Comédie · 1856

Molière en ménage

d’Abel Jeannet

Représentation
≈ 43 min
Distribution
2 femmes, 10 hommes
Répliques
376
Écriture
En vers
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Molière H 127 ≈ 20 min 17
Boileau H 61 ≈ 6 min 3
Madame Molière F 36 ≈ 3 min 2
Bijoutier N 17 ≈ 2 min 1
Caramelli H 14 ≈ 2 min 1
Le Comte Doctius H 31 ≈ 2 min 1
Le Marquis Apricus H 27 ≈ 1 min 1
Nanon Laforêt F 14 ≈ 1 min 5
Dufour H 13 ≈ 1 min 1
Drapelard H 10 ≈ 1 min 2
Bouillot H 10 ≈ 1 min 2
Modiste N 6 ≈ 1 min 1
Pantoufle H 5 ≈ 1 min 1
Un Marchand de Céruse H 5 ≈ 1 min 1
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle Molière en Ménage
Molière absent
Boileau absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Madame Molière absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Bijoutier absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Caramelli absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Le Comte Doctius absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Le Marquis Apricus absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Nanon Laforêt absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Molière en Ménage

Scène 1

Molière

Molière

Je ne pourrai donc pas faire un plan raisonnable, Dieu ! qu'il est difficile à faire du passable ! Quand on fait bien par là, l'on pèche par ici ; Ou votre acte est trop long ou bien trop raccourci ; Votre verve est sans feu quand vous tenez la plume, Quand vous ne l'avez plus votre cerveau s'allume. Je crois bien que le diable est le dieu des auteurs, Qui leur donne ou refuse à son gré des couleurs.

Scène 2

Madame Molière, Molière

Madame Molière

Allons-nous ce matin faire une promenade ? Ce soleil suffirait pour guérir un malade ; Le temps est magnifique, et jamais le printemps N'avait pris, regardez, des airs aussi riants.

Molière

C'est vrai, mais je voudrais terminer cet ouvrage.

Madame Molière

Dieu ! Que le temps contraste avec votre visage ! Vous avez l'air vraiment plus triste qu'un hibou: On vous prendrait, mon cher, pour un topinambou.

Molière

Que dites-vous, ma femme ?

Madame Molière

Il fait un temps superbe, Allons nous promener, nous reposer sur l'herbe ; Profitons du beau temps ; dans la belle saison L'air pur de la campagne est si sain, est si bon...

Molière

Je vous dis que... je perds le fil de mes pensées, Et ne me souviens plus des pages commencées.

Madame Molière

Laissez là votre ouvrage et sortez avec moi, Vous le ferez plus tard.

Molière

Ah j'enrage ma foi !

Madame Molière

Vous savez qu'un mari qui veut être sans blâme Doit sans réflexion obéir à sa femme.

Molière

Oui, lorsqu'elle est sensée.

Madame Molière

Eh mais ! je le suis ;

Molière

Non.

Madame Molière

Bien !

Molière

Je perds avec vous la rime et la raison.

Madame Molière

Vous les retrouverez : la campagne fleurie Convient parfaitement à votre rêverie.

Molière

Il faut que je sois seul pour faire de bons vers, Laissez-moi.

Madame Molière

Vous avez l'esprit bien de travers ; Et quoique homme de sens partout on vous renomme, Vous n'êtes pas, je crois, meilleur qu'un tout autre homme ; Vous êtes loup-garou.

Molière

Merci du compliment !

Madame Molière

Le mari le meilleur est le plus complaisant.

Molière

Eh mais ! Vous voulez donc, quand la muse m'inspire Quand ma verve s'échauffe, et que je veux écrire Que j'aille dans les champs perdre un temps précieux.

Madame Molière

Regrettez-vous le temps que nous passons tous deux ?

Molière

Non, mais de mon sujet pour achever l'ensemble...

Madame Molière

Donc, vous ne voulez pas que nous sortions ensemble?

Molière

Si demain, aujourd'hui je fais un canevas, Il faut un peu de calme.

Madame Molière

Ha ! laissez vos fatras, Et sortez aujourd'hui.

Molière

Que le diable l'emporte !

Madame Molière

Ah le triste mari ! Dieu !

Molière

Passez à la porte Et, ne m'ennuyez plus.

Madame Molière

Je vais vous obéir, Et, monsieur mon mari, vous faire repentir : Je vais me promener.

Molière

Seule ?

Madame Molière

Seule.

Molière

Étourdie Vous voulez, avec moi jouer la comédie, Sans doute.

Madame Molière

Non pas certes, et pour vous l'affirmer Je sors dès cet instant et vous laisse rimer.

Scène 3

Molière

Molière

Je ne lui croyais pas un semblable courage ! C'est un peu fort, vraiment, pour un mois de ménage.

Scène 4

Nanon Laforêt, Molière

Nanon Laforêt

Le marchand de bijoux demande à vous parler.

À Laforêt.

Molière

Que peut-il me vouloir ? voyons. Faites entrer.

Scène 5

Molière

Molière

Le marchand de bijoux !... aurais-je quelques dettes ? Non : j'ai payé, pourtant ces messieurs sont honnêtes, Et ne font pas payer plus souvent qu'il ne faut, Mais vendent seulement l'objet plus qu'il ne vaut. Peut-être celui-là.

Scène 6

Bijoutier, Molière

Bijoutier

Recevez, mes hommages Monsieur, j'ai vu jouer, j'ai vanté vos ouvrages ; Vous êtes un esprit bien au-dessus de tous, Et je m'estime heureux d'avoir affaire à vous.

Molière

Comment affaire à moi ! Vous suis-je redevable ? Vous ai-je marchandé ?

Bijoutier

Vous êtes trop aimable Pour marchander.

Molière

Parlez sans faire le flatteur, Suis-je le créancier ou bien le débiteur ?

