Acte I
Scène 1
La BARONNE de L'ORME, Le COMTE d'OLBAN
La BARONNE de L'ORME
Il faut parler, il faut, Monsieur le Comte, Vous expliquer nettement sur mon compte. Ni vous ni moi n'avons un coeur tout neuf ; Vous êtes libre, et depuis deux ans veuf : Devers ce temps j'eus cet honneur moi-même ; Et nos procès, dont l'embarras extrême Était si triste et si peu fait pour nous, Sont enterrés, ainsi que mon époux.
Le COMTE d'OLBAN
Oui, tout procès m'est fort insupportable.
La BARONNE de L'ORME
Ne suis-je pas comme eux fort haïssable ?
Le COMTE d'OLBAN
Qui ? Vous, madame ?
La BARONNE de L'ORME
Oui, moi. Depuis deux ans, Libres tous deux, comme tous deux parents, Pour terminer nous habitons ensemble ; Le sang, le goût, l'intérêt nous rassemble.
Le COMTE d'OLBAN
Ah ! L'intérêt ! Parlez mieux.
La BARONNE de L'ORME
Non, Monsieur. Je parle bien, et c'est avec douleur ; Et je sais trop que votre âme inconstante Ne me voit plus que comme une parente.
Le COMTE d'OLBAN
Je n'ai pas l'air d'un volage, je crois.
La BARONNE de L'ORME
Vous avez l'air de me manquer de foi.
Le COMTE d'OLBAN
Ah !
La BARONNE de L'ORME
Vous savez que cette longue guerre, Que mon mari vous faisait pour ma terre, A dû finir en confondant nos droits Dans un hymen dicté par notre choix : Votre promesse à ma foi vous engage ; Vous différez, et qui diffère outrage.
Le COMTE d'OLBAN
J'attends ma mère.
La BARONNE de L'ORME
Elle radote : bon !
Le COMTE d'OLBAN
Je la respecte, et je l'aime.
La BARONNE de L'ORME
Et moi, non. Mais pour me faire un affront qui m'étonne, Assurément vous n'attendez personne, Perfide ! Ingrat !
Le COMTE d'OLBAN
D'où vient ce grand courroux ? Qui vous a donc dit tout cela ?
La BARONNE de L'ORME
Qui ? Vous ; Vous, votre ton, votre air d'indifférence, Votre conduite, en un mot, qui m'offense, Qui me soulève, et qui choque mes yeux : Ayez moins tort, ou défendez-vous mieux. Ne vois-je pas l'indignité, la honte, L'excès, l'affront du goût qui vous surmonte ? Quoi ! Pour l'objet le plus vil, le plus bas, Vous me trompez !
Le COMTE d'OLBAN
Non, je ne trompe pas ; Dissimuler n'est pas mon caractère : J'étais à vous, vous aviez su me plaire, Et j'espérais avec vous retrouver Ce que le ciel a voulu m'enlever, Goûter en paix, dans cet heureux asile, Les nouveaux fruits d'un noeud doux et tranquille ; Mais vous cherchez à détruire vos lois. Je vous l'ai dit, l'amour a deux carquois : L'un est rempli de ces traits tout de flamme, Dont la douceur porte la paix dans l'âme, Qui rend plus purs nos goûts, nos sentiments, Nos soins plus vifs, nos plaisirs plus touchants ; L'autre n'est plein que de flèches cruelles Qui, répandant les soupçons, les querelles, Rebutent l'âme, y portent la tiédeur, Font succéder les dégoûts à l'ardeur : Voilà les traits que vous prenez vous-même Contre nous deux ; et vous voulez qu'on aime !
La BARONNE de L'ORME
Oui, j'aurai tort ! Quand vous vous détachez, C'est donc à moi que vous le reprochez. Je dois souffrir vos belles incartades, Vos procédés, vos comparaisons fades. Qu'ai-je donc fait, pour perdre votre coeur ? Que me peut-on reprocher ?
Le COMTE d'OLBAN
Votre humeur, N'en doutez pas : oui, la beauté, Madame, Ne plaît qu'aux yeux ; la douceur charme l'âme.
La BARONNE de L'ORME
Mais êtes-vous sans humeur, vous ?
Le COMTE d'OLBAN
Moi ? Non ; J'en ai sans doute, et pour cette raison Je veux, madame, une femme indulgente, Dont la beauté douce et compatissante, À mes défauts facile à se plier, Daigne avec moi me réconcilier, Me corriger sans prendre un ton caustique, Me gouverner sans être tyrannique, Et dans mon coeur pénétrer pas à pas, Comme un jour doux dans des yeux délicats : Qui sent le joug le porte avec murmure ; L'amour tyran est un dieu que j'abjure. Je veux aimer, et ne veux point servir ; C'est votre orgueil qui peut seul m'avilir. J'ai des défauts ; mais le ciel fit les femmes Pour corriger le levain de nos âmes, Pour adoucir nos chagrins, nos humeurs, Pour nous calmer, pour nous rendre meilleurs. C'est là leur lot ; et pour moi, je préfère Laideur affable à beauté rude et fière.
La BARONNE de L'ORME
C'est fort bien dit, traître ! Vous prétendez, Quand vous m'outrez, m'insultez, m'excédez, Que je pardonne, en lâche complaisante, De vos amours la honte extravagante ? Et qu'à mes yeux un faux air de hauteur Excuse en vous les bassesses du coeur ?
Le COMTE d'OLBAN
Comment, madame ?
La BARONNE de L'ORME
Oui, la jeune Nanine Fait tout mon tort. Un enfant vous domine, Une servante, une fille des champs, Que j'élevai par mes soins imprudents, Que par pitié votre facile mère Daigna tirer du sein de la misère. Vous rougissez !
Le COMTE d'OLBAN
Moi ! Je lui veux du bien.
La BARONNE de L'ORME
Non, vous l'aimez, j'en suis très sûre.
Le COMTE d'OLBAN
Eh bien ! Si je l'aimais, apprenez donc, Madame, Que hautement je publierais ma flamme.
La BARONNE de L'ORME
Vous en êtes capable.
Le COMTE d'OLBAN
Assurément.
La BARONNE de L'ORME
Vous oseriez trahir impudemment De votre rang toute la bienséance ; Humilier ainsi votre naissance ; Et, dans la honte où vos sens sont plongés, Braver l'honneur ?
Le COMTE d'OLBAN
Dites les préjugés. Je ne prends point, quoi qu'on en puisse croire, La vanité pour l'honneur et la gloire. L'éclat vous plaît ; vous mettez la grandeur Dans des blasons : je la veux dans le coeur. L'homme de bien, modeste avec courage, Et la beauté spirituelle, sage, Sans bien, sans nom, sans tous ces titres vains, Sont à mes yeux les premiers des humains.
La BARONNE de L'ORME
Il faut au moins être bon gentilhomme. Un vil savant, un obscur honnête homme, Serait chez vous, pour un peu de vertu, Comme un seigneur avec honneur reçu ?
Le COMTE d'OLBAN
Le vertueux aurait la préférence.
La BARONNE de L'ORME
Peut-on souffrir cette humble extravagance ? Ne doit-on rien, s'il vous plaît, à son rang ?
Le COMTE d'OLBAN
Être honnête homme est ce qu'on doit.
La BARONNE de L'ORME
Mon sang Exigerait un plus haut caractère.
Le COMTE d'OLBAN
Il est très haut, il brave le vulgaire.
La BARONNE de L'ORME
Vous dégradez ainsi la qualité !
Le COMTE d'OLBAN
Non ; mais j'honore ainsi l'humanité.
La BARONNE de L'ORME
Vous êtes fou ; quoi ! Le public, l'usage ! ...
Le COMTE d'OLBAN
L'usage est fait pour le mépris du sage ; Je me conforme à ses ordres gênants, Pour mes habits, non pour mes sentiments. Il faut être homme, et d'une âme sensée, Avoir à soi ses goûts et sa pensée. Irai-je en sot aux autres m'informer Qui je dois fuir, chercher, louer, blâmer ? Quoi ! De mon être il faudra qu'on décide ? J'ai ma raison ; c'est ma mode et mon guide. Le singe est né pour être imitateur, Et l'homme doit agir d'après son coeur.
La BARONNE de L'ORME
Voilà parler en homme libre, en sage. Allez ; aimez des filles de village, Coeur noble et grand, soyez l'heureux rival Du magister et du greffier fiscal ; Soutenez bien l'honneur de votre race.
Le COMTE d'OLBAN
Ah ! Juste ciel ! Que faut-il que je fasse ?
Scène 2
Le COMTE d'OLBAN, Blaise, La BARONNE de L'ORME
Le COMTE d'OLBAN
Que veux-tu, toi ?
Blaise
C'est votre jardinier, Qui vient, monsieur, humblement supplier Votre grandeur.
Le COMTE d'OLBAN
Ma grandeur ! Eh bien ! Blaise, Que te faut-il ?
Blaise
Mais c'est, ne vous déplaise, Que je voudrais me marier...
Le COMTE d'OLBAN
D'accord, Très volontiers ; ce projet me plaît fort. Je t'aiderai ; j'aime qu'on se marie : Et la future, est-elle un peu jolie ?
Blaise
Ah, oui, ma foi ! C'est un morceau friand.
La BARONNE de L'ORME
Et Blaise en est aimé ?
Blaise
Certainement.
Le COMTE d'OLBAN
Et nous nommons cette beauté divine ?...
Blaise
Mais, c'est...
Le COMTE d'OLBAN
Eh bien ?
Blaise
C'est la belle Nanine.
Le COMTE d'OLBAN
Nanine ?
La BARONNE de L'ORME
Ah ! Bon ! Je ne m'oppose point À de pareils amours.
Le COMTE d'OLBAN
Ciel ! À quel point On m'avilit ! Non, je ne le puis être.
Blaise
Ce parti-là doit bien plaire à mon maître.
Le COMTE d'OLBAN
Tu dis qu'on t'aime, impudent !
Blaise
Ah ! Pardon.
Le COMTE d'OLBAN
T'a-t-elle dit qu'elle t'aimât ?
