Odéina
Scène 1
Medwin, D'Harvilliers, Guillaume Jarwis
Au lever du rideau, Jarwis est assis sous le berceau à droite, un livre à la main. D'Harvilliers et Medwin entrent du côte opposé.
Medwin
Il va venir, vous dis-je ; monsieur de Champ-Rosé est allé parcourir toute la ville pour le ramener dans vos bras.
D'Harvilliers
Je ne me sens pas d'impatience. Quoi ! Mon fils est de retour ? Et tandis que mes affaires m'éloignaient de Boston, mon Eugène m'y attendait ?
Medwin
Oui, monsieur d'Harvilliers ; depuis trois jours il est ici.
D'Harvilliers
Cher Eugène ! Depuis plus de six mois qu'il a du quitter les côtes de France pour venir me rejoindre ici, je le croyais perdu à jamais. Mais n'est-ce pas à vous, Capitaine Medwin, que je dois son retour en ces lieux ?
Medwin
Oui, Monsieur.
Air : Vaudeville du jaloux malade.
D'Harvilliers
Mon amitié la plus sincère Vous est acquise désormais : L'argent est un faible salaire Pour payer de pareils bienfaits.
Medwin
Au diable soit la bienséance! Pourquoi craint-il de me faire un affront ? L'argent et la reconnaissance Devraient toujours marcher de front. Avant de toucher à Boston, en côtoyant l'Atlantique, je dus jeter l'ancre dans une baie de l'Acadie, pour y faire de l'eau. C'est là que j'appris que, trois mois auparavant, un vaisseau, en destination pour Boston, avait été jeté dans ces parages par la tempête. Une partie de l'équipage et des passagers n'avait dû son salut qu'à une tribu sauvage de Canadiens qui habite le long des côtes. Je pris à bord les naufragés, parmi lesquels était votre fils, persuadé que mon patron, Guillaume Jarwis, ne m'en voudrait pas d'avoir chargé son bâtiment d'une pareille cargaison, et qu'il m'en tiendrait compte.
Guillaume Jarwis
Et tu ne t'es point trompé. Ami Medwin ! Ne crains jamais de nuire à mes intérêts en consultant ton coeur.
Medwin
Il est bien de la secte des quakers ; et dût-il, pour doubler encore sa prodigieuse fortune, n'avoir que la peine de vous ôter son chapeau et de vous dire vous au lieu de toi, il ne le ferait pas.
D'Harvilliers
Depuis que j'habite les États-Unis, j'ai eu le temps de m'accoutumer aux singulières manies des gens de cette secte... Mais le bon Jarwis a tant de vertus !...
Guillaume Jarwis
Tu dois être bien heureux !
D'Harvilliers
Jugez de mon bonheur : non seulement j'ai retrouvé mon fils, mais je vais voir se réaliser tous mes projets pour son avenir ; car ma nièce, cette jeune Caroline, que, dans votre sagesse impassible, vous jugez si légère, si coquette..., c'est Eugène que je lui réserve pour mentor, pour époux... ; et ce mariage comble tous mes voeux. Caroline, veuve à vingt-deux ans d'un négociant fort riche, possède des biens considérables...
Guillaume Jarwis
Pourquoi mêler l'or avec le plomb ? De nobles sentiments avec des idées d'intérêt ?
Air de Téniers.
D'Harvilliers
Le bonheur de leur vie entière Est le but de tous mes efforts.
Guillaume Jarwis
Mais à ton fils si Caroline est chère, Dis-moi, que te font ses trésors ? Si l'un pour l'autre ils ont même tendresse, De l'intérêt fuis les tristes débats... Pour deux époux, qu'importe la richesse ! Le bonheur ne s'achète pas.
Medwin
Ah ! S'il s'achetait... J'en vendrais...
D'Harvilliers
Ne dois-je point songer à assurer le sort futur de mon fils et de ma nièce ?
Guillaume Jarwis
Et les jeunes gens se conviennent ?
D'Harvilliers
Sous tous les rapporte... Ma fortune est maintenant assez honnête, et je n'oublie point à qui j'en dois une grande partie. Sans me connaître à peine, vous avez daigné m'associer dans quelques-unes de vos plus importantes entreprises...; aussi ma reconnaissance...
Guillaume Jarwis
Ami, je n'en exige point de toi... Il y a tant de plaisir à servir ses semblables, que c'est moi qui suis ton obligé...
Medwin
C'est le moyen d'esquiver l'ingratitude.
Guillaume Jarwis
Mais encore une fois, tu confonds les objets... Je te demande si ces jeunes gens s'aiment ; car il m'avait semblé que ce Champ-Rosé, malgré son âge, aspirait à la main de ta jeune Caroline.
D'Harvilliers
Non pas ; pure galanterie ! Champ-Rosé a quarante ans ; il est sans fortune : Caroline a pu sembler accueillir ses hommages, mais elle n'aime que son cousin.
Medwin
Il paraît alors, Monsieur, que votre fils est adoré de toutes les belles, car lorsqu'il s'embarqua à bord de mon bâtiment, une jeune Canadienne voulut le suivre à toute force, et quitta pour lui son pays et les siens.
D'Harvilliers
Cela est-il vrai ? Et qu'est-elle devenue ?
Guillaume Jarwis
Elle est ici... Ce fut cette jeune personne qui lui sauva la vie en se jetant à la nage lorsqu'il luttait contre la tempête.
D'Harvilliers
Elle a sauvé les jours de mon fils ! Elle ne s'en retournera parmi les siens que bien récompensée de son dévouement.
Guillaume Jarwis
Que lui donneras-tu donc qui vaille ce qu'elle t'a conservé ? Mais, je ne me trompe point ; voici ton fils lui-même : il est avec cet Albert de Champ-Rosé, ce Français, dont la raison semble être restée en France.
Scène 2
D'Harvilliers, Eugène, Albert de Champ-Rosé, Medwin, Guillaume Jarwis
Pendant la scène suivante et celle-ci, Jarwis s'occupe à préparer des papiers sur une petite table ; il cause avec Medwin et observe les autres personnages avec des sentiments différents.
D'Harvilliers
Mon fils !... Mon Eugène !...
Eugène
Mon père ! Combien je désirais cet instant...
D'Harvilliers
Tu as bien dû souffrir ?
