Molière Enfant
Scène 1
Nanon Laforest
Au lever du rideau, Nanon Laforest, un tricot à la main, regarde par la porte du fond dans la rue.
Imitant le père Cressé.
L'horloge sonne quatre heures.
Nanon Laforest
Rien ! - Point de Jean-Baptiste ! - Et grand-papa Crosse1 De ramener l'enfant, voyez s'il est pressé !... Tantôt, quand de son gendre il eut vu la sortie : « Jean-Baptiste, fit-il, viens à la comédie ; Pour fêter tes quinze ans je t'en veux régaler ! Nanon, à Poquelin, toi, n'en va point parler. Puisqu'il installe au Louvre un meuble de commande, C'est trois heures au moins qu'il faudra qu'on ***** Bast ! nous serons avant raccourus au logis. Hardi ! petit garçon !» - Et les voilà partis. Bon voyage ! - Nanon faisant le pied de grue , Peste, tremble, et vingt fois va guetter à la rue, Et craint que le bourgeois n'arrive le premier, Qui, secouant monsieur son fils comme un prunier. Sur lui de bons soufflets ferait choir une averse. Ils n'y songent pour eux non plus qu'au schah de Perse ! À leur aise, jarni ! - Bon ! quatre heures ! - Oui-da ! Hardi ! Petit garçon ! Hardi ! le grand-papa ! - Je suis bien sotte, moi, d'en prendre l'épouvante !
Scène 2
Nanon Laforest, Gauthier
Nanon Laforest
Qui vient là ?
poliment
Gauthier
Serviteur !
Nanon Laforest
Et nous votre servante !
À part.
Gauthier
Un très joli morceau !
Nanon Laforest
Quel est ce patelin ?
Gauthier
Est-ce ici la maison de Monsieur Poquelin ?
Nanon Laforest
Oui.
Gauthier
Marchand fripier ?
À part.
Nanon Laforest
Oui ! - J'ai vu cette figure.
Gauthier
Et tapissier du roi ?
Nanon Laforest
Mais ! ! !...
Gauthier
Ai-je quelque enflure ? Un goitre, une jaunisse ou les yeux retournés, Que vous me reluquez, la belle, sous le nez ?
Nanon Laforest
Ha ! ha ! ha !
Gauthier
Qu'est ceci ? Quel mal vous prend, la fille ?
Nanon Laforest
C'est que...
Gauthier
Quoi ?
Nanon Laforest
Vous avez l'air de Gauthier-Garguille, Ce grand sec, qu'on voyait à la foire autrefois, Et qui faisait tant rire en avalant des pois ! Excusez, s'il vous plaît !
Gauthier
Mais voyez cette bête Qui me jette mon nom pour excuse à la tête ! Pardi ! Je suis Gauthier lui-même, entendez-vous, Et malhonnêtement vous riez devant nous. Il s'agit bien, ma foi, d'un histrion de foire ! Vous voyez un grand homme et très chargé de gloire !
Nanon Laforest
Ha ! ha ! ha ! Quelle farce !
Gauthier
Apprenez que le roi D'un peu plus de façons fait des frais avec moi.
Nanon Laforest
Hé ! Hé !
Gauthier
Le cardinal, notre éminentissime Cardinal ! Il me tient en une haute estime ! À l'hôtel de Bourgogne, entendez cela bien, Il m'a fait, l'an dernier, entrer comédien !
Nanon Laforest
Et monsieur Gros-Guillaume, avec sa rouge trogne ?... Et Turlupin ?...
Gauthier
Tous trois à l'hôtel de Bourgogne !
Nanon Laforest
Ha ! Tous trois !... Ah ! Ces bons bateleux !...
Gauthier
Je te dis.
Nanon Laforest
Laissez !... Je crèverai, ma foi, si je ne ris !... C'est malgré moi... Je vois toujours votre grimace, Et vos petits yeux ronds... vos cheveux de filasse Qui vous pendaient partout sur votre habit déteint... Et puis... les coups de pied que monsieur Turlupin...
Gauthier
Qu'elle rit de bon coeur !
Nanon Laforest
Et puis les coups de trique.
Gauthier
Et les claques aussi !
Nanon Laforest
Que c'était donc comique !
Gauthier
Arrête ! Arrête donc ! Ma foi ! Ton mal me prend. Ha ! Ha ! Les bons tréteaux du marché Saint-Laurent ! - C'est égal ; je te prie, empêche-toi de rire, Et m'écoute à présent.
Nanon Laforest
Là ! Vous n'avez qu'à dire ; Je ne veux plus lever le nez de mon chausson.
Gauthier
Ton maître Poquelin n'a-t-il pas un garçon ?...
Nanon Laforest
Tapissier ?
Gauthier
Non ! Son fils, sa propre géniture.
Nanon Laforest
Ah ! Ah ! Jean-Baptiste?
Gauthier
Oui ! C'est là sa signature.
Nanon Laforest
Il vous écrit ?
Gauthier
Hier, j'en reçus ce papier. Le ton en est pressant et l'objet singulier.
Nanon Laforest
Quel objet donc ?
Gauthier
Il veut jouer la comédie !
Nanon Laforest
Jouer la comédie !
Gauthier
Oh ! La chose est hardie ! Mais s'adresser à moi c'est d'un très bon renard, Et je lui veux montrer le plus fin de notre art.
Nanon Laforest
Voilà votre chapeau, Monsieur Gauthier-Garguille.
Gauthier
Pourquoi ?
Nanon Laforest
Pour décamper soudain.
Gauthier
Ho ! Ho ! La fille, Tu me donnes congé ?...
Nanon Laforest
Je vous le donne, net.
Gauthier
Et d'où prends-tu le droit ?...
Nanon Laforest
Le droit ? Sous mon bonnet. Vous nous venez céans apprêter des affaires, Des tracas et des cris-, pardieu, bien nécessaires ! Oh ! ça ! voici la porte et mon balai tout prêt, Et mon nom, qui qu'en grogne, est Nanon Laforét !
Gauthier
Ah ! Tu le prends ainsi ! - Je tiens donc la gageure ; Et, pour comédien, il l'est, je te le jure ! Je lui veux des tréteaux souffler le diable au corps !
Nanon Laforest
Vous le ferez ?
Gauthier
Fort bien !
Nanon Laforest
Quoi, Monsieur ?...
Gauthier
Sans remords !
Nanon Laforest
Oh ! Non ! Si vous saviez, Monsieur Gauthier-Garguille ! Il y va du repos de toute la famille. Mettrez vous de bon coeur notre maison en deuil, Dites ?
Gauthier
Qu'elle est gentille avec sa larme à l'oeil ! On a pour Jean-Baptiste une âme un peu bien tendre. Hein ?
Nanon Laforest
Quoi donc ?
Gauthier
Ces doux yeux le font assez entendre.
Nanon Laforest
Entendre quoi ?
Gauthier
Friponne ! Et ce nez amoureux ! Ah ! Nanon, le gaillard n'est pas trop malheureux ! Il suffit.