Blaise
Mais... non, Pas tout à fait ; elle m'a fait entendre Tant seulement qu'elle a pour nous du tendre ; D'un ton si bon, si doux, si familier, Elle m'a dit cent fois : " cher jardinier, Cher ami Blaise, aide-moi donc à faire Un beau bouquet de fleurs, qui puisse plaire À monseigneur, à ce maître charmant ; " Et puis d'un air si touché, si touchant, Elle faisait ce bouquet : et sa vue Était troublée ; elle était toute émue, Toute rêveuse, avec un certain air, Un air, là, qui... peste ! L'on y voit clair.
Le COMTE d'OLBAN
Blaise, va-t'en... quoi ! J'aurais su lui plaire !
Blaise
çà, n'allez pas traînasser notre affaire.
Le COMTE d'OLBAN
Hem ! ...
Blaise
Vous verrez comme ce terrain-là Entre mes mains bientôt profitera. Répondez donc ; pourquoi ne me rien dire ?
Le COMTE d'OLBAN
Ah ! Mon coeur est trop plein. Je me retire... Adieu, madame.
Scène 3
La BARONNE de L'ORME, Blaise
La BARONNE de L'ORME
Il l'aime comme un fou, J'en suis certaine. Et comment donc, par où, Par quels attraits, par quelle heureuse adresse, A-t-elle pu me ravir sa tendresse ? Nanine ! Ô ciel ! Quel choix ! Quelle fureur ! Nanine ! Non ; j'en mourrai de douleur.
Blaise
Ah ! Vous parlez de Nanine.
La BARONNE de L'ORME
Insolente !
Blaise
Est-il pas vrai que Nanine est charmante ?
La BARONNE de L'ORME
Non.
Blaise
Eh ! Si fait : parlez un peu pour nous, Protégez Blaise.
La BARONNE de L'ORME
Ah ! Quels horribles coups !
Blaise
J'ai des écus ; Pierre Blaise mon père M'a bien laissé trois bons journaux de terre : Tout est pour elle, écus comptants, journaux, Tout mon avoir, et tout ce que je vaux ; Mon corps, mon coeur, tout moi-même, tout Blaise.
La BARONNE de L'ORME
Autant que toi crois que j'en serais aise ; Mon pauvre enfant, si je puis te servir, Tous deux ce soir je voudrais vous unir : Je lui paierai sa dot.
Blaise
Digne Baronne, Que j'aimerai votre chère personne ! Que de plaisir ! Est-il possible !
La BARONNE de L'ORME
Hélas ! Je crains, ami, de ne réussir pas.
Blaise
Ah ! Par pitié, réussissez, Madame.
La BARONNE de L'ORME
Va, plût au ciel qu'elle devînt ta femme ! Attends mon ordre.
Blaise
Eh ! Puis-je attendre ?
La BARONNE de L'ORME
Va.
Blaise
Adieu. J'aurai, ma foi, cet enfant-là.
Scène 4
La BARONNE de L'ORME
À un laquais.
La BARONNE de L'ORME
Vit-on jamais une telle aventure ! Peut-on sentir une plus vive injure ; Plus lâchement se voir sacrifier ! Le Comte Olban rival d'un jardinier ! Holà ! Quelqu'un ! Qu'on appelle Nanine. C'est mon malheur qu'il faut que j'examine. Où pourrait-elle avoir pris l'art flatteur, L'art de séduire et de garder un coeur, L'art d'allumer un feu vif et qui dure ? Où ? Dans ses yeux, dans la simple nature. Je crois pourtant que cet indigne amour N'a point encore osé se mettre au jour. J'ai vu qu'Olban se respecte avec elle ; Ah ! C'est encore une douleur nouvelle ; J'espérerais s'il se respectait moins. D'un amour vrai le traître a tous les soins. Ah ! La voici : je me sens au supplice. Que la nature est pleine d'injustice ! À qui va-t-elle accorder la beauté ! C'est un affront fait à la qualité. Approchez-vous ; venez, Mademoiselle.
Scène 5
Nanine, La BARONNE de L'ORME
Nanine
Madame.
La BARONNE de L'ORME
Mais est-elle donc si belle ? Ces grands yeux noirs ne disent rien du tout ; Mais s'ils ont dit : j'aime... ah ! Je suis à bout. Possédons-nous. Venez.
Nanine
Je viens me rendre À mon devoir.
La BARONNE de L'ORME
Vous vous faites attendre Un peu de temps ; avancez-vous. Comment ! Comme elle est mise ! Et quel ajustement ! Il n'est pas fait pour une créature De votre espèce.
Nanine
Il est vrai. Je vous jure, Par mon respect, qu'en secret j'ai rougi Plus d'une fois d'être vêtue ainsi ; Mais c'est l'effet de vos bontés premières, De ces bontés qui me sont toujours chères. De tant de soins vous daigniez m'honorer ! Vous vous plaisiez vous-même à me parer. Songez combien vous m'aviez protégée : Sous cet habit je ne suis point changée. Voudriez-vous, madame, humilier Un coeur soumis, qui ne peut s'oublier ?
La BARONNE de L'ORME
Approchez-moi ce fauteuil... ah ! J'enrage... D'où venez-vous ?
Nanine
Je lisais.
La BARONNE de L'ORME
Quel ouvrage ?
Nanine
Un livre anglais dont on m'a fait présent.
La BARONNE de L'ORME
Sur quel sujet ?
Nanine
Il est intéressant : L'auteur prétend que les hommes sont frères, Nés tous égaux ; mais ce sont des chimères : Je ne puis croire à cette égalité.
La BARONNE de L'ORME
Elle y croira. Quel fonds de vanité ! Que l'on m'apporte ici mon écritoire...
Nanine
J'y vais.
La BARONNE de L'ORME
Restez. Que l'on me donne à boire.
Nanine
Quoi ?
La BARONNE de L'ORME
Rien. Prenez mon éventail... sortez. Allez chercher mes gants... laissez... restez. Avancez-vous... gardez-vous, je vous prie, D'imaginer que vous soyez jolie.
Nanine
Vous me l'avez si souvent répété, Que si j'avais ce fonds de vanité, Si l'amour-propre avait gâté mon âme, Je vous devrais ma guérison, madame.
Avec dépit.
La BARONNE de L'ORME
Où trouve-t-elle ainsi ce qu'elle dit ? Que je la hais ! Quoi ! Belle, et de l'esprit ! Écoutez-moi. J'eus bien de la tendresse Pour votre enfance.
Nanine
Oui. Puisse ma jeunesse être honorée encor de vos bontés !
La BARONNE de L'ORME
Eh bien ! Voyez si vous les méritez. Je prétends, moi, ce jour, cette heure même, Vous établir ; jugez si je vous aime.
Nanine
Moi ?
La BARONNE de L'ORME
Je vous donne une dot. Votre époux Est fort bien fait, et très digne de vous ; C'est un parti de tout point fort sortable : C'est le seul même aujourd'hui convenable ; Et vous devez bien m'en remercier : C'est, en un mot, Blaise le jardinier.
Nanine
Blaise, Madame ?
La BARONNE de L'ORME
Oui. D'où vient ce sourire ? Hésitez-vous un moment d'y souscrire ? Mes offres sont un ordre, entendez-vous ? Obéissez, ou craignez mon courroux.
Nanine
Mais...
La BARONNE de L'ORME
Apprenez qu'un mais est une offense. Il vous sied bien d'avoir l'impertinence De refuser un mari de ma main ! Ce coeur si simple est devenu bien vain. Mais votre audace est trop prématurée ; Votre triomphe est de peu de durée. Vous abusez du caprice d'un jour, Et vous verrez quel en est le retour. Petite ingrate, objet de ma colère, Vous avez donc l'insolence de plaire ? Vous m'entendez ; je vous ferai rentrer Dans le néant dont j'ai su vous tirer. Tu pleureras ton orgueil, ta folie. Je te ferai renfermer pour ta vie Dans un couvent.
Nanine
J'embrasse vos genoux ; Renfermez-moi ; mon sort sera trop doux. Oui, des faveurs que vous vouliez me faire, Cette rigueur est pour moi la plus chère. Enfermez-moi dans un cloître à jamais : J'y bénirai mon maître et vos bienfaits ; J'y calmerai des alarmes mortelles, Des maux plus grands, des craintes plus cruelles, Des sentiments plus dangereux pour moi Que ce courroux qui me glace d'effroi. Madame, au nom de ce courroux extrême, Délivrez-moi, s'il se peut, de moi-même ; Dès cet instant je suis prête à partir.
La BARONNE de L'ORME
Est-il possible ? Et que viens-je d'ouïr ? Est-il bien vrai ? Me trompez-vous, Nanine ?
Nanine
Non. Faites-moi cette faveur divine : Mon coeur en a trop besoin.
La BARONNE de L'ORME
Lève-toi : Que je t'embrasse. ô jour heureux pour moi ! Ma chère amie, eh bien ! Je vais sur l'heure Préparer tout pour ta belle demeure. Ah ! Quel plaisir que de vivre en couvent !
Nanine
C'est pour le moins un abri consolant.
La BARONNE de L'ORME
Non ; c'est, ma fille, un séjour délectable.
Nanine
Le croyez-vous ?
La BARONNE de L'ORME
Le monde est haïssable, Jaloux...
Nanine
Oh ! Oui.
La BARONNE de L'ORME
Fou, méchant, vain, trompeur, Changeant, ingrat ; tout cela fait horreur.
Nanine
Oui ; j'entrevois qu'il me serait funeste, Qu'il faut le fuir...
La BARONNE de L'ORME
La chose est manifeste ; Un bon couvent est un port assuré. Monsieur le Comte, ah ! Je vous préviendrai.
Nanine
Que dites-vous de monseigneur ?
La BARONNE de L'ORME
Je t'aime À la fureur ; et dès ce moment même Je voudrais bien te faire le plaisir De t'enfermer pour ne jamais sortir. Mais il est tard, hélas ! Il faut attendre Le point du jour. écoute : il faut te rendre Vers le minuit dans mon appartement. Nous partirons d'ici secrètement Pour ton couvent à cinq heures sonnantes : Sois prête au moins.