Bijoutier

La femme ou le mari pour moi c'est même chose : Votre femme me doit, et je suis là pour cause.

Molière

Ma femme vous doit !

Bijoutier

Oui, sûr comme vous et moi Sont deux hommes d'honneur, de probité, de foi.

Molière

Comment monsieur ! sitôt perdez-vous la mémoire ? N'ai-je pas acquitté le montant d'un grimoire Où vous comptiez l'argent au même prix que l'or La semaine dernière ? et vous venez encor Me demander le prix...

Bijoutier

N'ayez pas de colère, En ouvrant un crédit à madame Molière J'ai cru vous obliger.

Molière

M'obliger... Ah fripon ! C'était plutôt pour vendre.

Bijoutier

Et vous trouverez bon Le choix de votre femme au goût vraiment unique Elle a pris le plus beau que j'avais en boutique.

Molière

Et le plus cher.

Bijoutier

Faut-il regarder de si près ? Ce qu'on donne à bas prix ne peut qu'être mauvais.

Au bijoutier.

Molière

Allons résignons-nous ! Monsieur quelle est la somme Enfin que je vous dois ?

Lisant son mémoire.

Bijoutier

Vous êtes un brave homme Aussi je vais compter les différents objets , À leur plus juste prix. Primo : deux bracelets, Enrichis de brillants, quatre vingt cinq pistoles Sur quoi je ne saurais retrancher deux oboles ; Secondo : deux pendants.

Molière

Dites-moi le total.

Bijoutier

Que je ne compterai rien qu'au prix du métal, Cinq cents livres ; tierço :

Molière

Dites quelle est la somme Que je vous dois en tout ?

Bijoutier

Une montre.

Molière

Il m'assomme.

Bijoutier

Avec sa chaîne en or...

Il va à son secrétaire.

Molière

Donnez sans lire plus, Le total se monte à quatre mille écus ; Je vais vous les solder.

Bijoutier

Je puis, dans cette affaire? Vous jurer que je n'ai point compté de salaire : Tout est au poids de l'or.

Molière

Je m'en aperçois bien.

Bijoutier

Le métier que je fais ne me rapporte rien ; Si vous avez besoin je prête en conscience À ceux que je connais.

Molière

Merci de l'obligeance.

Bijoutier

On me traite de juif, pourtant depuis vingt ans J'ai gagné tout au plus quatre cent mille francs ; C'est peu, mais on médit toujours...

Molière

Voici la somme Que je vous dois, sortez à présent.

À Molière.

Bijoutier

Quel brave homme ! N'auriez-vous pas besoin du plus charmant joyau Pour mettre à votre doigt ou pour faire un cadeau ? Je vous ferai crédit en toute confiance Vous avez mon estime et celle de la France ; Ma boutique est à vous.

Molière

Merci ! merci ! merci ! Je ne veux rien du tout ; laissez-moi seul ici.

Bijoutier

Je pourrais vous montrer.

Molière

Non, ce n'est pas la peine.

Bijoutier

Une boîte que j'ai dans ma poche tout pleine Des plus rares bijoux.

Refermant la porte.

Molière

Je n'en ai pas besoin. Que le diable l'emporte et le pende plus loin !

Scène 7

Molière

Molière

Bien ! Madame ma femme ! encore une autre dette ! Si vous continuez vous ferez maison nette. Je suis édifié de vos façons d'agir Et vous ne tenez pas, je vois, à m'enrichir : L'autre jour mille écus, aujourd'hui quatre mille ; À mes ordres encor si vous étiez docile, Mais point, - et vous allez seule vous promener Sans la permission que moi seul puis donner. - Moi qui me moquais tantdes maris barbe grise, J'ai fait, je le vois bien, une grande sottise En vous prenant pour femme. - Imbécile pourquoi N'ai-je vu qu'elle était bien trop coquette pour moi ? J'étais fou.

Scène 8

Nanon Laforêt, Molière

Nanon Laforêt

Pouvez-vous recevoir la modiste ? Elle veut vous parler. - Dieu ! Vous êtes bien triste ! Qu'est-ce que vous avez aujourd'hui ?

Molière

Ce que j'ai Je n'ai rien, rien du tout ; je veux rire et suis gai.

Nanon Laforêt

On ne le dirait pas.

Scène 9

Molière

Molière

Quoi qu'on dise, nos femmes Nous mettraient en rapport avec toutes les dames, La mienne en est la preuve; et depuis quelques jours J'ai connu pourle moins vingtmarchandes d'atours. Usuriers et marchands depuis mon mariage Viennent dans ma maison montrer leur laid visage, C'est à n'y plus tenir, je suis dans un enfer ; J'ai voulu de l'hymen, il m'en coûte assez cher ! Je ne travaille plus, les traces du ménage M'absorbent ; vingt fois par jour j'enrage. Que le monde rirait s'il savait tout !

Scène 10

Modiste, Molière

À part.

tenant son mémoire

Modiste

Monsieur, Excusez-moi, je viens.... Quelle mauvaise humeur !

Regardant le mémoire.

Molière

Je sais pourquoi, Combien ma femme vous doit-elle ? Robes, coiffes, bonnets...

Modiste

J'ai compté la dentelle Moins que le prix d'achat.

Molière

Bon ! Mille écus encor Il me faudrait vraiment une montagne d'or!

Modiste

Par estime pour vous je n'ai point au mémoire Mis pour trois sous de fil.

Molière

Vraiment !

Modiste

Vous pouvez croire Que j'aurais pu compter à tout autre qu'à vous Sans beaucoup me damner encor plus de vingt sous.

Molière

Voici les mille écus.

Modiste

Mon gain est bien modique Si je gagne, pourtant je vous vends ma boutique À ce prix.

Molière

Je le crois.

