Comédie · 1808

Monsieur Lamentin

d’Hyacinthe Dorvo

Représentation
≈ 44 min
Distribution
2 femmes, 3 hommes
Répliques
446
Écriture
En vers
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Jolival H 112 ≈ 11 min 8
Philon N 85 ≈ 10 min 6
Monsieur Lamentin H 74 ≈ 8 min 6
Une Hôtesse F 87 ≈ 7 min 8
Ferdinand H 69 ≈ 6 min 7
Isaure F 19 ≈ 2 min 3
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle La Manie de Se Plaindre,
Jolival absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Philon absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Monsieur Lamentin absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Une Hôtesse absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Ferdinand absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Isaure absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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La Manie de Se Plaindre,

Scène 1

Une Hôtesse, Philon

Une Hôtesse

Où va monsieur Philon ?

Philon

Je sors, ma toute belle.

Une Hôtesse

Si matin ?

Philon

Il le faut. Vous connaissez mon zèle. Je n'ai d'autre plaisir que celui d'obliger, Et rien de ce défaut ne peut me corriger. Dans Paris aujourd'hui j'ai vingt courses à faire.

Une Hôtesse

Pourquoi ?

Philon

Pour terminer une petite affaire Qui d'un homme de bien doit assurer le sort.

Une Hôtesse

Ah ! Ah!

Philon

J'ai refusé de m'en mêler d'abord...

Une Hôtesse

Vous ?

Philon

Mais de ses malheurs le récit déplorable Envers lui par degrés m'a rendu plus traitable, Et bref, en l'écoutant, je me suis attendri.

Une Hôtesse

Fort bien.

Fausse sortie.

Philon

Nous déjeunons ensemble chez Véry. Il m'attend et j'y vais. Adieu charmante femme.

Une Hôtesse

Un mot.

Philon

Quel embarras !

Une Hôtesse

Pardon si je réclame Ce que depuis longtemps vous me promettez.

Philon

Quoi ?

Une Hôtesse

Voilà trois mois passés.que vous logea chez moi ` Vous y buvez mangez,

Philon

Ai-je tort ? Votre table, Du faubourg Saint-Germain est la plus agréable ; Chère et vins délicats bonne, société, Une hôtesse qui joint à l'amabilité L'esprit, l'air du grand monde, et la fraîcheur des grâces...

Une Hôtesse

Ce compliment...

Philon

L'amour voltige sur vos traces ; Trop heureux le mortel qui prompt à le fixer, Pourrait au célibat vous faire renoncer !

Une Hôtesse

Vous me flattez.

Philon

Jamais.

Une Hôtesse

Parlons de notre compte.

Philon

Vous, demoiselle encor ! N'est-ce pas une honte ? Quand on voit des appas de certaine façon, Convenez qu'il est dur de demeurer garçon.

Une Hôtesse

Mais, si j'avais voulu me lier, je confesse, Que plus, d'un soupirant m'ont parlé de tendresse.

Philon

Et moi donc !

Une Hôtesse

Vous m'aimez ?

Il veut s'en aller.

Philon

Ne vous l'ai-je pas dit ? Serviteur.

Une Hôtesse

Un moment.

Philon

Le déjeuner froidit.

Une Hôtesse

Vous y tenez beaucoup.

Philon

Non pas ; mais je sais vivre.

Une Hôtesse

Restez.

Philon

Je suis perdu si l'on ne m'en délivre.

Une Hôtesse

Je m'étonne, entre nous, qu'étant si répandu, Vous, favori des grands et près d'eux assidu, Vous n'ayez pas brigue, postulé quelque place.

Philon

Je l'aurais dû, peut-être, et tel sot qui m'efface, Si je ne m'étais pas ainsi mis en oubli, Ramperait devant moi dans la foule avili. Mais le moindre devoir me fatigue et me gêne : Un emploi, quel qu'il soit, est toujours une chaîne. Acheter à ce prix un crédit emprunté, C'est au premier venu vendre sa liberté ; Et le fruit qu'on en a, pour peu qu'on réfléchisse, Ne récompense pas d'un pareil sacrifice. Je veux plus de repos et moins d'ambition, Et me trouve content de ma condition.

Une Hôtesse

D'accord, mais cependant vous contractez des dette3.

Philon

Bagatelle ! Avant moi que de gens en ont faites, Qui riches maintenant semblent tout oublier, Et sont les créanciers de l'univers entier !

Une Hôtesse

Cela se peut. Au fait, j'ai là votre mémoire.

Philon

Et je l'acquitterai.

Une Hôtesse

Mais...

Philon

Vous pouvez m'en croire.

Une Hôtesse

Il se monte en total à huit-cent...

Philon

Plus ou moins. Je l'approuve, il suffit.

Une Hôtesse

Chacun a ses besoins.

Philon

À qui le dites-vous ?

Une Hôtesse

Au bas est ma quittance, Jetez les yeux.

Philon

Que d'ordre et que de prévoyance ! Je n'ai plus qu'à solder, et le voilà tout prêt.

Une Hôtesse

Ce que j'en fais, Monsieur, n'est pas par intérêt ; Sans la nécessité qui m'y force...

Philon

Qu'entends-je ? Auriez-vous des chagrins ? Vous soupirez, mon ange !

Une Hôtesse

C'est de colère.

Philon

Eh ! Mais, contre qui ?

Une Hôtesse

Contre un Juif, Qui, de sa vieille tante héritier présomptif, M'apporte à point nommé son extrait mortuaire, Et de cette maison devient propriétaire : Le traître me poursuit, je lui dois mille écus Pour les frais et l'acquit de deux termes échus.

Philon

Mais cet individu sans doute ne vous presse Que parce que lui-même il est dans la détresse.

Une Hôtesse

Non monsieur cousu d'or et pis qu'un harpagon, Pour mieux en imposer il s'est fait un jargon. Veuf, et de son hymen n'ayant eu qu'une fille, Il cite à tous propos sa nombreuse famille ; Se plaint de sa dépense et de son entretien, Et d'avoir tant de charge avec si peu de bien; Raconte à tous venants les malheurs qu'il essuie, S'en prend au froid, au chaud, au beau temps, à la pluie, Pleure ici bas des maux le partage inhumain, Et n'aborde les gens qu'un mouchoir à la main.

À part.

