Molière à Quebec
Scène 1
Le Mousse
Il sort précipitamment.
Le Mousse
Qui va là ?... Holà !... Êtes-vous un fantôme ? Si c'est oui, dites-le aussi... Sinon, dites-le aussi... Il ne faut pas me faire de mal. Je suis le mousse. Il ne faut rien me faire. Le métier est dur mais je ne veux pas mourir tout de suite. Vent, froid, chaleur, tempête, pluie et grêle, par tous les temps j'inspecte le pont, je nettoie le pont, je range le pont et tout le monde se joue de moi. Je suis jeune, je ne mérite pas de mourir... J'ai contrarié le Capitaine, certes... Mais je ne savais pas... On ne peut pas tout savoir, n'est ce pas ? Moi je viens de la campagne... de Luçon... On ne connait pas bien la mer à Luçon. Je ne peux pas tout savoir. Faut pas m'en vouloir.... Hein ? Et, puis... Et puis... j'ai chapardé un peu de viande séchée mais c'est parce que j'avais faim. Ce n'est pas condamnable d'avoir faim. Sinon, presque tout le monde serait en prison... Non ?... On ne peut pas mettre tout le monde en prison, c'est pour ça qu'il y a beaucoup de chapardeurs comme moi. Juste un peu pour manger. Épargnez-moi, je vous prie et laissez moi m'éloigner.
Scène 2
Béjart, Molière
rejoignant Molière qui regarde au large
Béjart
Eh bien, Jean-Baptiste, es-tu toujours bien assuré de notre aventure ?
Molière
Très certainement.
Béjart
Tout de même ! Partir à l'aventure pour la Nouvelle France, sans savoir si on peut y jouer des spectacles, s'il y a un public digne de ce nom. Alors que...
Molière
Alors que nous aurions pu rester dans le Sud de la France, en étant d'indésirables pestiférés, répudiés par le Duc d'Épernon, dans un pays à feu et à sang. En craignant de retourner à Paris où quelque créancier inconnu me guette pour une dette oubliée avec un féroce sergent brandissant son exploit. Non, vraiment !...
Béjart
Ne vois-tu pas toutes les choses trop en noir... Et le public... notre public.
Molière
Le public est partout, il suffit de savoir lui plaire. Ce qui faisait rire à Bordeaux ne faisait pas rire à Lyon ou Pézenas... enfin pas à chaque fois.
Béjart
J'ai confiance en toi, même si je n'y crois pas.
Molière
Que fait ton frère.
Béjart
Il dort avec Duparc... comme toujours.
Scène 3
Béjart, Gros-René, Molière, Un Vieux Marin, Le Mousse
Béjart
Te voilà réveillé. Mets-toi donc prêt de la rambarde... Un peu plus par là.
Gros-René
Pourquoi donc me mettre de côté ?
Molière
Mon haut-de-chausse se souvient encore de tes haut-le-coeur. Donc, reste loin.
Gros-René
Je me sens bien.
Béjart
Ne bouge pas d'un pouce.
Gros-René
Molière ! Viens à mon secours.
Molière
Duparc ! Reste où tu es et nous resterons amis.
Gros-René
Tout de même.
Molière
On te jette à l'eau si tu t'approches.
Gros-René
Tout de même !
Béjart
Ne nous tente pas.
Gros-René
Tout de même !
Molière
Pense à autre chose et ça ira mieux.
Gros-René
Que sait-on des sauvages ?
Molière
Moi, je n'en sais rien. Ils doivent chasser du Gros-René et le manger les jours de fêtes. Je ne sais même pas comment on les nomme.
Un Vieux Marin
Il y a deux peuples. En fait, il y en a plus mais deux tribus se font la guerre là où nous allons.
Gros-René
Et ces tribus ont un nom ?
Un Vieux Marin
Oui, les Iroquois, les Montagnais et les Hurons... principalement. Les Hurons sont avec les Français et les Iroquois avec les Anglais... pour vous dire les choses simplement. Les Hurons ne vont pas bien, ils presque tous décimés.
Gros-René
Nous qui voulions éviter la guerre. Nous y voilà... et avec des sauvages.
Molière
Pourquoi veux-tu que les hommes d'ici soient plus pacifiques que nous. Ces sauvages, comme tu dis, sont sauvages avec les étrangers que nous sommes. En terre chrétienne tout le monde est sauvage avec tout le monde.
Gros-René
Je me disais qu'avec un grand pays, comme celui-là, on pourrait s'étaler, s'espacer suffisamment pour ne pas se faire la guerre. Est-ce que c'est grand là-bas ?
Un Vieux Marin
On n'en connait pas les limites. Au Nord est un pays qui est couvert de glace un grande partie de l'année et de moustiques pendant un petit été étouffant. Au Sud les Anglais, ce qui est pire, et à l'Ouest des terres qui vous mènent nulle part avec des animaux féroces et des peuples dangereux.
Gros-René
Mais pourquoi est-on monté sur ce bateau ?
Molière
Ne te plains pas, ce n'est pas une galère.
Gros-René
J'aurais préféré Paris à ce lieu perdu, abandonné de Dieu.
Molière
Paris est en guerre aussi. Les sauvages de France se battent autant que les sauvages de la Nouvelle France. Je viens de te l'expliquer. Duparc, on dirait que tu reviens d'un voyage dans les Empires de la Lune et que tu ne sais rien de ce qui se passe en France et que tu ne sais rien des hommes, ni de ce qu'il y a en bas. Ce que je sais c'est que quand ils saignent leur sang est rouge comme le nôtre, qu'ils ont froid quand il neige, sont heureux du printemps qui revient, se baignent dans les lacs quand il fait chaud, font des fêtes et des festins. Ils meurent comme nous de vieillesse, de maladie ou homicidés dans une guerre.
Montrant la direction de la proue.
Gros-René
Je préfère mourir chez moi, même occis par un bretteur... que mangé par un sauvage ou étripé par un ours.... Il y a des ours ?... Là-bas.
Il fait le geste d'un ours avec ses griffes.
Un Vieux Marin
Énormes... voraces. Ils vous retirent la tête d'un coup de patte... Comme ça.
Molière
Non. Je ne retournerai pas à Paris, je ne retournerai pas en prison. Je ne veux plus revoir ces corbeaux : notaires, avocats, médecins, financiers, abbés. Tous ces faiseurs de procès, de processions ou de lavements... Ici, c'est un pays nouveau.
Gros-René
Mais pourquoi n'est-on pas resté ?
On entend la vigie qui crie : "Terre, Terre".
Béjart
Tu as donc perdu toute ta mémoire pendant ce voyage ? Tu as oublié qu'après les promesses des Grands Hommes de ce temps sont venus les reniements. Tu as oublié que nous étions sommés de partir sans rien. Où aller ?...
Le Mousse
Terre ! Terre !
Molière
Puisse-t-elle être accueillante et verdoyante ?
Béjart
Un pays de fleurs et de miel.
Un Vieux Marin
Pas tout à fait.
Gros-René
On devine un contour !
Gros René regarde par-dessus la rambarde de cour à jardin.