Nanon Laforest
Moi ! Pardine ! éclairez vos visières. Mais c'est un amoureux qu'on tiendrait aux lisières : Quinze ans, jouant à la fossette, un vrai gamin, Et de barbe au menton non plus que sur ma main.
Gauthier
Comment, diantre ! Un enfant ?
Nanon Laforest
La gentillesse même ! Tout bonté ! tout esprit ! tout malice, et qu'on aime En dépit que l'on ait.
Gauthier
Je le veux du moins voir. Dis-lui...
Nanon Laforest
L'occasion n'est pas bonne ce soir : Il a fait une fugue.
Gauthier
Eh bien, je vais l'attendre.
Nanon Laforest
Non ! Son père rentrant n'aurait qu'à vous surprendre !
Gauthier
Je reviens donc tantôt, car il m'attire fort.
Nanon Laforest
Et faites-lui tout bas sa morale.
Gauthier
D'accord, Si je prends sur ta joue un baiser pour ma peine.
Nanon Laforest
Un baiser ? C'est tout chaud pour la Saint-Jean prochaine. Oh ! J'aperçois monsieur. Délogez.
Gauthier
Quoi, sans rien ?
Nanon Laforest
Tôt donc ! Becquez-le vite et qu'il vous fasse bien.
Gauthier
Adieu !
Nanon Laforest
Par ma cuisine, afin qu'il ne vous voie !
Il sort à droite.
Gauthier
Prends garde ! Où je viendrai par Où l'on me renvoie.
Scène 3
Nanon Laforest, Poquelin
Ils arrivent, traînant à bras une petite charrette, jusqu'à la porte du fond.
Nanon Laforest
Voici nos gens dont l'air parait un brin penaud.
Poquelin
Mettez là ce fauteuil et le reste là-haut.
Nanon Laforest
Quoi ! Vous rapportez tout, Monsieur ?
Au garçon qui porte le fauteuil.
Poquelin
Tais-toi, criarde ! Allons, double butor !
Nanon Laforest
Hé ! Là ! Prenez-y garde !
Au garçon.
Les garçons disparaissent.
À Nanon.
Poquelin
Morbleu ! Tire d'ici. De quoi te mêles-tu? Peste soit du cagneux, et son air courbatu ! Çà ! Tous en haut ; qu'on se remette à la besogne ! Troupeau de fainéants ! - Mais tais-toi donc, carogne !
Nanon Laforest
Je ne dis mot !
Poquelin
Viens çà. Regarde ! En vérité, L'ouvrage est de mon fils et fort bien fagoté ! Le savetier du coin, je pense, en aurait honte. Bref ! Le Roi m'a laissé le meuble entier pour compte.
Nanon Laforest
Quoi ! Tout ? Chaises, fauteuils ?...
Poquelin
Et les pliants aussi.
Nanon Laforest
Vous n'aviez donc pas vu ?...
Se levant avec redoublement de colère.
Poquelin
Quelque niais ! Que si ! J'avais dès en partant aperçu la bévue ; Mais j'espérais qu'au Louvre on ne l'aurait pas vue : Avec un peu d'adresse on leur en passe tant ! Et déjà justement je bridais l'intendant : C'était fait ! - Tout à coup dans cette galerie Passe le Cardinal, qui, sur ma friperie Ajustant, le madré, tout droit son nez pointu : « Hé ! hé ! » - fait-il, d'un ton que je l'eusse battu, « Le tapissier du roi s'est trompé, sur mon âme, Et voici des fauteuils qu'il a faits pour sa femme ! » Et c'est ce Jean-Baptiste !... Où diable est-il ?...
Nanon Laforest
Il faut... Qu'il ait été chercher... Dame !... Un outil, là-haut.
Poquelin
Dans le moment, coquin ! que j'étais en instance Pour t'obtenir du Roi ma charge en survivance !... Brigand ! Trois mille écus, dont, selon mon contrat... Monsieur Jourdain !...
Nanon Laforest
Le fils du feu marchand de drap ?
Poquelin
Juste ; pour même somme il a ma signature !
Nanon Laforest
Quoi ! Ce vieux reliquat d'ancienne fourniture ?
À lui-même.
Monsieur Jourdain parait avec ses quatre laquais.
Poquelin
Tais-toi ! - Comment payer ?
Nanon Laforest
Monsieur !...
Poquelin
Petit Satan !
Nanon Laforest
Monsieur Jourdain !
Poquelin
Va-t'en !
Nanon Laforest
Quatre laquais !
Elle sort.
Poquelin
Va-t'en !
Scène 4
Monsieur Jourdain, Poquelin
Monsieur Jourdain
Hé ! Monsieur le fripier, foin de votre ruelle ! Mais sans la fange au moins, qu'on y voit qui ruisselle, Et qui m'eût des panneaux le dehors tout crotté, J'étais jusque chez vous dans ma chaise apporté !
Poquelin
Monsieur, j'en suis confus.
À ses laquais.
Monsieur Jourdain
Bien ! - Vous, près de la porte. Là ! - Debout ! - Tous les quatre, attendant que je sorte.
Poquelin
Peste du fou fieffé, dont la fièvre me bout !
Monsieur Jourdain
On la peut voir d'ici qui m'attend tout au bout.
Poquelin
Fort bien !
Monsieur Jourdain
Çà ! Si je viens vous en savez la cause : Voici votre billet.
Poquelin
Oui ! - Ce n'est pas grand'chose.
Monsieur Jourdain
Pardonnez-moi : ce sont trois mille bons écus, Dus par vous à mon père et de longtemps échus. C'était quelque fermage ou d'emprunt; je l'oublie.
Monsieur Jourdain piqué te couvre.
Poquelin
C'est pour du drap vendu. - Mettez, je vous supplie.
Monsieur Jourdain
Du drap ?
Poquelin
Et du velours à grand's bandes rayé. Il en vendait.
Monsieur Jourdain
Possible ! - On ne l'a point payé Toujours, et j'ai pour ce jour-ci votre parole.
Poquelin
Hélas !... Il est vrai !... Mais...
Monsieur Jourdain
Quoi ?
Poquelin
Pas une pistole ! Les affaires, Monsieur, ne vont pas à mon gré.
Monsieur Jourdain
Ah ! Ah !
Poquelin
Et je me vois, dont j'ai le coeur navré, Par le coup tout récent d'une perte importante, Obligé de tromper encore votre attente.
Monsieur Jourdain
Ma foi ! J'en suis marri, mon cher monsieur.
Poquelin
Eh quoi ! Pour cet argent ?...
Monsieur Jourdain
J'en ai besoin. Oui ! - Non pas moi ; Mais c'est pour un marquis qui me fait cette grâce De me les emprunter. Voulez-vous qu'il s'en passe?
Poquelin
Monsieur, je suis à bout !
Monsieur Jourdain
Un Marquis de la Cour !