Philon

La peinture est naïve autant qu'originale. Serait-ce, par hasard, celui qui me régale ?

Une Hôtesse

Comment ?

Philon

Rassurez-vous, j'aurai vos mille écus.

Une Hôtesse

Se pourrait-il ?

Philon

Oui, moi ; tablez bien là-dessus ; Mais j'exige de vous, pour ce léger service, Qu'enfin vous m'honoriez d'un regard, plus propice, Et que, vous soumettant à la commune loi, Vous consentiez, Madame, à recevoir ma foi.

Une Hôtesse

La proposition.

Philon

Vous plait et vous console ?

Une Hôtesse

Noms verrons ; commencez par être de parole.

Philon

Elle est sûre, et d'un mot c'est me déterminer. Vous serez satisfaite, et je vais déjeuner.

Une Hôtesse

Vous ne l'oublierez pas ?

Philon

Vous riez.

Une Hôtesse

Allez vite.

À part.

Philon

Je pars et je reviens. Dieu merci, j'en suis quitte.

Une Hôtesse

Je vous attendrai.

Il sort.

Philon

Bon.

Scène 2

Une Hôtesse

Elle réfléchit.

Une Hôtesse

Comme il est diligent Et prêt à s'esquiver dès qu'il s'agit d'argent Il a beau se vanter, je ne suis pas sa dupe, Et de lui dans Paris personne ne s'occupe : Non certe, et j'aurais tort de me fier à lui. Pour sortir d'embarras cherchons un autre appui. Le jeune Ferdinand... en effet, plus j'y pense... Déjà de ses amours il m'a fait confidence ; Il demeure chez moi c'est un bon naturel. Depuis hier son père habite mon hôtel ; Il est riche, et son fils, pour un peintre, est à l'aise. Il vient, tâchons d'abord que mon début lui plaise.

Scène 3

Ferdinand, Une Hôtesse

Ferdinand

Suis-je assez malheureux je la perds, c'en est fait ! J'aurais dû le prévoir et m'attendre à ce trait.

Une Hôtesse

Qu'a-t-il ?

Ferdinand

De mon destin la disgrace s'achève, On va la marier, son père me l'enlève.

Une Hôtesse

Vous l'enlève, Monsieur ?

Ferdinand

Ciel !

Une Hôtesse

Pourrais-je savoir ?

Ferdinand

Ne m'interrogez pas, je suis au désespoir.

Une Hôtesse

Parlez.

Ferdinand

Je vous ai dit, il vous souvient encore Du hasard qui m'offrit à celle que j'adore, Et comment, de mon art désirant profiter, Seul, à sa pension, j'allai me présenter ? Que n'ai-je combattu cette fatale envie !

Une Hôtesse

La raison ?

Ferdinand

Cet essai me coûtera la vie. Ce fut là que ses traits que le son de sa voix, Captivèrent mes sens pour la première fois. Je n'y pus résister, et de cette entrevue Date le coup mortel dont la douleur me tue ; On nous sépare, hélas ! Et son père aujourd'hui Pour la sacrifier la ramène chez lui.

Une Hôtesse

Mais vous savez le nom de votre belle ?

Ferdinand

Isaure.

Une Hôtesse

Et celui de ce père inhumain ?

Ferdinand

Je l'ignore.

Une Hôtesse

Est-il possible ?

Ferdinand

Eh oui, voilà quel est mon sort. Je ne dois plus la voir et voudrais être mort,

Une Hôtesse

N'êtes-vous pas aimé ?

Ferdinand

J'en ai la certitude.

Une Hôtesse

D'où naît dont ce grand trouble et cette inquiétude ?

Ferdinand

On va pour la contraindre user d'autorité.

Une Hôtesse

Notre sexe au besoin a de la fermeté : Espérez.

Ferdinand

Le moyen sans savoir sa demeure ? À qui pour la trouver recourir à cette heure ?

Une Hôtesse

Vous ne vous êtes pas informé.??

Ferdinand

Je l'ai fait, Mais à mes questions pas un n'a satisfait ; Isaure sur ce point a gardé le silence, Et ne m'en a rien dit dans sa correspondance.

Une Hôtesse

Vous ne vous parliez donc jamais ?

Ferdinand

L'avons-nous pu ? Pour nous ce doux commerce en naissant fut rompu. Ce matin, plein d'amour, j'ai tracé cette lettre, Et son portier pour moi devait la lui remettre ; Il était de nos feux le discret confident. Jugez de mes transports, quand j'ai su l'accident Qui sans aucun retour me ravit ma maîtresse. J'ai prié, supplié, pour avoir son adresse ; Mais à tous mes discours mon homme a tenu bon, Et de notre oppresseur il ignore le nom.

À elle-même en rêvant.

Une Hôtesse

En ce cas, je vous plains. Cependant je soupçonne... Isaure... il se pourrait... Peignez-moi la personne.

Ferdinand

Elle est brune, et ses yeux respirent l'enjouement, L'esprit s'y réunit avec le sentiment ; Sa démarche est aisée et sa taille bien prise ; Elle a ce ton naïf que l'usage autorise. Si son aspect séduit, un ascendant vainqueur Vous frappe en l'écoutant,et subjugue le coeur. De grâces en un mot, c'est un parfait modèle, Et le monde n'a rien qui soit au-dessus d'elle.

Une Hôtesse

Son âge ?

Ferdinand

Dix-sept ans environ.

Une Hôtesse

C'est cela : Je crois la reconnaître au portrait que voilà.

Ferdinand

Est-il vrai ?

Une Hôtesse

Calmez-vous, la chose n'est pas sûre ; Je n'en répondrais ; pas mais je le conjecture.

Ferdinand

Et moi j'en suis certain. Je serai son époux, Pour peu que vous vouliez vous employer pour nous. l'hôtesse.

Une Hôtesse

J'y consens mais je crois que cette complaisance, Tout bien examiné mérite récompense.

Ferdinand

Ordonnez ; que faut-il ?

Une Hôtesse

Pour quinze jours, au plus, J'ai dans ce moment-ci besoin de mille écus.

Ferdinand

Mille écus !

Une Hôtesse

Votre père a l'air d'un galant homme Et peut, sans se gêner, me prêter cette somme.

Ferdinand

Lui ? Mon père ?