Modiste

L'honneur de vous servir Est le plus noble gain que je puisse obtenir.

Scène 11

Molière

Molière

Ô Molière ! Ô nigaud ! Quelle est ta destinée ? Des femmes, tu le vois, la race satanée S'entend pour te punir. - Le diable les produit, Le diable les soutient, le diable les conduit.

Scène 12

Nanon Laforêt, Molière

Nanon Laforêt

Votre tailleur est là, faut-il....

Molière

Encore un autre ! Est-il seul ?

Nanon Laforêt

Le coiffeur de madame et le vôtre Sont aussi là tous deux, ainsi que l'épicier. Le cafetier du coin.

Molière

Allons !

Nanon Laforêt

Le pâtissier, Le Comte, le Marquis, le Marchand de pantoufles.

Molière

Il faut pour m'achever de semblables maroufles !

Nanon Laforêt

Le marchand de céruse.

Molière

Ah Dieu ! Quels visiteurs ! Quels amis empressés ! Que je voudrais ailleurs.

Nanon Laforêt

Faut-il les faire entrer ?

Molière

Mettez-les à la porte Plutôt.

Nanon Laforêt

Mais...

Molière

Faut-il être ennuyé de la sorte !

Nanon Laforêt

J'ai dit que vous étiez....

Molière

Il ne le fallait pas.

Nanon Laforêt

La modiste sortait, j'étais dans l'embarras.

Molière

Tant pis, je ne puis pas...

Nanon Laforêt

Vous êtes bien maussade Qu'avez-vous aujourd'hui, monsieur ?

Molière

Je suis malade.

Scène 13

Nanon Laforêt, Drapelard, Molière, Bouillot

Nanon Laforêt

On ne voit plus chez nous que des airs loup cerviers Pauvre maître, qu'il a de tristes créancier ! Mais non ; car après tout ce sont ceux de madame Oh mon Dieu ! Pourquoi donc a-t-il pris cette femme ?

Drapelard

Nous venons aujourd'hui pour vous serrer la main.

À part.

Il s'esquive.

Molière

J'en suis charmé, messieurs, mais revenez demain, Je sors en ce moment pour affaire pressante. Faut-il les chasser ? Non, ma fuite est plus prudente.

Bouillot

Mais j'avais à vous dire...

Scène 14

Drapelard, Caramelli, Dufour, Pantoufle, Un Marchand de Céruse, Le Comte Doctius, Le Marquis Apricus, Bouillot, Nanon Laforêt

Cette scène doit être très-animée.

Drapelard

Ah Dieu ! Je viens céans Et Exprès pour lui parler d'objets intéressants Le voilà qui part.

Caramelli

Moi qui voulais lui dire Que j'ai d excellents fruits qu'hier j'ai mis confire Pour sa femme et pour lui.

Dufour

Moi qui manque d'argent J'apportais mon mémoire,

Pantoufle

Et moi donc ! À présent, C'est la troisième fois que je viens.

Un Marchand de Céruse

Ce Molière Ne reçoit pas les gens d'une bonne manière.

Le Comte Doctius

Il perd beaucoup, marquis, j'avais dans mon cerveau, À lui communiquer un sujet tout nouveau.

Le Marquis Apricus

Et moi d'excellents vers que je voulais lui lire.

Le Comte Doctius

Quel acte pour quelqu'un qui se mêle d'écrire ! Passe pour ces gens là, mais pour nous, c'est trop fort §

Le Marquis Apricus

D'éviter cette espèce il n'aurait pas eu tort En effet, c'est si bête !

Le Comte Doctius

Esprits lourds et pervers, Ils condamnent au feu la grammaire et les vers; Tuent la délicatesse avec leurs solécismes, Pléonasmes grossiers, contre-sens, barbarismes. La langue est un pays qu'ils ne connaissent pas Et leur cruel jargon massacre Vaugelas ; Partisans déclarés de la cacophonie, Ils froissent sans pudeur le goût et l'harmonie, Et mettent en honneur le pathos, l'hiatus.

Caramelli

Que disent-ils ?

Dufour

Du grec.

Drapelard

Non ça finit en us : C'est du latin.

Bouillot

Messieurs qui ne nous parlez guère ; Êtes-vous médecins ou bien apothicaires ?

Le Marquis Apricus

Que mon oreille souffre !

Le Comte Doctius

Homines ignari Semper sunt agrestes, et semper barbari.

Dufour

C'est bien du grec.

Caramelli

Du grec !

Bouillot

Que je voudrais comprendre La langue des savants !

Le Comte Doctius

Ils ne savent que vendre ; Et la haute science, où nous autres montons À des rocs escarpés, d'arides régions Qu'ils ne pourraient franchir.

Dufour

Ma tante Marianne M'avait mis au collège, et je n'ai fait qu'un âne.

Pantoufle

Et moi je n'ai jamais su que mon a, b, c Encore avec le temps tout s'est-il effacé.

Bouillot

Les rustres ! Au savoir ils sont loin de prétendre.

Un Marchand de Céruse

J'en sus toujours assez pour me faire comprendre, Moi.

Caramelli

Quand on sait compter qu'a-t-on besoin de plus ? Je n'ai jamais chéri qu'un petit mot en us, Et qui me sert toujours en tassant mes espèces La langue qui me sert m'offre assez de richesses Je raisonne liqueurs, confitures, pruneaux, Mélasse, cornichons, sucre, amandes, tonneau ; Et n'en suis pas plus sot : car j'y fais ma fortune

Dufour

Et moi, loin des savants dont l'accent m'importune Je prépare avec soin tartelettes, gâteaux Que la ville et la cour goûtent plus que leurs [mots].

Le Marquis Apricus

Quel supplice inouï ! Quel tourment pour l'oreille.

Le Comte Doctius

Entendit-on jamais trivialité pareille ?

