Comédie · 1827

Odéina ou la canadienne

de Duvert Xavier

Représentation
≈ 45 min
Distribution
2 femmes, 5 hommes
Répliques
331
Écriture
En prose
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Albert de Champ-Rosé H 53 ≈ 10 min 11
D'Harvilliers H 58 ≈ 8 min 9
Odéina F 62 ≈ 7 min 11
Eugène H 59 ≈ 6 min 10
Caroline F 36 ≈ 6 min 8
Guillaume Jarwis H 33 ≈ 5 min 9
Medwin H 26 ≈ 4 min 7
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle Odéina
Albert de Champ-Rosé absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
D'Harvilliers absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Odéina absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Eugène absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Caroline absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Guillaume Jarwis absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Medwin absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Odéina

Scène 1

Medwin, D'Harvilliers, Guillaume Jarwis

Au lever du rideau, Jarwis est assis sous le berceau à droite, un livre à la main. D'Harvilliers et Medwin entrent du côte opposé.

Medwin

Il va venir, vous dis-je ; monsieur de Champ-Rosé est allé parcourir toute la ville pour le ramener dans vos bras.

D'Harvilliers

Je ne me sens pas d'impatience. Quoi ! Mon fils est de retour ? Et tandis que mes affaires m'éloignaient de Boston, mon Eugène m'y attendait ?

Medwin

Oui, monsieur d'Harvilliers ; depuis trois jours il est ici.

D'Harvilliers

Cher Eugène ! Depuis plus de six mois qu'il a du quitter les côtes de France pour venir me rejoindre ici, je le croyais perdu à jamais. Mais n'est-ce pas à vous, Capitaine Medwin, que je dois son retour en ces lieux ?

Medwin

Oui, Monsieur.

Air : Vaudeville du jaloux malade.

D'Harvilliers

Mon amitié la plus sincère Vous est acquise désormais : L'argent est un faible salaire Pour payer de pareils bienfaits.

Medwin

Au diable soit la bienséance! Pourquoi craint-il de me faire un affront ? L'argent et la reconnaissance Devraient toujours marcher de front. Avant de toucher à Boston, en côtoyant l'Atlantique, je dus jeter l'ancre dans une baie de l'Acadie, pour y faire de l'eau. C'est là que j'appris que, trois mois auparavant, un vaisseau, en destination pour Boston, avait été jeté dans ces parages par la tempête. Une partie de l'équipage et des passagers n'avait dû son salut qu'à une tribu sauvage de Canadiens qui habite le long des côtes. Je pris à bord les naufragés, parmi lesquels était votre fils, persuadé que mon patron, Guillaume Jarwis, ne m'en voudrait pas d'avoir chargé son bâtiment d'une pareille cargaison, et qu'il m'en tiendrait compte.

Guillaume Jarwis

Et tu ne t'es point trompé. Ami Medwin ! Ne crains jamais de nuire à mes intérêts en consultant ton coeur.

Medwin

Il est bien de la secte des quakers ; et dût-il, pour doubler encore sa prodigieuse fortune, n'avoir que la peine de vous ôter son chapeau et de vous dire vous au lieu de toi, il ne le ferait pas.

D'Harvilliers

Depuis que j'habite les États-Unis, j'ai eu le temps de m'accoutumer aux singulières manies des gens de cette secte... Mais le bon Jarwis a tant de vertus !...

Guillaume Jarwis

Tu dois être bien heureux !

D'Harvilliers

Jugez de mon bonheur : non seulement j'ai retrouvé mon fils, mais je vais voir se réaliser tous mes projets pour son avenir ; car ma nièce, cette jeune Caroline, que, dans votre sagesse impassible, vous jugez si légère, si coquette..., c'est Eugène que je lui réserve pour mentor, pour époux... ; et ce mariage comble tous mes voeux. Caroline, veuve à vingt-deux ans d'un négociant fort riche, possède des biens considérables...

Guillaume Jarwis

Pourquoi mêler l'or avec le plomb ? De nobles sentiments avec des idées d'intérêt ?

Air de Téniers.

D'Harvilliers

Le bonheur de leur vie entière Est le but de tous mes efforts.

Guillaume Jarwis

Mais à ton fils si Caroline est chère, Dis-moi, que te font ses trésors ? Si l'un pour l'autre ils ont même tendresse, De l'intérêt fuis les tristes débats... Pour deux époux, qu'importe la richesse ! Le bonheur ne s'achète pas.

Medwin

Ah ! S'il s'achetait... J'en vendrais...

D'Harvilliers

Ne dois-je point songer à assurer le sort futur de mon fils et de ma nièce ?

Guillaume Jarwis

Et les jeunes gens se conviennent ?

D'Harvilliers

Sous tous les rapporte... Ma fortune est maintenant assez honnête, et je n'oublie point à qui j'en dois une grande partie. Sans me connaître à peine, vous avez daigné m'associer dans quelques-unes de vos plus importantes entreprises...; aussi ma reconnaissance...

Guillaume Jarwis

Ami, je n'en exige point de toi... Il y a tant de plaisir à servir ses semblables, que c'est moi qui suis ton obligé...

Medwin

C'est le moyen d'esquiver l'ingratitude.

