Molière en Ménage
Scène 1
Molière
Molière
Je ne pourrai donc pas faire un plan raisonnable, Dieu ! qu'il est difficile à faire du passable ! Quand on fait bien par là, l'on pèche par ici ; Ou votre acte est trop long ou bien trop raccourci ; Votre verve est sans feu quand vous tenez la plume, Quand vous ne l'avez plus votre cerveau s'allume. Je crois bien que le diable est le dieu des auteurs, Qui leur donne ou refuse à son gré des couleurs.
Scène 2
Madame Molière, Molière
Madame Molière
Allons-nous ce matin faire une promenade ? Ce soleil suffirait pour guérir un malade ; Le temps est magnifique, et jamais le printemps N'avait pris, regardez, des airs aussi riants.
Molière
C'est vrai, mais je voudrais terminer cet ouvrage.
Madame Molière
Dieu ! Que le temps contraste avec votre visage ! Vous avez l'air vraiment plus triste qu'un hibou: On vous prendrait, mon cher, pour un topinambou.
Molière
Que dites-vous, ma femme ?
Madame Molière
Il fait un temps superbe, Allons nous promener, nous reposer sur l'herbe ; Profitons du beau temps ; dans la belle saison L'air pur de la campagne est si sain, est si bon...
Molière
Je vous dis que... je perds le fil de mes pensées, Et ne me souviens plus des pages commencées.
Madame Molière
Laissez là votre ouvrage et sortez avec moi, Vous le ferez plus tard.
Molière
Ah j'enrage ma foi !
Madame Molière
Vous savez qu'un mari qui veut être sans blâme Doit sans réflexion obéir à sa femme.
Molière
Oui, lorsqu'elle est sensée.
Madame Molière
Eh mais ! je le suis ;
Molière
Non.
Madame Molière
Bien !
Molière
Je perds avec vous la rime et la raison.
Madame Molière
Vous les retrouverez : la campagne fleurie Convient parfaitement à votre rêverie.
Molière
Il faut que je sois seul pour faire de bons vers, Laissez-moi.
Madame Molière
Vous avez l'esprit bien de travers ; Et quoique homme de sens partout on vous renomme, Vous n'êtes pas, je crois, meilleur qu'un tout autre homme ; Vous êtes loup-garou.
Molière
Merci du compliment !
Madame Molière
Le mari le meilleur est le plus complaisant.
Molière
Eh mais ! Vous voulez donc, quand la muse m'inspire Quand ma verve s'échauffe, et que je veux écrire Que j'aille dans les champs perdre un temps précieux.
Madame Molière
Regrettez-vous le temps que nous passons tous deux ?
Molière
Non, mais de mon sujet pour achever l'ensemble...
Madame Molière
Donc, vous ne voulez pas que nous sortions ensemble?
Molière
Si demain, aujourd'hui je fais un canevas, Il faut un peu de calme.
Madame Molière
Ha ! laissez vos fatras, Et sortez aujourd'hui.
Molière
Que le diable l'emporte !
Madame Molière
Ah le triste mari ! Dieu !
Molière
Passez à la porte Et, ne m'ennuyez plus.
Madame Molière
Je vais vous obéir, Et, monsieur mon mari, vous faire repentir : Je vais me promener.
Molière
Seule ?
Madame Molière
Seule.
Molière
Étourdie Vous voulez, avec moi jouer la comédie, Sans doute.
Madame Molière
Non pas certes, et pour vous l'affirmer Je sors dès cet instant et vous laisse rimer.
Scène 3
Molière
Molière
Je ne lui croyais pas un semblable courage ! C'est un peu fort, vraiment, pour un mois de ménage.
Scène 4
Nanon Laforêt, Molière
Nanon Laforêt
Le marchand de bijoux demande à vous parler.
À Laforêt.
Molière
Que peut-il me vouloir ? voyons. Faites entrer.
Scène 5
Molière
Molière
Le marchand de bijoux !... aurais-je quelques dettes ? Non : j'ai payé, pourtant ces messieurs sont honnêtes, Et ne font pas payer plus souvent qu'il ne faut, Mais vendent seulement l'objet plus qu'il ne vaut. Peut-être celui-là.
Scène 6
Bijoutier, Molière
Bijoutier
Recevez, mes hommages Monsieur, j'ai vu jouer, j'ai vanté vos ouvrages ; Vous êtes un esprit bien au-dessus de tous, Et je m'estime heureux d'avoir affaire à vous.
Molière
Comment affaire à moi ! Vous suis-je redevable ? Vous ai-je marchandé ?
Bijoutier
Vous êtes trop aimable Pour marchander.
Molière
Parlez sans faire le flatteur, Suis-je le créancier ou bien le débiteur ?
Bijoutier
La femme ou le mari pour moi c'est même chose : Votre femme me doit, et je suis là pour cause.
Molière
Ma femme vous doit !
Bijoutier
Oui, sûr comme vous et moi Sont deux hommes d'honneur, de probité, de foi.
Molière
Comment monsieur ! sitôt perdez-vous la mémoire ? N'ai-je pas acquitté le montant d'un grimoire Où vous comptiez l'argent au même prix que l'or La semaine dernière ? et vous venez encor Me demander le prix...
Bijoutier
N'ayez pas de colère, En ouvrant un crédit à madame Molière J'ai cru vous obliger.
Molière
M'obliger... Ah fripon ! C'était plutôt pour vendre.
Bijoutier
Et vous trouverez bon Le choix de votre femme au goût vraiment unique Elle a pris le plus beau que j'avais en boutique.
Molière
Et le plus cher.
Bijoutier
Faut-il regarder de si près ? Ce qu'on donne à bas prix ne peut qu'être mauvais.
