Molière et Mignard à Avignon
Scène 1
Belton, Laforest
Belton
Pardon, Madame : n'est-ce pas ici que demeure Monsieur Molière ?
Laforest
Oui, Monsieur, et je suis sa servante ; mais mon maître est occupé, il ne peut recevoir personne.
Belton
Cependant, Madame, j'ai besoin de le voir.
Laforest
Cependant, Monsieur, il a besoin d'être seul.
Belton
On m'a assuré que Monsieur Molière allait former une nouvelle troupe pour Son Altesse Sérénissime le Prince de Conti, et je venais m'offrir...
Laforest
Vous, Monsieur ? Et pour quels emplois ?
Belton
Pour les rôles d'amoureux.
Laforest
À merveille. Je pourrais vous servir.....
Belton
Madame...
Laforest
Vous protéger...
Belton
Madame, que de bonté !
Laforest
Mais comme tous les instants de Molière sont précieux, je ne veux pas qu'il les perde à écouter le premier venu. Avez-vous du talent ?
Belton
Comment, Madame...
Laforest
Je sais que tous les comédiens croient en avoir ; mais cela ne suffit point. Répétez une scène devant moi : si vous êtes de mon goût, vous serez reçu.
Belton
Madame !
Air : J'ai pris goût à la république.
Laforest
Ne méprisez pas mon suffrage, Il faut plutôt le redouter : Molière sur plus d'un ouvrage Daigna souvent me consulter. Mon habitude est infinie ; Je saisis tout avec élan Et la servante du Génie Peut fort bien juger le talent.
Belton
Ordonnez, Madame ; que voulez-vous que je fasse ?
Laforest
Je veux que vous me fassiez une déclaration.
Belton
Une... J'entends.
Laforest
Supposez que je suis l'aimable objet de toutes vos pensées, et débites-moi une tirade brûlante.
À part.
Belton
Allons, j'y souscris, Supposons donc que c'est la dame de mes pensées, ma charmante Sophie.
Laforest
Y êtes-vous, Monsieur ?
Ils se placent.
Belton
J'y suis.... Plaçons-nous. « Se peut-il, ingrate Isabelle, que vous rejetiez les voeux, les hommages de l'amant le plus tendre ! »
Laforest
Pas mal... Animez-vous, Monsieur.
Belton
« Depuïs trois ans que je soupire pour vous, auriez-vous juré de me réduire au désespoir, de me faire mourir d'amour ! Mes nuits sont sans repos, mes jours sans plaisirs ; ma vie s'écoule dans les larmes. Ah ! Femme adorée ; montrez-vous sensible à ma tendresse, à mes tourments. »
Laforest
Chauffez, chauffez, Monsieur !
Il tombe à ses pieds.
Belton
« Si vous vous obstinez à repousser mes soupirs ; si vous avez juré ma perte, je vais me punir de ma flamme ; je me soumets à mon sort affreux... Mais non , vos traits enchanteurs se parent d'une grâce nouvelle ; vous rougissez, vous vous attendrissez ; vous acceptez mon hommage, et je jure à vos pieds de vous consacrer ma vie ! »
Scène 2
Molière, Laforest, Belton
Molière
Dieu ! Que vois-je ?
Laforest
Vous venez à propos, Monsieur...
Belton
C'est Monsieur Molière ?
Molière
Je me retire ; je ne veux pas vous déranger.
Laforest
Restez, restez. J'ai fait pour vous une excellente acquisition.
Molière
C'est pour vous, que vous voulez dire.
Laforest
Non, mon digne maître ; je ne pense qu'à vos intérêts.
Air : L'Ermite du hameau voisin.
Molière
Oui, je devine à ses regards, Quand tous les deux je vous contemple, Que c'est un jeune amant des arts, Dont l'erreur croit trouver le temple. Je ne m'en serais pas douté. Je vois ce que c'est.
Belton
Quand Molière est dans la maison, J'ai, sans erreur et sans folie, En me croyant chez Apollon, Pris sa servante pour Thalie.