Albert de Champ-Rosé
Bah ! Pour une tempête !... Je ne connais rien de plus flatteur, pour un homme bien élevé surtout, parce qu'il en sait broder la narration ; il en peut tirer tout le parti convenable... Pour moi, j'espère bien, lorsque je serai de retour en France, imiter l'illustre Bougainville, et faire imprimer la relation de mes voyages, avec atlas et vignettes, et je me flatte que les naufrages y figureront d'une manière excessivement agréable.
D'Harvilliers
Mais ces trois mois passés au milieu de ces peuplades barbares ont dû te sembler trois siècles ?...
Eugène
Loin de vous, de ma cousine et de mes amis, mon coeur n'était point satisfait, sans doute ; mais la horde qui nous accueillit était de moeurs si douces et si hospitalières !
D'Harvilliers
Mais... Que de privations !...
Albert de Champ-Rosé
Mais non. Il n'y a pas au Canada de restaurants en vogue... ; mais l'ours et le castor y ont la chair très délicate... N'est-il pas vrai, Eugène ?
Eugène
J'y ai vécu parmi des gens qui, certes, ne connaissent ni le luxe, ni l'élégance de Londres et de Paris ; mais ils se sont trouvés assez riches pour partager encore avec nous.
Albert de Champ-Rosé
Je le crois bien ; j'ai toujours remarqué que les gens qui n'ont rien sont ceux qui partagent le plus volontiers.
Eugène
Les jeunes gens n'y possèdent point vos belles manières, votre aisance et votre grâce, Monsieur de Champ-Rosé... mais ils font trente lieues à la course, dans un jour ; peuvent lutter corps à corps avec l'ours le plus terrible, et, seulement armés de l'arc et de la flèche, ils parieraient, à trois cents pas de distance, vous percer l'oeil droit ou l'oeil gauche, à votre choix.
Medwin
C'est bien quelque chose.
Albert de Champ-Rosé
Ce sont de jolis talents, je n'en disconviens pas ; mais, pour mon usage particulier, je n'en saurais que faire... Mais, mon cher Eugène, ne voyez-vous pas que monsieur votre père grille déjà du désir de vous entendre raconter votre naufrage ?
D'Harvilliers
Pour le coup, Monsieur Albert a raison... ; on aime à revenir sur les dangers que l'on a courus.
Albert de Champ-Rosé
Allons, illustre voyageur !... Savez-vous qu'il a rapporté avec lui, non des plantes ou des coquillages, comme les voyageurs vulgaires ; non la dépouille des ours et des castors, mais une des curiosités les plus rares du pays : une jolie femme ! C'est ce qui s'appelle voyager avec fruit...
D'Harvilliers
C'est ce que notre hôte m'a appris. Comment se fait-il qu'elle t'ait suivi jusqu'en ces lieux ?
Eugène
Odéina était la fille d'un ancien chef du pays... Elle seule avait été ma libératrice... Je passai trois mois au milieu de ses compatriotes ; l'habitude, la reconnaissance, m'inspirèrent pour elle la plus sincère amitié ; et lorsqu'instruit de notre désastre, le capitaine Medwin nous offrit ses bons services, le coeur déchiré du regret de la quitter, j'annonçai mon départ à ma bienfaitrice. Je craignais de l'affliger par cette nouvelle ; il n'en fut rien... Sans me répondre, elle prit son arc et son carquois, et me suivit... Je montai sur le bâtiment, elle m'y accompagna... J'essayai de lui faire mes adieux ; elle les prévint en me disant : Mon ami, si une nouvelle tourmente vient encore t'assaillir, ne crains rien, je serai là. Alors le coeur ému, je restai muet ; je serrai ses mains dans les miennes, et le navire mit à la voile...
Albert de Champ-Rosé
Je ne vois là dedans aucun des caractères de l'enlèvement illégal... Ni violences, ni chaise de poste... C'est en tout bien, tout honneur...
D'Harvilliers
Mais où donc est-elle ? Que je la remercie du bonheur que je lui dois...
Eugène
Ma cousine, dans ce moment, cherche à l'instruire dans la science du decorum, et veut en vain, je crois, l'initier dans les secrets de la toilette.
Air du Piège.
Albert de Champ-Rosé
Mais de son costume iroquois En vain le goût se scandalise ; En vain l'on blâmerait, je crois ; La simplicité de sa mise... Que ces sauvages sont heureux !... Jamais d'importune parure ; Le journal des modes chez eux, Est rédigé par la nature. Elle aura fort à faire. Les modes du Canada sont bien arriérées.
Guillaume Jarwis
Maintenant, ami Medwin, quand dois-tu repartir...?
Medwin
Aujourd'hui même, si le vent est favorable.
Guillaume Jarwis
En tous cas, tu viendras ici prendre mes ordres avant ton départ...
Il sort.
Medwin
Il suffit.
Scène 3
Caroline, Albert de Champ-Rosé, Eugène
Air d'Aristippe.
Caroline
Contre l'amour j'aime son ignorance De sa vertu je serai le soutien ; Je lui démontre l'innocence, L'art, croyez-moi, ne gâte jamais rien ; Et l'innocence est un grand bien. Oui, moins sauvage, elle sera plus fière ; Et, grâce à mes soins généreux, Elle saura bientôt, j'espère, Et rougir, et baisser les yeux. Bonjour, mon oncle... Je vous annonce à tous mon elève. Oh ! Vous verrez si je suis bonne institutrice ;... Nous en ferons quelque chose... Comment donc, mais elle porte déjà des diamants ?
Albert de Champ-Rosé
Une Canadienne qui porte des diamants !... C'est sans doute pour faire fuir les bêtes féroces, qui ont peur du feu... Vous comprenez !...
Caroline
Un superbe solitaire, qu'elle tient de vous, je crois, mon cousin... ; et même, lorsque je voulus la débarrasser de tous ces ornements bizarres qui lui entouraient le col et les bras : je ne veux point quitter celui-là, me dit-elle ; je ne le quitterai jamais.
Eugène
A-t-elle dit cela ?... C'est possible...; mais...
À part.
Albert de Champ-Rosé
Seriez-vous jalouse, Caroline ?... Ouf ! Voilà un soupir que je crois assez bien placé.
Caroline
Mais je vais moi-même vous chercher mon élève pour vous la présenter.
Albert de Champ-Rosé
Je suis parbleu curieux de la voir... Est-ce une Illinoise... une Iroquoise... une Huronne ?... Est-ce blanc ? Est-ce noir ?
Caroline
Je n'irai pas loin.
