Comédie · 1829

Molière et Mignard à avignon

d’Eugène Pradel

Représentation
≈ 29 min
Distribution
2 femmes, 5 hommes
Répliques
217
Écriture
En vers
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Molière H 64 ≈ 6 min 13
Mignard H 31 ≈ 4 min 8
Belton H 38 ≈ 4 min 8
Bridois H 13 ≈ 3 min 3
Madame D'ampouf N 13 ≈ 3 min 4
Armantine F 24 ≈ 3 min 6
Laforest F 21 ≈ 3 min 4
Sophie N 8 ≈ 1 min 4
Valaurier H 4 ≈ 1 min 3
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle Molière et Mignard à Avignon
Molière absentabsentabsentabsentabsent
Mignard absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Belton absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Bridois absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Madame D'ampouf absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Armantine absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Laforest absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Sophie absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Molière et Mignard à Avignon

Scène 1

Belton, Laforest

Belton

Pardon, Madame : n'est-ce pas ici que demeure Monsieur Molière ?

Laforest

Oui, Monsieur, et je suis sa servante ; mais mon maître est occupé, il ne peut recevoir personne.

Belton

Cependant, Madame, j'ai besoin de le voir.

Laforest

Cependant, Monsieur, il a besoin d'être seul.

Belton

On m'a assuré que Monsieur Molière allait former une nouvelle troupe pour Son Altesse Sérénissime le Prince de Conti, et je venais m'offrir...

Laforest

Vous, Monsieur ? Et pour quels emplois ?

Belton

Pour les rôles d'amoureux.

Laforest

À merveille. Je pourrais vous servir.....

Belton

Madame...

Laforest

Vous protéger...

Belton

Madame, que de bonté !

Laforest

Mais comme tous les instants de Molière sont précieux, je ne veux pas qu'il les perde à écouter le premier venu. Avez-vous du talent ?

Belton

Comment, Madame...

Laforest

Je sais que tous les comédiens croient en avoir ; mais cela ne suffit point. Répétez une scène devant moi : si vous êtes de mon goût, vous serez reçu.

Belton

Madame !

Air : J'ai pris goût à la république.

Laforest

Ne méprisez pas mon suffrage, Il faut plutôt le redouter : Molière sur plus d'un ouvrage Daigna souvent me consulter. Mon habitude est infinie ; Je saisis tout avec élan Et la servante du Génie Peut fort bien juger le talent.

Belton

Ordonnez, Madame ; que voulez-vous que je fasse ?

Laforest

Je veux que vous me fassiez une déclaration.

Belton

Une... J'entends.

Laforest

Supposez que je suis l'aimable objet de toutes vos pensées, et débites-moi une tirade brûlante.

À part.

Belton

Allons, j'y souscris, Supposons donc que c'est la dame de mes pensées, ma charmante Sophie.

Laforest

Y êtes-vous, Monsieur ?

Ils se placent.

Belton

J'y suis.... Plaçons-nous. « Se peut-il, ingrate Isabelle, que vous rejetiez les voeux, les hommages de l'amant le plus tendre ! »

Laforest

Pas mal... Animez-vous, Monsieur.

Belton

« Depuïs trois ans que je soupire pour vous, auriez-vous juré de me réduire au désespoir, de me faire mourir d'amour ! Mes nuits sont sans repos, mes jours sans plaisirs ; ma vie s'écoule dans les larmes. Ah ! Femme adorée ; montrez-vous sensible à ma tendresse, à mes tourments. »

Laforest

Chauffez, chauffez, Monsieur !

Il tombe à ses pieds.

Belton

« Si vous vous obstinez à repousser mes soupirs ; si vous avez juré ma perte, je vais me punir de ma flamme ; je me soumets à mon sort affreux... Mais non , vos traits enchanteurs se parent d'une grâce nouvelle ; vous rougissez, vous vous attendrissez ; vous acceptez mon hommage, et je jure à vos pieds de vous consacrer ma vie ! »

Scène 2

Molière, Laforest, Belton

Molière

Dieu ! Que vois-je ?

Laforest

Vous venez à propos, Monsieur...