Une Hôtesse

Il vous aime; et sachant vos projets Le voici veillez bien à tous nos intérêts.

Scène 4

Ferdinand, Une Hôtesse, Jolival

Ferdinand

Songez donc...

Une Hôtesse

Je vous fais mon humble révérence.

Jolival

Je vous chasse ?

Ferdinand

Bien fou qui croit à l'apparence.

Une Hôtesse

Pardon, Monsieur, j'ai hâte, et les soins du logis...

Jolival

Ah ! Vous en raisonniez avec monsieur mon fils ?

Elle sort.

Une Hôtesse

Justement. N'allez pas rejeter sa demande. À vos bontés, pour nous, mon coeur se recommande.

Scène 5

Jolival, Ferdinand

Jolival

À mes bontés, dit-elle; éclaircis-moi ce point. Où tendent ces adieux que je ne comprends point s

Ferdinand

Elle doit mille écus, et, faute de ressource, La dame ingénument compte sur votre bourse.

Jolival

Sur ma bourse ? Ma foi le trait est merveilleux, Pour avoir des secours c'est s'adresser au mieux ! Il est gai de donner de telles espérances Quand on touche soi-même au bout de ses finances.

Ferdinand

Ce crédit, aussi prompt que superficiel, De vos façons d'agir est l'effet naturel : Partout où vous irez vous l'obtiendrez de même ; Mais il ne tient qu'à vous de changer de système.

Jolival

Je m'en garderai bien.

Ferdinand

Soumis et circonspect, Vous ne me verrez pas vous manquer de respect, Ni m'arroger le droit de censurer mon père ; Je sais apprécier sa probité sévère. Permettez-moi pourtant de vous faire sentir Qu'à sa condition il faut t'assujettir : Et convenez qu'au moins c'est une inconséquence, Comme vous, en tous lieux, d'affecter l'opulence, D'en avoir les dehors, d'en prendre le maintien, Lorsque dans l'univers on ne possède rien.

Jolival

En quoi cette méthode est-elle si blâmable ? Personne ne s'empresse auprès d'un misérable ; Il suffit une fois de se déclarer tel, Pour que chacun vous fuie ainsi qu'un criminel. Sans but, à tous venants, voudrais-tu que j'allasse D'un style langoureux raconter ma disgrâce, Dire que de mes biens j'ai vendu les débris Pour venir postuler une place à Paris, Et que déshérité par ma défunte tante, Le ciel à cet égard a trompé mon attente ? Belle péroraison pour émouvoir les gens ! On n'a rien à gagner avec les indigents. Et l'homme qui se plaint, quel que soit son mérite, Plaide contre lui-même alors qu'il sollicite. Trancher de l'important, grossir ses revenus, Citer ses liaisons avec des gens connus, Pour aller à ses fins c'est la bonne manière. L'eau va, mon bon ami, toujours à la rivière ; Songes-y ; c'est la règle et ressouviens-toi bien Qu'on offre tout à ceux qui n'ont besoin de rien.

Ferdinand

Mais nous avons tous deux besoin de tout le monde.

Jolival

Aussi pour le cacher c'est sur quoi je me fonde.

Ferdinand

S'obstiner à mentir !...

Jolival

Eh bien ! On me le rend. L'usage ainsi le veut, et je cède au torrent. Toi, par exemple, à moins d'une métamorphose, Ne vas pas te flatter d'être un jour quelque chose. Qu'est-ce que le talent et l'éducation, Sans argent, sans intrigue et sans protection ? Que te reviendra-t-il d'exceller en peinture, Sur ton sort à venir si rien ne te rassure ? T'imagines-tu donc qu'en gémissant toujours, Les afFaires pour toi prendront un meilleur cours ? Erreur si tu n'as rien, ne le fais pas connaître Et voulant être heureux, tâche de le paraître.

Ferdinand

Le puis-je dans l'état dans la crise où je suis, Lorsque vous-même encore aggravez mes ennuis ?

Jolival

Moi. Comment cela ?

Ferdinand

J'aime.

Jolival

Ah ! Voilà le mystère ! Et de quoi te plains-tu ? Suis-je donc si sévère ? À cet aveu subit, que je pourrais blâmer Me vois-tu contre toi d'abord me gendarmer ?

Ferdinand

Non, mais à mes désirs un obstacle s'oppose.

Jolival

De ta peine aisément je devine la cause : Ma pauvreté te nuit, n'est-ce pas ? Dis-le-moi.

Ferdinand

Ah ! Daignez m'épargner.

Il lui remet une lettre.

Jolival

J'en souffre plus que toi. N'importe, à mes avis si tu veux te soumettre, Rien n'est désespéré, j'ose te le promettre. Que nous fait, après tout, que Monsieur Lamentin Soit depuis dix-huit ans devenu mon cousin ? Que ma tante en mourant lui lègue un héritage Dont la moitié, de droit, me tombait en partage ? Suis-je donc pour cela réduit au dépourvu ? Le cher homme nous fuit et ne m'a jamais vu ; Mais, malgré le plaisir qu'en son âme il éprouve, Dans la passe où je suis, je doute qu'il se trouve, Et que par un ministre en secret protégé, Il ait entre ses mains l'assurance que j'ai. Prends seulement, et lis.

Ferdinand

Qu'est-ce donc ?

Jolival

Une lettre Qu'à la porte en entrant on vient de me remettre.

Ferdinand

Cet emploi si couru ?

Jolival

Mais je l'aurai, je crois.

Ferdinand

Vous ?

Il remet la lettre dans sa poche.

Jolival

Avec cinq cent francs d'appointements par mois. Une place pareille...

Ferdinand

Il la tient, à l'entendre.

Jolival

Aux plus brillants partis te permet de prétendre; Et si ta belle en tout répond à mes souhaits...

Ferdinand

Sa vertu, sa naissance, égalent ses attraits. Mais inutilement j'exhale ma tendresse Si je n'ai la faveur et l'appui de l'hôtesse ; Et comment la gagner sans cet argent maudit ?...

Jolival

Elle revient, tais-toi.

Scène 6

Jolival, Une Hôtesse, Ferdinand

Jolival

Je te l'ai déjà dit, Non, tu ne devais pas t'avancer de la sorte. Puis-je me dessaisir d'une somme si forte ? Mais je t'affligerais par un juste refus, Et mieux vaut s'exposer à perdre mille écus.