Poquelin
Ma maison est bien lourde, et les enfants...
Monsieur Jourdain
Bonjour ! Un marquis ! N'est-ce rien qu'un marquis, je vous prie ?
Poquelin
Mais vous avez d'argent la cassette remplie.
Monsieur Jourdain
Point, point ; je n'en ai plus.
Poquelin
Qui ? vous ? En vérité ? Un gentilhomme !
Monsieur Jourdain
Eh oui ! Les gens de qualité, Justement, sont les plus gênés dans leurs affaires Far les choses qu'ils font outre les nécessaires.
Poquelin
Mais moi, je ne demande ici qu'un peu de temps.
Monsieur Jourdain
Mais...
Poquelin
C'est pour ma famille.
Monsieur Jourdain
Eh oui ! Je vous entends ! Là ! Vous me remuez avec cette prière, Et je vous donne une heure.
Poquelin
Une heure !
À ses laquais.
Monsieur Jourdain et ses laquais sortent par le fond.
Monsieur Jourdain
Tout entière ! Mais si vous me manquez, morbleu ! Plus de crédit : J'aurai là mon huissier, Monsieur Loyal. - J'ai dit. - Au revoir ! Vous, venez, et montrez par la ville Que vous êtes à moi , me suivant à la file !
Scène 5
Poquelin, Nanon Laforest
Poquelin
Maugrebleu du gredin que la peste étranglât ! Et son Marquis avec, et sa chaise, et son drap ! Mais où donc est mon fils ! - Ah ! fripon, j'imagine...
Nanon Laforest
Monsieur, si vous veniez...
Poquelin
Me diras-tu, coquine, Où mon fils a passé ?
Nanon Laforest
Monsieur...
Poquelin
Dis.
Nanon Laforest
Je ne sais.
Poquelin
Tu mens.
Nanon Laforest
Je...
Poquelin
Parle franc : ou sans autre procès Je t'applique...
Nanon Laforest
Et quoi donc ?
Poquelin
Bon ! Tu fais la hardie ! Mais je sais où le prendre, et , vers la Comédie De ce pas...
Nanon Laforest
Oh ! Monsieur !...
Poquelin
Ah ! Te voilà donc mat !
Nanon Laforest
Hélas ! Ce n'est pas lui.
Poquelin
Parbleu ! Non, c'est le chat.
Nanon Laforest
C'est son grand-père aussi qui le met en frairie, Et vous devez sur lui porter cette furie.
Poquelin
Encor ! Quoi ! Ce vieux fou me perdra mon enfant ! Mais lui, devait-il faire aussi ce qu'on défend ? Et mon meuble, Nanon, est-ce encor son grand-père ? Morbleu ! Que je lui vais payer à ma manière...
Nanon Laforest
Monsieur ?
Poquelin
Quoi ?
Nanon Laforest
Gardez-vous céans ce bel habit ?
Il sort à gauche.
Poquelin
Non, je vais en changer, et j'attends mon bandit.
Nanon Laforest
Mordienne ! Il était temps ! Car de notre fenêtre, Tout à l'heure, au tournant, je les ai vus paraître !
Scène 6
Le Père Cressé, Molière, Nanon Laforest
Jean-Baptiste et le père Cressê s'arrêtent timidement à la porte, et le vieillard se cache derrière l'enfant.
Le Père Cressé
Hum ! hum !
à demi-voix
Molière
Nanon !
Nanon Laforest
Gageons qu'ils marchandent tous deux À qui n'entrera pas.
Le Père Cressé
Hum ! hum !
Nanon Laforest
Le bon tousseux !
Molière
Eh ! Nanon !
Nanon Laforest
Qui va là ?
Molière
C'est nous !
Le Père Cressé
C'est nous !
Molière
Le père Est-il rentré ?
Nanon Laforest
Venez.
Le Père Cressé
Ouf ! J'ai couru, j'espère !
Nanon Laforest
Ma foi ! Je vous admire, et notre horloge aussi !
Le Père Cressé
Mais il n'est pas trop tard !
Molière
Mon père est donc ici ?
Nanon Laforest
Dame !
Le Père Cressé
Il est tard ! Bonsoir !
Nanon Laforest
Oui, vous flairez l'orage.
Le Père Cressé
Moi ! Ma foi, je m'en moque !
Nanon Laforest
On sait votre courage !
Le Père Cressé
Et puis... je ne crains rien du tout.
Nanon Laforest
On verra bien !
Molière
Tu nous as donc trahis, Nanon ?
Nanon Laforest
Je n'ai dit rien. Mais voulez-vous savoir quel diable le possède, Qui, pour tout deviner, lui vient toujours en aide ? C'est qu'à tous coups, sachant votre démangeaison, Il vous tient au théâtre, absents de la maison.
Molière
Le théâtre ! Ah ! Nanon, la belle comédie !
Le Père Cressé
Ah ! nous avons bien ri !
Nanon Laforest
Chienne de maladie !
Molière
Non ! Tu n'en peux sentir comme moi le transport ! Pour m'en désenivrer j'ai beau me faire effort; Je vois, j'entends toujours; et, dans cette boutique, Je fais la comédie avec chaque pratique ! Ma vie est toute là, je pense, et mon bonheur !
Le Père Cressé
Bravo ! Petit garçon !
Nanon Laforest
Eh ! vilain suborneur, Vous devriez pleurer, le voyant si malade.
Le Père Cressé
Malade ?
Nanon Laforest
Oui ; c'est l'effet de votre régalade.
Le Père Cressé
C'était pour l'égayer.
Molière
Ne gronde pas, Nanon ; Tu lui fais du chagrin, et grand-père est si bon ! Sais-tu qu'il m'a promis que j'irais au collège ! J'étudierai !
Nanon Laforest
Toi ?
Molière
Moi-même !
Nanon Laforest
Dieu nous protège ! Et ton état?
Il prend ses outils sur l'établi et les jette à terre.
Molière
Ma foi, parlons-en ! Il est beau ! Oh ! L'aiguille, le crin et l'odieux marteau !
Nanon Laforest
Ciel !
Molière
Non ! J'y crèverais, vois-tu, de maLe rage.
Nanon Laforest
Hé ?...
Le Père Cressé
Oui ! C'est son idée !
À Cressé.
Nanon Laforest
Hé là ! Le bel ouvrage ! Et son père ?...
Le Père Cressé
Tant pis !
Nanon Laforest
Vous ! Mais les deux genoux Vous fondraient sous le corps au seul bruit de sa toux.
Poquelin paraît : la parole expire sur les lèvres du père Cressé.
Le Père Cressé
Moi ? Pour qui me prends-tu ? Penses-tu que je tremble ? Mon gendre c'est mon gendre ; et tout le monde ensemble, Et Poquelin, ici, montant ses grands chevaux.... Morbleu ! l'on ne sait pas non plus ce que je vaux ! Et je...