Au bijoutier.
Molière
Allons résignons-nous ! Monsieur quelle est la somme Enfin que je vous dois ?
Lisant son mémoire.
Bijoutier
Vous êtes un brave homme Aussi je vais compter les différents objets , À leur plus juste prix. Primo : deux bracelets, Enrichis de brillants, quatre vingt cinq pistoles Sur quoi je ne saurais retrancher deux oboles ; Secondo : deux pendants.
Molière
Dites-moi le total.
Bijoutier
Que je ne compterai rien qu'au prix du métal, Cinq cents livres ; tierço :
Molière
Dites quelle est la somme Que je vous dois en tout ?
Bijoutier
Une montre.
Molière
Il m'assomme.
Bijoutier
Avec sa chaîne en or...
Il va à son secrétaire.
Molière
Donnez sans lire plus, Le total se monte à quatre mille écus ; Je vais vous les solder.
Bijoutier
Je puis, dans cette affaire? Vous jurer que je n'ai point compté de salaire : Tout est au poids de l'or.
Molière
Je m'en aperçois bien.
Bijoutier
Le métier que je fais ne me rapporte rien ; Si vous avez besoin je prête en conscience À ceux que je connais.
Molière
Merci de l'obligeance.
Bijoutier
On me traite de juif, pourtant depuis vingt ans J'ai gagné tout au plus quatre cent mille francs ; C'est peu, mais on médit toujours...
Molière
Voici la somme Que je vous dois, sortez à présent.
À Molière.
Bijoutier
Quel brave homme ! N'auriez-vous pas besoin du plus charmant joyau Pour mettre à votre doigt ou pour faire un cadeau ? Je vous ferai crédit en toute confiance Vous avez mon estime et celle de la France ; Ma boutique est à vous.
Molière
Merci ! merci ! merci ! Je ne veux rien du tout ; laissez-moi seul ici.
Bijoutier
Je pourrais vous montrer.
Molière
Non, ce n'est pas la peine.
Bijoutier
Une boîte que j'ai dans ma poche tout pleine Des plus rares bijoux.
Refermant la porte.
Molière
Je n'en ai pas besoin. Que le diable l'emporte et le pende plus loin !
Scène 7
Molière
Molière
Bien ! Madame ma femme ! encore une autre dette ! Si vous continuez vous ferez maison nette. Je suis édifié de vos façons d'agir Et vous ne tenez pas, je vois, à m'enrichir : L'autre jour mille écus, aujourd'hui quatre mille ; À mes ordres encor si vous étiez docile, Mais point, - et vous allez seule vous promener Sans la permission que moi seul puis donner. - Moi qui me moquais tantdes maris barbe grise, J'ai fait, je le vois bien, une grande sottise En vous prenant pour femme. - Imbécile pourquoi N'ai-je vu qu'elle était bien trop coquette pour moi ? J'étais fou.
Scène 8
Nanon Laforêt, Molière
Nanon Laforêt
Pouvez-vous recevoir la modiste ? Elle veut vous parler. - Dieu ! Vous êtes bien triste ! Qu'est-ce que vous avez aujourd'hui ?
Molière
Ce que j'ai Je n'ai rien, rien du tout ; je veux rire et suis gai.
Nanon Laforêt
On ne le dirait pas.
Scène 9
Molière
Molière
Quoi qu'on dise, nos femmes Nous mettraient en rapport avec toutes les dames, La mienne en est la preuve; et depuis quelques jours J'ai connu pourle moins vingtmarchandes d'atours. Usuriers et marchands depuis mon mariage Viennent dans ma maison montrer leur laid visage, C'est à n'y plus tenir, je suis dans un enfer ; J'ai voulu de l'hymen, il m'en coûte assez cher ! Je ne travaille plus, les traces du ménage M'absorbent ; vingt fois par jour j'enrage. Que le monde rirait s'il savait tout !
Scène 10
Modiste, Molière
À part.
tenant son mémoire
Modiste
Monsieur, Excusez-moi, je viens.... Quelle mauvaise humeur !
Regardant le mémoire.
Molière
Je sais pourquoi, Combien ma femme vous doit-elle ? Robes, coiffes, bonnets...
Modiste
J'ai compté la dentelle Moins que le prix d'achat.
Molière
Bon ! Mille écus encor Il me faudrait vraiment une montagne d'or!
Modiste
Par estime pour vous je n'ai point au mémoire Mis pour trois sous de fil.
Molière
Vraiment !
Modiste
Vous pouvez croire Que j'aurais pu compter à tout autre qu'à vous Sans beaucoup me damner encor plus de vingt sous.
Molière
Voici les mille écus.
Modiste
Mon gain est bien modique Si je gagne, pourtant je vous vends ma boutique À ce prix.
Molière
Je le crois.
Modiste
L'honneur de vous servir Est le plus noble gain que je puisse obtenir.
Scène 11
Molière
Molière
Ô Molière ! Ô nigaud ! Quelle est ta destinée ? Des femmes, tu le vois, la race satanée S'entend pour te punir. - Le diable les produit, Le diable les soutient, le diable les conduit.
Scène 12
Nanon Laforêt, Molière
Nanon Laforêt
Votre tailleur est là, faut-il....
Molière
Encore un autre ! Est-il seul ?
Nanon Laforêt
Le coiffeur de madame et le vôtre Sont aussi là tous deux, ainsi que l'épicier. Le cafetier du coin.
Molière
Allons !
Nanon Laforêt
Le pâtissier, Le Comte, le Marquis, le Marchand de pantoufles.
Molière
Il faut pour m'achever de semblables maroufles !
Nanon Laforêt
Le marchand de céruse.