Une Hôtesse

N'ayez à ce sujet aucune inquiétude, Monsieur, et soyez sûr de mon exactitude.

Jolival

Quoi, Madame ?

Une Hôtesse

Je sens tout le prix d'un bienfait.

Jolival

Il se peut.

Une Hôtesse

Et mon coeur.

Jolival

Brisons-là, s'il vous plaît.

Une Hôtesse

Pardon.

Jolival

C'est à mon fils, en cette circonstance Qu'il vous faut témoigner votre reconnaissance Je l'aime uniquement et n'agis » que pour lui.

Jolival lui fait signe de se taire.

Ferdinand

Mon père...

Une Hôtesse

À son bonheur tout conspire aujourd'hui, Et je lui viens apprendre une heureuse nouvelle.

Ferdinand

À moi, Madame ?

Une Hôtesse

À vous.

Ferdinand

De grâce, quelle est-elle ?

Une Hôtesse

Ce brusque enlèvement qui vous glaçait d'effroi...

Ferdinand

Eh bien ?

Une Hôtesse

Consolez-vous.

Ferdinand

Isaure ?

Une Hôtesse

Elle est chez moi.

Ferdinand

Grand Dieu !

Jolival

Qu'as-tu ? Voyons.

Ferdinand

Ah, je respire à peine.

Une Hôtesse

Son père est obligeant, lui-même vous l'amène.

Ferdinand

Son père ?

Bas.

Une Hôtesse

J'ai tout su. Rien ne doit vous troubler. On n'aime que vous seul, et vous pouvez parler.

Ferdinand

Que d'obligations ! N'est-ce point un prestige ?

Une Hôtesse

Allez, on vous attend.

Ferdinand

Se peut-il ?

Jolival

Quel vertige !

Il sort.

Ferdinand

Excusez, mais l'amour me force à vous quitter ; Les moments sont trop chers pour n'en pas profiter.

Scène 7

Jolival, Une Hôtesse

Jolival

L'étourdi ! Sur un mot sa tête s'évapore. À qui donc en a-t-il ? Et quelle est cette Isaure ?

Une Hôtesse

Sa maîtresse.

Jolival

Ah ! Fort bien.

Une Hôtesse

Ceci n'est point un jeu.

Jolival

Mais je m'en aperçois. Quel engouement ! Quel feu !

Une Hôtesse

A-t-il tort ? Savez-vous que la jeune personne Mérite à tous égards les tourments qu'il se donne. Outre ses agréments, si vous avez du bien, Son père là-dessus ne vous le cède en rien. Enfin cette union de tout point assortie, Par le rang, la fortune et par la sympathie, Assure à votre fils les destins les meilleurs, Et d'innocents plaisirs qu'il n'aurait point ailleurs.

Jolival

Je vous en remercie.

Une Hôtesse

Avec chaleur, au père, J'ai peint la loyauté de votre caractère, Détaillé les secours qu'en s'unissant à vous Il se ménagerait par des liens si doux ; Car à vous dire tout et sans nulle équivoque, C'est un original d'une espèce baroque, Il a de revenu vingt-mille francs au moins, Et ne saurait, dit-il, pourvoir à ses besoins. C'est à lui cet hôtel et d'argent il regorge ; Mais rien ne le guérît des chagrins qu'il se forge ; Il ne sait inspirer que la compassion, Et veut être commis, c'est-là sa passion. Sur vous il a fondé de grandes espérances, Et va vous fatiguer avec ses doléances. Il approche.

Jolival

Suffit.

Une Hôtesse

Je vous ai prévenu. Flattez ses visions.

Jolival

Eh oui, c'est convenu.

Une Hôtesse

Ne m'oubliez pas.

Jolival

Non.

Scène 8

Monsieur Lamentin, Une Hôtesse, Jolival

Monsieur Lamentin

Le voilà ce me semble ?

Elle sort.

Une Hôtesse

Prêt à vous écouter, et je vous laisse ensemble.

À part.

Monsieur Lamentin

Monsieur... Que lui dirai-je ?

Jolival

Oh ! Le drôle d'accueil ! Quel teint ! Le beau cocher, pour un bureau de deuil !

Monsieur Lamentin

Puis-je espérer, Monsieur, qu'envers moi favorable, Vous ne me verrez point d'un oeil impitoyable ? Et sans avoir l'honneur d'être connu de vous.

Jolival

Monsieur.

Monsieur Lamentin

Ayez pitié d'un père à vos genoux !

Jolival

Vous moquez-vous de moi ?

Monsieur Lamentin

Je n'en peux pas trop faire.

Jolival

Levez-vous.

Monsieur Lamentin

Cet abord convient à ma misère. Sur ce front pâlissant, image de ta mort, Contemplez les effets des caprices du sort. Nous voulons être heureux, insensés que nous sommes ! Vain espoir, le bonheur n'est pas fait pour les hommes. Je fus, je dois en être, un exemple frappant ; Je le dis à dîner je le dis en soupant ; Et lorsque le sommeil me berce de mensonges, Je le répète encore au milieu de mes songes.

Jolival

C'est très récréatif.

Monsieur Lamentin

Jouet infortuné De tous les accidents depuis que je suis né Je n'en évite aucun ; ma vie est un passage De l'espoir à la crainte et du calme à l'orage. Rien ne peut m'y soustraire immuable est la loi, Et le courroux du ciel s'appesantit sur moi.

Jolival

Puisque de tant de maux vous êtes la victime, Votre douleur, Monsieur, sans doute est légitime ; Aussi vous ressembler serait peu de mon goût. Cependant, à la longue on s'accoutume à tout. L'état où je vous vois devrait par habitude, Après de tels essais vous paraître moins rude. Au reste, pensez-vous qu'en ce triste univers, Tout homme ne soit pas sujet à des revers ? Croyez que j'ai les miens, si vous avez les vôtres ; Souffrez patiemment ce que souffrent les autres Et contre les fléaux dont on est tourmenté Armez-vous de courage et de stoïcité. Riez, imitez-moi; qu'on m'approuve ou me fronde, Je supporte gaiement les choses de ce monde ; De nos afflictions j'éloigne l'entretien, Et crois qu'en murmurer ne nous conduit à rien.