Scène 4
D'Harvilliers, Caroline, Albert de Champ-Rosé, Guillaume Jarwis, Eugène, Odéina
Odeïna porte pour tout vêtement un pagne qui la couvre de la ceinture aux genoux ; elle est parée de colliers et de bracelet en graines rouges ; la tête nue.
Air de la valse de Robin des Bois.
Ensemble.
D'Harvilliers
Vers nous enfin elle s'avance ; Voici l'aimable Odéina ; La voici : ma reconnaissance Bientôt pour elle éclatera.
Caroline
C'est mon élève qui s'avance, De vos égards entourez-la ; Je réclame votre indulgence, Plus tard elle se formera.
Albert de Champ-Rosé
Vers nous enfin elle s'avance... Comment donc ? Mais que vois-je-là ? Je m'abusais, en conscience, Sur les beautés du Canada.
Guillaume Jarwis
Pauvre enfant ! Pour son innocence Dans l'âme je tremble déjà ; Contre le danger qui s'avance Ici qui la protégera ?
Eugène
Mon père, j'en suis sûr d'avance, Avec bonté l'accueillera : Que son amitié récompense Le dévouement d'Odéina.
D'Harvilliers
Approchez, aimable étrangère ; Près de vos amis vous voila.
Eugène
Odéina, voici mon père.
Reprise de l'ensemble.
Odéina
Ah ! je sens là Que je l'aime déjà.
Odéina
Oui, je sens là que sa présence À mon bonheur ajoutera : Il paiera de retour, je pense, La tendresse d'Odéina.
Albert de Champ-Rosé
Diable !... Diable !... Comment, on est si bien que çà maintenant au Canada ?... La nature se perfectionne singulièrement ! Cette diablesse de nature fait des progrès...
Odéina
Eugène, je suivrai tous tes conseils... Pour te plaire encore plus... J'imiterai les femmes de France... On aime ce qui rappelle son pays.
Caroline
Mais, Mademoiselle, on ne parle pas comme cela à un jeune homme, à un étranger ; c'est inconvenant...
Odéina
Un étranger !... Il ne l'est pas pour moi, et je veux qu'il m'aime ; il le doit ;... ce qui serait mal, c'est s'il ne m'aimait pas...
Eugène
Aussi je t'aime, Odéina ; mais ma cousine te parle des usages de notre pays... En Erance on s'aime ; mais plus...
Albert de Champ-Rosé
Plus décemment enfin ;... avec les égards, les convenances, le respect qu'on se doit entre gens qui savent vivre.
Odéina
Je ne comprends pas....
Guillaume Jarwis
Bien, ma fille,... bien ;... conserve ta candeur,... ton ingénuité.
Odéina
Ma fille !... Ah ! Tu dois être bon, toi. Le nom que tu me donnes me rappelle mon père.... Ce n'est point un mal de vouloir être aimée, n'est-ce pas ?
À part.
Guillaume Jarwis
C'en est souvent un parmi nous. Sois coquette, sois trompeuse, joue-toi des sentiments que tu inspires, trafique de ton coeur : partout tu seras accueillie ; mais cela même n'est pas en ton pouvoir ; tu resteras simple, franche ; tu ne rougiras pas de tes affections les plus pures. Je te plains !
D'Harvilliers
Mon ami, vous ne voulez pas voir comme les autres hommes. Odéina, nous vous aimons tous; mais...
Montrant Eugène.
Elle retourne près d'Eugène.
Odéina
Moi aussi, je vous aime ! Mais lui surtout.
Haut.
D'Harvilliers
L'arrivée de cette jeune fille nous prépare bien des contrariétés. L'heure s'avance, Eugène ;... et depuis ton arrivée, tu n'as sans doute point vu le consul de France. C'est son jour d'audience, nous irons ensemble... Il est nécessaire que je te présente à lui... C'est de rigueur...
Odéina
Tu as donc à lui parler ?...
Eugène
Non, pas positivement ; ... mais c'est un usage...
Albert de Champ-Rosé
Pourquoi n'envoyez-vous pas votre carte ? Je n'en fais jamais d'autres.
Odéina
Comment ?...
Albert de Champ-Rosé
Oui, une carte ;... une carte de visite. Ah ! C'est que vous ne savez pas... Au fait..., au Canada !
D'Harvilliers
Vous pouvez rester, Odéina ; mais mon fils m'accompagnera...
Odéina
J'irai...
D'Harvilliers
Elle fera quelque gaucherie, et nous compromettra.
Eugène
Mon père, ne la contrariez point pour si peu ;... le nom de son pays expliquera cette inexpérience.. .
D'Harvilliers
Eh bien ! Partons.
Elle donne le bras en sautant de joie.
Eugène
Viens. Adieu, petite cousine ;... au revoir, Monsieur Jarwis !...
Elle aperçoit le sumac du Canada.
Elle quitte le bras d'Eugène, et regarde le sumac avec émotion.
Odéina
Adieu, adieu !... Arrête... Un arbre de mon pays...
Scène 4
Guillaume Jarwis, Odéina, D'Harvilliers, Eugène, Albert de Champ-Rosé, Caroline
Guillaume Jarwis
Effectivement, c'est le sumac de l'Acadie...
AIR de valse de la Demoiselle à marier.
Odéina
Il est de mon pays !... Ils étaient semblables à celui-là ceux qui entouraient la cabane élevée par mon père.
D'Harvilliers
Partons tous deux; À le voir l'usage Nous engage : Allons ! tous deux, Sans retard, il faut quitter ces lieux.
Odéina
Ah ! De ne point t'abandonner, Eugène, Odéina s'est fait la douce loi ; Car, je le sens, je ne pourrais sans peine Un seul instant me séparer de toi.
Ensemble.
D'Harvilliers
Partons tous deux, etc.
Eugène
Partons tous deux ; A le voir l'usage Ici m'engage : Allons ! tous deux, Sans retard, il faut quitter ces lieux.
Guillaume Jarwis
Je vois pour eux Le triste présage D'un orage. Coeur vertueux, Que venais-tu faire dans ces lieux ?
Albert de Champ-Rosé
Moment heureux ! Pour que mon hommage Ici l'engage, Seuls, tous les deux, Essayons de rester dans ces lieux.
Elle sort avec d'Harvilliers et Eugène, Jarwis la suit quelque temps de l'oeil et rentre chez lui sans saluer personne.