Guillaume Jarwis

Mais encore une fois, tu confonds les objets... Je te demande si ces jeunes gens s'aiment ; car il m'avait semblé que ce Champ-Rosé, malgré son âge, aspirait à la main de ta jeune Caroline.

D'Harvilliers

Non pas ; pure galanterie ! Champ-Rosé a quarante ans ; il est sans fortune : Caroline a pu sembler accueillir ses hommages, mais elle n'aime que son cousin.

Medwin

Il paraît alors, Monsieur, que votre fils est adoré de toutes les belles, car lorsqu'il s'embarqua à bord de mon bâtiment, une jeune Canadienne voulut le suivre à toute force, et quitta pour lui son pays et les siens.

D'Harvilliers

Cela est-il vrai ? Et qu'est-elle devenue ?

Guillaume Jarwis

Elle est ici... Ce fut cette jeune personne qui lui sauva la vie en se jetant à la nage lorsqu'il luttait contre la tempête.

D'Harvilliers

Elle a sauvé les jours de mon fils ! Elle ne s'en retournera parmi les siens que bien récompensée de son dévouement.

Guillaume Jarwis

Que lui donneras-tu donc qui vaille ce qu'elle t'a conservé ? Mais, je ne me trompe point ; voici ton fils lui-même : il est avec cet Albert de Champ-Rosé, ce Français, dont la raison semble être restée en France.

Scène 2

D'Harvilliers, Eugène, Albert de Champ-Rosé, Medwin, Guillaume Jarwis

Pendant la scène suivante et celle-ci, Jarwis s'occupe à préparer des papiers sur une petite table ; il cause avec Medwin et observe les autres personnages avec des sentiments différents.

D'Harvilliers

Mon fils !... Mon Eugène !...

Eugène

Mon père ! Combien je désirais cet instant...

D'Harvilliers

Tu as bien dû souffrir ?

Albert de Champ-Rosé

Bah ! Pour une tempête !... Je ne connais rien de plus flatteur, pour un homme bien élevé surtout, parce qu'il en sait broder la narration ; il en peut tirer tout le parti convenable... Pour moi, j'espère bien, lorsque je serai de retour en France, imiter l'illustre Bougainville, et faire imprimer la relation de mes voyages, avec atlas et vignettes, et je me flatte que les naufrages y figureront d'une manière excessivement agréable.

D'Harvilliers

Mais ces trois mois passés au milieu de ces peuplades barbares ont dû te sembler trois siècles ?...

Eugène

Loin de vous, de ma cousine et de mes amis, mon coeur n'était point satisfait, sans doute ; mais la horde qui nous accueillit était de moeurs si douces et si hospitalières !

D'Harvilliers

Mais... Que de privations !...

Albert de Champ-Rosé

Mais non. Il n'y a pas au Canada de restaurants en vogue... ; mais l'ours et le castor y ont la chair très délicate... N'est-il pas vrai, Eugène ?

Eugène

J'y ai vécu parmi des gens qui, certes, ne connaissent ni le luxe, ni l'élégance de Londres et de Paris ; mais ils se sont trouvés assez riches pour partager encore avec nous.

Albert de Champ-Rosé

Je le crois bien ; j'ai toujours remarqué que les gens qui n'ont rien sont ceux qui partagent le plus volontiers.

Eugène

Les jeunes gens n'y possèdent point vos belles manières, votre aisance et votre grâce, Monsieur de Champ-Rosé... mais ils font trente lieues à la course, dans un jour ; peuvent lutter corps à corps avec l'ours le plus terrible, et, seulement armés de l'arc et de la flèche, ils parieraient, à trois cents pas de distance, vous percer l'oeil droit ou l'oeil gauche, à votre choix.

Medwin

C'est bien quelque chose.

Albert de Champ-Rosé

Ce sont de jolis talents, je n'en disconviens pas ; mais, pour mon usage particulier, je n'en saurais que faire... Mais, mon cher Eugène, ne voyez-vous pas que monsieur votre père grille déjà du désir de vous entendre raconter votre naufrage ?

D'Harvilliers

Pour le coup, Monsieur Albert a raison... ; on aime à revenir sur les dangers que l'on a courus.

Albert de Champ-Rosé

Allons, illustre voyageur !... Savez-vous qu'il a rapporté avec lui, non des plantes ou des coquillages, comme les voyageurs vulgaires ; non la dépouille des ours et des castors, mais une des curiosités les plus rares du pays : une jolie femme ! C'est ce qui s'appelle voyager avec fruit...

D'Harvilliers

C'est ce que notre hôte m'a appris. Comment se fait-il qu'elle t'ait suivi jusqu'en ces lieux ?

Eugène

Odéina était la fille d'un ancien chef du pays... Elle seule avait été ma libératrice... Je passai trois mois au milieu de ses compatriotes ; l'habitude, la reconnaissance, m'inspirèrent pour elle la plus sincère amitié ; et lorsqu'instruit de notre désastre, le capitaine Medwin nous offrit ses bons services, le coeur déchiré du regret de la quitter, j'annonçai mon départ à ma bienfaitrice. Je craignais de l'affliger par cette nouvelle ; il n'en fut rien... Sans me répondre, elle prit son arc et son carquois, et me suivit... Je montai sur le bâtiment, elle m'y accompagna... J'essayai de lui faire mes adieux ; elle les prévint en me disant : Mon ami, si une nouvelle tourmente vient encore t'assaillir, ne crains rien, je serai là. Alors le coeur ému, je restai muet ; je serrai ses mains dans les miennes, et le navire mit à la voile...