Dufour

Ça vaut mieux que du grec.

Caramelli

Vous avez bien raison.

Dufour

Je ne cherche qu'à faire une bonne maison.

Le Comte Doctius

Quels êtres sots ! Gibier de Juvénal et Perse Ça ne sait que parler confitures, commerce.

Le Marquis Apricus

Si Virgile, Térence et leurs grands devanciers Vivaient, ils en feraient des garçons pâtissiers.

Le Comte Doctius

Ô temps illuminés ! - Où l'on verrait Horace Dans son propre encrier vendre de la mélasse.

Caramelli

Pourquoi pas, tous les jours j'use bien des vers grecs, Au lieu de papier blanc, pour livrer mes fruits secs.

Le Marquis Apricus

Quelle infamie ! Homère avec des choses rances.

Caramelli

Je ne vends ces messieurs qu'au poids de nies balances.

Le Comte Doctius

Ô Siècle sans pudeur ! Hommes indélicats !

Caramelli

Et je puis vous jurer qu'on fait bien moins de cas De vos chiffons roulés que de mes marchandises.

Bouillot

Si Molière entendait de pareilles sottises !

Dufour

Leurs livres, reliés me paraissent fort beaux, Mais autrement, j'en fais des allume-fourneaux.

Le Comte Doctius

Arrière esprits tortus ! Assassins du génie !

Le Marquis Apricus

Assommeurs du bon goût !

Le Comte Doctius

Bourreaux de l'harmonie !

Le Marquis Apricus

Massacreurs du langage !

Le Comte Doctius

Ennemis des beaux-arts !

Le Marquis Apricus

Aspics du beau, du grand !

Le Comte Doctius

Harangueurs de bazars.

Le Marquis Apricus

Vandales de la prose !

Le Comte Doctius

Ostrogoths du Permesse !

Le Marquis Apricus

Bélîtres !

Le Comte Doctius

Rustres !

Le Marquis Apricus

Sots !

Le Comte Doctius

Zoïles de la presse !

Le Marquis Apricus

Barbares !

Le Comte Doctius

Ignorants !

Le Marquis Apricus

Crétins !

Le Comte Doctius

Cuistres !

Le Marquis Apricus

Patauds !

Le Comte Doctius

Cerveaux étroits !

Le Marquis Apricus

Pieds-plats !

Le Comte Doctius

Faquins !

Le Marquis Apricus

Cancres !

Le Comte Doctius

Rustauds

Le Marquis Apricus

Limaces de l'esprit !

Drapelard

Messieurs, messieurs de grâce ! Maltraiter ces grimauds, ces imbéciles, passe.

Caramelli

Il est bon celui-là !

Dufour

Charmant, délicieux ! Et nous donc l'insolent nous prend-il pour des gueux ?

Un Marchand de Céruse

Sa charité pour nous en effet est étrange ; Je sens pour l'étriller que la main me démange.

Drapelard

Ils sont si sots, mais moi, pard...

Caramelli

Et moi s'il vous plaît !

Bouillot

Et moi donc !

Pantoufle

Savez-vous qu'on estime et connaît Partout monsieur Pantoufle et surtout ses chaussures.

Aux autres.

Drapelard

Je les trouve plaisants ! Messieurs, les fournitures De Jacques Drapelard ont habillé la cour ; C'est un titre, je pense.

Dufour

Et Jean-Pierre Dufour, N'a-t-il pas même au roi vendu des tartelettes ? N'est-ce pas un honneur aussi digne ?

Bouillot

Les dettes Que les plus grands seigneurs font tous les jours chez moi Honorent Paul Bouillot plus qu'un achat de roi ; Paul Bouillot, le voici...

Un Marchand de Céruse

Vrai soutien du théâtre, Moi je sais avec art utiliser le plâtre.

Caramelli

Le petit barbouilleur ! est-ce un titre ceci Qui balance un de ceux du sieur Caramelli ? Car vous n'ignorez pas, messieurs, que ma boutique Est l'illustre bureau de l'esprit poétique : Le seigneur Chapelain me fait souvent l'honneur, De m'acheter du sucre et goûter ma liqueur ; Et messieurs Pelletier, Cottin, Mademoiselle... Scudéry... vous savez la grande, l'immortelle, La gloire de nos jours, approuvent fort mes prix Depuis que pour cornets j'achète leurs écrits. On dit que ces messieurs ruinent leurs libraires, Que m'importe ? Avec eux, moi, je fais mes affaires.

Bouillot

Vous qui prenez des tons et des airs importants. Ignorez-vous combien je reçois de savants ?

Drapelard

Hé messieurs les faquins ! Est-ce que mes étoffes Ne couvrent pas le dos des plus grands philosophes ? Gassendi prend chez moi, Mallebranche, d'Arnaud Sont mes clients.

Dufour

Et moi je sers monsieur Quinault.

Drapelard

Ménage me fréquente.

Bouillot

Et moi Boursault.

Drapelard

J'habille Tous nos plus grands auteurs et les fils de famille.

Bouillot

J'achète des liqueurs à monsieur Boucingo.

Un Marchand de Céruse

Je fournis à Lebrun le blanc et l'indigo.

Pantoufle

Ma maison fut toujours l'asile des poètes.

Drapelard

Des ducs, des princes même ont chez moi fait des dettes.

Pantoufle

Je chausse des marquis, des comtes, des barons.

Dufour

Je suis le pâtissier des plus grandes maisons.

Caramelli

Mes pruneaux seulement m'ont fait ma renommée La plus solide, et vous... vous... c'est de la fumée.

Le Comte Doctius

Est-ce fini grimauds ? le comte Doctius N'est-il rien près de vous ?

Le Marquis Apricus

Le marquis Apricus Ne mérite-t-il pas votre humble révérence ?

Le Comte Doctius

Ignares, à genoux ! Pous sommes la science ; Voici l'honneur du Pinde et l'effroi du faux goût.

