La Manie de Se Plaindre,
Scène 1
Une Hôtesse, Philon
Une Hôtesse
Où va monsieur Philon ?
Philon
Je sors, ma toute belle.
Une Hôtesse
Si matin ?
Philon
Il le faut. Vous connaissez mon zèle. Je n'ai d'autre plaisir que celui d'obliger, Et rien de ce défaut ne peut me corriger. Dans Paris aujourd'hui j'ai vingt courses à faire.
Une Hôtesse
Pourquoi ?
Philon
Pour terminer une petite affaire Qui d'un homme de bien doit assurer le sort.
Une Hôtesse
Ah ! Ah!
Philon
J'ai refusé de m'en mêler d'abord...
Une Hôtesse
Vous ?
Philon
Mais de ses malheurs le récit déplorable Envers lui par degrés m'a rendu plus traitable, Et bref, en l'écoutant, je me suis attendri.
Une Hôtesse
Fort bien.
Fausse sortie.
Philon
Nous déjeunons ensemble chez Véry. Il m'attend et j'y vais. Adieu charmante femme.
Une Hôtesse
Un mot.
Philon
Quel embarras !
Une Hôtesse
Pardon si je réclame Ce que depuis longtemps vous me promettez.
Philon
Quoi ?
Une Hôtesse
Voilà trois mois passés.que vous logea chez moi ` Vous y buvez mangez,
Philon
Ai-je tort ? Votre table, Du faubourg Saint-Germain est la plus agréable ; Chère et vins délicats bonne, société, Une hôtesse qui joint à l'amabilité L'esprit, l'air du grand monde, et la fraîcheur des grâces...
Une Hôtesse
Ce compliment...
Philon
L'amour voltige sur vos traces ; Trop heureux le mortel qui prompt à le fixer, Pourrait au célibat vous faire renoncer !
Une Hôtesse
Vous me flattez.
Philon
Jamais.
Une Hôtesse
Parlons de notre compte.
Philon
Vous, demoiselle encor ! N'est-ce pas une honte ? Quand on voit des appas de certaine façon, Convenez qu'il est dur de demeurer garçon.
Une Hôtesse
Mais, si j'avais voulu me lier, je confesse, Que plus, d'un soupirant m'ont parlé de tendresse.
Philon
Et moi donc !
Une Hôtesse
Vous m'aimez ?
Il veut s'en aller.
Philon
Ne vous l'ai-je pas dit ? Serviteur.
Une Hôtesse
Un moment.
Philon
Le déjeuner froidit.
Une Hôtesse
Vous y tenez beaucoup.
Philon
Non pas ; mais je sais vivre.
Une Hôtesse
Restez.
Philon
Je suis perdu si l'on ne m'en délivre.
Une Hôtesse
Je m'étonne, entre nous, qu'étant si répandu, Vous, favori des grands et près d'eux assidu, Vous n'ayez pas brigue, postulé quelque place.
Philon
Je l'aurais dû, peut-être, et tel sot qui m'efface, Si je ne m'étais pas ainsi mis en oubli, Ramperait devant moi dans la foule avili. Mais le moindre devoir me fatigue et me gêne : Un emploi, quel qu'il soit, est toujours une chaîne. Acheter à ce prix un crédit emprunté, C'est au premier venu vendre sa liberté ; Et le fruit qu'on en a, pour peu qu'on réfléchisse, Ne récompense pas d'un pareil sacrifice. Je veux plus de repos et moins d'ambition, Et me trouve content de ma condition.
Une Hôtesse
D'accord, mais cependant vous contractez des dette3.
Philon
Bagatelle ! Avant moi que de gens en ont faites, Qui riches maintenant semblent tout oublier, Et sont les créanciers de l'univers entier !
Une Hôtesse
Cela se peut. Au fait, j'ai là votre mémoire.
Philon
Et je l'acquitterai.
Une Hôtesse
Mais...
Philon
Vous pouvez m'en croire.
Une Hôtesse
Il se monte en total à huit-cent...
Philon
Plus ou moins. Je l'approuve, il suffit.
Une Hôtesse
Chacun a ses besoins.
Philon
À qui le dites-vous ?
Une Hôtesse
Au bas est ma quittance, Jetez les yeux.
Philon
Que d'ordre et que de prévoyance ! Je n'ai plus qu'à solder, et le voilà tout prêt.
Une Hôtesse
Ce que j'en fais, Monsieur, n'est pas par intérêt ; Sans la nécessité qui m'y force...
Philon
Qu'entends-je ? Auriez-vous des chagrins ? Vous soupirez, mon ange !
Une Hôtesse
C'est de colère.
Philon
Eh ! Mais, contre qui ?
Une Hôtesse
Contre un Juif, Qui, de sa vieille tante héritier présomptif, M'apporte à point nommé son extrait mortuaire, Et de cette maison devient propriétaire : Le traître me poursuit, je lui dois mille écus Pour les frais et l'acquit de deux termes échus.
Philon
Mais cet individu sans doute ne vous presse Que parce que lui-même il est dans la détresse.
Une Hôtesse
Non monsieur cousu d'or et pis qu'un harpagon, Pour mieux en imposer il s'est fait un jargon. Veuf, et de son hymen n'ayant eu qu'une fille, Il cite à tous propos sa nombreuse famille ; Se plaint de sa dépense et de son entretien, Et d'avoir tant de charge avec si peu de bien; Raconte à tous venants les malheurs qu'il essuie, S'en prend au froid, au chaud, au beau temps, à la pluie, Pleure ici bas des maux le partage inhumain, Et n'aborde les gens qu'un mouchoir à la main.
À part.
Philon
La peinture est naïve autant qu'originale. Serait-ce, par hasard, celui qui me régale ?
Une Hôtesse
Comment ?
Philon
Rassurez-vous, j'aurai vos mille écus.
Une Hôtesse
Se pourrait-il ?
Philon
Oui, moi ; tablez bien là-dessus ; Mais j'exige de vous, pour ce léger service, Qu'enfin vous m'honoriez d'un regard, plus propice, Et que, vous soumettant à la commune loi, Vous consentiez, Madame, à recevoir ma foi.
Une Hôtesse
La proposition.