Albert de Champ-Rosé

Je ne vois là dedans aucun des caractères de l'enlèvement illégal... Ni violences, ni chaise de poste... C'est en tout bien, tout honneur...

D'Harvilliers

Mais où donc est-elle ? Que je la remercie du bonheur que je lui dois...

Eugène

Ma cousine, dans ce moment, cherche à l'instruire dans la science du decorum, et veut en vain, je crois, l'initier dans les secrets de la toilette.

Air du Piège.

Albert de Champ-Rosé

Mais de son costume iroquois En vain le goût se scandalise ; En vain l'on blâmerait, je crois ; La simplicité de sa mise... Que ces sauvages sont heureux !... Jamais d'importune parure ; Le journal des modes chez eux, Est rédigé par la nature. Elle aura fort à faire. Les modes du Canada sont bien arriérées.

Guillaume Jarwis

Maintenant, ami Medwin, quand dois-tu repartir...?

Medwin

Aujourd'hui même, si le vent est favorable.

Guillaume Jarwis

En tous cas, tu viendras ici prendre mes ordres avant ton départ...

Il sort.

Medwin

Il suffit.

Scène 3

Caroline, Albert de Champ-Rosé, Eugène

Air d'Aristippe.

Caroline

Contre l'amour j'aime son ignorance De sa vertu je serai le soutien ; Je lui démontre l'innocence, L'art, croyez-moi, ne gâte jamais rien ; Et l'innocence est un grand bien. Oui, moins sauvage, elle sera plus fière ; Et, grâce à mes soins généreux, Elle saura bientôt, j'espère, Et rougir, et baisser les yeux. Bonjour, mon oncle... Je vous annonce à tous mon elève. Oh ! Vous verrez si je suis bonne institutrice ;... Nous en ferons quelque chose... Comment donc, mais elle porte déjà des diamants ?

Albert de Champ-Rosé

Une Canadienne qui porte des diamants !... C'est sans doute pour faire fuir les bêtes féroces, qui ont peur du feu... Vous comprenez !...

Caroline

Un superbe solitaire, qu'elle tient de vous, je crois, mon cousin... ; et même, lorsque je voulus la débarrasser de tous ces ornements bizarres qui lui entouraient le col et les bras : je ne veux point quitter celui-là, me dit-elle ; je ne le quitterai jamais.

Eugène

A-t-elle dit cela ?... C'est possible...; mais...

À part.

Albert de Champ-Rosé

Seriez-vous jalouse, Caroline ?... Ouf ! Voilà un soupir que je crois assez bien placé.

Caroline

Mais je vais moi-même vous chercher mon élève pour vous la présenter.

Albert de Champ-Rosé

Je suis parbleu curieux de la voir... Est-ce une Illinoise... une Iroquoise... une Huronne ?... Est-ce blanc ? Est-ce noir ?

Caroline

Je n'irai pas loin.

Scène 4

D'Harvilliers, Caroline, Albert de Champ-Rosé, Guillaume Jarwis, Eugène, Odéina

Odeïna porte pour tout vêtement un pagne qui la couvre de la ceinture aux genoux ; elle est parée de colliers et de bracelet en graines rouges ; la tête nue.

Air de la valse de Robin des Bois.

Ensemble.

D'Harvilliers

Vers nous enfin elle s'avance ; Voici l'aimable Odéina ; La voici : ma reconnaissance Bientôt pour elle éclatera.

Caroline

C'est mon élève qui s'avance, De vos égards entourez-la ; Je réclame votre indulgence, Plus tard elle se formera.

Albert de Champ-Rosé

Vers nous enfin elle s'avance... Comment donc ? Mais que vois-je-là ? Je m'abusais, en conscience, Sur les beautés du Canada.

Guillaume Jarwis

Pauvre enfant ! Pour son innocence Dans l'âme je tremble déjà ; Contre le danger qui s'avance Ici qui la protégera ?

Eugène

Mon père, j'en suis sûr d'avance, Avec bonté l'accueillera : Que son amitié récompense Le dévouement d'Odéina.

D'Harvilliers

Approchez, aimable étrangère ; Près de vos amis vous voila.

Eugène

Odéina, voici mon père.

Reprise de l'ensemble.

Odéina

Ah ! je sens là Que je l'aime déjà.

Odéina

Oui, je sens là que sa présence À mon bonheur ajoutera : Il paiera de retour, je pense, La tendresse d'Odéina.

Albert de Champ-Rosé

Diable !... Diable !... Comment, on est si bien que çà maintenant au Canada ?... La nature se perfectionne singulièrement ! Cette diablesse de nature fait des progrès...

Odéina

Eugène, je suivrai tous tes conseils... Pour te plaire encore plus... J'imiterai les femmes de France... On aime ce qui rappelle son pays.

Caroline

Mais, Mademoiselle, on ne parle pas comme cela à un jeune homme, à un étranger ; c'est inconvenant...

Odéina

Un étranger !... Il ne l'est pas pour moi, et je veux qu'il m'aime ; il le doit ;... ce qui serait mal, c'est s'il ne m'aimait pas...

