Comédie · 1879

Molière en voyage

de Benjamin Pifteau

Représentation
≈ 23 min
Distribution
3 femmes, 6 hommes
Répliques
179
Écriture
En vers
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Molière H 49 ≈ 9 min 7
Louisette F 29 ≈ 4 min 8
Le Comte de Barris H 21 ≈ 3 min 2
Jean H 22 ≈ 2 min 5
Le Bailli H 20 ≈ 2 min 3
Madeleine Béjart F 15 ≈ 2 min 4
Mathurin H 11 ≈ 1 min 2
Françoise F 7 ≈ 1 min 2
Un Paysan H 5 ≈ 1 min 1
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle Molière en Voyage
Molière absentabsentabsentabsent
Louisette absentabsentabsent
Le Comte de Barris absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Jean absentabsentabsentabsentabsentabsent
Le Bailli absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Madeleine Béjart absentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Mathurin absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Françoise absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Molière en Voyage

Scène 1

Louisette

Montrant la grotte de la main.

Entre Jean, par la droite.

Louisette

Je vais m'ensevelir dans mon dernier chagrin ! Il le faut, ce beau jour doit éclairer ma fin ! C'est là, dans cette grotte, où l'on dit qu'Héloïse, Loin dans les anciens temps, s'est bien souvent assise, Qu'autrefois, avec Jean, je cherchais un abri, Tandis que, dans le bois, notre troupeau chéri Se dispersait au loin, courant à l'aventure. Temps heureux ! Je disais : « Me voilà sa future ! » Hélas ! Et cependant jamais un mot d'amour Ne me fut dit par lui. C'est aussi...

Scène 2

Jean, Louisette

Jean

Tiens ! Bonjour !

À part.

Louisette

Bonjour, Jean ! Vous ici ! Qu'est-ce qui vous amène ? Il parlera peut-être !

Jean

Oh ! Rien je me promène.

Louisette

Voulez-vous sur ce banc vous reposer un peu ?

Haut.

Il s'arréte.

Jean

C'est pourtant le moment ! Mais la force ! Mon Dieu ! J'en aurais bien besoin ; seulement...

Lui prenant la main.

Louisette

Qu'est-ce à dire ? Auriez-vous peur de moi ? C'est sûrement pour rire Allons, venez ! Je veux !

Tous deux s'asseyent sur le banc du rocher.

Jean

Vous le voulez ? c'est bien.

Louisette

À son tour maintenant ; car tout cela n'est rien, Et pourtant je ne puis aller plus loin, moi, fille !

Jean

Avez-vous ces deux jours travaillé de l'aiguille ?

Haut.

Louisette

Comme c'est donc aimable ! Oui. Pourquoi ? Croyez-vous Que je ne fasse rien quand je reste chez nous ?

Jean

Non, je ne le crois pas ; car, petite bergère, On vous donnait déjà pour bonne ménagère.

Louisette

Cela m'a bien servi !

Jean

Même je me disais.

Louisette

Quoi donc, Jean ? Qu'à coup sûr, n'est-ce pas ? je serais Une épouse passable ?

À part.

Jean

Oh ! non. Qu'en votre armoire Tout devait être en ordre et sans trou ! Quelle histoire ! Jamais je n'oserai lui conter mon tourment.

Reprenant.

À part.

Louisette

Je vous sais vraiment gré de votre compliment ! Cela ne me dit pas pourquoi, dans la semaine, Vous faites promenade, ainsi qu'une âme en peine, Au lieu d'être au travail. Tâchons de le piquer.

Jean

C'est cruel ! Et pourtant je pourrais répliquer Que vous faites de même et que j'ai pour excuse Un chagrin qui me ronge et qu'il faut que j'abuse.

Louisette

Pauvre ami ! Dites-moi quel est ce désespoir ! Peut-être qu'à nous deux nous pourrions bien y voir !

Jean

Tandis que vous, peut-être, avez dans cette affaire, J'ai peur de tomber juste, une raison contraire.

Haut.