Philon
Vous plait et vous console ?
Une Hôtesse
Noms verrons ; commencez par être de parole.
Philon
Elle est sûre, et d'un mot c'est me déterminer. Vous serez satisfaite, et je vais déjeuner.
Une Hôtesse
Vous ne l'oublierez pas ?
Philon
Vous riez.
Une Hôtesse
Allez vite.
À part.
Philon
Je pars et je reviens. Dieu merci, j'en suis quitte.
Une Hôtesse
Je vous attendrai.
Il sort.
Philon
Bon.
Scène 2
Une Hôtesse
Elle réfléchit.
Une Hôtesse
Comme il est diligent Et prêt à s'esquiver dès qu'il s'agit d'argent Il a beau se vanter, je ne suis pas sa dupe, Et de lui dans Paris personne ne s'occupe : Non certe, et j'aurais tort de me fier à lui. Pour sortir d'embarras cherchons un autre appui. Le jeune Ferdinand... en effet, plus j'y pense... Déjà de ses amours il m'a fait confidence ; Il demeure chez moi c'est un bon naturel. Depuis hier son père habite mon hôtel ; Il est riche, et son fils, pour un peintre, est à l'aise. Il vient, tâchons d'abord que mon début lui plaise.
Scène 3
Ferdinand, Une Hôtesse
Ferdinand
Suis-je assez malheureux je la perds, c'en est fait ! J'aurais dû le prévoir et m'attendre à ce trait.
Une Hôtesse
Qu'a-t-il ?
Ferdinand
De mon destin la disgrace s'achève, On va la marier, son père me l'enlève.
Une Hôtesse
Vous l'enlève, Monsieur ?
Ferdinand
Ciel !
Une Hôtesse
Pourrais-je savoir ?
Ferdinand
Ne m'interrogez pas, je suis au désespoir.
Une Hôtesse
Parlez.
Ferdinand
Je vous ai dit, il vous souvient encore Du hasard qui m'offrit à celle que j'adore, Et comment, de mon art désirant profiter, Seul, à sa pension, j'allai me présenter ? Que n'ai-je combattu cette fatale envie !
Une Hôtesse
La raison ?
Ferdinand
Cet essai me coûtera la vie. Ce fut là que ses traits que le son de sa voix, Captivèrent mes sens pour la première fois. Je n'y pus résister, et de cette entrevue Date le coup mortel dont la douleur me tue ; On nous sépare, hélas ! Et son père aujourd'hui Pour la sacrifier la ramène chez lui.
Une Hôtesse
Mais vous savez le nom de votre belle ?
Ferdinand
Isaure.
Une Hôtesse
Et celui de ce père inhumain ?
Ferdinand
Je l'ignore.
Une Hôtesse
Est-il possible ?
Ferdinand
Eh oui, voilà quel est mon sort. Je ne dois plus la voir et voudrais être mort,
Une Hôtesse
N'êtes-vous pas aimé ?
Ferdinand
J'en ai la certitude.
Une Hôtesse
D'où naît dont ce grand trouble et cette inquiétude ?
Ferdinand
On va pour la contraindre user d'autorité.
Une Hôtesse
Notre sexe au besoin a de la fermeté : Espérez.
Ferdinand
Le moyen sans savoir sa demeure ? À qui pour la trouver recourir à cette heure ?
Une Hôtesse
Vous ne vous êtes pas informé.??
Ferdinand
Je l'ai fait, Mais à mes questions pas un n'a satisfait ; Isaure sur ce point a gardé le silence, Et ne m'en a rien dit dans sa correspondance.
Une Hôtesse
Vous ne vous parliez donc jamais ?
Ferdinand
L'avons-nous pu ? Pour nous ce doux commerce en naissant fut rompu. Ce matin, plein d'amour, j'ai tracé cette lettre, Et son portier pour moi devait la lui remettre ; Il était de nos feux le discret confident. Jugez de mes transports, quand j'ai su l'accident Qui sans aucun retour me ravit ma maîtresse. J'ai prié, supplié, pour avoir son adresse ; Mais à tous mes discours mon homme a tenu bon, Et de notre oppresseur il ignore le nom.
À elle-même en rêvant.
Une Hôtesse
En ce cas, je vous plains. Cependant je soupçonne... Isaure... il se pourrait... Peignez-moi la personne.
Ferdinand
Elle est brune, et ses yeux respirent l'enjouement, L'esprit s'y réunit avec le sentiment ; Sa démarche est aisée et sa taille bien prise ; Elle a ce ton naïf que l'usage autorise. Si son aspect séduit, un ascendant vainqueur Vous frappe en l'écoutant,et subjugue le coeur. De grâces en un mot, c'est un parfait modèle, Et le monde n'a rien qui soit au-dessus d'elle.
Une Hôtesse
Son âge ?
Ferdinand
Dix-sept ans environ.
Une Hôtesse
C'est cela : Je crois la reconnaître au portrait que voilà.
Ferdinand
Est-il vrai ?
Une Hôtesse
Calmez-vous, la chose n'est pas sûre ; Je n'en répondrais ; pas mais je le conjecture.
Ferdinand
Et moi j'en suis certain. Je serai son époux, Pour peu que vous vouliez vous employer pour nous. l'hôtesse.
Une Hôtesse
J'y consens mais je crois que cette complaisance, Tout bien examiné mérite récompense.
Ferdinand
Ordonnez ; que faut-il ?
Une Hôtesse
Pour quinze jours, au plus, J'ai dans ce moment-ci besoin de mille écus.
Ferdinand
Mille écus !
Une Hôtesse
Votre père a l'air d'un galant homme Et peut, sans se gêner, me prêter cette somme.
Ferdinand
Lui ? Mon père ?
Une Hôtesse
Il vous aime; et sachant vos projets Le voici veillez bien à tous nos intérêts.
Scène 4
Ferdinand, Une Hôtesse, Jolival
Ferdinand
Songez donc...
Une Hôtesse
Je vous fais mon humble révérence.
Jolival
Je vous chasse ?
Ferdinand
Bien fou qui croit à l'apparence.
Une Hôtesse
Pardon, Monsieur, j'ai hâte, et les soins du logis...