Scène 6
Nanine
Nanine
Quelles douleurs cuisantes ! Quel embarras ! Quel tourment ! Quel dessein ! Quels sentiments combattent dans mon sein ! Hélas ! Je fuis le plus aimable maître ! En le fuyant, je l'offense peut-être ; Mais, en restant, l'excès de ses bontés M'attirerait trop de calamités, Dans sa maison mettrait un trouble horrible. Madame croit qu'il est pour moi sensible, Que jusqu'à moi ce coeur peut s'abaisser : Je le redoute, et n'ose le penser. De quel courroux madame est animée ! Quoi ! L'on me hait, et je crains d'être aimée ? Mais, moi ! Mais moi ! Je me crains encor plus ; Mon coeur troublé de lui-même est confus. Que devenir ? De mon état tirée, Pour mon malheur je suis trop éclairée. C'est un danger, c'est peut-être un grand tort D'avoir une âme au-dessus de son sort. Il faut partir ; j'en mourrai, mais n'importe.
Scène 7
Le COMTE d'OLBAN, Nanine
Il fait la révérence à Nanine, qui lui en fait une profonde.
Le COMTE d'OLBAN
Holà ! Quelqu'un ! Qu'on reste à cette porte. Des sièges, vite. Asseyons-nous ici.
Nanine
Qui ? Moi, monsieur ?
Le COMTE d'OLBAN
Oui, je le veux ainsi ; Et je vous rends ce que votre conduite, Votre beauté, votre vertu mérite. Un diamant trouvé dans un désert Est-il moins beau, moins précieux, moins cher ? Quoi ! Vos beaux yeux semblent mouillés de larmes ! Ah ! Je le vois, jalouse de vos charmes, Notre Baronne aura, par ses aigreurs, Par son courroux, fait répandre vos pleurs.
Nanine
Non, monsieur, non ; sa bonté respectable Jamais pour moi ne fut si favorable ; Et j'avouerai qu'ici tout m'attendrit.
Le COMTE d'OLBAN
Vous me charmez : je craignais son dépit.
Nanine
Hélas ! Pourquoi ?
Le COMTE d'OLBAN
Jeune et belle Nanine, La jalousie en tous les coeurs domine : L'homme est jaloux dès qu'il peut s'enflammer ; La femme l'est, même avant que d'aimer. Un jeune objet, beau, doux, discret, sincère, À tout son sexe est bien sûr de déplaire. L'homme est plus juste ; et d'un sexe jaloux Nous nous vengeons autant qu'il est en nous. Croyez surtout que je vous rends justice. J'aime ce coeur qui n'a point d'artifice ; J'admire encore à quel point vous avez Développé vos talents cultivés. De votre esprit la naïve justesse Me rend surpris autant qu'il m'intéresse.
Nanine
J'en ai bien peu ; mais quoi ! Je vous ai vu, Et je vous ai tous les jours entendu : Vous avez trop relevé ma naissance ; Je vous dois trop ; c'est par vous que je pense.
Le COMTE d'OLBAN
Ah ! Croyez-moi, l'esprit ne s'apprend pas.
Nanine
Je pense trop pour un état si bas ; Au dernier rang les destins m'ont comprise.
Le COMTE d'OLBAN
Dans le premier vos vertus vous ont mise. Naïvement dites-moi quel effet Ce livre anglais sur votre esprit a fait ?
Nanine
Il ne m'a point du tout persuadée ; Plus que jamais, monsieur, j'ai dans l'idée Qu'il est des coeurs si grands, si généreux, Que tout le reste est bien vil auprès d'eux.
Le COMTE d'OLBAN
Vous en êtes la preuve... ah çà, Nanine, Permettez-moi qu'ici l'on vous destine Un sort, un rang moins indigne de vous.
Nanine
Hélas ! Mon sort était trop haut, trop doux.
Le COMTE d'OLBAN
Non. Désormais soyez de la famille : Ma mère arrive ; elle vous voit en fille ; Et mon estime, et sa tendre amitié Doivent ici vous mettre sur un pied Fort éloigné de cette indigne gêne Où vous tenait une femme hautaine.
Nanine
Elle n'a fait, hélas ! Que m'avertir De mes devoirs... qu'ils sont durs à remplir !
Le COMTE d'OLBAN
Quoi ! Quel devoir ? Ah ! Le vôtre est de plaire ; Il est rempli : le nôtre ne l'est guère. Il vous fallait plus d'aisance et d'éclat : Vous n'êtes pas encor dans votre état.
En se levant.
Nanine
J'en suis sortie, et c'est ce qui m'accable ; C'est un malheur peut-être irréparable. Ah ! Monseigneur ! Ah ! Mon maître ! écartez De mon esprit toutes ces vanités ; De vos bienfaits confuse, pénétrée, Laissez-moi vivre à jamais ignorée. Le ciel me fit pour un état obscur ; L'humilité n'a pour moi rien de dur. Ah ! Laissez-moi ma retraite profonde. Eh ! Que ferais-je, et que verrais-je au monde, Après avoir admiré vos vertus ?
Le COMTE d'OLBAN
Non, c'en est trop, je n'y résiste plus. Qui ? Vous, obscure ! Vous !
Nanine
Quoi que je fasse. Puis-je de vous obtenir une grâce ?
Le COMTE d'OLBAN
Qu'ordonnez-vous ? Parlez.
Nanine
Depuis un temps Votre bonté me comble de présents.
Le COMTE d'OLBAN
Eh bien ! Pardon. J'en agis comme un père, Un père tendre à qui sa fille est chère. Je n'ai point l'art d'embellir un présent ; Et je suis juste, et ne suis point galant. De la fortune il faut venger l'injure : Elle vous traita mal : mais la nature, En récompense, a voulu vous doter De tous ses biens ; j'aurais dû l'imiter.
Nanine
Vous en avez trop fait ; mais je me flatte Qu'il m'est permis, sans que je sois ingrate, De disposer de ces dons précieux Que votre main rend si chers à mes yeux.
Le COMTE d'OLBAN
Vous m'outragez.
Scène 8
Germon, Le COMTE d'OLBAN, Nanine
Germon
Madame vous demande, Madame attend.
Le COMTE d'OLBAN
Eh ! Que madame attende. Quoi ! L'on ne peut un moment vous parler, Sans qu'aussitôt on vienne nous troubler !
Nanine
Avec douleur, sans doute, je vous laisse ; Mais vous savez qu'elle fut ma maîtresse.
Le COMTE d'OLBAN
Non, non, jamais je ne veux le savoir.
Nanine
Elle conserve un reste de pouvoir.
Le COMTE d'OLBAN
Elle n'en garde aucun, je vous assure. Vous gémissez... quoi ! Votre coeur murmure ? Qu'avez-vous donc ?
Elle sort.
Nanine
Je vous quitte à regret ; Mais il le faut... Ô ciel ! C'en est donc fait !
Scène 9
Le COMTE d'OLBAN, Germon
Le COMTE d'OLBAN
Elle pleurait. D'une femme orgueilleuse Depuis longtemps l'aigreur capricieuse La fait gémir sous trop de dureté ; Et de quel droit ? Par quelle autorité ? Sur ces abus ma raison se récrie. Ce monde-ci n'est qu'une loterie De biens, de rangs, de dignités, de droits, Brigués sans titre, et répandus sans choix. Hé !
Germon
Monseigneur.
Le COMTE d'OLBAN
Demain sur sa toilette Vous porterez cette somme complète De trois cents louis d'or ; n'y manquez pas : Puis vous irez chercher ces gens là-bas ; Ils attendront.
Germon
Madame la Baronne Aura l'argent que monseigneur me donne, Sur sa toilette.
Le COMTE d'OLBAN
Eh ! L'esprit lourd ! Eh non ! C'est pour Nanine, entendez-vous ?
Germon
Pardon.
Germon sort.
Le COMTE d'OLBAN
Allez, allez, laissez-moi. Ma tendresse Assurément n'est point une faiblesse. Je l'idolâtre, il est vrai ; mais mon coeur Dans ses yeux seuls n'a point pris son ardeur. Son caractère est fait pour plaire au sage ; Et sa belle âme a mon premier hommage : Mais son état ? Elle est trop au-dessus ; Fût-il plus bas, je l'en aimerais plus. Mais puis-je enfin l'épouser ? Oui, sans doute. Pour être heureux qu'est-ce donc qu'il en coûte ? D'un monde vain dois-je craindre l'écueil, Et de mon goût me priver par orgueil ? Mais la coutume ? ... eh bien ! Elle est cruelle ; Et la nature eut ses droits avant elle. Eh quoi ! Rival de Blaise ! Pourquoi non ? Blaise est un homme ; il l'aime, il a raison. Elle fera dans une paix profonde Le bien d'un seul, et les désirs du monde. Elle doit plaire aux jardiniers, aux rois ; Et mon bonheur justifiera mon choix.
Acte II
Scène 1
Le COMTE d'OLBAN, Marin
Le COMTE d'OLBAN
Ah ! Cette nuit est une année entière ! Que le sommeil est loin de ma paupière ! Tout dort ici ; Nanine dort en paix ; Un doux repos rafraîchit ses attraits : Et moi, je vais, je cours, je veux écrire, Je n'écris rien ; vainement je veux lire, Mon oeil troublé voit les mots sans les voir, Et mon esprit ne les peut concevoir ; Dans chaque mot le seul nom de Nanine Est imprimé par une main divine. Holà ! Quelqu'un ! Qu'on vienne. Quoi ! Mes gens Sont-ils pas las de dormir si longtemps ? Germon ! Marin !
Marin
J'accours.
Le COMTE d'OLBAN
Quelle paresse ! Eh ! Venez vite ; il fait jour ; le temps presse : Arrivez donc.
Marin
Eh ! Monsieur, quel lutin Vous a sans nous éveillé si matin ?
Le COMTE d'OLBAN
L'amour.
Marin
Oh ! Oh ! La Baronne de L'Orme Ne permet pas qu'en ce logis on dorme. Qu'ordonnez-vous ?