Molière
Ah Dieu ! Quels visiteurs ! Quels amis empressés ! Que je voudrais ailleurs.
Nanon Laforêt
Faut-il les faire entrer ?
Molière
Mettez-les à la porte Plutôt.
Nanon Laforêt
Mais...
Molière
Faut-il être ennuyé de la sorte !
Nanon Laforêt
J'ai dit que vous étiez....
Molière
Il ne le fallait pas.
Nanon Laforêt
La modiste sortait, j'étais dans l'embarras.
Molière
Tant pis, je ne puis pas...
Nanon Laforêt
Vous êtes bien maussade Qu'avez-vous aujourd'hui, monsieur ?
Molière
Je suis malade.
Scène 13
Nanon Laforêt, Drapelard, Molière, Bouillot
Nanon Laforêt
On ne voit plus chez nous que des airs loup cerviers Pauvre maître, qu'il a de tristes créancier ! Mais non ; car après tout ce sont ceux de madame Oh mon Dieu ! Pourquoi donc a-t-il pris cette femme ?
Drapelard
Nous venons aujourd'hui pour vous serrer la main.
À part.
Il s'esquive.
Molière
J'en suis charmé, messieurs, mais revenez demain, Je sors en ce moment pour affaire pressante. Faut-il les chasser ? Non, ma fuite est plus prudente.
Bouillot
Mais j'avais à vous dire...
Scène 14
Drapelard, Caramelli, Dufour, Pantoufle, Un Marchand de Céruse, Le Comte Doctius, Le Marquis Apricus, Bouillot, Nanon Laforêt
Cette scène doit être très-animée.
Drapelard
Ah Dieu ! Je viens céans Et Exprès pour lui parler d'objets intéressants Le voilà qui part.
Caramelli
Moi qui voulais lui dire Que j'ai d excellents fruits qu'hier j'ai mis confire Pour sa femme et pour lui.
Dufour
Moi qui manque d'argent J'apportais mon mémoire,
Pantoufle
Et moi donc ! À présent, C'est la troisième fois que je viens.
Un Marchand de Céruse
Ce Molière Ne reçoit pas les gens d'une bonne manière.
Le Comte Doctius
Il perd beaucoup, marquis, j'avais dans mon cerveau, À lui communiquer un sujet tout nouveau.
Le Marquis Apricus
Et moi d'excellents vers que je voulais lui lire.
Le Comte Doctius
Quel acte pour quelqu'un qui se mêle d'écrire ! Passe pour ces gens là, mais pour nous, c'est trop fort §
Le Marquis Apricus
D'éviter cette espèce il n'aurait pas eu tort En effet, c'est si bête !
Le Comte Doctius
Esprits lourds et pervers, Ils condamnent au feu la grammaire et les vers; Tuent la délicatesse avec leurs solécismes, Pléonasmes grossiers, contre-sens, barbarismes. La langue est un pays qu'ils ne connaissent pas Et leur cruel jargon massacre Vaugelas ; Partisans déclarés de la cacophonie, Ils froissent sans pudeur le goût et l'harmonie, Et mettent en honneur le pathos, l'hiatus.
Caramelli
Que disent-ils ?
Dufour
Du grec.
Drapelard
Non ça finit en us : C'est du latin.
Bouillot
Messieurs qui ne nous parlez guère ; Êtes-vous médecins ou bien apothicaires ?
Le Marquis Apricus
Que mon oreille souffre !
Le Comte Doctius
Homines ignari Semper sunt agrestes, et semper barbari.
Dufour
C'est bien du grec.
Caramelli
Du grec !
Bouillot
Que je voudrais comprendre La langue des savants !
Le Comte Doctius
Ils ne savent que vendre ; Et la haute science, où nous autres montons À des rocs escarpés, d'arides régions Qu'ils ne pourraient franchir.
Dufour
Ma tante Marianne M'avait mis au collège, et je n'ai fait qu'un âne.
Pantoufle
Et moi je n'ai jamais su que mon a, b, c Encore avec le temps tout s'est-il effacé.
Bouillot
Les rustres ! Au savoir ils sont loin de prétendre.
Un Marchand de Céruse
J'en sus toujours assez pour me faire comprendre, Moi.
Caramelli
Quand on sait compter qu'a-t-on besoin de plus ? Je n'ai jamais chéri qu'un petit mot en us, Et qui me sert toujours en tassant mes espèces La langue qui me sert m'offre assez de richesses Je raisonne liqueurs, confitures, pruneaux, Mélasse, cornichons, sucre, amandes, tonneau ; Et n'en suis pas plus sot : car j'y fais ma fortune
Dufour
Et moi, loin des savants dont l'accent m'importune Je prépare avec soin tartelettes, gâteaux Que la ville et la cour goûtent plus que leurs [mots].
Le Marquis Apricus
Quel supplice inouï ! Quel tourment pour l'oreille.
Le Comte Doctius
Entendit-on jamais trivialité pareille ?
Dufour
Ça vaut mieux que du grec.
Caramelli
Vous avez bien raison.
Dufour
Je ne cherche qu'à faire une bonne maison.
Le Comte Doctius
Quels êtres sots ! Gibier de Juvénal et Perse Ça ne sait que parler confitures, commerce.
Le Marquis Apricus
Si Virgile, Térence et leurs grands devanciers Vivaient, ils en feraient des garçons pâtissiers.
Le Comte Doctius
Ô temps illuminés ! - Où l'on verrait Horace Dans son propre encrier vendre de la mélasse.
Caramelli
Pourquoi pas, tous les jours j'use bien des vers grecs, Au lieu de papier blanc, pour livrer mes fruits secs.