Molière
Il a de l'esprit... Jeune homme, que voulez-vous de moi ?
Belton
Entrer dans la troupe que vous devez former.
Laforest
Il a du bon, Monsieur ; je vous le recommande.
Air : Pégase est un cheval qui porte.
Molière
Avec l'esprit d'un sexe aimable Quand je me croyais familier, L'observateur était au diable ; Je suis encore un écolier. L'art, pour pénétrer dans leurs âmes, En vain nous prête son secours ; Nous prétendons jouer les femmes, Les femmes nous joueront toujours. Il suffit. C'est qu'elle s'y connaît. Les femmes ont un tact, une finesse... Mais entrez chez moi, Monsieur, et je vais m'entendre.... On vous nomme ?...
Belton
Belton.
Molière
Madame Laforest, ayez soin de Monsieur Belton. Je vais vous rejoindre.
Laforest
Je crois que c'est une bonne affaire.
Il sort avec Laforest.
Belton
Que de bontés !
Scène 3
Molière
Air : Mon galoubet.
Molière
À Pézenas, à Pézenas, Dans les jeux brillants de Thalie , L'amour prit mon coeur dans ses lacs ; Et par un tour de comédie , Le Fripon me fît voir Sophie À Pézenas, à Pézenas.. À Pézenas, à Pézenas , Je trouvai Béjart inhumaine ; Je consultai mes almanachs Et je crus en vain, dans ma chaîne, Terminer la dernière scène À Pézenas, à Pézenas. Je me venge quelquefois sur les femmes, des chagrins qu'elles m'ont causés ; et pourtant je les aime toujours... Ah ! Sophie, Sophie, combien je vous dois de plaisirs et de tourments !... N'importe, si je n'ai pu être heureux à la Cour du Prince, je puis le devenir dans les murs d'Avignon. Par un heureux destin, j'ai trouvé la mère de Sophie sensible à mes offres brillantes : engagée dans ma troupe, elle reste, elle est près de moi, et l'occasion de l'entretenir de ma tendresse doit bientôt se présenter. Il est impossible que Sophie demeure longtemps étrangère, insensible à tant d'amour.
Scène 4
Mignard, Molière
Mignard
Pardon, Monsieur, j'arrive à l'instant dans cette ville ; on m'indique cette auberge comme la meilleure ; et mon intention étant de m'arrêter dans ces contrées, je voudrais savoir si l'on est bien ici ?
Molière
C'est la meilleure d'Avignon. Monsieur est peintre, dessinateur ?
Mignard
Oui, Monsieur. Après un séjour de vingt ans en Italie, riche d'un porte-feuille bien garni, je viens offrir à ma patrie le fruit de mes travaux. Mais, je n'ai pas voulu rentrer à Paris, sans m'arrêter dans le Comtat Vénaissin ; la patrie de Pétrarque et de Laure est féconde en sites heureux, en nobles et touchants souvenirs.
Molière
Je vous connais, Monsieur...
Mignard
Vous me connaissez !
Molière
Sans vous avoir jamais vu.
Mignard
C'est un peu fort !
Air : Faut l'oublier.
Molière
Ce feu sacré qui vous inspire, Me découvre un fils d'Apollon ; Et j'ai deviné votre nom, Sans qu'on eût besoin de le dire. Le génie est dans ce regard, Où brille son pouvoir suprême ; Et sans rien donner au hasard, Je me suis dit à l'instant même : Voilà Mignard, voilà Mignard !
Mignard
Eh quoi ! Vous saisissez au premier aspect. Mais vous, Monsieur, vous qui, lisant si bien dans mon âme, devinez qui je suis ! Quel homme, quel génie peut posséder à ce point une telle puissance d'observation ?... Non, je ne me trompe pas ; la proximité des lieux, l'élan inspirateur qui vous anime... Je sais qui vous êtes.
Molière
Impossible !
Air : Je mentirai toute ma vie.
Mignard
À ce regard observateur, Que ne trompé point l'imposture, Et qui vous dévoile lé coeur Et les secrets de la nature ; Saisi d'un respect imprévu, Aux rayons de votre lumière, Aussitôt que je vous ai vu, J'ai deviné le grand Molière.