Eugène

Aussi je t'aime, Odéina ; mais ma cousine te parle des usages de notre pays... En Erance on s'aime ; mais plus...

Albert de Champ-Rosé

Plus décemment enfin ;... avec les égards, les convenances, le respect qu'on se doit entre gens qui savent vivre.

Odéina

Je ne comprends pas....

Guillaume Jarwis

Bien, ma fille,... bien ;... conserve ta candeur,... ton ingénuité.

Odéina

Ma fille !... Ah ! Tu dois être bon, toi. Le nom que tu me donnes me rappelle mon père.... Ce n'est point un mal de vouloir être aimée, n'est-ce pas ?

À part.

Guillaume Jarwis

C'en est souvent un parmi nous. Sois coquette, sois trompeuse, joue-toi des sentiments que tu inspires, trafique de ton coeur : partout tu seras accueillie ; mais cela même n'est pas en ton pouvoir ; tu resteras simple, franche ; tu ne rougiras pas de tes affections les plus pures. Je te plains !

D'Harvilliers

Mon ami, vous ne voulez pas voir comme les autres hommes. Odéina, nous vous aimons tous; mais...

Montrant Eugène.

Elle retourne près d'Eugène.

Odéina

Moi aussi, je vous aime ! Mais lui surtout.

Haut.

D'Harvilliers

L'arrivée de cette jeune fille nous prépare bien des contrariétés. L'heure s'avance, Eugène ;... et depuis ton arrivée, tu n'as sans doute point vu le consul de France. C'est son jour d'audience, nous irons ensemble... Il est nécessaire que je te présente à lui... C'est de rigueur...

Odéina

Tu as donc à lui parler ?...

Eugène

Non, pas positivement ; ... mais c'est un usage...

Albert de Champ-Rosé

Pourquoi n'envoyez-vous pas votre carte ? Je n'en fais jamais d'autres.

Odéina

Comment ?...

Albert de Champ-Rosé

Oui, une carte ;... une carte de visite. Ah ! C'est que vous ne savez pas... Au fait..., au Canada !

D'Harvilliers

Vous pouvez rester, Odéina ; mais mon fils m'accompagnera...

Odéina

J'irai...

D'Harvilliers

Elle fera quelque gaucherie, et nous compromettra.

Eugène

Mon père, ne la contrariez point pour si peu ;... le nom de son pays expliquera cette inexpérience.. .

D'Harvilliers

Eh bien ! Partons.

Elle donne le bras en sautant de joie.

Eugène

Viens. Adieu, petite cousine ;... au revoir, Monsieur Jarwis !...

Elle aperçoit le sumac du Canada.

Elle quitte le bras d'Eugène, et regarde le sumac avec émotion.

Odéina

Adieu, adieu !... Arrête... Un arbre de mon pays...

Scène 4

Guillaume Jarwis, Odéina, D'Harvilliers, Eugène, Albert de Champ-Rosé, Caroline

Guillaume Jarwis

Effectivement, c'est le sumac de l'Acadie...

AIR de valse de la Demoiselle à marier.

Odéina

Il est de mon pays !... Ils étaient semblables à celui-là ceux qui entouraient la cabane élevée par mon père.

D'Harvilliers

Partons tous deux; À le voir l'usage Nous engage : Allons ! tous deux, Sans retard, il faut quitter ces lieux.

Odéina

Ah ! De ne point t'abandonner, Eugène, Odéina s'est fait la douce loi ; Car, je le sens, je ne pourrais sans peine Un seul instant me séparer de toi.

Ensemble.

D'Harvilliers

Partons tous deux, etc.

Eugène

Partons tous deux ; A le voir l'usage Ici m'engage : Allons ! tous deux, Sans retard, il faut quitter ces lieux.

Guillaume Jarwis

Je vois pour eux Le triste présage D'un orage. Coeur vertueux, Que venais-tu faire dans ces lieux ?

Albert de Champ-Rosé

Moment heureux ! Pour que mon hommage Ici l'engage, Seuls, tous les deux, Essayons de rester dans ces lieux.

Elle sort avec d'Harvilliers et Eugène, Jarwis la suit quelque temps de l'oeil et rentre chez lui sans saluer personne.

Caroline

Mais entr'eux deux Ce langage Ici me porte ombrage. Bientôt je veux Voir Eugène obéir à mes voeux.

Scène 5

Albert de Champ-Rosé, Caroline

Albert de Champ-Rosé

Il est poli !...

Caroline

Je ne m'étonne plus de l'intérêt qu'il semble prendre à Odéina ; un quaker et une sauvage, cela doit s'entendre.

Albert de Champ-Rosé

La réflexion est prodigieuse de justesse ; mais, adorable Caroline,... Parlons d'autre chose, je vous en prie... Voilà donc votre grand cousin arrivé, et qui se jette comme un ouragan au milieu de tous mes projets de félicité !... Il fait sombrer mon espérance, et submerge ma tendresse pour vous.

AIR : J'aime Henriette (d'une Heure de Folie.)

Caroline

Nous nous aimions quand nous étions en France ; Pour nous unir tout paraissait d'accord ; Vous eussiez pu me plaire en son absence, Car vous savez que les absens ont tort. Mais il revient, et, de'sormais rebelle, Je dois m'armer contre vos sentimens : Ce n'est pas là, je crois, être infidèle, C'est revenir à ses premiers serments. Que voulez-vous ?... Mon cousin a des droits...