Le COMTE d'OLBAN
Je veux, mon cher Marin, Je veux avoir, au plus tard pour demain, Six chevaux neufs, un nouvel équipage, Femme de chambre adroite, bonne, et sage ; Valet de chambre avec deux grands laquais, Point libertins, qui soient jeunes, bien faits ; Des diamants, des boucles des plus belles, Des bijoux d'or, des étoffes nouvelles. Pars dans l'instant, cours en poste à Paris ; Crève tous les chevaux.
Marin
Vous voilà pris. J'entends, j'entends ; Madame la Baronne Est la maîtresse aujourd'hui qu'on nous donne ; Vous l'épousez ?
Le COMTE d'OLBAN
Quel que soit mon projet, Vole et reviens.
Marin
Vous serez satisfait.
Scène 2
Le COMTE d'OLBAN, Germon
Le COMTE d'OLBAN
Quoi ! J'aurai donc cette douceur extrême De rendre heureux, d'honorer ce que j'aime ! Notre Baronne avec fureur criera ; Très volontiers, et tant qu'elle voudra. Les vains discours, le monde, la Baronne, Rien ne m'émeut, et je ne crains personne ; Aux préjugés c'est trop être soumis : Il faut les vaincre, ils sont nos ennemis ; Et ceux qui font les esprits raisonnables, Plus vertueux, sont les seuls respectables. Eh ! Mais... quel bruit entends-je dans ma cour ? C'est un carrosse. Oui... mais... au point du jour Qui peut venir ? ... c'est ma mère, peut-être. Germon...
Germon
Monsieur.
Le COMTE d'OLBAN
Vois ce que ce peut être.
Germon
C'est un carrosse.
Le COMTE d'OLBAN
Eh qui ? Par quel hasard ? Qui vient ici ?
Germon
L'on ne vient point ; l'on part.
Le COMTE d'OLBAN
Comment ! On part ?
Germon
Madame la Baronne Sort tout à l'heure.
Le COMTE d'OLBAN
Oh ! Je le lui pardonne ; Que pour jamais puisse-t-elle sortir !
Germon
Avec Nanine elle est prête à partir.
Le COMTE d'OLBAN
Ciel ! Que dis-tu ? Nanine ?
Germon
La suivante Le dit tout haut.
Le COMTE d'OLBAN
Quoi donc ?
Germon
Votre parente Part avec elle ; elle va, ce matin, Mettre Nanine à ce couvent voisin.
Germon sort.
Le COMTE d'OLBAN
Courons, volons. Mais quoi ! Que vais-je faire ? Pour leur parler je suis trop en colère : N'importe : allons. Quand je devrais... mais non : On verrait trop toute ma passion. Qu'on ferme tout, qu'on vole, qu'on l'arrête ; Répondez-moi d'elle sur votre tête : Amenez-moi Nanine. Ah ! Juste ciel ! On l'enlevait. Quel jour ! Quel coup mortel ! Qu'ai-je donc fait ? Pourquoi ? Par quel caprice ? Par quelle ingrate et cruelle injustice ? Qu'ai-je donc fait, hélas ! Que l'adorer, Sans la contraindre, et sans me déclarer, Sans alarmer sa timide innocence ? Pourquoi me fuir ? Je m'y perds, plus j'y pense.
Scène 3
Le COMTE d'OLBAN, Nanine
Le COMTE d'OLBAN
Belle Nanine, est-ce vous que je vois ? Quoi ! Vous voulez vous dérober à moi ! Ah ! Répondez, expliquez-vous, de grâce. Vous avez craint, sans doute, la menace De la Baronne ; et ces purs sentiments, Que vos vertus m'inspirent dès longtemps, Plus que jamais l'auront, sans doute, aigrie. Vous n'auriez point de vous-même eu l'envie De nous quitter, d'arracher à ces lieux Leur seul éclat que leur prêtaient vos yeux. Hier au soir, de pleurs toute trempée, De ce dessein étiez-vous occupée ? Répondez donc. Pourquoi me quittiez-vous ?
Nanine
Vous me voyez tremblante à vos genoux.
Le COMTE d'OLBAN
Ah ! Parlez-moi. Je tremble plus encore.
Nanine
Madame...
Le COMTE d'OLBAN
Eh bien ?
Nanine
Madame, que j'honore, Pour le couvent n'a point forcé mes voeux.
Le COMTE d'OLBAN
Ce serait vous ? Qu'entends-je ! Ah, malheureux !
Nanine
Je vous l'avoue ; oui, je l'ai conjurée De mettre un frein à mon âme égarée... Elle voulait, monsieur, me marier.
Le COMTE d'OLBAN
Elle ? à qui donc ?
Nanine
À votre jardinier.
Le COMTE d'OLBAN
Le digne choix !
Nanine
Et moi, toute honteuse, Plus qu'on ne croit peut-être malheureuse, Moi qui repousse avec un vain effort Des sentiments au-dessus de mon sort, Que vos bontés avaient trop élevée, Pour m'en punir, j'en dois être privée.
Le COMTE d'OLBAN
Vous, vous punir ! Ah ! Nanine ! Et de quoi ?
Nanine
D'avoir osé soulever contre moi Votre parente, autrefois ma maîtresse. Je lui déplais ; mon seul aspect la blesse : Elle a raison ; et j'ai près d'elle, hélas ! Un tort bien grand... qui ne finira pas. J'ai craint ce tort ; il est peut-être extrême. J'ai prétendu m'arracher à moi-même, Et déchirer dans les austérités Ce coeur trop haut, trop fier de vos bontés, Venger sur lui sa faute involontaire. Mais ma douleur, hélas ! La plus amère, En perdant tout, en courant m'éclipser, En vous fuyant, fut de vous offenser.
Le COMTE d'OLBAN
Quels sentiments ! Et quelle âme ingénue ! En ma faveur est-elle prévenue ? A-t-elle craint de m'aimer ? ô vertu !
Nanine
Cent fois pardon, si je vous ai déplu : Mais permettez qu'au fond d'une retraite J'aille cacher ma douleur inquiète, M'entretenir en secret à jamais De mes devoirs, de vous, de vos bienfaits.
Le COMTE d'OLBAN
N'en parlons plus. écoutez : la Baronne Vous favorise, et noblement vous donne Un domestique, un rustre pour époux ; Moi, j'en sais un moins indigne de vous : Il est d'un rang fort au-dessus de Blaise, Jeune, honnête homme ; il est fort à son aise : Je vous réponds qu'il a des sentiments : Son caractère est loin des moeurs du temps ; Et je me trompe, ou pour vous j'envisage Un destin doux, un excellent ménage. Un tel parti flatte-t-il votre coeur ? Vaut-il pas bien le couvent ?
Nanine
Non, monsieur... Ce nouveau bien que vous daignez me faire, Je l'avouerai, ne peut me satisfaire. Vous pénétrez mon coeur reconnaissant : Daignez y lire, et voyez ce qu'il sent ; Voyez sur quoi ma retraite se fonde. Un jardinier, un monarque du monde, Qui pour époux s'offriraient à mes voeux, Également me déplairaient tous deux.
À part.
À Nanine.
Le COMTE d'OLBAN
Vous décidez mon sort. Eh bien ! Nanine, Connaissez donc celui qu'on vous destine : Vous l'estimez ; il est sous votre loi ; Il vous adore, et cet époux... c'est moi. L'étonnement, le trouble l'a saisie. Ah ! Parlez-moi ; disposez de ma vie ; Ah ! Reprenez vos sens trop agités.
Nanine
Qu'ai-je entendu ?
Le COMTE d'OLBAN
Ce que vous méritez.
Nanine
Quoi ! Vous m'aimez ? Ah ! Gardez-vous de croire Que j'ose user d'une telle victoire. Non, monsieur, non, je ne souffrirai pas Qu'ainsi pour moi vous descendiez si bas : Un tel hymen est toujours trop funeste ; Le goût se passe, et le repentir reste. J'ose à vos pieds attester vos aïeux... Hélas ! Sur moi ne jetez point les yeux. Vous avez pris pitié de mon jeune âge ; Formé par vous, ce coeur est votre ouvrage ; Il en serait indigne désormais S'il acceptait le plus grand des bienfaits. Oui, je vous dois des refus. Oui, mon âme Doit s'immoler.
Le COMTE d'OLBAN
Non, vous serez ma femme. Quoi ! Tout à l'heure ici vous m'assuriez, Vous l'avez dit, que vous refuseriez Tout autre époux, fût-ce un prince.
Nanine
Oui, sans doute ; Et ce n'est pas ce refus qui me coûte.
Le COMTE d'OLBAN
Mais me haïssez-vous ?
Nanine
Aurais-je fui, Craindrais-je tant, si vous étiez haï ?
Le COMTE d'OLBAN
Ah ! Ce mot seul a fait ma destinée.
Nanine
Eh ! Que prétendez-vous ?
Le COMTE d'OLBAN
Notre hyménée.
Nanine
Songez...
Le COMTE d'OLBAN
Je songe à tout.
Nanine
Mais prévoyez...
Le COMTE d'OLBAN
Tout est prévu...
Nanine
Si vous m'aimez, croyez...
Le COMTE d'OLBAN
Je crois former le bonheur de ma vie.
Nanine
Vous oubliez...
Le COMTE d'OLBAN
Il n'est rien que j'oublie. Tout sera prêt, et tout est ordonné...
Nanine
Quoi ! Malgré moi votre amour obstiné...
Le COMTE d'OLBAN
Oui, malgré vous, ma flamme impatiente Va tout presser pour cette heure charmante. Un seul instant je quitte vos attraits Pour que mes yeux n'en soient privés jamais. Adieu, Nanine, adieu, vous que j'adore.
Scène 4
Nanine
Elle se met à écrire.