Béjart
Oui ! On voit un nouveau rivage. On devine une île ici. Et là... là... un immense poisson blanc.
Molière
À l'avant cela se rétrécit. C'est le bout de la baie ?
Le Mousse
Nous sommes arrivés. Nous sommes sur un fleuve.
Béjart
Comment le sais-tu ?
Le Mousse
Quand on affale la trinquette pour ne garder que le petit foc, c'est qu'on n'est pas loin.
Béjart
Comment le sais-tu ?
Le Mousse
Le vieux briscard que je suis sait tout. J'entends sonner Tierce.
Scène 4
Mademoiselle du Rosé, Molière, Gros-René, Le Mousse, Un Vieux Marin, Béjart
Plus fort.
On entend des bruits de mousquet.
Elle crie, en agitant un mouchoir blanc.
On entend un coup de canon.
Mademoiselle du Rosé
Oh ! Le charmant petit port avec son gros fort au dessus. Comme c'est pittoresque... Oh ! On voit des gens qui gesticulent. Ils nous font signe.... Un public... Enfin un public ! Il m'a tant manqué pendant près de deux mois. Quand personne ne me regarde, je ne suis rien, j'ai l'impression d'être vide de tout, je m'étiole, je meurs... Hou hou, les gens ! Ils nous tirent dessus. À l'aide. On nous meurtrit. Les sauvages !... Nous venons en paix. N'ayez point peur, je suis une actrice... Je n'ai que vingt ans. Je vous aime... Ne me tuez pas... Hou, hou.
Molière
Cessez Catherine, ne soyez pas ridicule. Ce sont des saluts militaires.
Mademoiselle du Rosé
Ici, on vous salue en vous tirant dessus. Heureuse nouvelle. C'est d'un plaisant. Je suis rassurée vraiment... Avec des moeurs comme celles-ci, on aurait tout autant pu aller chez les Turcs.
Molière
Catherine Leclerc du Rosé. Encore une fois, taisez-vous.
Mademoiselle du Rosé
Monsieur Molière, vous m'ennuyez. Eh bien, mourons en silence puisqu'il le faut... Enterrez-moi en terre sanctifiée si cela est possible dans ce désert.
Molière
Faut-il vous rappeler que vous êtes excommuniée ? On vous enterrera où on pourra.
Mademoiselle du Rosé
Jetez-moi aux lions !
Molière
Ici, il n'y a point de lions.
Mademoiselle du Rosé
Et voilà, un pays sauvage sans lions ? Qu'est-ce donc que ce pays-ci ! Ceci est du dernier bourgeois.
Gros-René
Il y a des ours énormes et des sauvages féroces ?
Mademoiselle du Rosé
Des sauvages ?... Ah, oui ! Sont-ils beaux au moins ?
Le Mousse
Voyez par là.
À Gros-René.
Mademoiselle du Rosé
Youhou, gentils sauvages ! Youhou !... Ils me font signe. Ils sont charmants. J'aime qu'on m'aime. Il y en a de fort laids.
Gros-René
Peut-être veulent-ils vous manger ?
Mademoiselle du Rosé
Me manger, moi ?... Quelle idée ! Moi, on me déguste. Je suis savoureuse, exquise mais mangeable aucunement... Oh... mais je les vois mieux. Ils ont des coiffes curieuses et belles... Ils se peignent le visage... non ?
Gros-René
Vraisemblablement... Ils font peur.
Le Mousse
Il y a plein de significations dans leurs tenues.
Mademoiselle du Rosé
Ce sont de biens jolis costumes qu'ils portent. Rustiques mais jolis. Colorés. Qu'ils sont pittoresques. Descendons, descendons, vite. Je veux les voir de plus près.
Le Mousse
Soyez prudente, Madame. Certains sont très farouches. Il se vexent des fois on ne sait pourquoi.
Mademoiselle du Rosé
Voilà bien ma chance. Moi qui suis si spontanée, si chaleureuse, si aimante.
Un Vieux Marin
C'est une drôle de nature, votre dame.
Gros-René
En effet ! En effet ! Mais ce n'est pas ma dame. Dieu m'en préserve.
Mademoiselle du Rosé
Venez, venez. On descend un joli canot.
Molière
Descendez à terre. Moi, je reste pour préserver nos hardes.
Béjart
Que risquons-nous sur ce navire ?
Molière
Non, vraiment. J'irai plus tard.
Scène 5
Molière, Madame la Forest
Molière
Qui êtes-vous ? Que faites-vous là ?
Madame la Forest
Je me cache.
Molière
Je l'ai remarqué mais je voulais en savoir la raison.
Madame la Forest
La raison est que je veux retourner en France.
Molière
Comment êtes-vous montée sur ce navire qui vient d'arriver ?
Madame la Forest
Je suis montée par là.
Molière
Mais vous êtes en France... La Nouvelle France, certes, mais en France quand même. Je suppose que retourner en France devrait éloigner la crainte de vous montrez ici.
Madame la Forest
En France, la cause de ma crainte serait éloignée d'un océan, cela devrait suffire. Ensuite, je disparaîtrai dans quelque désert montagneux.
Molière
On vous menace donc de mort ou de quelque supplice ?
Madame la Forest
Les deux ! Le supplice c'est le mariage et c'est comme mourir !
Molière
Dans ce pays-ci rien ne vous oblige.
Madame la Forest
Détrompez-vous, Monsieur le nouvel arrivant. Ici, les usages sont plus brutaux encore.
Molière
La nature, les espaces, la liberté sont pour tous.
Madame la Forest
Seule et isolée ici, c'est mourir assurément. L'espace est un ennemi, les hivers sont si rudes.... si rudes. Vous le verrez bien.
Molière
Le climat me semble fort doux pour la saison, les forêts giboyeuses, les indiens accueillants... semble-t-il.
Madame la Forest
C'est un aveuglement, tout est terrifiant ici-bas. Je veux repartir avec ce bateau.
Molière
Je peux sans doute résoudre votre problème. Vous n'avez pas besoin de vous cacher.
Madame la Forest
Il faudrait que vous soyez terriblement... terriblement... sûr de vous pour dire de telles choses... Mais, c'est très généreux à vous tout de même. Ne faites rien, je vous en prie. Vous attireriez l'attention sur moi et je ne veux point de cela.
Molière
Dites-moi la chose par le menu. Qui êtes vous ?
Madame la Forest
Je ne sais pas qui je suis.
Molière
Tout le monde sait qui il est. Votre nom au moins.
Elle essuie une larme.
S'arrêtant un instant.