Jolival
Ah ! Vous en raisonniez avec monsieur mon fils ?
Elle sort.
Une Hôtesse
Justement. N'allez pas rejeter sa demande. À vos bontés, pour nous, mon coeur se recommande.
Scène 5
Jolival, Ferdinand
Jolival
À mes bontés, dit-elle; éclaircis-moi ce point. Où tendent ces adieux que je ne comprends point s
Ferdinand
Elle doit mille écus, et, faute de ressource, La dame ingénument compte sur votre bourse.
Jolival
Sur ma bourse ? Ma foi le trait est merveilleux, Pour avoir des secours c'est s'adresser au mieux ! Il est gai de donner de telles espérances Quand on touche soi-même au bout de ses finances.
Ferdinand
Ce crédit, aussi prompt que superficiel, De vos façons d'agir est l'effet naturel : Partout où vous irez vous l'obtiendrez de même ; Mais il ne tient qu'à vous de changer de système.
Jolival
Je m'en garderai bien.
Ferdinand
Soumis et circonspect, Vous ne me verrez pas vous manquer de respect, Ni m'arroger le droit de censurer mon père ; Je sais apprécier sa probité sévère. Permettez-moi pourtant de vous faire sentir Qu'à sa condition il faut t'assujettir : Et convenez qu'au moins c'est une inconséquence, Comme vous, en tous lieux, d'affecter l'opulence, D'en avoir les dehors, d'en prendre le maintien, Lorsque dans l'univers on ne possède rien.
Jolival
En quoi cette méthode est-elle si blâmable ? Personne ne s'empresse auprès d'un misérable ; Il suffit une fois de se déclarer tel, Pour que chacun vous fuie ainsi qu'un criminel. Sans but, à tous venants, voudrais-tu que j'allasse D'un style langoureux raconter ma disgrâce, Dire que de mes biens j'ai vendu les débris Pour venir postuler une place à Paris, Et que déshérité par ma défunte tante, Le ciel à cet égard a trompé mon attente ? Belle péroraison pour émouvoir les gens ! On n'a rien à gagner avec les indigents. Et l'homme qui se plaint, quel que soit son mérite, Plaide contre lui-même alors qu'il sollicite. Trancher de l'important, grossir ses revenus, Citer ses liaisons avec des gens connus, Pour aller à ses fins c'est la bonne manière. L'eau va, mon bon ami, toujours à la rivière ; Songes-y ; c'est la règle et ressouviens-toi bien Qu'on offre tout à ceux qui n'ont besoin de rien.
Ferdinand
Mais nous avons tous deux besoin de tout le monde.
Jolival
Aussi pour le cacher c'est sur quoi je me fonde.
Ferdinand
S'obstiner à mentir !...
Jolival
Eh bien ! On me le rend. L'usage ainsi le veut, et je cède au torrent. Toi, par exemple, à moins d'une métamorphose, Ne vas pas te flatter d'être un jour quelque chose. Qu'est-ce que le talent et l'éducation, Sans argent, sans intrigue et sans protection ? Que te reviendra-t-il d'exceller en peinture, Sur ton sort à venir si rien ne te rassure ? T'imagines-tu donc qu'en gémissant toujours, Les afFaires pour toi prendront un meilleur cours ? Erreur si tu n'as rien, ne le fais pas connaître Et voulant être heureux, tâche de le paraître.
Ferdinand
Le puis-je dans l'état dans la crise où je suis, Lorsque vous-même encore aggravez mes ennuis ?
Jolival
Moi. Comment cela ?
Ferdinand
J'aime.
Jolival
Ah ! Voilà le mystère ! Et de quoi te plains-tu ? Suis-je donc si sévère ? À cet aveu subit, que je pourrais blâmer Me vois-tu contre toi d'abord me gendarmer ?
Ferdinand
Non, mais à mes désirs un obstacle s'oppose.
Jolival
De ta peine aisément je devine la cause : Ma pauvreté te nuit, n'est-ce pas ? Dis-le-moi.
Ferdinand
Ah ! Daignez m'épargner.
Il lui remet une lettre.
Jolival
J'en souffre plus que toi. N'importe, à mes avis si tu veux te soumettre, Rien n'est désespéré, j'ose te le promettre. Que nous fait, après tout, que Monsieur Lamentin Soit depuis dix-huit ans devenu mon cousin ? Que ma tante en mourant lui lègue un héritage Dont la moitié, de droit, me tombait en partage ? Suis-je donc pour cela réduit au dépourvu ? Le cher homme nous fuit et ne m'a jamais vu ; Mais, malgré le plaisir qu'en son âme il éprouve, Dans la passe où je suis, je doute qu'il se trouve, Et que par un ministre en secret protégé, Il ait entre ses mains l'assurance que j'ai. Prends seulement, et lis.
Ferdinand
Qu'est-ce donc ?
Jolival
Une lettre Qu'à la porte en entrant on vient de me remettre.
Ferdinand
Cet emploi si couru ?
Jolival
Mais je l'aurai, je crois.
Ferdinand
Vous ?
Il remet la lettre dans sa poche.
Jolival
Avec cinq cent francs d'appointements par mois. Une place pareille...
Ferdinand
Il la tient, à l'entendre.
Jolival
Aux plus brillants partis te permet de prétendre; Et si ta belle en tout répond à mes souhaits...
Ferdinand
Sa vertu, sa naissance, égalent ses attraits. Mais inutilement j'exhale ma tendresse Si je n'ai la faveur et l'appui de l'hôtesse ; Et comment la gagner sans cet argent maudit ?...
Jolival
Elle revient, tais-toi.
Scène 6
Jolival, Une Hôtesse, Ferdinand
Jolival
Je te l'ai déjà dit, Non, tu ne devais pas t'avancer de la sorte. Puis-je me dessaisir d'une somme si forte ? Mais je t'affligerais par un juste refus, Et mieux vaut s'exposer à perdre mille écus.
Une Hôtesse
N'ayez à ce sujet aucune inquiétude, Monsieur, et soyez sûr de mon exactitude.
Jolival
Quoi, Madame ?
Une Hôtesse
Je sens tout le prix d'un bienfait.
Jolival
Il se peut.
Une Hôtesse
Et mon coeur.