Nanine
Ciel, est-ce un rêve ? Et puis-je croire encore Que je parvienne au comble du bonheur ? Non, ce n'est pas l'excès d'un tel honneur, Tout grand qu'il est, qui me plaît et me frappe ; À mes regards tant de grandeur échappe : Mais épouser ce mortel généreux, Lui, cet objet de mes timides voeux, Lui, que j'avais tant craint d'aimer, que j'aime, Lui, qui m'élève au-dessus de moi-même ; Je l'aime trop pour pouvoir l'avilir : Je devrais... non, je ne puis plus le fuir ; Non... mon état ne saurait se comprendre. Moi, l'épouser ! Quel parti dois-je prendre ? Le ciel pourra m'éclairer aujourd'hui ; Dans ma faiblesse il m'envoie un appui. Peut-être même... allons ; il faut écrire, Il faut... par où commencer, et que dire ? Quelle surprise ! écrivons promptement, Avant d'oser prendre un engagement.
Scène 5
Blaise, Nanine
Blaise
Ah ! La voici. Madame la Baronne En ma faveur vous a parlé, mignonne. Ouais, elle écrit sans me voir seulement.
Nanine
Blaise, bonjour.
Blaise
Bonjour est sec, vraiment.
Nanine
À chaque mot mon embarras redouble ; Toute ma lettre est pleine de mon trouble.
Blaise
Le grand génie ! Elle écrit tout courant ; Qu'elle a d'esprit ! Et que n'en ai-je autant ! çà, je disais...
Nanine
Eh bien ?
Blaise
Elle m'impose Par son maintien ; devant elle je n'ose M'expliquer... là... tout comme je voudrais : Je suis venu cependant tout exprès.
Nanine
Cher Blaise, il faut me rendre un grand service.
Blaise
Oh ! Deux plutôt.
Nanine
Je te fais la justice De me fier à ta discrétion, À ton bon coeur.
Blaise
Oh ! Parlez sans façon : Car, vous voyez, Blaise est prêt à tout faire Pour vous servir ; vite, point de mystère.
Nanine
Tu vas souvent au village prochain, À Rémival, à droite du chemin ?
Blaise
Oui.
Nanine
Pourrais-tu trouver dans ce village Philippe Hombert ?
Blaise
Non. Quel est ce visage ? Philippe Hombert ? Je ne connais pas ça.
Nanine
Hier au soir je crois qu'il arriva ; Informe-t'en. Tâche de lui remettre, Mais sans délai, cet argent, cette lettre.
Blaise
Oh ! De l'argent !
Nanine
Donne aussi ce paquet ; Monte à cheval pour avoir plus tôt fait ; Pars, et sois sûr de ma reconnaissance.
Blaise
J'irais pour vous au fin fond de la France. Philippe Hombert est un heureux manant ; La bourse est pleine : ah ! Que d'argent comptant ! Est-ce une dette ?
Nanine
Elle est très avérée ; Il n'en est point, Blaise, de plus sacrée. Écoute : Hombert est peut-être inconnu ; Peut-être même il n'est pas revenu. Mon cher ami, tu me rendras ma lettre, Si tu ne peux en ses mains la remettre.
Blaise
Mon cher ami !
Nanine
Je me fie à ta foi.
Blaise
Son cher ami !
Nanine
Va, j'attends tout de toi.
Scène 6
Blaise, La BARONNE de L'ORME
Il met l'argent et le paquet dans sa poche ; il rencontre la Baronne, et la heurte.
Blaise
D'où diable vient cet argent ? Quel message ! Il nous aurait aidé dans le ménage. Allons, elle a pour nous de l'amitié ; Et ça vaut mieux que de l'argent, morgué ! Courons, courons.
La BARONNE de L'ORME
Eh ! Le butor ! ... arrête. L'étourdi m'a pensé casser la tête.
Blaise
Pardon, Madame.
La BARONNE de L'ORME
Où vas-tu ? Que tiens-tu ? Que fait Nanine ? As-tu rien entendu ? Monsieur le Comte est-il bien en colère ? Quel billet est-ce là ?
Blaise
C'est un mystère. Peste ! ...
La BARONNE de L'ORME
Voyons.
Blaise
Nanine gronderait.
La BARONNE de L'ORME
Comment dis-tu ? Nanine ! Elle pourrait Avoir écrit, te charger d'un message ! Donne, ou je romps soudain ton mariage : Donne, te dis-je.
Blaise
Ho, ho.
La BARONNE de L'ORME
De quoi ris-tu ?
Blaise
Ha, ha.
Elle décachette la lettre.
La BARONNE de L'ORME
J'en veux savoir le contenu. Il m'intéresse, ou je suis bien trompée.
Blaise
Ha, ha, ha, ha, qu'elle est bien attrapée ! Elle n'a là qu'un chiffon de papier ; Moi, j'ai l'argent, et je m'en vais payer Philippe Hombert : faut servir sa maîtresse. Courons.
Scène 7
La BARONNE de L'ORME
La BARONNE de L'ORME
Lisons. « Ma joie et ma tendresse Sont sans mesure, ainsi que mon bonheur. Vous arrivez : quel moment pour mon coeur ! Quoi ! Je ne puis vous voir et vous entendre ! Entre vos bras je ne puis me jeter ! Je vous conjure au moins de vouloir prendre Ces deux paquets : daignez les accepter. Sachez qu'on m'offre un sort digne d'envie, Et dont il est permis de s'éblouir : Mais il n'est rien que je ne sacrifie Au seul mortel que mon coeur doit chérir. » Ouais. Voilà donc le style de Nanine ! Comme elle écrit, l'innocente orpheline ! Comme elle fait parler la passion ! En vérité ce billet est bien bon. Tout est parfait, je ne me sens pas d'aise. Ah, ah, rusée, ainsi vous trompiez Blaise ! Vous m'enleviez en secret mon amant. Vous avez feint d'aller dans un couvent ; Et tout l'argent que le Comte vous donne, C'est pour Philippe Hombert ! Fort bien, friponne ; J'en suis charmée, et le perfide amour Du Comte Olban méritait bien ce tour. Je m'en doutais que le coeur de Nanine Était plus bas que sa basse origine.
Scène 8
La BARONNE de L'ORME, Le COMTE d'OLBAN
La BARONNE de L'ORME
Venez, venez, homme à grands sentiments, Homme au-dessus des préjugés du temps, Sage amoureux, philosophe sensible ; Vous allez voir un trait assez risible. Vous connaissez sans doute à Rémival Monsieur Philippe Hombert, votre rival ?
Le COMTE d'OLBAN
Ah ! Quels discours vous me tenez ?
La BARONNE de L'ORME
Peut-être Ce billet-là vous le fera connaître. Je crois qu'Hombert est un fort beau garçon.
Le COMTE d'OLBAN
Tous vos efforts ne sont plus de saison : Mon parti pris, je suis inébranlable. Contentez-vous du tour abominable Que vous vouliez me jouer ce matin.
Tandis que le Comte lit.
La BARONNE de L'ORME
Ce nouveau tour est un peu plus malin. Tenez, lisez. Ceci pourra vous plaire ; Vous connaîtrez les moeurs, le caractère Du digne objet qui vous a subjugué. Tout en lisant, il me semble intrigué. Il a pâli ; l'affaire émeut sa bile... Eh bien ! Monsieur, que pensez-vous du style ? Il ne voit rien, ne dit rien, n'entend rien : Oh ! Le pauvre homme ! Il le méritait bien.
Le COMTE d'OLBAN
Ai-je bien lu ? Je demeure stupide. Ô tour affreux ! Sexe ingrat, coeur perfide !
La BARONNE de L'ORME
Je le connais, il est né violent ; Il est prompt, ferme ; il va dans un moment Prendre un parti.
Scène 9
Germon, La BARONNE de L'ORME, Le COMTE d'OLBAN
Germon
Voici dans l'avenue Madame Olban.
La BARONNE de L'ORME
La vieille est revenue ?
Germon
Madame votre mère, entendez-vous ? Est près d'ici, monsieur.
La BARONNE de L'ORME
Dans son courroux, Il est devenu sourd. La lettre opère.
Germon
Monsieur.
Le COMTE d'OLBAN
Plaît-il ?
Germon
Madame votre mère, Monsieur.
Le COMTE d'OLBAN
Que fait Nanine en ce moment ?
Germon
Mais... elle écrit dans son appartement.
Le COMTE d'OLBAN
Allez saisir ses papiers, allez prendre Ce qu'elle écrit ; vous viendrez me le rendre. Qu'on la renvoie à l'instant.
Germon
Qui, monsieur ?
Le COMTE d'OLBAN
Nanine.
Germon
Non, je n'aurais pas ce coeur ; Si vous saviez à quel point sa personne Nous charme tous ; comme elle est noble, bonne !
Le COMTE d'OLBAN
Obéissez, ou je vous chasse.
Il sort.
Germon
Allons.
Scène 10
La BARONNE de L'ORME, Le COMTE d'OLBAN
La BARONNE de L'ORME
Ah ! Je respire : enfin nous l'emportons ; Vous devenez un homme raisonnable. Ah çà, voyez s'il n'est pas véritable Qu'on tient toujours de son premier état, Et que les gens dans un certain éclat Ont un coeur noble, ainsi que leur personne ? Le sang fait tout, et la naissance donne Des sentiments à Nanine inconnus.
Le COMTE d'OLBAN
Je n'en crois rien ; mais soit, n'en parlons plus : Réparons tout. Le plus sage, en sa vie, A quelquefois ses accès de folie : Chacun s'égare, et le moins imprudent Est celui-là qui plus tôt se repent.
La BARONNE de L'ORME
Oui.
Le COMTE d'OLBAN
Pour jamais cessez de parler d'elle.
La BARONNE de L'ORME
Très volontiers.
Le COMTE d'OLBAN
Ce sujet de querelle Doit s'oublier.
La BARONNE de L'ORME
Mais vous, de vos serments Souvenez-vous.
Le COMTE d'OLBAN
Fort bien, je vous entends ; Je les tiendrai.
La BARONNE de L'ORME
Ce n'est qu'un prompt hommage Qui peut ici réparer mon outrage. Indignement notre hymen différé Est un affront.
Le COMTE d'OLBAN
Il sera réparé. Madame, il faut...
La BARONNE de L'ORME
Il ne faut qu'un notaire.
Le COMTE d'OLBAN
Vous savez bien... que j'attendais ma mère.
La BARONNE de L'ORME
Elle est ici.
