça de bu.

Thomas Barbidoro

Partons-nous ?

La porte s'ouvre. Jacopo paraît et interpelle Michel Lando sans entrer dans la boutique. Quelques autres attendent derrière lui.

Pirro

Vous savez, le Conseil est fourbu. Les prieurs, tout tremblants et la face ahurie, Vendraient bien six deniers leur piètre seigneurie. Un bon coup de balai les poussera dehors, Et les bourgeois verront si c'est eux les plus forts.

Jacopo

Vous ne venez donc pas, vous autres ? Tout le monde Est déjà sur la place. En route !

Michel Lando

Une seconde, Jacopo.

Il s'en va, laissant la porte ouverte.

Jacopo

Bon. Ça va chauffer

Un homme passe en courant.

Michel Lando

Femme, tu vois...

Homme

Viens-tu, Michel Lando ?

D'autres hommes passent en courant.

Michel Lando

Lorsque, tout d'une voix, Le peuple dit : Marchons ! puis-je ne pas le suivre, Fût-ce pour le calmer si la rage l'enivre ? Allons, sois courageuse.

Thomas Barbidoro

Eh bien, Michel ?

Tafo s'arrête devant la porte.

Francesca

Vas-y, Puisqu'il le faut.

Il part en courant.

Tafo

Bonjour. Le palais des Strozzi Flambe. Venez voir ça !

Francesca

Quelle horreur !

Pirro

À l'ouvrage !

Michel Lando

Chère femme, à bientôt.

Francesca

Adieu...

Michel Lando

Va, prends courage.

Thomas Barbidoro

En route, sang du Christ !

Stefano

Viens, Michel.

Thomas Barbidoro

En avant !

Michel s'arrache à l'étreinte de sa femme. Les quatre hommes sortent en courant. Francesca éclate en sanglots.

Pirro

Dépêchons-nous, cordieu ! Nous sommes là rêvant, Et nos dignes prieurs, dont la gueule est friande, Avec nos compagnons, là-bas, font de la viande !

Deuxième Tableau

Scène 1

Guicciardini, Niccolo Del Bene, Ferrucci, Guerriante

Guicciardini

Personne ne viendra ; vous le verrez, personne ! On nous livre à la plèbe. Ah ! Seigneur ! je frissonne En y pensant...

Niccolo Del Bene

Voyons, Messer Guicciardini...

Guicciardini

J'ai voulu la grandeur ; m'en voilà bien puni !

Niccolo Del Bene

Montrez plus de courage.

Guicciardini

En pareille occurrence Être gonfalonier de justice à Florence, Pour celui qui n'a pas faim et soif du péril, C'est vivre deux longs mois étendu sur un gril.

Ferrucci

Le peuple aurait bien dû tarder quelques semaines.

Guicciardini

Mon Dieu que d'imprévu dans les choses humaines !

Guerriante

Si pas un seul métier ne vient nous secourir, Que ferons-nous ?

Niccolo Del Bene

Il est permis de bien mourir.

Guicciardini

Niccolo del Bene, vous avez du courage : Tant mieux pour vous. Je crains, moi, leur aveugle rage. Hélas ! que deviendront mes enfants, si je meurs ?

Ils écoutent.

Ferrucci

Écoutez ! On dirait de lointaines clameurs.... Non, rien.

Guerriante

Je crains aussi ces lugubres silences.

Guicciardini

À notre appel il est venu quatre-vingts lances !...

Guerriante

Qui passeront sans doute au peuple.

Ferrucci

Il est permis De le croire.

Guicciardini

Que faire, alors, mes bons amis ?

Niccolo Del Bene

Résister jusqu'au bout.

Guerriante

Ou céder tout de suite.

Guicciardini

Plus que trois... Les deux tiers des prieurs sont en fuite.

Niccolo Del Bene

Quelle honte !

Guicciardini

Après tout, si nous partions aussi ?

Guerriante

Vous êtes libre.

Niccolo Del Bene

Non ; le devoir est ici.

Guicciardini

Enfin, si tout va mal, que veut-on que j'y fasse?

Niccolo Del Bene

On veut que vous parliez au peuple, et bien en face. Faites votre devoir.

À Ferrucci.

Guicciardini

Ah ! mon pauvre cerveau ! Eh bien ! Ce patient, l'avez-vous de nouveau... Interrogé ?

Ferrucci

Trois fois.

Guicciardini

Que dit-il ?

Ferrucci

Peu de chose. Aux questions qu'avec adresse je lui pose Il répond: « Salvestro... Marché-Vieux... florins d'or... »

Guicciardini

Toujours ce Medici !

Ferrucci

J'en ai d'autres encor ; Mais les drôles ne font que hurler et se tordre.

Guicciardini

Vous les torturez donc ?

Ferrucci

J'exécute votre ordre.

Ferrucci sort à gauche.

Guicciardini

Ah ! Messer Ferrucci, vous êtes bien zélé ! - Faites venir cet homme.

Scène 2

Guerriante, Guicciardini, Niccolo Del Bene

Guerriante

Avez-vous appelé Salvestro ?

Guicciardini

Ce matin. Je doute que le traître, Se voyant démasqué, veuille bien comparaître ; Mais, s'il vient, gardons-nous d'être rudes pour lui. Le peuple l'aime ; il peut nous servir aujourd'hui.

Guerriante

Vous, Niccolo, tâchez d'être un peu moins sévère.

Niccolo Del Bene

Je dirai ce qu'il faut que je dise.

Ferrucci rentre avec Simon. Le visage du patient est pâle et défait ; le sang coule de son front.

Guicciardini

Ah ! Que faire ?

Scène 3

Ferrucci, Guicciardini, Simon, Guerriante

Ferrucci

Voici le compagnon, Messer Guicciardini.

Guicciardini

C'est bien. - Parle, maraud.

Simon

Ça n'est donc pas fini ?

Guicciardini

Tu t'appelles ?

Simon

Simon. Oh !...

Guicciardini

Qu'as-tu ?

Simon

C'est ma tête... Et puis j'ai bu trop d'eau.

Guerriante

Tu dis, méchante bête, Que messer Salvestro donne à tous de l'argent Pour qu'on se révolte?

Simon

Oui. C'est assez engageant !

Guerriante

Au Marché-Vieux, sans doute, on vous en distribue ?

Simon

Juste.

Guerriante

Où donc est ta part ?

Simon

Je crois que je l'ai bue.

La grande porte s'ouvre ; Salvestro entre dans la salle. Simon s'affaisse sur une chaise, les coudes sur la table.

Guerriante

On n'en peut rien tirer.

Guicciardini

Voici l'homme.

Scène 4

Salvestro des Medici, Guicciardini, Niccolo Del Bene, Guerriante, Ferrucci

Salvestro des Medici

Bonjour, Frères. Vous désiriez me voir ? À mon retour De la campagne, sans tarder une minute, Je suis venu.

Guicciardini

Messer Salvestro, cette brute Prétend que - je n'en crois pas un mot - vous avez Agi sur le bas peuple.

Salvestro des Medici

Est-ce que vous rêvez ? J'ai sans doute entendu parler de cette émeute ; Mais, enfin, suis-je un homme à déchaîner la meute Des loqueteux toujours affamés de nos biens ? Est-ce que l'on m'a vu faire aboyer ces chiens ?

Niccolo Del Bene

Vous, Messer Salvestro, vous pêchez en eau trouble. Vous êtes de ces gens de bien à face double Qui, tout en protestant de leur respect des lois, Poussent la multitude à de honteux exploits. La plèbe, grâce à vous, perd toute retenue. Pourtant, je vous le dis, l'heure n'est pas venue Où nous devons subir un maître.

Salvestro des Medici

Par la Croix ! Je suis calomnié.

Guicciardini

Je vous crois, je vous crois..

Guerriante

Ne voyez pas en moi l'un de vos adversaires, Mon digne Salvestro.

Niccolo Del Bene

Voilà des gens sincères !

Salvestro des Medici

Votre main... Pourquoi suis-je en butte à tant d'affronts? Je sais, Guerriante, que nous nous entendrons Comme de vrais amis du peuple que nous sommes. Mais - au fait. Vous avez torturé plusieurs hommes ? On le sait dans la plèbe ; et vous seriez prudents De les relâcher tous. Où sont-ils

Ferrucci

Là-dedans.

Ferrucci consulte du regard le gonfalonier de justice ; puis il s'incline devant Salvestro en passant devant lui.

Salvestro des Medici

Délivrez les.

Il sort à gauche.

Ferrucci

Très bien, Messer.

Scène 5

Guicciardini, Salvestro des Medici

Guicciardini

Mon sang se glace En pensant aux fureurs de cette populace. On dit qu'elle a brûlé...

Ferrucci rentre suivi de trois hommes à l'aspect lamentable. Ils s'appuient les uns sur les autres et flageolent sur leurs jambes. Simon se lève et les rejoint.

Salvestro des Medici

Rien ; deux ou trois palais. Ces gens sont calmes ; oui, très calmes. Je voulais, Par amitié pour vous, leur barrer le passage ; Mais un certain Michel, homme énergique et sage, Devant moi leur a fait un discours... Ah! voici Les prisonniers.

Scène 6

Guicciardini, Premier Patient, Deuxième Patient, Troisième Patient, Simon, Salvestro des Medici, Ferrucci

Guicciardini

Marauds, allez-vous-en.

Premier Patient

Merci, Braves coeurs.

Deuxième Patient

On priera pour vous.

Troisième Patient

L'autre semaine.

Les quatre hommes se dirigent vers la porte ; Ferrucci les accompagne.

Simon

À revoir !

Salvestro des Medici

Les gredins n'ont plus figure humaine.

Guicciardini

Mais où donc allez-vous, Ferrucci ?

Les quatre hommes viennent de sortir ; Ferrucci passe derrière eux.

Ferrucci

Jusqu'en bas ; Je les conduis.

Scène 7

Guerriante, Guicciardini, Niccolo Del Bene, Salvestro des Medici

Guerriante

Gageons qu'il ne reviendra pas.

Guicciardini

Vous croyez ?

Niccolo Del Bene

J'en suis sûr; il est féroce et lâche.

Il prend par le bras Guicciardini et Guerriante.

Carlo Strozzi et Pierre des Albizzi se précipitent dans la salle.

Salvestro des Medici

Laissons-le. Maintenant, mes amis, votre tâche Est, quand viendra ce peuple un peu surexcité, D'accorder tout - mais en gardant la dignité. La plèbe est aisément prise aux nobles manières. Les plus humbles métiers arborent leurs bannières; Et devant vous, avec grande solennité, Ils veulent, disent-ils, refaire la cité. Mon Dieu, je sais fort bien ce que vaut leur système; Mais par degrés, et sans leur jeter l'anathème, Nous saurons rétablir les choses. Laissons-les Étonner de leurs cris les murs de ce palais, Et jusqu'à nos maisons ils nous feront cortège...

Scène 8

Carlo Strozzi, Pierre des Albizzi, Guicciardini, Salvestro des Medici, Guerriante, Niccolo Del Bene, Gens du Peuple

Carlo Strozzi

Nous demandons justice !

Pierre des Albizzi

Il faut qu'on nous protège!

Carlo Strozzi

Vous avez arraché le pouvoir de nos mains; Et des êtres abjects, sans nom, à peine humains, Font aujourd'hui la loi, grâce à votre mollesse.

Guicciardini

Feriez-vous mieux que nous, Strozzi ?

Menaçant du poing Salvestro.

Carlo Strozzi

Certes. On nous laisse Assaillir par la plèbe à deux pas du palais! Nous nous sommes armés, tous, maîtres et valets; Mais nous ne pouvions vaincre une foule innombrable.. Les lâches m'ont brûlé ma maison. Misérable ! C'est toi, je le sais bien, qui causes mon malheur.

Salvestro des Medici

Par Dieu, tu deviens fou, Carlo. Demande-leur...

Carlo Strozzi

N'as-tu pas honte, toi, grand dans la bourgeoisie, D'oublier la raison, l'honneur, la courtoisie, Pour te faire, malgré leurs crimes, partisan De tous ces plébéiens ignobles ?

Salvestro des Medici

Parlons-en Et ne crois pas que ton air rogue m'embarrasse. Qui de nous ment le plus au passé de sa race ? Tous deux nous sommes peuple : et toi, Carlo Strozzi, N'as-tu pas, pour amis et fidèles, choisi Des nobles sans scrupule et que ta bourse oblige ? N'impute qu'à toi seul le malheur qui t'afflige.

Carlo Strozzi

À moi, menteur ? À moi ?

Pierre des Albizzi

Je t'admire, vraiment, D'insulter la noblesse en un pareil moment. Si Florence périt, quels seront les coupables ? L'impuissance des lois rend vos crimes palpables. Les bourgeois, envieux des nobles, ont lutté Pour une misérable et basse égalité. Or, c'est en déchaînant le peuple qu'ils l'ont eue; Et votre bourgeoisie, à son tour abattue, Va gémir sur sa faute... Oui, son crime est flagrant ! Florence ne fera désormais rien de grand. La mort de la noblesse a laissé la patrie Sans vertu, sans honneur et sans chevalerie.

Salvestro des Medici

Pierre des Albizzi se lamente ; c'est bien. Mais toi qui, malgré tout, as du sang plébéien, Que diras-tu, Strozzi ?

Carlo Strozzi

Moi, je dirai sans phrase Que la plèbe est hideuse et qu'il faut qu'on l'écrase.

Salvestro des Medici

Ah ! Je sais le fin mot. Tu veux te faire aimer ; Et c'est par tes fureurs que tu prétends charmer Donata, qui te tient la dragée un peu haute...

Carlo Strozzi

Je te défends de la nommer !

Salvestro des Medici

Est-ce ma faute, À moi, si, n'étant pas encore son époux, Tu couves sa beauté de tes regards jaloux?

Pierre des Albizzi

Si tu parles ainsi de ma soeur, mauvais drôle, Je te souffletterai.

Salvestro des Medici

Toi, comprends mieux ton rôle. Voici longtemps, mon cher, que l'on en chuchota. Crois-moi, fais épouser la belle Donata Par ce pauvre Carlo qu'elle tourne en bourrique Et qu'elle mènera, je pense, à coups de trique.

Pierre des Albizzi

Tais-toi, lâche !

Ils vont se jeter sur Salvestro ; les prieurs s'interposent. En même temps, une grande clameur s'élève sur la place. Tous se regardent.

Carlo Strozzi

Gredin, tu m'insultes !

Il court vers une des fenêtres.

Guerriante

Quel bruit !

Guicciardini

C'est le peuple...

Pierre des Albizzi

Tant mieux. Vous recueillez le fruit De votre complaisance abjecte.

Carlo Strozzi

Par la Messe ! Voilà qui me plaît bien. Je vous fais la promesse Que jusqu'au bout, prieurs, nous vous assisterons. Il sera beau de voir le prince des poltrons Se colleter avec une plèbe en furie.

Niccolo Del Bene

Honte à vous qui riez des maux de la patrie !

Guicciardini

Je ferai mon devoir.

Salvestro des Medici

C'est nous qui rirons d'eux !

Guicciardini

Messer, ne faut-il pas les éloigner tous deux ? Leur présence pourrait exaspérer la foule...

Gens du Peuple

Vive le peuple !

Guerriante

C'est comme une immense houle Noyant toute la place.

Guicciardini

Il faut, Guerriante, Que sur-le-champ...

Guerriante

Eh bien ?

Guicciardini

Vous ayez la bonté De parler au peuple...

Guerriante

Oui.

Guicciardini

Je sais qu'on vous estime.

Guerriante

Je leur dirai ?

Guicciardini

Que leur désir est légitime ; Qu'on s'entendra; que nous causerions volontiers Avec plusieurs d'entre eux...

Guerriante

Soit.

Gens du Peuple

Vivent les métiers ! Vive le peuple !

Guerriante sort en courant.

Guicciardini

Allez, et Dieu vous soit en aide !

Scène 9

Guicciardini, Niccolo Del Bene, Salvestro des Medici, Carlo Strozzi, Pierre des Albizzi

Guicciardini

Être humble et patient, c'est l'unique remède, N'est-ce pas ?

Niccolo Del Bene

Soyez ferme.

Guicciardini

Oui, Messer del Bene.

Une vitre vols en éclats.

Salvestro des Medici

Tout se passera bien.

Guicciardini

Ce peuple est effréné.

Il leur montre la porte de gauche.

Salvestro des Medici

Fuyez par ici.

Carlo Strozzi

Non.

Salvestro des Medici

Fuyez tous deux, vous dis-je !

Pierre des Albizzi

Nous ne voulons pas fuir.

Guerriante rentre précipitamment.

Salvestro des Medici

Il faudrait un prodige Pour que vous sortiez saufs de la bagarre...

Scène 10

Guicciardini, Guerriante, Niccolo Del Bene, Gens du Peuple, Pierre des Albizzi, Carlo Strozzi

Guicciardini

Eh bien ?

Guerriante

Ils veulent tous entrer. Le hardi plébéien Qui les mène a séduit la garde...

Guicciardini

Hélas ! Que faire ?

Niccolo Del Bene

Refusez-leur l'entrée.

Il court vers la fenêtre.

Guerriante

Oh ! Vous, je vous révère ; Mais je n'ai pas envie, austère Niccolo, Qu'on m'arrache le coeur ou qu'on me jette à l'eau. Je veux vivre et n'ai point souci de votre blâme.

Niccolo Del Bene

Messer Guerriante !..