Monsieur Lamentin

Il est aisé, Monsieur, de tenir ce langage Quand on a comme vous l'opulence en partage ; Lorsque dans nos désirs tout sourit à nos voeux, Et qu'on n'a qu'à parler pour devenir heureux.

Jolival

Vous disiez à l'instant qu'on ne pouvait pas l'être.

Monsieur Lamentin

De ces accès d'humeur on n'est souvent pas maître. Ce sont propos qu'on cite, et par distraction.

Jolival

Oui-dà, pour égayer la conversation.

Monsieur Lamentin

Quoi que je fasse, enfin, le sort me persécute, Il n'est point de disgrâce où je ne sois en butte.

Jolival

Pourtant vous êtes riche.

Monsieur Lamentin

Ah ! Monsieur, dans Paris, Combien de gens voudraient ne pas l'être à ce prix !

Jolival

Vous avez des maisons.

Monsieur Lamentin

Je cherche à m'en défaire. À mes propres dépens je suis propriétaire. Comptez les non-valeurs, les réparations ; Je ne vous parle pas des contributions. On peut vérifier et compulser mes livres ; Je paie en francs, Monsieur, et ne reçois qu'en livres, Ce n'était pas assez de pleurer nuit et jour L'unique et cher objet du plus constant amour, D'avoir à regretter la fin prématurée, Le trépas rigoureux d'une épouse adorée ; De la fatalité le cruel ascendant, Me voulait accabler encor dans mon enfant. Je donnais tous mes soins à cette jeune plante, Et cultivais en paix sa candeur innocente Un séducteur perfide... À ce mot je frémis !...

Jolival

On l'a séduite ?

Monsieur Lamentin

Hélas !

Jolival

Et qui donc ?

Monsieur Lamentin

Votre fils.

Jolival

Mon fils !

Monsieur Lamentin

J'ai son aveu. Ce dernier coup m'achève ; Mon coeur à cet affront s'indigne et se soulève. Suborner mon enfant c'est être mon bourreau ; Il ne me reste plus qu'à descendre au tombeau.

Jolival

Vous vous portez trop bien, monsieur, et rien ne presse. Autant et plus que vous l'affaire m'intéresse. Où donc est le grand mal, pour se désespérer ? Si nous nous entendons, tout peut se réparer.

Monsieur Lamentin

Se réparer !

Jolival

Mais oui ; ma famille est honnête, Mon fils de votre fille aura fait la conquête, Rien de plus naturel ils sont jeunes tous deux, À leur âge, sans crime on peut être amoureux, Marions-les.

Monsieur Lamentin

Monsieur...

Jolival

Quoi, pour cette alliance Auriez-vous du mépris ou de la répugnance ?

Monsieur Lamentin

M'en préserve le ciel ! Mais puis-je décemment M'occuper d'une noce avec ce vêtement ? Puis-je, dans les tourments où mon âme se noie, Sans trahir mes serments me livrer à la joie ?

Jolival

Quand on a comme vous un vrai fond de gaieté...

Monsieur Lamentin

D'accord. Mais il s'élève une difficulté : Je ne suis point du tout ce que l'on s'imagine. Je vous l'ai dit, Monsieur, ma fortune est mesquine.

Jolival

Quoi la fortune encor ! N'en parlez donc jamais. Mon fils a du talent, et grâce à ses portraits...

D'un air suppliant.

Monsieur Lamentin

Oh ! L'on sait ce que c'est qu'un peintre en miniature, Et je ne vois pas là de quoi faire figure. Si je pouvais un jour seulement me flatter D'obtenir un emploi qui me fit exister...

Jolival

Quelque chose vous tente, et vous avez des vues ?

Monsieur Lamentin

Oui, mais comment percer ?

Jolival

Oh !

Monsieur Lamentin

Démarches perdues ! Les gens de leur crédit me bercent tour-à-tour, Mais on connaît, Monsieur, l'eau bénite de cour. De ma position déplorable et critique, Je me tue à leur faire un tableau pathétique ; Hors de leur antichambre à peine ai-je le pied, Qu'on me met au rebut, et je suis oublié.

Jolival

Mais vos prétentions sont extrêmes, peut-être ?

Monsieur Lamentin

Non pas, d'illusions ce serait me repaître ; Le poste que je brigue est très inférieur, Et convient tellement à mon extérieur...

Jolival

Vrai ?

Monsieur Lamentin

Les émoluments en sont des plus modiques.

Jolival

Et c'est ?...

Monsieur Lamentin

Celui de chef dans les fêtes publiques.

Jolival

Vous ?

Monsieur Lamentin

Sous tous les rapports, je crois le mériter.

Jolival

On ne choisit pas mieux.

Monsieur Lamentin

Pour le solliciter, Il me faudrait quelqu'un d'insinuant, d'habile...

Jolival

Vous nommé, quel plaisir, quels transports dans la ville ! Je m'en charge.

Monsieur Lamentin

Qui vous ?

Jolival

L'aimable concurrent !

Monsieur Lamentin

Mais rien de votre part, Monsieur, ne me surprend, Et mon émotion...

Il lui indique le cabinet à gauche.

Jolival

La mienne est aussi grande. Là-dedans, par écrit, mettez votre demande.

Monsieur Lamentin

Ah ! Si la vertu seule a droit à vos secours.

Scène 9

Philon, Jolival, Monsieur Lamentin

Philon

Je vous trouve, à la fin ! Ce sont là de vos tours ! Le trait est délicat, je vous en félicite. Esquivez-vous encore, et sauvez-vous bien vite.

Jolival

Qu'est-ce ?

Monsieur Lamentin

À l'autre, à présent.

À Jolival.

Philon

Je suis d'une fureur !... Monsieur mille pardons, très humble serviteur.

Jolival

Que vous a-t-il fait ?

Philon

Lui ? Je n'ose pas le dire. Tout est bouleversé, tout va de pire en pire ; C'est à qui blessera les moeurs la probité ; Et l'on n'a plus de frein dans la société.

Jolival

Peste !

Monsieur Lamentin

Vous m'en voulez ?

Philon

J'aurai tort à son compte ! Est-ce ainsi qu'on agit ?

Monsieur Lamentin

Mais.

Philon

Rougissez de honte.

Jolival

Expliquez-vous enfin.

Philon

Vous allez frissonner.

Jolival

Moi ?