Caroline
Mais entr'eux deux Ce langage Ici me porte ombrage. Bientôt je veux Voir Eugène obéir à mes voeux.
Scène 5
Albert de Champ-Rosé, Caroline
Albert de Champ-Rosé
Il est poli !...
Caroline
Je ne m'étonne plus de l'intérêt qu'il semble prendre à Odéina ; un quaker et une sauvage, cela doit s'entendre.
Albert de Champ-Rosé
La réflexion est prodigieuse de justesse ; mais, adorable Caroline,... Parlons d'autre chose, je vous en prie... Voilà donc votre grand cousin arrivé, et qui se jette comme un ouragan au milieu de tous mes projets de félicité !... Il fait sombrer mon espérance, et submerge ma tendresse pour vous.
AIR : J'aime Henriette (d'une Heure de Folie.)
Caroline
Nous nous aimions quand nous étions en France ; Pour nous unir tout paraissait d'accord ; Vous eussiez pu me plaire en son absence, Car vous savez que les absens ont tort. Mais il revient, et, de'sormais rebelle, Je dois m'armer contre vos sentimens : Ce n'est pas là, je crois, être infidèle, C'est revenir à ses premiers serments. Que voulez-vous ?... Mon cousin a des droits...
Albert de Champ-Rosé
Il est vrai que... votre cousin est riche,... et que moi... je l'étais.
Caroline
C'est ce que l'on m'a dit : vous avez dissipé une fortune assez brillante.
Il chante.
Albert de Champ-Rosé
Dissipée ? Non !... Je l'ai employée à mon instruction et à me préparer un avenir solide... J'ai parcouru le monde comme ce fameux Joconde. Vous savez... J'ai longtemps parcouru le monde. Cela m'a coûté cher ; mais j'ai recueilli des trésors, ceux de l'intelligence ; mon moral s'est enrichi des pertes de mon matériel : je ne suis plus capitaliste, mais je suis philosophe,... et je dédaigne la fortune, qui, du reste, me le rend bien.
Caroline
Puissiez-vous, monsieur Albert, trouver quelqu'un qui sache apprécier de si brillants avantages !
Albert de Champ-Rosé
Je l'avais trouvé... Ah ! Caroline !... Mais je ne vais plus songer qu'à me distraire : pour vous un second mariage vous distraira naturellement ; c'est un moyen violent, mais presque sûr... Aussi, et puisque maintenant il me faut renoncer à vous, j'épouserais,... je ne sais pas qui... je n'épouserais pas... Ce n'est pas l'intérêt, le vil intérêt !...
Caroline
Je le crois !...
Albert de Champ-Rosé
Mais c'est le désespoir de vous perdre... Ah ! Caroline !... Nous nous regretterons... Nous nous regretterons, Caroline.
Caroline
Mais en silence !...
Albert de Champ-Rosé
Oui, j'étoufferai ma douleur de mon côté et vous du vôtre ; ... C'est chose convenue...
Caroline
On se soumet à la nécessité...
Albert de Champ-Rosé
On cache ses larmes...
Caroline
Ah ! Monsieur de Champ-Rosé, ne prenez point ce ton en me parlant, ... Je vous en supplie !...
Il tire son mouchoir comme pour s'essuyer les yeux, et tout à coup en changeant de ton.
Albert de Champ-Rosé
Cela est facile à dire. Dites-moi, charmante ; êtes-vous bien sûre que votre grand cousin vous aime ?...
AIR : Je reconnais ce militaire.
Caroline
Éloignez-vous,... car je redoute Que mon oncle !... Mais... cette question,... et le ton dont vous me la faites... On s'approche ;... c'est mon oncle.
Albert de Champ-Rosé
Ah ! Grand Dieu, quel coup !
Caroline
Vous êtes trop ému...
Bis.
Il sort.
Albert de Champ-Rosé
Sans doute ; Du moins je dois l'être beaucoup.
Scène 6
D'Harvilliers, Eugène, Caroline
D'Harvilliers
C'est sur une importante affaire Qu'ici je veux te consulter...
Eugène
Je suis tout prêt ; parlez, mon père.
Bis.
Ensemble.
Caroline
Cachons-nous pour les écouter. Il faut, malgré moi, que j'écoute ; C'est indiscret ;... mais, après tout, C'est de moi qu'il s'agit sans doute, Cela m'intéresse beaucoup.
D'Harvilliers
C'est pour ton bien, mon fils ; écoute : Je voudrais éviter surtout De prendre un parti qui, sans doute, À mon coeur coûterait beaucoup.
Eugène
Parlez, parlez,... je vous écoute ; Je suivrai vos ordres en tout, Et vous désobéir, sans doute, À mon coeur coûterait beaucoup.
D'Harvilliers
J'étais bien aise de l'éloigner un moment pour te parler avec franchise : elle t'aime, te dis-je !...
Eugène
C'est une amitié bien tendre, sans doute ; mais ce n'est point de l'amour !...
D'Harvilliers
Et toi,... Es-tu bien sur de ton coeur ? Es-tu certain de ne point sentir pour elle ... ?
Eugène
Je ne croîs pas, mon père !...
Caroline
Parlent-ils de moi ou d'Odéina ?
D'Harvilliers
Elle a tout ce qu'il faut pour plaire...
Caroline
C'est de moi...
D'Harvilliers
Mais pour plaire à un homme de sa sorte ; ... sans maintien, sans usage, sans retenue...
Caroline
Cela ne peut plus me regarder. La conversation devient intéressante.
D'Harvilliers
Que ferais-tu d'une pareille femme ?... Où serais-tu reçu avec elle ? Tu renoncerais donc au monde?
Eugène
Mon père, je sens vos raisons...
D'Harvilliers
Et puis, tu aimes ta cousine...
Eugène
Sans doute,... mon père, sans doute...
Caroline
Voilà un sans doute bien peu rassurant...
D'Harvilliers
Ce mariage est sortable, et me comblera de joie... Je souhaite, Eugène, qu'il soit conclu au plus vite.
Eugène
Comme vous voudrez, mon père ; mais je n'abandonnerai jamais Odéina.
D'Harvilliers
Ni moi... le ciel me préserve d'une pareille pensée !... Nous songerons à l'établir aussi honorablement que possible ;... j'y ai même déjà songé.
Eugène
Déjà ?
Caroline
Mon oncle est expéditif.
D'Harvilliers
Tout ira bien, sois tranquille; ... et je vais de ce pas donner des ordres pour hâter ton bonheur et le mien ; car te voir heureux c'est l'être moi-même...