Le Marquis Apricus
Quelle infamie ! Homère avec des choses rances.
Caramelli
Je ne vends ces messieurs qu'au poids de nies balances.
Le Comte Doctius
Ô Siècle sans pudeur ! Hommes indélicats !
Caramelli
Et je puis vous jurer qu'on fait bien moins de cas De vos chiffons roulés que de mes marchandises.
Bouillot
Si Molière entendait de pareilles sottises !
Dufour
Leurs livres, reliés me paraissent fort beaux, Mais autrement, j'en fais des allume-fourneaux.
Le Comte Doctius
Arrière esprits tortus ! Assassins du génie !
Le Marquis Apricus
Assommeurs du bon goût !
Le Comte Doctius
Bourreaux de l'harmonie !
Le Marquis Apricus
Massacreurs du langage !
Le Comte Doctius
Ennemis des beaux-arts !
Le Marquis Apricus
Aspics du beau, du grand !
Le Comte Doctius
Harangueurs de bazars.
Le Marquis Apricus
Vandales de la prose !
Le Comte Doctius
Ostrogoths du Permesse !
Le Marquis Apricus
Bélîtres !
Le Comte Doctius
Rustres !
Le Marquis Apricus
Sots !
Le Comte Doctius
Zoïles de la presse !
Le Marquis Apricus
Barbares !
Le Comte Doctius
Ignorants !
Le Marquis Apricus
Crétins !
Le Comte Doctius
Cuistres !
Le Marquis Apricus
Patauds !
Le Comte Doctius
Cerveaux étroits !
Le Marquis Apricus
Pieds-plats !
Le Comte Doctius
Faquins !
Le Marquis Apricus
Cancres !
Le Comte Doctius
Rustauds
Le Marquis Apricus
Limaces de l'esprit !
Drapelard
Messieurs, messieurs de grâce ! Maltraiter ces grimauds, ces imbéciles, passe.
Caramelli
Il est bon celui-là !
Dufour
Charmant, délicieux ! Et nous donc l'insolent nous prend-il pour des gueux ?
Un Marchand de Céruse
Sa charité pour nous en effet est étrange ; Je sens pour l'étriller que la main me démange.
Drapelard
Ils sont si sots, mais moi, pard...
Caramelli
Et moi s'il vous plaît !
Bouillot
Et moi donc !
Pantoufle
Savez-vous qu'on estime et connaît Partout monsieur Pantoufle et surtout ses chaussures.
Aux autres.
Drapelard
Je les trouve plaisants ! Messieurs, les fournitures De Jacques Drapelard ont habillé la cour ; C'est un titre, je pense.
Dufour
Et Jean-Pierre Dufour, N'a-t-il pas même au roi vendu des tartelettes ? N'est-ce pas un honneur aussi digne ?
Bouillot
Les dettes Que les plus grands seigneurs font tous les jours chez moi Honorent Paul Bouillot plus qu'un achat de roi ; Paul Bouillot, le voici...
Un Marchand de Céruse
Vrai soutien du théâtre, Moi je sais avec art utiliser le plâtre.
Caramelli
Le petit barbouilleur ! est-ce un titre ceci Qui balance un de ceux du sieur Caramelli ? Car vous n'ignorez pas, messieurs, que ma boutique Est l'illustre bureau de l'esprit poétique : Le seigneur Chapelain me fait souvent l'honneur, De m'acheter du sucre et goûter ma liqueur ; Et messieurs Pelletier, Cottin, Mademoiselle... Scudéry... vous savez la grande, l'immortelle, La gloire de nos jours, approuvent fort mes prix Depuis que pour cornets j'achète leurs écrits. On dit que ces messieurs ruinent leurs libraires, Que m'importe ? Avec eux, moi, je fais mes affaires.
Bouillot
Vous qui prenez des tons et des airs importants. Ignorez-vous combien je reçois de savants ?
Drapelard
Hé messieurs les faquins ! Est-ce que mes étoffes Ne couvrent pas le dos des plus grands philosophes ? Gassendi prend chez moi, Mallebranche, d'Arnaud Sont mes clients.
Dufour
Et moi je sers monsieur Quinault.
Drapelard
Ménage me fréquente.
Bouillot
Et moi Boursault.
Drapelard
J'habille Tous nos plus grands auteurs et les fils de famille.
Bouillot
J'achète des liqueurs à monsieur Boucingo.
Un Marchand de Céruse
Je fournis à Lebrun le blanc et l'indigo.
Pantoufle
Ma maison fut toujours l'asile des poètes.
Drapelard
Des ducs, des princes même ont chez moi fait des dettes.
Pantoufle
Je chausse des marquis, des comtes, des barons.
Dufour
Je suis le pâtissier des plus grandes maisons.
Caramelli
Mes pruneaux seulement m'ont fait ma renommée La plus solide, et vous... vous... c'est de la fumée.
Le Comte Doctius
Est-ce fini grimauds ? le comte Doctius N'est-il rien près de vous ?
Le Marquis Apricus
Le marquis Apricus Ne mérite-t-il pas votre humble révérence ?
Le Comte Doctius
Ignares, à genoux ! Pous sommes la science ; Voici l'honneur du Pinde et l'effroi du faux goût.
Le Marquis Apricus
Voilà le vrai talent qu'on révère partout.
Le Comte Doctius
Le soutien de la scène et celui du Parnasse.
Le Marquis Apricus
L'admirateur ardent de Pétrone et de Stace.
Le Comte Doctius
Le traducteur d'Ausone et de Lactantius.
Le Marquis Apricus
Le seul résurrecteur du grand Végétius.
Le Comte Doctius
Le pôle des esprits.
Le Marquis Apricus
Le phénix de la France.