Jolival
Brisons-là, s'il vous plaît.
Une Hôtesse
Pardon.
Jolival
C'est à mon fils, en cette circonstance Qu'il vous faut témoigner votre reconnaissance Je l'aime uniquement et n'agis » que pour lui.
Jolival lui fait signe de se taire.
Ferdinand
Mon père...
Une Hôtesse
À son bonheur tout conspire aujourd'hui, Et je lui viens apprendre une heureuse nouvelle.
Ferdinand
À moi, Madame ?
Une Hôtesse
À vous.
Ferdinand
De grâce, quelle est-elle ?
Une Hôtesse
Ce brusque enlèvement qui vous glaçait d'effroi...
Ferdinand
Eh bien ?
Une Hôtesse
Consolez-vous.
Ferdinand
Isaure ?
Une Hôtesse
Elle est chez moi.
Ferdinand
Grand Dieu !
Jolival
Qu'as-tu ? Voyons.
Ferdinand
Ah, je respire à peine.
Une Hôtesse
Son père est obligeant, lui-même vous l'amène.
Ferdinand
Son père ?
Bas.
Une Hôtesse
J'ai tout su. Rien ne doit vous troubler. On n'aime que vous seul, et vous pouvez parler.
Ferdinand
Que d'obligations ! N'est-ce point un prestige ?
Une Hôtesse
Allez, on vous attend.
Ferdinand
Se peut-il ?
Jolival
Quel vertige !
Il sort.
Ferdinand
Excusez, mais l'amour me force à vous quitter ; Les moments sont trop chers pour n'en pas profiter.
Scène 7
Jolival, Une Hôtesse
Jolival
L'étourdi ! Sur un mot sa tête s'évapore. À qui donc en a-t-il ? Et quelle est cette Isaure ?
Une Hôtesse
Sa maîtresse.
Jolival
Ah ! Fort bien.
Une Hôtesse
Ceci n'est point un jeu.
Jolival
Mais je m'en aperçois. Quel engouement ! Quel feu !
Une Hôtesse
A-t-il tort ? Savez-vous que la jeune personne Mérite à tous égards les tourments qu'il se donne. Outre ses agréments, si vous avez du bien, Son père là-dessus ne vous le cède en rien. Enfin cette union de tout point assortie, Par le rang, la fortune et par la sympathie, Assure à votre fils les destins les meilleurs, Et d'innocents plaisirs qu'il n'aurait point ailleurs.
Jolival
Je vous en remercie.
Une Hôtesse
Avec chaleur, au père, J'ai peint la loyauté de votre caractère, Détaillé les secours qu'en s'unissant à vous Il se ménagerait par des liens si doux ; Car à vous dire tout et sans nulle équivoque, C'est un original d'une espèce baroque, Il a de revenu vingt-mille francs au moins, Et ne saurait, dit-il, pourvoir à ses besoins. C'est à lui cet hôtel et d'argent il regorge ; Mais rien ne le guérît des chagrins qu'il se forge ; Il ne sait inspirer que la compassion, Et veut être commis, c'est-là sa passion. Sur vous il a fondé de grandes espérances, Et va vous fatiguer avec ses doléances. Il approche.
Jolival
Suffit.
Une Hôtesse
Je vous ai prévenu. Flattez ses visions.
Jolival
Eh oui, c'est convenu.
Une Hôtesse
Ne m'oubliez pas.
Jolival
Non.
Scène 8
Monsieur Lamentin, Une Hôtesse, Jolival
Monsieur Lamentin
Le voilà ce me semble ?
Elle sort.
Une Hôtesse
Prêt à vous écouter, et je vous laisse ensemble.
À part.
Monsieur Lamentin
Monsieur... Que lui dirai-je ?
Jolival
Oh ! Le drôle d'accueil ! Quel teint ! Le beau cocher, pour un bureau de deuil !
Monsieur Lamentin
Puis-je espérer, Monsieur, qu'envers moi favorable, Vous ne me verrez point d'un oeil impitoyable ? Et sans avoir l'honneur d'être connu de vous.
Jolival
Monsieur.
Monsieur Lamentin
Ayez pitié d'un père à vos genoux !
Jolival
Vous moquez-vous de moi ?
Monsieur Lamentin
Je n'en peux pas trop faire.
Jolival
Levez-vous.
Monsieur Lamentin
Cet abord convient à ma misère. Sur ce front pâlissant, image de ta mort, Contemplez les effets des caprices du sort. Nous voulons être heureux, insensés que nous sommes ! Vain espoir, le bonheur n'est pas fait pour les hommes. Je fus, je dois en être, un exemple frappant ; Je le dis à dîner je le dis en soupant ; Et lorsque le sommeil me berce de mensonges, Je le répète encore au milieu de mes songes.
Jolival
C'est très récréatif.
Monsieur Lamentin
Jouet infortuné De tous les accidents depuis que je suis né Je n'en évite aucun ; ma vie est un passage De l'espoir à la crainte et du calme à l'orage. Rien ne peut m'y soustraire immuable est la loi, Et le courroux du ciel s'appesantit sur moi.
Jolival
Puisque de tant de maux vous êtes la victime, Votre douleur, Monsieur, sans doute est légitime ; Aussi vous ressembler serait peu de mon goût. Cependant, à la longue on s'accoutume à tout. L'état où je vous vois devrait par habitude, Après de tels essais vous paraître moins rude. Au reste, pensez-vous qu'en ce triste univers, Tout homme ne soit pas sujet à des revers ? Croyez que j'ai les miens, si vous avez les vôtres ; Souffrez patiemment ce que souffrent les autres Et contre les fléaux dont on est tourmenté Armez-vous de courage et de stoïcité. Riez, imitez-moi; qu'on m'approuve ou me fronde, Je supporte gaiement les choses de ce monde ; De nos afflictions j'éloigne l'entretien, Et crois qu'en murmurer ne nous conduit à rien.
Monsieur Lamentin
Il est aisé, Monsieur, de tenir ce langage Quand on a comme vous l'opulence en partage ; Lorsque dans nos désirs tout sourit à nos voeux, Et qu'on n'a qu'à parler pour devenir heureux.
Jolival
Vous disiez à l'instant qu'on ne pouvait pas l'être.