Belton

C'est Monsieur Molière ?

Molière

Je me retire ; je ne veux pas vous déranger.

Laforest

Restez, restez. J'ai fait pour vous une excellente acquisition.

Molière

C'est pour vous, que vous voulez dire.

Laforest

Non, mon digne maître ; je ne pense qu'à vos intérêts.

Air : L'Ermite du hameau voisin.

Molière

Oui, je devine à ses regards, Quand tous les deux je vous contemple, Que c'est un jeune amant des arts, Dont l'erreur croit trouver le temple. Je ne m'en serais pas douté. Je vois ce que c'est.

Belton

Quand Molière est dans la maison, J'ai, sans erreur et sans folie, En me croyant chez Apollon, Pris sa servante pour Thalie.

Molière

Il a de l'esprit... Jeune homme, que voulez-vous de moi ?

Belton

Entrer dans la troupe que vous devez former.

Laforest

Il a du bon, Monsieur ; je vous le recommande.

Air : Pégase est un cheval qui porte.

Molière

Avec l'esprit d'un sexe aimable Quand je me croyais familier, L'observateur était au diable ; Je suis encore un écolier. L'art, pour pénétrer dans leurs âmes, En vain nous prête son secours ; Nous prétendons jouer les femmes, Les femmes nous joueront toujours. Il suffit. C'est qu'elle s'y connaît. Les femmes ont un tact, une finesse... Mais entrez chez moi, Monsieur, et je vais m'entendre.... On vous nomme ?...

Belton

Belton.

Molière

Madame Laforest, ayez soin de Monsieur Belton. Je vais vous rejoindre.

Laforest

Je crois que c'est une bonne affaire.

Il sort avec Laforest.

Belton

Que de bontés !

Scène 3

Molière

Air : Mon galoubet.

Molière

À Pézenas, à Pézenas, Dans les jeux brillants de Thalie , L'amour prit mon coeur dans ses lacs ; Et par un tour de comédie , Le Fripon me fît voir Sophie À Pézenas, à Pézenas.. À Pézenas, à Pézenas , Je trouvai Béjart inhumaine ; Je consultai mes almanachs Et je crus en vain, dans ma chaîne, Terminer la dernière scène À Pézenas, à Pézenas. Je me venge quelquefois sur les femmes, des chagrins qu'elles m'ont causés ; et pourtant je les aime toujours... Ah ! Sophie, Sophie, combien je vous dois de plaisirs et de tourments !... N'importe, si je n'ai pu être heureux à la Cour du Prince, je puis le devenir dans les murs d'Avignon. Par un heureux destin, j'ai trouvé la mère de Sophie sensible à mes offres brillantes : engagée dans ma troupe, elle reste, elle est près de moi, et l'occasion de l'entretenir de ma tendresse doit bientôt se présenter. Il est impossible que Sophie demeure longtemps étrangère, insensible à tant d'amour.

Scène 4

Mignard, Molière

Mignard

Pardon, Monsieur, j'arrive à l'instant dans cette ville ; on m'indique cette auberge comme la meilleure ; et mon intention étant de m'arrêter dans ces contrées, je voudrais savoir si l'on est bien ici ?

Molière

C'est la meilleure d'Avignon. Monsieur est peintre, dessinateur ?

Mignard

Oui, Monsieur. Après un séjour de vingt ans en Italie, riche d'un porte-feuille bien garni, je viens offrir à ma patrie le fruit de mes travaux. Mais, je n'ai pas voulu rentrer à Paris, sans m'arrêter dans le Comtat Vénaissin ; la patrie de Pétrarque et de Laure est féconde en sites heureux, en nobles et touchants souvenirs.

Molière

Je vous connais, Monsieur...

Mignard

Vous me connaissez !

Molière

Sans vous avoir jamais vu.

Mignard

C'est un peu fort !

Air : Faut l'oublier.

Molière

Ce feu sacré qui vous inspire, Me découvre un fils d'Apollon ; Et j'ai deviné votre nom, Sans qu'on eût besoin de le dire. Le génie est dans ce regard, Où brille son pouvoir suprême ; Et sans rien donner au hasard, Je me suis dit à l'instant même : Voilà Mignard, voilà Mignard !