Philon

Monsieur ce matin m'invite, à déjeuner. J'en refuse un pour lui, superbe, magnifique, Il attend de moi seul un service authentique ; Et m'assigne Véry pour le lieu du repas. J'y cours. Qu'arrive-t-il ? Monsieur ne s'y rend pas.

Jolival

Comment, votre colère ?...

Philon

Est-elle bien fondée ? D'un procédé pareil concevez-vous l'idée ? A-t-on si peu d'égards pour un homme d'honneur ? Et peut-on le narguer avec cette impudeur ?

Jolival

Non.

Monsieur Lamentin

Des événements dois-je être responsable ?

Philon

Défaite, que cela.

Monsieur Lamentin

Je ne suis point coupable.

Philon

Point coupable ! Un délit où je suis compromis ! Il n'est rien de sacré, non, rien, s'il est permis.

Monsieur Lamentin

Faut-il qu'un déjeuner ?...

Philon

Halte-là, je vous prie ; Si vous vous en moquez, pensez-vous que j'en rie ? Sachez que dans Paris deux mille individus Gémiront des moments que pour vous j'ai perdus ; Qu'il n'est point de puissant, à la cour, à la ville, Avec qui tous les jours, Monsieur, je ne faufile ? Et vous voulez avoir un emploi ! Vous ? Jamais. Vous n'en obtiendrez point, non, je vous le promets. Je sais pertinemment que celui qui vous flatte Est convoité sous main par un homme qui date. Je ne le connais point, mais je le connaîtrai ; Mort ou vif, aujourd'hui je le découvrirai ; Dussai-je des bureaux ne pas quitter la porte. Sur vous, d'autorité, je prétends qu'il l'emporte, Et que vous appreniez quand je le fais placer, Ce que de but en blanc l'on gagne à m'offenser.

Jolival

Il est fâché.

Monsieur Lamentin

Que trop.

Jolival

C'est donc un personnage ?

Monsieur Lamentin

Faute de mille écus il me fait ce tapage. En vain le ciel de moi paraît avoir pitié ; Tout-à-coup devant vous, flétri calomnié...

Philon

Parbleu ! Je suis ravi que monsieur vous protège ! Des larmes, n'est-ce pas ? Toujours même manège ? Mensonge. Il est adroit et bon comédien.

Jolival

Là-dessus vous et lui vous ne vous devez rien.

Philon

Monsieur !...

Jolival

Je suis sincère. Il se masque sans doute ; Mais vous êtes son maître, et lui tracez la route. Quel profit tire-t-il des lamentations Dont il a soin d'orner ses conversations ? S'il captive d'abord par ses complaintes fades, L'abandon est le fruit de ses jérémiades ; Tandis que vous, fêté, riche sans rien avoir, Et faisant en tous lieux sonner votre pouvoir, Sans argent, sans état, sans existence aucune, Vous vivez grassement sur la bourse commune ; C'est un métier divin pour qui sait l'exercer, Je vous engage fort à n'y pas renoncer.

Philon

Quel est cet homme-là ?

Monsieur Lamentin

Faire ainsi ma satyre !

Lamentin entre dans le cabinet.

Jolival

Point de bruit. Votre note. Allez vous-en l'écrire. Monsieur s'est contre vous justement emporté, Mais il excusera votre incivilité.

Scène 10

Jolival, Philon

Haut.

Jolival

Faisons-le un peu jaser. Si bien qu'à vous entendre, À l'emploi qu'il désire il ne doit plus prétendre ?

Philon

Non.

Jolival

Quoiqu'au rendez-vous il ne soit pas venu Je doute néanmoins que pour un inconnu Vous vous déterminiez.

Philon

C'est où je vous arrête ; Je dis ce qUe je veux, et n'en fais qu'à ma tête. En me contre-carrant vous vous adressez mal. Celui dont il s'agit s'appelle Jolival.

Jolival

Eh quoi ?

Philon

Ce nom vous frappe et vous sera sinistre. Quand on a comme lui la faveur d'un ministre...

Jolival

Jolival ?

Philon

Savez-vous qu'il est très opulent, Et joint beaucoup d'esprit à beaucoup de talent ?

Jolival

Bah !

Philon

Les plus grands seigneurs accueillent sa visite ; Il est de mes amis.

Jolival

Ah ! Ah !

Philon

Si je m'irrite, Si de l'oubli d'un sot j'ai l'air de m'offenser, C'est un prétexte feint pour m'en débarrasser.

Jolival

Je comprends.

Philon

Jolival est un de mes intimes, Et ce titre peut tout sur les coeurs magnanimes. Ensemble rapprochés au printemps de nos jours, Au collège autrefois nous fîmes notre cours. Le temps a resserré des liaisons si chères, Et ma foi dans Paris nous ne nous quittons guère. Jugez d'après cela si je dois l'appuyer.

Jolival

Vous êtes familiers ?

Philon

Jusqu'à nous tutoyer.

Jolival

C'est étonnant.

Philon

Pourquoi ?

Jolival

Pour une bagatelle. Plus je vous examine et moins je me rappelle Où nous nous sommes vus.

Philon

La remarque je crois...

Jolival

Ne la condamnez pas. Ce Jolival, c'est moi.

Philon

Vous ?

Jolival

Moi-même.

Philon

Monsieur.

Jolival

Moi, dis-je.

Philon

Quelle école !

Jolival

Selon vous, comme il faut ai-je rempli mon rôle ? J'ai gardé le silence, et je suis complaisant. De vos protections vantez-vous à présent.

Philon

Avant de triompher,laissez-moi vous répondre ; Deux mots me suffiront et je vais vous confondre. Ce que je soupçonnais, vous l'avez avoué Vous pensez m'avoir pris, et je vous ai joué.

Jolival

Plaît-il !

Philon

Étalez-nous vos graves remontrances, Vous qui leurrez les gens de fausses espérances.

Jolival

Quoi ?

Philon

Monsieur prévoit tout, et promet aujourd'hui La place qu'en cachette il demande pour lui. C'est charmant ! Mais bientôt...

Jolival

Refuge pitoyable Vous êtes découvert, soyez plus raisonnable ; Bravement avec moi prenez votre parti.

Philon

J'enrage.

Il sort en riant.