Molière
Ah ! C'en est trop !... Nous nous connaissons, nous nous estimons...
Mignard
Et...
Molière
Achevez...
Mignard
Nous nous aimons !
Ils s'embrassent.
Molière
Pour la vie.
Mignard
Cette amitié sera durable.
Molière
Quoiqu'improvisée.
Mignard
Je ne te quitte plus.
Molière
À la vie, à la mort !
Air : Le Magistrat irréprochable.
Ils se serrent la main.
Mignard
On l'a dit : les talents sont frères ; Mais, à moins d'éclat destiné, Sous tes auspices tutélaires, Mignard voit en toi son aîné. Par une douce sympathie, L'amitié formant ce tableau, Ainsi que nos coeurs, pour la vie, Unit ta plume et mon pinceau.
Scène 5
Bridois, Molière, Mignard
Air : Vaudeville de Jean Monnet.
Bridois
Je vous amène en patache Une femme, un vrai démon, Qui gronde, qui rit, se fâche, Et fait triple carillon. J'ai d'abord, Sans effort, Cherché pour elle une ornière, Mais elle a nommé Molière, Et je la rends à bon port.
Molière
Molière ! Et que diable nous veut cette femme-là ?
Mignard
Une femme qui te demande, qui te poursuit... C'est charmant !
Bridois
Oui, mais c'est la plus fameuse caricature ; foi de Bridois.
Molière
Où l'as-tu donc dénichée ?
Bridois
À Vaucluse. J'étais allé conduire une famille étrangère, quand je rencontre cette vieille folle.
Mignard
Eh bien ?
Bridois
Elle me demande si Monsieur Molière n'est pas dans Avignon. Je lui réponds, oui. Alors cette dame me dit : combien est-ce qu'on te donne pour ce voyage ? Dame, que je lui réponds, c'est une famille anglaise qui me donne vingt francs pour la conduire à Vaucluse et la ramener à Avignon. Vingt francs ? reprend-elle ; eh bien, moi je t'en donne cent. Cent livres ! ai-je dit... Mais songez que cette famille anglaise va rester en plan à Vaucluse, en attendant une autre voiture. N'importe encore, a-t-elle ajouté ; je te donne deux cents livres...
Molière
Et pour deux cents livres....
Air : V'là c'que c'est que l'exactitude.
Bridois
Je sais fort bien qu'à ces Anglais J'ai fait un' mauvais' plaisant'rie ; Mais avant tout, je suis Français, Et j' connaissons la galant'rie. C'est un' dam' qui m'offre d'abord De quoi l'avoir pour un an d' vivres ; Trop galant pour n'êtr' pas d' son bord , Je suis bientôt tombé d'accord , En empoignant les deux cents livres. J'ai topé.
Mignard
Mais quelle est cette dame , cette vieille Dulcinée la connais-tu ?
Bridois
Tout ce que je sais, c'est qu'elle n'a jamais vu Monsieur Molière ; et rien que sur sa réputation, elle est folle de lui.
Molière
C'est charmant !
Mignard
C'est juste. Mais que sais-tu davantage ?
Bridois
Je sais qu'elle est riche et marquise.
Molière
Une nouvelle d'Escarbagnas.
Bridois
Non, elle se nomme la marquise d'Ampouf.
Mignard
D'Ampouf ! C'est délicieux.
Bridois
Elle m'attend là-bas... Je vais la chercher.
Molière
Je frémis...
Mignard
Voyons-là ; nous rirons.
Molière
Je m'esquive.
Bridois
Puisque l'un de vous deux est Monsieur Molière, je vais la quérir.... Vous ferez le bonheur d'une femme sensible qui a des écus.
Molière
Et soixante ans.
Air : Souvenez-vous en.
Bis.