Le Marquis Apricus

Voilà le vrai talent qu'on révère partout.

Le Comte Doctius

Le soutien de la scène et celui du Parnasse.

Le Marquis Apricus

L'admirateur ardent de Pétrone et de Stace.

Le Comte Doctius

Le traducteur d'Ausone et de Lactantius.

Le Marquis Apricus

Le seul résurrecteur du grand Végétius.

Le Comte Doctius

Le pôle des esprits.

Le Marquis Apricus

Le phénix de la France.

Le Comte Doctius

L'appréciateur vrai d'Horace et de Térence.

Le Marquis Apricus

L'unique connaisseur des beautés de Lucain, Le seul juge des Grecs.

Le Comte Doctius

L'Aristarque latin.

Le Marquis Apricus

Le flambeau du savoir.

Le Comte Doctius

L'étoile du génie.

Caramelli

Je veux être pendu si de leur litanie. Je comprends un seul mot !

Le Marquis Apricus

Le rival, le vainqueur De Saumaise.

Le Comte Doctius

L'effroi du triste rimailleur.

Le Marquis Apricus

La gloire de nos temps.

Le Comte Doctius

Le dompteur de Pégase.

Caramelli

Messieurs, de vos propos j'admire chaque phrase, Mais, parole d'honneur, vous êtes si savants Que je ne comprends rien à vos raisonnements, Et m'en vais, car ici je ne fais point d'affaire.

Dufour

Imitons-le, messieurs, et bonjour à Molière !

Nanon Laforêt

Excusez-le, messieurs, il était trop pressé ; Et revenez demain.

Scène 15

Molière

Apercevant Boileau qui a entendu ces derniers vers.

Molière

J'en suis débarrassé, Dieu me punit sans doute, et tout me porte à croire Que je doive ici-bas faire mon purgatoire : Par ma femme, par tous je suis contrarié, C'est donc pour enrager que je suis marié ! Je n'ai pas fait dix vers depuis quatre semaines, Mais j'ai bien en retour eu quinze à vingt migraines Ô divin célibat ! Heureuse liberté ! Toi qui fis mon bonheur, pourquoi t'ai-je quitté ? Je vivais sous tes lois sans chagrin et sans dette, Et n'avais qu'à payer ma modeste toilette ; Libre comme l'oiseau qu'on voit joyeux partout, J'allais, je m'habillais, j'agissais à mon goût ; Je n'avais point à craindre un importun visage À part quelques fâcheux qui me rendaient plus sage. À mon gré je sortais ou non me promener f Mon appétit fixait seul l'heure du dîner ; Personne n'enchaînait mes goûts à son caprice, Moi seul me punissais ou me rendais justice ; Et je n'entendais point un être sans raison Me dire ah le bourru ! Le méchant ! l'Harpagon ! - Si je suis malheureux c'est bien là ton ouvrage Amour ! Peux-tu conduire un homme de mon âge ? L'homme sage et sensé devient fou sous tes lois. Pourquoi ne m'as-tu pas laissé vivre à mon choix ? En vain j'avais juré de ne pas me soumettre À tes lois, mais hélas ! L'homme n'est pas son maître ! Tu parles, l'on t'écoute et l'esprit n'y voit plus ; Le sens combat le coeur, le coeur a le dessus, De suivre la raison d'ailleurs l'homme s'ennuie Hélas ! J'en suis la preuve, autrefois quelle vie Je menais ! J'étais libre, et me suis enchaîné, Et je risque beaucoup d'être un jour... chansonné. Diable voici Boileau !

Scène 16

Boileau, Molière

Boileau

Bonjour, ami Molière, D'où te vient aujourd'hui cet air triste et sévère T'ennuierais-tu ?

Molière

Moi ! Non, je suis de bonne humeur Au contraire ; j'ai ri, j'ai chanté de bon coeur Avant ton arrivée, ah je faisais merveille !

Boileau

Tu chantais, j'en suis sûr, sans t'écorcher l'oreille. Un tel rêveur chanter ! c'est fort !

Molière

Une autre fois Je chanterai bien mieux : car j'ai perdu la voix.

Boileau

Je t'ai compris : tu sens quelque peine secrète Dis-moi tout.

Molière

Que dis-tu de cette chansonnette? Je veux faire ce soir les plus joyeux couplets.

Boileau

Quelle cause...

Molière

Je suis dans mes jours les plus gais.

Boileau

Tu ne pourrais jamais faire croire à ta mine Que tu n'es pas chagrin.

Molière

Ma figure est chagrine, Vraiment, je suis très gai pourtant.

Boileau

Tu mens, mon cher, Ce qu'éprouve ton coeur se lit trop dans ton air.

Molière

Vrai, j'ai l'air triste.

Boileau

Trop.

Molière

C'est donc ce temps de pluie Qui produit son effet.

Boileau

Quelque chose t'ennuie Et tu veux le cacher.

Molière

Non, parole d'honneur, L'influence du temps agit sur moi.

Boileau

Menteur

Molière

Et surtout aujourd'hui ; pardonne l'influence : De commander au temps je n'ai pas la puissance ; Dans le fond je suis gai.

À Molière.

Boileau

Je comprends ce qu'il a. Je le crois, mais dis-moi ta femme n'est pas là.

Molière

Non, elle est allée...

Boileau

Où ?

Molière

Chez mada... chez sa mère.

Boileau

Tu l'as accompagnée ?

À part.

Molière

Oui. Saurait-il l'affaire ?

Boileau

Tu t'es montré prudent : les femmes à Paris Courent de grands dangers au loin de leurs maris ; À propos parlons donc un peu de mariage : Que dis-tu, cher ami, des douceurs du ménage ? Tu peux, époux d'un mois, m'en faire le tableau ; C'est assez pour en voir et le laid et le beau, Les charmes, les tracas, les plaisirs et la peine ; Il se peut que d'aimer le caprice me vienne, Et que dans quelques mois l'on voie à mes côtés Avec une moitié des amis empressés.