Le Comte Doctius
L'appréciateur vrai d'Horace et de Térence.
Le Marquis Apricus
L'unique connaisseur des beautés de Lucain, Le seul juge des Grecs.
Le Comte Doctius
L'Aristarque latin.
Le Marquis Apricus
Le flambeau du savoir.
Le Comte Doctius
L'étoile du génie.
Caramelli
Je veux être pendu si de leur litanie. Je comprends un seul mot !
Le Marquis Apricus
Le rival, le vainqueur De Saumaise.
Le Comte Doctius
L'effroi du triste rimailleur.
Le Marquis Apricus
La gloire de nos temps.
Le Comte Doctius
Le dompteur de Pégase.
Caramelli
Messieurs, de vos propos j'admire chaque phrase, Mais, parole d'honneur, vous êtes si savants Que je ne comprends rien à vos raisonnements, Et m'en vais, car ici je ne fais point d'affaire.
Dufour
Imitons-le, messieurs, et bonjour à Molière !
Nanon Laforêt
Excusez-le, messieurs, il était trop pressé ; Et revenez demain.
Scène 15
Molière
Apercevant Boileau qui a entendu ces derniers vers.
Molière
J'en suis débarrassé, Dieu me punit sans doute, et tout me porte à croire Que je doive ici-bas faire mon purgatoire : Par ma femme, par tous je suis contrarié, C'est donc pour enrager que je suis marié ! Je n'ai pas fait dix vers depuis quatre semaines, Mais j'ai bien en retour eu quinze à vingt migraines Ô divin célibat ! Heureuse liberté ! Toi qui fis mon bonheur, pourquoi t'ai-je quitté ? Je vivais sous tes lois sans chagrin et sans dette, Et n'avais qu'à payer ma modeste toilette ; Libre comme l'oiseau qu'on voit joyeux partout, J'allais, je m'habillais, j'agissais à mon goût ; Je n'avais point à craindre un importun visage À part quelques fâcheux qui me rendaient plus sage. À mon gré je sortais ou non me promener f Mon appétit fixait seul l'heure du dîner ; Personne n'enchaînait mes goûts à son caprice, Moi seul me punissais ou me rendais justice ; Et je n'entendais point un être sans raison Me dire ah le bourru ! Le méchant ! l'Harpagon ! - Si je suis malheureux c'est bien là ton ouvrage Amour ! Peux-tu conduire un homme de mon âge ? L'homme sage et sensé devient fou sous tes lois. Pourquoi ne m'as-tu pas laissé vivre à mon choix ? En vain j'avais juré de ne pas me soumettre À tes lois, mais hélas ! L'homme n'est pas son maître ! Tu parles, l'on t'écoute et l'esprit n'y voit plus ; Le sens combat le coeur, le coeur a le dessus, De suivre la raison d'ailleurs l'homme s'ennuie Hélas ! J'en suis la preuve, autrefois quelle vie Je menais ! J'étais libre, et me suis enchaîné, Et je risque beaucoup d'être un jour... chansonné. Diable voici Boileau !
Scène 16
Boileau, Molière
Boileau
Bonjour, ami Molière, D'où te vient aujourd'hui cet air triste et sévère T'ennuierais-tu ?
Molière
Moi ! Non, je suis de bonne humeur Au contraire ; j'ai ri, j'ai chanté de bon coeur Avant ton arrivée, ah je faisais merveille !
Boileau
Tu chantais, j'en suis sûr, sans t'écorcher l'oreille. Un tel rêveur chanter ! c'est fort !
Molière
Une autre fois Je chanterai bien mieux : car j'ai perdu la voix.
Boileau
Je t'ai compris : tu sens quelque peine secrète Dis-moi tout.
Molière
Que dis-tu de cette chansonnette? Je veux faire ce soir les plus joyeux couplets.
Boileau
Quelle cause...
Molière
Je suis dans mes jours les plus gais.
Boileau
Tu ne pourrais jamais faire croire à ta mine Que tu n'es pas chagrin.
Molière
Ma figure est chagrine, Vraiment, je suis très gai pourtant.
Boileau
Tu mens, mon cher, Ce qu'éprouve ton coeur se lit trop dans ton air.
Molière
Vrai, j'ai l'air triste.
Boileau
Trop.
Molière
C'est donc ce temps de pluie Qui produit son effet.
Boileau
Quelque chose t'ennuie Et tu veux le cacher.
Molière
Non, parole d'honneur, L'influence du temps agit sur moi.
Boileau
Menteur
Molière
Et surtout aujourd'hui ; pardonne l'influence : De commander au temps je n'ai pas la puissance ; Dans le fond je suis gai.
À Molière.
Boileau
Je comprends ce qu'il a. Je le crois, mais dis-moi ta femme n'est pas là.
Molière
Non, elle est allée...
Boileau
Où ?
Molière
Chez mada... chez sa mère.
Boileau
Tu l'as accompagnée ?
À part.
Molière
Oui. Saurait-il l'affaire ?
Boileau
Tu t'es montré prudent : les femmes à Paris Courent de grands dangers au loin de leurs maris ; À propos parlons donc un peu de mariage : Que dis-tu, cher ami, des douceurs du ménage ? Tu peux, époux d'un mois, m'en faire le tableau ; C'est assez pour en voir et le laid et le beau, Les charmes, les tracas, les plaisirs et la peine ; Il se peut que d'aimer le caprice me vienne, Et que dans quelques mois l'on voie à mes côtés Avec une moitié des amis empressés.
Molière
Je le connais trop bien pour le croire.
Boileau
La chose Pourrait bien arriver, seul on est si morose....
Molière
De te voir marier, que je serais content ! Ne le fais pas toujours sans mon consentement.
