Saynète · 1881

Monsieur Cambrefort

de Louis Dépret

Représentation
≈ 23 min
Distribution
3 hommes
Répliques
143
Écriture
En prose
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Léon H 56 ≈ 13 min 6
Cambrefort H 43 ≈ 5 min 4
Madinier H 44 ≈ 4 min 4
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle Monsieur Cambrefort
Léon absent
Cambrefort absentabsentabsent
Madinier absentabsentabsent
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Monsieur Cambrefort

Scène 1

Léon

Parlé.

Écrivant.

Parlé.

Écrivant.

Parlé.

Écrivant.

Parlé.

Écrivant.

Parlé.

Il se lève et entrouvre une porte à gauche.

Il referme la porte et parle en marchant.

L'imitant.

On sonne.

Il disparaît un quart de seconde et rentre presque aussitôt suivi de Cambrefort.

Entrée de Cambrefort.

Léon

«... J'ai eu tort de vous appeler vieil âne. Je déclare que le mot m'est échappé dans un mouvement de colère. contre les baudets. Je retire le mot. C'est tout ce que je puis faire, malheureusement. Les liens qui vont nous rapprocher, me rendent bien douce cette démarche... spontanée. Ô vérité ! Qu'il fait froid dans ton puitS. Je suis, monsieur, etc. » L'adresse maintenant. Monsieur Madinier. Qualités : Ma foi, je ne lui en sais qu'une, c'est d'être l'oncle de Mathilde, et Mathilde n'a qu'un défaut, c'est d'être la nièce de Madinier, et de m'avoir ordonné d'écrire cette lettre d'excuses, Pierre, portez cette lettre à son adresse, au grand galop. Vous dites ?... Vous êtes seul... personne pour ouvrir. Eh bien, j'ouvrirai, moi. Allez Vite... Vite... L'hiver dernier, après des péripéties qui rempliraient un in-quarto, une charmante jeune fille que j'adorais de loin, daigna consentir à abréger la distance. Ce fut céleste... jusqu'au jour de mon admission comme prétendu. Je retrouvai mes dix-huit ans. avec les avantages do l'expérience et de la comparaison en plus. Mais, depuis six semaines, j'expie un bonheur immérité on me présente à la famille. La mère de Mathilde a des collatéraux dans toutes les communes avoisinant Paris. Aussi, je possède ma banlieue ! Hier, dimanche, jour de Chantilly, c'était le tour du parrain Boisseau. Chez le parrain Boisseau, ne voilà-t-il pas que je suis, pendant toute la fête, assailli des provocations d'un certain Madinier, qui, du potage aux cigares, se fit un jeu de me contredire. Ma foi, n'y tenant plus, j'intercalai dans ma riposte l'épithète de « vieil âne. » Madinier, qui semblait n'attendre que cela, et même le désirer un peu, se lève, se boutonne... jusqu'au plafond. « il suffit, Monsieur. » puis, bientôt il s'en va. Je ne songe plus, moi, qu'à finir gaîment la journée auprès de Mathilde. Au moment des adieux, elle médit, en l'air, comme cela: « À propos, n'oubliez pas ta petite lettre d'excuses. - Laquelle ? - Vous recevrez demain la visite de Monsieur Cambrefort, le témoin ordinaire de Monsieur Madinier. Ah! on va donc se battre ? Vous êtes fou. De vous, je crois bien ! Mettez-vous donc à ma place, s'il lui arrivait malheur. Parbleu ! J'aimerais mieux alors être à votre place qu'à la sienne. Charmant mais n'oubliez pas la petite lettre. Comment, c'est donc sérieux ? – Je le veux. Mathilde finit toutefois par reconnaître que ce dernier argument n'est pas pur de tout sophisme. « Voyons, c'est un homme excellent, de plus c'est mon oncle. il a ses manies.vous ne le corrigerez pas. Du moins, avais-je raison ? On a toujours raison contre mon oncle. pourvu qu'on n'oublie pas la petite lettre. » - J'ai promis, et ce matin l'aurore aux doigts de rose m'a tendu cette plume. Par Minerve, il y a longtemps que je ne m'étais levé aussi tôt pour écrire ! Qu'en diraient les Ernestine, les Acacia, les Frédéric. et tous ceux qu'afflige ma décadence, s'ils apprenaient que j'en suis déjà à demander pardon. Qui cela peut-il être ?... Eh bien, on n'ouvre pas... Ah ! J'oubliais, je suis seul à la maison. Un monsieur petit, gros et rageur qui n'a affaire qu'à moi. Je l'ai prié de dire son nom, il n'a pas voulu sortir de ça - « je suis l'ami en question ; » c'est le plénipotentiaire de Madinier. Si Mathilde n'avait pas ma parole, ce diplomate serait bien reçu !