Louisette

Que veut. il donc me dire ? Est-ce qu'il est jaloux ? Voyons un peu ! Voyons ! Il est des rêves doux, Comme il en est d'amers, et vous devez comprendre Qu'il me serait permis...

À part.

Jean

C'est assez vous entendre ! Les miens attristeraient ceux qu'on lit dans vos yeux ! Qui l'eût dit ! Louisette ! Ah ! C'est pour mes adieux ! Un rendez-vous ! Qui sait ? Avec le nouveau comte, Venu déjà peut-être !

Haut.

Louisette

Hélas ! Je lui fais honte ! Voilà le résultat de mon invention ! Si ce n'était pas vrai !

Jean

Je vois l'intention ! Ne prenez pas la peine ainsi de contredire Votre premier aveu !

Louisette

Jean ! Laissez-moi tout dire !

Jean

Tout ? J'en sais bien assez pour ne douter de rien !

Louisette

De grâce, écoutez-moi ! Car ce triste entretien Peut-être est le dernier !

Jean

J'attendais la nouvelle Depuis que, tout à l'heure, en me cherchant querelle, Vous m'avez dit...

Louisette

Oh ! Jean ! Vous ne voulez donc pas Comprendre que si j'aime...

À part.

Il sort précipitamment par la gauche.

Jean

On vient ! J'entends des pas ! On descend le coteau ! S'il allait nous surprendre, Celui que vous aimez ! Je ne dois plus attendre, Puisque mon espérance est tuée à jamais !

Scène 3

Louisette

S'arrêtant, accablée.

Montrant le fond, à gauche.

Allant s'agenouiller à gauche de la grotte.

Entre Molière, par la droite.

Louisette

Écoutez-moi ! Pitié ! C'est fini désormais ! Il me fuit, me méprise ! et quand c'est lui que j'aime ! Mourir ainsi ! Pourquoi, dans ma douleur extrême, Ai-je pu l'égarer ! Allons, la Sèvre est là, Prête à me recevoir ! Prions d'abord !

Scène 4

Molière, Louisette

Molière

Voilà ! J'ai trouvé le premier cette grotte amoureuse. Madeleine est perdante en bonne parleuse, Elle tiendra, j'espère, à payer son enjeu : Quatre jours de répit dans son humeur ! C'est peu ; Mais j'en serai content si cela peut suffire À trouver une pièce et surtout à l'écrire, Et même, comme échange, elle aura mon pari : Du vrai point d'Alençon, quand on l'eût enchéri, Pour se faire au plus tôt une ample collerette Et border son corsage, un rêve de coquette !

Louisette

Mon Dieu ! Pardonnez-moi de me donner la mort ; Mais vous savez, hélas ! Que c'était dans mon sort !

Il se précipite vers Louisette, la saisit et l'entraine en avant.

Molière

Arrêtez, malheureuse ! Ainsi, dans la rivière Vous alliez vous jeter ! Vous êtes donc sans mère ? Vous n'avez donc personne à qui ce fût un deuil ? Personne pour pleurer près de votre cercueil ?

Louisette

Monseigneur, vos bontés me font toute confuse ! Pardon ! Si, j'ai mon père, et c'est ce qui m'accuse ; Car il n'a plus que moi ; mais, dans mon désespoir. Je n'aurais pas la force...

Molière

Enfant ! Puis-je savoir L'objet de vos chagrins ?

Louisette

Monseigneur, oh ! je n'ose !...

Molière

Au «Monseigneur», d'abord, souffrez que je m'oppose. Dites : monsieur tout court ; bien mieux encore ami. Achevez maintenant : je devine à demi.

Haut.

Louisette

Pour le nouveau seigneur, et qui pourrait-il être Si ce n'était pas lui ? Quelle bonté ! Peut-être, Si j'étais chez mon père.

Il lui offre le bras. Entrent, par la gauche, Madeleine Béjart et Jean.

Molière

Oui, vous avez raison. Venez ! je vous rendrai sauvée à la maison. Montrez-moi le chemin.

Scène 5

Jean, Louisette, Molière, Madeleine Béjart

Jean

C'était dans l'évidence Ce doit être le Comte !