Boileau
Il se repent déjà.
Molière
En faisant un choix sage Tu peux avoir, mon cher, le bonheur en partage ; Tu blâmais les maris et les femmes, erreur ! Qui sait les mieux juger est leur admirateur. Ta satire est injuste, et tout sage la blâme ; Que Boileau dans l'hymen comprenne mieux la femme ! Elle vaut mieux que nous, sois plus consciencieux ! Blâme-t-on un défaut lorsqu'on s'en connaît deux, Il ne faut pas juger au gré de son caprice, Censurer sans raison n'est pas de la justice. Satirique malin, tu fis preuve d'esprit ; Mais de nos qualités le nombre est si petit... Nous ne nous voyons pas, mon cher, nous autres hommes Ou nous voyons toujours bien meilleurs que nous sommes. Ayant fait trébucher celles que nous blâmons, Nous les couvrons de boue, et nous nous pardonnons !
Boileau
Je sens un peu de vrai dans ce que tu me dis.
Molière
Tu n'as vu que le mal c'est pourquoi tu médis ; Lorsqu'on n'a sous les yeux que des beautés infâmes Peut-on sans passion juger toutes les femmes ? Reviens de ton erreur et confesse avec moi Que les femmes encor savent garder leur foi, Que près de leurs maris beaucoup voient plus de charmes Qu'aux lieux où leur pudeur peut avoir des alarmes ; Et qu'on rencontre encor des beautés dont les goûts Sont d'aimer leurs enfants bien plus que les bijoux. Sois franc ; ne voit-on pas tous les jours des Ulysses, Et la fidélité faire rougir les vices.
Boileau
Tes propos sont charmants, mais ton raisonnement Est bien nouveau, naguère il était différent, Et tu ne faisais point du tout l'apologie Des femmes.
Molière
J'avais tort, dans chaque comédie Je veux dorénavant parler en leur faveur.
Boileau
Compte d'avoir Boileau pour ton imitateur ; Je vais chanter l'hymen.
Molière
C'est bien, rentre en toi-même, Et... prends à mon exemple une femme qui t'aime, L'hymen s'il a des maux, a des jours bien heureux, Sans en sentir la chaîne on la supporte à deux ; Consolé, ranimé par l'être que l'on aime La terre est un Éden dans la tristesse même ; S'il survient des discords, l'amour et la raison Ramènent le bonheur avec l'affection. C'est une loi divine et que chacun doit suivre? Vivre toujours garçon, mon cher, ce n'est pas vivre. Pour ceux qui restent seuls l'âme vide d'amour, La vie est la nuit sombre à la place du jour, Ils suivent le chemin de cette destinée Sans but, sans voir la fleur qui leur était donnée. Laissons à l'égoïste, à l'être indifférent Dire que le bonheur est dans l'isolement, Pensons différemment, nous qui sentons une âme - L'ange consolateur, oui mon cher, c'est la femme ! Pour ramener l'espoir son sourire suffit ; Le monde ulcère l'homme, et sa voix le guérit ; Les coeurs morts au bonheur revivent sur la terre Aux bienfaisants rayons de sa douce lumière, Et qui voit ici-bas cet être sans l'aimer N'a qu'un coeur que le ciel oublia d'animer.
Boileau
Quel enthousiasme ! Ah !... Comme son coeur s'enflamme. Puisse-t-il toujours être inspiré par sa femme !
Molière
Vois nos muguets parler de coeur qu'ils n'ont point eu? Et mettre leur honneur dans leur peu de vertu ; La Débauche au front chauve, à la lèvre hideuse, Aux yeux caves, éteints, à la figure creuse Vient à pas chancelants raviver leurs désirs, Éprouvent-ils de vrais, de durables plaisirs ? Sans amour, sans estime ils ont eu vingt maitresses, Ils ont par vanité dissipé leurs richesses ; Ayant fui le bonheur qu'ils avaient entrevu, Ils passent sur la terre et ne l'ont pas connu. Oh quand on n'aime pas à la mort on arrive Sans regretter la vie ! Il faut que l'âme vive Aux rayons de l'amour. - Imite-moi, fais bien, Ton passé fut un tort ; sois raisonnable enfin, Quitte le célibat.
À Molière.
Boileau
Bon dieu quelle éloquence ! Cela pourra venir.
Molière
Surtout que la prudence Te guide dans ton choix, et tu seras heureux.
Boileau
Quelque prudent qu'on soit, le choix est hasardeux : L'ange consolateur qu'on appelle la femme Est singulier, celui qui croit lire en son âme N'y voit que de l'hébreu très souvent.
Molière
Cher ami, On n'épouse jamais en raisonnant ainsi ; Il faut, en pareil cas, savoir fixer son âme ; Souvent le premier choix est le meilleur.
Boileau
Ta femme T'inspire en ce moment, je pense.
Molière
La raison Veut que l'on se marie, et pas un vieux garçon N'a de beaux jours.
Boileau
Tu dois être heureux en ménage, Et bénir ton hymen pour tenu ce langage.
Molière
Eh mais certainement ! J'en suis... j'en suis... charmé.
Boileau
C'est si doux d'être époux et de se croire aimé !
Molière
J'y trouve des douceurs que je ne puis dépeindre.
Boileau
Tant mieux ! N'y vois jamais des maux qui sont à craindre Je ne veux pas parler de ceux que tu comprends, Mais d'autres plus nombreux, mon cher, s'ils sont moins grands : Les tracas, les discords, l'ennui; la femme honnête Pour prix de sa vertu veut agir à sa tête ; - La tienne à ceci fait, je pense, exception. Es-tu content, dis-moi, de sa soumission ?