Madame la Forest
Je ne le sais pas plus que vous. J'étais au couvent proche de La Rochelle depuis ma plus tendre enfance. Chez les Ursulines, on me nommait soeur Agnès. Mais je n'aime pas ce nom. Le mien, on me l'a caché. Aux Ursulines, la vie n'était pas si rude et puis je ne connais que ça. On n'a jamais répondu à mes questions. Un jour de Noël, la supérieure me fit venir et me dit qu'elle ne pouvait me garder plus longtemps sans me dire pourquoi. Puis, elle m'annonça que je devais partir pour la Nouvelle France par le prochain navire. Je ne comprenais pas, je fus émue aux larmes, d'autant que mon petit chat était mort la veille. Pauvre petit chat... Je pris le peu d'affaires qu'on me donna dont cette robe bleue pâle avec ces galons dorés. Pour me consoler, la Supérieure me dit avec toute l'affection qu'elle n'avait pas : Priez souvent. On me réveilla tôt, il faisait nuit. Une charrette me mena au port, je montai illico sur un gros navire comme celui-ci, on ne me ménagea pas, tous ces hommes me regardaient d'un oeil qui me faisait peur. J'ai prié longuement et souvent. D'autres jeunes filles arrivèrent, toutes aussi apeurées. On les poussa sans plus de ménagement de crainte qu'elles s'échappent. Nous, toutes, étions tellement terrifiées que nous n'avons pensé qu'à nous blottir en attendant d'être soumise à on ne sait quel supplice... Nous partîmes par un jour sans vent, très lentement... C'était comme un abandon. Après un voyage interminable, on accosta ici. Le Révérend père jésuite nous fit défiler. On nous mis en face d'hommes qu'on ne connaissaient pas... puants, grossiers, édentés pour la plupart. On nous maria sur le champ, sans messe, avec une simple bénédiction. La seule chose que mon mari me demanda, alors que je pleurais, était si je lisais la Bible. Je fis signe que oui, ce qui me rassura sur la bonté de son âme que je supposais alors sincère. Puis, il me demanda si j'étais de la Religion Réformée, au visage que je fis, il comprit que non. Rendez-vous compte j'étais mariée à un huguenot dans un pays inconnu, le mois de mes quinze ans... Je désespérais... Je pleurais tout le temps... Donc, puisque vous me le demandez, mon nom est La Forest, femme du sieur La Forest, paysan de son état, propriétaire de vingt arpents à peine défrichés situés à vingt lieues d'ici, buveur et méchant homme. Il pensait sûrement que je serais son animal de trait. Il inspecta mes mains fort blanches à côté des siennes. Pardon, je suis confuse. On apprit plus tard, on ne sait comment, que l'homme était marié en France à Agen. Je ne sais même pas où c'est cet Agen. Le Commandeur de la place et le Révérend père en furent offusqués et extrêmement fâchés. C'est ce qu'on m'a raconté ensuite. Le Gouverneur le fit venir, il avoua en bafouillant. On le laissa en liberté, la colonie a besoin de bras pour s'établir et s'agrandir. On lui dit de me laisser tranquille et libre mais il me pourchasse sans cesse. Puis, on ne sut quoi faire de moi, on me promit aux Indiens... À un chef Huron presque vieux, il souriait de me savoir sienne. Il me faisait tellement peur que je regrettais La Forest. Je me suis enfuie, je me suis cachée, j'ai faim.
Molière
La chose est grave.
Madame la Forest
Ah, je le vois sur le quai, cachez moi.
Molière
Je ne puis... Retournez au milieu des cordages.
Madame la Forest
Parlons-nous sans nous regarder.
Molière
Lequel est-ce ? Il y a du monde sur le quai.
Madame la Forest
Il a l'air d'un homme qui n'aime personne, qui en veut à la terre entière. Une fille qui fit le voyage avec moi, Magdelon, m'a dit que les autres colons ne l'aimaient pas, qu'il querellait tout le monde et chacun pour un rien, pour un regard, pour un bonjour. Il donne des conseils à qui ne veut pas l'entendre, il a un avis sur tout et finit toujours par parler tout seul avec un air renfrogné.
Il l'imite. Laforest éclate de rire et est secoué d'un rire inextinguible.
Molière
Ah, je le vois... Est-ce celui qui marche ainsi ?
Madame la Forest
Oh ! Comment faites-vous ?... Faites attention, il pourrait vous quereller. Il n'a que faire que l'on m'ait donné à un indien, il veut me garder et s'en retourner chez lui. Une femme est une esclave peu coûteuse et presque toujours consentante... Enfin je veux dire résignée. Ici, on ne peut fuir nulle part. Fuir c'est mourir.
Il imite le mari.
Molière
Vous ne voulez vraiment pas rester avec...
Madame la Forest
Cessez, cessez. Je vous en prie. On va m'entendre... Arrêtez.
Scène 6
Gros-René, Molière, Madame la Forest
Gros René entre en courant.
Gros-René
Molière !... Où es tu ?... Molière ! Ah te voilà... Que fais-tu ?
Molière
Je me délasse. Que t'arrive-t-il ?
Gros-René
Tout est au plus mal. Pays maudit ! Pays maudit, je le savais. C'est la guerre comme chez nous.
Molière
Comment ça ! Tout était paisible, il y a une heure.
Gros-René
C'était il y a une heure. La brume se levait, nous étions accueillis comme des Dieux. Du Rosé pensait devenir une princesse. C'était, il y a une heure. Je n'étais plus malade. Des salves de bienvenue, des hourras, des danses indiennes. C'était il y a une heure. Nous allions être riches et gras, la terre ferme enfin... Il y a une heure.
Molière
Hé bien quoi ! Au lieu de parler du passé qui n'est plus, parle moi du présent.
Gros-René
Qui est cette belle enfant ? Pourquoi se cache-t-elle ?
Molière
Peu importe.
Madame la Forest
La Forest.
Gros-René
Oui, justement. C'est de là qu'ils sont arrivés...
Molière
Qui ça ?
Gros-René
Les indiens. Pas les nôtres... enfin pas ceux qui nous ont accueillis avec des danses et des cris de joie.
Molière
De joie... De joie... rien n'est moins sûr. Tu sais qu'un public s'achète. On applaudit pour deux raisons : on aime ou on est payé.
Gros-René
Crois-tu ces innocents souriants soudoyés ?
Madame la Forest
Ils ne le sont pas. Ils voient chaque nouveau colon ou soldat comme un renfort pour les défendre contre leurs ennemis. Ils sont sauvages mais pas fous.
Gros-René
Quelles ennemis alors ? Des Hollandais, des Anglais.
Madame la Forest
Des Iroquois.
Molière
Qui sont des ?...
Madame la Forest
Indiens aussi... Une autre tribu, plutôt un autre peuple... Enfin je ne sais.
Gros-René
Les indiens se battent les uns contre les autres, je crois. Parce que là, ils font du bruit à faire trembler les montagnes.
Molière
Je vois une bonne raison pour que cela ne soit pas. Ils sont doués de raison, ils ont un langage, sûrement de solides croyances, des biens convoitables, des territoires, un commerce avec les colons. Donc autant de bonnes raisons pour se faire la guerre.
Molière la regarde longuement.
Madame la Forest
Ce sont aussi des enfants de Dieu.
Gros-René
Sont-ils cruels ?
Madame la Forest
Pas plus que nous... pour autant que je sache. Ils sont plus effrayants car nous n'avons pas l'habitude de leurs moeurs. Ils mangent le coeur de leurs victimes, dit-on.
Gros-René
Ah ! Les barbares !
Madame la Forest
Pas plus barbares que ceux qui abandonnent leurs enfants dans un couvent.