Molière

Je le connais trop bien pour le croire.

Boileau

La chose Pourrait bien arriver, seul on est si morose....

Molière

De te voir marier, que je serais content ! Ne le fais pas toujours sans mon consentement.

Boileau

Il se repent déjà.

Molière

En faisant un choix sage Tu peux avoir, mon cher, le bonheur en partage ; Tu blâmais les maris et les femmes, erreur ! Qui sait les mieux juger est leur admirateur. Ta satire est injuste, et tout sage la blâme ; Que Boileau dans l'hymen comprenne mieux la femme ! Elle vaut mieux que nous, sois plus consciencieux ! Blâme-t-on un défaut lorsqu'on s'en connaît deux, Il ne faut pas juger au gré de son caprice, Censurer sans raison n'est pas de la justice. Satirique malin, tu fis preuve d'esprit ; Mais de nos qualités le nombre est si petit... Nous ne nous voyons pas, mon cher, nous autres hommes Ou nous voyons toujours bien meilleurs que nous sommes. Ayant fait trébucher celles que nous blâmons, Nous les couvrons de boue, et nous nous pardonnons !

Boileau

Je sens un peu de vrai dans ce que tu me dis.

Molière

Tu n'as vu que le mal c'est pourquoi tu médis ; Lorsqu'on n'a sous les yeux que des beautés infâmes Peut-on sans passion juger toutes les femmes ? Reviens de ton erreur et confesse avec moi Que les femmes encor savent garder leur foi, Que près de leurs maris beaucoup voient plus de charmes Qu'aux lieux où leur pudeur peut avoir des alarmes ; Et qu'on rencontre encor des beautés dont les goûts Sont d'aimer leurs enfants bien plus que les bijoux. Sois franc ; ne voit-on pas tous les jours des Ulysses, Et la fidélité faire rougir les vices.

Boileau

Tes propos sont charmants, mais ton raisonnement Est bien nouveau, naguère il était différent, Et tu ne faisais point du tout l'apologie Des femmes.

Molière

J'avais tort, dans chaque comédie Je veux dorénavant parler en leur faveur.

Boileau

Compte d'avoir Boileau pour ton imitateur ; Je vais chanter l'hymen.

Molière

C'est bien, rentre en toi-même, Et... prends à mon exemple une femme qui t'aime, L'hymen s'il a des maux, a des jours bien heureux, Sans en sentir la chaîne on la supporte à deux ; Consolé, ranimé par l'être que l'on aime La terre est un Éden dans la tristesse même ; S'il survient des discords, l'amour et la raison Ramènent le bonheur avec l'affection. C'est une loi divine et que chacun doit suivre? Vivre toujours garçon, mon cher, ce n'est pas vivre. Pour ceux qui restent seuls l'âme vide d'amour, La vie est la nuit sombre à la place du jour, Ils suivent le chemin de cette destinée Sans but, sans voir la fleur qui leur était donnée. Laissons à l'égoïste, à l'être indifférent Dire que le bonheur est dans l'isolement, Pensons différemment, nous qui sentons une âme - L'ange consolateur, oui mon cher, c'est la femme ! Pour ramener l'espoir son sourire suffit ; Le monde ulcère l'homme, et sa voix le guérit ; Les coeurs morts au bonheur revivent sur la terre Aux bienfaisants rayons de sa douce lumière, Et qui voit ici-bas cet être sans l'aimer N'a qu'un coeur que le ciel oublia d'animer.

Boileau

Quel enthousiasme ! Ah !... Comme son coeur s'enflamme. Puisse-t-il toujours être inspiré par sa femme !

Molière

Vois nos muguets parler de coeur qu'ils n'ont point eu? Et mettre leur honneur dans leur peu de vertu ; La Débauche au front chauve, à la lèvre hideuse, Aux yeux caves, éteints, à la figure creuse Vient à pas chancelants raviver leurs désirs, Éprouvent-ils de vrais, de durables plaisirs ? Sans amour, sans estime ils ont eu vingt maitresses, Ils ont par vanité dissipé leurs richesses ; Ayant fui le bonheur qu'ils avaient entrevu, Ils passent sur la terre et ne l'ont pas connu. Oh quand on n'aime pas à la mort on arrive Sans regretter la vie ! Il faut que l'âme vive Aux rayons de l'amour. - Imite-moi, fais bien, Ton passé fut un tort ; sois raisonnable enfin, Quitte le célibat.

À Molière.

Boileau

Bon dieu quelle éloquence ! Cela pourra venir.

Molière

Surtout que la prudence Te guide dans ton choix, et tu seras heureux.

Boileau

Quelque prudent qu'on soit, le choix est hasardeux : L'ange consolateur qu'on appelle la femme Est singulier, celui qui croit lire en son âme N'y voit que de l'hébreu très souvent.

Molière

Cher ami, On n'épouse jamais en raisonnant ainsi ; Il faut, en pareil cas, savoir fixer son âme ; Souvent le premier choix est le meilleur.

Boileau

Ta femme T'inspire en ce moment, je pense.

Molière

La raison Veut que l'on se marie, et pas un vieux garçon N'a de beaux jours.

Boileau

Tu dois être heureux en ménage, Et bénir ton hymen pour tenu ce langage.

Molière

Eh mais certainement ! J'en suis... j'en suis... charmé.

Boileau

C'est si doux d'être époux et de se croire aimé !

Molière

J'y trouve des douceurs que je ne puis dépeindre.