Louisette

Ah ! Son indifférence S'explique maintenant ! La dame du château ! Sans doute, c'est bien elle !

Molière

Eh bien ! C'est moi !

S'inclinant ironiquement.

Madeleine Béjart

Tout beau Je ne m'étonne pas que vous m'ayez fait faire Tout à l'heure un pari ! C'était bien votre affaire D'être seul à chercher ! Sincères compliments !

Molière

Sur quoi ?

Madeleine Béjart

Sur votre goût ! Sur vos arrangements !

Molière

Ah ! Ceci maintenant ! Cessez, je vous en prie ! Je ne pourrais répondre à la taquinerie !

Madeleine Béjart

À Clisson, dans l'auberge, à notre déjeuner, Vous sortez dans la cour, et j'entends ricaner. C'était ce rendez-vous que vous donniez, je pense, À quelque chambrière avec ou sans dépense !

Molière

Madeleine, de grâce ! Est-ce que vous rêvez ?

Jean

Moi qui vous aimais tant !

Louisette

Moi donc ! Mais c'est assez De vous voir avec elle

Madeleine Béjart

Aussi bien, ce jeune homme, Qu'au bois j'ai dépendu, me répétait...

Molière

En somme, Que prétendez-vous dire ?

Madeleine Béjart

« Elle l'attend là-bas ! »

Molière

Qui donc ?

Madeleine Béjart

Eh ! Son amant !

Molière

Quel est tout ce fatras ? Ainsi, vous m'accusez? vous me croyez coupable D'être d'un rendez-vous? Soupçon bien regrettable ! Vous allez le comprendre !

Madeleine Béjart

Oh ! je vous sais très fort En intrigues d'amour ; mais vous me faites tort Si vous croyez aussi que votre comédie Pourra m'abuser. Non !

Molière

C'est une maladie ! Écoutez donc, au moins !

Madeleine Béjart

C'est juste ! À votre tour J'ai donné la réplique. Un mot. Pas de détour. C'est mauvais au théâtre !

Reprenant.

Molière

Ainsi me faire injure, Et gratuitement ! Toute cette aventure S'éclaircit fort pour moi par cette pendaison Que vous m'avez apprise et dont avec raison, Par vengeance d'abord, j'aurais pourtant pu faire, Contre vous, à mon tour, un conte imaginaire.

Madeleine Béjart

Et pourquoi pensez-vous qu'il ait voulu mourir, Ce malheureux garçon ?

Entre, par la droite, le Bailli, en robe et en bonnet.

Molière

C'est pour ne plus souffrir De l'amour qui l'étouffe, amour qu'il n'ose apprendre À celle qui l'inspire et qui n'a su comprendre, Comme, de son côté, la malheureuse enfant Dans la rivière...

Scène 6

Le Bailli, Molière

Se relevant et s'épongeant le front.

Le Bailli

Ave ! Le temps est étouffant !

Molière

Que me veut ce bailli ?

À part.

Haut, continuant.

Le Bailli

Sachant votre passage, Par vos gens, attablés dans l'auberge, au village, À bien se rafraîchir. Mon Dieu ! Qu'ils sont heureux ! Je me suis empressé de savoir auprès d'eux Où vous étiez allé.

Molière

D'abord, je dois vous dire Que ce sont des amis.

Le Bailli

Monseigneur voudrait rire D'un malheureux bailli N'ai-je pas entendu ? De maître ils vous traitaient.

Molière

Vous avez confondu. Enfin, que voulez-vous ?

Le Bailli

Vous faire une harangue, Comme c'est mon devoir.

Molière

Qu'il avale sa langue ! À quoi rime ceci ?

Il s'arrête, comme pour juger de l'effet.

Le Bailli

Célèbre descendant D'une illustre maison !

Haut.

Molière

C'est un fâcheux pédant ! Célèbre ! au jour peut-être où chacun n'est qu'une ombre ; Et quant à ma maison.

Il s'arrête, cherchant son idée.

