Moliere et Sa Servante
Scène 1
Molière, Laforest
Molière
Elle dort !... Elle dort cependant que je veille. Rien de ce que je fais ne frappe son oreille, Ni le son de ma voix, ni le bruit de mes pas.
Laforest
C'est fort heureux, monsieur, qu'elle n'entende pas.
Molière
Pourquoi donc, Laforest ?...
Laforest
Est-ce qu'un galant homme De sa femme qui dort trouble le premier somme? Et vous-même, monsieur, qui semblez si dispos, Vous feriez sagement de prendre du repos.
Molière
Je suis très bien portant.
Laforest
Oui, c'est vous qui le dites, Mais vous toussez.
Molière
Pardieu ! Tous les jours, des visites À la ville, à la cour. Des gens à recevoir. Tantôt la comédie et mes pièces, le soir. Contre les ennemis, les jaloux, sans relâche, Toujours lutter !... Jamais je n'ai fini ma tâche... Sans cesse, mon esprit, en quête d'un sujet, D'un projet ébauché créé un autre projet ; D'une victoire il faut qu'une autre soit suivie.... Voilà ce qui me tue, et ce qui fait ma vie.
Laforest
Se donner tant de mal pour amuser les gens !
Molière
C'est ainsi.
Laforest
Sans compter qu'ils sont bien exigeants.
Molière
Cent fois, mille fois plus encor qu'on ne suppose.
Laforest
Vous devriez, monsieur, me lire quelque chose.
Molière
De la prose ou des vers, ma bonne Laforest ?
Laforest
Oh cela m'est égal, car du moment que c'est De vous, il faut, Monsieur, prose ou vers, que je rie Et je reconnais bien, moi, votre comédie.
Cherchant.
Trouvant.
Molière
En vérité. Voyons... Un fragment... mais lequel ?... Ah !
Laforest
Ce qui plait en vous.
Molière
C'est ?
Laforest
C'est le naturel.
COLIN.
NICOLAS.
COLIN.
NICOLAS.
COLIN.
NICOLAS.
Jeu de scène. Molière regarde Laforest.
Celle-ci regarde aussi Molière qui continue.
COLIN.
NICOLAS.
COLIN.
NICOLAS.
COLIN.
NICOLAS.
COLIN.
NICOLAS.
À Laforest.
Molière
« Jarnigué, Nicolas. « Et jarnigué toi-même « Margué, comme tu fais ; tu deviens tout blasphème « Partant que je t'ai dit deux paroles. « Margué « Tatigué, jarnigué, vois-tu bien ? Ventrigué « Je suis un bon garçon tout franc, mais tatiguene, « Je ne suis point un sot, franchement. « Hé, marguene « En suis un, moi, Colin ? Si tu l'es tant mieux, « Qu'est-ce qui t'en dis rien ?... Mais, margué, j'ai deux yeux. « Tu le sais bien, Et bien, quand tu z'en aurais quatre... « Margué, je veux me battre. Et contre qui te battre ? « Jarnigué, contre ceux qui me diront du mal. « A qui guiabe en as-tu, dis donc, gros animal. « Laisse moi là, vois-tu, je ne veux point tant rire, « Moy. Pargué, dis moi donc... Je ne te veux rien dire. Et bien, ne dis donc rien. Hé, quand est-ce qu'on rit ?...
Laforest
Ma foi.
Molière
Que manque-t-il à cela ?
Laforest
De l'esprit.
Molière
Tu ne trouves pas ?...
Laforest
J'ai l'habitude du vôtre, Je connais votre style... et c'est celui d'un autre.
Molière
Quoi ?
Laforest
« Pargué, jarnigué, tatigué, ventrigué, « Marguene et tatiguene.
Molière
Eh bien, mais c'est très gai.
Laforest
Il se peut. À mon sens, ce n'est point votre ouvrage.
Molière
Je m'étais trompé !... C'est la « Noce de Village » De Brécourt !
Laforest
Vous voyez.
Molière
C'est faiblement écrit.
Laforest
Et je sais maintenant pourquoi je n'ai pas ri.