Scène 7
Poquelin, Molière, Le Père Cressé, Nanon Laforest
Poquelin
Vous voilà donc, coureur de mascarades ? Hein ? On n'a donc pas mis d'horloge à vos parades ? Vous comptiez m'en donner encor; mais cette fois, Tarare ! Votre fil est trop court de deux doigts !
Molière
Mon père !...
Poquelin
Venez ça.
Le Père Cressé
Mon gendre...
Poquelin
Mon beau-père, Vous mettez votre nez où vous n'avez que faire.
Le Père Cressé
Je...
Montrant le fauteuil.
Poquelin
Du diable avec vous il hante la maison, Et vous le menez boire à même le poison. - Voyez les beaux profits aussi qu'il en retire ! Il est devenu bête , oui ! plus qu'on ne peut dire, Gauche, aussi mal s'aidant de ses mains qu'un manchot, Et voici le chef-d'oeuvre enfin de ce magot !
Le Père Cressé
Franchement, le fauteuil est l'ouvrage d'un âne, Et cette pièce-là tout à fait le condamne.
Nanon Laforest
Mais ce n'est qu'un fauteuil, que ne le refait-on ?
Le Père Cressé
Et de l'étoffe, bête ! En as-tu le coupon ? Elle était de commande et pour le meuble faite.
Nanon Laforest
Bast ! Par quelque benêt nous en aurons défaite. Pour s'asseoir il n'est pas, je pense, que le roi, Et les autres chrétiens siègent tretous, ma foi !
À son fils.
Poquelin
Fadaise ! En attendant, moi, je n'ai sou ni maille Pour contenter ce soir quelqu'un qui me travaille. Et sans toi, garnement...
Nanon Laforest
C'est pour monsieur Jourdain ?
À son fils.
Poquelin
Oui, lui-même. Tais-toi ! Je devrais d'un gourdin...
Nanon Laforest
Donnez-lui du marquis.
Poquelin
À tous coups tu m'arrêtes !
Nanon Laforest
C'est de l'or !
Poquelin
Sais-tu bien, toi, ce que tu t'apprêtes ?
Nanon Laforest
Quoi ?
Poquelin
Des coups de bâton pour m'empêcher toujours De faire à ce coquin entendre mon discours.
Poquelin prend un bâton et la poursuit.
Nanon Laforest
Vous grondez de travers.
Molière
Mon père !
Le Père Cressé
Hé ! là !
Poquelin
Pendarde !
Nanon Laforest
Certes ! Et trop chaude au nez vous monte la moutarde !
Poquelin
Laissez-moi !
Nanon Laforest
Voulez-vous le fin mot ? Votre fils, Soit qu'on le prêche ou non, ne fera que gâchis. Il n'est point du tout né pour vous trousser des sièges, Et veut étudier, jarni ! dans les collèges.
Poquelin
C'est pour rire ?
Nanon Laforest
En voici des témoins assignés Qu'il a, nous le jurant, à beaux pieds trépignes.
Poquelin
Est-il vrai, Jean-Baptiste ?
À Poquelin, prenant un grand parti.
Nanon Laforest
Eh ! Confesse la chose. Être comédien ! - Voilà tout !
Le Père Cressé
Bellerose Est un grand homme, au moins ! Et s'il monte au?si haut...
Molière
Je le vaudrai, grand-père, et plus encor, s'il faut.
Il prend son fils par la main.
Poquelin
Mon fils court à l'abîme, ô ciel ! Et tout le monde Le pousse par l'épaule à sa chute profonde ! Écoute, mon enfant, à quinze ans, oses-tu - Te risquer pour la vie hors du sentier battu? Tu cherches un pays où la gloire t'attire : Sais-tu bien ce qu'il est? Moi, je n'en peux rien dire, Mais des honnêtes gens enfin s'il est hanté, Ils n'y jettent de loin qu'un regard de côté, Et certes on n'en voit guère, avec ta hardiesse, Y planter leur racine, en bouton de jeunesse.
Molière
Non, peut-être, et j'entends, mon père, votre avis; Mais, qui veut être honnête, il l'est en tout pays.
Molière va silencieusement ramasser son marteau et lève des yeux mouillés de larmes sur son père qui lui tend les bras.
Poquelin
Il est vrai. Cependant c'est faire en homme sage D'attendre que l'honneur s'affermisse avec l'âge; Et déjà, n'est-ce pas un excès trop hardi Qu'un enfant, tout nouveau de ses langes sorti, Maudissant le métier qui fait vivre son père, Outrage ainsi l'outil laborieux à terre? Tu nous méprises donc, et ce qui te sourit, Ce sont les songes creux et les choses d'esprit ! Mais, est-ce de quoi vivre? Eu savants on fourmille Et tu vas avec toi ruiner la famille. - Regarde : je suis pauvre et déjà je blanchis ; Tes frères et tes soeurs sont encor bien petits , Ma main à les nourrir va tomber de vieillesse, Et que deviendrons-nous si mon fils nous délaisse-?
Molière
Pardon !
Poquelin
Dieu soit béni ! Viens, viens donc dans mes bras !
Le Père Cressé
Oh ! Oh ! Bon petit coeur ! Nanon, ne vois-tu pas?
Montrant le fauteuil.
Molière
Non. Vous n'en aurez pas, mon père, le déboire. Je veux dans mon état chercher toute ma gloire; Et d'abord à ceci je me vais installer : Vous verrez !
Poquelin
Bien, mon fils !
Le Père Cressé
Oui ! Voilà bien parler !
Poquelin sort par la gauche.
Poquelin
Je vais un peu là-haut penser pour cette dette. Je n'aurai plus après qu'un soin qui m'inquiète : C'est ma charge. Le roi nous la peut bien ôter !
Le père Cressé saisit son chapeau et sort brusquement par la rue.
Le Père Cressé
Morbleu ! C'est une chance au moins qu'on peut tenter.
Scène 8
Molière, Nanon Laforest
Molière commence à travailler ; puis, levant la tête, aperçoit Nanon debout et immobile devant lui.
Molière
Te voilà bien plantée ici, ma bonne fille ?
Nanon Laforest
Non : c'est que je suis bête, et le désir me grille... Que j'en ai là tout gros au coeur !...
Molière
Dis-nous de quoi.
Nanon Laforest
Eh ! C'est de t'embrasser !
Molière
Eh bien ! Embrasse moi !
Nanon Laforest
Dame ! Ton action part d'un gentil courage, Et tu vaux qu'on t'admire ainsi brave à l'ouvrage. Quel effort d'un seul coup !
Molière
Ma foi ! ton compliment , Ma pauvre Laforest , se trompe étrangement , Et mon coeur sentirait une peine plus dure À vous abandonner qu'à rompre ma nature. Mon père avait raison : un bon état vaut mieux Que toutes ces chansons, ces farces et ces jeux.
Nanon Laforest
Jarni ! Tu parles d'or ! J'en pensais tout de même, Et si je te faisais chorus, c'est que je t'aime.
Il se met en pose.