Le Bailli

Comme, après la nuit sombre, On voit naître l'aurore, annonçant le soleil, Ainsi, pour le pays, vous êtes un réveil, Que dis-je ? Une naissance au bonheur, à la joie, À l'heureuse abondance, aux jours d'or et de soie. Oui, nous sommes certains que votre seul désir, Je puis ajouter même et votre seul plaisir, En venant parmi nous, sont que chaque famille Puisse... puisse...

Molière

Achevez ! S'il faut que j'apostille Vos souhaits, dites-les ! Parlez !

Il s'essuie le front d'un air satisfait.

Le Bailli

Puisse bientôt, Cela me vient enfin, mettre la poule au pot !

Le saluant cérémonieusement.

Molière

Les voeux que vous formez n'obligent qu'Henri-Quatre, Et je ne le suis pas il faut donc en rabattre. Je n'en reste pas moins, dans mes humbles moyens, Prêt à vous obliger pour vos concitoyens. Venez à Fontenay, nous devons nous y rendre, Et gratuitement, vous nous pourrez entendre, Et mes amis et moi, de même que nous voir, Dans une comédie.

Haut, s'excusant.

Le Bailli

Hein ! Que dit-il ! Vouloir, Pour moi, ne suffit pas. J'ai ma femme et ma charge Je ne puis m'absenter.

Molière

C'est à votre décharge Vous êtes excusé.

Reprenant.

Entre vivement un paysan, par la droite.

Le Bailli

Merci de vos bontés ! Et puis, si Monseigneur, dans ses joyeusetés, De retour au château, donne la comédie, J'en pourrai profiter.

Scène 7

Le Bailli, Un Paysan

Le Bailli

Qu'est-ce ? Un grand incendie A-t-il donc éclaté, que tu viens en coureur ?

Un Paysan

Non ; mais c'est pis encore ! Oh ! Monsieur, quelle erreur ?

Le Bailli

Une erreur ? Et laquelle ? Et qui donc l'a commise?

Un Paysan

Qui ? Pardi ! Vous !

Le Bailli

Moi-même ?

Un Paysan

En faisant la sottise De chercher par ici notre seigneur nouveau !

Reprenant.

Le Bailli

Insolent ! Pas possible ! Il était au château ?

Un Paysan

Non, voilà qu'il arrive ! Il est dans le village, Où Madame a voulu goûter notre laitage.

À Molière.

Il achève par un geste de menace et sort follement.

Le Bailli

Lui ? Lui ? Le vrai ? Mon Dieu ! Pour vous, triste imposteur, S'il est des tribunaux !

Il sort derrière le bailli.

Un Paysan

Quel bailli disputeur ! Le vin qu'on s'est versé, c'est clair, il faut le boire !

Scène 8

Molière, Madeleine Béjart, Jean, Louisette

Haut.

Molière

Ah ! Bien ! Je comprends donc cette nouvelle histoire ! Tandis que je nageais en pleine illusion, Et que mes seuls habits faisaient confusion, J'étais seigneur et maître au fond de sa croyance ! Le plus bête des deux n'est pas celui qu'on pense ! Madeleine, pardon ! Mais vous voyez comment Je viens d'être berné pendant un long moment.

Madeleine Béjart

Borné, c'est bien le mot. Vous aviez cru peut-être Que vous étiez connu de cet homme champêtre !

Reprenant.

Montrant Jean et Louisette.

Molière

Je confesse humblement que le trompé, c'est moi. Maintenant, revenons. Perdu dans mon émoi, J'avais tout oublié Vous et leur aventure. Il faut pourtant sortir de cette affaire obscure ; J'entends pour vous ; car, moi, je crois voir assez clair Qu'ils s'aimaient sans la dire.

À Jean.

Madeleine Béjart

Encore un conte en l'air ! N'est-ce pas, mon garçon, que votre Louisette Savait bien votre amour, quoiqu'elle fût muette Sur le sien ?

Jean

Pardonnez ! si Louisette sait Mon amour par quelqu'un, ce n'est pas de mon fait.

Madeleine Béjart

Oh ! Le grand imbécile !

Louisette

Il m'aimait sans le dire ! De même je l'aimais

Montrant Louisette.

Entrent vivement, par la droite, Mathurin et Françoise.

Molière

J'avais pu le prédire, Et croyez sûrement qu'aussi, de son côté.