Scène 11
Le COMTE d'OLBAN, La MARQUISE d'OLBAN, La BARONNE de L'ORME
À part.
À sa mère.
À part.
Le COMTE d'OLBAN
Madame, j'aurais dû... Philippe Hombert ! ... Vous m'avez prévenu ; Et mon respect, mon zèle, ma tendresse... Avec cet air innocent, la traîtresse !
La MARQUISE d'OLBAN
Mais vous extravaguez, mon très cher fils. On m'avait dit, en passant par Paris, Que vous aviez la tête un peu frappée : Je m'aperçois qu'on ne m'a pas trompée : Mais ce mal-là...
Le COMTE d'OLBAN
Ciel ! Que je suis confus !
La MARQUISE d'OLBAN
Prend-il souvent ?
Le COMTE d'OLBAN
Il ne me prendra plus.
Faisant une petite révérence à la Baronne.
La MARQUISE d'OLBAN
çà, je voudrais ici vous parler seule. Bonjour, madame.
Elle sort.
La BARONNE de L'ORME
Hom ! La vieille bégueule ! Madame, il faut vous laisser le plaisir D'entretenir monsieur tout à loisir. Je me retire.
Scène 12
La MARQUISE d'OLBAN, Le COMTE d'OLBAN
La MARQUISE d'OLBAN
Eh bien ! Monsieur le Comte, Vous faites donc à la fin votre compte De me donner la Baronne pour bru ; C'est sur cela que j'ai vite accouru. Votre Baronne est une acariâtre, Impertinente, altière, opiniâtre, Qui n'eut jamais pour moi le moindre égard ; Qui l'an passé, chez la Marquise Agard, En plein souper me traita de bavarde : D'y plus souper désormais dieu me garde ! Bavarde, moi ! Je sais d'ailleurs très bien Qu'elle n'a pas, entre nous, tant de bien : C'est un grand point ; il faut qu'on s'en informe ; Car on m'a dit que son château de L'Orme À son mari n'appartient qu'à moitié ; Qu'un vieux procès, qui n'est pas oublié, Lui disputait la moitié de la terre. J'ai su cela de feu votre grand-père : Il disait vrai, c'était un homme, lui ; On n'en voit plus de sa trempe aujourd'hui. Paris est plein de ces petits bouts d'homme, Vains, fiers, fous, sots, dont le caquet m'assomme, Parlant de tout avec l'air empressé, Et se moquant toujours du temps passé. J'entends parler de nouvelle cuisine, De nouveaux goûts ; on crève, on se ruine : Les femmes sont sans frein, et les maris Sont des benêts. Tout va de pis en pis.
Le COMTE d'OLBAN
Qui l'aurait cru ? Ce trait me désespère. Eh bien, Germon ?
Scène 13
Germon, Le COMTE d'OLBAN, La MARQUISE d'OLBAN
Germon
Voici Votre notaire.
Le COMTE d'OLBAN
Oh ! Qu'il attende.
Germon
Et voici le papier Qu'elle devait, monsieur, vous envoyer.
Le COMTE d'OLBAN
Donne... fort bien. Elle m'aime, dit-elle, Et, par respect, me refuse... infidèle ! Tu ne dis pas la raison du refus !
La MARQUISE d'OLBAN
Ma foi, mon fils a le cerveau perclus : C'est sa Baronne ; et l'amour le domine.
Le COMTE d'OLBAN
M'a-t-on bientôt délivré de Nanine ?
Germon
Hélas ! Monsieur, elle a déjà repris Modestement ses champêtres habits, Sans dire un mot de plainte et de murmure.
Le COMTE d'OLBAN
Je le crois bien.
Germon
Elle a pris cette injure Tranquillement, lorsque nous pleurons tous.
Le COMTE d'OLBAN
Tranquillement ?
La MARQUISE d'OLBAN
Hem ! De qui parlez-vous ?
Germon
Nanine, hélas ! Madame, que l'on chasse : Tout le château pleure de sa disgrâce.
La MARQUISE d'OLBAN
Vous la chassez ? Je n'entends point cela. Quoi ! Ma Nanine ? Allons, rappelez-la. Qu'a-t-elle fait, ma charmante orpheline ? C'est moi, mon fils, qui vous donnai Nanine. Je me souviens qu'à l'âge de dix ans Elle enchantait tout le monde céans. Notre Baronne ici la prit pour elle ; Et je prédis dès lors que cette belle Serait fort mal ; et j'ai très bien prédit. Mais j'eus toujours chez vous peu de crédit : Vous prétendez tout faire à votre tête. Chasser Nanine est un trait malhonnête.
Le COMTE d'OLBAN
Quoi ! Seule, à pied, sans secours, sans argent ?
Germon
Ah ! J'oubliais de dire qu'à l'instant Un vieux bonhomme à vos gens se présente : Il dit que c'est une affaire importante, Qu'il ne saurait communiquer qu'à vous ; Il veut, dit-il, se mettre à vos genoux.
Le COMTE d'OLBAN
Dans le chagrin où mon coeur s'abandonne, Suis-je en état de parler à personne ?
La MARQUISE d'OLBAN
Ah ! Vous avez du chagrin, je le crois ; Vous m'en donnez aussi beaucoup à moi. Chasser Nanine, et faire un mariage Qui me déplaît ! Non, vous n'êtes pas sage. Allez ; trois mois ne seront pas passés Que vous serez l'un de l'autre lassés. Je vous prédis la pareille aventure Qu'à mon cousin le Marquis de Marmure. Sa femme était aigre comme verjus ; Mais, entre nous, la vôtre l'est bien plus. En s'épousant, ils crurent qu'ils s'aimèrent ; Deux mois après tous deux se séparèrent : Madame alla vivre avec un galant, Fat, petit-maître, escroc, extravagant ; Et monsieur prit une franche coquette, Une intrigante et friponne parfaite ; Des soupers fins, la petite maison, Chevaux, habits, maître d'hôtel fripon, Bijoux nouveaux pris à crédit, notaires, Contrats vendus, et dettes usuraires : Enfin monsieur et madame, en deux ans, À l'hôpital allèrent tout d'un temps. Je me souviens encor d'une autre histoire, Bien plus tragique, et difficile à croire ; C'était...
Le COMTE d'OLBAN
Ma mère, il faut aller dîner. Venez... Ô ciel ! Ai-je pu soupçonner Pareille horreur !
La MARQUISE d'OLBAN
Elle est épouvantable. Allons, je vais la raconter à table ; Et vous pourrez tirer un grand profit En temps et lieu de tout ce que j'ai dit.
Acte III
Scène 1
Germon, Nanine
Germon
Nous pleurons tous en vous voyant sortir.
Nanine
J'ai tardé trop ; il est temps de partir.
Germon
Quoi ! Pour jamais, et dans cet équipage ?
Nanine
L'obscurité fut mon premier partage.
Germon
Quel changement ! Quoi ! Du matin au soir... Souffrir n'est rien ; c'est tout que de déchoir.
Nanine
Il est des maux mille fois plus sensibles.
Germon
J'admire encor des regrets si paisibles. Certes, mon maître est bien malavisé ; Notre Baronne a sans doute abusé De son pouvoir, et vous fait cet outrage : Jamais monsieur n'aurait eu ce courage.
Nanine
Je lui dois tout : il me chasse aujourd'hui ; Obéissons. Ses bienfaits sont à lui ; Il peut user du droit de les reprendre.
Germon
À ce trait-là qui diable eût pu s'attendre ? En cet état qu'allez-vous devenir ?
Nanine
Me retirer, longtemps me repentir.
Germon
Que nous allons haïr notre Baronne !
Nanine
Mes maux sont grands, mais je les lui pardonne.
Germon
Mais que dirai-je au moins de votre part À notre maître, après votre départ ?
Nanine
Vous lui direz que je le remercie Qu'il m'ait rendue à ma première vie, Et qu'à jamais sensible à ses bontés Je n'oublierai... rien... que ses cruautés.
Germon
Vous me fendez le coeur, et tout à l'heure Je quitterais pour vous cette demeure ; J'irais partout avec vous m'établir : Mais Monsieur Blaise a su nous prévenir ; Qu'il est heureux ! Avec vous il va vivre : Chacun voudrait l'imiter, et vous suivre.
Nanine
On est bien loin de me suivre... ah ! Germon ! Je suis chassée... et par qui ! ...
Germon
Le démon A mis du sien dans cette brouillerie : Nous vous perdons... et monsieur se marie.
Elle sort.
Nanine
Il se marie ! ... ah ! Partons de ce lieu ; Il fut pour moi trop dangereux... adieu...
Germon
Monsieur le Comte a l'âme un peu bien dure : Comment chasser pareille créature ! Elle paraît une fille de bien : Mais il ne faut pourtant jurer de rien.
Scène 2
Le COMTE d'OLBAN, Germon
Le COMTE d'OLBAN
Eh bien ! Nanine est donc enfin partie !
Germon
Oui, c'en est fait.
Le COMTE d'OLBAN
J'en ai l'âme ravie.
Germon
Votre âme est donc de fer ?
Le COMTE d'OLBAN
Dans le chemin Philippe Hombert lui donnait-il la main ?
Germon
Qui ? Quel Philippe Hombert ? Hélas ! Nanine, Sans écuyer, fort tristement chemine, Et de ma main ne veut pas seulement.
Le COMTE d'OLBAN
Où donc va-t-elle ?
Germon
Où ? Mais apparemment Chez ses amis.
Le COMTE d'OLBAN
À Rémival, sans doute ?
Germon
Oui, je crois bien qu'elle prend cette route.
Le COMTE d'OLBAN
Va la conduire à ce couvent voisin, Où la Baronne allait dès ce matin : Mon dessein est qu'on la mette sur l'heure Dans cette utile et décente demeure ; Ces cent louis la feront recevoir. Va... garde-toi de laisser entrevoir Que c'est un don que je veux bien lui faire ; Dis-lui que c'est un présent de ma mère ; Je te défends de prononcer mon nom.
Il fait quelques pas.
Germon
Fort bien ; je vais vous obéir.
Le COMTE d'OLBAN
Germon, À son départ tu dis que tu l'as vue ?