Scène 2

Léon, Cambrefort

Léon

Veuillez vous asseoir, monsieur.

Cambrefort

Je ne dois pas m'asseoir, Monsieur.

Léon

Vive la liberté ! Monsieur Cambrefort.

Cambrefort

D'où savez-vous mon nom ?

Léon

De la même bouche qui m'a appris quels nobles liens de coeur vous unissent à mon...

Cambrefort

À votre adversaire !

Léon

À mon adversaire, soit. (A part.) Il est raide.

Cambrefort

On ne me voit pas, il est vrai, suivre Madinier dans ces réunions d'élite où il est si bien fait pour briller. Je ne suis pas l'ami des jours de soleil, Monsieur !

Léon

C'est prudent, quand on est sanguin, étoffé...

Avec une intention mauvaise.

Cambrefort

Mais que Madinier me cherche, il me trouve. Nous ne sommes pas de ce siècle... Monsieur.

À part.

Léon

Le dix-huitième avait du bon... Monsieur ! Sommes-nous assez Théâtre-Français !

Sur un geste de Léon, il s'arrête.

Cambrefort

Hier, Madinier insulté lâchement par. Voyons, le nom de vos amis, les armes, l'endroit ? Ce ne sera pas ma faute si les règles sont violées.

Léon

Vous ne faites que cela, violer tes règles, depuis votre entrée.

Cambrefort

Je ne suis pas curieux... mais, je voudrais bien voir cela.

Léon

C'est très facile. Il me semble que malgré tous vos avantages, papa Cambrefort.

Cambrefort

Pa... pa... pa... pa !

Léon

Pa... pardon, je reprends, il me semble que malgré tons vos avantages, vous êtes incomplet. J'ai lu dans les bons auteurs que vous deviez être deux à venir ici sanglés pour la bataille... deux à me regarder de travers, deux à refuser de vous asseoir.

Cambrefort

Le second témoin de Madinier ne pourra se joindre à moi que dans deux heures. Parlons de vos témoins à vous.

Léon

Coïncidence flatteuse ! Mon alter ego, mon Cambrefort, si j'ose dire, est absent de Paris ; il y rentrera bientôt, mais je ne sais pas quand, du moins à une heure ou à deux jours près.

Cambrefort

Mon pauvre monsieur, quel honnête dénouement prétendez-vous donner à l'affaire ?

Léon

Le plus honnête de tous, et contenu implicitement dans une petite note que j'ai fait parvenir à Monsieur Madinier.

Cambrefort

Ah ! Mais... Ah ! Mais ! C'est toute une éducation à refaire, et je n'ai pas le temps. Apprenez donc que jusqu'à la minute précise où l'on croisera le fer, où l'on amorcera les pistolets. Madinier et vous, vous n'existez plus l'un pour l'autre que dans la personne de vos témoins.

Léon

Fort bien... Mais attendu que le fer ne sera pas croisé, et que les pistolets resteront au vestiaire. Je romps la chaîne des traditions, et j'accoste cet excellent Madinier.

Ricanement aigu.

Cambrefort

Mais alors... Je crains d'avoir compris... C'est une lettre d'excuses ! Vous ne dites pas non. Bravo ! C'est le chemin de la santé. On vit longtemps, jeune homme, avec ce régime ! Seulement, gare les froids de pied ! Ventre de biche ! Comme disait un de nos rois, vous n'êtes pas romanesque.