Mignard

Eh quoi ! Vous saisissez au premier aspect. Mais vous, Monsieur, vous qui, lisant si bien dans mon âme, devinez qui je suis ! Quel homme, quel génie peut posséder à ce point une telle puissance d'observation ?... Non, je ne me trompe pas ; la proximité des lieux, l'élan inspirateur qui vous anime... Je sais qui vous êtes.

Molière

Impossible !

Air : Je mentirai toute ma vie.

Mignard

À ce regard observateur, Que ne trompé point l'imposture, Et qui vous dévoile lé coeur Et les secrets de la nature ; Saisi d'un respect imprévu, Aux rayons de votre lumière, Aussitôt que je vous ai vu, J'ai deviné le grand Molière.

Molière

Ah ! C'en est trop !... Nous nous connaissons, nous nous estimons...

Mignard

Et...

Molière

Achevez...

Mignard

Nous nous aimons !

Ils s'embrassent.

Molière

Pour la vie.

Mignard

Cette amitié sera durable.

Molière

Quoiqu'improvisée.

Mignard

Je ne te quitte plus.

Molière

À la vie, à la mort !

Air : Le Magistrat irréprochable.

Ils se serrent la main.

Mignard

On l'a dit : les talents sont frères ; Mais, à moins d'éclat destiné, Sous tes auspices tutélaires, Mignard voit en toi son aîné. Par une douce sympathie, L'amitié formant ce tableau, Ainsi que nos coeurs, pour la vie, Unit ta plume et mon pinceau.

Scène 5

Bridois, Molière, Mignard

Air : Vaudeville de Jean Monnet.

Bridois

Je vous amène en patache Une femme, un vrai démon, Qui gronde, qui rit, se fâche, Et fait triple carillon. J'ai d'abord, Sans effort, Cherché pour elle une ornière, Mais elle a nommé Molière, Et je la rends à bon port.

Molière

Molière ! Et que diable nous veut cette femme-là ?

Mignard

Une femme qui te demande, qui te poursuit... C'est charmant !

Bridois

Oui, mais c'est la plus fameuse caricature ; foi de Bridois.

Molière

Où l'as-tu donc dénichée ?

Bridois

À Vaucluse. J'étais allé conduire une famille étrangère, quand je rencontre cette vieille folle.

Mignard

Eh bien ?

Bridois

Elle me demande si Monsieur Molière n'est pas dans Avignon. Je lui réponds, oui. Alors cette dame me dit : combien est-ce qu'on te donne pour ce voyage ? Dame, que je lui réponds, c'est une famille anglaise qui me donne vingt francs pour la conduire à Vaucluse et la ramener à Avignon. Vingt francs ? reprend-elle ; eh bien, moi je t'en donne cent. Cent livres ! ai-je dit... Mais songez que cette famille anglaise va rester en plan à Vaucluse, en attendant une autre voiture. N'importe encore, a-t-elle ajouté ; je te donne deux cents livres...

Molière

Et pour deux cents livres....

Air : V'là c'que c'est que l'exactitude.

Bridois

Je sais fort bien qu'à ces Anglais J'ai fait un' mauvais' plaisant'rie ; Mais avant tout, je suis Français, Et j' connaissons la galant'rie. C'est un' dam' qui m'offre d'abord De quoi l'avoir pour un an d' vivres ; Trop galant pour n'êtr' pas d' son bord , Je suis bientôt tombé d'accord , En empoignant les deux cents livres. J'ai topé.

Mignard

Mais quelle est cette dame , cette vieille Dulcinée la connais-tu ?

Bridois

Tout ce que je sais, c'est qu'elle n'a jamais vu Monsieur Molière ; et rien que sur sa réputation, elle est folle de lui.

Molière

C'est charmant !

Mignard

C'est juste. Mais que sais-tu davantage ?

Bridois

Je sais qu'elle est riche et marquise.

Molière

Une nouvelle d'Escarbagnas.

Bridois

Non, elle se nomme la marquise d'Ampouf.

Mignard

D'Ampouf ! C'est délicieux.

Bridois

Elle m'attend là-bas... Je vais la chercher.