Molière
Je t'aime bien aussi, va ! - Mais j'ai réfléchi , Et de mes visions je me suis affranchi Sans peine, sans courage et sans que je m'admire. Qu'est-ce que ces pantins? Des figures de cire Aux chandelles brillant; mais, quand le jour a lui , On voit tout leur éclat se fondre devant lui. - Tiens ! j'ai bien ri tantôt; mais, quand je me rappelle, Le jeu n'en valait pas, comme on dit , la chandelle. - C'est une vieille farce : un certain Patelin , Avocat, sans souliers, mais d'esprit très-malin. Le voilà tout grincheux, maigre, râpé, sans linge, La mine enfarinée et de longs bras de singe ! - Il songe d'un habit - et , la peste ! il fait bien, Car on a froid aux yeux à voir bâiller le sien. Mais de s'en procurer devine un peu l'adresse...
Nanon Laforest
Dame !
Molière
Il se met en frais...
Nanon Laforest
De quoi ?
Molière
De politesse ; Et chez monsieur Guillaume, un gros marchand de drap, S'en va , menu trottant et serré comme un rat. Puis, là, force saluts, courbettes, simagrées, Force : - Monsieur Guillaume ! - et paroles sucrées. - J'ai connu votre père. Ah ! l'honnête marchand ! Et vous lui ressemblez ! - Il n'était pas méchant ! Il eût bien à crédit drapé tout le royaume ! Mais quelle ressemblance ! - Et là, prenant Guillaume. Il l'étreint et le serre à crac entre ses bras, Et l'autre se confond de honte et d'embarras.
Nanon Laforest
Et l'habit ?
Molière
Oh ! L'habit, il en guigne les pièces. Et d'un beau drap marron , parmi ses gentillesses, Entrelarde à tous coups des propos plus hardis ; Si bien qu'à son baiser tous les mots en sont dits. Sa dupe a le bec plein : - « N'eussiez-vous croix ni pile, « Prenez-en ! Prenez donc ; prenez toute la pile ! » Il en prend et repaît , pour demain , son marchand D'une oie... à s'en lécher les doigts, avec l'argent.
Nanon Laforest
Tredame ! Il la tient bonne ! On la paiera bien !
Molière
Voire ! En cris d'agonisant, transports de fièvre noire, Et cent jargons mêlés. - Patelin au grabat Rêve d'apothicaire à chaque mot du drap.
Nanon Laforest
Bonne buse !
Molière
Et la suite ! Et le berger qui paie L'avocat à son tour d'un éternel : Bé, bée !
Nanon Laforest
Quel bée ?
Molière
Et tout le reste ! On pâmait ! Les acteurs Triomphaient par les cris de mille spectateurs ! Et l'auteur, je ne sais son nom , mais dans les rues, On lui devrait, je pense, élever des statues !
Nanon Laforest
Voilà mon fou parti ! - Mais tu ne fais plus rien !
Revenant à Nanon qui s'en allait.
Molière
Pardi ! Je l'oubliais !... Quel bon comédien Que l'avocat !...
Nanon Laforest
Or sus ! Laisses-tu ton ouvrage ?
Il la pousse à la porte. Nanon sort en riant.
Molière
Va-t'en : je perds mon temps avec ton bavardage.
Scène 9
Molière
À son fauteuil.
Il change d'outils.
S'adressant à un clou qui résiste.
Dansant et chantant le menuet.
Il court au comptoir du fond et en tire ses manuscrits.
Avec une emphase comique.
Il trempe sa plume dans l'encrier, réfléchit, écrit, rature et tombe insensiblement dans une méditation profonde. - Statue de la Fontaine-Molière.
Molière
Ma foi ! J'en ris moi-même : il a l'air d'un bossu ! J'ai bourré tout cela sans m'en être aperçu. Arrachons tous les clous... Les oreilles me cornent Des applaudissements !... Oh ! Mes pinces t'écornent ! Attends, pauvre bossu. - Que de joie et quel bien Ils semblaient faire au coeur du bon comédien ! On voyait dans ses yeux flamber un air de gloire ! - Est-il dur, celui-là ! maudit clou ! - J'ai mémoire, Lorsque je t'enfonçai, toi, d'un coup de travers, Que tu me fis trouver une rime à mon vers. Mais nous n'en ferons plus ! Bonsoir à notre pièce ! Allons, viens ! - L'entêté veut emporter la pièce ! - C'est dommage ! Il était plaisant, mon gros Jourdain, Dans la scène au menuet, sautant d'un air badin. Là ! là ! là ! là ! là ! là ! Haut la tête ! En cadence ! Là ! là ! - Pauvre bonhomme, il peut se mettre en danse : Son portrait reste en route ! - Enfin ! diable de clou ! - Mais les vers allaient mal : mieux vaut à ce bon fou La prose toute ronde !... À propos de Parnasse, Il faut de mes papiers que je me débarrasse. Voilà tout, cornet, plume, et grimoire ! Sortez, Vers, prose, tout ensemble ! - 0 chefs-d'oeuvre avortés ! Sortez du vieux comptoir qui vous cachait dans l'angle, Il faut périr ! C'est un grand homme qu'on étrangle ! Il tombe assis dans son fauteuil, jouant l'accablement du désespoir. - Puis il commence à feuilleter ses papiers. Voici l'acte premier !... J'aurais fini d'un trait, Avant toute action, le principal portrait. Il y manque !... J'y songe, avant qu'il ne périsse, Je l'achèverais bien !... C'est un petit caprice !...
Scène 10
Nanon Laforest, Molière
Nanon Laforest
Je n'entends plus son bruit ! - Ardez ! En vérité, Le beau songeux de vers, comme il est bien posté ! - Fais-tu des Patelin? Il faudra ta statue : Reste coi : par ma fi ! Car la voilà fondue !
Molière
Hein ?...
Nanon Laforest
Entends-tu ?
Molière
Oui.
Nanon Laforest
Non.
Molière
Parbleu ! Je l'ai trouvé ! Tu seras sa servante et l'homme est achevé !
Nanon Laforest
Il est fou, je vous dis, à lier !
Molière
Je t'écoute.
Nanon Laforest
Je ne t'avais pas dit, l'ayant perdue en route, Une nouvelle.
Molière
Quoi ?
Nanon Laforest
Quelqu'un vint pour te voir.
Molière
Quelqu'un ?...
Nanon Laforest
Oui, sur ta lettre est accouru ce soir.
Molière
Qui donc ?
Nanon Laforest
Pardi ! Gauthier-Garguille !
Il se lève brusquement et renverse son encrier sur le fauteuil.
Molière
Est-il possible ?... Ciel !
Nanon Laforest
Qu'est-ce donc ?
Molière
Regarde !
Nanon Laforest
Oh ! La tache est horrible.
Molière
Nanon, tout est perdu !
Nanon Laforest
Que faire ?
Molière
Adieu ! je pars, Je fuis mon père et n'ose affronter ses regards.
Nanon Laforest
Où vas-tu?