Scène 9

Louisette, Mathurin, Françoise, Jean, Molière, Madeleine Béjart

Louisette

Mon père !

Mathurin

En quelle angoisse, enfant, tu m'as jeté !

Françoise

Mon cher fils ! D'où viens-tu ?

Jean

Pardon ! Pardon, ma mère ! Je ne le ferai plus !

Mathurin

Nicolas, mon compère, Ce matin nous a dit que, sur le bord de l'eau. Tu marchais en pleurant !

Françoise

Toi, que, sur le coteau, Le long de nos vieux bois, tu tenais une corde, Comme un malheureux qui !... Mon Dieu ! Miséricorde ! Je n'ose pas y croire ! Oh ! Pourquoi donc mourir ?

Mathurin

Et pourquoi tous les deux ? C'était donc pour couvrir Une honte, ma fille ?

Elle se cache la figure dans ses mains.

Louisette

Oh ! Mon père, un tel doute Contre moi ! Contre lui !

Molière

D'après ce qu'il redoute, Il connaissait l'amour de ces deux enfants-là

Mathurin

Vous étiez si naïfs, qu'à mettre le holà Je n'ai pas pensé ; mais...

Molière

Mon ami, faites trêve À de pareils soupçons, qui resteront un rêve. Cédez-moi votre droit ; laissez-moi les gronder Comme ils l'ont mérité, pour bien les amender.

Mathurin

Si je vous connaissais.

Molière

Par l'oeuvre on connait l'homme. La question n'est pas dans le mot qui nous nomme Elle est dans l'action et surtout dans le but.

Mathurin

Je voudrais bien comprendre ! Enfin, c'est le début !

À Louisette et à Jean.

Montrant la voûte du ciel.

Molière

La suite dira tout. Donc, pour vous, jeune fille, Pour vous, pauvre jeune homme, en vain le soleil brille ? En vain le gai printemps s'est couronné de fleurs, Émaillant le gazon de leurs mille couleurs ? Les parfums pénétrants qui flottent dans la brise, Douce émanation dont toute l'âme est prise, Vous ne les sentez pas ? Ce zéphir caressant Qui, comme un divin souffle, à l'oreille, en passant, Murmure les amours de toute la nature, Vous ne l'entendez pas ? Là-haut, dans la ramure. Ces artistes ailés, ces chanteurs gracieux, Qui les traduisent tous en sons harmonieux, Pour vous sont sans ramage ? Enfin, dans toute chose, De la vie en ce monde ignorant chaque cause, Vous voulez vous enfuir De ce temple azuré ?

Françoise

Il parle quasi mieux que monsieur le curé !

Molière

À votre âge béni les bonheurs vont par troupe. Enfants, oh ! croyez-moi, ne brisez pas la coupe Avant d'avoir, au moins, mis les lèvres aux bords, Si vous ne voulez pas partir avec remords 1 Eh ! Quoi ! Jeunes amants, quand vous avez dans l'âme Un amour saint et pur, cette céleste flamme Qui de Dieu même émane et dans notre ombre luit, Aveugles, vous voulez vous jeter dans la nuit ! Non ! Vos coeurs, pleins d'amour, s'élançaient l'un vers l'autre : Que vos coeurs soient unis !

Madeleine Béjart

On dirait un apôtre !

Il cause bas avec elle.

Molière

Puissé-je convertir !

Mathurin

C'est sa religion !

Françoise

Quoi ? Va-t-il nous donner sa bénédiction ?

Mathurin

Eh ! Non ! C'est un pasteur ! Il ne peut pas !

Jean

N'empêche ! Tout ça m'a touché là mieux qu'à l'église un prêche !

Louisette

Pourvu que tout finisse au gré de mon désir !

Molière

À vous deux à cette heure ! Il est temps de choisir, Si vous ne voulez pas qu'on recommence encore à vouloir se détruire ! Ici, je vous implore ! Vos enfants s'adoraient, sans se l'être avoué Vite ! Marier-les ! Que tout soit dénoué !

Mathurin

Mais peut-être...

Entre par la droite, le comte de Barrin.