Molière

Je frémis...

Mignard

Voyons-là ; nous rirons.

Molière

Je m'esquive.

Bridois

Puisque l'un de vous deux est Monsieur Molière, je vais la quérir.... Vous ferez le bonheur d'une femme sensible qui a des écus.

Molière

Et soixante ans.

Air : Souvenez-vous en.

Bis.

Bridois

Je vais vite vous chercher L'objet qui doit vous toucher ; Permettez-lui d'approcher, Et surtout sans vous fâcher... Oui, c'est un objet charmant, Souvenez-vous en Et n'allez pas faire un pouf À la marquise d'Ampouf. Cinquante-cinq au plus. Elle est bien farce, allez.

Scène 6

Mignard, Molière

Mignard

Demeure, nous nous amuserons.

Molière

Je suis, forcé de te quitter ; on m'attend. Un jeune amoureux....

Mignard

Un amoureux.... Bon, c'est un remplaçant dans les moments difficiles.

Molière

Bonne idée ! Reçois la vieille marquise en attendant.

Mignard

Je la recevrai... L'amitié va faire une corvée.

Molière

À charge de revanche.

Scène 7

Mignard

Il feuillette ses dessins.

Mignard

Il y a dans toute association humaine, l'article pertes et bénéfices. On peut bien commencer par l'article pertes, quand c'est avec Molière qu'on s'associe d'amitié.

Scène 8

Madame D'ampouf, Mignard

à part

Madame D'ampouf

Le voilà ; c'est lui ! N'interrompons pas ce grand homme dans ses méditations. Mon coeur trop sensible a palpité d'amour à la lecture de ses ouvrages... Il n'est pas surprenant que je me sente comme anéantie à l'aspect de ce génie immortel !... Au milieu de cent mille hommes, je l'aurais d'abord reconnu... Ses traits sont empreints d'une couleur de génie incomparable... Ah ! Molière, divin Molière, je t'aimais avant de t'avoir vu ; je t'adore maintenant ; et simple mortelle, je viens, embrasée d'un feu pur, me prosterner devant ton talent sublime !

Mignard

Ah ! Madame, excusez-moi ; je n'avais pas eu l'honneur de vous voir.

Madame D'ampouf

Divin Molière, ne vous étonnez pas, vous, homme extraordinaire, de ma démarche extraordinaire.

Mignard

Mais, Madame...

Air : À l'âge heureux de quatorze ans.

Madame D'ampouf

À l'âge heureux de cinquante ans, Forte d'un peu d'expérience, Le prestige de vos talents A su troubler mon innocence. Terminant des voeux superflus, Je vous apporte mes hommages, Pour savoir ce qui vaut le plus De Molière ou de ses ouvrages.

Mignard

Permettez, Madame ; que je mette un terme à l'erreur...

Air : J'ai vu partout dans mes voyages.

Madame D'ampouf

Je veux embellir ma carrière, En me donnant à mon vainqueur ; Trop heureuse, si de Molière Je puis fixer le noble coeur. Ah ! Ne me faites pas un crime D'un désir, d'un trouble charmant ; Mon erreur même est légitime , Car c'est l'erreur du sentiment.

Mignard

Souffrez que je vous le dise, Madame ; vous confondez...

Air : Bouton de rose.

Madame D'ampouf

Un coeur sensible Devrait vous émouvoir, vraiment ; Mais vous toucher est impossible, Et vous repoussez froidement Un coeur sensible. Je confonds, Monsieur ! Non, je ne confonds rien... C'est vous, coeur froid et muet, qui n'entendez pas la voix éloquente de la passion...

Mignard

Madame, je ne puis abuser plus longtemps de cette position.

Même air.

Madame D'ampouf

Un coeur sensible En vain s'élance sur vos pas, Le vôtre demeure inflexible... Pourquoi Molière n'a-t-il pas Un coeur sensible ! Subterfuges inutiles ; vous ne sentez pas, non, Monsieur, vous ne connaissez pas tout le prix d'une illustre conquête.

Scène 9

Armantine, Madame D'ampouf

Armantine

C'est Monsieur Molière à qui j'ai l'honneur de parler ?

