Comédie · 1903

Molière et sa servante

de Maurice Millot

Représentation
≈ 7 min
Distribution
2 femmes, 1 homme
Répliques
56
Écriture
En vers
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Molière H 28 ≈ 4 min 2
Laforest F 22 ≈ 2 min 1
Thalie F 6 ≈ 1 min 1
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle Moliere et Sa Servante
Molière
Laforest absent
Thalie absent
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Moliere et Sa Servante

Scène 1

Molière, Laforest

Molière

Elle dort !... Elle dort cependant que je veille. Rien de ce que je fais ne frappe son oreille, Ni le son de ma voix, ni le bruit de mes pas.

Laforest

C'est fort heureux, monsieur, qu'elle n'entende pas.

Molière

Pourquoi donc, Laforest ?...

Laforest

Est-ce qu'un galant homme De sa femme qui dort trouble le premier somme? Et vous-même, monsieur, qui semblez si dispos, Vous feriez sagement de prendre du repos.

Molière

Je suis très bien portant.

Laforest

Oui, c'est vous qui le dites, Mais vous toussez.

Molière

Pardieu ! Tous les jours, des visites À la ville, à la cour. Des gens à recevoir. Tantôt la comédie et mes pièces, le soir. Contre les ennemis, les jaloux, sans relâche, Toujours lutter !... Jamais je n'ai fini ma tâche... Sans cesse, mon esprit, en quête d'un sujet, D'un projet ébauché créé un autre projet ; D'une victoire il faut qu'une autre soit suivie.... Voilà ce qui me tue, et ce qui fait ma vie.

Laforest

Se donner tant de mal pour amuser les gens !

Molière

C'est ainsi.

Laforest

Sans compter qu'ils sont bien exigeants.

Molière

Cent fois, mille fois plus encor qu'on ne suppose.

Laforest

Vous devriez, monsieur, me lire quelque chose.

Molière

De la prose ou des vers, ma bonne Laforest ?

Laforest

Oh cela m'est égal, car du moment que c'est De vous, il faut, Monsieur, prose ou vers, que je rie Et je reconnais bien, moi, votre comédie.

Cherchant.

Trouvant.

Molière

En vérité. Voyons... Un fragment... mais lequel ?... Ah !

Laforest

Ce qui plait en vous.

Molière

C'est ?

Laforest

C'est le naturel.

COLIN.

NICOLAS.

COLIN.

NICOLAS.

COLIN.

NICOLAS.

Jeu de scène. Molière regarde Laforest.

Celle-ci regarde aussi Molière qui continue.

COLIN.

NICOLAS.

COLIN.

NICOLAS.

COLIN.

NICOLAS.

COLIN.

NICOLAS.

À Laforest.

Molière

« Jarnigué, Nicolas. « Et jarnigué toi-même « Margué, comme tu fais ; tu deviens tout blasphème « Partant que je t'ai dit deux paroles. « Margué « Tatigué, jarnigué, vois-tu bien ? Ventrigué « Je suis un bon garçon tout franc, mais tatiguene, « Je ne suis point un sot, franchement. « Hé, marguene « En suis un, moi, Colin ? Si tu l'es tant mieux, « Qu'est-ce qui t'en dis rien ?... Mais, margué, j'ai deux yeux. « Tu le sais bien, Et bien, quand tu z'en aurais quatre... « Margué, je veux me battre. Et contre qui te battre ? « Jarnigué, contre ceux qui me diront du mal. « A qui guiabe en as-tu, dis donc, gros animal. « Laisse moi là, vois-tu, je ne veux point tant rire, « Moy. Pargué, dis moi donc... Je ne te veux rien dire. Et bien, ne dis donc rien. Hé, quand est-ce qu'on rit ?...

Laforest

Ma foi.

Molière

Que manque-t-il à cela ?

Laforest

De l'esprit.

Molière

Tu ne trouves pas ?...

Laforest

J'ai l'habitude du vôtre, Je connais votre style... et c'est celui d'un autre.

Molière

Quoi ?

Laforest

« Pargué, jarnigué, tatigué, ventrigué, « Marguene et tatiguene.

Molière

Eh bien, mais c'est très gai.

Laforest

Il se peut. À mon sens, ce n'est point votre ouvrage.

Molière

Je m'étais trompé !... C'est la « Noce de Village » De Brécourt !