Bridois
Je vais vite vous chercher L'objet qui doit vous toucher ; Permettez-lui d'approcher, Et surtout sans vous fâcher... Oui, c'est un objet charmant, Souvenez-vous en Et n'allez pas faire un pouf À la marquise d'Ampouf. Cinquante-cinq au plus. Elle est bien farce, allez.
Scène 6
Mignard, Molière
Mignard
Demeure, nous nous amuserons.
Molière
Je suis, forcé de te quitter ; on m'attend. Un jeune amoureux....
Mignard
Un amoureux.... Bon, c'est un remplaçant dans les moments difficiles.
Molière
Bonne idée ! Reçois la vieille marquise en attendant.
Mignard
Je la recevrai... L'amitié va faire une corvée.
Molière
À charge de revanche.
Scène 7
Mignard
Il feuillette ses dessins.
Mignard
Il y a dans toute association humaine, l'article pertes et bénéfices. On peut bien commencer par l'article pertes, quand c'est avec Molière qu'on s'associe d'amitié.
Scène 8
Madame D'ampouf, Mignard
à part
Madame D'ampouf
Le voilà ; c'est lui ! N'interrompons pas ce grand homme dans ses méditations. Mon coeur trop sensible a palpité d'amour à la lecture de ses ouvrages... Il n'est pas surprenant que je me sente comme anéantie à l'aspect de ce génie immortel !... Au milieu de cent mille hommes, je l'aurais d'abord reconnu... Ses traits sont empreints d'une couleur de génie incomparable... Ah ! Molière, divin Molière, je t'aimais avant de t'avoir vu ; je t'adore maintenant ; et simple mortelle, je viens, embrasée d'un feu pur, me prosterner devant ton talent sublime !
Mignard
Ah ! Madame, excusez-moi ; je n'avais pas eu l'honneur de vous voir.
Madame D'ampouf
Divin Molière, ne vous étonnez pas, vous, homme extraordinaire, de ma démarche extraordinaire.
Mignard
Mais, Madame...
Air : À l'âge heureux de quatorze ans.
Madame D'ampouf
À l'âge heureux de cinquante ans, Forte d'un peu d'expérience, Le prestige de vos talents A su troubler mon innocence. Terminant des voeux superflus, Je vous apporte mes hommages, Pour savoir ce qui vaut le plus De Molière ou de ses ouvrages.
Mignard
Permettez, Madame ; que je mette un terme à l'erreur...
Air : J'ai vu partout dans mes voyages.
Madame D'ampouf
Je veux embellir ma carrière, En me donnant à mon vainqueur ; Trop heureuse, si de Molière Je puis fixer le noble coeur. Ah ! Ne me faites pas un crime D'un désir, d'un trouble charmant ; Mon erreur même est légitime , Car c'est l'erreur du sentiment.
Mignard
Souffrez que je vous le dise, Madame ; vous confondez...
Air : Bouton de rose.
Madame D'ampouf
Un coeur sensible Devrait vous émouvoir, vraiment ; Mais vous toucher est impossible, Et vous repoussez froidement Un coeur sensible. Je confonds, Monsieur ! Non, je ne confonds rien... C'est vous, coeur froid et muet, qui n'entendez pas la voix éloquente de la passion...
Mignard
Madame, je ne puis abuser plus longtemps de cette position.
Même air.
Madame D'ampouf
Un coeur sensible En vain s'élance sur vos pas, Le vôtre demeure inflexible... Pourquoi Molière n'a-t-il pas Un coeur sensible ! Subterfuges inutiles ; vous ne sentez pas, non, Monsieur, vous ne connaissez pas tout le prix d'une illustre conquête.
Scène 9
Armantine, Madame D'ampouf
Armantine
C'est Monsieur Molière à qui j'ai l'honneur de parler ?
Madame D'ampouf
Oui, Madame. Mais, que dis-je ? Vous le savez mieux que moi.
Armantine
Qu'Armantine est heureuse de le rencontrer !
Madame D'ampouf
Heureuse ! C'est cela... J'avais une rivale.
Armantine
Monsieur, je brûlais du désir....
Madame D'ampouf
Monsieur, je brûle pour vous depuis que j'ai vu la première représentation des Précieuses ridicules.