Albert de Champ-Rosé

Il est vrai que... votre cousin est riche,... et que moi... je l'étais.

Caroline

C'est ce que l'on m'a dit : vous avez dissipé une fortune assez brillante.

Il chante.

Albert de Champ-Rosé

Dissipée ? Non !... Je l'ai employée à mon instruction et à me préparer un avenir solide... J'ai parcouru le monde comme ce fameux Joconde. Vous savez... J'ai longtemps parcouru le monde. Cela m'a coûté cher ; mais j'ai recueilli des trésors, ceux de l'intelligence ; mon moral s'est enrichi des pertes de mon matériel : je ne suis plus capitaliste, mais je suis philosophe,... et je dédaigne la fortune, qui, du reste, me le rend bien.

Caroline

Puissiez-vous, monsieur Albert, trouver quelqu'un qui sache apprécier de si brillants avantages !

Albert de Champ-Rosé

Je l'avais trouvé... Ah ! Caroline !... Mais je ne vais plus songer qu'à me distraire : pour vous un second mariage vous distraira naturellement ; c'est un moyen violent, mais presque sûr... Aussi, et puisque maintenant il me faut renoncer à vous, j'épouserais,... je ne sais pas qui... je n'épouserais pas... Ce n'est pas l'intérêt, le vil intérêt !...

Caroline

Je le crois !...

Albert de Champ-Rosé

Mais c'est le désespoir de vous perdre... Ah ! Caroline !... Nous nous regretterons... Nous nous regretterons, Caroline.

Caroline

Mais en silence !...

Albert de Champ-Rosé

Oui, j'étoufferai ma douleur de mon côté et vous du vôtre ; ... C'est chose convenue...

Caroline

On se soumet à la nécessité...

Albert de Champ-Rosé

On cache ses larmes...

Caroline

Ah ! Monsieur de Champ-Rosé, ne prenez point ce ton en me parlant, ... Je vous en supplie !...

Il tire son mouchoir comme pour s'essuyer les yeux, et tout à coup en changeant de ton.

Albert de Champ-Rosé

Cela est facile à dire. Dites-moi, charmante ; êtes-vous bien sûre que votre grand cousin vous aime ?...

AIR : Je reconnais ce militaire.

Caroline

Éloignez-vous,... car je redoute Que mon oncle !... Mais... cette question,... et le ton dont vous me la faites... On s'approche ;... c'est mon oncle.

Albert de Champ-Rosé

Ah ! Grand Dieu, quel coup !

Caroline

Vous êtes trop ému...

Bis.

Il sort.

Albert de Champ-Rosé

Sans doute ; Du moins je dois l'être beaucoup.

Scène 6

D'Harvilliers, Eugène, Caroline

D'Harvilliers

C'est sur une importante affaire Qu'ici je veux te consulter...

Eugène

Je suis tout prêt ; parlez, mon père.

Bis.

Ensemble.

Caroline

Cachons-nous pour les écouter. Il faut, malgré moi, que j'écoute ; C'est indiscret ;... mais, après tout, C'est de moi qu'il s'agit sans doute, Cela m'intéresse beaucoup.

D'Harvilliers

C'est pour ton bien, mon fils ; écoute : Je voudrais éviter surtout De prendre un parti qui, sans doute, À mon coeur coûterait beaucoup.

Eugène

Parlez, parlez,... je vous écoute ; Je suivrai vos ordres en tout, Et vous désobéir, sans doute, À mon coeur coûterait beaucoup.

D'Harvilliers

J'étais bien aise de l'éloigner un moment pour te parler avec franchise : elle t'aime, te dis-je !...

Eugène

C'est une amitié bien tendre, sans doute ; mais ce n'est point de l'amour !...

D'Harvilliers

Et toi,... Es-tu bien sur de ton coeur ? Es-tu certain de ne point sentir pour elle ... ?

Eugène

Je ne croîs pas, mon père !...

Caroline

Parlent-ils de moi ou d'Odéina ?

D'Harvilliers

Elle a tout ce qu'il faut pour plaire...

Caroline

C'est de moi...

D'Harvilliers

Mais pour plaire à un homme de sa sorte ; ... sans maintien, sans usage, sans retenue...

Caroline

Cela ne peut plus me regarder. La conversation devient intéressante.

D'Harvilliers

Que ferais-tu d'une pareille femme ?... Où serais-tu reçu avec elle ? Tu renoncerais donc au monde?

Eugène

Mon père, je sens vos raisons...

D'Harvilliers

Et puis, tu aimes ta cousine...

Eugène

Sans doute,... mon père, sans doute...

Caroline

Voilà un sans doute bien peu rassurant...

D'Harvilliers

Ce mariage est sortable, et me comblera de joie... Je souhaite, Eugène, qu'il soit conclu au plus vite.

Eugène

Comme vous voudrez, mon père ; mais je n'abandonnerai jamais Odéina.

D'Harvilliers

Ni moi... le ciel me préserve d'une pareille pensée !... Nous songerons à l'établir aussi honorablement que possible ;... j'y ai même déjà songé.

Eugène

Déjà ?

Caroline

Mon oncle est expéditif.