Guerriante

Vive le peuple !

Guerriante va ouvrir la porte à deux battants.

Niccolo Del Bene

Infâme...

Gens du Peuple

Vive le peuple !

Guicciardini

Ils vont venir. Ah ! Sauvez-vous !

Pierre des Albizzi

Non.

Guicciardini

Mais, par tous les Saints, ces hommes-là sont fous !

Carlo Strozzi

Où me réfugier ? Ma maison est en cendre.

Le peuple fait irruption dans la salle. Les prieurs lui font face. Strozzi et Albizzi, sans se tourner vers la foule, gardent une attitude résolue. Michel, Thomas, Stefano, Pirro, Jacopo sont dans le foule.

Guicciardini

Fuyez donc ! Vous avez tout le temps de descendre.

Scène 11

Jacopo, Niccolo Del Bene, Pirro, Thomas Barbidoro, Michel Lando, Salvestro des Medici, Guicciardini, Guerriante, Carlo Strozzi, Un Homme, Un Autre, Un Troisième, Premier Homme, Deuxième Homme, Stefano, Pierre des Albizzi, Troisième Homme, Gens du Peuple

Jacopo

Où sont-ils, les prieurs ?

Niccolo Del Bene

Que leur voulez-vous ?

Pirro

Rien ; Les jeter dans la rue.

Thomas Barbidoro

On vous montrera bien Que la chair de la plèbe, ô bouchers que vous êtes, Ne se dépèce pas comme la chair des bêtes !

Niccolo Del Bene

Vous n'aviez pas le droit d'entrer ici.

Pirro

Tu mens ! Le palais est au peuple.

Michel Lando

Amis, soyons cléments : Nous sommes forts.

Thomas Barbidoro

Fais-leur un discours sans réplique.

Michel Lando

Vous êtes préposés à la chose publique ? Expliquons-nous, prieurs ; et Messer Salvestro Sera témoin.

Salvestro des Medici

J'accepte.

Michel Lando

On sait que le bourreau Travaille maintenant avec vos seigneuries ; Mais cela nous révolte : assez de boucheries ! En outre vous saurez que, sans toucher aux biens, Nous réclamons des droits pour la plèbe.

Pirro

Les miens, Je les prendrai.

Michel Lando

Messer, les bourgeois sont des pleutres. Ils s'enferment chez eux et veulent rester neutres ; Presque tous les prieurs ont fui. Si nous venons Vous trouver, nous, avec nos libres gonfanons, C'est que, même gardés ici par tolérance, Vous seuls représentez la justice à Florence, Et que le peuple, afin de consacrer ses droits, A voulu les tenir de vous.

Guicciardini

Nous sommes trois... C'est peu pour une chose aussi grave.

Guerriante

Qu'importe ! Faites-leur des lois.

Thomas Barbidoro

Mais, tout près de cette porte, Je vois deux compagnons...

Jacopo

Tiens, tiens...

Thomas Barbidoro

C'est lui, par Dieu !

Strozzi et Albizzi se tournent vers le peuple.

Jacopo

Dites donc, les amis, faites-vous voir un peu...

Thomas Barbidoro

Ah ! Te voici, Carlo !

Carlo Strozzi

C'est Carlo qu'on me nomme. Après ?

Thomas Barbidoro

Carlo Strozzi.

Carlo Strozzi

Qu'es-tu, toi-même ?

Il prend Strozzi à la gorge.

Thomas Barbidoro

Un homme !

Carlo Strozzi

Me lâcheras-tu ?

On les entoure.

Thomas Barbidoro

Non ! Je te tiens au collet, Et je t'étranglerai, canaille, s'il me plaît

Carlo Strozzi

Lâche-moi, misérable !

Thomas Barbidoro

Ah ! Nous sommes la lie Du peuple, et c'est par nous que la ville est salie, Hein, Carlo ?

Guicciardini

Mon ami...

Il sépare violemment Thomas et Strozzi.

Michel Lando

Laisse-le donc, Thomas.

Carlo Strozzi

Chien, que t'avais-je fait ?

Thomas Barbidoro

Toi ? L'autre jour, tu m'as Regardé de travers.

Carlo Strozzi

Faut-il qu'on te salue ?

Salvestro des Medici

Silence !... À quoi la plèbe est-elle résolue ? Que voulez-vous ?

Jacopo

Au fait, qu'est-ce que nous voulons ?

Un Homme

Du travail !

Un Autre

Non, du pain !

Un Troisième

Moins de travail !

Michel Lando

Allons, Du calme.

Premier Homme

Plus d'impôts !

Jacopo

Qu'on nous fasse des rentes !

Guicciardini

Vos réclamations sont trop incohérentes.

Pirro

Plus de riches !

Deuxième Homme

Du pain pour tous !

Pirro

Plus de bourgeois !

Jacopo

Il faut tout changer.

Premier Homme

Non !

Deuxième Homme

Si !

Michel Lando

Pas tous à la fois !

Carlo Strozzi

Eh bien ! Comprendras-tu, stupide populace, Que ton rôle est toujours de hurler sur la place, Et non pas de siéger au conseil avec eux ?

Jacopo

Ah ! Pour le coup, c'est trop !

Carlo Strozzi

Viens-y, drôle visqueux ! Je suis prêt.

Jacopo

Diable !...

Pirro

À mort, le Strozzi !

Michel Lando

Toi, silence. On ne fait rien de bon avec la violence.

Stefano

Michel, parle pour tous !

Guicciardini

Exposez vos griefs.

Niccolo Del Bene

Soit ; et, s'il est possible, en termes clairs et brefs.

Michel Lando

D'abord je vous dirai...

Jacopo

Très bien !

Stefano

Faites silence.

Michel Lando

... Que nous ne pouvons plus supporter l'insolence De ces Guelfes, tenez, qui, chassés du pouvoir, Sont assez odieux pour qu'on souffre à les voir. Ils ne seront jamais au bout de leurs ressources. Leurs noms ne restent pas longtemps au fond des bourses Lorsque l'on tire au sort les magistrats nouveaux. Et puis ça se dit noble, et ça fait les dévots ! Mais pareille impudence a l'air d'une gageure. Nous n'obéirons plus, bourgeois,je vous le jure, Qu'à de vrais magistrats honnêtement élus. Plus de Guelfes ! la loi pour tous, et rien de plus.

Salvestro des Medici

On sait que j'ai toujours défendu cette cause.

Guerriante

Elle est juste.

Guicciardini

Sans doute.

Carlo Strozzi

Attendez autre chose ; Chacun son tour.

Michel Lando

Parlons maintenant des métiers. Les plus humbles - il faut que vous y consentiez - Formeront plusieurs arts, trois par exemple, ou quatre, Jouissant d'autres droits que du droit de se battre. Ils auront des consuls et fourniront le tiers Des prieurs...

Guicciardini

Le tiers ?

Michel Lando

Oui.

Pierre des Albizzi

Vous n'êtes plus si fiers ?

Niccolo Del Bene

C'est absurde.

Thomas Barbidoro

Comment ?

Jacopo

Il rêve, le vieux père.

Stefano

Taisez-vous donc !

Michel Lando

La ville, étant riche et prospère, Allégera l'impôt...

Niccolo Del Bene

Toujours mêmes refrains !

Michel Lando

Puis, ceux qui doivent moins de cinquante florins, Les riches n'auront pas le droit de les poursuivre. Nous voulons bien payer ; mais, que diable ! Il faut vivre.

Guicciardini

Cet homme est raisonnable.

Murmure d'approbation.

Michel Lando

En outre, et je finis, Voulant voir désormais les citoyens unis, Je réclame pour tous une amnistie entière.

Pirro

Toi, tu ferais bien mieux d'aller voir ta fruitière.

Michel Lando

Tu n'es pas content?

Pirro

Non, je ne suis pas content.

Michel Lando

Que te faut-il ?

Pirro

Je veux le pillage à l'instant. Peuple, quand tu la tiens, lâcheras-tu ta proie ? Te contenteras-tu des faveurs qu'on t'octroie ? Faut-il que ces gredins esquivent le danger En nous abandonnant quelques os à ronger ? Nous dirons notre mot, s'ils daignent le permettre ; On nous applaudira... Mais qui sera le maître ? L'argent ; et les bourgeois gardent l'argent pour eux.

Jacopo

Mais si je fais la loi ?

Pirro

Tout ça, c'est des mots creux. Le lait de ta nourrice est encor dans ta bouche, Jacopo.

Jacopo

Par exemple !

Pirro

Ô tas de gobe-mouche ! Ils sont ravis. Mais moi, je suis plus exigeant. Puisque c'est les bourgeois qui détiennent l'argent, Je propose à mon tour qu'on aille, d'un pied leste, Explorer leurs maisons et leurs boutiques...

Deuxième Homme

Peste !

Pirro

Pour moi, vous savez bien, les lois, c'est du fatras. Je suis maigre : il est temps que je devienne gras. Voilà tout.

Troisième Homme

Il n'est pas trop stupide.

Niccolo Del Bene

Ô Florence !

Michel Lando

Peuple, écoute-moi bien ! Je veux ta délivrance ; Je réclame pour toi le pouvoir qui t'est dû, Ta part dans les honneurs. Mais, tu l'as entendu, Lui, pour toute réforme, il demande qu'on aille En tumulte piller les boutiques...

Jacopo

Canaille !

Michel Lando

Parlez, au nom du Christ : sommes-nous des voleurs ?

Gens du Peuple

Non, Michel, non !

Pirro

C'est bien le pire des malheurs, Quand on écoute un homme à langue bien pendue. Ah ! Vous regretterez l'occasion perdue.

Michel Lando

Des gredins ont brûlé plusieurs palais....

Pirro

Tant mieux Brûlons-en d'autres.

Michel Lando

Non ! Laissez ce furieux ! Ne déshonorez pas la cause populaire En ruinant Florence.

Pirro

Amis, la chose est claire Il défend les bourgeois parce qu'il est des leurs. Mais en voilà, tenez, en voilà, des voleurs ! Égorgeons-les.

Guicciardini

Mon Dieu

Pirro

Puis brûlons la bâtisse...

Michel Lando

Non ! Point de cette aveugle et sommaire justice Qui rend le plus coupable à jamais innocent ! Le peuple doit avoir les mains pures de sang.

Stefano

Très bien, Michel !

Gens du Peuple

Bravo ! Bravo !

Jacopo

C'est un vrai mâle.

Thomas Barbidoro

Toi, décampe !

Il est poussé dehors parmi les huées de la foule.

Pirro

Bonsoir.

Scène 12

Guerriante, Guicciardini, Thomas Barbidoro, Niccolo Del Bene, Michel Lando, Nicolo, Salvestro des Medici, Gens du Peuple, Pierre des Albizzi, Carlo Strozzi, Jacopo, Deuxième Homme, Troisième Homme

Guerriante

Je vous trouve bien pâle, Guicciardini.

Guicciardini

Par Dieu ! Vous l'êtes encor plus.

Thomas Barbidoro

Eh bien, maître poltron, qu'est-ce que tu conclus ?

Guicciardini

Pensez-vous que je doive accueillir leurs demandes ?

Niccolo Del Bene

C'est contraire à la loi.

Guerriante

Toi, vieux, tu nous gourmandes Comme des bambins..

Niccolo Del Bene

Ah plus de respect.

Guerriante

Tais-toi, Bonhomme ; ce que veut le peuple devient loi.

Michel Lando

Nous allons être au bout de notre patience.

Guerriante

Parlez donc !

de même

Nicolo

J'en appelle à votre conscience.

Guicciardini

Ah ! Que faire ?

Il prend à part Guicciardini et les prieurs.

Salvestro des Medici

Un instant, mes chers concitoyens ! Je vais le décider. Vos désirs sont les miens. Vous avez vu combien ce Michel les domine ? Il semble honnête ; il est fier et de bonne mine ; Cédez-lui votre place.

Guerriante

Oui, très bien.

Salvestro des Medici

Sûrement Lui seul peut museler la plèbe en ce moment. Il rêve du pouvoir ; il voudrait bien y mordre ; Guidé par nos conseils, il rétablira l'ordre.

Guicciardini

Les deux mois de sa charge une fois écoulés, Voudra-t-il s'en démettre ?

Guerriante

Est-ce que vous voulez, Vous, qu'on nous pende ?

Guicciardini

Non... mais c'est la tyrannie Que nous allons créer !

Salvestro des Medici

Pour cela, je le nie. Puis il coule, en deux mois, beaucoup d'eau sous les ponts ; D'ici là nous serons les maîtres, j'en réponds.

Guicciardini

Eh bien donc, parlez-leur ; je consens à tout.

Niccolo Del Bene

Lâche !

Michel Lando

Si vous ne voulez pas que le peuple se fâche, Il faut vous décider.

Salvestro des Medici

Travailleurs florentins, Écoutez ! Voulez-vous, pour être plus certains De voir tous les abus promptement disparaître, Qu'un des vôtres gouverne ?

Gens du Peuple

Oui !

Pierre des Albizzi

Nous aurons un maître.

Salvestro des Medici

Quand tous nos ennemis devraient se récrier, Voulez-vous que Michel Lando, simple ouvrier, Tienne le gonfanon de justice à Florence ?

Gens du Peuple

Oui ! Oui ! Oui !

Carlo Strozzi

Le mensonge épouse l'ignorance.

Niccolo Del Bene

Je proteste.

Jacopo

Par Dieu ça nous est bien égal.

Niccolo Del Bene

Je ne puis reconnaître aucun pouvoir légal À ce gonfalonier qu'on élit en tumulte.

Deuxième Homme

Vieux radoteur !

À Niccolo :

Niccolo fait quelques pas vers la porte ; puis il prend de grosses clefs à sa ceinture et se tourne vers Michel.

Michel Lando

Assez je défends qu'on l'insulte. Va-t'en.

Il jette les clefs à terre. Murmures de la foule. Michel se baisses vivement et ramasse les clefs.

Niccolo Del Bene

Voici les clefs qui gardent le palais ; Si tu les veux, Michel Lando, ramasse-les.

Michel Lando

Je les ramasse au nom du peuple, et je les garde.

Troisième Homme

Si nous rossions le vieux ?

Niccolo se retire lentement.

Michel Lando

Que nul ne s'y hasarde ! Je veux qu'il sorte en paix.

Scène 13

Thomas Barbidoro, Gens du Peuple, Michel Lando, Jacopo, Carlo Strozzi, Salvestro des Medici

Thomas Barbidoro

Salut, gonfalonier Nous nous ferons hacher pour toi jusqu'au dernier.

Gens du Peuple

Vive Michel Lando !

Michel Lando

Non : vive la justice ! Vous tous, si je fais mal, il faut qu'on m'avertisse...

Jacopo

Vive Michel Lando, seigneur de la cité !

Michel Lando

Je ne suis point seigneur.

Carlo Strozzi

Voilà leur liberté...

Michel Lando

Allons, peuple et bourgeois, plus de guerre civile ! Descendons sur la place, amis, et que la ville Choisisse des prieurs.

Salvestro des Medici

Un mot, gonfalonier. Le pouvoir, tout d'abord, est dur à manier. Pour moi, ces choses-là me sont fort coutumières, En sorte qu'on pourrait user de mes lumières...

Michel Lando

Non, Messer. Les élus du peuple feront tout. Puis, gouverner l'État, j'en viendrai bien à bout ! Pour le faire sans honte, il suffit d'être juste.

Salvestro des Medici

La tâche est lourde.

Michel Lando

Soit ; mais je me sens robuste, EL je suffirai bien à porter mon fardeau. Suivez-moi, compagnons.

Gens du Peuple

Vive Michel Lando ! (Michel saisit un gonfanon et s'élance dehors, entraînant la foule qui l'acclame. Les bourgeois, suivent consternés.)

Deuxième Acte

Scène 1

Tafo, Simon

Tafo

Qu'est-ce que c'est que ça ?

Simon

Ça, c'est une potence. Quand tu voudras finir ta chienne d'existence...

Tafo

Après toi, vieux filou. Qui nous fait ce cadeau ?

Simon

C'est l'aimable Michel.

Tafo

Ah ! Bien ; Michel Lando Un homme qui connaît .. sa petite importance. Pourquoi Michel a-t-il planté cette potence ?

Simon

C'est un arbre de mai qu'il offre à ses amis. On y pendra tous ceux qui ne sont pas bien mis.

Tafo

Alors, mon pauvre vieux...

Simon

Tout de même, c'est raide ! Culbuter les bourgeois pour venir à leur aide ; Empêcher le pillage...

Pirro, la face allumée, vient d'arriver sur la place ; il a écouté les dernières réflexions des deux amis.

Tafo

On est bien mal tombé.

Scène 2

Pirro, Simon, Tafo, Jacopo

Pirro

Par la béquille d'or du vieux saint Barnabé ! Voilà de braves gens.

Simon

Ah ! C'est toi, l'araignée ?

Pirro

Un jour on lui fera quelque bonne saignée, A cet homme rigide. Oui. Mais, en attendant, Mes fils, amusons-nous !

Simon

Te voilà bien fendant.

Pirro

Il faut que j'exécute une farce choisie ; Car je viens d'arroser d'un riche Malvoisie, Qui m'a subitement éclairé le cerveau, Un bon rôti de grue et du ventre de veau. Je me sens tout gaillard après cette lippée.

Tafo

Moi, quand j'ai bu, je suis brave comme une épée.

Pirro

As-tu bu ?

Tafo

Non.

Pirro

Alors, tu n'es pas brave ?