Françoise

Il faudrait...

Scène 10

Le Comte de Barris, Molière

Le Comte de Barris

Ah ! Pardieu c'est aimable À toi, mon cher poète.

Molière

En quoi suis-je coupable, Cher Comte, ami très cher ?

Le Comte de Barris

En me faisant courir Après toi dans les champs.

Molière

Comte, je veux mourir Si je comprends comment dans ses lointains parages Je te trouve et pourquoi jusque dans ces bocages Tu viens à ma recherche !

Le Comte de Barris

Eh bien ! Tu vas le voir La chose est pourtant simple. Il venait de m'échoir, Par la mort d'un cousin, le domaine où nous sommes, Avec un vrai château, rêve des gentilshommes.

Molière

Je crois bien ! Le château d'Olivier de Clisson ! De ce guerrier fameux pour être à l'unisson, Il ne te manque plus que la connétablie !

Continuant.

Reprenant plaisamment.

Le Comte de Barris

Sois sûr que, pour me plaire, on l'aurait rétablie ! Or, la veille, on m'avait trahi chez Marion : Il me fallait quand même une distraction. Je la vis en venant dans ma gentilhommière Me mettre au vert pendant la saison printanière. Je pars à l'instant même. À Nantes, vingt discours M'apprennent ton passage. On dit que ton parcours T'amène par ici ; que tu n'as, comme avance, Que peu d'instants sur moi ; que, selon l'apparence, Je pourrai te rejoindre avant d'être arrivé À destination. Je brûle le pavé. J'arrive: tes amis, restés dans le village, Me font savoir le but de ton pélerinage. J'abandonne ma femme, et j'accours. Et voilà ! Hein ! La narration que je t'ai faite là Est-elle assez rapide et comme, en rhétorique, On nous en demandait, dans la noire boutique Où pendant trop longtemps nous fûmes écoliers ?

Reprenant, simplement.

Molière

Les maîtres en discours ne sont que des bacheliers Auprès de toi, mon cher ! Merci de ta poursuite Merci du fond du coeur !

Le Comte de Barris

Maintenant, tout de suite Je t'emmène chez moi, mon ami Poquelin. Je veux dire Molière ! Ainsi donc tu mis fin Au nom de tapissier pour un nom de théâtre, Presque illustre déjà ?

Molière

Si je m'opiniâtre, Crois-moi, dans un chemin si pénible à gravir, C'est la vocation.

Le Comte de Barris

Tu parles à ravir ; Mais, je t'arrêterai ; car, tout à l'heure, à table, Le moment pour causer sera plus convenable. Allons, vite

Molière

À l'instant ; mais il te faut savoir Qu'ici même, mon cher, j'achevais par devoir Une pièce touchante et que ton équipée Avant son dénouement l'a brusquement coupée. Souffre donc...

Le Comte de Barris

Une pièce ! Ah ! Ah ! Nous allons voir !

À Mathurin et Françoise.

Entre vivement, par la droite, le Bailli.

Molière

Et tu vas l'applaudir ! Ainsi le désespoir De vos pauvres enfants va se changer en fête? Au plus tôt, n'est-ce pas ? Leur union s'apprête ? C'est convenu ?

Scène 11

Le Bailli, Molière, Le Comte de Barris, Mathurin, Françoise, Louisette, Jean, Madeleine Béjart

Le Bailli

Merci ! J'ai donc trouvé, mon Dieu !

Molière

Ô pauvre dénouement !

Le Bailli

Je vous cherche en tout lieu, Monseigneur notre Comte !

Le Comte de Barris

Et que me veut cette bête ?

Haut, humblement.

Le Bailli

Celui-là, c'est le vrai, car il est malhonnête ! Je suis votre bailli ; je venais vous offrir.

Le Comte de Barris

Quoi donc ? Achève vite ! Ou prends garde d'aigrir Toute ma belle humeur !

Le Bailli

Comme, après la nuit sombre, On voit naître l'aurore.

Le Comte de Barris

Assez ! Je suis du nombre De ceux qui n'aiment pas moutarde après diner. Ta harangue a tardé : tu peux la rengainer !