Boileau

Tant mieux ! N'y vois jamais des maux qui sont à craindre Je ne veux pas parler de ceux que tu comprends, Mais d'autres plus nombreux, mon cher, s'ils sont moins grands : Les tracas, les discords, l'ennui; la femme honnête Pour prix de sa vertu veut agir à sa tête ; - La tienne à ceci fait, je pense, exception. Es-tu content, dis-moi, de sa soumission ?

Molière

Beaucoup ! Je ne fais point de défense inutile, À mes ordres, mon cher, elle est aussi docile Que le plus doux mouton.

Boileau

Pour toi j'en suis heureux, Sort-elle sans toi ?

Molière

Non, que lorsque je le veux.

Boileau

Es-tu content aussi de son économie ?

À part.

Molière

Oh tout à fait ! Elle est sur ce point accomplie : Sans être avare elle est ménagère vraiment, Et rêve la fortune et les biens en dormant ;

Boileau

Elle ne fait donc pas trop de frais de toilette?

Molière

Oh non ! Sous ce rapport je la trouve parfaite;

Boileau

Et tu n'as pas souvent de dettes à payer ?

Molière

Jamais ses créanciers ne viennent m'ennuyer.

Boileau

Heureux mari !

Molière

Ses goûts sont simples, sa dépense Ne peut de mon passif entraîner la balance.

Boileau

Quel trésor ! quel exemple ! À peine sur un cent En est-il deux sur qui l'on puisse en dire autant ; Tous les maris, remplis de lâche complaisance, Avec leurs créanciers plus tard font connaissance ; Ils paient avec des fonds à d'autres destinés, Et manquant de parole, ils sont tôt ruinés. La tienne avant l'objet regarde la dépense, Que je me réjouis de cette différence !

Molière

Qu'il changerait d'avis s'il la connaissait mieux !

Boileau

Entre tous les maris tu peux te dire heureux.

Molière

Oui, tout comme un forçat.

Boileau

Ton sort me fait envie.

Molière

Que n'est-il à ma place !

Boileau

Eh mais ! Ta poésie Doit sous cette influence avoir beaucoup gagné, Tu dois faire à présent les plus beaux vers.

Molière

Satané Tu comprends mon malheur, j'en suis sûr, et t'en moque.

À part.

Boileau

L'amour doit inspirer Les vers les plus baroques.

Molière

En effet, je fais vite et mieux depuis un mois : La pensée et la rime arrivent à la fois ; La femme est Apollon quand le cerveau s'énerve ! Et le célibataire est un auteur sans verve.

Boileau

Donc, tu dois avoir fait un millier de bons vers Depuis ton mariage ?

Molière

À peu près les deux tiers.

Boileau

Voyons montre-les moi.

Molière

Je ne puis pas le faire ; Ils sont... Je les ai mis là, dans mon secrétaire, Et j'ai perdu la clef.

Boileau

Le malheur n'est pas grand : f J'ai sur moi par bonheur un petit instrument Qui peut servir.

Molière

Oh non ! La serrure est mêlée ; Tu la casserais, puis... elle est si compliquée Que tu ne pourrais pas...

Boileau

Va, je réponds de tout ; Il n'est rien de rebelle à ce passe-partout.

Molière

Pourquoi tant insister ? Je te les ferai lire Plus tard ; ils sont limés, cela doit te suffire,

À Molière.

Boileau

Allons je me résigne ! Est-ce que quelquefois Tu n'es pas appelé par ta femme sournois Quand tu mûris ?

Molière

Jamais.

Boileau

Fait-elle des boutades ?

À part.

Molière

Jamais ; elle comprend le but... Des promenades.

Boileau

Te répond-elle, ami, toujours avec douceur ?

Molière

Toujours, ah ! C'est un ange, un modèle de coeur.

Boileau

Vous n'avez jamais eu la plus mince querelle ?

Molière

Jamais, la raison seule agit toujours en elle.

Boileau

De ton sort, cher ami, tu dois être enchanté.

À part.

Molière

Oui, tout comme un enfant Que l'on a fouetté.

Boileau

Ah ! j'ai de plus en plus le goût du mariage, Et je vais t'imiter.

Molière

Le parti sera sage.

Boileau

Oui plus de célibat : car ses jours sont trop longs Je suis las de me voir au rang des vieux garçons Il n'est pas de destins plus tristes que les nôtres. - Ta femme est un trésor.

Molière

Que je voudrais à d'autres...

Boileau

Et si j'en puis trouver une de sa façon, Tu verras.

Molière

C'est facile.

Boileau

Ai-je l'air d'un barbon ?

Molière

Du tout, tu peux encor contracter mariage ; Et puis d'ailleurs vingt ans ne sont rien en ménage Quand l'on s'entend.

Boileau

Allons ! C'est assez y songer Sous les lois de l'hymen Boileau va s'engager ; Contre ses doux liens s'il fit une satire, Il va la déchirer.

Molière

Ou reprendre la lyre.

Scène 17

Madame Molière, Boileau, Molière

Madame Molière

Je suis vraiment heureuse, et bénis le destin De trouver l'ennemi du sexe féminin.

Boileau

Pardon pour mon passé j'eus de grands torts, Madame ; Je suis le défenseur à présent de la femme, Et je veux consacrer ma plume et mon talent À prouver ses vertus, ses qualités.

Molière

Méchant ! Vous aiguisez encor quelques traits de satire Contre elles en secret.

Boileau

Je n'ai fait que médire, Grâce pour mes erreurs.

Madame Molière

Et vous qu'en pensez-vous ?

Molière

Rien.

Madame Molière

Avez-vous fini votre sujet ? - Jaloux, Vous craigniez de me voir sortir.

Molière

Se taira-t-elle ?

Madame Molière

Que de monde aujourd'hui ! La journée est si belle...

Molière

Elle va tout lui dire !...

Madame Molière

Ah depuis bien longtemps Je n'avais éprouvé de tels contentements ! C'était si beau !