Tafo

Si.

Pirro

Veux-tu te marier, Tafo ?

Tafo

Moi ? Grand merci. Là-bas, près du vieux pont, j'ai quatre ou cinq maîtresses. Quand, par hasard, je suis en veine de tendresses, Ça me suffit.

Simon

Butor !

Pirro

Moi, pas du tout. Je veux Du meilleur, une peau très fine, et des cheveux Qui fleurent bon.

Simon

À nous les femmes !

Pirro

J'en sais une Pour qui notre Michel avalerait la lune.

Tafo

Michel ?

Pirro

Oui : ça m'irait de lui jouer un tour. C'est qu'il en est coiffé Je l'ai surpris, un jour, Qui la mangeait des yeux, mon cher, en pleine rue. Depuis un bout de temps elle était disparue, Et l'autre, sur ses pieds, restait tout ahuri, Comme s'il la voyait encore. Ah j'ai bien ri !

Tafo

Enlevons-la, Pirro.

Pirro

La chose est très facile. Pierre des Albizzi, son frère,- un imbécile, Est en voyage. Bon. Pour cueillir le fruit mûr, Il suffit maintenant d'escalader un mur. Toute leur valetaille a du sang de concombre; Vous voyez ça : des gens qui fuient devant leur ombre...

Tafo

Oh ! Nous enlèverons la belle prestement. Est-ce loin ?

Pirro

À deux pas.

Tafo

Je serai son amant !

Simon

Après moi, s'il te plaît.

Pirro

Allons, pas de querelle... Chacun aura sa part.

Tafo

Ça sera gai pour elle.

Simon

Oui, mais elle criera?

Tafo

Sûr.

Pirro

Pour se déranger, Nos honnêtes bourgeois ont trop peur du danger.

Tafo

Sans sortir du palais, Michel pourra l'entendre; Et le gonfalonier pour nous n'est pas bien tendre.

Pirro

Michel rétablit l'ordre en ville. Je vous dis Que tout est prévu.

Simon

Mais...

Pirro

Cordieu, soyons hardis !

Simon

Je n'ai pas peur.

Tafo

Ni moi non plus.

Simon

Allons-y, frère !

Pirro

D'ailleurs, pour empêcher l'amoureuse de braire, On la bâillonnera, tu sais, mais comme il faut, Avant de l'entraîner vers le fleuve au grand trot.

Simon

Par où filera-t-on?

Pirro

Tiens, par cette ruelle.

Tafo

J'engage notre amie à faire la cruelle, Lorsqu'à l'auberge, après un souper copieux, On se partagera ses faveurs...

Pirro

Hein, mon vieux ? Une de la noblesse !

Tafo

Oui, ça vous flatte.

On entend un bruit de foule.

Simon

Écoute ! Voilà qu'on vient en masse.

Tafo

À cause ?

Simon

On veut sans doute Faire enrager Michel.

Une foule de plébéiens entre par la gauche. Un notaire marche en tête, tenu au collet par Jacopo et par un garçon boucher. Le notaire porte à sa ceinture une plume et une écritoire ; il tient un rouleau de papier à la main.

Pirro

Ça tombe bien : les cris Empêcheront qu'on nous entende...

Jacopo

Écris ! écris !

Il s'esquive par la droite avec Simon et Tafo.

Pirro

Allons faire le coup.

Scène 3

Boucher, Notaire, Jacopo, Un Homme, Un Autre, Un Jeune Mitron, Premier Homme, Deuxième Homme, Troisième Homme, Mitron, Gens du Peuple

Boucher

Misérable notaire, À ta besogne !

Notaire

Hélas, mon Dieu !

Jacopo

Veux-tu te taire ?

Notaire

Mes amis, je n'ai point de table.

Boucher

Arrange-toi

Jacopo

Écris sur ton genou, Gaspar : voici la loi.

Boucher

Non, c'est moi qui la fais !

Un Homme

C'est moi !

Le notaire s'agenouille et se prépare à écrire.

Un Autre

C'est tout le monde !

Jacopo

Écris ce que je vais te dire.

Notaire

Une seconde...

Jacopo

Le seul maître est le peuple ; et le peuple, c'est nous. Écris ça.

Notaire

Le seul maître...

Un Jeune Mitron

Un notaire à genoux, Vrai, c'est farce.

Jacopo

Tu sais, soigne bien ton grimoire. Je te ferai relire, et j'ai bonne mémoire ; S'il y manque un seul mot...

Premier Homme

Écris qu'à l'avenir Personne ne sera pendu.

Notaire

J'allais finir L'autre phrase...

Premier Homme

Écris donc !

Le boucher efface avec sa main ce que le notaire vient d'écrire.

Notaire

Voyez, je me dépêche... C'est fait.

Boucher

Je ne veux pas de ça !

Notaire

Mais l'encre est fraîche !

Boucher

Il faut, pour en finir avec la pendaison, Que le bourreau lui-même y passe.

Deuxième Homme

Il a raison !

Jacopo

Écris que nous pendrons le bourreau par le ventre.

Deuxième Homme

Par les pieds !

Troisième Homme

Par la gorge !

Mitron

Écris tout ça.

Notaire

Que diantre ! Il faut choisir.

Jacopo

C'est moi qui vais dicter : écris. La pinte sera double et vaudra moitié prix...

Le boucher prend un couteau à sa ceinture et le met sur la gorge du notaire.

Troisième Homme

Mets qu'on pourra cogner sur les patrons d'auberges.

Boucher

Notaire, écris pour moi. Cinquante coups de verges À qui se permettra de porter un manteau. Je n'en ai pas, moi.

Notaire

Mais...

Boucher

Écris.

Notaire

Votre couteau Me trouble...

Deuxième Homme

Qui vient là ?

Troisième Homme

Deux bourgeois.

Boucher

Qu'on les pende !

Jacopo

C'est Messer Salvestro.

Salvestro entre avec Guerriante ; on les entoure. Le boucher reste à l'écart. Profitant du tumulte, le notaire s'esquive.

Gens du Peuple

Vivat !

Scène 4

Salvestro des Medici, Jacopo, Guerriante, Gens du Peuple, Boucher, Premier Homme

Salvestro des Medici

Ma joie est grande, Amis, de vous revoir. Eh bien ! Quoi de nouveau ?

Jacopo

Nous réformons l'État.

Guerriante

Bravo, peuple, bravo !

Jacopo

Ah ! Si tous les bourgeois étaient comme vous autres ..

Salvestro des Medici

Mais le gonfalonier n'est-il pas un des vôtres ? Il doit vous s[o]utenir.

Jacopo

Regardez, s'il vous plaît ! Quiconque aura volé seulement un poulet Sera pendu. Tant pis si l'on a faim. Je rage En pensant que le peuple a fait ce bel ouvrage... Car nous avons élu Michel gonfalonier Sans consulter personne !

Guerriante

On ne saurait nier Qu'il est hautain, brutal, sourd à toute supplique. Puis, dresser un gibet sur la place publique !

Jacopo

Pourtant il est cardeur de laine comme moi; Ni plus ni moins.

Salvestro des Medici

Comment t'appelles-tu ?

Jacopo

Pourquoi Demandez-vous mon nom ?

Salvestro des Medici

Parce que ton visage, Tes gestes, ton discours montrent un homme sage.

Jacopo

Mon nom est Jacopo.

Salvestro des Medici

Je te protégerai.

Jacopo

Comment ça ?

Salvestro des Medici

Quand Michel se sera retiré Du pouvoir qu'il occupe avec tant d'insolence (Et, certes, il s'en ira, fût-ce par violence), Il faudra qu'un de vous prenne sa place...

Jacopo

Enfin !

Salvestro des Medici

Oui, mais un homme adroit, un gaillard au nez fin... Nous penserons pour lui.

Jacopo

Ça sera très commode.

Salvestro des Medici

Il faut qu'il soit élu selon la vieille mode ; Pas de tirage au sort ; et c'est sur Jacopo Que nous réunirons les voix.

Jacopo

Moi, dans la peau D'un vrai gonfalonier !...

Guerriante

Eh bien, qu'en dis-tu, frère ?

Jacopo

Tout ce que fait Michel, je ferai le contraire !

Gens du Peuple

Bravo !

Jacopo

Je donnerai de somptueux festins On boira tout le temps.

Gens du Peuple

Bravo !

Jacopo

Soyez certains Que, tant que je serai dans la magistrature, Ça sentira partout le vin et la friture.

Gens du Peuple

Bravo ! bravo !

Salvestro des Medici

Soyez calmes en attendant, Mes amis, et rentrez chez vous.

Guerriante

C'est plus prudent.

Boucher

Mais pourquoi, dites donc, est-ce lui qu'on désigne ? Je réclame.

Jacopo

Pourquoi ? Parce que j'en suis digne.

Salvestro des Medici

Chacun aura sa part ; et, pour tout plébéien, L'heure d'être au pouvoir viendra

Gens du Peuple

Très bien ! très bien !

Fanfare de trompettes.

Boucher

Si vous appelez ça de la justice...

Premier Homme

Ah ! Diable ! Voilà Michel.

Jacopo

Filons.

Guerriante

Ce peuple est impayable.

Michel entre, précédé de massiers et de trompettes. On porte devant lui le gonfanon de justice. Michel est vêtu, très simplement, d'une longue simarre. Derrière lui, quelques hommes d'armes. Dès que Michel paraît, le peuple fait mine de se disperser.

Salvestro des Medici

L'autre fait du vacarme ; on tremble devant lui.

Scène 5

Massiers, Michel Lando, Guerriante, Jacopo, Salvestro des Medici

Massiers

Place ! Place !

Michel Lando

Quoi donc, peuple, est-ce qu'aujourd'hui L'on ne travaille pas ?

Guerriante

C'est qu'il leur parle en maître.

Michel Lando

Le peuple est libre ; eh bien, qu'il soit digne de l'être !

Jacopo

Demandez, s'il vous plaît, à Messer Salvestro Si nous ne faisions rien.

Michel Lando

Prenez garde au bourreau. Que ce gibet vous soit un conseil salutaire ! Il se peut qu'on sévisse, et qu'entre ciel et terre Quelques lâches voleurs se balancent demain...

Jacopo

Ça sera très bien fait.

Michel Lando

Passez votre chemin ! Car je ne veux plus voir la plèbe famélique Perdre ainsi tout son temps sur la place publique. Au travail! et gagnez-le pain de vos enfants.

Salvestro des Medici

Puis-je plaider pour eux ?

Michel Lando

Non. Je vous le défends.

Salvestro des Medici

C'est fort bien ; je m'incline.

Michel Lando

À l'ouvrage ! À l'ouvrage ! Je travaille pour vous, moi.

Il s'en va, entraînant la foule.

Jacopo

Messer, bon courage... C'est l'heure de manger nos poireaux et nos choux. Hop ! En route...

Le cortège entre dans le palais.

Michel Lando

Rentrez.

Scène 6

Michel Lando, Salvestro des Medici

Michel Lando

Messer, un mot. C'est vous Qui les troublez ainsi.

Salvestro des Medici

Moi ?

Michel Lando

Mais je vous surveille. Vous voilà prévenu.

Salvestro des Medici

Vraiment, je m'émerveille Que vous ayez si vite appris l'art d'oublier, Sans moi vous peineriez encore à l'atelier.

Michel Lando

Vous obéir serait d'une âme trop servile. Je suis là pour veiller au salut de la ville ; Sachez-le bien, j'y veille ; et, de nos vingt quartiers, Je peux faire accourir en armes les métiers. On m'obéit. Malheur (croyez-moi, je vous prie) A ceux qui porteraient les mains sur ma patrie ! Je ne crains pas, malgré vos sarcasmes mordants, Les pillards au dehors, les traîtres au dedans.

À Guerriante.

Ils s'éloignent.

Salvestro des Medici

C'est bien ; restons-en là. Venez.

Michel Lando

Quelle âme vile !

Ils sortent.

Salvestro des Medici

Décidément cet homme est de trop dans la ville.

Il entre dans le palais.

Michel Lando

Il s'en va caresser la crapule en haillons... N'importe : il ne peut rien contre moi. Travaillons.

Scène 7

Pirro, Simon, Tafo, Donata, Michel Lando

À peine Michel est-il rentré, que Donata, bâillonnée, se précipite sur la place. Elle vient d'échapper à Pirro, Simon et Tafo qui la poursuivent ; tout en courant, elle cherche à se défaire du bâillon qui l'empêche de crier. Pirro l'atteint et l'empoigne ; les deux autres font de même et tâchent de l'entraîner vers la ruelle.

Pirro

Je te tiens, cette fois.

Simon

De la douceur, ma fille...

Tafo

Elle nous a glissé des mains comme une anguille !

Pirro

Tenez bon.

Simon

Quelle poigne !

Tafo

Allons, viens, mes amours.

Au moment où ils vont l'entraîner, elle parvient à dégager un de ses bras, et elle arrache le bâillon qui lui serre la bouche.

Simon

Pas de façons, la belle...

Donata

Au secours ! au secours

Pirro

Silence, ou je t'étrangle.

Pirro met sa main sur la bouche de Donata ; mais tout de suite il la retire en criant.

Donata

Au secours !

Pirro

Ah ! La chienne M'a mordu.

Simon

Dépêchons, Pirro ; j'ai peur qu'on vienne.

Michel parait au seuil du palais.

Donata

Au secours !

Michel Lando

Qu'est-ce donc ?

Donata

Défendez-moi, Messer !

Tafo

Corps de Dieu ! C'est Michel.

Il tire sou épée et descend les degrés en courant.

Michel Lando

Gredins !

Il se sauve.

Tafo

J'ai besoin d'air.

Pirro

Restez donc ! Il est seul.

Il se sauve.

Simon

Restes-y, toi ; je file.

Il tourne le dos pour fuir ; au même instant, Michel le pique de son épée entre les deux épaules.

Pirro

Ah ! Tant pis !

Scène 8

Michel Lando, Pirro

Pirro tombe ; Michel se jette sur lui et lui arrache son couteau.

Michel Lando

Tiens, voleur...

Pirro

Lâche

Michel Lando

Ce que la ville A de plus odieux, misérable, c'est toi ; J'ai sali mon épée en t' effleurant...

Pirro

Pourquoi Me fais-tu des discours ? Pousse ferme ta lame ; Achève-moi.

Un officier sort du palais.

Michel Lando

Porter les mains sur cette femme !...

Scène 9

Officier, Michel Lando, Pirro, Donata

Officier

Qui donc fait tout ce bruit ?

Michel Lando

Moi. J'ai pris un voleur.

Pirro

Qu'est-ce que j'ai volé ?

Michel Lando

Deux autres, par malheur, Sont en fuite.

Officier

Plaît-il à Votre Seigneurie Que j'emmène cet homme ?

L'officier s'approche.

Michel Lando

Aidez-moi, je vous prie.

Pirro

Le coup de grâce...

Michel Lando

Non, scélérat. Que la loi Dispose de ton corps.

Pirro

Ô traître !

Michel Lando

Lève-toi.

Pirro

Michel...

Michel et l'officier aident Pirro à se lever.

Michel Lando

Allons, debout !

Pirro

Cette veuve est un ange... Prends-la ; je te la donne.

Michel Lando

Assez

Michel se tourne vers Donata, qui, toute haletante, est tombée assise sur un banc de pierre auprès du palais.

Pirro

Qu'elle nous venge !

Michel Lando

Daignez m'attendre ; à moins que vous ne préfériez Entrer dans le palais avec moi.

Donata

Vous riez, Messer ?... Une Albizzi semblerait trop suspecte ; On me recevrait mal.

Michel Lando

J'entends qu'on vous respecte.

Donata

Merci; j'attendrai là. Je n'ai plus peur de rien. Allez, Messer. Il faut que je respire.

À Pirro.

Michel Lando

Bien. Toi, monte.

Michel et l'officier le prennent au collet.

Pirro

Si je peux.

Tous les trois entrent dans le palais.

Michel Lando

Drôle, monte plus vite !

Scène 10

Donata

Une pause.

Strozzi entre, éperdu.

Donata

Je rêve. Est-ce donc là Michel Lando ? J'évite Une honte sanglante et pire que la mort. Grâce à lui, que j'aurais frappé sans un remord ? L'homme odieux par qui la canaille est maîtresse, Lui, Michel, accourt seul à mon cri de détresse ? Ces murs l'ont entendu, pourtant ; je le sais bien. Tandis que s'élançait vers moi le plébéien, Plus d'un bourgeois s'est dit en verrouillant sa porte : On égorge une femme... » Après ? que leur importe ? La place est vide. Où sont les grands ? Dans leur palais Ils attendent, au lieu d'aiguiser les stylets, Que pour les obliger Michel Lando s'en aille ; Et moi, pendant ce temps, livrée à la canaille, J'aurai dû mon honneur - l'honneur d'une Albizzi - Au maître qu'en hurlant le peuple s'est choisi !... Ah ! c'est trop. Mais que faire ? Aurai-je le courage De châtier celui dont le bienfait m'outrage ? Oui, j'en aurai le coeur. Il le faut. Je voulais À loisir expulser cet homme du palais ; Mais je vais en finir tout de suite... Mon frère Juge notre dessein follement téméraire, Bien que les grands de Sienne aient promis un secours. Sans doute, à notre appel, beaucoup feront les sourds. Ah! si vraiment, Strozzi, ton amour est sincère, Il te faudra lutter contre un rude adversaire ! Michel a le pouvoir; il est hardi ; sa voix, Qu'aujourd'hui j'entendais pour la première fois, A sans doute un viril accent qui m'a troublée, Car sa force me fut tout à coup révélée... Mais Carlo sait aussi hurler avec les loups. Il ne fut jamais lâche ; il m'aime ; il est jaloux ; Donc il m'obéira... Je vois d'ici sa rage, Lorsque je lui dirai qu'avec un vrai courage Notre gonfalonier en personne arrêta L'un de ces vils gredins...