Molière
Beaucoup ! Je ne fais point de défense inutile, À mes ordres, mon cher, elle est aussi docile Que le plus doux mouton.
Boileau
Pour toi j'en suis heureux, Sort-elle sans toi ?
Molière
Non, que lorsque je le veux.
Boileau
Es-tu content aussi de son économie ?
À part.
Molière
Oh tout à fait ! Elle est sur ce point accomplie : Sans être avare elle est ménagère vraiment, Et rêve la fortune et les biens en dormant ;
Boileau
Elle ne fait donc pas trop de frais de toilette?
Molière
Oh non ! Sous ce rapport je la trouve parfaite;
Boileau
Et tu n'as pas souvent de dettes à payer ?
Molière
Jamais ses créanciers ne viennent m'ennuyer.
Boileau
Heureux mari !
Molière
Ses goûts sont simples, sa dépense Ne peut de mon passif entraîner la balance.
Boileau
Quel trésor ! quel exemple ! À peine sur un cent En est-il deux sur qui l'on puisse en dire autant ; Tous les maris, remplis de lâche complaisance, Avec leurs créanciers plus tard font connaissance ; Ils paient avec des fonds à d'autres destinés, Et manquant de parole, ils sont tôt ruinés. La tienne avant l'objet regarde la dépense, Que je me réjouis de cette différence !
Molière
Qu'il changerait d'avis s'il la connaissait mieux !
Boileau
Entre tous les maris tu peux te dire heureux.
Molière
Oui, tout comme un forçat.
Boileau
Ton sort me fait envie.
Molière
Que n'est-il à ma place !
Boileau
Eh mais ! Ta poésie Doit sous cette influence avoir beaucoup gagné, Tu dois faire à présent les plus beaux vers.
Molière
Satané Tu comprends mon malheur, j'en suis sûr, et t'en moque.
À part.
Boileau
L'amour doit inspirer Les vers les plus baroques.
Molière
En effet, je fais vite et mieux depuis un mois : La pensée et la rime arrivent à la fois ; La femme est Apollon quand le cerveau s'énerve ! Et le célibataire est un auteur sans verve.
Boileau
Donc, tu dois avoir fait un millier de bons vers Depuis ton mariage ?
Molière
À peu près les deux tiers.
Boileau
Voyons montre-les moi.
Molière
Je ne puis pas le faire ; Ils sont... Je les ai mis là, dans mon secrétaire, Et j'ai perdu la clef.
Boileau
Le malheur n'est pas grand : f J'ai sur moi par bonheur un petit instrument Qui peut servir.
Molière
Oh non ! La serrure est mêlée ; Tu la casserais, puis... elle est si compliquée Que tu ne pourrais pas...
Boileau
Va, je réponds de tout ; Il n'est rien de rebelle à ce passe-partout.
Molière
Pourquoi tant insister ? Je te les ferai lire Plus tard ; ils sont limés, cela doit te suffire,
À Molière.
Boileau
Allons je me résigne ! Est-ce que quelquefois Tu n'es pas appelé par ta femme sournois Quand tu mûris ?
Molière
Jamais.
Boileau
Fait-elle des boutades ?
À part.
Molière
Jamais ; elle comprend le but... Des promenades.
Boileau
Te répond-elle, ami, toujours avec douceur ?
Molière
Toujours, ah ! C'est un ange, un modèle de coeur.
Boileau
Vous n'avez jamais eu la plus mince querelle ?
Molière
Jamais, la raison seule agit toujours en elle.
Boileau
De ton sort, cher ami, tu dois être enchanté.
À part.
Molière
Oui, tout comme un enfant Que l'on a fouetté.
Boileau
Ah ! j'ai de plus en plus le goût du mariage, Et je vais t'imiter.
Molière
Le parti sera sage.
Boileau
Oui plus de célibat : car ses jours sont trop longs Je suis las de me voir au rang des vieux garçons Il n'est pas de destins plus tristes que les nôtres. - Ta femme est un trésor.
Molière
Que je voudrais à d'autres...
Boileau
Et si j'en puis trouver une de sa façon, Tu verras.
Molière
C'est facile.
Boileau
Ai-je l'air d'un barbon ?
Molière
Du tout, tu peux encor contracter mariage ; Et puis d'ailleurs vingt ans ne sont rien en ménage Quand l'on s'entend.
Boileau
Allons ! C'est assez y songer Sous les lois de l'hymen Boileau va s'engager ; Contre ses doux liens s'il fit une satire, Il va la déchirer.
Molière
Ou reprendre la lyre.
Scène 17
Madame Molière, Boileau, Molière
Madame Molière
Je suis vraiment heureuse, et bénis le destin De trouver l'ennemi du sexe féminin.
Boileau
Pardon pour mon passé j'eus de grands torts, Madame ; Je suis le défenseur à présent de la femme, Et je veux consacrer ma plume et mon talent À prouver ses vertus, ses qualités.
Molière
Méchant ! Vous aiguisez encor quelques traits de satire Contre elles en secret.
Boileau
Je n'ai fait que médire, Grâce pour mes erreurs.
Madame Molière
Et vous qu'en pensez-vous ?
Molière
Rien.
Madame Molière
Avez-vous fini votre sujet ? - Jaloux, Vous craigniez de me voir sortir.
Molière
Se taira-t-elle ?
Madame Molière
Que de monde aujourd'hui ! La journée est si belle...
Molière
Elle va tout lui dire !...
Madame Molière
Ah depuis bien longtemps Je n'avais éprouvé de tels contentements ! C'était si beau !
Molière
Tant mieux, est-ce qu'on vous demande...
Madame Molière
Des promeneurs, allez ! L'affluence était grande ; Des voitures partout, chacun était dehors.