Monsieur Lamentin
De ces accès d'humeur on n'est souvent pas maître. Ce sont propos qu'on cite, et par distraction.
Jolival
Oui-dà, pour égayer la conversation.
Monsieur Lamentin
Quoi que je fasse, enfin, le sort me persécute, Il n'est point de disgrâce où je ne sois en butte.
Jolival
Pourtant vous êtes riche.
Monsieur Lamentin
Ah ! Monsieur, dans Paris, Combien de gens voudraient ne pas l'être à ce prix !
Jolival
Vous avez des maisons.
Monsieur Lamentin
Je cherche à m'en défaire. À mes propres dépens je suis propriétaire. Comptez les non-valeurs, les réparations ; Je ne vous parle pas des contributions. On peut vérifier et compulser mes livres ; Je paie en francs, Monsieur, et ne reçois qu'en livres, Ce n'était pas assez de pleurer nuit et jour L'unique et cher objet du plus constant amour, D'avoir à regretter la fin prématurée, Le trépas rigoureux d'une épouse adorée ; De la fatalité le cruel ascendant, Me voulait accabler encor dans mon enfant. Je donnais tous mes soins à cette jeune plante, Et cultivais en paix sa candeur innocente Un séducteur perfide... À ce mot je frémis !...
Jolival
On l'a séduite ?
Monsieur Lamentin
Hélas !
Jolival
Et qui donc ?
Monsieur Lamentin
Votre fils.
Jolival
Mon fils !
Monsieur Lamentin
J'ai son aveu. Ce dernier coup m'achève ; Mon coeur à cet affront s'indigne et se soulève. Suborner mon enfant c'est être mon bourreau ; Il ne me reste plus qu'à descendre au tombeau.
Jolival
Vous vous portez trop bien, monsieur, et rien ne presse. Autant et plus que vous l'affaire m'intéresse. Où donc est le grand mal, pour se désespérer ? Si nous nous entendons, tout peut se réparer.
Monsieur Lamentin
Se réparer !
Jolival
Mais oui ; ma famille est honnête, Mon fils de votre fille aura fait la conquête, Rien de plus naturel ils sont jeunes tous deux, À leur âge, sans crime on peut être amoureux, Marions-les.
Monsieur Lamentin
Monsieur...
Jolival
Quoi, pour cette alliance Auriez-vous du mépris ou de la répugnance ?
Monsieur Lamentin
M'en préserve le ciel ! Mais puis-je décemment M'occuper d'une noce avec ce vêtement ? Puis-je, dans les tourments où mon âme se noie, Sans trahir mes serments me livrer à la joie ?
Jolival
Quand on a comme vous un vrai fond de gaieté...
Monsieur Lamentin
D'accord. Mais il s'élève une difficulté : Je ne suis point du tout ce que l'on s'imagine. Je vous l'ai dit, Monsieur, ma fortune est mesquine.
Jolival
Quoi la fortune encor ! N'en parlez donc jamais. Mon fils a du talent, et grâce à ses portraits...
D'un air suppliant.
Monsieur Lamentin
Oh ! L'on sait ce que c'est qu'un peintre en miniature, Et je ne vois pas là de quoi faire figure. Si je pouvais un jour seulement me flatter D'obtenir un emploi qui me fit exister...
Jolival
Quelque chose vous tente, et vous avez des vues ?
Monsieur Lamentin
Oui, mais comment percer ?
Jolival
Oh !
Monsieur Lamentin
Démarches perdues ! Les gens de leur crédit me bercent tour-à-tour, Mais on connaît, Monsieur, l'eau bénite de cour. De ma position déplorable et critique, Je me tue à leur faire un tableau pathétique ; Hors de leur antichambre à peine ai-je le pied, Qu'on me met au rebut, et je suis oublié.
Jolival
Mais vos prétentions sont extrêmes, peut-être ?
Monsieur Lamentin
Non pas, d'illusions ce serait me repaître ; Le poste que je brigue est très inférieur, Et convient tellement à mon extérieur...
Jolival
Vrai ?
Monsieur Lamentin
Les émoluments en sont des plus modiques.
Jolival
Et c'est ?...
Monsieur Lamentin
Celui de chef dans les fêtes publiques.
Jolival
Vous ?
Monsieur Lamentin
Sous tous les rapports, je crois le mériter.
Jolival
On ne choisit pas mieux.
Monsieur Lamentin
Pour le solliciter, Il me faudrait quelqu'un d'insinuant, d'habile...
Jolival
Vous nommé, quel plaisir, quels transports dans la ville ! Je m'en charge.
Monsieur Lamentin
Qui vous ?
Jolival
L'aimable concurrent !
Monsieur Lamentin
Mais rien de votre part, Monsieur, ne me surprend, Et mon émotion...
Il lui indique le cabinet à gauche.
Jolival
La mienne est aussi grande. Là-dedans, par écrit, mettez votre demande.
Monsieur Lamentin
Ah ! Si la vertu seule a droit à vos secours.
Scène 9
Philon, Jolival, Monsieur Lamentin
Philon
Je vous trouve, à la fin ! Ce sont là de vos tours ! Le trait est délicat, je vous en félicite. Esquivez-vous encore, et sauvez-vous bien vite.
Jolival
Qu'est-ce ?
Monsieur Lamentin
À l'autre, à présent.
À Jolival.
Philon
Je suis d'une fureur !... Monsieur mille pardons, très humble serviteur.
Jolival
Que vous a-t-il fait ?
Philon
Lui ? Je n'ose pas le dire. Tout est bouleversé, tout va de pire en pire ; C'est à qui blessera les moeurs la probité ; Et l'on n'a plus de frein dans la société.
Jolival
Peste !
Monsieur Lamentin
Vous m'en voulez ?
Philon
J'aurai tort à son compte ! Est-ce ainsi qu'on agit ?
Monsieur Lamentin
Mais.
Philon
Rougissez de honte.
Jolival
Expliquez-vous enfin.
Philon
Vous allez frissonner.
Jolival
Moi ?
Philon
Monsieur ce matin m'invite, à déjeuner. J'en refuse un pour lui, superbe, magnifique, Il attend de moi seul un service authentique ; Et m'assigne Véry pour le lieu du repas. J'y cours. Qu'arrive-t-il ? Monsieur ne s'y rend pas.