Molière
Je ne sais... Avec Gauthier-Garguille... Hors d'ici !... Loin d'ici !... Laisse-moi !
Nanon Laforest
Ta famille...
Il jette ses papiers et s'enfuit par le fond.
Molière
Adieu, Nanon ! Adieu pour toujours !...
Scène 11
Nanon Laforest, Poquelin
Elle se range devant le fauteuil.
Nanon Laforest
Oh !
Apercevant la tache.
Poquelin
Quels cris ! Que caches-tu là ? - Ciel !
Nanon Laforest
C'est moi !
Considérant la tache du fauteuil.
Ramassant une feuille à terre.
Poquelin
Non ; c'est mon fils ! Le voilà bien perdu : cette fois, c'est la bonne, Et nous n'espérons plus de le vendre à personne ! Oh ! le funeste enfant ! - Et quels sont ces papiers? Des vers ! ce sont des vers ! Il fait des vers entiers ! Le malheureux ! Sa mère était pourtant chrétienne ! Il me fera mourir ! - Nanon, dis-lui qu'il vienne.
Nanon Laforest
Ah ! Monsieur...
Poquelin
Quoi ?
Nanon Laforest
Monsieur !...
Poquelin
Hein ?
Nanon Laforest
Le pauvre petit, Il s'est enfui de peur !
Poquelin
Enfui? m'as-tu bien dit? Parti de chez son père, en coureur d'aventure?
Nanon Laforest
Je le rattraperai, Monsieur, je vous le jure.
Poquelin
Non ! Non ! Qu'il aille au gré du sort.
Vers la fin de cette scène on a vu paraître au fond Gauthier-Garguille attirant de force Molière, qui s'échappe à gauche. - Gauthier entre et se trouve nez à nez avec Nanon.
Nanon Laforest
Oh ! Que non pas ! Je me doute où le prendre, et j'y cours de ce pas.
Scène 12
Nanon Laforest, Gauthier, Poquelin
Nanon Laforest
Monsieur, voici votre homme !
Gauthier
Au chef de la famille...
Poquelin
Monsieur ?...
Reprenant son exorde.
Gauthier
Pour vous servir, monsieur Gauthier-Garguille. Au chef de la maison nous...
Poquelin
Un comédien Chez moi !
Nanon Laforest
C'est un brave homme.
À Poquelin.
Gauthier
Oh ! Oui ! Ne craignez rien : C'est un ambassadeur, et pourvu qu'il obtienne La grâce d'un enfant soumis qu'il vous ramène...
Poquelin
Vous ?
Pendant le couplet suivant, Nanon va chercher Molière dans la rue. Elle l'amène presque de force et sur la pointe du pied. Molière se cache sous le comptoir.
Gauthier
Je l'ai rencontré comme il courait chez moi.
À Nanon.
Poquelin
Dites-lui qu'il y reste et qu'il suive sa loi. Je n'espère plus rien d'une âme si mal faite Que chagrin, que misère et ruine complète. Gardez-le, s'il vous plaît le garder, je vous dis, Et qu'il soit histrion ; moi, je n'ai plus de fils ! Si monsieur Jourdain vient, fais, Nanon, qu'il s'arrête; Je vais chez des amis tâcher que l'on me prête.
Scène 13
Gauthier, Nanon Laforest, Molière
À Molière qui sort du comptoir.
Gauthier
Oh, ce bonhomme-là n'est pas du velours, non; Et, museau pour museau, j'aime autant sa Nation. Or çà, petit fripon , à ce que je puis croire , C'est donc un trait, morbleu, de malice bien noire
Nanon Laforest
Voyez, le beau sujet de malédiction !
Gauthier
Ah ! j'entends ! - Et voilà la grande passion, Qui pour la comédie a notre âme enflammée ! C'est la peur du fouet qui fait cette fumée ?
Nanon Laforest
Bon ! Toussez !
Molière
Moquez-vous. Mais moi, je le sens bien , Je serai, malgré tout, comédien ou rien.
Nanon Laforest
Allez !
Gauthier
Ah ! Ah !
Nanon Laforest
Marchez !
Gauthier
Tu nous vois sur la scène ; Mais..
Nanon Laforest
Poussez donc.
Gauthier
Ma foi ! Quelque chose me gêne.
Nanon Laforest
Quoi donc ?
Gauthier
Ton Poquelin ne me plaît pas du tout. Guette un peu son retour.
Nanon Laforest
Vous, ferme ! Et de l'atout !
À part.
Nanon sort par le fond et va faire sentinelle dans la rue.
Gauthier
Sois tranquille. - Mieux vaut ne pas tant, devant elle, Déformer ce qu'en nous pourrait aimer la belle.
Scène 14
Gauthier, Molière
Gauthier
Comédien, dis-tu ! - Rends-toi galérien, Gueusard, goutteux, martyr, mais pas comédien ! Les pauvres baladins qu'on voit à la chandelle, Sais-tu bien les sueurs dont leur tête ruisselle ? Connais-tu leur supplice ? - On est triste, chagrin, Malade, point d'affaire, il faut ronger son frein; Il faut rire, chanter et faire pirouette. Le public est toujours d'une santé parfaite. Quand l'homme est à la cave, on l'appelle au grenier; Il s'échine : on le siffle. - Et voilà le métier !
Molière
Oui ! Mais on l'applaudit.
Gauthier
Oh ! oh !
Molière
Çà ! je vous prie ; Qu'on me cite un état sans dégoût dans la vie. J'en vois ici venir de toutes les façons : Gentilshommes, vilains, mariés et garçons; Tout le monde se plaint, pleure, geint, se lamente; Mais moi, qu'on m'applaudisse et mon âme est contente. Triste ? Eh bien, je rirai ! - Malade, moribond? Jusqu'au bout, devant eux, je me tiendrai d'aplomb, Je le jure ! Oh ! j'aurai moins d'angoisse à contraindre, Comédien mourant, que fripier, sans me plaindre !
À Molière.
Gauthier
Hum ! Il a de bons mots ! - Il a bien de l'esprit ! Oui ! mais un histrion, tu sais qu'on le maudit, Le monde s'en écarte et chacun le méprise.
Molière
C'est qu'à ramper trop bas lui-même y donne prise. Pour moi, je ne sais rien, mais je vois dans mon coeur Un théâtre sans honte, implacable et moqueur, Qui, du monde et du ciel cherchant le vrai service, D'un mortel ridicule assassine le vice ; Et le comédien, sur ses planches monté, N'enseignant que bon sens, justice et vérité, Au ciel qui le pardonne, au monde qui l'admire, Serait un fils de plus, qu'on aime et qui fait rire.
Gauthier
Têtebleu ! Que dit-il ? - Tu renverses tout l'art ! Il n'est grimace, enfant, ni perruque ni fard Qui se hausse à de tels emplois, et les poètes N'ont pas des rôles faits pour ces grandes conquêtes.
Molière
Eh bien, nous en ferons, nous autres baladins !