Léon

Monsieur Cambrefort vous sortez de votre mandat, je crois.

Cambrefort

Qu'est-ce qu'il dit, le petit douillet ? Rassurez-vous : pas de duel, pas de témoin, n'est-ce pas ? Tu comprends ! Hein ? Pas de témoin, ergo... plus de mandat. C'est donc l'homme privé qui vous parle.

Léon

Alors désormais c'est donc aussi à l'homme privé que je m'adresse ?

Cambrefort

Sans l'ombre du plus léger doute...

Léon

Eh bien, papa Cambrefort. Vous êtes un insolent.

Cambrefort

Qu'est-ce qu'il dit ?... Insolent !...

Léon

In... so... lent, papa Cambrefort.

Cambrefort

Mon col... J'étouffe. Tu vis encore!

Léon

À présent que nous nous sommes compris... Voyons... Calmez-vous... et puis après... Le grand air, mon brave... Autrement, tout cela finirait mal... J'en ai peur.

Cambrefort

Ah ! Vous avez peur... Et vous avez raison d'avoir peur.

Léon

Regardez-vous donc... Il y a de quoi... Le grand air, je le répète.

Cambrefort

Tu vas avoir de mes nouvelles... toi.

Léon

Bon voyage... Gros vilain.

Scène 3

Léon

On sonne.

On va ouvrir.

Il l'introduit.

Léon

Bon voyage ! Ah ça ! Est-ce que j'ai le cauchemar, moi, ou bien est-ce Charenton qui déverse son trop plein dans mon entresol ? La plaisanterie a suffisamment duré, et je le ferai savoir à qui de droit. Pour ce qui est de l'imbécile qui me vaut cette algarade... Son compte est régie. Quand je serai le mari de Mathilde, et que j'aurai, comme on dit, l'oreille de la chambre, mon premier décret sera l'exclusion à vie de Madinier. Et l'on dit le droit chemin, la grande route du mariage. Grande route... soit... mais diantrement mal entretenue. Cet animal de Pierre n'est pas encore rentré. Qui cela peut-il être? Sans doute, l'autre témoin de l'oncle de Mathilde. Décidément il tient trop de place dans ma vie, ce Madinier. À la bonne heure, cette fois c'est lui-même.

Scène 4

Léon, Madinier

Léon

Allons... Je suis enchanté que ce soit vous.

Madinier

J'ai reçu votre lettre, elle est d'un bon style, et m'a impressionné favorablement.

Léon

Allons... tant mieux... Vous déjeunez avec moi?

Madinier

Vous ne le pensez pas.

Léon

C'est de trop bonne heure pour vous ? Alors que diriez-vous, pour attendre, d'un biscuit et de quelques doigts de vieillissime porto ?

Haut, et se faisant violence.

Madinier

Oh ! Comme il me tente ! Non... non.

Léon

Vous faites des cérémonies... mon oncle.

Madinier

Votre oncle. pas encore, ce me semble.

Léon

Pas ce matin sans doute... mais dans une quinzaine. Quelle figure sombre ! Il n'est rien arrivé de fâcheux à Mathilde ?

Madinier

Ce n'est pas pour elle... C'est pour vous qu'il faut trembler... Vous être mis à dos un pareil adversaire!1

Léon

Quel adversaire ? Vous et moi, ne sommes-nous pas amis ?

Madinier

Eh ! Qui parle de vous et de moi ? Moi, je suis conciliant, avec trois lignes d'excuse, on m'apaise, vous le savez. Mais Cambrefort n'est pas de ce caractère.

Léon

Eh ! Que m'importe son caractère ? Nous ne devons pas nous rencontrer souvent.

Madinier

Souvent... Non... Mais au moins une fois.

Léon

Eh bien... Va pour une fois !

Madinier

Insensé ! Vous comptez peut-être sur le choix des armes ; mais Cambrefort se tient mordicus pour l'offensé.