Armantine
J'ai fait des études.
Air : Depuis longtemps j'aimais Adèle.
Bis.
Elle sort.
Madame D'ampouf
Ma rivale a de la jeunesse ; Mais, quoique un peu sur le retour, J'ai plus d'ardeur et de tendresse ; Vous me regretterez un jour. Il est des liaisons charmantes Qu'avec mon coeur l'on peut former ; Il vous faut des femmes savantes, Et pour moi, je ne sais qu'aimer. J'ai fait deux cents lieues pour vous prouver mon amour... Mais vous regardez Madame avec des yeux... J'en ai vu assez ; vous l'aimez, vous soupirez... vouS...
Scène 10
Mignard, Armantine
Mignard
La vieille folle veut absolument que je sois Molière... C'est Molière que vous demandez, Madame ?
Armantine
C'est lui.
Mignard
Il va bientôt sortir de son appartement.
Armantine
Me destinant au théâtre, j'ai senti le besoin de le consulter.
Armantine
Il ne vous refusera pas ses conseils.
Armantine
Je n'osais l'espérer. Je m'essaie dans la tragédie.
Air : Sur des fleurs fraîchement écloses.
Bis.
Il sort.
Mignard
Tous les arts ornent son domaine ; Et si Thalie a son amour, Aux nobles jeux de Melpomène, Il peut présider tour-à-tour. Suivez les conseils du génie ; Oui , l'art tient de la vérité Le poignard de la tragédie, Et les grelots de la gaîté. N'importe.
Scène 11
Molière, Armantine
Molière
Madame, est-ce moi que vous demandez ?
Armantine
Je demande les conseils de Monsieur Molière.
Molière
Madame se destine au théâtre ?
Armantine
On m'a dit que vous formiez, pour Monseigneur le Prince de Conti, une troupe de comédie et de tragédie ?
Molière
C'est vrai.
Armantine
J'ai déjà joué la tragédie.... Mais hélas ! Les peines du coeur...
Molière
Sont profondes... Auriez-vous trouvé un infidèle ? J'ai peine à le croire.
Armantine
Vous êtes trop bon... Mais j'eus le malheur d'écouter un jeune homme fort aimable ; on le nomme Belton.
Molière
Belton !
Armantine
Le perfide s'est éloigné !...
Air : Car ça ferait de la peine à maman.
Molière
Auprès de vous peut-on être infidèle ? Vos doux regards ont droit de l'enchaîner. Triste et confus, jusqu'aux pieds de sa belle Dans peu d'instants je veux le ramener. L'amour heureux offrant un heureux groupe, Molière doit vous rendre votre amant. Comme je veux de l'accord dans ma troupe, Je vous réponds de son engagement. Vous le retrouverez.
Armantine
Vous consentez donc à me prendre à l'essai ?
Molière
J'y consens de tout mon coeur. Récitez quelques vers, Madame, et vous n'aurez plus rien à désirer.
Armantine
En voici, Monsieur ; ils sont d'une tragédie nouvelle dont la scène se passe à Avignon.
Molière
À Avignon ! N'importe ; et le titre ?
Armantine
Pétrarque.
Molière
Va pour Pétrarque... J'écoute.
Armantine
« Il m'aime, et je ne puis accepter son amour. Je pars demain ; demain avant la fin du jour, Je quitterai ces lieux , cette douce retraite Où soupira longtemps l'amante du Poète; L'impérieux devoir , prompt à me censurer , Me défend de le plaindre , et lui laisse ignorer Les feux que dans mon coeur alluma sa tendresse. Ah ! du plus noble amour j'ai pu rêver l'ivresse ; Mais cet amour cruel qui promit le bonheur, Laure, en le chérissant, l'étouffé dans son coeur. Qu'ai-je dit ? Vains efforts ; non, mon coeur brûle encore. Oublier mon amant ! Je sens que je l'adore. En sons harmonieux il exprimait si bien Cette ardeur dont le charme unit mon coeur au sien ! Par l'hymen à ses voeux je puis être ravie, Mais c'est pour l'adorer que je tiens à la vie. » Je commence :
Molière
Fort bien, Madame ; il y a du nerf, beau coup de nerf dans votre diction ; mais je crois que Laure fait place à la charmante Armantine, et qu'Armantine pense moins à Pétrarque qu'à Belton.