Jolival

À vos dépens je me suis diverti. Cette vengeance est douce, et c'était la plus sage ; Mais je la gâterais en restant davantage. Tout ne se règle pas, Monsieur, par vos conseils, Et je n'ai jamais craint ni vous ni vos pareils.

Scène 11

Philon

Il va vers la porte du cabinet.

Philon

Ah ! Pour apprendre à vivre à qui me mortifie, Que n'ai-je le crédit dont je me glorifie! L'insolent qui me fait, un affront si cruel Depuis peu sûrement habite cet hôtel, Et j'ai pu l'ignorer !... N'importe je proteste... Je ne perdrai pas tout, et Lamentin me reste ; J'ai de quoi lui fournir matière à s'égayer, Et puisque je le tiens il va me le payer.

Scène 12

Philon, Monsieur Lamentin

Philon

Arrivez, arrivez, l'homme au joyeux langage ! Vous avez le tact fin ; et ce serait dommage De vous contrarier, tant vous êtes prudent.

Monsieur Lamentin

Qu'est-ce ?

Philon

Applaudissez-vous de votre confident ! Votre choix me transporte, et vous faites merveilles ! Procurez-vous toujours des ressources pareilles !

Monsieur Lamentin

Qu'est-il donc survenu ?

Philon

Vous éloigner de moi Lorsque je m'offre à vous de la meilleure foi ; Au lieu de me prêter une légère somme, Mettre vos intérêts entre les mains d'un homme... !

Monsieur Lamentin

Achevez.

Philon

M'outrager...

Monsieur Lamentin

Eh non.

Philon

Pour mille écus. Je me repentirais de les avoir reçus. Contre la probité tout le monde se ligue ; Le secret d'emprunter est d'avoir de l'intrigue. D'obliger un fripon l'univers est jaloux, Et moi, dans mon quartier,je n'aurais pas cent tous.

Monsieur Lamentin

Parlez, parlez, de grâce ; abrégez mon supplice.

Philon

L'homme qui s'est chargé de vous rendre service, Cet homme qu'aujourd'hui vous préférez à moi.

Monsieur Lamentin

Eh bien ?

Philon

Est sur le point d'obtenir votre emploi.

Monsieur Lamentin

Ciel !

Philon

Je l'ai pénétré.

Monsieur Lamentin

La nouvelle me tue. Sous des dehors si beaux !...

À part.

Philon

Sur ce, je vous salue. Voyez à vous pourvoir, agréez mon respect, Et tâchez maintenant d'être plus circonspect. Le dîner, maintenant, cherchons qui me le donne.

Scène 13

Monsieur Lamentin

Monsieur Lamentin

Je suis anéanti ; ma force m'abandonne. Siècle ingrat et pervers ! À qui donc recourir ? Et personne, grand Dieu, ne vient me secourir !

Scène 14

Monsieur Lamentin, Isaure, Ferdinand

Monsieur Lamentin

Ah ! Qu'est-il devenu ?

Isaure

Qui ? Quel est ce mystère ?

Ferdinand

Qu'avez-vous ?

Monsieur Lamentin

Je succombe, et Monsieur votre père...

Ferdinand

Poursuivez.

Monsieur Lamentin

Je ne puis.

Isaure

Qu'a-t-il fait ?

Monsieur Lamentin

Mon malheur !

Ferdinand

Lui ?

Isaure

Vous vous méprenez.

Ferdinand

Vous êtes dans l'erreur. Croyez, Monsieur...

Monsieur Lamentin

Hélas ! Cette épreuve dernière Empoisonne à jamais la fin de ma carrière. Vous étiez nés tous deux pour être mon tourment.

Ferdinand

Moi ? Mon père ?

Isaure

Il nous quitte, et son ravissement, Quand je vous ai nommé, ne saurait se dépeindre ; Sa joie en m'embrassant ne pouvait se contraindre ; Il approuve nos feux, il se soumet à tout ; Quoique vous ordonniez, il suivra votre goût ; À former nos liens, comme vous il aspire, Et notre hymen, dit-il, est tout ce qu'il désire.

Monsieur Lamentin

L'amour ma pauvre enfant, fascine ta raison : Ta joie et cet hymen ne sont plus de saison.

Ferdinand

Comment ! Lorsqu'au bonheur nous touchons l'un et l'autre ?

Isaure

Il sort pour assurer et le sien et le nôtre.

Monsieur Lamentin

Il sort ! Ah ! C'en est fait et tout est éclairci ; Et moi, triste, opprimé je languirais ici ! Non, si dans ce débat il faut que je périsse, Je périrai du moins en réclamant justice.

Isaure

Demeurez et sachez...

Il sort.

Monsieur Lamentin

Rien, discours superflus Une place, ou la mort : je ne veux rien de plus.

Scène 15

Isaure, Ferdinand

Isaure

Une place dit-il quelle est cette boutade

Ferdinand

Tout est perdu pour nous !

Isaure

Il a l'esprit malade.

Ferdinand

Quel que soit son chagrin nous n'en sommes pas mieux.

Isaure

Seriez-vous assez fou pour prendre au sérieux Ce désespoir outré ? Voilà quel est mon père ; Ceci n'est de sa part qu'un trait de caractère.

Ferdinand

Vous pouvez plaisanter et rire !...

Isaure

Pourquoi pas ? Le sujet pour lequel il fait tant de fracas N'est, je le gage, au fond qu'un rien, une vétille. Se plaindre, je le vois, est un tic de famille : Vous en tenez un peu, mon cher petit cousin ; Et Ferdinand ressemble à Monsieur Lamentin.

Ferdinand

Donc à dissimuler je devrais me contraindre ; Et d'après vos avis, nous n'avons rien à craindre ?

Isaure

Rien. Votre père est gai...

Ferdinand

Dites qu'il le parait.

Isaure

Soit, mais il est honnête, et c'est ce qui me plaît. Il est riche, estimable, et sa bonté m'enchante Il conciliera tout au gré de notre attente.

Ferdinand

Riche ? Détrompez-vous sa situation...

Isaure

Eh bien je le suis, moi. Dans ma position. Ferdinand penserait et répondrait de même. C'est un plaisir si doux d'enrichir ce qu'on aime !...

Ferdinand

Ma chère Isaure !