Scène 11

Carlo Strozzi, Donata

Carlo Strozzi

Donata ! Donata !... Mon âme !...

Donata

C'est moi-même.

Il soupire comme un homme délivré d'une grande angoisse.

Carlo Strozzi

Ah !...

Donata

Tu me croyais morte ?

Carlo Strozzi

Tes lâches serviteurs m'ont dit devant ta porte...

Donata

Je voudrais souffleter ces traîtres Pas un d'eux Ne restera chez moi.

Carlo Strozzi

Quand des êtres hideux Outrageaient Donata, ma noble bien-aimée, Que n'étais-je près d'elle !

Donata

Oui, - je serais charmée De t'être redevable, ami, de mon salut ; Mais le Ciel, qui n'est pas sans malice, voulut Me faire délivrer de ces horribles hommes Par Michel Lando...

Carlo Strozzi

Quoi !

Donata

Dans le temps où nous sommes, Tout arrive. Michel reste notre ennemi ; Mais je ne pourrai plus le haïr qu'à demi.

Carlo Strozzi

Je le haïrai donc, moi, d'une triple haine.

Donata

Parce qu'il m'a sauvée, ami ?

Carlo Strozzi

Sois plus humaine ; Ne raille pas.

Donata

Railler m'est défendu ?

Carlo Strozzi

Comprends Que je souffre de voir un ennemi des grands Te servir à ma place et forcer ton estime !

Donata

Aurais-tu préféré que je fusse victime Du plus abominable attentat ? Je serais Déshonorée - ou morte - en dépit des regrets, Si, me voyant aux mains des bandits de la rue, Michel, fort bravement, ne m'avait secourue.

Carlo Strozzi

Ah ! Si j'eusse été là, que m'eût fait le danger ? Chaque jour, pour te voir et pour te protéger, Je traverse Florence au péril de ma vie.

Donata

Tu m'aimes ? Prouve-le. Crois-tu que j'aie envie De subir un nouvel affront ?

Carlo Strozzi

Qu'exiges-tu ?

Donata

Michel fut mon sauveur; mais j'aurai la vertu De le sacrifier à notre juste cause. Délivre-nous de lui.

Carlo Strozzi

Soit. Je ferai la chose, Dussé-je être pendu comme un lâche assassin. Mais qu'y gagnerons-nous ?

Donata

Comprends mieux mon dessein. Peu m'importe, Carlo, qu'on l'exile ou qu'il meure ; Je veux qu'il ne soit rien. Si le pouvoir demeure A ceux qui dans un jour de trouble l'ont saisi, Qu'adviendra-t-il de nous? Sois un homme, Strozzi. Tu peux ressusciter notre grandeur ancienne, Si tu le veux.

Carlo Strozzi

Comment ?

Donata

Pierre m'écrit de Sienne Que plusieurs citoyens de la ville sont prêts A tenter avec nous un coup de main.

Carlo Strozzi

Après Que moi, de mon côté, j'aurai pris mes mesures ?

Donata

Tout de suite.

Carlo Strozzi

Ils sont fous.

Donata

Carlo, tu me rassures ; Je vois que mon sauveur n'a rien à craindre.

Carlo Strozzi

Il faut Tout perdre, n'est-ce pas, pour agir au plus tôt ?

Donata

Vivre dans la terreur devient une torture. Je n'attendrai plus rien.

Carlo Strozzi

Pour tenter l'aventure, Il me faudrait au moins trois cents affiliés. Or, je n'ai sous la main que mes seuls familiers. Sans doute, ils me suivront partout comme mon ombre ; Mais tout avorterait par notre petit nombre.

Donata

Combien de gens faut-il pour trahir un secret ?

Carlo Strozzi

Ah ! C'est trop m'irriter !

Strozzi s'éloigne de quelques pas. Sans le voir, Michel sort du palais et marche vers Donata.

Donata

Michel Lando paraît ; Va-t'en.

Scène 12

Donata, Michel Lando, Carlo Strozzi

Donata

Si je pouvais l'envelopper de ruses...

Michel Lando

Madonna del Garbo, je vous fais mes excuses.

Donata

Vous ne m'en devez pas.

Michel Lando

L'État prend tout mon temps.

Donata

Et vous lui dérobez pour moi quelques instants ?

Michel Lando

A peine. Les prieurs exigent ma présence.

Donata

Messer, ne doutez pas de ma reconnaissance.

Michel Lando

Oh ! Le peu que j'ai fait, qui ne l'eût fait pour vous ?

Strozzi, sans être vu, se rapproche de Michel et de Donata, et il écoute attentivement.

Donata

Déjà si gracieux ?

Michel Lando

J'aurais rompu de coups Ces misérables; mais j'en tiens un, et j'espère Que les autres seront traqués dans leur repaire. Jugés par des bourgeois sans aucune merci, Certes, ils seront pendus. Mais pourquoi tout ceci ? Le supplice de trois gredins est peu de chose. J'avais l'esprit ailleurs...

Donata

Que pensiez-vous ?

Michel Lando

Je n'ose, En vérité...

Carlo Strozzi

Cet homme est fou, sur mon honneur !

Donata

Dites...

Michel Lando

Je pensais donc, avec un grand bonheur, Que vous ne semblez pas me mépriser...

Haut.

Donata

Il m'aime. Vous m'avez secourue en un péril suprême ; Je vous dois mon honneur, et l'honneur est sans prix ; Comment pourrais-je donc vous payer en mépris ?

Michel Lando

Quoi ! Vous me regardez avec des yeux sans haine ?

Carlo Strozzi

Vous êtes bien galant, pour un cardeur de laine !

Michel Lando

Que faites-vous ici ? Vous savez bien pourtant Que vous ne devez pas sortir un seul instant. Je vous l'ai défendu pour éviter un crime ; La plèbe vous exècre.

Carlo Strozzi

Ah ! Très bien. On m'opprime Parce que je pourrais, comme il me fut promis, Être mis en morceaux par vos nobles amis...

Michel Lando

Vous tairez-vous ?

Stefano sort du palais.

Donata

Messer, il faut que je vous blâme.

Scène 13

Stefano, Michel Lando

Stefano

Excusez.

Michel Lando

Que veux-tu ?

Stefano

Le conseil te réclame.

Michel Lando

Ah ! - Pourquoi ?

Stefano

Pour répondre à ceux de Faenza.

Michel Lando

Suis-je à leurs ordres ?

Stefano

Viens ; il le faut.

Michel Lando

Pourquoi ça ? C'est aux prieurs d'agir selon leur convenance. Moi, je ne veux pas être un homme de finance.

Stefano

Viens donc.

Michel Lando

La chose est grave ?

Stefano

Elle importe au Trésor. Faenza nous emprunte huit mille florins d'or.

Michel Lando

C'est bon. Mais la cité se donne ainsi l'allure D'une maison de banque.

Stefano entraîne Michel qui, avant d'entrer dans le palais, se retourne brusquement.

Stefano

Allons, il faut conclure !

Michel Lando

Je reviens.

Scène 14

Carlo Strozzi, Donata

Carlo Strozzi

Le désir éclate dans ses yeux. L'impudent se permet de vous aimer !

Donata

Tant mieux.

Carlo Strozzi

Donata !...

Donata

Sois plus calme. Il passe pour honnête ; Mais le pouvoir le trouble et lui porte à la tête. Lui qui tient aujourd'hui notre sort dans sa main, Voudra-t-il n'être plus qu'un pauvre homme demain ? Non : l'attirer à nous sera chose facile, Et je me charge, moi, de le rendre docile. Crois-moi : ceci vaut mieux.

Carlo Strozzi

Mais que lui diras-tu ?

Donata

S'il ne m'obéit pas, il sera bien têtu.

Carlo Strozzi

Ah ! Prends garde !

Donata

Tu sais qu'une promesse est douce. Si, d'abord, il fait l'homme austère et me repousse, Je saurai l'attendrir, sans qu'il m'en coûte rien, Par certaine promesse irrésistible...

Carlo Strozzi

Bien ; Mais si tu te voyais prise à ton propre piège ? L'homme est beau....

Donata

Que veux-tu dire ?

Carlo Strozzi

Mon Dieu, que sais-je ? Tout plébéien qu'il est, j'ai grand'peur...

Donata

Peur de quoi?

Carlo Strozzi

Tu m'as compris : j'ai peur que tu ne l'aimes.

Donata

Moi ! Vraiment, lorsqu'il s'agit d'une chose aussi grave, Cette plaisanterie est de trop. Soyez brave À l'heure du danger, Strozzi ; mais, jusqu'alors, Sachez vous contenir.

Carlo Strozzi

Donata...

Donata

Mes efforts Tendent à relever la noblesse avilie. Et je m'abaisserais jusqu'à cet homme !...

Carlo Strozzi

Oublie Une parole injuste.

Donata

Au lieu de m'insulter, Confiez-vous à moi, Carlo, sans hésiter, Et ne me prêtez plus une pensée infâme. N'êtes-vous pas honteux ?

Carlo Strozzi

Pardonne-moi, chère âme.

Donata

Lutter contre Michel est impossible. Eh bien ! Sachons nous en servir, de ce fier plébéien.

Carlo Strozzi

Mais,pourtant, accepter l'appui d'un pareil homme...

Donata

Qu'importent les moyens ? Puis ce Michel, en somme, - Il faut que je l'avoue en toute loyauté - Dans une heure terrible a sauvé la cité.

Carlo Strozzi

Que ferons-nous de lui quand nous serons les maîtres ?

Donata

Tout ce que nous voudrons.

Carlo Strozzi

Nous aurons l'air de traîtres.

Donata

Venant de vous, Carlo, le scrupule est joli. J'eusse récompensé cet homme par l'oubli ; Mais, puisqu'il vous inspire une amitié si tendre, On le protégera.

Carlo Strozzi

S'il ne veut rien entendre, - Et ce n'est pas cela qui me chagrinerait - Il aura cependant pu saisir le secret...

Donata

Messer Carlo Strozzi, croyez-moi plus habile ! S'il ne nous livre pas les forces de la ville, Il ne saura du moins que ce qu'il doit savoir. Alors n'hésitez plus : faites votre devoir. Mais (qu'il nous serve ou non) si tout marche à ma guise, Carlo, soyez heureux : ma main vous est acquise.

Carlo Strozzi

Vous savez, Donata, que ma vie est à vous ; Aussi, bien que je sois mortellement jaloux, Je vous obéirai, mon âme, en toute chose. Mais il faut que je parle à ceux dont je dispose. Ils seront fort surpris, lorsque je leur dirai Que je tiens en Michel un nouveau conjuré !

Donata

Eh bien! vous jouirez, Carlo, de leur surprise. Quand les reverrez-vous?

Carlo Strozzi

Ce soir.

Donata

Dans quelle église ?

Il vient d'apercevoir Michel, arrêté sur le seuil du palais, et qui écoute.

Carlo Strozzi

Toujours San-Lorenzo. Silence!...

Scène 15

Michel Lando, Carlo Strozzi, Donata

Michel Lando

Que dit-il ?

Carlo Strozzi

C'est une fine oreille, un chien au flair subtil, Que ce gonfalonier du diable. Prenons garde.

Michel s'approche lentement de Strozzi et de Donata.

Michel Lando

Ils s'aiment...

Carlo Strozzi

De quels yeux le drôle vous regarde !

Il marche résolument vers Donata.

Michel Lando

C'est à San-Lorenzo qu'ils ont pris rendez-vous... Eh ! que m'importe, à moi? Je ne suis pas jaloux De cette femme...

Donata

Vous, tâchez de ne rien dire.

Michel Lando

Madonna del Garbo, je vais vous reconduire.

Carlo Strozzi

Pardon !...

Michel Lando

Où logez-vous ?

Carlo Strozzi

Au palais des Bardi.

Michel Lando

Voilà votre chemin. Montrez-vous moins hardi, Messer, à l'avenir ; évitez cette place.

À part.

Il fait quelques pas vers la gauche.

Carlo Strozzi

C'est bon. Si je pouvais te parler face à face !

Michel Lando

Puis je ferai garder de près votre maison, Madonna ; n'ayez pas de crainte.

Donata

Une prison M'épouvante, Messer ; vous me cloîtrez ?

Il se retourne et voit Strozzi immobile.

Strozzi s'éloigne. Lorsqu'il a disparu, Michel fait un geste pour inviter Donata à sortir. Puis il s'approche d'elle, lui prend la main, et dit en fixant ses yeux sur elle :

Ils sortent.

Michel Lando

Non, certes ; Mais, comme votre rue est tout le jour déserte, Je veux vous protéger... Eh bien ! Partirez-vous ? Vous avez un regard qui rend les hommes fous...

Troisième Acte

Scène 1

Michel Lando, Stefano, Thomas Barbidoro, Une Voix

Michel Lando

Stefano !

Stefano

Quoi, Michel ?

Michel Lando

Est-ce que le bourreau, Comme je l'avais dit, a détaché Pirro De cette potence ?

Stefano

Oui.

Michel Lando

Je détestais le traître ; Mais le voir, chaque fois que j'ouvrais ma fenêtre, Se balancer au vent, - cela me faisait mal. Et les autres ?

Stefano

Enfuis.

Stefano se lève et s'approche de Michel.

Michel Lando

Tant mieux...

Stefano

Cet animal, Dont la plèbe commence à s'engouer, m'irrite. Salvestro le soutient.

Michel Lando

Jacopo ? Son mérite Est fort mince.

Stefano

Pourtant, tu ne saurais nier Qu'il prend tout le chemin d'être gonfalonier. Il te succédera, l'imbécile.

Michel Lando

Peut-être.

Stefano

Son patron, grâce à lui, deviendra notre maître, Abrogera des lois, en fera d'autres...

Michel Lando

Oui ; C'est possible.

Stefano

Le peuple, aisément ébloui, Marche à la servitude...

Michel Lando

Il est vrai ; mais qu'y faire ? On n'a pas écouté mon langage sévère. Tant que je serai là, je défendrai la loi ; Je ne peux rien de plus.

Stefano

Michel, parlons de toi.

Michel Lando

De moi ?

Stefano

Tu souffres.

Michel Lando

Non.

Stefano

Si. Ton coeur est malade.

Michel Lando

Mon coeur se porte bien.

Stefano

Pourquoi cette bravade ? Donata...

Michel Lando

Je la veux, - oui. Mais tu me diras Si le hasard qui l'a poussée entre mes bras N'est pas le plus coupable... Ah ! ce fut un vrai piège. Pouvais-je la sauver et m'enfuir ? le pouvais-je ? Ses yeux me traversaient le coeur. Tout éperdu, J'osai croire qu'un peu de bonheur m'était dû... Mais, bien qu'elle sourît comme lorsque l'on aime Elle accepta pourtant d'aller, ce soir-là même, Retrouver son Carlo !

Stefano

Ces gens-là sont hardis.

Michel Lando

Le Guelfe lui jeta ces mots, que j'entendis : « Toujours San-Lorenzo. » Je pensai : Que m'importe ? Mais, depuis lors, mes gens rôdent près de sa porte.

Stefano

Sort-elle ?

Michel Lando

Peu.

Stefano

Va-t-elle au rendez-vous ?

Michel Lando

Jamais... Si toutefois mes gens sont véridiques.

Stefano

Mais Ne peux-tu pas avoir commis quelque méprise ?

Michel Lando

J'ai fort bien entendu ceci : « Dans quelle église ? Toujours San-Lorenzo. »

Stefano

Moi, n'étant pas jaloux, Vois-tu, je flaire ici quelque autre rendez-vous.

Michel Lando

Politique ?

Stefano

Oui.

Michel Lando

Ton flair est bien subtil... Du reste, A quoi bon raisonner ? L'homme que je déteste Est son amant. J'étouffe...

Stefano

Après ?

Michel Lando

Après, dis-tu ? Après tout ce que j'ai de force et de vertu S'en va par cet amour. Le désir me possède. Jusque dans mon sommeil une image m'obsède ; Donata me regarde et, pour mieux m'embraser, Vient, en riant, m'offrir ses lèvres à baiser... Tiens, touche-moi les mains ; je brûle.

Stefano

Sois un homme; Résiste.

Michel Lando

C'est facile à dire.

Stefano

Mais, en somme, Tu ne l'as pas revue ?

Michel Lando

Ami, je t'avouerai Que, me cachant de tous, même de toi, malgré L'ancienne et fraternelle amitié qui nous lie, J'ai laissé chaque jour s'exalter ma folie. Donata me reçoit chez elle. Tour à tour Compatissante ou rude à mon naïf amour, Elle joue avec moi - du moins, c'est ma pensée - Comme une chatte avec une souris blessée, Et j'attache sur elle un regard anxieux Sans deviner quelle âme est au fond de ses yeux...

Stefano

Elle se rit de toi ; tu le sens bien toi-même.

Michel Lando

Soit.

Stefano

Alors, que veux-tu ?

Michel Lando

Moi ? Je veux qu'elle m'aime, Et, pour l'avoir, la prendre à l'autre, - son amant.

Stefano

Ta pauvre femme...