Armantine
« Puisqu'il faut renoncer à l'amour, au bonheur, Et puisque le silence est fixé sur mon coeur, Je me tairai : je dois, souffrante et solitaire, D'un amour malheureux accepter le mystère ; Mais, du moins, je pourrai d'un sentiment discret Nourrir ma solitude à l'abri du secret. Là d'un bonheur perdu j'invoquerai les charmes, Et les feux de mon coeur s'éteindront dans les larmes ! » Je continue :
Molière
Parfait ! Admirable ! Je vous reçois, Madame, sans autre examen.
Scène 12
Belton, Armantine, Molière
Belton
Ô ciel ! Armantine !
Armantine
C'est Belton !
Molière
Vous le voyez, l'amour a d'heureuses rencontres. Je vous l'ai dit, belle Armantine : je vous rends votre infidèle.
Elle sort.
Armantine
« Là d'un bonheur perdu j'invoquerai les charmes, Et les feux de mon coeur s'éteindront dans les larmes ! » Il ne me convient pas de descendre dans son coeur ; je ne veux point d'un amour que rappellerait la contrainte ; je m'en rapporte à votre prudence, Monsieur, à votre connaissance du coeur humain... et s'il ne m'aime plus, je vais m'ensevelir dans un désert...
Scène 13
Molière, Belton, Ensemble
Molière
Me voici dans une position difficile. Allons, Belton, parlez-moi franchement. Aimez-vous Armantine ?
Belton
Monsieur Molière, je suis incapable de manquer à tant de confiance : Armantine a des talents, des qualités estimables, et je me suis senti pour elle certain penchant.
Molière
Vous l'aimez donc ?
Belton
J'ai cru que je l'aimais... C'était une aimable illusion... et depuis...
Molière
Expliquez-vous.
Belton
Depuis, j'en ai vu une autre...
Molière
Vous êtes volage.
Belton
Je m'étais trompé... Mais quand vous connaîtrez celle que je chéris, que j'adore, vous approuverez un sentiment inexprimable...
Molière
Je dois compatir à vos faiblesses ; je connais les hommes, je me connais, et j'ai aussi les miennes.
Belton
Vous aimez...
Molière
La plus séduisante des femmes.
Air : De la prison de Pélagie,
Belton
Elle est douce, elle est bienfaisante, C'est comme la mienne.
Molière
Pleine de bonté, de candeur.
Belton
On vante sa grâce touchante.
Molière
Et son esprit et sa pudeur.
Belton
Elle est moins belle que jolie.
Molière
D'un regard elle sait charmer.
Belton
Et qui pourrait ne pas l'aimer ?
Ensemble
Vous venez de peindre Sophie.
Scène 14
Sophie, Molière, Belton
Sophie
Je crois qu'on vient de me nommer.
Molière
C'est elle !
Belton
C'est Sophie !
Sophie
Que signifie ce langage ?
Molière
Je ne le vois que trop bien ; vous connaissez mes sentiments, Sophie ; j'ai un rival ; Belton vous aime.
Air : Ce que j'éprouve en vous voyant.
Bis.
Ter.
Sophie
Dix mortels peuvent m'adorer, C'est bien naturel, je vous jure ; Mais n'est-ce pas me faire injure Qu'imprudemment le déclarer ? Alors que l'amour est extrême, On doit surtout être discret, Ou l'on s'expose à maint regret... Celui qui soupire et que j'aime Aurait dû garder son secret. Je conçois qu'on puisse m'aimer ; mais je n'approuve pas ces indiscrètes confidences.
Molière
Nous avons tort, tous deux tort, je l'avoue.
Belton
Mais vous êtes aussi indulgente que jolie.