Eugène
Mon père,... Cependant, je voudrais...
Il sort.
D'Harvilliers
Je conçois ton impatience,.. et demain tu seras l'époux de Caroline...
Scène 7
Caroline, Eugène
Caroline
Eh ! Bien, mon cousin, si vous avez un secret qui vous pèse, au lieu de le confier à mon oncle, confiez-le-moi.
Eugène
C'est vous, Caroline !... Vous étiez là ?.. .
Caroline
Oui, lorsque vous êtes venus... J'étais là, par hasard... J'y suis restée sans intention... J'ai tout entendu, sans rien écouter... et je suis contente, sans savoir pourquoi...
Eugène
Vous êtes contente, Caroline ?... Et vous avez entendu...
Caroline
Oui, j'ai entendu mon oncle fixer à demain le jour de notre mariage ; c'est peut-être pour cela que je suis contente. Cependant, mon cousin,... je ne sais... mais un mot que j'ai mal interprété, peut-être... votre embarras, même dans ce moment, et puis un certain pressentiment... Nos parents nous destinent l'un à l'autre, il est vrai ; mais rien n'est fait encore... et si cette union vous coûtait le moindre sacrifice... J'ai une trop haute opinion de mon mérite pour former un lien que votre coeur désavouerait ; et s'il devait s'élever entre nous un combat de générosité, je tiendrais à honneur d'en mériter le prix.
Eugène
Allons, ma cousine... Vous savez que je vous aime et depuis longtemps ; qui pourrait m'avoir fait changer de sentiments ?
AIR : Vaudeville de la Somnambule.
Caroline
On dit, et je ne puis le croire, Qu'à de certains navigateurs L'eau de la mer fait perdre la me•moire : C'est le Léthé des jeunes voyageurs. Un tel danger n'a rien que je redoute ; Pour notre amour, je le dis sans efforts, Je crains bien moins l'eau de la mer, sans doute, Que les objets qu'on trouve sur ses bords. Que sais-je ? Les grandes aventures, les naufrages...
Eugène
Que voulez-vous dire ?
Caroline
Écoutez !... Dans un sujet aussi sérieux, je ne veux point plaisanter plus longtemps...
Eugène
Voyons donc... Je suis tout attention...
Caroline
Je suis jalouse de mes droits ;... et si réellement notre union doit se conclure demain, Eugène,... j'exige qu'aujourd'hui même vous mettiez fin à vos familiarités inconvenantes avec Odéina, que vous cessiez delà tutoyer... de vous laisser tutoyer par elle...
Eugène
Mais, chère cousine,... c'est lui faire un chagrin...
Caroline
Vous vous y déciderez pour l'amour de moi... Je l'exige...
Il lui baise la main.
Eugène
Allons, je n'ai rien à refuser à ma femme !...
Elle sort.
Caroline
Bien ! La voici... Je vous laisse... c'est de la confiance, j'espère... Eugène... Adieu !
Scène 8
Odéina, Eugène, Odéira
Odéina
Je te cherchais !... Je te cherche toujours !
Eugène
Que me veux-tu ?
Odéina
Ce que je te veux ?... Rien... Être avec toi;... c'est tout...
Eugène
Ma chère Odéina !... J'ai une grande prière à te faire...
Odéina
Une prière !... À moi ?... Oh ! Tu vas donc me demander quelque chose d'impossible ;. .. car, sans cela, aurais-tu besoin de me prier ?... Voyons ; parle... Je t'accorde tout d'avance.
Eugène
Oh ! Dieu... si elle savait...
Odéina
Cependant ne me redemande point cet anneau ;... Je te refuserais... Tu l'as porté avant moi...
Eugène
Il s'agit d'une chose fort simple, qu'exigent mon père et ma cousine...
Odéina
Et... ta cousine... Parle donc ?...
Eugène
Il faut cesser...
effrayée
Odéira
De nous voir...
Eugène
Oh ! Jamais...
Odéina
Eh ! Bien ; parle donc ?...
Eugène
On veut que tu n'aies plus avec moi cet abandon... Cette familiarité... Que tout le monde désapprouve.
Odéina
Mais, toi... Tu ne le veux pas ?...
Eugène
La raison me force à le désirer aussi... On veut encore... que nous cessions de nous tutoyer...
Odéina
Quoi !... Que je te parle comme si tu étais plusieurs ;... Mais, dans ton pays, toi n'est-il pas le langage de l'amitié... de l'affection ?... Que leur ai-je donc fait... pour me tourmenter ainsi ?...
Eugène
Va, mon amie !... Ma véritable amie !... La privation sera bien grande aussi pour moi... Ta candeur, ton amitié confiante... m'offraient tant de charmes...
Odéina
Et tu n'en veux plus... Voilà donc ce monde que tu me vantais !... Il semble que vous n'avez d'autre occupation que de vous faire tous pleurer les uns les autres.
Eugène
Ainsi, nous ne nous tutoierons plus.
Odéina
Tu l'exiges ; j'essaierai de te dire vous.
Eugène
Tu me le promets ?...
Odéina
Je te le promets.
Eugène
Mais tu me tutoies encore.
Odéina
Et toi aussi.
Eugène
C'est vrai... Ah ! Ma chère Odéina, si tu connaissais tous mes chagrins, la position fausse et cruelle dans laquelle je me trouve !
Odéina
Tu as des chagrins ?
Eugène
Mais il le faut ; la société... ma famille... mon père... tout l'exige...
Odéina
Tu as des chagrins, et je n'en suis point instruite ! Je ne suis donc plus ton amie, ta soeur, ton Odéina ?
AIR : De votre bonté généreuse.
Eugène
Odéina, tu ne sais pas encore Ce qu'est la richesse ou le rang ; Hélas ! ton innocence ignore Que l'usage est notre tyran.
Odéina
Mais ce tourment qu'ici ton coeur endure, Dis-le-moi, quel est ton chagrin ?
Eugène
Eh bien !...
Odéina
Parle, je t'en conjure.
Bis.
Odéina le regarde partir sans trouver la force de faire un pas ou de dire un mot.
Eugène
Odéina, tu sauras tout demain.
Scène 9
D'Harvilliers, Odéina, Albert de Champ-Rosé
D'Harvilliers
Elle est seule, le moment est favorable pour vous déclarer
Odéina
Il s'en va...