Michel Lando

Eh ! Oui, ma femme ! Justement. C'est bien ce qui me fait souffrir.

Stefano

Prouve-le, frère. Tu perdras ton honneur à ce jeu téméraire. Fuis Donata.

Michel Lando

La fuir !...

Stefano

Michel, tu t'appartiens : Ressaisis-toi.

Michel Lando

Comment ? Aujourd'hui même, tiens, Je la reçois ici.

Stefano

Cette imprudence est grave.

Michel Lando

Je reçois qui me plaît, et je veux être brave Devant la calomnie. On dit, je le sais bien, Que je suis l'instrument des Guelfes.

On entend le bruit d'une dispute ; la voix de Thomas s'élève.

Stefano

Le moyen Pour toi de regagner quelque peu de prestige N'est certainement pas...

Thomas Barbidoro

Si ! J'entrerai, vous dis-je ! Tout le monde a le droit d'entrer.

Une Voix

Pas aujourd'hui.

Michel Lando

Il me semble...

Thomas Barbidoro

Je veux voir Michel !

Stefano sort à droite.

Stefano paraît avec Thomas.

Michel Lando

C'est bien lui ; Cours le chercher. Il va m'adjurer d'être ferme ; De bannir tout le monde...

Scène 2

Thomas Barbidoro, Michel Lando, Stefano

Thomas Barbidoro

Eh bien, quoi, l'on s'enferme ? Il faut se battre avec tes gens...

Michel Lando

Excuse-les ; Mon ordre était formel.

Thomas Barbidoro

Est-ce que le palais, Michel, n'appartient plus au peuple ?

Michel Lando

Mais si, frère. Seulement on venait trop souvent me distraire ; Alors...

Thomas Barbidoro

Tout va très mal.

Michel Lando

C'est vrai. Veux-tu t'asseoir ?

Thomas Barbidoro

Non ; je suis mieux debout. Du matin jusqu'au soir, J'entends déblatérer le peuple sur ton compte. Tu t'en moques ? Très bien ; mais moi, j'en ai la honte.

Michel Lando

J'ai fait distribuer assez de grains. J'entends Que la plèbe travaille.

Thomas Barbidoro

Oui ; mais les mécontents Viennent me dire, à moi, - voilà comme on s'exprime, - Que, de la part du peuple, un rien te semble un crime. « Ce Michel, disent-ils, est par trop regardant; Il trouverait des poils sur un oeuf. » Cependant On ne remarque pas, mon cher, que tu sévisses Contre les Guelfes...

Michel Lando

Mais...

Thomas Barbidoro

Des gens pourris de vices ! Des voleurs! des gredins qui guettent le moment De t'envoyer à tous les diables !... Franchement, Puisqu'avec eux on est toujours dans quelque transe, Tu devrais te montrer et délivrer Florence De tous les scorpions de cette espèce.

Michel Lando

Enfin, Quel est leur crime ?

Thomas Barbidoro

Vrai, tu n'as pas le nez fin Si tu ne flaires pas la trahison. Commence Par me les mettre à l'ombre, - et pas trop de clémence !

Michel Lando

Dès qu'on me fournira des preuves, je suis prêt À les traîner devant les juges.

Stefano

Quel arrêt Les juges rendraient-ils ? Beaucoup sont de la bande. Les Guelfes ont la main partout.

Michel Lando

Je te demande, Alors, ce qu'il faut faire ? Eussé-je le moyen De frapper en mon nom, sans preuve, un citoyen, En aurais-je le droit ?

Stefano

S'il faut être sincère, Non ; mais un coup de force est parfois nécessaire, Quand la loi n'est plus rien.

Michel Lando

Certes, si je voulais...

Donata entre par la porte restée ouverte ; les trois hommes l'aperçoivent.

Thomas Barbidoro

Mon cher, j'ai vu rôder aux abords du palais Certains particuliers dont j'aime peu la mine ; Quelque chose est dans l'air...

Scène 3

Michel Lando, Thomas Barbidoro, Donata, Stefano

Michel Lando

Ah !

Thomas Barbidoro

Quoi ! Cette vermine Entre dans le palais sans crier gare...

Michel Lando

Assez !

Thomas Barbidoro

Eh bien ! Nous voilà frais.

Donata

Chassez-le.

Thomas Barbidoro

Vous pensez Que je vais moisir là ? Rassurez-vous, la veuve.

Michel Lando

C'est pour ma patience une trop rude épreuve. Va-t'en.

Il sort. - Court silence.

Thomas Barbidoro

Oui, je m'en vais, - pauvre homme !

Michel Lando

Laisse-nous.

Il sort.

Stefano

Bien.

Scène 4

Michel Lando, Donata

Michel Lando

Daignez vous asseoir.

Donata

Vous n'êtes plus jaloux ?

Il s'assied auprès de Donata.

Michel Lando

Non, Donata. Je tâche, au moins, de ne plus l'être.

Donata

Michel, croyez en moi.

Michel Lando

Je n'en suis pas le maître. Tant d'autres, je le sais, convoitent votre amour !

Donata

Eh quoi ! Lorsque je viens au palais en plein jour, Vous douterez encore ? Oserez-vous prétendre Que je me laisse aimer par Strozzi ?

Michel Lando

Soyez tendre ; Et je vous croirai mieux. J'ai le coeur ulcéré ; Dites une parole aimante.

Donata

Je croirai Moi-même à votre amour, qu'exalte un peu d'attente; Si vous m'en apportez une preuve éclatante.

Michel Lando

Je t'aime, tu le sais. Sitôt que je te vois, Je défaille, mes yeux se troublent, et la voix Me reste dans la gorge...

Donata

Ami, l'heure est venue Où votre âme va m'être entièrement connue. J'espère en vous, Michel. Votre fierté me plut Le jour où je vous vis surgir pour mon salut, L'épée en main et l'air si noble...

Michel Lando

Est-il possible ?

Donata

Pour être de ma race, on n'est pas insensible. Au temps où vous m'aimiez sans me le dire, ami, Je suis sûre qu'en moi quelque chose eût frémi, Si jamais nos regards s'étaient mêlés... La flamme Ardente de vos yeux m'eût illuminé l'âme ; Et, vous voyant parmi de rudes ouvriers, J'eusse bien pressenti ce qu'un jour vous seriez. Vous m'étiez inconnu, Michel; cela m'irrite, Parce que j'aurais eu quelque peu de mérite En vous tendant alors cette loyale main.

Michel Lando

Laissez-moi l'effleurer de mes lèvres...

Elle retire sa main.

Donata

Demain J'aurai sur moi, Messer, peut-être moins d'empire ; Attendez.

Michel Lando

Donata !...

Donata

Votre pouvoir expire, Ami, dans quinze jours. Qu'allez-vous faire ?

Michel Lando

Moi ? Je m'en irai.

Donata

Sans un regret ?

Michel Lando

Puisque la loi Me l'ordonne...

Donata

J'ai cru - dois-je en être punie ? - - Qu'un homme de la plèbe ayant, par son génie, Dans une heure de grand péril sauvé l'État, Il ne se pouvait point qu'un tel homme acceptât De rentrer dans l'oubli, de reprendre sa chaîne, Et de perdre sa vie à carder de la laine.

Michel Lando

Il est vrai que, dans peu, sans me faire prier, Je reprendrai ma vie obscure d'ouvrier. Mais en désespérant trop tôt je serais lâche. Si l'on vient me chercher, je reprendrai ma tâche.

Donata

Jusque dans vos erreurs, Michel, vous me plaisez. De moins nobles esprits seraient désabusés ; Tandis que vous - malgré vos paroles amères ! - Vous essayez de croire encore à des chimères.

Michel Lando

Niez-vous la justice ?

Donata

Allons, de mieux en mieux... Je vois que vous prenez la chose au sérieux. Il vous plaît d'être juste ? A chacun son idée. Moi, généreux ami, j'en suis persuadée, La justice n'est pas de ce monde.

Michel Lando

Vraiment, C'est mal... Mais vous raillez ?

Donata

Dans un autre moment Je serais volontiers d'humeur folle et rieuse ; Je veux, pour cette fois, me montrer sérieuse. J'aime aussi ma patrie: elle me tient au coeur; Et, bien que votre peuple aujourd'hui soit vainqueur, On peut lui rappeler sans trop d'irrévérence Que les nobles ont fait la grandeur de Florence. Les gens à courte vue, il est vrai, les bourgeois Firent, pour abaisser les grands, d'absurdes lois; Les privilèges dus à notre race antique Nous furent arrachés par des gens de boutique... Mais plusieurs crurent bon de revenir à nous Quand la plèbe les eut abreuvés de dégoûts ; Et, grâce au parti guelfe, où nous avons fait place A qui ne voulait pas servir la populace, Florence retrouva quelque gloire...

Michel Lando

Ah ! faut-il Que j'entende toujours un plaidoyer subtil Sortir de cette bouche aimée ?

Donata

À qui la faute ? Si votre ambition veut se faire plus haute, Si vous daignez m'en croire, il nous sera permis De parler librement comme de vrais amis ; Mais, jusque-là, souffrez que je plaide ma cause. Sachez-le : la naissance est ici peu de chose. pour arracher la ville à de cruels malheurs, Les grands vous salueraient demain comme un des leurs. On peut vous accueillir sans redouter le blâme, Car vous avez, Michel, la noblesse de l'âme, Celle qui créa l'autre, en illustrant le nom Des rudes fondateurs de nos familles... Non, Nous ne repoussons point, pour sa naissance obscure, L'homme qui, parmi nous, fera noble figure. Strozzi que, je ne sais pourquoi, vous haïssez, N'a pas un nom fameux dans les siècles passés; C'est un simple bourgeois ; mais, comme il parle en maître, Il se fait écouter par les Guelfes. Peut-être Un homme tel que vous, fraîchement converti, Prendrait-il aisément la tète du parti... Mais tout ce long discours serait-il nécessaire, Michel, si vous m'aimiez d'une âme un peu sincère ?

Michel Lando

Que dis-tu ? Je n'entends que le son de ta voix. Ta bouche au souffle frais, et qui sourit parfois, M'enivre, et je ne puis te comprendre...

Donata

Je rêve, Après nos jours troublés, une durable trêve. Plus d'insolents bourgeois, de peuple révolté. Les Guelfes- grâce à vous - maîtres de la cité, D'où serait vite exclu tout citoyen rebelle, La rendraient chaque jour plus puissante et plus belle. Que ne ferais-je pas en dépit des jaloux, Quand je verrais alors, Michel, - et grâce à vous, - Florence magnifique et redoutée ?

Michel Lando

Amie, Exige tout de moi, mais pas une infamie; C'est trop...

Donata

Je vous admire. Est-il déshonorant D'être, parmi les grands, salué le plus grand ? De vivre glorieux ? d'illustrer sa patrie ? Tout cela, quand le peuple ingrat vous injurie, Moi, je viens vous l'offrir. Il faut être plus fier. Oubliez l'artisan que vous fûtes hier, Et faites que je puisse, enviée, acclamée, Dire : « Voilà celui par qui je suis aimée. »

Michel Lando

Tu me troubles dans l'âme.

Donata

Allons, je vais savoir Quel amour est le vôtre.

Michel Lando

Hélas et mon devoir ?

Donata

Ah ! Toujours... Faites-moi grâce de ce langage. Vous m'aimez, dites-vous ? Eh bien ! Je veux un gage. Il faut me le prouver, ce grand amour.

Michel Lando

Parlez.

Donata

Les Guelfes, mon ami, se sont tous assemblés Pour chercher un remède aux maux de la patrie. Leur résolution est prise. L'incurie De ceux qui maintenant gouvernent la cité Vous est connue...

Michel Lando

À moi ?

Donata

Vous êtes excepté, Messer.

Michel Lando

On nous prépare un coup de main ?

Michel se lève brusquement.

Donata

L'audace Est grande, je le sais, de vous le dire en face ; Mais il le faut. Michel, soyez des nôtres.

Michel Lando

Oui... J'y penserai.

Donata

Non pas, Messer ; c'est aujourd'hui, Ce soir, qu'il faut agir.

Michel Lando

Ce soir ?

Donata

Oui.

Michel Lando

Que dit-elle ?

Donata

Certes, parmi vos gens la vigilance est telle, Qu'ils n'ont pu vous instruire...

Michel Lando

Ils m'en ont dit assez.

Donata

Vous étiez averti ?

Michel Lando

Mieux que vous ne pensez.

Donata

J'ose en douter un peu; mais, au surplus, qu'importe ? Soyons francs : c'est permis aux gens de notre sorte. Livrerez-vous demain Florence à nos amis ? Répondez. Il n'est rien qui ne vous soit promis, Si nous devons régner sur la ville.

Michel Lando

Silence, Lâche coeur...

Donata

Vous semblez vous faire violence ?

Michel Lando

Non pas ; je réfléchis.

Donata

Messer, décidez-vous. Sans moi, peut-être, froid, sanglant, percé de coups, Vous seriez maintenant charrié par le fleuve. Soyez à nous. Donnez cette éclatante preuve D'un amour qui me rend si fière.

Michel Lando

Ô Donata.

Donata

Jamais, croyez-le bien, mon âme n'hésita Entre vous et le pauvre esprit qui vous occupe. S'il pense que je l'aime, il est sa propre dupe...

Michel Lando

Quel sera mon salaire ? - Allons, parle.

Donata

Pourquoi ? Comprenez mon silence.

Michel Lando

Ah tu serais à moi, Dis ? À moi ? Rien qu'à moi ?

Donata

Mon ami...

Michel Lando

Je suis ivre ; Pardon.

Donata

Il est à nous.

Michel Lando

Faut-il que je leur livre, À ces Guelfes, le sort de Florence ?

Donata

Le temps Passe ; décidez-vous.

Michel Lando

Quelle angoisse !

Donata

J'attends.

Michel Lando

Vous savez trop combien ma passion est forte ; Mais enfin, Donata, si le devoir l'emporte ? Si je refuse ?

Donata

Ami, vous raillez.

Michel Lando

Supposons Que je ne raille pas.

Donata

Pourquoi ?

Michel Lando

J'ai mes raisons.

Donata

Michel, - si tu me fais cette mortelle injure, Je saurai me venger, vois-tu, je te le jure; Et je n'attendrai pas longtemps. Tu te crois fort ? Nous le sommes. Michel, prends garde ! Un duel à mort Ne nous fait pas trembler...

Michel Lando

Dites-moi, je vous prie, Sans trop vous émouvoir pour une raillerie... Vous qui pensez à tout, vous avez dû songer Qu'une fois averti d'un terrible danger, Moi, n'étant pas issu d'une race choisie, Je pourrais mal répondre à votre courtoisie, Et même - afin de voir mes doutes résolus - Vous arracher ici quelques aveux de plus ?

Donata

Certes, je ne crois pas que vous soyez un lâche ; Mais j'ai su tout prévoir.

Michel Lando

Alors, si je me fâche, Que ferez-vous ?

Donata

Au bas de vos fenêtres, - là, Tenez, à l'endroit même où le peuple hurla Si fort avant d'entrer dans la salle où nous sommes Pour vous y proclamer seigneur,- là, plusieurs hommes, Que mon frère, tantôt, vint lui-même placer, Armés, forts, résolus, sont prêts à s'élancer, S'ils entendent un cri d'alarme.

Michel Lando

J'ai ma garde.

Donata

Eh bien, on se battra ! Pourquoi non ? Il me tarde, Au contraire, qu'on en finisse. Regardez : Voilà des gens à nous, oui, d'autres affidés Qui doivent; au premier signal, prêter main-forte...

Michel Lando

Je vois ; mais si tu meurs ?

Donata

Moi ?

Michel Lando

Tu peux être morte, Avant qu'ils soient venus à ton secours.

Donata

Eh bien ! Pour avoir accueilli l'amour d'un plébéien, Je mourrai, c'est trop juste ; et j'expierai la faute D'avoir cru que Michel eût l'âme vraiment haute. Mais les Guelfes, qui sont cachés tout près d'ici, Courront vite au palais, nombreux et sans merci : Ma mort sera vengée.

Michel Lando

Une guerre civile ? Risquer cette aventure? ensanglanter la ville ? Non. Je veux tout savoir.

Donata

Il hésite.

Michel Lando

Comment ! Vous vous laissez duper par un homme qui ment Pour la première fois, peut-être, de sa vie ? Je plaisante ; aussitôt Donata se méfie, Doute démon amour, s'indigne contre moi, Puis s'emporte et menace ?

Donata

Ah ! Vous mentiez ? Pourquoi ?

Michel Lando

Je voulais être sûr de celle qui nous mène, Et j'ai vu qu'elle avait l'âme d'une Romaine.

Donata

Vous croire est malaisé !

Michel Lando

Promptement averti Des intrigues de votre audacieux parti, Je pouvais l'écraser... Mais soyez fière : j'ose Être Guelfe à mon tour.

Donata

Vous ignoriez la chose.

Michel Lando

Moi ? Le complot me fut, ces jours-ci, révélé. Pierre des Albizzi, votre frère, est allé Tout récemment - si j'ai bonne mémoire - à Sienne.

Donata

Je vous l'ai dit.

Michel Lando

D'accord ; mais, qu'il vous en souvienne, Vous parliez d'un procès. Or, je ne doute pas Que Pierre ait recruté des complices là-bas. Tous, Florentins bannis et nobles de la ville, Approchent de nos murs...

Une pause.