Isaure

Et puis n'y pouvant rien changer, D'un malheur idéal à quoi bon s'affliger ? Que sert de s'alarmer, et sur des conjectures, De vouloir pénétrer dans les choses futures ? Ce travers de l'esprit est pire qu'un défaut Le mal qu'on doit avoir n'arrive que trop tôt ; N'est-il pas toujours temps de pleurer, de se plaindre ? Je le répète encor, nous n'avons rien à craindre. L'avenir, je le sais, pourra nous attrister ; Le présent est à nous, il faut en profiter.

Ferdinand

Ah ! Vous me pénétrez !

On entend des clameurs en dehors.

Isaure

Non, je vous tranquillise.

Ferdinand

Quel bruit ?

Scène 16

Monsieur Lamentin, Jolival, Ferdinand, Philon, Une Hôtesse, Isaure

Monsieur Lamentin

Vous me trompiez, et c'est une surprise.

Jolival

Je suis nommé !

Ferdinand

Comment ?

Philon

Et moi je suis à jeun.

Monsieur Lamentin

Le choix qu'on fait de vous n'a pas le sens commun.

Une Hôtesse

Pourquoi vous disputer, et quel est ce vacarme ? Tous trois dans ma maison vous répandez l'alarme.

Isaure

Qui vous ramène ici ?

Ferdinand

Que s'est-il donc passé ?

Jolival

Silence ! De vos cris j'ai le cerveau blessé.

Monsieur Lamentin

Je ne me tairai point.

Philon

Non, défenses frivoles.

Jolival

Mon cher cousin !...

Monsieur Lamentin

À qui s'adressent ces paroles ?

Jolival

À vous.

Monsieur Lamentin

Il vous sied bien de me pousser à bout. Nous ne le sommes pas, cousins, non, pas du tout.

Jolival

Mais je m'en aperçus quand notre bonne tante En mourant vous légua vingt mille francs de rente : Ce don rompit nos noeuds et notre parenté ; Vous fûtes le chéri, moi le déshérité.

Monsieur Lamentin

Que veut dire cela ?

Jolival

La fortune est volage. Si sur moi dans ce temps vous eûtes l'avantage, Aujourd'hui je l'emporte, et tout devient égal. N'y pensons plus.

Monsieur Lamentin

Monsieur.

Jolival

Embrassez Jolival.

Monsieur Lamentin

Vous seriez ?

Jolival

Oui, je suis ce pauvre misérable Que poursuivit toujours le sort impitoyable, Et qui, devenu riche à quarante-neuf ans, Vous supplie...

Monsieur Lamentin

Et de quoi

Jolival

D'unir nos deux enfants.

Isaure

Mon père !

Ferdinand

Mon cher oncle !

Monsieur Lamentin

Après le tour atroce.

Une Hôtesse

Monsieur !...

Philon

Modérons-nous, je serai de la noce.

Il le tire de sa poche, et le lui offre.

Jolival

Un motif en secret paraît vous retenir, Vous souffrez de l'emploi que je viens d'obtenir. Voici de votre mal l'infaillible remède ; Acceptez mon brevet.

Monsieur Lamentin

Qui moi ?

Jolival

Je vous le cède.

Monsieur Lamentin

À ce sublime élan de générosité Je ne puis comprimer ma sensibilité, Ah ! Croyez que mon âme est digne de la vôtre. Dans notre état présent demeurons l'un et l'autre. Conservez votre place, et puissiez-vous longtemps La conserver, Monsieur pour les honnêtes gens!

Jolival

Bravo ! Ma nièce ainsi va donc être ma fille ?

Une Hôtesse

Et l'héritage entier reste dans la famille.

Ferdinand

Isaure, ah ! Le bonheur que j'éprouve est si grand.

Isaure

Vous ne vous plaindrez plus, n'est-ce pas, Ferdinand ?

Ferdinand

Jamais !

Une Hôtesse

À vos désirs je vois que tout s'arrange ; Et moi mes mille écus.

Jolival

Vous avez pris le change Je voudrais les avoir.

Une Hôtesse

Si monsieur Lamantin Veut m'accorder du temps.

En le cajolant.

Jolival

Quoi c'est vous, cher cousin. Un effort, à la noce un peu moins de dépense.

Isaure

Prenez-les sur ma dot et donnez-lui quittance;

Une Hôtesse

L'aimable enfant !

Jolival

Comment résister à ce trait ?

Une Hôtesse

Elle est sensible, humaine...

Monsieur Lamentin

Oui, c'est tout mon portrait.

Jolival

Cédez donc.

Ferdinand

J'y souscris. Je ne suis point avare, Mais on dépense tant et l'argent est si rare !...

Philon

Et moi ?

Monsieur Lamentin

C'est au cousin à vous récompenser.

Philon

Je n'empruntais de vous que pour vous rembourser ; Madame l'avouera. Je l'aime et mon audace...

Jolival

Avec votre crédit on est bientôt en place.

Philon

Ce que vous dites-là dépasse mon pouvoir . J'en fais donner, Monsieur, et ne puis en avoir.

Jolival

J'y pourvoirai.

Philon

Vous ?

Jolival

Mais plus d'intrigues secrètes. Abjurez, croyez-moi, le métier que vous faites, Il ne réussit plus. Vous, avez de l'esprit ; Devenez homme utile et...

Philon

Madame sourit. Quand nous marions-nous ?

Une Hôtesse

Si vous étiez plus sage...

Philon

Touchez-là, je vais l'être en entrant en ménage.

Jolival

Eh cousin, cette fois vous voilà bien content.

Monsieur Lamentin

Vous l'êtes, c'est assez. Que ne le suis-je autant !

Jolival

Encore !

Monsieur Lamentin

C'est dans le port qu'éclate la tempête. La foudre est suspendue et gronde sur ma tête.

Jolival

De vains pressentiments pourquoi vous effrayer ?

Monsieur Lamentin

Je fais ce que je peux pour me désennuyer, Mais...

Jolival

Le joli moyen ! Être toujours en larmes !

Monsieur Lamentin

Laissez-moi ma douleur, elle a pour moi des charmes, Rien ne peut la calmer, rien ne peut l'assoupir ; Je pleure et pleurerai jusqu'au dernier soupir.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

Apprendre ce rôle pour de vrai ? Dans l’app Réplique, les autres personnages te donnent la réplique, et l’app te fait retrouver ton texte jusqu’à ce que tu le saches.