D'Harvilliers

Tout ira bien, sois tranquille; ... et je vais de ce pas donner des ordres pour hâter ton bonheur et le mien ; car te voir heureux c'est l'être moi-même...

Eugène

Mon père,... Cependant, je voudrais...

Il sort.

D'Harvilliers

Je conçois ton impatience,.. et demain tu seras l'époux de Caroline...

Scène 7

Caroline, Eugène

Caroline

Eh ! Bien, mon cousin, si vous avez un secret qui vous pèse, au lieu de le confier à mon oncle, confiez-le-moi.

Eugène

C'est vous, Caroline !... Vous étiez là ?.. .

Caroline

Oui, lorsque vous êtes venus... J'étais là, par hasard... J'y suis restée sans intention... J'ai tout entendu, sans rien écouter... et je suis contente, sans savoir pourquoi...

Eugène

Vous êtes contente, Caroline ?... Et vous avez entendu...

Caroline

Oui, j'ai entendu mon oncle fixer à demain le jour de notre mariage ; c'est peut-être pour cela que je suis contente. Cependant, mon cousin,... je ne sais... mais un mot que j'ai mal interprété, peut-être... votre embarras, même dans ce moment, et puis un certain pressentiment... Nos parents nous destinent l'un à l'autre, il est vrai ; mais rien n'est fait encore... et si cette union vous coûtait le moindre sacrifice... J'ai une trop haute opinion de mon mérite pour former un lien que votre coeur désavouerait ; et s'il devait s'élever entre nous un combat de générosité, je tiendrais à honneur d'en mériter le prix.

Eugène

Allons, ma cousine... Vous savez que je vous aime et depuis longtemps ; qui pourrait m'avoir fait changer de sentiments ?

AIR : Vaudeville de la Somnambule.

Caroline

On dit, et je ne puis le croire, Qu'à de certains navigateurs L'eau de la mer fait perdre la me•moire : C'est le Léthé des jeunes voyageurs. Un tel danger n'a rien que je redoute ; Pour notre amour, je le dis sans efforts, Je crains bien moins l'eau de la mer, sans doute, Que les objets qu'on trouve sur ses bords. Que sais-je ? Les grandes aventures, les naufrages...

Eugène

Que voulez-vous dire ?

Caroline

Écoutez !... Dans un sujet aussi sérieux, je ne veux point plaisanter plus longtemps...

Eugène

Voyons donc... Je suis tout attention...

Caroline

Je suis jalouse de mes droits ;... et si réellement notre union doit se conclure demain, Eugène,... j'exige qu'aujourd'hui même vous mettiez fin à vos familiarités inconvenantes avec Odéina, que vous cessiez delà tutoyer... de vous laisser tutoyer par elle...

Eugène

Mais, chère cousine,... c'est lui faire un chagrin...

Caroline

Vous vous y déciderez pour l'amour de moi... Je l'exige...

Il lui baise la main.

Eugène

Allons, je n'ai rien à refuser à ma femme !...

Elle sort.

Caroline

Bien ! La voici... Je vous laisse... c'est de la confiance, j'espère... Eugène... Adieu !

Scène 8

Odéina, Eugène, Odéira

Odéina

Je te cherchais !... Je te cherche toujours !

Eugène

Que me veux-tu ?

Odéina

Ce que je te veux ?... Rien... Être avec toi;... c'est tout...

Eugène

Ma chère Odéina !... J'ai une grande prière à te faire...

Odéina

Une prière !... À moi ?... Oh ! Tu vas donc me demander quelque chose d'impossible ;. .. car, sans cela, aurais-tu besoin de me prier ?... Voyons ; parle... Je t'accorde tout d'avance.

Eugène

Oh ! Dieu... si elle savait...

Odéina

Cependant ne me redemande point cet anneau ;... Je te refuserais... Tu l'as porté avant moi...

Eugène

Il s'agit d'une chose fort simple, qu'exigent mon père et ma cousine...

Odéina

Et... ta cousine... Parle donc ?...

Eugène

Il faut cesser...

effrayée

Odéira

De nous voir...

Eugène

Oh ! Jamais...

Odéina

Eh ! Bien ; parle donc ?...

Eugène

On veut que tu n'aies plus avec moi cet abandon... Cette familiarité... Que tout le monde désapprouve.

Odéina

Mais, toi... Tu ne le veux pas ?...

Eugène

La raison me force à le désirer aussi... On veut encore... que nous cessions de nous tutoyer...

Odéina

Quoi !... Que je te parle comme si tu étais plusieurs ;... Mais, dans ton pays, toi n'est-il pas le langage de l'amitié... de l'affection ?... Que leur ai-je donc fait... pour me tourmenter ainsi ?...

Eugène

Va, mon amie !... Ma véritable amie !... La privation sera bien grande aussi pour moi... Ta candeur, ton amitié confiante... m'offraient tant de charmes...

Odéina

Et tu n'en veux plus... Voilà donc ce monde que tu me vantais !... Il semble que vous n'avez d'autre occupation que de vous faire tous pleurer les uns les autres.

Eugène

Ainsi, nous ne nous tutoierons plus.

Odéina

Tu l'exiges ; j'essaierai de te dire vous.

Eugène

Tu me le promets ?...

Odéina

Je te le promets.