Donata

Vous êtes fort habile ; Mais je voudrais avoir un détail seulement. Où les chefs du complot sont-ils en ce moment ?

Michel Lando

Ah ! Quelle idée !

Donata

Eh bien, Messer ?

Michel Lando

À quoi pensais-je ? « Toujours San-Lorenzo... »

Donata

Je vous ai pris au piège.

Michel Lando

Non pas.

Donata

Où sont-ils donc, puisque vous le savez ?

À part.

Michel Lando

Vos amis, Madonna, récitent leurs avés, Ensemble et fort souvent, le soir, dans une église... Elle se trouble.

Donata

Après ?

Michel Lando

Faut-il que je le dise ? Ils sont tous réunis, vos Guelfes éventés, Dans l'église de San-Lorenzo.

Donata

Vous mentez !

Michel Lando

Ah ! Je mens ?

Donata

Il sait tout.

Michel Lando

Mais rien que ta colère, Si j'en pouvais douter, rendrait la chose claire ! Vois-tu, je tiens le sort des Guelfes dans ma main. Mais ne crains rien de moi : Florence, avant demain, T'appartiendra...

Donata

Par qui l'avez-vous su ?

Michel Lando

Qu'importe ? Je mets à ton service une âme libre et forte, Mon courage, un désir immense de t'avoir, Ma haine pour ce peuple ingrat, tout mon pouvoir, Mes hommes les plus sûrs.

Donata

Soit ; mais qu'allez-vous faire ?

Michel Lando

Agir ; car tout sera perdu si je diffère. J'ai sous.la main des gens de coeur, armés, tout prêts ; Je dis une parole : ils me suivent.

Donata

Après ?

Michel Lando

Un chemin détourné nous mène vers l'église. J'entre seul pour ne pas causer une méprise, Et je dis fièrement aux Guelfes : « Suivez-moi ; Votre cause est la mienne. »

Donata

Ensuite ?

Une pause.

Michel Lando

Le beffroi Sommera les métiers de s'assembler en hâte ; Je leur parlerai, moi. Si l'affaire se gâte, On se battra. Le jour baisse ; à ce moment-là, Sans doute, il fera nuit, et nous vaincrons. Voilà.

Donata

J'accepte. Me trahir, Michel, serait infâme. Voyez : je m'abandonne, et de toute mon âme. Ne brisez pas ce coeur que vous avez dompté. Me voici toute faible, et votre volonté Devient la mienne, ami.

Michel Lando

Que ta voix me pénètre! Je me sens tressaillir jusqu'au fond de mon être.

Donata

Ce que plus d'une fois j'ai dû te refuser, Je te l'offre à présent. Viens, Michel. Un baiser Scellera notre amour.

Michel Lando

Ah ! Ce baiser, ma vie, Tu ne sauras jamais combien j'en eus envie ! D'avance il m'a brûlé la bouche...

Michel hésite, fait un pas, puis recule.

Donata

Approche-toi.

Michel Lando

Non, non, c'est impossible.

Donata

Impossible ? Pourquoi ? Perds-tu l'esprit ?

Michel Lando

J'ai peur de moi. L'heure nous presse, Il faut que je sois calme. Écoute. Une caresse, Maintenant que c'est dit et que me voilà prêt, Au lieu de m'enhardir, Donata, m'ôterait Ma force et mon courage.

Donata

Allons, c'est un caprice ?

Michel Lando

Non. Que la liberté de Florence périsse ! Après je t'aimerai.

Donata

Michel, pas de remords.

Michel Lando

Laisse-moi t'obéir ; et, si tu veux, alors, Moi, sans qu'un seul instant ma passion se lasse, Je t'aimerai jusqu'à te faire crier grâce !

Donata

Il m'épouvante.

Michel Lando

Agir, sur l'heure ; il faut agir. Stefano ! Stefano ! - Les cloches vont mugir ; On s'armera ; quels cris dans la ville affolée ! Si l'on se bat, tant mieux; j'ai soif de la mêlée... Stefano !

Stefano entre ; Donata observe les deux hommes et les écoute attentivement.

Donata

Qu'a-t-il donc à lui dire ?

Scène 5

Michel Lando, Stefano, Donata

Michel Lando

Ah ! C'est toi ? Bien. Écoute, mon cher : je me décide.

Stefano

À quoi ?

Michel Lando

Je tente un coup de main pour les Guelfes.

Stefano

Tu railles ?

Michel Lando

Moi ? Du tout. Nos bannis s'approchent des murailles Avec de braves gens de Sienne ; ils ont aussi Des routiers allemands...

Donata

Non...

Michel Lando

Si ! Croyez-moi ; si !

Stefano

Ils peuvent tous venir ! Nos murailles sont fortes.

Michel Lando

Oui, mais j'ordonnerai qu'on leur ouvre les portes.

Stefano

Que dis-tu ?

Michel Lando

C'est ainsi, mon cher; ils entreront. Tout se passera bien, pourvu que je sois prompt. Madonna, je vous quitte. Il faut que je contrôle Tous ceux qui dans l'affaire ont à tenir un rôle ; Et, certes, je ferai si bien que la cité Dans une heure sera conquise.

Donata

En vérité, Je crains quelque malheur. Il faut que l'on s'explique. Je vous suivrai.

Michel Lando

Vous ?

Donata

Moi.

Une pause.

Michel Lando

Sur la place publique ? Dans la foule ? Au milieu de la bagarre ? Non ! Laissez-moi déployer au vent le gonfanon, Crier que je préviens une guerre civile, Parler en maître, agir, terrifier la ville, Me battre s'il le faut ; mais exposer pour rien Vos jours si précieux serait un crime.

Donata

Eh bien ! J'attendrai : soit.

Michel Lando

Cet homme a lu dans ma pensée. Une heure, en l'écoutant, sera vite passée. Il peut vous dire, lui, de quel âpre désir Je souffre.

Stefano

Explique-moi...

Michel Lando

Plus tard ! Je dois saisir Un instant décisif qui, j'en ai l'assurance, Fixera pour longtemps le destin de Florence.

Donata

Revenez vite avec tous les nôtres.

Il va pour sortir.

Michel Lando

Dans peu Vous les verrez ici, je vous le jure. Adieu...

Donata

Pas de faiblesse, ami.

Michel Lando

Non, non, soyez tranquille.

Stefano

Ah ! Michel, que fais-tu ?

À Donata.

Michel Lando

Je vais sauver la ville... N'est-il pas vrai ?

Donata

J'y compte.

Il sort à gauche.

Michel Lando

Adieu, mon âme...

Scène 6

Stefano, Donata

Stefano

Non, Michel ne peut ainsi déshonorer son nom ; Il trompe cette femme...

Elle s'assied à gauche sur le devant de la scène.

Elle aperçoit Stefano qui la regarde.

À Stefano.

Donata

Une heure : patience... Comme les voilà bien, avec leur conscience ! Celui-ci va trahir le peuple, sans respect Pour ses phrases d'hier... Pourtant, s'il me trompait ? Il faut scruter cet homme. Eh bien ! L'heure est suprême

Stefano

Michel vous obéit. Vous voyez s'il vous aime.

Donata

J'attends la preuve. Il m'a paru fort singulier.

Stefano

Ah !...

Donata

Qu'en dites-vous ?

Stefano

Rien.

Donata

Je ne puis oublier Son trouble, et je ne sais vraiment si je fus sage En le laissant partir si vite...

Stefano

Son visage Ne pouvait être calme en un pareil moment. Songez que, pour vous plaire, il manque à son serment.

Donata

Qu'est-ce donc qu'un serment, si l'amour parle en maître?

Stefano

Mais la plèbe dira que Michel est un traître.

Donata

Oh ! La plèbe...

Stefano

Pourtant...

Donata

Oui, vous avez raison ; Seulement vos discours ne sont pas de saison.

Stefano

C'est vous-même...

Donata

Souffrez que j'attende en silence.

À part.

Il se dirige vers la porte de droite.

Stefano

Je me tais, Madonna. Malgré son insolence, Elle a peur. Moi, j'espère...

Donata

Allons, point de regrets. Ce compagnon n'a pas un doute, et j'en aurais ? Non, Michel m'obéit, j'en suis certaine.

Stefano

Traître !... Ce mot-là me poursuit.

Francesca entre à droite. Stefano s'avance vers elle, de façon qu'elle n'aperçoit pasDonata.

Donata

L'homme va reparaître En réclamant de moi, certes, mieux qu'un baiser. Que ferai-je ? Carlo pleure pour m'épouser. L'autre a le coeur plus fier ; et, je l'avoue, il m'aime Avec une fureur qui me trouble moi-même... Quoi donc ?.., en suis-je là ? justifierais-je ainsi Les risibles terreurs qui tourmentaient Strozzi ? Penserais-je vraiment à ce cardeur de laine ? Il ne m'inspire plus, du moins, aucune haine. Fût-ce pour châtier un ami trop jaloux, Je suis femme à tenir ma promesse...

Scène 7

Stefano, Francesca, Donata, Gens du Peuple

Stefano

Ah ! c'est vous, Ma bonne Francesca ?

Francesca

Dites-moi, je vous prie... Où puis-je voir Michel ?

Stefano

Veuillez l'attendre.

Francesca

On crie Près de chez nous qu'il est traître envers la cité. Qu'a-t-il fait, mon ami ? Dites la vérité.

Stefano

Rien de mal. Vous savez comme on le calomnie.

Francesca

Thomas vient de me dire...

Stefano

Il se trompe. Je nie Que Michel soit un traître; et, dans quelques instants, Du reste, on verra bien...

Francesca

Ah !

Elle se lève et voit Francesca.

Donata

Qu'est-ce que j'entends ?

Francesca

Vous voyez, Stefano, qu'on ne m'a pas trompée ! Il a des rendez-vous avec cette poupée, Cette veuve sans coeur, cette femme de rien, Sur qui nous connaissons des histoires !

Donata

Fort bien. Continuez ainsi pendant une heure entière; Nous avons du loisir. Vous êtes la fruitière, N'est-ce pas ?

Francesca

Taisez-vous, malheureuse ! Mieux vaut Gagner son humble vie et marcher le front haut Que d'être, comme vous, noble et déshonorée. Je ne serai jamais une femme tarée. Allez-vous en. N'ayez pour nous que du mépris, Soit ; mais ne venez pas nous voler nos maris

Donata

Vous me croyez bien peu difficile, ma chère... On ne vous prendra rien. Vous permettrez, j'espère, Que je demeure ici pour le bien de l'État? Les Guelfes désiraient que Michel leur prêtât Son aide pour ôter Florence à la canaille; Il a tout accepté.

On entend sonner le beffroi. Stefano s'approche d'une fenêtre pour regarder sur la place.

Francesca

Faites qu'elle s'en aille ! Elle n'a pas le droit de le calomnier. Je sais bien que Michel n'ira pas renier, Pour ces gens-là, sa vie honnête et sans reproches... Que se passe-t-il donc ?

Donata

Déjà le son des cloches ?

Stefano

La place est maintenant pleine de citoyens ; Tout va se décider.

Donata

Tant mieux.

Francesca

Je me souviens Que Michel ne parlait des nobles qu'avec rage. Moi, je le retenais ; j'avais bien tort.

Stefano

Courage ! Il fera son devoir.

Il fait presque nuit ; on entend le beffroi par intervalles, et aussi la sourde rumeur de la foule. - Tout à coup s'élève une clameur.

Francesca

J'ai peur de tout. La nuit Tombe : qu'adviendra-t-il ?

Gens du Peuple

Vivat !

Donata

Quel est ce bruit ?

Francesca

S'ils allaient le tuer ? J'ai l'angoisse dans l'âme.

Gens du Peuple

Vive Michel Lando !

Il court à la fenêtre.

Stefano

C'est Michel qu'on acclame !...

Donata

Déjà ?

Francesca

Vient-il ? Vient-il ?

Stefano

Je ne l'aperçois pas...

Francesca

Jésus !

On entend un bruit de pas et d'armes dans l'escalier.

Stefano

Si, justement; il entre.

Donata

Un bruit de pas... On vient.

Gens du Peuple

Vive Michel Lando !

Donata

Suis-je trahie ?

La porte s'ouvre : précédé de torches, Michel entre à la tête d'une troupe de gens armés. Entre les soldats marchent les principaux conjurés, parmi lesquels Strozzi et Albizzi ; tous ont les mains liées.

Stefano

À coup sûr, vous voilà promptement obéie...

Scène 8

Francesca, Donata, Michel Lando, Carlo Strozzi, Pierre des Albizzi

Elle se jette dans les bras de Michel.

Francesca

Ah ! c'est toi

Donata

Qu'a-t-il fait ?

Michel Lando

Oui, Francesca, c'est moi. Allons, sèche tes pleurs et calme ton émoi ; J'ai quelques mots à dire à cette femme.

Donata

Lâche ! Lâche !

Aux prisonniers.

Michel Lando

Injuriez-moi si vous voulez ; ma tâche Est faite maintenant. Ah! vous vous figuriez Qu'on nous retourne ainsi, nous autres ouvriers, Et que, pour un maraud qui travaille la laine, Le devoir le plus saint est une chose vaine ? Non pas. Si j'eus le tort d'ignorer le complot, C'est grâce à moi, du moins, qu'il avorte... D'un mot Je pourrais à l'instant faire tomber vos têtes ; Mais je dois vous citer, malfaiteurs que vous êtes, Devant les magistrats désignés par la loi. C'est fâcheux; j'aurais fait prompte justice, moi... La conspiration, du moins, n'est plus à craindre ; On veille aux murs ; la loi, que nul ne doit enfreindre, Est toujours souveraine à Florence.

Carlo Strozzi

Demain On nous acquittera.

Michel Lando

Non. Par respect humain Les juges, redoutant les traits dont on les crible, Montreront, je l'espère, une rigueur terrible.

Pierre des Albizzi

Nous vous remercions, Messer, de vos souhaits.

On emmène les prisonniers, qui sortent par la gauche. Michel les regarde s'éloigner ; puis, avec stupeur, se parlant à lui-même :

Michel Lando

À la prison ! J'ai fait mon devoir....

Elle s'avance vers Michel.

Donata

Je le hais ; Mais comme il devient beau, quand sa parole vibre ! Eh bien ! Que ferez-vous de moi ?

Donata semble hésiter ; puis elle sort très vite. Francesca s'approche timidement de son mari ; Michel et Stefano se serrent les mains en silence.

Michel Lando

Vous êtes libre.

Quatrième Acte

Scène 1

Stefano, Francesca

Stefano entre brusquement. - Francesca se lève en sursaut.

Stefano

Eh bien ! Ils l'ont nommé.

Francesca

Qui donc ?

Stefano

Leur Jacopo ! Il succède à Michel ; c'est triste... Le troupeau, Pour quelque temps, du moins, va brouter en silence ; Tout paraît calme ; on est las de la violence ; Mais que va devenir la ville ?

Francesca

Des crieurs N'ont-ils pas annoncé que les nouveaux prieurs Allaient accompagner Michel jusqu'à sa porte ?

Stefano

Oui ; la reconnaissance aujourd'hui les transporte. D'ailleurs, les vieux griefs doivent être enterrés. Après l'acquittement honteux des conjurés, Tous les partis ont fait une espèce de trêve: Mais ce n'est pas la paix durable que je rêve. Les Guelfes, Salvestro, Michel, d'autres aussi, Qui vont l'accompagner en pompe jusqu'ici, Ont juré sur le livre ouvert de l'Évangile De ne pas attenter à cette paix fragile. Tous ces gens-là, depuis que Michel n'est plus rien, L'acclament sur les toits comme un grand citoyen.

Francesca

Ah ! Nous ne serons plus heureux, j'en suis bien sûre.

Stefano

Pourquoi ? Je ne veux pas rouvrir votre blessure ; Mais cependant....

Francesca

Parlez.

Stefano

Vous ne savez pas tout. Cette femme n'inspire à Michel que dégoût, Le malheureux, après un instant de folie, Vous revient plus aimant ; et que faire ? On oublie. Michel n'est pas aussi coupable...

Francesca

Vous pensez Que je l'accuse ? Non. - Mais ils sont bien passés, Les jours d'heureux travail et de bonheur paisible.

Stefano

Ces jours-là reviendront pour vous.

Francesca

Est-ce possible ? Je ne crois pas. Pourquoi, mon Dieu, s'est-il jeté Dans cette horrible émeute ? Est-ce que la cité Ne pouvait se passer d'un pauvre contre-maître ? Qui le forçait d'agir ?

Stefano

Mais, Francesca, peut-être Que, sans notre Michel, Florence, en un moment, Eût péri tout entière ! Allez, son dévouement Sera glorifié plus tard comme il mérite. J'en suis sûr.

Francesca

L'avenir est loin.

On entend un bruit de pas et des voix.

Stefano

Je vous irrite, Ma pauvre Francesca. Pardon. Une autre fois Peut-être...

Stefano court vers la porte et regarde dans la rue.

Francesca

Entendez-vous ?

Stefano retourne vers Francesca.

Stefano

Ils viennent. Je les vois... On escorte Michel avec mainte bannière. Des bourgeois seulement ; la plèbe rancunière A voulu témoigner qu'elle ne l'aime pas. Ils sont tout près de nous et marchent d'un bon pas.

Francesca

Alors, excusez-moi,

Stefano

Ce monde vous effraie ?

Francesca

Michel n'entendra pas une parole vraie ; On le déteste.

Stefano

Eh bien ! Soyez bonne pour lui ; Montrez-vous, tout à l'heure, indulgente et douce...