Jolival
Comment, votre colère ?...
Philon
Est-elle bien fondée ? D'un procédé pareil concevez-vous l'idée ? A-t-on si peu d'égards pour un homme d'honneur ? Et peut-on le narguer avec cette impudeur ?
Jolival
Non.
Monsieur Lamentin
Des événements dois-je être responsable ?
Philon
Défaite, que cela.
Monsieur Lamentin
Je ne suis point coupable.
Philon
Point coupable ! Un délit où je suis compromis ! Il n'est rien de sacré, non, rien, s'il est permis.
Monsieur Lamentin
Faut-il qu'un déjeuner ?...
Philon
Halte-là, je vous prie ; Si vous vous en moquez, pensez-vous que j'en rie ? Sachez que dans Paris deux mille individus Gémiront des moments que pour vous j'ai perdus ; Qu'il n'est point de puissant, à la cour, à la ville, Avec qui tous les jours, Monsieur, je ne faufile ? Et vous voulez avoir un emploi ! Vous ? Jamais. Vous n'en obtiendrez point, non, je vous le promets. Je sais pertinemment que celui qui vous flatte Est convoité sous main par un homme qui date. Je ne le connais point, mais je le connaîtrai ; Mort ou vif, aujourd'hui je le découvrirai ; Dussai-je des bureaux ne pas quitter la porte. Sur vous, d'autorité, je prétends qu'il l'emporte, Et que vous appreniez quand je le fais placer, Ce que de but en blanc l'on gagne à m'offenser.
Jolival
Il est fâché.
Monsieur Lamentin
Que trop.
Jolival
C'est donc un personnage ?
Monsieur Lamentin
Faute de mille écus il me fait ce tapage. En vain le ciel de moi paraît avoir pitié ; Tout-à-coup devant vous, flétri calomnié...
Philon
Parbleu ! Je suis ravi que monsieur vous protège ! Des larmes, n'est-ce pas ? Toujours même manège ? Mensonge. Il est adroit et bon comédien.
Jolival
Là-dessus vous et lui vous ne vous devez rien.
Philon
Monsieur !...
Jolival
Je suis sincère. Il se masque sans doute ; Mais vous êtes son maître, et lui tracez la route. Quel profit tire-t-il des lamentations Dont il a soin d'orner ses conversations ? S'il captive d'abord par ses complaintes fades, L'abandon est le fruit de ses jérémiades ; Tandis que vous, fêté, riche sans rien avoir, Et faisant en tous lieux sonner votre pouvoir, Sans argent, sans état, sans existence aucune, Vous vivez grassement sur la bourse commune ; C'est un métier divin pour qui sait l'exercer, Je vous engage fort à n'y pas renoncer.
Philon
Quel est cet homme-là ?
Monsieur Lamentin
Faire ainsi ma satyre !
Lamentin entre dans le cabinet.
Jolival
Point de bruit. Votre note. Allez vous-en l'écrire. Monsieur s'est contre vous justement emporté, Mais il excusera votre incivilité.
Scène 10
Jolival, Philon
Haut.
Jolival
Faisons-le un peu jaser. Si bien qu'à vous entendre, À l'emploi qu'il désire il ne doit plus prétendre ?
Philon
Non.
Jolival
Quoiqu'au rendez-vous il ne soit pas venu Je doute néanmoins que pour un inconnu Vous vous déterminiez.
Philon
C'est où je vous arrête ; Je dis ce qUe je veux, et n'en fais qu'à ma tête. En me contre-carrant vous vous adressez mal. Celui dont il s'agit s'appelle Jolival.
Jolival
Eh quoi ?
Philon
Ce nom vous frappe et vous sera sinistre. Quand on a comme lui la faveur d'un ministre...
Jolival
Jolival ?
Philon
Savez-vous qu'il est très opulent, Et joint beaucoup d'esprit à beaucoup de talent ?
Jolival
Bah !
Philon
Les plus grands seigneurs accueillent sa visite ; Il est de mes amis.
Jolival
Ah ! Ah !
Philon
Si je m'irrite, Si de l'oubli d'un sot j'ai l'air de m'offenser, C'est un prétexte feint pour m'en débarrasser.
Jolival
Je comprends.
Philon
Jolival est un de mes intimes, Et ce titre peut tout sur les coeurs magnanimes. Ensemble rapprochés au printemps de nos jours, Au collège autrefois nous fîmes notre cours. Le temps a resserré des liaisons si chères, Et ma foi dans Paris nous ne nous quittons guère. Jugez d'après cela si je dois l'appuyer.
Jolival
Vous êtes familiers ?
Philon
Jusqu'à nous tutoyer.
Jolival
C'est étonnant.
Philon
Pourquoi ?
Jolival
Pour une bagatelle. Plus je vous examine et moins je me rappelle Où nous nous sommes vus.
Philon
La remarque je crois...
Jolival
Ne la condamnez pas. Ce Jolival, c'est moi.
Philon
Vous ?
Jolival
Moi-même.
Philon
Monsieur.
Jolival
Moi, dis-je.
Philon
Quelle école !
Jolival
Selon vous, comme il faut ai-je rempli mon rôle ? J'ai gardé le silence, et je suis complaisant. De vos protections vantez-vous à présent.
Philon
Avant de triompher,laissez-moi vous répondre ; Deux mots me suffiront et je vais vous confondre. Ce que je soupçonnais, vous l'avez avoué Vous pensez m'avoir pris, et je vous ai joué.
Jolival
Plaît-il !
Philon
Étalez-nous vos graves remontrances, Vous qui leurrez les gens de fausses espérances.
Jolival
Quoi ?
Philon
Monsieur prévoit tout, et promet aujourd'hui La place qu'en cachette il demande pour lui. C'est charmant ! Mais bientôt...
Jolival
Refuge pitoyable Vous êtes découvert, soyez plus raisonnable ; Bravement avec moi prenez votre parti.
Philon
J'enrage.
Il sort en riant.