Sophie
J'en conviens ; cependant, je ne puis aimer que, l'un de vous.
Molière
C'est juste.
Belton
Eh bien, prononcez, et que celui qui n'aura pas eu le bonheur de vous plaire, s'éloigne sans murmurer.
Molière
J'y souscris.
Air : C'est à mon maître en l'art de plaire.
Sophie
C'est à celui dont les ouvrages. Iront à la postérité, Que, payant ses tendres hommages, Mon coeur se donne en vérité... Celui qui voit dans sa carrière Moins de rivaux que de jaloux... Faut-il encor nommer Molière ? Vous voyez que je suis à vous. Puisqu'il le faut, et quoiqu'il m'en coûte, je vais me prononcer.
Belton
Et moi, j'ai mon congé !
Molière
Que de bonheur !... Belton, vous revenez à votre Armantine ?
Air : Dis-moi donc, mon cher Hypolite.
Bis.
Bis.
Belton
Je me résigne avec courage, Et mon sort , loin d'être fatal, Est encore un heureux partage : J'avais Molière pour rival ! Puisque celle que j'idolâtre Avec vous forme de doux noeuds, Ce n'est plus que sur le théâtre Que je jouerai les amoureux. Non... Je resterai garçon.
Scène 15
Armantine, Sophie, Molière, Belton, Valaurier
Armantine
Messieurs, permettez-moi de vous présenter mon frère, le courageux Valaurier ; il revient de l'armée d'Italie.
Sophie
Un grenadier français ! C'est un brave.
Molière
Qu'il soit le bienvenu.... Et toi, Belton, amende ton coeur.
Belton
Vous le voulez, Monsieur Molière ; allons, je me rends ! Armantine...
Armantine
Ingrat !
Belton
Je reviens à vous pour jamais.
Armantine
Je vous pardonne... Valaurier, voici mon époux, votre frère.
Il lui prend la main.
Valaurier
Mon frère ! De tout mon coeur.
Molière
Vous allez vous fixer dans cette ville ?
Air : Puisque nous avons les rayons.
Valaurier
Je veux demeurer dans ces lieux, Après de longs jours de tempête, Et sur des lauriers glorieux J'y pourrai reposer ma tête. Heureux citoyen d'Avignon, En paix je coulerai ma vie. Ah ! Dans le pays de Crillon Un soldat est dans sa patrie. Sans doute.
Scène 16
Laforest, Molière
Laforest
Eh bien, Monsieur, avez-vous engagé définitivement cet excellent jeune homme ?
Molière
Il est des nôtres.
Air : Les cancans.
Parlant.
Achevant l'air.
Laforest
L'amoureux, l'amoureux, Reste avec nous, je le veux ; Par ses voeux gracieux Il rendra mon coeur joyeux ! N'allez pas croire pourtant Que j'y pense pour amant, Et sur cet événement Ne faites pas de cancan... L'amoureux, l'amoureux, Reste avec nous, je le veux ; Par ses voeux gracieux Il rendra mon coeur joyeux ! Tant mieux ! Non, Messieurs, car je ne les aime pas ; Monsieur Molière le sait mieux que personne... Si l'on parle d'une jeune fille du quartier qui a eu une petite faiblesse ; de la femme d'un de nos acteurs qui se soit oubliée un instant, cela ne me regarde pas, je ne dis rien. Mais quand on m'intéresse comme ce jeune homme, cet aimable Belton, il m'est bien permis de dire :
Scène 17
Bridois, Madame D'ampouf, Molière, Mignard, Sophie, Belton, Armantine, Valaurier
Air de Marianne.
Bridois
De Mignard la place est conquise : Monsieur Mignard est bien heureux ! Il a captivé la Marquise ; Dieu protège ces amoureux. Malgré les ans Des traits charmants Ont enivré son âme noble et pure ; Il sent son prix, Il est épris, De ses appas que le temps a vieillis ; Mais ces appas sans imposture, N'empruntent jamais rien à l'art ; Et désormais Monsieur Mignard Peindra d'après nature. Voici la Marquise, Messieurs ; elle a fait une conquête !