Gauthier
Ah ! Ah ! Qu'il est plaisant, le petit ! - Des gredins, Des ânes comme nous grimper sur le Parnasse, Et jouer de la plume en bonnet de filasse !
Molière
Oh ! Mais j'étudierai ! J'ai bon-papa Cressé Qui me l'a bien promis. Tout mon plan est dressé : J'apprendrai le beau style et meublerai ma tête. Pardi ! Ce n'est qu'un homme, après tout, un poète !
Gauthier
La peste ! Quel bambin !
Molière
On m'a dit qu'un ancien Auteur, Plaute, en son temps était comédien. Si j'étais comme lui ?
Gauthier
Voyez-vous cette audace, Qui de Plautus, chez nous, rêve déjà la place ! J'en suis tout ébaubi ! - Prends-la, petit vaurien !
Molière
Mais le plus dur, c'est d'être un bon comédien.
Gauthier
Ma foi, voire ! Le pire est de trouver la pièce.
Molière
J'en ai fait... j'en essaie une !
Gauthier
Ah ! de quelle espèce? Morbleu ! Nous en rirons, mais pas comme il faudrait !
Molière
Oui ! Faire rire est un difficile secret.
Gauthier
Très difficile ! - Il faut cette longue habitude...
Molière
Il faut des gens qu'on voit faire une bonne étude , Copier sur nature et peindre des portraits. On regorge de gens ridiculement faits ! Voilà, monsieur Jourdain... un bourgeois-gentilhomme.
Gauthier
Tout Paris le connaît et rit dès qu'on le nomme.
Molière
Tant mieux ! - Je l'avais mis en scène.
Gauthier
Bon sujet !
Molière
Hélas ! J'ai tout perdu ! Mais je tiens mon projet : Je le rattraperai, lui, sa ronde commère, Ses maîtres, sa servante et sa folle chimère. Il vient souvent : j'écris les choses qu'il nous dit, Et mon sac d'un bon trait chaque fois s'arrondit. Vous verrez !
Gauthier
Je ne sais si c'est moi qui suis bête, Mais je ne trouve rien à dire dans ma tête.
Scène 15
Nanon Laforest, Gauthier, Molière
Nanon Laforest
Hélas ! Voici là-bas venir monsieur Jourdain, Suivi de son huissier qui saisira soudain ! Que faire ?
Gauthier
Quoi ! C'est lui !...
Elle remonte au fond.
Nanon Laforest
C'est une grosse somme, Trois mille écus !...
Il lui fait endosser un bel habit pendu dans la boutique, et se retire avec lui dans un coin.
Molière
Gauthier, le bourgeois-gentilhomme, Si vous voulez m'aider, va demander crédit. Venez , que je m'explique, et mettez cet habit.
Scène 16
Monsieur Jourdain, Nanon Laforest, Loyal, Molière, Gauthier
Monsieur Jourdain
Ah ! Voilà de quoi rire, et l'insolence est grande ! Que j'attende, corbleu ! Pense-t-on que j'attende ? J'instrumente à l'instant, si l'argent n'est compté. On ne se moque pas des gens de qualité.
Nanon Laforest
Ah ! Diantre !
Monsieur Jourdain
Oh çà, monsieur Loyal.
À Monsieur Jourdain.
Écrivant.
Loyal
D'un coeur paisible ! « Ce quinzième janvier, trente-sept...
Molière
Impossible !
Gauthier
Vous céderez.
Molière
Non pas.
Loyal
« Nous, Loyal...
Gauthier
Je vous dis Qu'il le faut !
Monsieur Jourdain
Quel débat !
Molière
Non, Monsieur le Marquis.
Loyal
On me trouble.
Monsieur Jourdain
Un marquis !
Loyal
« Nous...
Loyal continue à lire tout bas ce qu'il écrit.
Monsieur Jourdain
Taisez-vous, bélître. C'est un marquis ! Lisez tout bas votre chapitre.
Gauthier
J'aurai ce meuble.
Molière
Oh ! non !
Gauthier
C'est un point résolu : Je ne sors point d'ici que nous n'ayons conclu.
À Monsieur Jourdain.
Nanon Laforest
Ah ! J'y suis ! Pour la cour on a fait ces beaux sièges, Et ce marquis les veut.
Monsieur Jourdain
Plus bas !
Gauthier
Que de manèges ! Il me les faut. Je veux qu'on dise, entrant chez moi : Marquis de Gargouillé, c'est un meuble de roi ! - Juste : il était pour lui , répondrai-je, comtesse ; Mais au roi j'ai, parbleu, brûlé la politesse !
Nanon Laforest
Il n'est pas dégoûté !
Monsieur Jourdain
Je le crois. Quel honneur ! L'emporter sur le roi !
Nanon Laforest
C'est un fort grand seigneur.
Gauthier
Voyons ! Nous disons donc : six fauteuils, douze chaises... J'offre deux mille écus !...
Nanon Laforest
Le ladre ! Il prend ses aises. Cela vaut plus du double.
Monsieur Jourdain
En effet.
Gauthier
Est-ce dit ?
Molière
Non !
Gauthier
Trois mille !
Monsieur Jourdain
Et moi, quatre ! - Une heure de crédit.
Molière
L'y voilà ! Poussez-le.
Gauthier
Je voudrais bien connaître Qui vient sur ma brisée.
Nanon Laforest
Il en est bien le maître. Monsieur Jourdain, Monsieur, est un homme important; Et de biens au soleil il en a son content.
Gauthier
Monsieur !
Monsieur Jourdain
Marquis ! Monsieur le Marquis !
Nanon Laforest
Feu son père Fut un fort gros marchand de drap.
Monsieur Jourdain
Veux-tu te taire ?
Loyal
« Pour vingt aunes de drap et... »
À Gauthier.
Monsieur Jourdain
Taisez-vous aussi. Gentilhomme ! Il l'était comme moi, Dieu merci ! Et point du tout marchand, c'est une calomnie.
Molière
Ignorante ! Il avait un singulier génie Pour se connaître en drap, et, sans être marchand, Il en donnait à ses amis pour de l'argent.
Monsieur Jourdain
Voilà tout ! Oui, monsieur : c'est la vérité pure.
À Nanon.
Gauthier
Corbleu ! de ces vilains la grossière nature ! Sotte ! Monsieur Jourdain, en toussant seulement, Montre assez qu'il est né.
Bas, à Nanon.
Nanon sanglote dans son tablier.
Molière
Peste ! Pleure un moment.
Gauthier
Avec cet air de cour on n'est point du commerce.
À part.
Monsieur Jourdain
Monsieur ! Quel honnête homme !
Loyal
À la partie adverse, Il faut signifier, Monsieur...
Monsieur Jourdain
Dans un moment.
Gauthier
Revenons au marché, s'il vous plaît.
Monsieur Jourdain
Justement. C'est quatre mille écus que j'ai dit et répète.
Gauthier
Cinq mille, pour finir.