Léon

Monsieur Madinier, un seul mot, je vous prie. Avant de vous connaître, je passais aux yeux du monde, et aux miens propres, pour avoir quelque suite dans les idées. Or, depuis hier, et un peu grâce à vous, je ne sais plus du tout, mais du tout, où j'en suis. Récapitulons, s'il vous plaît. Hier, vous ouvrez le feu contre moi, je riposte un peu vivement, je vous fais amende honorable votre main touche la mienne. Ça va bien... Pas mal et vous... i ni fini. Que me chantez-vous encore avec vos épées, vos pistolets, vos adversaires ?

Madinier

Mes adversaires ? Vous vous trompez... Il n'y en a qu'un, et malheureusement c'est Cambrefort que je représente.

Léon

Et c'est vous, mon ami, qui acceptez de pareilles missions ?

Madinier

Est-ce qu'il a hésité, lui !... Cette nuit même, n'est-il pas venu Me réveiller en sursaut, pour me rappeler qu'une des conditions de la réussite est une nuit de bon sommeil, qui nous fait arriver sur le terrain, plein de fraîcheur et de calme?.

Léon

Et je vous séparerais !... Non, non... Je lui pardonne.

Madinier

Riez toujours ! Pour ce que cela durera.

Léon

C'est donc sérieux... Eh bien, tant pis pour Cambrefort ! Je me sens en veine...

Madinier

Cambrefort a eu cinq duels. Il est encore là... Seul, il pourrait vous en faire le récit.

Léon

Comment ! Seul ! Il a donc mangé aussi les témoins !

Madinier

Je vous préviens que vous êtes sur une pente déplorable.

À part.

Léon

Alors, glissons-y gaiement. Tiens... Une idée... Non, ce n'est pas une idée.

Madinier

Qui sait si en procédant avec une extrême douceur, il ne serait pas encore temps ?...

À part.

Avec intention.

Insistant.

Léon

Une autre lettre d'excuses... Merci ! Passe encore lorsqu'il s'agissait de vous. Je tiens mon idée. Bien que cela ne m'ait point paru être l'opinion de l'honnête Cambrefort. De l'honnête et loyal Cambrefort.

Madinier

On dirait que vous voulez me troubler. Faites attention, Mathilde aime Cambrefort autant que moi-même. Ne vous acharnez donc pas contre lui.

D'un ton enjoué.

Léon

contre l'honnête Cambrefort ! Ce serait dommage. Enfin, il vous plaît ainsi et il en abuse. À propos, vous a-t-il dit pourquoi il me provoque ?

Madinier

Vous auriez, paraît-il, poussé la folie jusqu'à le traiter d'insolent.

Léon

J'ai eu tort. j'aurais dû plutôt le traiter d'hypocrite!

Madinier

Je vous arrête. Cambrefort n'est pas seulement pour moi un ami, c'est mon unique ami ; l'être que je respecte le plus au monde. Tandis que.

À part.

Haut.

Léon

.... Tandis que moi, je ne suis rien pour vous, c'est entendu. Je reprends : aussi longtemps que votre unique ami Cambrefort se borna à me manquer personnellement dans l'exercice de son mandat, je demeurai patient et calme. Mais lorsqu'à la nouvelle de mes démarches auprès de vous, il se permit de ricaner. alors, je n'y tins plus. Son rire insultant signifiait si clairement des excuses à Madinier ! Quelle alliance de mots cocasse ! Comment cela s'épelle-t-il ? Vrai ! La chose ne s'est pas encore vue ! Le bonhomme même n'y voudra point croire. Madinier se boutonne. Moi je vous honore et je l'ai appelé insolent.

Madinier

Un homme qui paraissait tant m'admirer ! À qui se fier, grands dieux !

Léon

Allons ! Ferme !

Madinier

Mais il va me payer cela. Je serai votre témoin contre lui.

Haut.

Léon

Ah ! Mais non... et votre nièce Mathilde qui t'aime autant que vous-même.

Madinier

Je démasquerai le traître.

Léon

Il dira que vous vous battez par procuration.

Madinier

On ne le croira pas.

On sonne, Léon prête l'oreille.