Elle sort à gauche.

Francesca

Oui, Je tâcherai.

Scène 2

Michel Lando, Jacopo, Salvestro des Medici, Pierre des Albizzi, Carlo Strozzi

Jacopo, prenant Michel par le bras, entre avec lui. Il est vêtu d'une longue robe sénatoriale. Dans le cortège figurent Strozzi, Albizzi, Salvestro, les nouveaux prieurs et une vingtaine de bourgeois. Stefano reste à l'écart pendant toute la scène.

Michel Lando

C'est trop d'honneur qu'on veut me faire.

Regardant autour de lui.

Jacopo

Si, si, nous entrerons. Michel, je vous révère, Je vous admire, et c'est bien le moins, au moment Où vous rentrez chez vous, comme ça, tristement, Que je vous fasse un bout de conduite. Je pense Avoir bien exprimé...

Michel Lando

Pareille récompense Peut rendre un ouvrier plus fier que de raison. Puis, vous recevoir tous dans ma pauvre maison... Vraiment, je suis confus.

Salvestro des Medici

C'est trop de modestie. Ayant pu la gagner, vous quittez la partie ; L'exemple est rare et vaut un hommage éclatant.

Michel Lando

Qu'entendez-vous par là ?

Pierre des Albizzi

Cet honnête homme entend Qu'à votre place il eût étranglé sa patrie. N'est-ce pas, Salvestro ?

Salvestro des Medici

Calmez cette furie. Je ne suis pas si brusque ; et puis vous oubliez Que les partis, mon cher, sont réconciliés. Ajournons, s'il vous plaît, nos petites querelles, Puisque nos factions se partagent entre elles Le pouvoir qu'il a si loyalement quitté.

Michel Lando

Ah ! Je vois que l'on pense au bien de la cité.

Carlo Strozzi

Michel, vous avez fait une erreur capitale En nous prenant au col d'une main si brutale...

Michel Lando

Je n'ai point fait d'erreur

À voix basse.

Carlo Strozzi

Si ; mais on vous sait gré D'avoir su museler la plèbe. Je serai Votre ennemi loyal. Si désormais tu rôdes Autour de Donata, prends garde...

Bas.

Michel Lando

Plus de fraudes ! N'essayez pas, Messer, de fausser le scrutin ; Je vous estimerai. Tu peux être certain Que, si ta Donata me trottait par la tête, Je ne te craindrais pas, Strozzi...

Comme récitant une leçon :

Jacopo

La paix est faite ! Maintenant il s'agit d'être ferme et prudent. Michel est un garçon honnête. Cependant Il a mécontenté la plèbe, et c'est dommage. D'ailleurs nous sommes tous venus lui rendre hommage. Évidemment. Florence estime la vertu. Mais, il faut bien le dire, oui, le peuple est têtu. Il n'a pas honoré ce jour de sa présence. À qui la faute ? Ayons un peu de complaisance. Lorsqu'on veut réformer l'État...

Michel Lando

Tout ira bien, Si tu fais ton devoir comme j'ai fait le mien.

Jacopo

Puisque je me consacre au bonheur de la ville ! Nous sommes tous d'accord.

Pierre des Albizzi

C'est clair.

Jacopo

Est-ce qu'on file ?

Salvestro des Medici

Michel, nous vous laissons.

Michel Lando

Faites comme il vous plaît. Merci pour le discours, par malheur incomplet, Dont ce pauvre homme a pu retenir quelques bribes.

Jacopo

Moi ? J'ai fait ça tout seul !

Michel Lando

Les pires diatribes Sont plus dignes que vos louanges, Salvestro. Je ne vous retiens pas.

Salvestro des Medici

Votre ami le bourreau Vous serait précieux, si vous restiez le maître ; Mais vous ne l'êtes plus.

Michel Lando

Vous, tâchez donc de l'être ; Et vous verrez !

Salvestro des Medici

C'est bon ; je m'en vais.

Michel Lando

Citoyens, Tous mes remerciements...

Bas.

Carlo Strozzi

Messer... Tu te souviens ? Prends garde à toi.

Haut.

Tous saluent et sortent. Michel, resté seul, aperçoit Stefano. Il court vers son ami et lui prend les mains.

Michel Lando

Suffit. Que Dieu vous accompagne !

Scène 3

Michel Lando, Stefano

Michel Lando

Ah ! C'est toi, Stefano. Le désespoir me gagne. Conseille-moi. Que faire, ami? Puis-je savoir, En des jours si troublés, quel est mon vrai devoir? Faut-il, soumis aux lois, lutter sans espérance ? Vaut-il mieux arracher violemment Florence A tous ces chiens qui la dévorent? Penses-tu Que je doive ruser comme eux, et, par vertu, Mentir à tous, partout et toujours ?

Stefano

Je t'en prie, Sois calme.

Michel Lando

Que vont-ils faire de ma patrie ? L'usure et le trafic suffisent aux bourgeois. Le peuple, méprisant les hommes de son choix, Lèche et mord tour à tour la main qui le caresse ; Il n'a qu'un rêve au coeur : croupir dans la paresse. Les Guelfes, factieux avec impunité, Injustes, faux, cruels, oppriment la cité. Tous, ils ont dans le sang des haines séculaires ; On se déchire ; on meurt de stériles colères ; Et ce peuple n'a plus, s'il veut finir en paix, Qu'à se vendre au plus riche... Ah! que je me trompais Lorsque, ne voyant pas le troupeau que nous sommes, Je prenais tous ces vils Florentins pour des hommes !

Stefano

Michel, ton vaillant coeur désespère trop tôt. Demain nous reprendrons la lutte ; mais il faut Te reposer, penser à toi, pour quelques heures Vivre auprès de ta femme...

Il se détourne et porte la main à son front.

Michel Lando

Ah ! c'est juste...

Stefano

Tu pleures ?

Michel Lando

Non, mais je meurs de honte.

Stefano

Allons, courage, ami. Francesca, tu le sais, n'aime pas à demi ; Elle n'a point d'aigreur ; elle est pieuse et bonne ; Tu verras dans ses yeux que son coeur te pardonne.

Michel Lando

Je n'en aurai que plus de honte et de remords.

Stefano

Tu te chagrines trop. Qui n'a pas eu des torts ? Crois-moi, vous reprendrez votre paisible vie... Si la veuve, du moins, ne te fait plus envie ; Si tu n'es pas hanté par elle !

Michel Lando

Je la hais. Elle s'est plusieurs fois présentée au palais ; Je ne l'ai pas reçue.

Stefano

Es-tu sûr de toi-même ? Donata pourrait bien faire un effort suprême Et ressaisir sa proie.

Michel Lando

Ami, juge-moi mieux. Je peux la regarder en face et dans les yeux, Sans trouble ni colère.

Stefano

En es-tu sûr ?

Michel Lando

Écoute. Je la hais, t'ai-je dit ? Non : elle me dégoûte.

Stefano

Alors, je puis parler.

Michel Lando

Tu l'as vue ?

Stefano

En sortant Du palais. Elle veut, ne fût-ce qu'un instant, Te parler ici même et sur l'heure.

Michel Lando

Elle rêve.

Stefano

« Cette entrevue, a-t-elle affirmé, sera brève ; Mais je la veux. Sinon, je fais quelque malheur. Avertissez Michel. »

Michel Lando

C'est tout ?

Stefano

Oui. Sa pâleur Est singulière.

Michel Lando

Il faut céder : rien ne l'arrête.

Stefano

Je te conseillerais de fuir ce tête-à-tête.

Michel Lando

J'aurais l'air d'avoir peur. Du reste, il faudra bien Nous expliquer un jour ou l'autre.

Stefano

Le moyen D'éloigner Francesca ?

Michel Lando

Rien de plus simple.

Stefano

Évite, Au moins, de la froisser, et, si tu peux, fais vite ; Car l'autre peut entrer ici dans un moment.

Michel Lando

Voici ma femme.

Il sort.

Stefano

Adieu, frère ; agis noblement.

Scène 4

Francesca, Michel Lando

Francesca

Bonjour, Michel.

À part.

Michel Lando

Bonjour, ma femme. Que lui dire ? Je ne puis exiger, moi, qu'elle se retire.

Francesca

Cela te déplaît-il que je travaille ici ?

Michel Lando

Mais non ; je suis heureux d'être avec toi...

Elle s'assoit et se met à coudre.

Francesca

Merci.

Michel Lando

Comme elle doit souffrir ! Sans doute elle s'impose De ne pas m'accabler de reproches.

Francesca

Je n'ose Lui parler la première.

À haute voix.

Michel Lando

Eh bien ! J'aimerais mieux Des reproches qu'un tel silence, et que ces yeux Dont le regard baissé veut m'éviter un blâme, Francesca ?

Francesca

Mon ami ?

Michel Lando

Dieu m'est témoin, chère âme, Que je souffre d'un grand remords. Je sais trop bien Le mal que je t'ai fait. Toi, tu ne me dis rien. Nul reproche : tes yeux me cachent tes pensées...

Francesca

À quoi bon revenir sur les choses passées ? Oublions tout cela.

Hésitant.

Michel Lando

Non, ma femme ; je veux Te faire avec douleur de sincères aveux... Mais pas à l'instant même...

Francesca

Il faut que je te laisse !

Michel Lando

Pour une heure, veux-tu ? Pardon, cela te blesse...

Un court silence.

Francesca

Où te plaît-il que j'aille ?

Michel Lando

À l'église.

Francesca

Pourquoi ?

Michel Lando

Il est bon de prier ; prie en pensant à moi.

Francesca

Ah ! Michel...

Michel Lando

Francesca, tout mon coeur te le crie : Je t'aime ! il ne faut plus en douter.

Francesca

Je t'en prie, Ne recommence pas à me faire pleurer.

Michel Lando

Va : la Vierge et les Saints te diront d'espérer ; Le bonheur renaîtra pour nous.

Francesca

Que Dieu t'écoute !

Francesca sort.

Michel Lando

Va prier pour nous deux, et reviens.

Scène 5

Michel Lando

Il écoute.

Il court à la porte, l'ouvre et regarde dans la rue.

Il écoute.

Court silence.

Michel Lando

Elle doute ; Mais que faire ? Il fallait l'éloigner à tout prix. L'autre, à présent, je peux lui cracher mon mépris À la face... On dirait qu'elle vient... Non, personne. Ô lâche que je suis Voilà que je frissonne, Comme si j'entendais son pas fier et léger. Tout, pour ce faible coeur, est un mortel danger. Si, d'un souffle, elle doit m'effleurer le visage, En fuyant comme un fou j'aurais été plus sage. Tout se tait dans la rue : un silence de mort. Ah ! Je l'entends. C'est elle... Allons, je serai fort, Dussé-je m'arracher le coeur.

Scène 6

Donata, Michel Lando

Donata regarde autour d'elle avec une inquiète curiosité. Michel reste à l'écart et parle sans lever les yeux sur elle.

Donata

Que Dieu m'assiste ! J'eusse mieux aimé suivre un renard à la piste Que d'errer au milieu de ces ruelles...

Michel Lando

Bien ; Que voulez-vous ?

Donata

Fêter l'illustre citoyen ; Offrir à mon sauveur mes voeux les plus sincères ; Lui dire..

Michel Lando

Ces discours ne sont pas nécessaires.

Donata

Nous sommes seuls ?

Michel Lando

Oui, seuls.

Donata

Ah ! Déloyal ami Tout à l'heure, en touchant votre seuil, j'ai frémi; Mon coeur se révoltait ; pourtant je suis entrée, Moi que vous avez, traître, indignement leurrée... Une dernière fois j'ai voulu vous revoir, Peut-être vous servir...

Michel Lando

Je voudrais bien savoir D'où vous vient envers moi tant de sollicitude.

Donata

Me voici devant vous dans une humble attitude ; Vous ne comprenez pas, Michel ?

Michel Lando

Je n'entends rien Aux énigmes ; parlez.

Michel se tourne vers Donata et la regarde en face.

Donata

Tu me comprends trop bien ! Mais tu veux m'arracher l'aveu qui me fait honte. Mon orgueil est terrible ; eh bien vois, je le dompte. Car je t'apporte ici des paroles de paix, A toi, parjure, à toi, lâche qui me trompais A l'heure où, me sentant défaillir de tendresse, Moi, je sollicitais ta première caresse... Tu m'as fait une injure inoubliable! Mais J'ai cru que, pénétré de remords, tu m'aimais, Et cessant, par pitié, d'être altière et farouche, Je suis venue avec un pardon sur ma bouche...

Michel Lando

Tu parles de remords, Donata, de remords, Quand, depuis si longtemps, tes scrupules sont morts? J'en ai, certes ; mais pas comme tu l'imagines. D'abord, tu mens - malgré tes hautes origines.... Lorsque tu vins à moi, femme, et que tu t'offris, Tu le fis sans amour et presque avec mépris. Je frémissais pourtant, moi, devant ton sourire! Et voilà mon remords, celui qui me déchire: C'est d'avoir pu, mauvais serviteur de la loi, Hésiter un instant entre Florence et toi

Donata

Te répondrai-je avec des yeux pleins de prière ? Non, crois-le bien. C'est trop regarder en arrière. Pensons à l'avenir et sachons être heureux, Pendant que les partis se déchirent entre eux... Ou plutôt, soulevons une guerre civile; Sois guelfe ou plébéien, perds ou sauve la ville, Mais qu'enfin Donata puisse t'aimer... Veux-tu Renoncer à ta froide et stérile vertu ? Fuir cette vie étroite, âprement économe ? Agir ? Vivre à plein coeur ? Redevenir un homme ? Michel, veux-tu m'aimer ? Veux-tu ?

Michel Lando

Je ne veux pas. Ah ! Certes, je tressaille au seul bruit de ton pas ; Ta voix me fait pâlir ; te regarder m'enivre ; Ton image, la nuit, s'obstine à me poursuivre ; Le désir me rend fou... Mais cette âpre fureur, Est-ce l'amour ? Non, non, elle me fait horreur; C'est une fièvre dans mon sang... Je te déteste. On ne le sait que trop, tu m'as été funeste... Pour toi j'ai négligé mon devoir ; le mépris De moi-même, je l'ai connu. Tu m'as tout pris : La paix de mon foyer, la fierté de mon âme... Va-t'en. Sors de chez moi.

Donata

Je t'ai cru moins infâme. Mais prends garde à présent ! Nous tenons la cité. Tu ne sortiras plus de ton obscurité. Sinon, malheur à toi.

Michel Lando

Je crains peu tes menaces.

Donata

Les femmes de mon sang ont des haines tenaces. Tu le verras.

Michel Lando

C'est bien ; va-t'en.

Donata

Encore un mot. Les grands n'oublieront pas l'affaire du complot. Je pouvais seule avoir ta grâce...

Michel Lando

Que m'importe ?

Donata

Mais puisque maintenant ta passion est morte, Mon Carlo, que je sais viril et résolu, Acceptera l'amour dont tu n'as pas voulu...

Michel Lando

Va le trouver va donc !

Donata

Et si je veux ta vie, Je l'aurai, lâche !

Michel Lando

Soit ! passe-toi cette envie.

Donata

Non, Michel. J'avais tort de te mettre en émoi. Si ton sang plébéien rejaillissait sur moi, Je serais trop salie.

Michel Lando

Ah ! Va-t'en ; tu m'irrites ! Va caresser Strozzi ; prône-lui tes mérites ; Fais ton métier.

Donata

J'y vais.

Michel Lando

Donata !

Donata

Plébéien Stupide...

Michel Lando

Écoute-moi.

Donata

Quoi, traître ?

Michel Lando

Écoute bien. Ton Carlo, je le hais; et, si je veux sa vie, Je l'aurai.

Donata

Toi, frapper Carlo ? Je t'en défie.

Michel Lando

Tu l'aimes, n'est-ce pas ? Tu l'aimes ?

Donata

Sûrement... Je l'ai toujours aimé.

Michel Lando

Tu l'avais pour amant. Sans doute ?

Donata

Si tu veux le croire...

Donata fait un violent effort pour se dégager de l'étreinte de Michel.

Michel Lando

Tu l'avoues ! Et pas une rougeur de honte sur tes joues...

Elle se dégage et fait quelques pas vers la porte.

Donata

Lâche-moi.

Michel Lando

Tu m'as dit n'avoir pas eu d'amants. Tu mentais donc toujours, malheureuse ?

Donata

Je mens Lorsqu'il me plaît.

Michel Lando

Va-t'en. Je ne suis plus mon maître.

Donata

Avant que je m'en aille, apprends à me connaître. Je n'aime point Carlo...

Michel Lando

Hors d'ici !

Donata

Mais ce soir, Dans la chambre où, naguère, humble, tu vins t'asseoir, Je souffrirai qu'il m'aime...

Il dégaine son stylet et se précipite sur elle. Donata reste immobile. Michel recule, le bras levé, hésitant à frapper Donata.

Michel Lando

Ah ! Misérable femme !

Donata

Lâche, frappe-moi donc !

Scène 7

Francesca, Donata

Au moment où Michel va frapper Donata, la porte s'ouvre ; Francesca parait. Michel se rejette vivement en arrière.

Long silence.

Francesca

Dieu !

Elle sort.

Donata

Rengaine ta lame... Homme sans foi, tu mis ta gloire à me tromper; Mais tu n'as pas assez de coeur pour me frapper. C'est bien; ne quitte plus ta vertueuse épouse. Je te laisse auprès d'elle et ne suis point jalouse. Mais je veux éviter tes regards insultants, Ne plus revoir ta face. Avant qu'il soit longtemps, Mon tout-puissant désir t'aura fait disparaître ; Tu t'en iras mourir dans l'exil. Adieu, traître.