Madame D'ampouf

Oui, Madame. Mais, que dis-je ? Vous le savez mieux que moi.

Armantine

Qu'Armantine est heureuse de le rencontrer !

Madame D'ampouf

Heureuse ! C'est cela... J'avais une rivale.

Armantine

Monsieur, je brûlais du désir....

Madame D'ampouf

Monsieur, je brûle pour vous depuis que j'ai vu la première représentation des Précieuses ridicules.

Armantine

J'ai fait des études.

Air : Depuis longtemps j'aimais Adèle.

Bis.

Elle sort.

Madame D'ampouf

Ma rivale a de la jeunesse ; Mais, quoique un peu sur le retour, J'ai plus d'ardeur et de tendresse ; Vous me regretterez un jour. Il est des liaisons charmantes Qu'avec mon coeur l'on peut former ; Il vous faut des femmes savantes, Et pour moi, je ne sais qu'aimer. J'ai fait deux cents lieues pour vous prouver mon amour... Mais vous regardez Madame avec des yeux... J'en ai vu assez ; vous l'aimez, vous soupirez... vouS...

Scène 10

Mignard, Armantine

Mignard

La vieille folle veut absolument que je sois Molière... C'est Molière que vous demandez, Madame ?

Armantine

C'est lui.

Mignard

Il va bientôt sortir de son appartement.

Armantine

Me destinant au théâtre, j'ai senti le besoin de le consulter.

Armantine

Il ne vous refusera pas ses conseils.

Armantine

Je n'osais l'espérer. Je m'essaie dans la tragédie.

Air : Sur des fleurs fraîchement écloses.

Bis.

Il sort.

Mignard

Tous les arts ornent son domaine ; Et si Thalie a son amour, Aux nobles jeux de Melpomène, Il peut présider tour-à-tour. Suivez les conseils du génie ; Oui , l'art tient de la vérité Le poignard de la tragédie, Et les grelots de la gaîté. N'importe.

Scène 11

Molière, Armantine

Molière

Madame, est-ce moi que vous demandez ?

Armantine

Je demande les conseils de Monsieur Molière.

Molière

Madame se destine au théâtre ?

Armantine

On m'a dit que vous formiez, pour Monseigneur le Prince de Conti, une troupe de comédie et de tragédie ?

Molière

C'est vrai.

Armantine

J'ai déjà joué la tragédie.... Mais hélas ! Les peines du coeur...

Molière

Sont profondes... Auriez-vous trouvé un infidèle ? J'ai peine à le croire.

Armantine

Vous êtes trop bon... Mais j'eus le malheur d'écouter un jeune homme fort aimable ; on le nomme Belton.

Molière

Belton !

Armantine

Le perfide s'est éloigné !...

Air : Car ça ferait de la peine à maman.

Molière

Auprès de vous peut-on être infidèle ? Vos doux regards ont droit de l'enchaîner. Triste et confus, jusqu'aux pieds de sa belle Dans peu d'instants je veux le ramener. L'amour heureux offrant un heureux groupe, Molière doit vous rendre votre amant. Comme je veux de l'accord dans ma troupe, Je vous réponds de son engagement. Vous le retrouverez.

Armantine

Vous consentez donc à me prendre à l'essai ?

Molière

J'y consens de tout mon coeur. Récitez quelques vers, Madame, et vous n'aurez plus rien à désirer.

Armantine

En voici, Monsieur ; ils sont d'une tragédie nouvelle dont la scène se passe à Avignon.

Molière

À Avignon ! N'importe ; et le titre ?

Armantine

Pétrarque.

Molière

Va pour Pétrarque... J'écoute.