On entend le bruit d'une légère discussion près de la porte, discussion dominée par la voix de Cambrefort qui dit très haut : « C'est inutile de m'annoncer votre maître m'attend ; place, jeune homme. »

Léon

Je me suis mis dedans... C'est à recommencer. Ah ! J'entends qu'on est allé ouvrir ; Pierre est rentré.

Scène 5

Cambrefort, Madinier, Léon

Cambrefort

Madinier, tu te rouilles. Tu cribles de tricheries le noble jeu des armes... Tu ne devrais plus être ici.

Madinier

L'individu qui me parle semble ignorer que la journée n'est pas encore finie.

Cambrefort

Madinier, je te trouve métaphysique... Tâche donc, une fois dans ta vie, d'être clair.

Madinier

Et vous, tâchez donc, maître Cambrefort, de parler une fois, dans votre vie, comme les gens bien élevés ! Sans doute, ce n'est pas votre faute, si l'éducation première.

Cambrefort

Madinier... Restez-en là ! Je t'aime, tu le sais... mais dès que l'on touche à mes souvenirs d'enfance, je suis un baril de poudre.

Madinier

En effet, vous sautez facilement.

Cambrefort

Madinier... Tu vas trop loin.

Madinier

Eh bien quoi ! Vous voyez qu'on peut être un homme d'une bravoure ordinaire, et vous défier.

Cambrefort

Tu me dis : vous... Soit... Mais moi je veux te tutoyer une dernière fois pour te dire : Madinier, tu n'es qu'une vieille b...

Léon

Monsieur ! Vous insultez mon oncle chez lui !

Madinier

Oui, noble coeur, tu l'as bien dit : chez moi car j'y viendrai demeurer.

Léon

Ah ! Bien non, alors... Il faut qu'ils se battent.

Cambrefort

Vous, Monsieur, du moins, vous êtes dans votre bon sens, ne pourriez-vous décider entre nous ?

Léon

Pardon... Il me semble que nous avons d'abord un compte personnel à régler ensemble.

Madinier

Pare celle-là si tu peux.

S'adressant furieux à Madienier.

Cambrefort

Réglons-le sur-le-champ. J'ai eu des torts envers vous, mais c'est la faute de cette vieille b...

Madinier

Léon, fais ton devoir, et choisis le sabre.

Cambrefort

Monsieur, nous sommes faits pour nous entendre.

Madinier

Monsieur voudrait accaparer mon neveu.

Cambrefort

Pour un homme comblé des bienfaits de l'éducation première, Monsieur a des façons de s'exprimer !... Monsieur aurait tort d'ailleurs de croire qu'il est seul à avoir un neveu. J'ai un neveu aussi, moi... Norbert Demaury qui sera ici dans une heure.

Léon

Qu'est-ce que vous dites ? Vous êtes l'oncle de Norbert ?

Cambrefort

Sans doute. Vous le connaissez?

Léon

C'est mon meilleur ami de collège, le témoin dont je vous parlais tantôt.

Cambrefort

Sa dernière lettre me t'annonce pour un de ces jours-ci.

Léon

Je le sais... Il doit venir loger chez moi.

Cambrefort

Mon neveu place bien ses amitiés.

Léon

Et je vous laisserais vous battre !

Madinier

Cachez-moi ce traître je ne veux plus le voir.

Léon

Je ne vous ai rien fait... Moi, donnez-moi la main.

Madinier

À vous, très volontiers.

Léon

Et vous, Monsieur Cambrefort, refuserez-vous de me donner la main ?

Cambrefort

À vous, je la donne de grand coeur.

À part.

Il place la main de Cambrefort dans celle de Madinier, et les regarde avec complaisance se presser.

Profitant de leur extrême émotion, il disparaît sur la pointe des pieds par la porte du fond.

Il sort.