Scène 8

Francesca, Michel Lando

Michel jette son stylet à terre ; sans regarder Francesca, il marche vers la table en chancelant et se laisse tomber sur une chaise. Accoudé à la table, il cache son visage de ses deux mains. Francesca s'approche doucement, et elle se tient debout derrière Michel.

Francesca

Ne cache pas ainsi ta face dans tes mains. Je demandais à Dieu de meilleurs lendemains; Mais, comme si c'était la voix de la Madone, Quelque chose m'a dit d'aller vers toi... Pardonne, Ami, si j'ai mal fait.

Michel Lando

Moi, te pardonner ! Moi !

Francesca

Je n'ai presque rien dit tout à l'heure. Pourquoi ? Tu souffrais : j'aurais dû comprendre ta détresse, Parler plus doucement, montrer plus de tendresse...

Michel Lando

Quelle honte!

Michel lève les yeux sur elle et la regarde en silence. Puis, tout en parlant, il lui prend les mains et se lève péniblement.

Francesca

Vois-tu, c'est fini, tout cela. Ta femme est près de toi, Michel ; regarde-la. Tu m'aimes, je le sais, tu m'aimes...

Michel Lando

Pauvre amie ! Sans toi je commettais la suprême infamie. Je me souillais de sang comme un vil meurtrier.

Francesca

Ne m'avais-tu pas dit toi même : Va prier ? Dieu fut clément pour nous.

Michel Lando

C'est toi qui m'es clémente. Laisse-moi te jurer - car cela me tourmente - Que cette femme...

Francesca

Il faut l'oublier.

Michel Lando

Par serment J'affirme que jamais je ne fus son amant. Me crois-tu ?

Francesca

Je te crois.

Michel Lando

Non, c'est mal. Je suis lâche. Ma conscience est là qui m'accuse, et je tâche En vain de rendre moins pénible mon aveu... J'ai péché dans mon coeur ; le reste importe peu.

Francesca

Tant d'autres n'auraient pas ce repentir sincère !

Michel Lando

Deux mois que je suis ivre. Hélas ! quelle misère ! On se croit fort, solide, entier dans sa vertu; On blâme vertement les autres ; mais, vois-tu, Vivre au-dessus de tous, cela trouble la tête...

Francesca

Ne parle pas ainsi.

Michel Lando

L'homme le plus honnête, Le plus juste, le plus ferme dans son devoir, Ne ressent pas en vain l'ivresse du pouvoir. Heureux est celui-là, ma femme, sois-en sûre, Qui, l'ayant exercé, reste sans flétrissure.

Francesca

Toi, rien ne t'a flétri ! Je te sais pur et grand.

Michel Lando

Ton noble coeur, ton coeur de femme le comprend, Personne n'a le droit de me jeter le blâme ; Mais tu ne songes pas aux douleurs de ton âme.

Francesca

Ne penser qu'à soi-même, est-ce que c'est aimer ?

Michel Lando

Ô chère Francesca, j'aurais dû m'enfermer Dans mon bonheur étroit.

Francesca

Michel, je suis heureuse.

Michel Lando

J'ignorais même, avant cette heure douloureuse, Combien tu m'étais chère et combien tu m'aimais. Je le sais maintenant. Qu'on m'oublie à jamais, Ou que le peuple ingrat m'insulte et me diffame, Tu me consoleras de tout, ma pauvre femme...

Ils se tiennent embrassés.

Francesca

Oui, nous serons heureux.

Michel Lando

Ah !...

Francesca

Qu'as-tu ?

Michel Lando

J'oubliais... Ils n'auront qu'à dicter un ordre à ce niais Qu'ils ont mis à ma place...

Francesca

Ami...

Michel Lando

Si l'on m'exile, Si je dois, misérable, aller de ville en ville ; Errer toujours, sans joie et sans amis, manger Avec douleur le pain amer de l'étranger, Humilier mon âme autrefois fière et haute, Faudra-t-il qu'à jamais tu souffres par ma faute ?

Francesca

Quoi ! Pour avoir servi Florence noblement...

Michel Lando

Tu sais ce qu'elle a dit, cette femme ?

Francesca

Elle ment ! Aucun d'eux n'osera te chasser de Florence. L'acte serait trop vil.

Michel Lando

Puisse l'indifférence En peu de jours se faire à jamais sur mon nom ! Ne parlons plus d'exil ; cela me trouble.

Francesca

Non, Michel, ils n'auront pas cet odieux courage ! Estimé par tous ceux qui t'ont jeté l'outrage, Va, tu n'as rien à craindre.

Ils se regardent tristement.

Michel Lando

Ah ! tu les connais peu. Vivons notre humble vie, et demandons à Dieu, Chère femme, qu'il nous épargne la souffrance D'aller, le coeur brisé, mourir loin de Florence...

Épilogue

Scène 1

Carlo Strozzi, Officier

Carlo Strozzi

Personne encore ?

Officier

Il est cinq heures tout au plus, Messer.

L'officier se retire.

Carlo Strozzi

C'est bien.

Scène 2

Carlo Strozzi, Pierre des Albizzi, Thomas Barbidoro, Michel Lando

Carlo Strozzi

Quel vent ! J'ai les membres perclus.

Pierre des Albizzi

Il doit sortir par là ?

Carlo Strozzi

C'est écrit.

Pierre des Albizzi

À l'aurore ?

Carlo Strozzi

Certes. Si, par hasard, l'honnête homme pérore, Il ameutera bien quatre mille badauds, Et la chose pourra me tomber sur le dos.

Pierre des Albizzi

Tout le monde est couché.

Carlo Strozzi

C'est ce qui me rassure. D'ailleurs, la garde est là.

Pierre des Albizzi

Strozzi, cette mesure Est d'une révoltante injustice.

Carlo Strozzi

Comment ?

Pierre des Albizzi

Nous avons escorté cet homme en l'acclamant...

Carlo Strozzi

Oui, pour la forme.

Pierre des Albizzi

Soit ; mais il me paraît lâche De l'exiler un mois après.

Carlo Strozzi

Cela te fâche ?

Pierre des Albizzi

Je t'aurais conseillé d'être plus généreux. Les prieurs n'ont rien dit ?

Carlo Strozzi

Si fait. Plusieurs d'entre eux M'appelèrent d'abord traître à la foi jurée, Puis trouvèrent la chose un peu prématurée. Je tins bon ; et je fis calmer ce grand émoi Par Salvestro, qui hait Michel autant que moi. Avant-hier le décret fut chose décidée. J'en suis l'exécuteur, puisque j'en eus l'idée.

Pierre des Albizzi

Triste besogne

Carlo Strozzi

Allons, Pierre, plus de douceur. Je te dirai d'abord, mon ami, que ta soeur A voulu cet exil.

Pierre des Albizzi

Je la sais coutumière, Il est vrai, de pareils caprices.

Carlo Strozzi

La première, Elle en eut le désir. Même, elle m'a juré Qu'en pleine rue, un jour, comme un désespéré, Michel avait voulu la percer d'une lame. Qu'il soit hors de nos murs : elle sera ma femme.

Pierre des Albizzi

Tu feras un époux docile, je le vois. Rappelle-toi pourtant qu'une première fois Elle a failli nous perdre.

Carlo Strozzi

Oui, Pierre ; mais je l'aime.

Pierre des Albizzi

Enfin...

Carlo Strozzi

Voilà Michel.

Pierre des Albizzi

Le pauvre homme est tout blême.

Thomas et Michel entrent par la droite.

Carlo Strozzi

A quoi bon s'attendrir ? La chose est faite.

Thomas Barbidoro

Ainsi, Tu pars ?

Michel Lando

Dans un instant.

Strozzi et Albizzi restent à l'écart.

Carlo Strozzi

Observons-les d'ici.

Scène 3

Thomas Barbidoro, Michel Lando

Thomas Barbidoro

Au point du jour tu dois avoir franchi la porte ?

Michel Lando

Oui, sous peine de mort.

Thomas Barbidoro

Dire qu'on les supporte ! Les étrangler serait pourtant notre devoir.

Michel Lando

Je ne pouvais, ami, partir sans te revoir. Tu m'as cru déloyal...

Thomas Barbidoro

Toi ! L'honneur de Florence ! On juge comme ça, tu sais, sur l'apparence ; Mais ensuite on se mord les pouces. J'ai pleuré, Michel, en y pensant.

Ils se serrent les ma;ns.

Michel Lando

Bien ; tout est réparé.

Thomas Barbidoro

Quand l'ordre est-il venu ?

Michel Lando

Cette nuit. Tu regardes Mon pauvre accoutrement...

Thomas Barbidoro

Qu'as-tu fait de tes hardes ?

Michel Lando

On m'a tout enlevé, hormis ce vieux manteau. Mais nous arriverons vers le soir à Prato ; J'ai là certains parents qui connurent mon père. Après nous pousserons sur Ravenne, et j'espère Y trouver de l'ouvrage.

Thomas Barbidoro

Ah ! mon vieux compagnon ! - Tiens, j'ai quelques méchants florins...

Michel Lando

Non, frère, non. J'ai déjà dépouillé Stefano de sa bourse.

Il met sa bourse dans la main de Michel.

Thomas Barbidoro

Raison de plus ! Ce n'est qu'une maigre ressource ; Mais tu pourras attendre.

Michel Lando

Allons, soit ! Et merci.

Thomas Barbidoro

Des bêtises !

Thomas, voyant Francesca venir avec Stefano, marche à sa rencontre.

Michel Lando

Non pas... Il faut songer aussi Que ce serait bien dur pour ma femme. Elle est forte ; Mais si nous avions dû frapper de porte en porte...

Scène 4

Thomas Barbidoro, Francesca, Michel Lando, Stefano

Thomas Barbidoro

Ma pauvre amie !

Francesca

Eh bien ?...

Thomas Barbidoro

En voilà, du nouveau ! Je vais donc lâchement coudre du cuir de veau, Moi, quand vous peinerez tous deux sur la grand'route ?

Michel Lando

Où la chèvre est liée il faut bien qu'elle broute.

Stefano

Que vas-tu faire ?

Michel Lando

Moi ? Peut-être, après-demain, Reprendre le métier pour gagner notre pain ; Accepter, s'il le faut, des besognes vulgaires Parmi des compagnons qui ne m'aimeront guère...

Scène 5

Carlo Strozzi, Pierre des Albizzi, Michel Lando, Thomas Barbidoro

Carlo Strozzi

Abordons-les.

Pierre des Albizzi

Pourquoi ?

À Michel.

Carlo Strozzi

Viens. Il faut vous hâter, L'homme aux phrases,

Michel Lando

Moi ?

Carlo Strozzi

Vous.

Michel Lando

À quoi bon m'insulter ? Vous m'avez fait bannir ; c'est bien, je me résigne ; Mais ne pas m'outrager, Carlo, serait plus digne.

Carlo Strozzi

Vous voyez s'il en coûte à lutter contre moi.

Michel Lando

Vous me faites pitié.

Carlo Strozzi

Pitié, maître ? et pourquoi ?

Michel Lando

Parce que vous souffrez d'une fièvre incurable. Moi, Dieu m'en a guéri.

Carlo Strozzi

Silence, misérable !

Michel Lando

Vous connaîtrez dans peu toutes les trahisons, Carlo ; je vous le dis.

Carlo Strozzi

C'est assez de raisons ! Par ordre des prieurs je veille à cette porte. Il fait jour ; va-t'en, drôle.

Il veut prendre un couteau à sa ceinture et se ruer sur Strozzi ; Michel et !Stefano le retiennent. Au début de l'altercation, un groupe de citoyens entre sous la conduite de Niccolo del Bene; sans être vu, Niccolo s'approche de Michel et des autres.

Thomas Barbidoro

Ah ! L'impudence est forte ! Saignons-les, et courons les jeter dans l'Arno.

Carlo Strozzi

Arrière, mauvais chien !

Michel Lando

Retiens-le, Stefano.

Thomas Barbidoro

Lâchez-moi donc, vous deux !

Michel Lando

Thomas, que vas-tu faire ? Mon éternel exil, ami, je le préfère À la honte de voir le sang couler pour moi...

Scène 6

Niccolo Del Bene, Carlo Strozzi, Thomas Barbidoro, Pierre des Albizzi, Michel Lando, Un Citoyen, Un Autre, Francesca, Stefano

Niccolo Del Bene

J'admire en vous, Michel, ce respect de la loi.

Carlo Strozzi

Vous, Messer del Bene !

Thomas Barbidoro

Hein, tu n'oses plus mordre ?

Carlo Strozzi

Quel est votre désir ? Moi, j'exécute un ordre.

Niccolo Del Bene

Êtes-vous si bruyant, Strozzi, dès le matin ? J'estime qu'il n'est pas digne d'un Florentin D'outrager les vaincus.

Carlo Strozzi

Messer, la Seigneurie M'a donné l'ordre...

Niccolo Del Bene

Bien, Carlo ; moi, je vous prie De ne pas insulter ces hommes.

Carlo Strozzi

De quel droit Me parlez-vous ainsi ?

Niccolo Del Bene

Montrez plus de sang-froid. Même vos partisans blâment votre langage ; Vous le savez.

Pierre des Albizzi

Il a raison.

Court silence.

Niccolo Del Bene

Je vous engage À nous laisser en paix durant quelques instants.

Il se retire à quelques pas avec Albizzi ; tous deux restent immobiles jusqu'à la fin de la scène.

Carlo Strozzi

Soit ; mais j'attendrai là.

Niccolo Del Bene

Des propos insultants N'auraient pas dû troubler cette heure grave et triste. Souffrez qu'en un cruel moment je vous assiste.

Michel Lando

L'honneur est grand, Messer.

Niccolo Del Bene

Michel, voici trois mois Que, voulant imposer à Florence des lois, La foule vous poussa bruyamment aux affaires ; J'eus même, à ce propos, des paroles sévères. Depuis, vous avez fait oeuvre de citoyen. Or, on m'apprit hier que vous, homme de bien, Par la haine des grands comme du populaire, Vous alliez recevoir l'exil pour tout salaire Je n'ai pu vous servir ; mais je tenais du moins À vous dire, Michel, et devant ces témoins, Que, sans trouver jamais l'émeute légitime, Malgré tout, Niccolo Del Bene vous estime.

Un Citoyen

Il a parlé pour tous.

Un Autre

Pour tous, noble Michel.

Michel Lando

Ah ! Merci ; le départ me sera moins cruel.

Niccolo Del Bene

Peut-être quelque jour éteindrons-nous leur rage ; D'ici là, patience.

Michel Lando

Il faudra du courage. Je supporterais tout, la faim et le mépris ; Mais ne plus voir Florence... Ah que ne puis-je, au prix D'une étroite misère, oui, d'un labeur servile, Ne pas quitter ainsi ma grande et pauvre ville !

Francesca

Pourtant cette Florence a fait tous nos malheurs. Ce n'est pas elle, au moins, qui m'arrache mes pleurs ; Elle est trop dure envers tous ceux qui l'ont servie ! Je traînerai sans doute une pénible vie, Mais sans la regretter aux jours les plus mauvais, Cette ville cruelle, ingrate, et que je hais...

Michel Lando

Non, non, ne maudis pas Florence, ta patrie ! Notre plaie à tous deux ne peut être guérie ; Mais la cité, vois-tu, m'est sacrée à jamais, Et je souffrirais trop si tu la blasphémais. Oh ! de ma part surtout, l'insulte serait vile, Et je veux m'éloigner en bénissant ma ville. Qu'elle soit toujours libre et forte ! Je serai Trop heureux, en dépit de mon coeur ulcéré, Si Florence accomplit sans moi de grandes choses. Sur ce qu'elle m'a fait mes lèvres seront closes.

Stefano

Puisses-tu la revoir !

Niccolo Del Bene

Je dis : Ainsi soit-il !

Tous se découvrent.

Michel Lando

Dante prit avant moi le chemin de l'exil ; D'autres aussi, dont l'âme était juste et fidèle ; Perdus pour la patrie, ils moururent loin d'elle. Messer, je vous salue.

Niccolo tend les mains à Michel, qui fait ensuite ses adieux aux autres citoyens. Stefano serre les mains de Francesca.

Niccolo Del Bene

Adieu, noble coeur...

Stefano

Si, Nous nous retrouverons. Ne pleurez pas ainsi, Francesca...

Thomas Barbidoro

Mon ami !

Ils s'embrassent.

Michel Lando

Je sais bien que tu m'aimes. Séparés à jamais, nous resterons les mêmes. Adieu, frère.

Stefano

Ah ! Michel, tu nous reviendras !

Michel et Stefano s'embrassent, tandis que Thomas fait ses adieux à Francesca. Niccolo s'avance vers Strozzi et Albizzi.

Michel Lando

Non ; C'est impossible. Adieu, Stefano...

Niccolo Del Bene

Que son nom, Pour vous qui l'exilez, soit un éternel blâme !

Tous deux s'éloignent rapidement.

Michel Lando

Viens, ma Francesca, viens.

Au moment de franchir la porte de la ville, Michel se retourne ; il envoie de la main un dernier adieu à ses amis. Puis il disparaît avec Francesca. Tous restent tournés vers la porte.

Stefano

Michel !...

Niccolo Del Bene

Adieu, grande âme.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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