Armantine

« Il m'aime, et je ne puis accepter son amour. Je pars demain ; demain avant la fin du jour, Je quitterai ces lieux , cette douce retraite Où soupira longtemps l'amante du Poète; L'impérieux devoir , prompt à me censurer , Me défend de le plaindre , et lui laisse ignorer Les feux que dans mon coeur alluma sa tendresse. Ah ! du plus noble amour j'ai pu rêver l'ivresse ; Mais cet amour cruel qui promit le bonheur, Laure, en le chérissant, l'étouffé dans son coeur. Qu'ai-je dit ? Vains efforts ; non, mon coeur brûle encore. Oublier mon amant ! Je sens que je l'adore. En sons harmonieux il exprimait si bien Cette ardeur dont le charme unit mon coeur au sien ! Par l'hymen à ses voeux je puis être ravie, Mais c'est pour l'adorer que je tiens à la vie. » Je commence :

Molière

Fort bien, Madame ; il y a du nerf, beau coup de nerf dans votre diction ; mais je crois que Laure fait place à la charmante Armantine, et qu'Armantine pense moins à Pétrarque qu'à Belton.

Armantine

« Puisqu'il faut renoncer à l'amour, au bonheur, Et puisque le silence est fixé sur mon coeur, Je me tairai : je dois, souffrante et solitaire, D'un amour malheureux accepter le mystère ; Mais, du moins, je pourrai d'un sentiment discret Nourrir ma solitude à l'abri du secret. Là d'un bonheur perdu j'invoquerai les charmes, Et les feux de mon coeur s'éteindront dans les larmes ! » Je continue :

Molière

Parfait ! Admirable ! Je vous reçois, Madame, sans autre examen.

Scène 12

Belton, Armantine, Molière

Belton

Ô ciel ! Armantine !

Armantine

C'est Belton !

Molière

Vous le voyez, l'amour a d'heureuses rencontres. Je vous l'ai dit, belle Armantine : je vous rends votre infidèle.

Elle sort.

Armantine

« Là d'un bonheur perdu j'invoquerai les charmes, Et les feux de mon coeur s'éteindront dans les larmes ! » Il ne me convient pas de descendre dans son coeur ; je ne veux point d'un amour que rappellerait la contrainte ; je m'en rapporte à votre prudence, Monsieur, à votre connaissance du coeur humain... et s'il ne m'aime plus, je vais m'ensevelir dans un désert...

Scène 13

Molière, Belton, Ensemble

Molière

Me voici dans une position difficile. Allons, Belton, parlez-moi franchement. Aimez-vous Armantine ?

Belton

Monsieur Molière, je suis incapable de manquer à tant de confiance : Armantine a des talents, des qualités estimables, et je me suis senti pour elle certain penchant.

Molière

Vous l'aimez donc ?

Belton

J'ai cru que je l'aimais... C'était une aimable illusion... et depuis...

Molière

Expliquez-vous.

Belton

Depuis, j'en ai vu une autre...

Molière

Vous êtes volage.

Belton

Je m'étais trompé... Mais quand vous connaîtrez celle que je chéris, que j'adore, vous approuverez un sentiment inexprimable...

Molière

Je dois compatir à vos faiblesses ; je connais les hommes, je me connais, et j'ai aussi les miennes.

Belton

Vous aimez...

Molière

La plus séduisante des femmes.

Air : De la prison de Pélagie,

Belton

Elle est douce, elle est bienfaisante, C'est comme la mienne.

Molière

Pleine de bonté, de candeur.

Belton

On vante sa grâce touchante.

Molière

Et son esprit et sa pudeur.

Belton

Elle est moins belle que jolie.

Molière

D'un regard elle sait charmer.

Belton

Et qui pourrait ne pas l'aimer ?

Ensemble

Vous venez de peindre Sophie.

Scène 14

Sophie, Molière, Belton

Sophie

Je crois qu'on vient de me nommer.

Molière

C'est elle !

Belton

C'est Sophie !

Sophie

Que signifie ce langage ?

Molière

Je ne le vois que trop bien ; vous connaissez mes sentiments, Sophie ; j'ai un rival ; Belton vous aime.

Air : Ce que j'éprouve en vous voyant.

Bis.

Ter.

Sophie

Dix mortels peuvent m'adorer, C'est bien naturel, je vous jure ; Mais n'est-ce pas me faire injure Qu'imprudemment le déclarer ? Alors que l'amour est extrême, On doit surtout être discret, Ou l'on s'expose à maint regret... Celui qui soupire et que j'aime Aurait dû garder son secret. Je conçois qu'on puisse m'aimer ; mais je n'approuve pas ces indiscrètes confidences.