Gros-René
Tout de même.
À Gros-René.
Molière
La controverse mériterait une longue étude... Reviens donc à ce qui t'amène.
Gros-René
On en perdrait son latin dans ce pays. Les Hurons s'agitaient, puisqu'ils ont un nom ces sauvages, la garnison s'est animée tout à coup et on sortait des fusils pour les commerçants et bourgeois. Il se virent trois cents en arrivant au port... peut-être trente en fait. Le Gouverneur a changé de costume, un marin m'a dit que c'était un signe.
Molière
Le Gouverneur a changé de costume ! L'heure est grave ! Ce n'est pas un exercice.
Gros-René
Tu en doutais ?
Molière
Non, mais je me demandais.
Madame la Forest
Alors, c'est la guerre. Regardez, le port s'est vidé.
Gros-René
C'est ce que je dis. Vous n'entendez rien !
Molière
Les Ironiens sont proches ?
Madame la Forest
Iroquois.
Gros-René
On ne sait rien. J'ai couru au bateau au plus vite pour prévenir.
Molière
Ou pour te réfugier...
Gros-René
Je sais être courageux quand c'est nécessaire. Mais, franchement, c'est rarement nécessaire. Et puis, une fois mort, à quoi servirai-je ?
Molière
Il t'arrive de dire des choses censées même si ça reste rare.
Scène 7
Molière, Béjart, Gros-René, Madame la Forest
Molière
Vous voilà donc.
Regardant la jeune La Forest.
Béjart
Je prenais pied à terre. Cela faisait longtemps. Je vois bien que vous aviez de solides raisons pour rester à bord.
Molière
Voyons Madeleine, cette jeune femme est perdue.
Béjart
Depuis qu'elle vous connaît, c'est devenu une certitude.
Molière
Arrêtez Madeleine, l'heure n'est pas à la farce.
Béjart
Que veut cette Eurydice ?
Molière
S'éloigner d'un mari excommunié et fuir un chef indien édenté.
Béjart
Rien de moins. De fait, vous êtes un sauveur... Fichtre ! Je ne suis pas revenue pour te quereller. Il semble que cela s'agite en ville et point pour des fêtes.
Molière
Gros René, viens de nous en faire l'épique récit.
Béjart
Mettons-nous à l'abri. Le chemin pour le fort est coupé.
Gros-René
Rompons les amarres et descendons le fleuve.
Madame la Forest
N'y pensez pas. Les îles en aval sont traîtres. Savez-vous naviguer au moins ?
Gros-René
Cela n'a pas l'air compliqué.
Molière
Si, c'est très difficile pour des comédiens : là il ne s'agit pas de paraître mais de faire. De plus, nous n'avons pas de vivres ni d'eau.
Madame la Forest
On ne trouvera pas de lieu sûr en aval.
Gros-René
Traversons la rivière.
Madame la Forest
Nenni. Les Iroquois y sont plus nombreux.
Gros-René
Mourons, puisqu'il le faut.
Béjart
Une troupe s'avance vers nous sur des canots. Ils portent des flambeaux.... sûrement pour mettre le feu.
Molière
Soyons vaillants. Soyons braves.
Madame la Forest
Je n'ai plus peur. Dieu est en moi.
Gros-René
Nous ne sommes pas des soldats.
Molière
Il est plus facile de paraître soldat que de faire le matelot... Vite, trouvez des tenues... Tenez voilà un canon.
Scène 8
Le Mousse, Molière, Madame la Forest, Béjart, Gros-René
Entre le mousse.
Le Mousse
Ce n'est qu'un canon pour faire peur. Nous n'avons pas de boulets.
Molière
On trouvera bien quelque matière à envoyer. Pointez-le, bien en vue vers le port... Non non... Vers là-bas. Nous sommes des soldats pour faire peur.
Le Mousse
Il y a des tenues de soldats dans la cale. Ils sont pour la garnison.
Molière
Prenons ces costumes. Des mousquets ? Des épées ?
Le Mousse
Trois mousquets. Deux sabres.
Le mousse sort vite et revient immédiatement les bras chargés.
Molière
C'est tout. Va les chercher. Mousaillon ! Habillons-nous.
Madame la Forest
Moi aussi ?
Molière
Oui, vous êtes notre nouvelle jeune première travestie... Regroupons-nous.
Madame la Forest
Oui, prions pour le salut de nos âmes.
Béjart
Elle est étonnante de fraîcheur !
Molière
Nous sommes trop peu nombreux pour faire fuir une troupe déterminée.
Gros-René
Fuyons, alors !
Molière
Nos ennemis ne savent pas combien nous sommes. Nous sommes... trois et deux... font cinq, plus cinq font dix et dix font vingt. Plus...
Gros-René
Plus, rien du tout. Madeleine, toi, moi, le mousse, cette jeune fille. Cinq, c'est tout.
Molière
C'est l'heure de notre spectacle, car nous allons jouer un spectacle... Voilà le canevas. Le mousse tirera le mousqueton en proue et en poupe pour faire croire qu'il y a deux soldats. De loin il n'y paraîtra rien. Notre troupe nombreuse est une illusion. Du mouvement et du bruit, voilà ce qu'il nous faut. Tapez des pieds lorsque vous vous déplacerez.
Béjart
Et le canon, sans le canon, l'illusion sera comique.
Molière
Sais-tu faire fonctionner le canon ?
Le Mousse
Moi non. Mais lui oui.
Gros-René
Qui ça lui ?
Le Mousse
Le bosco.
Scène 9
Molière, Le Bosco, Madame la Forest, Le Mousse, Gros-René, Béjart
Le mousse pousse le bosco. Ce dernier grogne et jure. La Forest, qui regarde la ville, pousse un cri. Le bosco désaoule tout à coup.
Molière
Réveille-le. Même saoul, il vaut un régiment... en le regardant de loin.
Le Bosco
Hein, quoi ? Qui est tombé à la mer ?
Madame la Forest
Seigneur ! Mon Dieu ! Aie pitié de nous.
Molière
Ce n'est pas le moment.
Madame la Forest
Le couvent des Ursulines brûle. C'est la fin.
Le Bosco
Et alors ?
Le Mousse
C'est la guerre.
Le Bosco
Laquelle ?
Le Mousse
Les indiens.
Le Bosco
Bon. Que dit le Capitaine ?
Le Mousse
Rien ! Il n'est pas là. Il est à terre.
Le Bosco
Il a abandonné le navire ?
Le Mousse
Non, nous sommes au port... amarrés.
Le Bosco
Dans ce cas, qui est le maître des lieux ?
Le Mousse
Le Comédien avec sa troupe.
Molière
Oui, Monsieur. J'ai organisé la défense du navire.
Le Bosco
Qu'est-ce qu'un comédien militaire ? Êtes-vous franc gascon vantard, Monsieur le comédien ?
Molière
Non, Monsieur. Je suis comédien et à l'occasion chef de troupe. Cette troupe se déplace comme n'importe quel régiment avec armes et bagages ou plutôt costumes et bagages. Donc, en effet, je ne suis pas grand capitaine ni manieur d'estramaçon.