Albert de Champ-Rosé
D'honneur ! Elle est charmante ; elle m'a convenu du premier coup d'oeil : d'abord, une femme sauvage, c'est original. On donnerait de l'argent rien que pour la voir, et vous, au contraire, vous m'en offrez pour que je l'épouse ; vous m'en offrez, c'est-à-dire vous lui en donnez.
D'Harvilliers
Traitez-la avec les ménagements qu'elle mérite, et tâchez de réussir auprès d'elle.
Scène 10
Albert de Champ-Rosé, Odéina
Albert de Champ-Rosé
Il serait plaisant qu'elle me résistât. Heureusement je viens de lui tourner, impromptu, le plus joli madrigal !...
Odéina
Qui vient ?
À part.
Albert de Champ-Rosé
C'est moi, charmante ! C'est l'homme le plus épris de vos attraits ! Elle ne paraît pas bien me comprendre.
Elle fait un mouvement pour sortir, Albert la retient.
Odéina
Allons le rejoindre.
Albert de Champ-Rosé
Comment ! Vous voulez me fuir, beauté farouche ? Restez ici, je vous en conjure !
Odéina
Pourquoi ?
À part.
Haut.
Albert de Champ-Rosé
Pour entendre ce qui me reste à vous dire, belle Odéina. Je vois qu'il faut brusquer l'affaire. Je viens auprès de vous ;... je vous aime !... C'est de la part de Monsieur d'Harvilliers... que je viens... ne confondons pas.
Odéina
De Monsieur d'Harvilliers ! De son père !
Il se jette à ses genoux.
Albert de Champ-Rosé
Et si vous partagez les sentiments que vous m'inspirez, femme idolâtrée !... Vous voyez à vos pieds le plus fortuné des hommes !
AIR : Je t'aimerai.
Odéina
Il est parti, ma voix en vain l'implore.
Albert de Champ-Rosé
Si dans ton coeur ma voix a retenti... Beauté céleste, oui, puisque je t'adore, Va, le bonheur pour toi peut luire encore.
Bis.
Odéina
Il est parti !...
À part.
Haut.
Albert de Champ-Rosé
Plaît-il ? Elle ne me dirait même pas de me relever. Je vois que mes paroles sont insuffisantes pour vous exprimer mes sentiments, mais il est des moyens plus sûrs. Verba volant, scripta manent. Pardon, si je vous dis du latin ; vous ne le comprenez peut-être pas ?
Odéina
Je ne comprends pas.
Albert de Champ-Rosé
Mais, de grâce!... lisez.
Odéina
Moi ! Je ne sais pas lire...
À part.
Haut.
Albert de Champ-Rosé
Vous ne savez pas lire ? Ah ça, l'éducation est donc bien négligée au Canada ? Cependant il est temps que je songe aux informations ; il faut encore savoir qui l'on épouse. Permettez ; ce n'est pas d'hier au soir que le Canada est découvert. Vous êtes donc née dans une classe obscure ? Hein ?... Monsieur votre père...
Odéina
Mon père était roi !
À part.
Haut.
AIR : Restez, restez, troupe jolie.
Albert de Champ-Rosé
En France nous irons, j'espère ; En vous voyant chacun dira : Quelle est cette noble étrangère ? Une infante du Canada. Une infante du Canada ! Double merveille sans seconde, Nous offrirons comme en tableau Moi, l'urbanité du vieux monde, Et vous, la candeur du nouveau. Roi ! Roi ! Son père était roi ! Ce n'est pas l'embarras ; des rois sauvages! c'est un grade qui répond à celui de caporal ici. N'importe, belle princesse ! Vous entendrez mon madrigal, si vous ne le lisez pas. Oui, messieurs, Ce qui veut dire que je vous aime... que je vous adore... et que, si vous le voulez, demain je suis votre époux.
Odéina
Moi, que je vous épouse !...
Albert de Champ-Rosé
Pourquoi pas ?...
Odéina
Que je sois votre femme !... Votre compagne !... Et Eugène ?...
Albert de Champ-Rosé
Y consent... Son père vous assure une dot ; et comme j'ai eu l'honneur de vous le dire, c'est de sa part que je suis venu.
AIR nouveau de Monsieur Poisson.
Odéina
Quel trouble dans mon âme ! Moi, je serais sa femme ! Non, non, non, jamais. Vous me trompez !
Albert de Champ-Rosé
Quel trouble dans son âme ! Eh quoi ! d'être ma femme Elle aurait du regret ?
Scène 11
Odéina, Albert de Champ-Rosé, D'Harvilliers
Odéina
Ah ! de grâce ! de grâce ! Vous voyez mon effroi. Par ces mains que j'embrasse, De grâce ! protégez-moi... Quel trouble dans mon âme!... etc.
Albert de Champ-Rosé
Quel trouble dans son âme !... etc.
À part.
D'Harvilliers
Calmez, calmez votre âme ! Eh quoi ! D'être sa femme Elle aurait du regret ? Calmez-vous, mon enfant...
Albert de Champ-Rosé
J'y ai cependant mis le plus de ménagement possible. Je ne sais pas comment on fait une déclaration d'amour au Canada ; mais il est impossible d'y mettre plus de délicatesse et de courtoisie.
D'Harvilliers
Odéina,... Écoutez-moi ;... Remettez-vous,... Je vous en prie. ..
Odéina
Je vous écoute.
D'Harvilliers
Je n'oublierai jamais que mon fils vous doit la vie. J'ai voulu vous en marquer ma reconnaissance en vous traitant pour ainsi dire comme ma fille. Votre sort est assuré : vingt mille écus demain seront déposés cbez un notaire. Ils sont à vous. Bien plus, pour vous soutenir dans ce monde où vous allez paraître, pour vous y donner un rang, un nom, j'ai cru devoir vous présenter un époux de mon choix. Pourquoi ces pleurs ?
Odéina
Est-ce que je pleure ? Je ne voudrais point pleurer cependant.
D'Harvilliers
Monsieur de Champ-Rosé se présente, et, vous offre sa main.
Albert de Champ-Rosé
Il me semble que l'offre est honnête;
D'Harvilliers
Réfléchissez encore : il me serait si doux de voir dans le même jour le mariage de mon fils et celui de ma fille adoptive ; car vous l'êtes Odéina !
Odéina
Le mariage de votre fils ?...
D'Harvilliers
Ignorez-vous donc que c'est demain qu'Eugène épouse sa cousine ?