Germon
Eh ! Oui, vous dis-je.
Le COMTE d'OLBAN
Elle était abattue ? Elle pleurait ?
Germon
Elle faisait bien mieux, Ses pleurs coulaient à peine de ses yeux ; Elle voulait ne pas pleurer.
Le COMTE d'OLBAN
A-t-elle Dit quelque mot qui marque, qui décèle Ses sentiments ? As-tu remarqué...
Germon
Quoi ?
Le COMTE d'OLBAN
A-t-elle enfin, Germon, parlé de moi ?
Germon
Oh ! Oui, beaucoup.
Le COMTE d'OLBAN
Eh bien ! Dis-moi donc, traître ! Qu'a-t-elle dit ?
Germon
Que vous êtes son maître ; Que vous avez des vertus, des bontés... Qu'elle oubliera tout... hors vos cruautés.
Germon sort.
Le COMTE d'OLBAN
Va... mais surtout garde qu'elle revienne. Germon !
Germon
Monsieur.
Le COMTE d'OLBAN
Un mot ; qu'il te souvienne, Si par hasard, quand tu la conduiras, Certain Hombert venait suivre ses pas, De le chasser de la belle manière.
Germon
Oui, poliment, à grands coups d'étrivière : Comptez sur moi ; je sers fidèlement. Le jeune Hombert, dites-vous ?
Le COMTE d'OLBAN
Justement.
Il fait un pas et revient.
Germon
Bon ! Je n'ai pas l'honneur de le connaître ; Mais le premier que je verrai paraître Sera rossé de la bonne façon ; Et puis après il me dira son nom. Ce jeune Hombert est quelque amant, je gage, Un beau garçon, le coq de son village. Laissez-moi faire.
Le COMTE d'OLBAN
Obéis promptement.
Germon
Je me doutais qu'elle avait quelque amant ; Et Blaise aussi lui tient au coeur peut-être. On aime mieux son égal que son maître.
Le COMTE d'OLBAN
Ah ! Cours, te dis-je.
Scène 3
Le COMTE d'OLBAN
Le COMTE d'OLBAN
Hélas ! Il a raison ; Il prononçait ma condamnation ; Et moi, du coup qui m'a pénétré l'âme Je me punis ; la Baronne est ma femme ; Il le faut bien, le sort en est jeté. Je souffrirai, je l'ai bien mérité. Ce mariage est au moins convenable. Notre Baronne a l'humeur peu traitable ; Mais, quand on veut, on sait donner la loi : Un esprit ferme est le maître chez soi.
Scène 4
La MARQUISE d'OLBAN, Le COMTE d'OLBAN, La BARONNE de L'ORME
La MARQUISE d'OLBAN
Or çà, mon fils, vous épousez madame ?
Le COMTE d'OLBAN
Eh ! Oui.
La MARQUISE d'OLBAN
Ce soir elle est donc votre femme ? Elle est ma bru ?
La BARONNE de L'ORME
Si vous le trouvez bon : J'aurai, je crois, votre approbation.
La MARQUISE d'OLBAN
Allons, allons, il faut bien y souscrire ; Mais dès demain chez moi je me retire.
Le COMTE d'OLBAN
Vous retirer ! Eh ! Ma mère, pourquoi ?
La MARQUISE d'OLBAN
J'emmènerai ma Nanine avec moi, Vous la chassez, et moi, je la marie ; Je fais la noce en mon château de Brie, Et je la donne au jeune sénéchal, Propre neveu du procureur fiscal, Jean Roc Souci ; c'est lui de qui le père Eut à Corbeil cette plaisante affaire. De cet enfant je ne puis me passer ; C'est un bijou que je veux enchâsser. Je vais la marier... adieu.
Le COMTE d'OLBAN
Ma mère, Ne soyez pas contre nous en colère ; Laissez Nanine aller dans le couvent ; Ne changez rien à notre arrangement.
La BARONNE de L'ORME
Oui, croyez-nous, madame, une famille Ne se doit point charger de telle fille.
La MARQUISE d'OLBAN
Comment ? Quoi donc ?
La BARONNE de L'ORME
Peu de chose.
La MARQUISE d'OLBAN
Mais...
La BARONNE de L'ORME
Rien.
La MARQUISE d'OLBAN
Rien, c'est beaucoup. J'entends, j'entends fort bien. Aurait-elle eu quelque tendre folie ? Cela se peut, car elle est si jolie ! Je m'y connais ; on tente, on est tenté : Le coeur a bien de la fragilité ; Les filles sont toujours un peu coquettes : Le mal n'est pas si grand que vous le faites. çà, contez-moi sans nul déguisement Tout ce qu'a fait notre charmante enfant.
Le COMTE d'OLBAN
Moi, vous conter ?
La MARQUISE d'OLBAN
Vous avez bien la mine D'avoir au fond quelque goût pour Nanine ; Et vous pourriez...
Scène 5
Marin, La MARQUISE d'OLBAN, La BARONNE de L'ORME, Le COMTE d'OLBAN
Marin
Enfin tout est bâclé, Tout est fini.
La MARQUISE d'OLBAN
Quoi ?
La BARONNE de L'ORME
Qu'est-ce ?
Marin
J'ai parlé À nos marchands ; j'ai bien fait mon message ; Et vous aurez demain tout l'équipage.
La BARONNE de L'ORME
Quel équipage ?
Marin
Oui, tout ce que pour vous A commandé votre futur époux ; Six beaux chevaux : et vous serez contente De la berline ; elle est bonne, brillante ; Tous les panneaux par Martin sont vernis ; Les diamants sont beaux, très bien choisis ; Et vous verrez des étoffes nouvelles D'un goût charmant... Oh ! Rien n'approche d'elles.
La BARONNE de L'ORME
Vous avez donc commandé tout cela ?
À part.
Le COMTE d'OLBAN
Oui... mais pour qui !
Marin
Le tout arrivera Demain matin dans ce nouveau carrosse, Et sera prêt le soir pour votre noce. Vive Paris pour avoir sur-le-champ Tout ce qu'on veut, quand on a de l'argent ! En revenant, j'ai revu le notaire, Tout près d'ici, griffonnant votre affaire.
La BARONNE de L'ORME
Ce mariage a traîné bien longtemps.
La MARQUISE d'OLBAN
Ah ! Je voudrais qu'il traînât quarante ans.
Marin
Dans ce salon j'ai trouvé tout à l'heure Un bon vieillard, qui gémit et qui pleure ; Depuis longtemps il voudrait vous parler.
La BARONNE de L'ORME
Quel importun ! Qu'on le fasse en aller ; Il prend trop mal son temps.
À Marin.
La MARQUISE d'OLBAN
Pourquoi, madame ? Mon fils, ayez un peu de bonté d'âme, Et, croyez-moi, c'est un mal des plus grands De rebuter ainsi les pauvres gens : Je vous ai dit cent fois dans votre enfance Qu'il faut pour eux avoir de l'indulgence, Les écouter d'un air affable, doux. Ne sont-ils pas hommes tout comme nous ? On ne sait pas à qui l'on fait injure ; On se repent d'avoir eu l'âme dure. Les orgueilleux ne prospèrent jamais. Allez chercher ce bonhomme.
Il sort.
Marin
J'y vais.
Le COMTE d'OLBAN
Pardon, ma mère : il a fallu vous rendre Mes premiers soins ; et je suis prêt d'entendre Cet homme-là, malgré mon embarras.
Scène 6
La MARQUISE d'OLBAN, Paysan, Le COMTE d'OLBAN, La BARONNE de L'ORME
La MARQUISE d'OLBAN
Approchez-vous, parlez, ne tremblez pas.
Paysan
Ah ! Monseigneur ! écoutez-moi de grâce : Je suis... je tombe à vos pieds que j'embrasse ; Je viens vous rendre...
Le COMTE d'OLBAN
Ami, relevez-vous : Je ne veux point qu'on me parle à genoux ; D'un tel orgueil je suis trop incapable. Vous avez l'air d'être un homme estimable. Dans ma maison cherchez-vous de l'emploi ? À qui parlé-je ?
La MARQUISE d'OLBAN
Allons, rassure-toi.
Paysan
Je suis, hélas ! Le père de Nanine.
Le COMTE d'OLBAN
Vous ?
La BARONNE de L'ORME
Ta fille est une grande coquine.
Paysan
Ah ! Monseigneur, voilà ce que j'ai craint ; Voilà le coup dont mon coeur est atteint : J'ai bien pensé qu'une somme si forte N'appartient pas à des gens de sa sorte ; Et les petits perdent bientôt leurs moeurs, Et sont gâtés auprès des grands seigneurs.
La BARONNE de L'ORME
Il a raison : mais il trompe, et Nanine N'est point sa fille ; elle était orpheline.
Paysan
Il est trop vrai : chez de pauvres parents Je la laissai dès ses plus jeunes ans ; Ayant perdu mon bien avec sa mère, J'allai servir, forcé par la misère, Ne voulant pas, dans mon funeste état, Qu'elle passât pour fille d'un soldat, Lui défendant de me nommer son père.
La MARQUISE d'OLBAN
Pourquoi cela ? Pour moi, je considère Les bons soldats ; on a grand besoin d'eux.
Le COMTE d'OLBAN
Qu'a ce métier, s'il vous plaît, de honteux ?
Paysan
Il est bien moins honoré qu'honorable.
Le COMTE d'OLBAN
Ce préjugé fut toujours condamnable. J'estime plus un vertueux soldat, Qui de son sang sert son prince et l'état, Qu'un important, que sa lâche industrie Engraisse en paix du sang de la patrie.
La MARQUISE d'OLBAN
çà, vous avez vu beaucoup de combats ; Contez-les-moi bien tous, n'y manquez pas.
Paysan
Dans la douleur, hélas ! Qui me déchire, Permettez-moi seulement de vous dire Qu'on me promit cent fois de m'avancer : Mais, sans appui, comment peut-on percer ? Toujours jeté dans la foule commune, Mais distingué, l'honneur fut ma fortune.
La MARQUISE d'OLBAN
Vous êtes donc né de condition ?