Molière

Tant mieux, est-ce qu'on vous demande...

Madame Molière

Des promeneurs, allez ! L'affluence était grande ; Des voitures partout, chacun était dehors.

Molière

Cette imprudente encor veut aggraver ses torts.

Madame Molière

Tout Paris avait pris un joyeux air de fête Pour venir respirer l'air pur.

Molière

Oh quelle tête ! - Taisez-vous donc enfin.

Madame Molière

Quoi ! Vous ne voulez pas Que je parle d'un jour pour moi rempli d'appas, D'un voyage charmant ; cela ne peut que plaire.

Boileau

Vous ne venez donc pas ?...

Molière

Dites que votre mère Vous conduisait.

Madame Molière

Pourquoi ? J'étais seule,

Boileau

Entends-tu ?

Madame Molière

Parle-t-on d'un bonheur, dites, qu'on n'a pas eu ? Je me suis promenée, et dépeins mon voyage.

Molière

Est-ce fini ?

Madame Molière

Pourquoi, je puis bien...

Molière

Ah j'enrage !

Madame Molière

Je revenais ici pensive, heureusement J'ai trouvé sur ma route un jeune homme charmant.

Boileau

Un jeune homme charmant !

Madame Molière

Officieux, honnête, Et qui dans ses propos ne m'a pas paru bête

Boileau

Eh bien !

À part.

Molière

Vous me forcez... Dois-je éclater ? oh non ! - Ah si Boileau sortait !

Madame Molière

Il est d'une maison Très ancienne ; attendez... il s'appelle...

Molière

Madame ! Je ne puis contenir ce qu'éprouve mon âme ; Vos manières d'agir que je voulais celer Sont indignes ; je dois enfin vous rappeler Et vos devoirs d'épouse, et ma bonté de père : Car vous avez des torts que je ne puis plus taire.

Madame Molière

Vous voyez son humeur ! Depuis bientôt un mois Il est aussi méchant pour moi.

Boileau

C'est un sournois.

Molière

Sans mon assentiment vous vous êtes permise De sortir aujourd'hui seule.

Madame Molière

Il me tyrannise ;

Molière

Et loin de regretter cette faute, on vous voit En parler à présent comme d'un bel exploit.

Madame Molière

Fallait-il méditer une longue journée Sur un livre ennuyeux, et dois-je être enchaînée?" Dites.

Molière

Mais fallait-il pour quatre mille écus Acheter des bijoux qui ne vous servent plus ? Dites, et pour le quart faut-il à la modiste Prendre robes, bonnets, sans le dire ?

Boileau

C'est triste.

Molière

Cela ne peut se taire.

Madame Molière

Il faut bien s'habiller.

Molière

Oui ; mais il faut aussi chercher à moins briller, Et à m'obéir.

Madame Molière

Ah ! Je suis bien malheureuse ! Et chacun le croit bon à sa mine trompeuse.

Scène 18

Boileau, Molière

Boileau

Eh bien ! ami Molière, est-ce là son humeur, Ses rares qualités ? Dis.

Molière

Tu vois mon malheur.

Boileau

Des femmes désormais prendras-tu la défense ? Te loueras-tu, dis-moi, du trop peu de dépense De la tienne, et surtout de sa docilité ?

Molière

Dehors jusqu'à ce soir que n'a-t-elle resté !

Boileau

Es-tu toujours charmé de son bon caractère ?

Molière

Fais-moi grâce, j'eus tort de n'être pas sincère ; Le diable, j'en conviens, pour me faire enrager Dans l'âme de ma femme a soin de se loger, Et j'avoue avec toi qu'un philosophe sage À grand tort de songer aux douceurs du ménage.

Boileau

Et c'est pourquoi Boileau ne s'enchaînera pas ; Il aime trop la paix, et craint trop le tracas.

Molière

Mesdames, pardonnez, si ma femme est méchante ; Vous avez toutes, vous, une âme différente : Épouses, vos désirs sont de plaire à celui Que le sort vous donna pour guide et pour appui ; Si les vertus, le coeur, le don d'être jolies Font le bien ici-bas, vous êtes accomplies ; Mères, vous tressaillez de joie et de bonheur En voyant vos enfants au sentier de l'honneur ; Jeunes filles, vos voeux : amour pur et tendresse Ont la vertu pour guide et pour but la sagesse, Et toutes à mes yeux vous paraissez enfin Comme Dieu veut qu'on soit : avec un coeur divin. Le méchant qui vous hait et pourtant vous désire Vous méconnait toujours, et toujours vous déchire ; Mais les sensibles coeurs, amants de la beauté, Sauront toujours vous rendre un culte mérité ; Et qui lance parfois quelques traits de satire Les laisserait tomber devant votre sourire, Et l'amour, plus malin que lui quoique sans voix Les mêlerait bientôt à ceux de son carquois ; Que seraient en effet d'aussi tremblantes armes Si dans un tel combat vous usiez de vos charmes ? Votre grâce divine, et vos yeux enchanteurs Portent des coups plus forts et plus sûrs dans les coeurs. Et d'ailleurs en tout temps l'amour sert votre cause ; On ne peut vous combattre, et l'imprudent qui l'ose Ne 1 ose pas longtemps sans s'avouer vaincu, Et vous aurez toujours un empire absolu. Sous votre douce loi plus douce est notre vie Tout l'avoue ; et l'auteur de cette comédie Si le ciel le protège en son chemin douteux, De vous chanter un jour sera vraiment heureux ; Aussi croit-il avoir, ce soir, pour récompense Votre plus doux sourire avec votre indulgence. Puisse-t-il vous charmer ! Et rencontrer ici L'indulgente bonté qu'eut pour lui Bartholy ! - Il dira, s'il grandit, à sa ville qu'il aime : À toi ma renommée et ma gloire ! Angoulême !

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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