Molière

D'autant mieux, cher ami, qu'elle est déjà connue, Ayant ici fêté mon humble bienvenue.

Le Comte de Barris

Que me dis-tu donc là ?

Molière

Qu'avant toi j'eus l'honneur De ce discours brillant ; que j'en sais la teneur.

Le Comte de Barris

Tudieu ! Comment cela. Toi, Molière, faussaire ! Tu faisais le seigneur ! Oh ! Criminelle affaire ! Ces hommages pour moi, tu les volais !

Molière

Pour toi? Le vrai, c'est qu'ils n'étaient ni pour toi ni pour moi, Mais bien pour Henri-Quatre.

Le Comte de Barris

Ah ! bah ! Comment ?

Molière

La preuve C'est qu'ils ont rappelé sa promesse, un chef-d'oeuvre La poule au pot fameuse !

Le Comte de Barris

Oh ! Je rirai dix ans !

Reprenant.

À Mathurin et à Françoise.

Molière

De ceux qui t'attendaient ? Ça ! Depuis trop longtemps Tous ces sots quiproquos retardent de ma pièce Le dénouement prévu ! De nouveau je m'adresse À vos coeurs de parents ! Commandez en deux mots À nos désespérés de cesser leurs complots Vous fûtes bien heureux quand, dans votre jeunesse, On sut vous marier, bénir votre tendresse Unissez-les bien vite, afin qu'eux, à leur tour, Ils en fassent autant pour leurs enfants un jour !

Mathurin

Tout ça, c'est bel et bon ! Pour entrer en ménage, Il n'a jamais suffi de tendre au badinage : Il faut quelques écus.

Françoise

Ces enfants-là n'ont rien !

Le Comte de Barris

C'est un léger détail, et, si vous voulez bien, Je pourrai m'en charger.

Mathurin

Monseigneur !...

Françoise

Notre reconnaissance...

A à gui il fait signe d'approcher.

Tirant sa bourse et la lui offrant.

Le Comte de Barris

Attendez donc un peu pour que votre espérance Ne soit pas trompée ! En dot, ma belle enfant, Prenez ces cent écus !

Molière

Dénouement triomphant.

Le Comte de Barris

Tu vois que, par moment, je puis être confrère !

Louisette

Pardonnez, Monseigneur ; mais, quand on désespère Et qu'on se trouve heureuse ainsi subitement...

Le Comte de Barris

Votre bonheur s'exprime assez éloquemment Dans votre doux regard, pour que mon humble offrande Vingt fois me soit payée !

Louisette

Il faut qu'on vous commande ! Remerciez aussi !

Jean

C'est avec grand plaisir.

Le Comte de Barris

Très bien.

Jean

Si vous saviez ! Toujours mon seul désir Fut d'être votre époux !

Ils se pressent les mains.

Louisette

Ce n'est pas votre faute Si je puis le savoir !

Le Comte de Barris

Maintenant, mon cher Plaute, Qui n'auras pas de meule à tourner, je le crois, Laissons à leur bonheur ces heureux villageois.

À Molière.

Madeleine Béjart

Est bien qui finit bien ! Monseigneur vous invite ; Mais vos amis et moi...

Lui baisant les mains.

Il lui offre son bras.

Le Comte de Barris

Madame, je mérite Cette dure leçon pour n'avoir pas d'abord Su vous baiser les mains ; mais à tout mon grand tort Vous ne pourrez vouloir me laisser en pâture !

Madeleine Béjart

On ne peut plus gaiment guérir une blessure !

Le Bailli

Moi seul, je serai donc sans consolation !

Molière

Non pas, mon cher bailli ! Dans votre affliction, Vous pourrez vous distraire en venant nous entendre Au château dès demain.

Le Bailli

Plutôt aller me pendre ! Je suis assez joué !

Molière

Moi, je suis plus heureux ! J'ai trouvé mon sujet le Dépit amoureux.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

Apprendre ce rôle pour de vrai ? Dans l’app Réplique, les autres personnages te donnent la réplique, et l’app te fait retrouver ton texte jusqu’à ce que tu le saches.