Le Bosco
Ce qui n'est pas suffisant pour vaincre un ennemi cruel qui vous rôtira le coeur.
Molière
Si je ne sais pas l'art de mourir en héros, je sais l'illusion du paraître, l'art de construire des cités avec une phrase, faire sortir du néant une armée avec un geste, et même faire rire un cardinal.
Le Bosco
J'en ai connu un au siège de La Rochelle qui ne riait pas.
Molière
Vous étiez du côté ?...
Le Bosco
Du mauvais côté... Mais vous, vous avez vos hardes et vous voulez faire peur à des sauvages qui tuent des ours avec un simple coutelas.
Molière
L'illusion du nombre, le bruit du canon, les tenues des soldats devraient suffire.
Le Bosco
Il est vrai que ces sauvages, savent battre en retraite avant de perdre trop d'hommes. Ils préfèrent revenir en cherchant le point faible plutôt que tenir un siège. Leurs chefs sont plus économes en soldats que nos glorieux généraux.
Madame la Forest
Ils arrivent par le fleuve. Sainte Marie, mère de Dieu.
Le Bosco
Ils arrivent toujours par le fleuve. Le feu des Ursulines n'est qu'un accident.
Molière
Ou une diversion...
Le Bosco
Allez leur demander !
Molière
Vous savez manier le canon ?
Le Bosco
Artilleur de métier à La Rochelle, marin de fortune. Tant qu'à mourir, mourons en faisant croire que nous sommes une armée. Soyez notre chef, la défaite, ça me connaît.
Molière
Pour les soldats, c'est le combat de votre vie, pour les comédiens c'est le rôle que vous n'auriez jamais eu, pour les croyants... Pour les croyants... Priez pour notre salut.
Le Bosco
Pointez ce canon sur l'amont du fleuve. Ils arrivent par là-haut.
Madame la Forest
Ils sont là.
Gros-René
Mais pourquoi est-on monté sur ce bateau ?
Les costumes sont distribués. Personne n'a une tenue à sa taille. Ce qui fait une troupe ridicule.
Béjart
Habillez-vous vite ! Si vous voulez rester en vie.
La Forest se met à genoux et se met à prier.
Le mousse montre comment charger un mousquet. Le bosco bouge le canon. Molière trouve un chapeau avec une grande plume et s'en affuble.
Molière
Soldats ! Nous avions franchi les mers aux périls de nos vies. Dieu nous a guidé sur ces flots... inhospitaliers. Prenez vos postes et... faites au mieux. Dieu nous garde. Il n'est plus temps Mademoiselle. Dieu, qui voit tout, sait que vous êtes là et regarde votre bravoure comme un cadeau que vous lui faites.
Béjart
Mon ami, maintenant, vous êtes une cible.
Molière
Non maintenant, je suis un terrible capitaine et mon plumeau indique la grandeur de mes exploits.
Béjart
Puisqu'il en est ainsi.
Molière
Jouons aux braves même si nous ne le sommes pas. Le public... L'ennemi ne le sait pas. Soyons plus grand que nous-mêmes. Osons tout comme des héros que nous sommes... Bosco au canon. Moussaillon, au tir des mousquets, Laforest à la recharge des mousquets. Gros-René gesticule sur le bord.
Scène 10
Gros-René, Molière, Madame la Forest, Le Bosco, Béjart
Du bruit venant de la terre détourne leur attention. Deux iroquois montent à bord en silence. Le troupe de Molière se retourne et leur fait face en silence. Immobilité totale. Le plus grand des deux Iroquois bouge doucement puis reste en arrêt devant La Forest. Cette dernière tombe à genoux tout doucement. L'iroquois en reste pétrifié. La Forest joint ses mains. L'iroquois fait de même. Ils se contemplent tous pendant un long moment. Le chef indien fait un pas en arrière. Molière fait une profonde révérence et salue avec son chapeau comme à la Cour. Le plus grand Iroquois salue aussi, fait un signe à son comparse. Le second indien est moins menaçant, il fait un petit salut mais a l'air toujours farouche. Molière indique du regard, qu'il faut saluer. Tous saluent, y compris le bosco et le mousse. Ils se rapprochent les uns des autres. Le chef indien, salue l'ensemble du groupe. Puis, suit un étrange ballet des comédiens, le mousse essaye de suivre. La Forest reste immobile, les yeux fixés sur le chef indien. Cette danse est une marche. Le Bosco sort un fifre et joue la Marche des Turcs du Bourgeois Gentilhomme. Des bruits de canons au loin marquent le temps. Les deux indiens contemplent étonnés.
Gros-René
Et que faisons nous... maintenant ?
Molière
On continue.
Gros-René
Et jusqu'à quand ?
Le mousse prend un cordage fin et long et en donne un bout à La Béjart et l'autre à Molière. Tout en dansant et en saluant, ils procèdent à l'attachement de La Forest qui ne bouge pas. Puis, ils font l'inverse et saluent profondément en regardant leurs chaussures. La musique s'arrête. On n'entend plus le canon. Le chef indien salue, fait signe au second de repartir. Les deux se retirent. Les comédiens et matelots restent un moment dans leur pause de révérence.
Molière
Le temps nécessaire pour qu'ils repartent.
Madame la Forest
Sont-ils repartis ?
Molière
Il semble.
Gros-René
Quel soulagement ! J'ai cru mourir.
Madame la Forest
Il est reparti sans moi.
Gros-René
Tant mieux et qu'il n'y revienne pas. Il verra à qui il a affaire. Nous connaissons plein d'autres danses : des gigues et des menuets. Je connais des bourrées qui sont mieux qu'une courante.
Molière
C'est fini.
Le Bosco
On peut dire que vous savez vous battre.
Béjart
Que voulez-vous d'autre, ils sont partis nous sommes saufs ?
Molière
Monsieur ! Je ne doute pas de vos capacités pour toutes sortes de choses, remuer un bateau contre des flots insensés ou filer entre des écueils tranchants mais pour ce qui est de changer une situation, ou faire apparaitre devant vous des monstres, des cocus ou des médecins, je sais ma pratique. Nous savons notre travail, voulez-vous rire ou pleurer, nous sommes là. Avoir de la pitié ou de la terreur, nous sommes là. Avec nos mains nos créons des mondes, avec notre voix, nous éteignons des soleils, d'un regard nous déclarons des guerres, d'un sourire l'amour renaît, des enfants reprennent espoir, la mère revoit son fils perdu, le vieillard retrouve sa jeunesse. Le temps que les bougies de la scène se consument nous sommes la mesure de l'Univers.
Le Bosco
Vous vous prenez pour des magiciens sans doute.
Scène 11
Le Capitaine Jammes, Gouverneur, Le Bosco, Gros-René, Molière, Béjart, Madame la Forest, Le Mousse
Entrent le Capitaine et le Gouverneur de la place de Québec.
Le Capitaine Jammes
Bosco, vous pouvez le croire et vous venez de le prouver.
Gouverneur
C'est la victoire la plus aisée que je n'ai jamais vue. Qu'avez-vous donc fait ?
Le Bosco
Ils ont dansé devant eux comme des pantins.