Jolival
À vos dépens je me suis diverti. Cette vengeance est douce, et c'était la plus sage ; Mais je la gâterais en restant davantage. Tout ne se règle pas, Monsieur, par vos conseils, Et je n'ai jamais craint ni vous ni vos pareils.
Scène 11
Philon
Il va vers la porte du cabinet.
Philon
Ah ! Pour apprendre à vivre à qui me mortifie, Que n'ai-je le crédit dont je me glorifie! L'insolent qui me fait, un affront si cruel Depuis peu sûrement habite cet hôtel, Et j'ai pu l'ignorer !... N'importe je proteste... Je ne perdrai pas tout, et Lamentin me reste ; J'ai de quoi lui fournir matière à s'égayer, Et puisque je le tiens il va me le payer.
Scène 12
Philon, Monsieur Lamentin
Philon
Arrivez, arrivez, l'homme au joyeux langage ! Vous avez le tact fin ; et ce serait dommage De vous contrarier, tant vous êtes prudent.
Monsieur Lamentin
Qu'est-ce ?
Philon
Applaudissez-vous de votre confident ! Votre choix me transporte, et vous faites merveilles ! Procurez-vous toujours des ressources pareilles !
Monsieur Lamentin
Qu'est-il donc survenu ?
Philon
Vous éloigner de moi Lorsque je m'offre à vous de la meilleure foi ; Au lieu de me prêter une légère somme, Mettre vos intérêts entre les mains d'un homme... !
Monsieur Lamentin
Achevez.
Philon
M'outrager...
Monsieur Lamentin
Eh non.
Philon
Pour mille écus. Je me repentirais de les avoir reçus. Contre la probité tout le monde se ligue ; Le secret d'emprunter est d'avoir de l'intrigue. D'obliger un fripon l'univers est jaloux, Et moi, dans mon quartier,je n'aurais pas cent tous.
Monsieur Lamentin
Parlez, parlez, de grâce ; abrégez mon supplice.
Philon
L'homme qui s'est chargé de vous rendre service, Cet homme qu'aujourd'hui vous préférez à moi.
Monsieur Lamentin
Eh bien ?
Philon
Est sur le point d'obtenir votre emploi.
Monsieur Lamentin
Ciel !
Philon
Je l'ai pénétré.
Monsieur Lamentin
La nouvelle me tue. Sous des dehors si beaux !...
À part.
Philon
Sur ce, je vous salue. Voyez à vous pourvoir, agréez mon respect, Et tâchez maintenant d'être plus circonspect. Le dîner, maintenant, cherchons qui me le donne.
Scène 13
Monsieur Lamentin
Monsieur Lamentin
Je suis anéanti ; ma force m'abandonne. Siècle ingrat et pervers ! À qui donc recourir ? Et personne, grand Dieu, ne vient me secourir !
Scène 14
Monsieur Lamentin, Isaure, Ferdinand
Monsieur Lamentin
Ah ! Qu'est-il devenu ?
Isaure
Qui ? Quel est ce mystère ?
Ferdinand
Qu'avez-vous ?
Monsieur Lamentin
Je succombe, et Monsieur votre père...
Ferdinand
Poursuivez.
Monsieur Lamentin
Je ne puis.
Isaure
Qu'a-t-il fait ?
Monsieur Lamentin
Mon malheur !
Ferdinand
Lui ?
Isaure
Vous vous méprenez.
Ferdinand
Vous êtes dans l'erreur. Croyez, Monsieur...
Monsieur Lamentin
Hélas ! Cette épreuve dernière Empoisonne à jamais la fin de ma carrière. Vous étiez nés tous deux pour être mon tourment.
Ferdinand
Moi ? Mon père ?
Isaure
Il nous quitte, et son ravissement, Quand je vous ai nommé, ne saurait se dépeindre ; Sa joie en m'embrassant ne pouvait se contraindre ; Il approuve nos feux, il se soumet à tout ; Quoique vous ordonniez, il suivra votre goût ; À former nos liens, comme vous il aspire, Et notre hymen, dit-il, est tout ce qu'il désire.
Monsieur Lamentin
L'amour ma pauvre enfant, fascine ta raison : Ta joie et cet hymen ne sont plus de saison.
Ferdinand
Comment ! Lorsqu'au bonheur nous touchons l'un et l'autre ?
Isaure
Il sort pour assurer et le sien et le nôtre.
Monsieur Lamentin
Il sort ! Ah ! C'en est fait et tout est éclairci ; Et moi, triste, opprimé je languirais ici ! Non, si dans ce débat il faut que je périsse, Je périrai du moins en réclamant justice.
Isaure
Demeurez et sachez...
Il sort.
Monsieur Lamentin
Rien, discours superflus Une place, ou la mort : je ne veux rien de plus.
Scène 15
Isaure, Ferdinand
Isaure
Une place dit-il quelle est cette boutade
Ferdinand
Tout est perdu pour nous !
Isaure
Il a l'esprit malade.
Ferdinand
Quel que soit son chagrin nous n'en sommes pas mieux.
Isaure
Seriez-vous assez fou pour prendre au sérieux Ce désespoir outré ? Voilà quel est mon père ; Ceci n'est de sa part qu'un trait de caractère.
Ferdinand
Vous pouvez plaisanter et rire !...
Isaure
Pourquoi pas ? Le sujet pour lequel il fait tant de fracas N'est, je le gage, au fond qu'un rien, une vétille. Se plaindre, je le vois, est un tic de famille : Vous en tenez un peu, mon cher petit cousin ; Et Ferdinand ressemble à Monsieur Lamentin.
Ferdinand
Donc à dissimuler je devrais me contraindre ; Et d'après vos avis, nous n'avons rien à craindre ?
Isaure
Rien. Votre père est gai...
Ferdinand
Dites qu'il le parait.
Isaure
Soit, mais il est honnête, et c'est ce qui me plaît. Il est riche, estimable, et sa bonté m'enchante Il conciliera tout au gré de notre attente.
Ferdinand
Riche ? Détrompez-vous sa situation...
Isaure
Eh bien je le suis, moi. Dans ma position. Ferdinand penserait et répondrait de même. C'est un plaisir si doux d'enrichir ce qu'on aime !...
Ferdinand
Ma chère Isaure !