La BARONNE de L'ORME
Fi ! Quelle idée !
Paysan
Hélas ! Madame, non ; Mais je suis né d'une honnête famille : Je méritais peut-être une autre fille. Que vouliez-vous de mieux ?
Le COMTE d'OLBAN
Eh ! Poursuivez.
La MARQUISE d'OLBAN
Mieux que Nanine ?
Le COMTE d'OLBAN
Ah ! De grâce, achevez.
Montrant la Baronne.
Paysan
J'appris qu'ici ma fille fut nourrie, Qu'elle y vivait bien traitée et chérie. Heureux alors, et bénissant le ciel, Vous, vos bontés, votre soin paternel, Je suis venu dans le prochain village, Mais plein de trouble et craignant son jeune âge, Tremblant encor, lorsque j'ai tout perdu, De retrouver le bien qui m'est rendu. Je viens d'entendre, au discours de madame, Que j'eus raison : elle m'a percé l'âme ; Je vois fort bien que ces cent louis d'or, Des diamants, sont un trop grand trésor Pour les tenir par un droit légitime ; Elle ne peut les avoir eus sans crime. Ce seul soupçon me fait frémir d'horreur, Et j'en mourrai de honte et de douleur. Je suis venu soudain pour vous les rendre : Ils sont à vous ; vous devez les reprendre, Et si ma fille est criminelle, hélas ! Punissez-moi, mais ne la perdez pas.
La MARQUISE d'OLBAN
Ah ! Mon cher fils ! Je suis tout attendrie.
La BARONNE de L'ORME
Ouais, est-ce un songe ? Est-ce une fourberie ?
Le COMTE d'OLBAN
Ah ! Qu'ai-je fait ?
Paysan
Tenez, monsieur, tenez.
Le COMTE d'OLBAN
Moi, les reprendre ! Ils ont été donnés ; Elle en a fait un respectable usage. C'est donc à vous qu'on a fait le message ? Qui l'a porté ?
Paysan
C'est votre jardinier, À qui Nanine osa se confier.
Le COMTE d'OLBAN
Quoi ! C'est à vous que le présent s'adresse ?
Paysan
Oui, je l'avoue.
Le COMTE d'OLBAN
Ô douleur ! Ô tendresse ! Des deux côtés quel excès de vertu ! Et votre nom ? ... je demeure éperdu.
La MARQUISE d'OLBAN
Eh ! Dites donc votre nom ? Quel mystère ! Philippe Hombert De Gatine.
Le COMTE d'OLBAN
Ah ! Mon père !
La BARONNE de L'ORME
Que dit-il là ?
Il va lui-même à un de ses gens.
Le COMTE d'OLBAN
Quel jour vient m'éclairer ! J'ai fait un crime ; il le faut réparer. Si vous saviez combien je suis coupable ! J'ai maltraité la vertu respectable. Holà, courez.
La BARONNE de L'ORME
Eh ! Quel empressement !
Le COMTE d'OLBAN
Vite un carrosse.
La MARQUISE d'OLBAN
Oui, madame, à l'instant : Vous devriez être sa protectrice. Quand on a fait une telle injustice, Sachez de moi que l'on ne doit rougir Que de ne pas assez se repentir. Monsieur mon fils a souvent des lubies Que l'on prendrait pour de franches folies : Mais dans le fond c'est un coeur généreux ; Il est né bon ; j'en fais ce que je veux. Vous n'êtes pas, ma bru, si bienfaisante ; Il s'en faut bien.
La BARONNE de L'ORME
Que tout m'impatiente ! Qu'il a l'air sombre, embarrassé, rêveur ! Quel sentiment étrange est dans son coeur ? Voyez, monsieur, ce que vous voulez faire.
La MARQUISE d'OLBAN
Oui, pour Nanine.
La BARONNE de L'ORME
On peut la satisfaire Par des présents.
La MARQUISE d'OLBAN
C'est le moindre devoir.
La BARONNE de L'ORME
Mais moi, jamais je ne veux la revoir ; Que du château jamais elle n'approche : Entendez-vous ?
Le COMTE d'OLBAN
J'entends.
La MARQUISE d'OLBAN
Quel coeur de roche !
La BARONNE de L'ORME
De mes soupçons évitez les éclats : Vous hésitez ?
Le COMTE d'OLBAN
Non, je n'hésite pas.
La BARONNE de L'ORME
Je dois m'attendre à cette déférence ; Vous la devez à tous les deux, je pense.
La MARQUISE d'OLBAN
Seriez-vous bien assez cruel, mon fils ?
La BARONNE de L'ORME
Quel parti prendrez-vous ?
Le COMTE d'OLBAN
Il est tout pris. Vous connaissez mon âme et sa franchise : Il faut parler. Ma main vous fut promise ; Mais nous n'avions voulu former ces noeuds Que pour finir un procès dangereux : Je le termine ; et, dès l'instant, je donne, Sans nul regret, sans détour j'abandonne Mes droits entiers, et les prétentions Dont il naquit tant de divisions : Que l'intérêt encor vous en revienne : Tout est à vous ; jouissez-en sans peine. Que la raison fasse du moins de nous Deux bons parents, ne pouvant être époux. Oublions tout ; que rien ne nous aigrisse. Pour n'aimer pas, faut-il qu'on se haïsse ?
Elle sort.
La BARONNE de L'ORME
Je m'attendais à ton manque de foi. Va, je renonce à tes présents, à toi. Traître ! Je vois avec qui tu vas vivre, À quel mépris ta passion te livre. Sers noblement sous les plus viles lois ; Je t'abandonne à ton indigne choix.
Scène 7
Le COMTE d'OLBAN, La MARQUISE d'OLBAN
Le COMTE d'OLBAN
Non, il n'est point indigne ; non, madame, Un fol amour n'aveugla point mon âme : Cette vertu, qu'il faut récompenser, Doit m'attendrir, et ne peut m'abaisser. Dans ce vieillard, ce qu'on nomme bassesse Fait son mérite ; et voilà sa noblesse. La mienne à moi, c'est d'en payer le prix. C'est pour des coeurs par eux-mêmes ennoblis. Et distingués par ce grand caractère, Qu'il faut passer sur la règle ordinaire : Et leur naissance, avec tant de vertus, Dans ma maison n'est qu'un titre de plus.
La MARQUISE d'OLBAN
Quoi donc ? Quel titre ? Et que voulez-vous dire ?
Scène 8
Le COMTE d'OLBAN, La MARQUISE d'OLBAN, Nanine, Philippe Hombert
Le COMTE d'OLBAN
Son seul aspect devrait vous en instruire.
La MARQUISE d'OLBAN
Embrasse-moi cent fois, ma chère enfant. Elle est vêtue un peu mesquinement ; Mais qu'elle est belle ! Et comme elle a l'air sage !
Nanine
Ah ! La nature a mon premier hommage. Mon père !
Philippe Hombert
Ô ciel ! Ô ma fille ! Ah, monsieur ! Vous réparez quarante ans de malheur.
Le COMTE d'OLBAN
Oui ; mais comment faut-il que je répare L'indigne affront qu'un mérite si rare Dans ma maison put de moi recevoir ? Sous quel habit revient-elle nous voir ! Il est trop vil ; mais elle le décore. Non, il n'est rien que sa vertu n'honore. Eh bien ! Parlez : auriez-vous la bonté De pardonner à tant de dureté ?
Nanine
Que me demandez-vous ? Ah ! Je m'étonne Que vous doutiez si mon coeur vous pardonne. Je n'ai pas cru que vous pussiez jamais Avoir eu tort après tant de bienfaits.
Le COMTE d'OLBAN
Si vous avez oublié cet outrage, Donnez-m'en donc le plus sûr témoignage : Je ne veux plus commander qu'une fois ; Mais jurez-moi d'obéir à mes lois.
Philippe Hombert
Elle le doit, et sa reconnaissance...
Nanine
Il est bien sûr de mon obéissance.
Le COMTE d'OLBAN
J'ose y compter. Oui, je vous avertis Que vos devoirs ne sont pas tous remplis. Je vous ai vue aux genoux de ma mère ; Je vous ai vue embrasser votre père ; Ce qui vous reste en des moments si doux... C'est... à leurs yeux... d'embrasser... votre époux.
Nanine
Moi !
La MARQUISE d'OLBAN
Quelle idée ! Est-il bien vrai ?
Philippe Hombert
Ma fille !
Le COMTE d'OLBAN
Le daignez-vous permettre ?
La MARQUISE d'OLBAN
La famille Étrangement, mon fils, clabaudera.
Le COMTE d'OLBAN
En la voyant, elle l'approuvera.
Philippe Hombert
Quel coup du sort ! Non, je ne puis comprendre Que jusque-là vous prétendiez descendre.
Le COMTE d'OLBAN
On m'a promis d'obéir... je le veux.
La MARQUISE d'OLBAN
Mon fils...
Le COMTE d'OLBAN
Ma mère, il s'agit d'être heureux. L'intérêt seul a fait cent mariages. Nous avons vu les hommes les plus sages Ne consulter que les moeurs et le bien : Elle a les moeurs, il ne lui manque rien ; Et je ferai par goût et par justice Ce qu'on a fait cent fois par avarice. Ma mère, enfin, terminez ces combats, Et consentez.
Nanine
Non, n'y consentez pas ; Opposez-vous à sa flamme... à la mienne ; Voilà de vous ce qu'il faut que j'obtienne. L'amour l'aveugle ; il le faut éclairer. Ah ! Loin de lui, laissez-moi l'adorer. Voyez mon sort, voyez ce qu'est mon père : Puis-je jamais vous appeler ma mère ?
La MARQUISE d'OLBAN
Oui, tu le peux, tu le dois ; c'en est fait : Je ne tiens pas contre ce dernier trait ; Il nous dit trop combien il faut qu'on t'aime ; Il est unique aussi bien que toi-même.
Nanine
J'obéis donc à votre ordre, à l'amour ; Mon coeur ne peut résister.
La MARQUISE d'OLBAN
Que ce jour Soit des vertus la digne récompense, Mais sans tirer jamais à conséquence.