Madame D'ampouf
Messieurs, j'ai retenu tous les équipages de Briois, et je vous propose une partie à Vaucluse.
Molière
J'accepte ; et toi Mignard ?
Mignard
Je suis prêt ; j'ai mes crayons.
Madame D'ampouf
Et mon amour.
Molière
Sophie vient avec nous ?
Sophie
Je ne vous quitte plus.
Molière
Qu'il sera doux de voyager entre l'amour et l'amitié !
Belton
Armantine
Armantine
Méchant !... Nous sommes du voyage.
Air : Prenons d'abord l'air bien méchant.
Bis.
Bis.
Valaurier
Avec vous je vais voyager ; Chers amis, si je ne m'abuse, Le plaisir doit nous engager Pour la Fontaine de Vaucluse. Il m'y ramènera toujours Ce doux sentiment qui me gagne. Avec l'amitié les amours, Je fais ma dernière campagne. Je vous suivrai.
Molière
Les voitures sont prêtes ; partons pour la Fontaine de Vaucluse.
Vaudeville
Molière, Madame D'ampouf, Belton, Mignard, Bridois, Laforest, Valaurier, Sophie
Air : Via c' que c'est qu' l'exactitude.
Molière
Toi qui des bons Avignonais Embellis l'heureuse patrie , Toi qui pour eux toujours renais , Réponds-moi, naïade attendrie ! Au doux murmure de tes flots Accorde les chants de ma muse ; Pour la payer de ses travaux , Laisse répondre les échos De la Fontaine-de-Vaucluse.
Madame D'ampouf
Tes gazons, tes sites charmants, Où la volupté nous engage, Ont servi d'asile aux amants, Ont alarmé plus d'un ménage. Mais si d'un voeu mal accompli L'hymen te soupçonne et t'accuse ; Dans un verre gaiment rempli, Qu'il boive le fleuve d'oubli À la Fontaine-de-Vaucluse,
Belton
Vaucluse aux amants de nos jours Fais rêver une aimable Laure. À la poésie, aux amours, Verse ton onde ; verse encore. Mais que le Zoïle nouveau, Le Tartuffe qui nous abuse, De ce monde triste fléau, Ne trouvent pas un filet d'eau À la Fontaine-de-Vaucluse.
Mignard
À cette source où l'amitié Va goûter des plaisirs tranquilles ; Molière, puisons de moitié Des vers, des images faciles. L'heureux empire de ses eaux Me promet la science infuse ; S'il t'inspire d'heureux tableaux ; Je pourrai tremper mes pinceaux À la Fontaine-de-Vaucluse.
Bridois
Je n'ai jamais trouvé rien d' beau À cette fameuse Fontaine ; Pour voir des rochers et de l'eau ; Vlà ben du monde que j'y mène. J'en ferais mille fois l' chemin ; Mon intérêt, v'là mon excuse; J' soutiens mên' qu' c'est un lieu divin ; Car je ne boirais pas de vin Sans la Fontaine-de-Vaucluse.
Laforest
Cette fontaine est à vos yeux De tout l'univers la première ; J'en sais une qui coule mieux : La plume de Monsieur Molière. Pour peindre le coeur des humains ; Jamais sa source ne refuse ; En connaît-on de plus malins ? Moi j'irai m'en laver les mains. À la Fontaine-de-Vaucluse.
Valaurier
Il paraît que les Troubadours À cette source sans pareille, Vont chanter gaiment les amours, En vidant plus d'une bouteille Sans faire tort aux grenadiers, Comme un Troubadour je m'amuse ; Les poètes et les guerriers Peuvent rafraîchir leurs lauriers À la Fontaine-de-Vaucluse.
Sophie
Malgré le souvenir flatteur Et de Mignard et de Molière, Peut-être à l'improvisateur Montrerez-vous un front sévère. Mais sur sa médiocrité Si votre indulgence s'abuse, Il pourra croire, en vérité, Que l'Hypocrène est à côté De la Fontaine-de-Vaucluse.