Gros-René
Vous ne savez pas reconnaître une gesticulation d'une danse de Cour ?
Molière
Nous avons fait comprendre que nous ne sommes pas leurs ennemis, nous leur avons montré du respect, nous avons échangé des civilités, puis nous avons fait comprendre qu'une guerre était inutile et que nous avions des choses en commun.
Gouverneur
Eh bien ?... Comme vous y allez... Quelque chose en commun avec des Iroquois ?
Molière
Le goût du rythme, une élégance naturelle, un franc-parler.
Gouverneur
Avec un Ambassadeur comme vous, j'aurais une paix éternelle. Le souhaitez-vous ?
Molière
Moi ? Ambassadeur ?...
Béjart
Non.
Gros-René
Ne pas dire non... Dites-moi, Monseigneur, c'est bien payé ?
Gouverneur
Je m'adressais à Monsieur.
Molière
Monseigneur, excusez-les, notre troupe a des habitudes. Chacun peut donner son avis. Nous vivons ensemble, nous décidons ensemble. Mademoiselle Béjart ne souhaite pas rester, j'entends sa requête et je tiens compte de son opinion. Monsieur Duparc est soucieux de notre bien-être, ce qui me prévient contre la vanité d'une gloire sans doute aussi flatteuse qu'éphémère.
Gouverneur
Vous semblez pourtant être leur chef.
Molière
Je suis leur responsable mais pas leur maître. Je ne suis rien sans ma troupe. Vous le savez, Gouverneur, seul dans la vie, nous ne sommes que des pauvres hères. Sans vos soldats, qu'êtes-vous vous-même ?
Le Capitaine Jammes
Veuillez respecter le représentant de sa Majesté le Roi dans la Nouvelle France ou je vous mets aux arrêts.
À Molière.
Molière fait une révérence.
Gouverneur
Capitaine ! Il ne me manque pas de respect, il me montre sa vérité. Mais permettez-moi de vous posez une question qui m'intéresse au plus haut point. Il y a bien dans votre vision du monde, une force supérieure qui vous gouverne quand vous êtes seul.
Molière
Non, je ne suis rien sans les hommes. Personne ne peut dire qu'il est vraiment homme seul dans la nature.
Béjart
Monsieur Molière sous-entend qu'il a du respect pour son Roi et une vénération pour Dieu, créateur de toute chose.
À Molière.
Gouverneur
Madame, ce n'est pas ce qu'il dit. La voix de Monsieur Molière m'importe beaucoup. Ici, c'est une colonie de mille cinq cent personnes. C'est un équilibre fragile dans un milieu dont vous avez mesuré les dangers. Il m'importe de savoir si chaque nouvel arrivant ne met pas en péril toute la colonie. Monsieur Molière est plein de ressources et semble être un très honorable responsable, comme il le dit lui-même. Il a gagné une bataille sans perdre un homme, ni son navire. Et si, nous devons lui accorder une grande confiance, je dois aussi connaître le coeur de l'homme. Éclairez-moi sur ce mot seul. Qu'y a-t-il dans votre coeur ?
Molière
Chacun sait que le monde a été créé par Dieu ainsi que toutes choses sur Terre. Adam et Ève durent quitter le jardin d'Éden. Depuis l'Homme est sur Terre dans la souffrance pour avoir désobéi à Dieu, c'est de cette solitude dont je veux parler. Celle qui fait que l'homme implore son Dieu de lui pardonner le péché originel et de ne rien entendre.
Madame la Forest
Il m'a sauvé la vie. Dieu m'est témoin.
Gros-René
Dieu va nous sauver la vie ?
Béjart
Tais-toi donc.
Gouverneur
Monsieur, vous êtes sûrement un honnête homme, sans aucun doute, mais la grâce qui est en chaque être est-elle pour vous...
Molière
Prédestinée. Non, bien sûr que non. Chaque homme choisit son destin. Le libre arbitre est ce qui fait que l'homme sait choisir entre le mal et le bien.
Le Mousse
De quoi parlent-ils ?
Le Bosco
De politique, sans doute.
Gouverneur
Vous comprenez que la Nouvelle France est une terre neuve et fragile. La Hollande et l'Angleterre possèdent aussi des territoires au sud et nous devons tous à notre jeune roi Louis de belles conquêtes et des victoires étincelantes. Comme vous êtes venu de La Rochelle, j'ai pensé que la pensée huguenote, ou pis encore, vous habitait.
Molière
Votre Seigneurie, je suis de Paris, mon père possède une charge de tapissier du Roi. Le manque d'envie de lui succéder dans le métier m'ont amené jusqu'ici.
Gouverneur
Ici, vous n'aurez pas le public que votre talent mérite. Par contre, je vous prédis un meilleur avenir ailleurs.
Molière
Il n'est point de meilleur avenir que de rester ici auprès de votre Seigneurie.
Gouverneur
Ne flattez point trop. Voici une qualité qui vous manque... Retournez à Paris sur ce navire qui repart dans peu de temps.
Gros-René
Voilà qui est une bonne idée.
Molière
Paris, n'est pas un endroit favorable pour moi.
Gouverneur
N'y retournez pas de suite. Faîtes-vous connaître, et quand le talent de votre troupe vous mènera près du Louvre. Sachez parler au Roi et à ses ministres et dites-leur ce que vous savez de nous. Je fonde de grands espoirs en cette terre de France.
Molière
Votre voix ne suffit-elle pas à franchir les mers ?
Gouverneur
Un homme qui demande n'est jamais entendu par les princes.
Béjart
Retournons, c'est un ordre supérieur. Que serons-nous si nous ne sommes pas désirés ?
Scène 12
Mademoiselle du Rosé, Molière, Gouverneur, Béjart, Gros-René, Le Capitaine Jammes
Du Rosé entre échevelée.
Mademoiselle du Rosé
Bravo, bravo, bravo. Ces indiens sont si beaux et si étranges. Et comme on ne les comprend pas, ils ont l'air mystérieux. Ah, quand il vous fixent avec leurs yeux noirs, quand ils tendent leurs mains pour toucher vos cheveux blonds, des émotions animent mon coeur. On voudrait être emportée dans leurs bras vigoureux au fond d'une forêt... Certes, il y en a de fort laids mais la laideur est commune sur toute la terre que Dieu fit.
Molière
Catherine. Pensez-vous parfois que vous parlez trop ?
Mademoiselle du Rosé
Point du tout... Je... Je travaille ma voix et l'intelligence de mes mots... afin que dans vos spectacles, on puisse comprendre l'obscurité de vos propos.
Molière
Il faut que vous preniez tout à mal.
Mademoiselle du Rosé
Et dites-moi, Monsieur, comment devrais-je le prendre quand vous me sommez de me taire ou de faire la sotte ?
Molière
Vous l'êtes sans conteste. Prenez-le tout doux, comme le conseil d'un frère...
Mademoiselle du Rosé
Mon frère me parlait mieux que ça. Il me disait : "Ma petite soeur". Il me souriait... Il me donnait des fleurs.
Molière
Vous avez un frère ?
Mademoiselle du Rosé
Non point. Que dites vous là ?