Monsieur Jourdain
Six !
Il montre la tache.
Molière
L'offre est fort honnête. Mais le meuble est taché, messieurs.
Monsieur Jourdain
En vérité ?
Nanon Laforest
Le roi l'a de sa main lui-même ainsi gâté.
Monsieur Jourdain
Le roi !
Molière
Pour le refaire à nous on le renvoie.
Monsieur Jourdain
Le Roi ! C'est un pâté du roi !
Gauthier
Pas tant de joie ! J'y tiens, Monsieur Jourdain.
Monsieur Jourdain
Ah ! Monsieur le Marquis , Laissez-moi cette gloire, il n'importe à quel prix.
Gauthier
Non !
Monsieur Jourdain
J'en mourrais, Monsieur !...
Gauthier
Ah ! ce mot me renverse. Je suis battu !
Loyal
Monsieur, à la partie adverse Il faut signifier.. .
Monsieur Jourdain
Hors d'ici, quant-et-quant !
Loyal
Mais l'exploit ?...
On emporte Loyal dans la rue.
Monsieur Jourdain
Mes laquais, ôtez-moi ce croquant.
Loyal
Monsieur, cette infamie aura sa récompense.
Monsieur Jourdain
Ah ! Monsieur le Marquis, que de reconnaissance !
Scène 17
Poquelin, Monsieur Jourdain, Gauthier
Apercevant Monsieur Jourdain.
Poquelin
Quel est tout ce fracas ?... Hélas ! Monsieur Jourdain, Je suis bien désolé !
Monsieur Jourdain
Je suis ravi !
Poquelin
Dandin Ne m'a rien pu donner !
Monsieur Jourdain
Tenez, voilà quittance !
Poquelin
Mais je n'ai point d'argent...
Monsieur Jourdain
D'allégresse je danse ! Et puis mon intendant vous portera ce soir Trois autres mille écus que je reste devoir.
Poquelin
Rêve-t-il, ou bien moi ?
Monsieur Jourdain
Çà, marquis, ma personne Est toute à vous, au moins.
Gauthier
Monsieur, elle est bien bonne !
Il sort, suivant la fauteuil solennellement emporte par les quatre laquais.
Monsieur Jourdain
Qu'on l'emporte avec soin ! - Et le reste chez moi , Ce soir ! - Meuble de cour ! Une tache du roi !
Scène 18
Poquelin, Nanon Laforest, Gauthier
Poquelin
Il emporte le meuble !
Nanon Laforest
Oui, monsieur, il l'achète ! Rien que six mille écus et fier de son emplette ! Ce marquis le poussait !... Il s'y serait, je crois, Ruiné tout entier. - C'est un pâté duRoi !
Poquelin
Quoi ! Monsieur le Marquis ?
Gauthier
De Gargouillé, je pense ; Toujours pour vous servir.
Poquelin
Quoi ! Vous ! Cette obligeance !...
Scène 18
Gauthier, Poquelin, Nanon Laforest
Gauthier
Ce n'est qu'un intermède ici de sa façon, Que j'ai joué, monsieur, au profit du garçon. L'auteur n'ose approcher.
Il l'embrasse.
Poquelin
Eh ! Le sournois, qu'il ose !
Nanon Laforest
Ma foi ! La comédie est bonne à quelque chose !
Gauthier
Dans le commerce.
Scène 19
Le Père Cressé, Molière, Gauthier, Poquelin, Nanon Laforest
Le Père Cressé
Enfants ! Tout est raccommodé , Un coupon de rencontre !
Molière
Il est fort bien brodé ! Je le donne à Gauthier pour gilet de Jocrisse.
Le Père Cressé
Hein ?... Garguille !...
Gauthier
Bonjour !
Le Père Cressé
Mais...
Gauthier
À votre service.
Poquelin
Notre meuble est vendu, mon beau-père.
Le Père Cressé
Ah !... tant mieux ! Si j'avais su !... Voici, du moins !. .. Ouvrez vos yeux : C'est un écrit du roi qui transfère la charge À Jean-Baptiste - Et le grand sceau de cire en marge i
Nanon Laforest
Oh ! Le grand sceau ! - Voyons, monsieur.. .
Gauthier
Non, croyez-moi; C'est un méchant présent, monsieur, qu'on fait au roi. Tapissier d'apparat ! Tapissier chimérique ! Il est né pour la scène : il mourrait en boutique.
Poquelin
Tapissier d'apparat !
Gauthier
Je vous le garanti Poète, pour le moins qui peut valoir Hardy.
Poquelin
Des farces ! Bel effort et d'un puissant génie !
Molière
En la haussant d'un ton, la scène rajeunie, Mon père, grandirait plus que vous ne croyez.
Poquelin
Tu la feras grandir, toi, marmot ?
Molière
Essayez !
Poquelin
Certes ! Il n'est plus d'enfants !
Molière
Oh ! Dieu ! si j'avais l'âge, Et l'esprit dégourdi d'un peu d'apprentissage, J'ai des chimères là dont on serait surpris !
Poquelin
Toi ? Mais tu ne sais rien !
Molière
Moi ! Je sais tout Paris ! Il est plein d'animaux à l'envi ridicules, Et l'un pétrit et l'autre avale les pilules ! Les fameux médecins, les pédants, les docteurs, Les maîtres que l'on plume, et les valets menteurs, Les vieux maris jaloux, et les jeunes coquettes !. - Bast ! j'en voudrais garnir cent aunes de banquettes. Mais, sans aller bien loin, dites-moi, n'est-ce rien Que notre noir voisin, ce saint homme de bien, Ce bon monsieur Tartufe ? - Et sa fausse grimace, Peut-on sur nos tréteaux lui marchander sa place? Çà ! de l'y démasquer serait-ce pas bien fait? Allez ! J'en ai mon sac qui regorge !
Poquelin
En effet !
Le Père Cressé
Moi ! J'en pleure.
Poquelin
Eh bien donc !...
Molière
Non. Gardez-le, mon père ; Car de me partager, c'est tout ce que j'espère. Pourvu qu'à mes loisirs le reste soit permis...
Poquelin
Tu seras tapissier ?
Molière
Puisque je l'ai promis.
Poquelin
Touche donc là. Demain je t'envoie au collège.
Molière
Enfin ! Mon coeur s'élance et bondit comme un liège Sur un flot de plaisir et de bonheur profond ! Tout me rit à présent , car l'avenir fécond S'ouvre devant mes yeux si gonflé de promesses ! Vous verrez ! vous verrez ! - Et vous, mes chères pièces, Rêves dans le silence et l'effroi caressés, La barrière est à bas : levez-vous, paraissez ! Apprêtez vos habits de marquis et de prudes, Et venez tous grandir au soleil des études !
Le Père Cressé
Ah ! Nanon !
Gauthier
Ah ! Nanon !
Nanon Laforest
Allons ! Tout finit bien !
Poquelin
Il sera tapissier !
Molière
Je suis comédien !