Eugène

Mais tu me tutoies encore.

Odéina

Et toi aussi.

Eugène

C'est vrai... Ah ! Ma chère Odéina, si tu connaissais tous mes chagrins, la position fausse et cruelle dans laquelle je me trouve !

Odéina

Tu as des chagrins ?

Eugène

Mais il le faut ; la société... ma famille... mon père... tout l'exige...

Odéina

Tu as des chagrins, et je n'en suis point instruite ! Je ne suis donc plus ton amie, ta soeur, ton Odéina ?

AIR : De votre bonté généreuse.

Eugène

Odéina, tu ne sais pas encore Ce qu'est la richesse ou le rang ; Hélas ! ton innocence ignore Que l'usage est notre tyran.

Odéina

Mais ce tourment qu'ici ton coeur endure, Dis-le-moi, quel est ton chagrin ?

Eugène

Eh bien !...

Odéina

Parle, je t'en conjure.

Bis.

Odéina le regarde partir sans trouver la force de faire un pas ou de dire un mot.

Eugène

Odéina, tu sauras tout demain.

Scène 9

D'Harvilliers, Odéina, Albert de Champ-Rosé

D'Harvilliers

Elle est seule, le moment est favorable pour vous déclarer

Odéina

Il s'en va...

Albert de Champ-Rosé

D'honneur ! Elle est charmante ; elle m'a convenu du premier coup d'oeil : d'abord, une femme sauvage, c'est original. On donnerait de l'argent rien que pour la voir, et vous, au contraire, vous m'en offrez pour que je l'épouse ; vous m'en offrez, c'est-à-dire vous lui en donnez.

D'Harvilliers

Traitez-la avec les ménagements qu'elle mérite, et tâchez de réussir auprès d'elle.

Scène 10

Albert de Champ-Rosé, Odéina

Albert de Champ-Rosé

Il serait plaisant qu'elle me résistât. Heureusement je viens de lui tourner, impromptu, le plus joli madrigal !...

Odéina

Qui vient ?

À part.

Albert de Champ-Rosé

C'est moi, charmante ! C'est l'homme le plus épris de vos attraits ! Elle ne paraît pas bien me comprendre.

Elle fait un mouvement pour sortir, Albert la retient.

Odéina

Allons le rejoindre.

Albert de Champ-Rosé

Comment ! Vous voulez me fuir, beauté farouche ? Restez ici, je vous en conjure !

Odéina

Pourquoi ?

À part.

Haut.

Albert de Champ-Rosé

Pour entendre ce qui me reste à vous dire, belle Odéina. Je vois qu'il faut brusquer l'affaire. Je viens auprès de vous ;... je vous aime !... C'est de la part de Monsieur d'Harvilliers... que je viens... ne confondons pas.

Odéina

De Monsieur d'Harvilliers ! De son père !

Il se jette à ses genoux.

Albert de Champ-Rosé

Et si vous partagez les sentiments que vous m'inspirez, femme idolâtrée !... Vous voyez à vos pieds le plus fortuné des hommes !

AIR : Je t'aimerai.

Odéina

Il est parti, ma voix en vain l'implore.

Albert de Champ-Rosé

Si dans ton coeur ma voix a retenti... Beauté céleste, oui, puisque je t'adore, Va, le bonheur pour toi peut luire encore.

Bis.

Odéina

Il est parti !...

À part.

Haut.

Albert de Champ-Rosé

Plaît-il ? Elle ne me dirait même pas de me relever. Je vois que mes paroles sont insuffisantes pour vous exprimer mes sentiments, mais il est des moyens plus sûrs. Verba volant, scripta manent. Pardon, si je vous dis du latin ; vous ne le comprenez peut-être pas ?

Odéina

Je ne comprends pas.

Albert de Champ-Rosé

Mais, de grâce!... lisez.

Odéina

Moi ! Je ne sais pas lire...

À part.

Haut.

Albert de Champ-Rosé

Vous ne savez pas lire ? Ah ça, l'éducation est donc bien négligée au Canada ? Cependant il est temps que je songe aux informations ; il faut encore savoir qui l'on épouse. Permettez ; ce n'est pas d'hier au soir que le Canada est découvert. Vous êtes donc née dans une classe obscure ? Hein ?... Monsieur votre père...

Odéina

Mon père était roi !

À part.

Haut.

AIR : Restez, restez, troupe jolie.

Albert de Champ-Rosé

En France nous irons, j'espère ; En vous voyant chacun dira : Quelle est cette noble étrangère ? Une infante du Canada. Une infante du Canada ! Double merveille sans seconde, Nous offrirons comme en tableau Moi, l'urbanité du vieux monde, Et vous, la candeur du nouveau. Roi ! Roi ! Son père était roi ! Ce n'est pas l'embarras ; des rois sauvages! c'est un grade qui répond à celui de caporal ici. N'importe, belle princesse ! Vous entendrez mon madrigal, si vous ne le lisez pas. Oui, messieurs, Ce qui veut dire que je vous aime... que je vous adore... et que, si vous le voulez, demain je suis votre époux.

Odéina

Moi, que je vous épouse !...

Albert de Champ-Rosé

Pourquoi pas ?...

Odéina

Que je sois votre femme !... Votre compagne !... Et Eugène ?...