Molière
Mais c'est vous Catherine qui venez de le dire.
Mademoiselle du Rosé
Mais cela ne fait rien à l'affaire. J'ai la famille qui me convient et dont j'ai besoin. Laissez-moi.
Gouverneur
Elle est piquante.
Mademoiselle du Rosé
Voilà que celui-ci me prend pour un chardon. Oh, mais cela ne va pas se passer comme cela. Messieurs, je vous mets au défi.
Molière
Mais, Catherine, au défi de quoi ? Vous déraisonnez.
Mademoiselle du Rosé
Au défi de me rendre raison.
Regardant Molière avec amusement.
Gouverneur
Quelle caractère ! Heureusement, que ma troupe n'est composée que d'hommes. Allons, Monsieur, relevons le défi.
Molière
Vous n'y pensez pas. Cela peut être très dangereux, vous vous en repentiriez. Certains faillirent en mourir.
Gouverneur
Tué par cette charmante dame et avec quelle arme ?
Molière
La pire de toute...
Gouverneur
J'ai hâte de savoir...
Molière
Sa langue.
Gouverneur
Vous vous moquez, Molière !
Molière
Alors. Faites comme bon il vous plaira.
À Du Rosé.
Gouverneur
D'Ambassadeur, vous voilà donneur de conseil. Vous manquez des qualités de courtisan. Madame, je suis votre homme, choisissez votre heure.
Mademoiselle du Rosé
Maintenant. Et je vous provoque avec mes mots.
Molière
Je vous ai prévenu.
Béjart
Renoncez. Vous avez le pouvoir d'arrêter avant qu'il ne soit trop tard.
Gros-René
Vous êtes un homme mort. Elle va faire la coquette et pire encore.
À Du Rosé.
Gouverneur
Il suffit. Taisez vous. Madame, à vous l'honneur.
Mademoiselle du Rosé
Monseigneur, vous me flattez.
Gouverneur
On ne peut flatter le soleil qui nous éclaire, on ne peut que le louer de nous éclairer.
Mademoiselle du Rosé
Monseigneur, sachez que je vous offre une chance de vous retirer.
Gouverneur
Madame, je vous admire mais ne vous crains pas.
Mademoiselle du Rosé
Vous devez renoncez pendant notre échange à utiliser votre titre et votre autorité. De même, vous renoncez à ne point vous venger de votre défaite.
Gouverneur
Vous avez ma parole de gentilhomme. Ce sera un plaisir d'assister à la vôtre.
Elle détache ses cheveux et retrousse ses manches.
Mademoiselle du Rosé
Alors subissez mon foudre.
Gouverneur
Auriez-vous l'intention de me donner quelque soufflet ?
Du Rosé marche rapidement en faisant trois cercles. Elle semble réfléchir. Le Gouverneur la contemple avec amusement.
Mademoiselle du Rosé
Nenni ! Ce serait une moindre douleur pour vous.
Du Rosé continue en silence. Bas, au Capitaine.
Molière
Je vous en prie, Catherine. Demandez ce qui vous plaît et renoncez. Est-on prêt à appareiller ?
Le Capitaine Jammes
Oui, les matelots chargent les vivres et l'eau. Je n'ai qu'à sonner la cloche du départ.
Molière
Parfait.
Le Capitaine Jammes
Mais nous n'avons pas prévu de partir avant plusieurs jours. Il nous faut l'autorisation du Gouverneur.
Le Capitaine fait des signes au bosco et au mousse. Tous trois sortent.
Molière
Vous l'aurez plus rapidement qu'on ne pense. Activez la manoeuvre.
Scène 13
Béjart, Gros-René, Mademoiselle du Rosé, Gouverneur, Molière
Béjart
Écartons-nous un peu. Nous savons qu'un regard peut nous faire rentrer dans la querelle sans que nous le voulions.
Il se met derrière la Béjart.
Gros-René
Je vous suis. Je préfère les places des loges plutôt que celles du parterre.
Elle fait une révérence.
Mademoiselle du Rosé
Monsieur.
Il fait un salut profond.
Gouverneur
Madame. À vous le premier assaut.
Mademoiselle du Rosé
Nous savons tous votre mérite et votre nom brille de mille feux au firmament de la gloire et de la bravoure.
Gouverneur
Soyez remerciée de ce compliment. Votre beauté étiole les plus belles roses, la maîtrise de votre art fait de vous l'égale des muses.
Mademoiselle du Rosé
Vos ancêtres ont fait la renommée de la France. Certains disent qu'ils furent à Roncevaux.
Gouverneur
Tout de même.
Mademoiselle du Rosé
Vous fûtes envoyé dans dans ce désert pour agrandir le Royaume de notre jeune roi Louis et pour le bien de la très vraie foi catholique et romaine. Et l'on voit, au premier regard, que vous excellez dans l'art si raffiné de la construction militaire.
Gouverneur
En effet, je construis dans cet écrin de verdure, la plus belle colonie qui puisse accueillir le plus étonnante et la plus remarquable des artistes.
Mademoiselle du Rosé
Quelle palissade ! Quelle muraille avec ces créneaux si harmonieux, cette pente adoucie jusqu'au fleuve, et ce pont-levis qui coulisse à merveille. Que de merveilles. Oh, et bien cette falaise grise sous le fort est du plus bel effet. Vous avez su vous installer dans un endroit stratégique quand le fleuve fait un coude majestueux.
Gouverneur
Ce n'est rien, je vous l'assure. Cette falaise était là avant que nous arrivions, c'est l'oeuvre de Dieu. Le choix de l'emplacement revient à Monsieur de Champlain, mon illustre prédécesseur.
Mademoiselle du Rosé
Vraiment ? Mais vous êtes trop modeste... Vous mettez tout en valeur avec une excellence et une élégance qui est l'apanage des grands hommes. Sans mentir, si vos succès se rapportent à votre modestie, vous être le génie de cette colonie.
Gouverneur
Je lis dans vos propos une grandeur d'âme et qui n'ont d'égal que la beauté de vos yeux. Mais ne voyez-vous pas tout ceci avec les yeux d'une enfant ?
Les autres personnages s'écartent doucement et sortent, un à un.
Mademoiselle du Rosé
Mon âge m'empêche de faire valoir une expérience aussi suprême que la vôtre. Cependant, toute petite qu'elle soit, cette petite expérience m'a fait rencontrer suffisamment d'hommes de renom et qui ne sont pas moins de pauvres personnages. Et, qu'ils soient grands ou petits, ils n'en sont pas moins avides de la moindre gloriole. D'un lopin de terre, ils se font un Royaume, d'un butte ils font une montagne, d'une petite victoire contre une faible troupe d'ennemis - pirates ou sauvages - ils se drapent d'une légende. Mais rien n'y fait, ils ne sortent jamais de l'obscurité d'où ils sont issus et que leur plus belle réussite est tout au plus dans l'habile choix d'un haut-de-chausse. Monsieur, sans doute, en connaissez vous !
Gouverneur
Madame, quel est ce ton malséant ? Et à qui s'adresse-t-il ?