Molière
Chapelle et Despréaux, si forts en poétique, Moins que toi, Laforest, montrent de sens critique.
Laforest
Je vous connais si bien. Et même, franchement, Je trouve en vous...
Molière
Quoi donc ?
Laforest
Un certain changement. Depuis un temps, Monsieur, vous avez de la bile.
Molière
Hé, crois-tu, Laforest, que cela soit facile De prendre tout gaîment quand on voit, chaque jour, Les mille lâchetés de tous nos gens de cour Qui, fâcheux importuns, vous comblent de caresses En témoignant pour vous les dernières tendresses, Qui, de civilités avec tous font combat Et traitent du même air l'honnête homme et le fat Et moi, qui sais à fond leur lâche flatterie, Qui n'y vois qu'intérêt, trahison, fourberie, Il me faut, en dépit de mon chagrin profond, Vivre avec ces gens là justement comme ils font. Si je laisse échapper un moment de franchise Il faut, sans me fâcher, entendre qu'on me dise : - Qu'est-ce donc ?... Qu'avez-vous ?... Et, pour complaire au roi, Tourner un compliment et cesser d'être moi Tout en les méprisant, il faut que je leur rende Certains dehors civils que l'usage demande ; Lâchement, à mon tour, subir leurs lâchetés Sans leur jeter au nez leur quatre vérités, N'ayant d'autre moyen, pour soulager ma haine, Que les jeter après, tout vivants, sur la scène !
Laforest
Vous cherchez des sujets. En voilà-t-il pas un, Monsieur, qui sortirait je pense du commun ? Ces deux hommes en vous, de telle différence, Supposez qu'ils soient mis tous les deux en présence : L'un se plaignant de tout, l'autre trouvant tout bon, Et, toujours, chacun d'eux semblant avoir raison. L'homme poli, courtois, pensant faire oeuvre pie À guérir le bourru de sa misanthropie ; Celui-ci s'entêtant dans son aveuglement, Serait-ce pas bouffon, Monsieur ?...
Molière
Assurément.
Laforest
Cela vous plaît ?
Molière
D'autant que j'en avais l'idée. Mon critique a parlé. C'est chose décidée.
Laforest
Et, là-dessus, Monsieur, vous n'allez pas dormir ?
Molière
Bonne nuit, Laforest.
Laforest
Vous ?
Laforest sort. Molière remue quelques papiers, trempe sa plume dans l'écritoire, trace quelques mots, s'arrête, médite, s'accoude sur son fauteuil et s'assoupit.
Molière
Je vais réfléchir.
Scène 2
Thalie, Molière
Thalie arrive lentement par la porte vitrée du fond, vient près de Molière, le contemple.
Thalie
Rêve, ami, rêve. Et laisse ta pensée Pénétrer lentement dans l'oeuvre commencée. Tout près de toi je viens, ami, Féconder ton esprit, ô chère âme blessée, L'esprit divin veillant sur ton être endormi.
Molière
Qui me parle ?... Est-ce toi, Thalie, Toi que j'invoque tous les jours, Toi vers qui vont mes ardentes amours ; Ô Muse de la Comédie. Est-ce ton feu sacré qui vient à mon secours ?
Thalie
Oui, c'est moi qui suis là, qui t'aime, Qui n'ai jamais chéri mortel autant que toi ; Moi qui viens toujours, à l'heure suprême, Éveiller ton génie et ranimer ta foi.
Molière
Parle, parle, ô mon immortelle. Viens me donner, avec l'ardent désir D'écrire l'oeuvre encor plus belle, Viens me donner le mépris de souffrir.
Thalie
Ne méprise point ta souffrance : C'est d'elle que naîtra l'oeuvre de vérité. Ta douleur, c'est mon espérance : Elle appartient au monde. Elle est l'Humanité.
La porte vitrée du fond laisse passer les premières lueurs du matin.
Molière
Parle encor.
Thalie
Le jour naît l'aube nous enveloppe. Songe à l'oeuvre attendue.
Molière
Oh !... Reste auprès de moi.
Thalie
Mon âme demeure avec toi.
Molière
Thalie !
Thalie
Adieu, Molière. Écris le « Misanthrope ».