Molière

Nous avons tort, tous deux tort, je l'avoue.

Belton

Mais vous êtes aussi indulgente que jolie.

Sophie

J'en conviens ; cependant, je ne puis aimer que, l'un de vous.

Molière

C'est juste.

Belton

Eh bien, prononcez, et que celui qui n'aura pas eu le bonheur de vous plaire, s'éloigne sans murmurer.

Molière

J'y souscris.

Air : C'est à mon maître en l'art de plaire.

Sophie

C'est à celui dont les ouvrages. Iront à la postérité, Que, payant ses tendres hommages, Mon coeur se donne en vérité... Celui qui voit dans sa carrière Moins de rivaux que de jaloux... Faut-il encor nommer Molière ? Vous voyez que je suis à vous. Puisqu'il le faut, et quoiqu'il m'en coûte, je vais me prononcer.

Belton

Et moi, j'ai mon congé !

Molière

Que de bonheur !... Belton, vous revenez à votre Armantine ?

Air : Dis-moi donc, mon cher Hypolite.

Bis.

Bis.

Belton

Je me résigne avec courage, Et mon sort , loin d'être fatal, Est encore un heureux partage : J'avais Molière pour rival ! Puisque celle que j'idolâtre Avec vous forme de doux noeuds, Ce n'est plus que sur le théâtre Que je jouerai les amoureux. Non... Je resterai garçon.

Scène 15

Armantine, Sophie, Molière, Belton, Valaurier

Armantine

Messieurs, permettez-moi de vous présenter mon frère, le courageux Valaurier ; il revient de l'armée d'Italie.

Sophie

Un grenadier français ! C'est un brave.

Molière

Qu'il soit le bienvenu.... Et toi, Belton, amende ton coeur.

Belton

Vous le voulez, Monsieur Molière ; allons, je me rends ! Armantine...

Armantine

Ingrat !

Belton

Je reviens à vous pour jamais.

Armantine

Je vous pardonne... Valaurier, voici mon époux, votre frère.

Il lui prend la main.

Valaurier

Mon frère ! De tout mon coeur.

Molière

Vous allez vous fixer dans cette ville ?

Air : Puisque nous avons les rayons.

Valaurier

Je veux demeurer dans ces lieux, Après de longs jours de tempête, Et sur des lauriers glorieux J'y pourrai reposer ma tête. Heureux citoyen d'Avignon, En paix je coulerai ma vie. Ah ! Dans le pays de Crillon Un soldat est dans sa patrie. Sans doute.

Scène 16

Laforest, Molière

Laforest

Eh bien, Monsieur, avez-vous engagé définitivement cet excellent jeune homme ?

Molière

Il est des nôtres.

Air : Les cancans.

Parlant.

Achevant l'air.

Laforest

L'amoureux, l'amoureux, Reste avec nous, je le veux ; Par ses voeux gracieux Il rendra mon coeur joyeux ! N'allez pas croire pourtant Que j'y pense pour amant, Et sur cet événement Ne faites pas de cancan... L'amoureux, l'amoureux, Reste avec nous, je le veux ; Par ses voeux gracieux Il rendra mon coeur joyeux ! Tant mieux ! Non, Messieurs, car je ne les aime pas ; Monsieur Molière le sait mieux que personne... Si l'on parle d'une jeune fille du quartier qui a eu une petite faiblesse ; de la femme d'un de nos acteurs qui se soit oubliée un instant, cela ne me regarde pas, je ne dis rien. Mais quand on m'intéresse comme ce jeune homme, cet aimable Belton, il m'est bien permis de dire :

Scène 17

Bridois, Madame D'ampouf, Molière, Mignard, Sophie, Belton, Armantine, Valaurier

Air de Marianne.

Bridois

De Mignard la place est conquise : Monsieur Mignard est bien heureux ! Il a captivé la Marquise ; Dieu protège ces amoureux. Malgré les ans Des traits charmants Ont enivré son âme noble et pure ; Il sent son prix, Il est épris, De ses appas que le temps a vieillis ; Mais ces appas sans imposture, N'empruntent jamais rien à l'art ; Et désormais Monsieur Mignard Peindra d'après nature. Voici la Marquise, Messieurs ; elle a fait une conquête !