Mademoiselle du Rosé
Ce ton est celui qu'il me plaît de prendre. Il s'adresse à qui veut m'écouter. Monsieur, répondez, puisque nous sommes là pour ça. Et pour parler tout franc, l'ami du genre soldat n'est point du tout mon fait. Dites-moi, vous ai-je bien peint ?
Gouverneur
Le portrait du peintre est grossier, les couleurs sont criardes, le modelé approximatif ; l'exagération est votre lot, la caricature est votre quotidien. Il semble que vous êtes agité par une pensée de soubrette, sans grandeur ni élévation d'âme. Un tableau grotesque ne fait pas une oeuvre, tout au plus il amusera le peuple.
Mademoiselle du Rosé
La grossièreté du portrait n'est que le reflet de ce qu'il vous renvoie. L'important est de savoir s'il est juste.
Gouverneur
Enfin, Madame, dans vos propos rien n'est exact.
Mademoiselle du Rosé
Le portrait n'a pas à être exact. Voilà une idée de maître maçon. Le portrait a besoin d'être vrai, sincère, saisissant. Tous devraient dire : c'est lui. Son nom est...
Gouverneur
Il suffit.
Elle essaye de reprendre, puis sort après un profond salut.
Au Gouverneur.
Molière
Cessons là ! La chose est entendue. Catherine, je vous demande de regrouper et vérifier les ballots de la troupe. N'en faites rien. N'écoutez point ces fables de comédiens, ces mots en l'air ne valent rien.
Scène 14
Gouverneur, Molière
Gouverneur
L'insulte est grave.
Molière
Point du tout. Catherine du Rosé est d'une nature emportée et ne fait pas la distinction entre la scène et la ville. C'est une coquette de scène, pour elle le rideau se lève dès que le soleil pointe et tombe chaque soir comme le char de Phaéton. Elle a grandi en province auprès d'un savetier qui n'était point son père, elle se prend pour une dame et rêve d'un mariage avec un comte ou un prince mais se contenterait d'un petit marquis pour peu qu'elle puisse entrer au Louvre et saluer toute la Cour. L'avez vous vu ? Elle salue à merveille.
Gouverneur
Fi, elle me rendra compte de ce qu'elle a dit.
Molière
Vous ne pouvez. Vous avez accepté de ne rien faire des conséquences de cette lutte... et devant témoins.
Gouverneur
Il est vrai.
Molière
Votre réputation en serait entachée. Et pour tenir votre ville, il faut montrer que votre parole est ferme. Vous vous amuserez de l'anecdote en parlant d'une folle que vous avez eu la faiblesse d'écouter, et que vous avez renvoyée à l'hospice. Rien de plus simple.
Gouverneur
Monsieur de Molière, approchez-vous.
Molière
Monseigneur.
Se reprenant.
Gouverneur
Je vous donne ordre de ne pas descendre à terre, de repartir le plus vite possible pour la France avec votre petite troupe ridicule et surtout votre harpie. Sachez que je vous regretterai et nous savons ce que la colonie vous doit. On le saura où il faut que ça se cache. Aucun coup, aucune perte, une victoire. Monsieur, je vous donne mon salut. Vous êtes le héros le plus éphémère que cette Terre a connu.
Molière
Tout est éphémère le temps d'une représentation. Ce qui dure, ce sont nos souvenirs.
Gouverneur
Vous dites vrai et avec justesse. Retournez en France et approchez-vous au plus près de la Cour, ensuite faites que votre immense talent s'y montre. N'oubliez pas notre accord, votre succès sera le nôtre pour la gloire du Roi et de Dieu tout-puissant.
Molière
Soyez assuré de mon dévouement et de mon obéissance. Je suis votre serviteur.
Gouverneur
Emportez avec vous la pauvre La Forest, elle est perdue ici.
Molière
Je prendrai soin d'elle.
Gouverneur
Allez ! Emmenez-moi au loin toute votre petite troupe. Ici, nous avons plus besoin de bras pour faire de cette Terre une Nouvelle France, que de langues perfides et sournoises pour semer le désordre et la sédition.
Molière
Monseigneur, ne jugez pas trop sévèrement la fougue de notre jeune première. Elle a la jeunesse pour elle et nous ne pouvons nous passer de ce talent.
Apparaît Béjart qui sort de la cale.
Gouverneur
Je le comprends bien, mais éloignez-la d'ici définitivement.
Scène 15
Béjart, Molière, Gouverneur
Béjart
Eh bien, quand arriverons-nous ? Quel est tout ce vacarme ?
Molière
Nous y sommes et nous repartons.
Béjart
Comment cela nous repartons... Et celui-ci, dans son habit vert et sa plume blanche, d'où sort-il ? Il m'a l'air d'un fieffé coquin.
Gouverneur
Décidément ! Encore un nouveau personnage !
Béjart salue le Gouverneur.
Molière
Béjart, un ton plus bas. Monseigneur est le Gouverneur de la place de Québec.
Il tourne la tête à droite et à gauche.
Béjart
Nous serions donc aux Amériques et personne n'a pris soin de me prévenir. Cela ne se peut.
Molière
Et pourquoi, Monsieur Béjart ?
Béjart
Parce que cela ne l'y ressemble pas. Les arbres n'ont pas la bonne taille. Et puis, où sont les sauvages ? Ce fleuve est trop large, de toute évidence, sur la carte il était plus petit.
Molière
Mais tu ne connais pas la Nouvelle France, comment pourrais-tu ?...
Béjart
Je le sens. Ce n'est pas l'endroit prévu.
Il salue, Molière le salue et il sort.
Gouverneur
Monsieur Molière, je crois que vous avez fort à faire avec votre... troupe... peuplée d'originaux. Les indiens me semblent finalement beaucoup plus raisonnables. Je vous laisse. Le devoir m'appelle, vous me voyez tout à fait charmé d'avoir fait votre connaissance. Recommandez-vous de moi, je vous l'ordonne, j'ai quelque crédit auprès de gens de qualité. Et rappelez-vous notre accord.
Scène 16
Béjart, Molière
Béjart
Et que fait-on maintenant ?
Molière
On retourne à Paris.
Béjart
De suite ? Tous ?
Molière
Oui, pourquoi ? Juste quelques jours le temps du déchargement et du rechargement des vivres et des peaux de castor. Nous sommes consignés à bord.
Béjart
Ça va nous coûter le reste de nos économies.
Molière
Le Gouverneur de la place y a pourvu.
Béjart
Quelqu'un d'entre nous a dû l'offenser.
Molière
En effet.
Béjart
C'est vous Jean-Baptiste ?
Molière
Non.
Béjart
Qui ça ? Madeleine ?
Molière
Non. Laisse cela. Veux-tu ?
Béjart
C'était bien la peine de tout faire pour quitter notre patrie, pour une aventure qui n'a pas eu lieu, des spectacles que l'on a pas joués, un public que l'on a pas vu... Bah, ce n'est pas grave... Bon. Il est tard, je vais manger et me coucher. C'est ce qu'on peut faire de mieux par les temps qui courent.
Molière
De retour en France, nous devrons aider Catherine à trouver un mari.