Odéina
Demain !... Il épouse !... Je comprends tout...
D'Harvilliers
Ils s'aiment depuis longtemps, et c'est pour conclure cet hymen qu'il a quitté la France.
Odéina
C'était là ce secret !
Albert de Champ-Rosé
Pauvre petite ! Je ne me suis jamais senti si bouleversé.
Odéina
Maintenant, je n'implore plus de vous qu'une grâce. Laissez-moi seule, toute seule !
À Albert à demi-voix.
D'Harvilliers
Je me retire... Sa douleur se cal mera ; elle a de la raison, et bientôt, j'en ai l'espérance, elle profitera du bien qu'on veut lui faire.
Ils sortent.
Albert de Champ-Rosé
Parole d'honneur ! C'est la première fois que pareille chose m'arrive.
Scène 11
Odéina
Allant vers le sumac du Canada et s'agenouillant devant lui.
AIR nouveau d'Hus-Desforges.
Odéina
Tu me rappelles ma patrie, Arbre de mon pays !... Ah ! soutiens ma vertu ! Loin de notre terre chérie Exilé comme moi, comme moi souffres-tu? À ses regards je paraissais plus belle Alors que de tes fleurs mon front se couronnait. Fleuris encor pour lui... que ta fleur lui rappelle Qu'Odéina l'aimait. Me voilà seule ; désormais toujours seule ! Et je ne le verrai plus ! Arbre sacré, tu me rappelles mon beau pays, ma famille... Mon père, pardonne-moi de m'être fiée à l'amour d'un Européen ? On aime longtemps, on aime toujours sur les bords de l'Ontario, et c'est pour cela qu'ils nous appellent barbares.
Scène 13
Medwin, Odéina
Medwin
Allons voir si les instructions de Guillaume Jarwis sont prêtes.
Odéina
Arrête ! Ce vaisseau que j'ai vu dans le port, et qui va mettre à la voile ?...
Medwin
C'est le mien.
Odéina
Je suis venue ici avec toi, je veux partir avec toi.
À part.
Haut.
Medwin
La chose est possible. Qui peut l'obliger à partir ? Mais vous êtes bien décidée ?
Odéina
Oui.
Medwin
Alors il ne s'agit plus que de faire votre paquet, et de payer le passage.
Scène 14
Odéina, Medwin
Odéina
Payer? mais je ne possède rien?
Il remonte la scène ; Odéina le retient.
Medwin
Écoutez, je suis père de famille, et je ne puis pas faire la guerre à mes dépens. Trouvez quelqu'un qui réponde pour vous : Monsieur d'Harvilliers, un autre ; ou attendez jusqu'à mon prochain voyage.
Elle porte la main à ses colliers, comme cherchant quelque chose de prix, et aperçoit à sa main le diamant qui lui fut donne par Eugène. Elle hésite quelque temps, et l'ôte enfin de son doigt.
À Medwin.
Air : Je sais attacher des rubans.
À part.
À Medwin.
Odéina
C'est tout mon bien, prends cet anneau : De son amour, hélas ! C'était le gage. Et que dès ce soir ton vaisseau M'emporte loin de ce rivage. Toi, que j'aime encor malgré moi,... Jusqu'à tes dons tout m'abandonne ; Et le seul bien que je tienne de toi, C'est pour te fuir que je le donne. Oh ! Non : je veux partir à l'instant ; mais je n'ai per sonne ici... plus d'ami. Il faut que je parte.
Scène 14
Guillaume Jarwis, Odéina
Guillaume Jarwis
Odéina!... Pauvre Odéina !... Du moins il te reste un ami...
Elle rentre.
Odéina
Un ami ! Toi ?... Mais ce n'est pas toi que j'aime !...
Scène 15
Medwin, Guillaume Jarwis
Medwin
Ça ne vaut pas tout-à-fait les cinquante guinées qui devaient me revenir ; mais il faut bien faire quelque chose pour les jeunes filles. Vous l'avez entendue, elle part avec moi.
Guillaume Jarwis
Malheureuse victime de nos fausses idées !... Puisse-t-elle retrouver dans son pays le repos et le bonheur ! Tiens, Medw n, le spectacle le plus difficile à supporter, c'est la douleur de l'innocence ;... C'est de voir la candeur, la vertu humiliées par le vice... Nos honnêtes gens savent résister aux pleurs des malheureux, jamais à l'appât du gain... Nous n'avons de force que pour le mal.
Medwin
Que voulez-vous ?... Le monde est ainsi fait... Mais je vais tout faire préparer... Adieu !...
Guillaume Jarwis
N'oublie point ce que je t'ai dit.
Medwin
Soyez tranquille...
Scène 16
Guillaume Jarwis
Guillaume Jarwis
Pauvre enfant !... Tu as habité sous mon toit;.... Je te dois protection. Mais tu ne seras jamais heureuse qu'au milieu des tiens... Nous ne sommes pas dignes de te comprendre ;... et celui qui veut ton bonheur doit tout faire pour assurer ton départ.
Scène 17
Eugène, D'Harvilliers, Guillaume Jarwis, Caroline, Albert de Champ-Rosé
Eugène
Ainsi mon père,... Elle sait tout.
D'Harvilliers
Elle est instruite que ton mariage se conclut demain... Elle a reçu cette nouvelle avec... surprise,... mais sans laisser percer un autre sentiment.
Eugène
Mais, où donc est-elle ?
Guillaume Jarwis
Là!...
Eugène
Ah ! C'est vous, Monsieur Jarwis... Pardon...
Caroline
Mais qu'avez-vous donc, Eugène ? Vous semblez ne pas avoir l'esprit à vous...
Poussant un gros soupir.
Albert de Champ-Rosé
On n'est point tous les jours à la veille de son mariage... Ouf !...
Scène 18
Medwin, Matelots, Albert de Champ-Rosé, Eugène
Air : Guerriers ! défendez votre coeur (de Wallace.)
Medwin
Quelqu'un avec moi doit partir, J'attends en vain sur le rivage : Le vent se lève sur la plage, ) Rien ne doit plus nous retenir. j
Matelots
Le vent se lève, il faut partir ; Il nous faut quitter ce rivage : Le vent se lève sur la plage, Rien ne doit plus nous retenir.
Albert de Champ-Rosé
Qui donc veut faire ce voyage ? Qui donc avec lui doit partir ?
Medwin
Seule, elle manque au vaisseau.