Madame D'ampouf

Messieurs, j'ai retenu tous les équipages de Briois, et je vous propose une partie à Vaucluse.

Molière

J'accepte ; et toi Mignard ?

Mignard

Je suis prêt ; j'ai mes crayons.

Madame D'ampouf

Et mon amour.

Molière

Sophie vient avec nous ?

Sophie

Je ne vous quitte plus.

Molière

Qu'il sera doux de voyager entre l'amour et l'amitié !

Belton

Armantine

Armantine

Méchant !... Nous sommes du voyage.

Air : Prenons d'abord l'air bien méchant.

Bis.

Bis.

Valaurier

Avec vous je vais voyager ; Chers amis, si je ne m'abuse, Le plaisir doit nous engager Pour la Fontaine de Vaucluse. Il m'y ramènera toujours Ce doux sentiment qui me gagne. Avec l'amitié les amours, Je fais ma dernière campagne. Je vous suivrai.

Molière

Les voitures sont prêtes ; partons pour la Fontaine de Vaucluse.

Vaudeville

Molière, Madame D'ampouf, Belton, Mignard, Bridois, Laforest, Valaurier, Sophie

Air : Via c' que c'est qu' l'exactitude.

Molière

Toi qui des bons Avignonais Embellis l'heureuse patrie , Toi qui pour eux toujours renais , Réponds-moi, naïade attendrie ! Au doux murmure de tes flots Accorde les chants de ma muse ; Pour la payer de ses travaux , Laisse répondre les échos De la Fontaine-de-Vaucluse.

Madame D'ampouf

Tes gazons, tes sites charmants, Où la volupté nous engage, Ont servi d'asile aux amants, Ont alarmé plus d'un ménage. Mais si d'un voeu mal accompli L'hymen te soupçonne et t'accuse ; Dans un verre gaiment rempli, Qu'il boive le fleuve d'oubli À la Fontaine-de-Vaucluse,

Belton

Vaucluse aux amants de nos jours Fais rêver une aimable Laure. À la poésie, aux amours, Verse ton onde ; verse encore. Mais que le Zoïle nouveau, Le Tartuffe qui nous abuse, De ce monde triste fléau, Ne trouvent pas un filet d'eau À la Fontaine-de-Vaucluse.

Mignard

À cette source où l'amitié Va goûter des plaisirs tranquilles ; Molière, puisons de moitié Des vers, des images faciles. L'heureux empire de ses eaux Me promet la science infuse ; S'il t'inspire d'heureux tableaux ; Je pourrai tremper mes pinceaux À la Fontaine-de-Vaucluse.

Bridois

Je n'ai jamais trouvé rien d' beau À cette fameuse Fontaine ; Pour voir des rochers et de l'eau ; Vlà ben du monde que j'y mène. J'en ferais mille fois l' chemin ; Mon intérêt, v'là mon excuse; J' soutiens mên' qu' c'est un lieu divin ; Car je ne boirais pas de vin Sans la Fontaine-de-Vaucluse.

Laforest

Cette fontaine est à vos yeux De tout l'univers la première ; J'en sais une qui coule mieux : La plume de Monsieur Molière. Pour peindre le coeur des humains ; Jamais sa source ne refuse ; En connaît-on de plus malins ? Moi j'irai m'en laver les mains. À la Fontaine-de-Vaucluse.

Valaurier

Il paraît que les Troubadours À cette source sans pareille, Vont chanter gaiment les amours, En vidant plus d'une bouteille Sans faire tort aux grenadiers, Comme un Troubadour je m'amuse ; Les poètes et les guerriers Peuvent rafraîchir leurs lauriers À la Fontaine-de-Vaucluse.

Sophie

Malgré le souvenir flatteur Et de Mignard et de Molière, Peut-être à l'improvisateur Montrerez-vous un front sévère. Mais sur sa médiocrité Si votre indulgence s'abuse, Il pourra croire, en vérité, Que l'Hypocrène est à côté De la Fontaine-de-Vaucluse.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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