Léon

Le moment est solennel, messieurs. Plus j'y réfléchis, plus il me paraît inévitable, qu'entre gens tels que vous, le différend soit tranché par les armes, et que ce soir, un seul de vous reste vivant. J'oserais même ajouter qu'il vaudrait mieux peut-être que tous deux... en même temps... Je n'affirme rien... Je crois... Ce n'est pas un conseil, ce n'est qu'une opinion, décidez vous-mêmes. Vous savez d'ailleurs, mes deux héros, qu'il ne s'agit point ici d'un billet pour Versailles, avec retour. Du pays où vous allez, personne, je vous dois cet aveu, n'est encore revenu. Ils cherchent leurs mouchoirs, c'est le moment. Ah ! Ma position est délicate ! Vous perdre au moment même où je sens que j'allais commencer à m'habituer à vous. Je vais chercher Mathilde et sa mère pour les faire jouir de ce tableau. Après cela, si ma fiancée n'est pas contente.

Scène 6

Madinier, Cambrefort

Madinier

Noble coeur ! Il a des appels irrésistibles !

Cambrefort

Si Madinier ne m'avait pas adressé de ces insultes. qui retentissent.

Madinier

Si Cambrefort n'avait pas levé le masque ! Ce qu'on ignore ne fait pas de mal, mais après ces lâches calomnies.

Découvrant la ruse.

Cambrefort

Quelles calomnies ? Ah ! C'est trop fort.

Ils se retrouvent nez à nez la main dans la main.

Madinier

Qu'est-ce qui est trop fort ?

Cambrefort

Le conscrit s'est moqué de nous. Ce n'est pas la peine pour cela de nous tuer.

Madinier

Passe pour vous ! Mais moi je ne suis pas une girouette.

Cambrefort

Comment ! Tu ne vois pas ?...

Madinier

Il est certain que je ne vois rien du même oeil que vous.

Cambrefort

Madinier, diverses choses ressortent pour moi de tout ceci : la première et la seconde, c'est que l'on s'est moqué de nous, et que l'on a bien fait. La troisième et la dernière, c'est que nous devrions aller déjeuner. Nous nous sommes comportés, nous d'ordinaire si chevaliers, comme de simples rustres envers ce jeune homme... nous avons probablement retardé son premier repas.

Madinier

Je n'ai pas déjeuné plus que lui, ce me semble.

Cambrefort

N'importe !... J'ai des remords. Nous avons été indiscrets, Madinier.

Madinier

Et tu crois qu'il a osé me donner une leçon !

Cambrefort

Oh ! Non... Mais il a l'air de l'avoir osé.

Madinier

Tu vas lui demander raison de ses plats artifices en vue de nous désunir.

Cambrefort

Non... mon brave... non... j'en ai assez.

Madinier

C'est bien, j'irai seul, jusqu'au bout.

Cambrefort

Voyons... Sois donc raisonnable, c'est parce que l'estomac te tire, que tu dis cela.

Madinier

Il est vrai que je meurs de faim et de soif.

La porte du fond s'ouvre à deux battants, et permet de voir une table à trois couverts, chargée de bouteilles de vin et de toute la figuration d'un déjeuner succulent.

Cambrefort

Je t'emmène... Mais qu'est-ce ceci?

Madinier

Ah ! Mon ami ! C'est cruel!

Entrée de Léon.

Cambrefort

Regarde, ami... trois couverts !

Scène 7

Léon, Madinier, Cambrefort

Léon

C'est encore moi !

Madinier

Et d'où venez-vous, s'il vous plaît ?

Cambrefort

Madinier, tu sais de quoi nous sommes convenus... du liant, du moelleux, s'il vous plait !

À Madmior.

À part.

Léon

En attendant les côtelettes, tâtez-moi ce Sauterne. Vous, demandez d'où je viens, je vais vous le dire. Mathilde et sa mère, impatientes de connaître les suites de notre petit... malentendu, ont fait arrêter leur voiture devant ma porte et m'ont demandé. La nouvelle de notre arrangement les a surprises de la façon la plus agréable. Diavolo, vous ne passez pas pour un monsieur commode aux yeux de votre famille. J'ai eu beau faire, pas moyen de l'éviter à la noce.

Madinier

Mon neveu, ne fût-ce que pour ce cachet jaune, vous aurez souvent ma visite.

À part.

Léon

Je vous préviens loyalement qu'il ne m'en reste que deux bouteilles, et si c'est comme ça, je te promets que nous les viderons aujourd'hui.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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