Eugène
Cette bague ?... Affreux présage ! D'où tenez-vous cet anneau ?
Medwin
Il est le prix du passage.
Mouvement général.
Eugène
Grand Dieu !...
Scène 19
Tous, Medwin, Albert de Champ-Rosé, Caroline, Eugène, Guillaume Jarwis, Odéina, D'Harvilliers, Matelots
Elle porte une coiffure de plumes ; elle est a d'un arc et d'un carquois.
excepté Medwin et Jarais
Tous
Odéina !...
Ensemble.
Medwin
Le vent se lève, il faut partir ; Il nous faut quitter ce rivage : Le vent se lève sur la plage, Rien ne doit plus nous retenir.
Albert de Champ-Rosé
Quoi ! C'est elle qui va partir ! Pourquoi donc quitter ce rivage, Quand mes bontés sur cette plage Quand mon amour sur cette plage Devaient au moins la retenir ? Devait au moins la retenir ?
Caroline
Sans regret je la vois partir ; Oui, qu'elle quitte ce rivage : Rien désormais sur cette plage, Rien ne doit plus la retenir.
Eugène
Ciel ! Odéina va partir ! Des pleurs inondent son visage, Et ce départ est mon ouvrage ! Non, non..., je n'y puis consentir.
Guillaume Jarwis
Allons, ma fille !... Il faut partir. Loin de cet odieux rivage, Va chercher, sur une autre plage, Le bonheur qui semble te fuir.
Odéina
Reprenez vos dons !... Dans ces lieux je n'ai connu que la douleur... Je ne veux ni de l'époux de votre choix, ni de l'or que vous m'avez offert;... Cependant soyez heureux... Adieu !...
Eugène
On s'est joué de moi à ce point !... Tu pars, Odéina !... Tu pars ! Eh bien !.. Je te suis... Ne m'as-tu pas suivi toi-même ?... Ne te dois-je pas la vie ?... Moi aussi... Je renoncerai à tout pour t'accompagner...
D'Harvilliers
Eugène ! Veux-tu déshonorer ton père ?...
Eugène
Le déshonneur est dans le parjure et l'ingratitude ; si vous avez eu à rougir de votre fils, c'est lorsqu'il sacrifiait son amie !.. Sa bienfaitrice... à des préjugés barbares... Viens, Odéina !... Non...
Air : De l'Angelus.
Bis.
Odéina
Ton père l'ordonne, obéis... Pour ton bonheur je dois tout craindre. Loin des siens et de son pays, Va, crois-moi, l'on est trop à plaindre, Je le sens, on est trop à plaindre... Peut-être je ne t'aurais pas Suivi sur la rive étrangère Si, dans mon beau pays, hélas ! Comme toi j'avais eu mon père. Ne me suis pas !...
Eugène
Non, viens, te dis-je !
Guillaume Jarwis
Vous ne partirez pas...
Eugène
Et qui s'y opposerait ?
Guillaume Jarwis
Moi...
Eugène
Qui êtes-vous pour vous opposer à ma volonté ?...
Guillaume Jarwis
Ton ami... Oui, ton ami maintenant;... car mon coeur vient de se réconcilier avec toi... Si tu avais laissé partir Odéina, tu n'étais point digne d'elle... Tu l'es devenu ;... Tu seras son époux...
D'Harvilliers
Son époux!... Je ne donnerai point mon consentement à un pareil hymen ;... J'en jure...
Guillaume Jarwis
Ne profère point de serments !... Le ciel les réprouve,... à plus forte raison quand c'est un père qui jure le malheur de son fils...
D'Harvilliers
Mais ce mariage est impossible.
Guillaume Jarwis
Qui l'empêche ?...
D'Harvilliers
Ma parole est engagée...
Caroline
Je vous la rends. Je sens maintenant qu'elle est plus digne que moi de l'amour d'Eugène.
D'Harvilliers
Mais les convenances ?...
Guillaume Jarwis
Ne s'aiment-ils pas ?
D'Harvilliers
Qui peut me forcer, enfin, à donner à mon fils une femme... sans fortune.
Guillaume Jarwis
Sans fortune !... Elle est plus riche que toi ;... car je la fais mon héritière.
Albert de Champ-Rosé
Son héritière !...
Eugène
Ah ! Monsieur Jarvis !...
Albert de Champ-Rosé
Je regretterai cette petite femme-là toute ma vie.
Caroline
Mon oncle, rendez-vous ;... Vous savez bien qu'on n'a jamais le dernier avec ce vilain homme-là.
D'Harvilliers
Gardez vos bienfaits, Jarwis ; votre vertu surpasse encore vos richesses, et c'est de ce côté que désormais je veux vous imiter...
Caroline
Tenez, mon oncle, voici vos enfants !...
D'Harvilliers
Odéina !... Ma fille !... Qu'il consacre à ton bonheur les jours qu'il te doit...
Albert de Champ-Rosé
C'est charmant !... Il dispose comme cela de ce qu'il m'a donné, sans me consulter... Il est d'un laissé-aller...
Odéina
Eugène !... Je serai ton épouse ;... Nous pourrons nous tutoyer, n'est-ce pas ?...
Medwin
Vous ne partez pas, décidément ?
Odéina
Oh ! Non !...
Medwin
Le vent est cependant bien bon.
Guillaume Jarwis
Allons, et l'on fera la noce...
Albert de Champ-Rosé
Au Canada peut-être...
Guillaume Jarwis
Non ; mais à la face du soleil, dans mon parc, où se confondent ensemble les arbres du Canada et ceux de la France.
Air de la Pie voleuse, arrangé par Monsieur Hus-Desforges.
Guillaume Jarwis
Ah ! Conservez toujours Ce gage des amours.
Odéina
Toujours, toujours.
Guillaume Jarwis
Coulez de beaux jours. Déposez pour jamais Les armes des forêts ; De ce départ déposez les apprêts.
Medwin
Adieu donc ! D'heureux jours, Et puissent les amours Toujours, toujours Veiller sur vos jours. Partons ! nous sommes prêts ; Un ciel pur, un vent frais, De ce départ commandent les apprêts.
Au public.
Odéina
Tu vas revoir les lieux de mon enfance : Si mes amis m'ont donné quelques pleurs, Dis-leur qu'en ce pays, grâces à l'indulgence, Odéina trouva des protecteurs, Du moins elle en a l'espérance.
Matelots
Adieu donc ! D'heureux jours ! etc.