Isaure
Et puis n'y pouvant rien changer, D'un malheur idéal à quoi bon s'affliger ? Que sert de s'alarmer, et sur des conjectures, De vouloir pénétrer dans les choses futures ? Ce travers de l'esprit est pire qu'un défaut Le mal qu'on doit avoir n'arrive que trop tôt ; N'est-il pas toujours temps de pleurer, de se plaindre ? Je le répète encor, nous n'avons rien à craindre. L'avenir, je le sais, pourra nous attrister ; Le présent est à nous, il faut en profiter.
Ferdinand
Ah ! Vous me pénétrez !
On entend des clameurs en dehors.
Isaure
Non, je vous tranquillise.
Ferdinand
Quel bruit ?
Scène 16
Monsieur Lamentin, Jolival, Ferdinand, Philon, Une Hôtesse, Isaure
Monsieur Lamentin
Vous me trompiez, et c'est une surprise.
Jolival
Je suis nommé !
Ferdinand
Comment ?
Philon
Et moi je suis à jeun.
Monsieur Lamentin
Le choix qu'on fait de vous n'a pas le sens commun.
Une Hôtesse
Pourquoi vous disputer, et quel est ce vacarme ? Tous trois dans ma maison vous répandez l'alarme.
Isaure
Qui vous ramène ici ?
Ferdinand
Que s'est-il donc passé ?
Jolival
Silence ! De vos cris j'ai le cerveau blessé.
Monsieur Lamentin
Je ne me tairai point.
Philon
Non, défenses frivoles.
Jolival
Mon cher cousin !...
Monsieur Lamentin
À qui s'adressent ces paroles ?
Jolival
À vous.
Monsieur Lamentin
Il vous sied bien de me pousser à bout. Nous ne le sommes pas, cousins, non, pas du tout.
Jolival
Mais je m'en aperçus quand notre bonne tante En mourant vous légua vingt mille francs de rente : Ce don rompit nos noeuds et notre parenté ; Vous fûtes le chéri, moi le déshérité.
Monsieur Lamentin
Que veut dire cela ?
Jolival
La fortune est volage. Si sur moi dans ce temps vous eûtes l'avantage, Aujourd'hui je l'emporte, et tout devient égal. N'y pensons plus.
Monsieur Lamentin
Monsieur.
Jolival
Embrassez Jolival.
Monsieur Lamentin
Vous seriez ?
Jolival
Oui, je suis ce pauvre misérable Que poursuivit toujours le sort impitoyable, Et qui, devenu riche à quarante-neuf ans, Vous supplie...
Monsieur Lamentin
Et de quoi
Jolival
D'unir nos deux enfants.
Isaure
Mon père !
Ferdinand
Mon cher oncle !
Monsieur Lamentin
Après le tour atroce.
Une Hôtesse
Monsieur !...
Philon
Modérons-nous, je serai de la noce.
Il le tire de sa poche, et le lui offre.
Jolival
Un motif en secret paraît vous retenir, Vous souffrez de l'emploi que je viens d'obtenir. Voici de votre mal l'infaillible remède ; Acceptez mon brevet.
Monsieur Lamentin
Qui moi ?
Jolival
Je vous le cède.
Monsieur Lamentin
À ce sublime élan de générosité Je ne puis comprimer ma sensibilité, Ah ! Croyez que mon âme est digne de la vôtre. Dans notre état présent demeurons l'un et l'autre. Conservez votre place, et puissiez-vous longtemps La conserver, Monsieur pour les honnêtes gens!
Jolival
Bravo ! Ma nièce ainsi va donc être ma fille ?
Une Hôtesse
Et l'héritage entier reste dans la famille.
Ferdinand
Isaure, ah ! Le bonheur que j'éprouve est si grand.
Isaure
Vous ne vous plaindrez plus, n'est-ce pas, Ferdinand ?
Ferdinand
Jamais !
Une Hôtesse
À vos désirs je vois que tout s'arrange ; Et moi mes mille écus.
Jolival
Vous avez pris le change Je voudrais les avoir.
Une Hôtesse
Si monsieur Lamantin Veut m'accorder du temps.
En le cajolant.
Jolival
Quoi c'est vous, cher cousin. Un effort, à la noce un peu moins de dépense.
Isaure
Prenez-les sur ma dot et donnez-lui quittance;
Une Hôtesse
L'aimable enfant !
Jolival
Comment résister à ce trait ?
Une Hôtesse
Elle est sensible, humaine...
Monsieur Lamentin
Oui, c'est tout mon portrait.
Jolival
Cédez donc.
Ferdinand
J'y souscris. Je ne suis point avare, Mais on dépense tant et l'argent est si rare !...
Philon
Et moi ?
Monsieur Lamentin
C'est au cousin à vous récompenser.
Philon
Je n'empruntais de vous que pour vous rembourser ; Madame l'avouera. Je l'aime et mon audace...
Jolival
Avec votre crédit on est bientôt en place.
Philon
Ce que vous dites-là dépasse mon pouvoir . J'en fais donner, Monsieur, et ne puis en avoir.
Jolival
J'y pourvoirai.
Philon
Vous ?
Jolival
Mais plus d'intrigues secrètes. Abjurez, croyez-moi, le métier que vous faites, Il ne réussit plus. Vous, avez de l'esprit ; Devenez homme utile et...
Philon
Madame sourit. Quand nous marions-nous ?
Une Hôtesse
Si vous étiez plus sage...
Philon
Touchez-là, je vais l'être en entrant en ménage.
Jolival
Eh cousin, cette fois vous voilà bien content.
Monsieur Lamentin
Vous l'êtes, c'est assez. Que ne le suis-je autant !
Jolival
Encore !
Monsieur Lamentin
C'est dans le port qu'éclate la tempête. La foudre est suspendue et gronde sur ma tête.
Jolival
De vains pressentiments pourquoi vous effrayer ?
Monsieur Lamentin
Je fais ce que je peux pour me désennuyer, Mais...
Jolival
Le joli moyen ! Être toujours en larmes !
Monsieur Lamentin
Laissez-moi ma douleur, elle a pour moi des charmes, Rien ne peut la calmer, rien ne peut l'assoupir ; Je pleure et pleurerai jusqu'au dernier soupir.