Laforest

Vous voyez.

Molière

C'est faiblement écrit.

Laforest

Et je sais maintenant pourquoi je n'ai pas ri.

Molière

Chapelle et Despréaux, si forts en poétique, Moins que toi, Laforest, montrent de sens critique.

Laforest

Je vous connais si bien. Et même, franchement, Je trouve en vous...

Molière

Quoi donc ?

Laforest

Un certain changement. Depuis un temps, Monsieur, vous avez de la bile.

Molière

Hé, crois-tu, Laforest, que cela soit facile De prendre tout gaîment quand on voit, chaque jour, Les mille lâchetés de tous nos gens de cour Qui, fâcheux importuns, vous comblent de caresses En témoignant pour vous les dernières tendresses, Qui, de civilités avec tous font combat Et traitent du même air l'honnête homme et le fat Et moi, qui sais à fond leur lâche flatterie, Qui n'y vois qu'intérêt, trahison, fourberie, Il me faut, en dépit de mon chagrin profond, Vivre avec ces gens là justement comme ils font. Si je laisse échapper un moment de franchise Il faut, sans me fâcher, entendre qu'on me dise : - Qu'est-ce donc ?... Qu'avez-vous ?... Et, pour complaire au roi, Tourner un compliment et cesser d'être moi Tout en les méprisant, il faut que je leur rende Certains dehors civils que l'usage demande ; Lâchement, à mon tour, subir leurs lâchetés Sans leur jeter au nez leur quatre vérités, N'ayant d'autre moyen, pour soulager ma haine, Que les jeter après, tout vivants, sur la scène !

Laforest

Vous cherchez des sujets. En voilà-t-il pas un, Monsieur, qui sortirait je pense du commun ? Ces deux hommes en vous, de telle différence, Supposez qu'ils soient mis tous les deux en présence : L'un se plaignant de tout, l'autre trouvant tout bon, Et, toujours, chacun d'eux semblant avoir raison. L'homme poli, courtois, pensant faire oeuvre pie À guérir le bourru de sa misanthropie ; Celui-ci s'entêtant dans son aveuglement, Serait-ce pas bouffon, Monsieur ?...

Molière

Assurément.

Laforest

Cela vous plaît ?

Molière

D'autant que j'en avais l'idée. Mon critique a parlé. C'est chose décidée.

Laforest

Et, là-dessus, Monsieur, vous n'allez pas dormir ?

Molière

Bonne nuit, Laforest.

Laforest

Vous ?

Laforest sort. Molière remue quelques papiers, trempe sa plume dans l'écritoire, trace quelques mots, s'arrête, médite, s'accoude sur son fauteuil et s'assoupit.

Molière

Je vais réfléchir.

Scène 2

Thalie, Molière

Thalie arrive lentement par la porte vitrée du fond, vient près de Molière, le contemple.

Thalie

Rêve, ami, rêve. Et laisse ta pensée Pénétrer lentement dans l'oeuvre commencée. Tout près de toi je viens, ami, Féconder ton esprit, ô chère âme blessée, L'esprit divin veillant sur ton être endormi.

Molière

Qui me parle ?... Est-ce toi, Thalie, Toi que j'invoque tous les jours, Toi vers qui vont mes ardentes amours ; Ô Muse de la Comédie. Est-ce ton feu sacré qui vient à mon secours ?

Thalie

Oui, c'est moi qui suis là, qui t'aime, Qui n'ai jamais chéri mortel autant que toi ; Moi qui viens toujours, à l'heure suprême, Éveiller ton génie et ranimer ta foi.

Molière

Parle, parle, ô mon immortelle. Viens me donner, avec l'ardent désir D'écrire l'oeuvre encor plus belle, Viens me donner le mépris de souffrir.

Thalie

Ne méprise point ta souffrance : C'est d'elle que naîtra l'oeuvre de vérité. Ta douleur, c'est mon espérance : Elle appartient au monde. Elle est l'Humanité.

La porte vitrée du fond laisse passer les premières lueurs du matin.

Molière

Parle encor.

Thalie

Le jour naît l'aube nous enveloppe. Songe à l'oeuvre attendue.

Molière

Oh !... Reste auprès de moi.

Thalie

Mon âme demeure avec toi.

Molière

Thalie !

Thalie

Adieu, Molière. Écris le « Misanthrope ».

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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