Molière
Cette imprudente encor veut aggraver ses torts.
Madame Molière
Tout Paris avait pris un joyeux air de fête Pour venir respirer l'air pur.
Molière
Oh quelle tête ! - Taisez-vous donc enfin.
Madame Molière
Quoi ! Vous ne voulez pas Que je parle d'un jour pour moi rempli d'appas, D'un voyage charmant ; cela ne peut que plaire.
Boileau
Vous ne venez donc pas ?...
Molière
Dites que votre mère Vous conduisait.
Madame Molière
Pourquoi ? J'étais seule,
Boileau
Entends-tu ?
Madame Molière
Parle-t-on d'un bonheur, dites, qu'on n'a pas eu ? Je me suis promenée, et dépeins mon voyage.
Molière
Est-ce fini ?
Madame Molière
Pourquoi, je puis bien...
Molière
Ah j'enrage !
Madame Molière
Je revenais ici pensive, heureusement J'ai trouvé sur ma route un jeune homme charmant.
Boileau
Un jeune homme charmant !
Madame Molière
Officieux, honnête, Et qui dans ses propos ne m'a pas paru bête
Boileau
Eh bien !
À part.
Molière
Vous me forcez... Dois-je éclater ? oh non ! - Ah si Boileau sortait !
Madame Molière
Il est d'une maison Très ancienne ; attendez... il s'appelle...
Molière
Madame ! Je ne puis contenir ce qu'éprouve mon âme ; Vos manières d'agir que je voulais celer Sont indignes ; je dois enfin vous rappeler Et vos devoirs d'épouse, et ma bonté de père : Car vous avez des torts que je ne puis plus taire.
Madame Molière
Vous voyez son humeur ! Depuis bientôt un mois Il est aussi méchant pour moi.
Boileau
C'est un sournois.
Molière
Sans mon assentiment vous vous êtes permise De sortir aujourd'hui seule.
Madame Molière
Il me tyrannise ;
Molière
Et loin de regretter cette faute, on vous voit En parler à présent comme d'un bel exploit.
Madame Molière
Fallait-il méditer une longue journée Sur un livre ennuyeux, et dois-je être enchaînée?" Dites.
Molière
Mais fallait-il pour quatre mille écus Acheter des bijoux qui ne vous servent plus ? Dites, et pour le quart faut-il à la modiste Prendre robes, bonnets, sans le dire ?
Boileau
C'est triste.
Molière
Cela ne peut se taire.
Madame Molière
Il faut bien s'habiller.
Molière
Oui ; mais il faut aussi chercher à moins briller, Et à m'obéir.
Madame Molière
Ah ! Je suis bien malheureuse ! Et chacun le croit bon à sa mine trompeuse.
Scène 18
Boileau, Molière
Boileau
Eh bien ! ami Molière, est-ce là son humeur, Ses rares qualités ? Dis.
Molière
Tu vois mon malheur.
Boileau
Des femmes désormais prendras-tu la défense ? Te loueras-tu, dis-moi, du trop peu de dépense De la tienne, et surtout de sa docilité ?
Molière
Dehors jusqu'à ce soir que n'a-t-elle resté !
Boileau
Es-tu toujours charmé de son bon caractère ?
Molière
Fais-moi grâce, j'eus tort de n'être pas sincère ; Le diable, j'en conviens, pour me faire enrager Dans l'âme de ma femme a soin de se loger, Et j'avoue avec toi qu'un philosophe sage À grand tort de songer aux douceurs du ménage.
Boileau
Et c'est pourquoi Boileau ne s'enchaînera pas ; Il aime trop la paix, et craint trop le tracas.
Molière
Mesdames, pardonnez, si ma femme est méchante ; Vous avez toutes, vous, une âme différente : Épouses, vos désirs sont de plaire à celui Que le sort vous donna pour guide et pour appui ; Si les vertus, le coeur, le don d'être jolies Font le bien ici-bas, vous êtes accomplies ; Mères, vous tressaillez de joie et de bonheur En voyant vos enfants au sentier de l'honneur ; Jeunes filles, vos voeux : amour pur et tendresse Ont la vertu pour guide et pour but la sagesse, Et toutes à mes yeux vous paraissez enfin Comme Dieu veut qu'on soit : avec un coeur divin. Le méchant qui vous hait et pourtant vous désire Vous méconnait toujours, et toujours vous déchire ; Mais les sensibles coeurs, amants de la beauté, Sauront toujours vous rendre un culte mérité ; Et qui lance parfois quelques traits de satire Les laisserait tomber devant votre sourire, Et l'amour, plus malin que lui quoique sans voix Les mêlerait bientôt à ceux de son carquois ; Que seraient en effet d'aussi tremblantes armes Si dans un tel combat vous usiez de vos charmes ? Votre grâce divine, et vos yeux enchanteurs Portent des coups plus forts et plus sûrs dans les coeurs. Et d'ailleurs en tout temps l'amour sert votre cause ; On ne peut vous combattre, et l'imprudent qui l'ose Ne 1 ose pas longtemps sans s'avouer vaincu, Et vous aurez toujours un empire absolu. Sous votre douce loi plus douce est notre vie Tout l'avoue ; et l'auteur de cette comédie Si le ciel le protège en son chemin douteux, De vous chanter un jour sera vraiment heureux ; Aussi croit-il avoir, ce soir, pour récompense Votre plus doux sourire avec votre indulgence. Puisse-t-il vous charmer ! Et rencontrer ici L'indulgente bonté qu'eut pour lui Bartholy ! - Il dira, s'il grandit, à sa ville qu'il aime : À toi ma renommée et ma gloire ! Angoulême !