Albert de Champ-Rosé

Y consent... Son père vous assure une dot ; et comme j'ai eu l'honneur de vous le dire, c'est de sa part que je suis venu.

AIR nouveau de Monsieur Poisson.

Odéina

Quel trouble dans mon âme ! Moi, je serais sa femme ! Non, non, non, jamais. Vous me trompez !

Albert de Champ-Rosé

Quel trouble dans son âme ! Eh quoi ! d'être ma femme Elle aurait du regret ?

Scène 11

Odéina, Albert de Champ-Rosé, D'Harvilliers

Odéina

Ah ! de grâce ! de grâce ! Vous voyez mon effroi. Par ces mains que j'embrasse, De grâce ! protégez-moi... Quel trouble dans mon âme!... etc.

Albert de Champ-Rosé

Quel trouble dans son âme !... etc.

À part.

D'Harvilliers

Calmez, calmez votre âme ! Eh quoi ! D'être sa femme Elle aurait du regret ? Calmez-vous, mon enfant...

Albert de Champ-Rosé

J'y ai cependant mis le plus de ménagement possible. Je ne sais pas comment on fait une déclaration d'amour au Canada ; mais il est impossible d'y mettre plus de délicatesse et de courtoisie.

D'Harvilliers

Odéina,... Écoutez-moi ;... Remettez-vous,... Je vous en prie. ..

Odéina

Je vous écoute.

D'Harvilliers

Je n'oublierai jamais que mon fils vous doit la vie. J'ai voulu vous en marquer ma reconnaissance en vous traitant pour ainsi dire comme ma fille. Votre sort est assuré : vingt mille écus demain seront déposés cbez un notaire. Ils sont à vous. Bien plus, pour vous soutenir dans ce monde où vous allez paraître, pour vous y donner un rang, un nom, j'ai cru devoir vous présenter un époux de mon choix. Pourquoi ces pleurs ?

Odéina

Est-ce que je pleure ? Je ne voudrais point pleurer cependant.

D'Harvilliers

Monsieur de Champ-Rosé se présente, et, vous offre sa main.

Albert de Champ-Rosé

Il me semble que l'offre est honnête;

D'Harvilliers

Réfléchissez encore : il me serait si doux de voir dans le même jour le mariage de mon fils et celui de ma fille adoptive ; car vous l'êtes Odéina !

Odéina

Le mariage de votre fils ?...

D'Harvilliers

Ignorez-vous donc que c'est demain qu'Eugène épouse sa cousine ?

Odéina

Demain !... Il épouse !... Je comprends tout...

D'Harvilliers

Ils s'aiment depuis longtemps, et c'est pour conclure cet hymen qu'il a quitté la France.

Odéina

C'était là ce secret !

Albert de Champ-Rosé

Pauvre petite ! Je ne me suis jamais senti si bouleversé.

Odéina

Maintenant, je n'implore plus de vous qu'une grâce. Laissez-moi seule, toute seule !

À Albert à demi-voix.

D'Harvilliers

Je me retire... Sa douleur se cal mera ; elle a de la raison, et bientôt, j'en ai l'espérance, elle profitera du bien qu'on veut lui faire.

Ils sortent.

Albert de Champ-Rosé

Parole d'honneur ! C'est la première fois que pareille chose m'arrive.

Scène 11

Odéina

Allant vers le sumac du Canada et s'agenouillant devant lui.

AIR nouveau d'Hus-Desforges.

Odéina

Tu me rappelles ma patrie, Arbre de mon pays !... Ah ! soutiens ma vertu ! Loin de notre terre chérie Exilé comme moi, comme moi souffres-tu? À ses regards je paraissais plus belle Alors que de tes fleurs mon front se couronnait. Fleuris encor pour lui... que ta fleur lui rappelle Qu'Odéina l'aimait. Me voilà seule ; désormais toujours seule ! Et je ne le verrai plus ! Arbre sacré, tu me rappelles mon beau pays, ma famille... Mon père, pardonne-moi de m'être fiée à l'amour d'un Européen ? On aime longtemps, on aime toujours sur les bords de l'Ontario, et c'est pour cela qu'ils nous appellent barbares.

Scène 13

Medwin, Odéina

Medwin

Allons voir si les instructions de Guillaume Jarwis sont prêtes.

Odéina

Arrête ! Ce vaisseau que j'ai vu dans le port, et qui va mettre à la voile ?...

Medwin

C'est le mien.

Odéina

Je suis venue ici avec toi, je veux partir avec toi.

À part.

Haut.

Medwin

La chose est possible. Qui peut l'obliger à partir ? Mais vous êtes bien décidée ?

Odéina

Oui.

Medwin

Alors il ne s'agit plus que de faire votre paquet, et de payer le passage.

Scène 14

Odéina, Medwin

Odéina

Payer? mais je ne possède rien?

Il remonte la scène ; Odéina le retient.

Medwin

Écoutez, je suis père de famille, et je ne puis pas faire la guerre à mes dépens. Trouvez quelqu'un qui réponde pour vous : Monsieur d'Harvilliers, un autre ; ou attendez jusqu'à mon prochain voyage.

Elle porte la main à ses colliers, comme cherchant quelque chose de prix, et aperçoit à sa main le diamant qui lui fut donne par Eugène. Elle hésite quelque temps, et l'ôte enfin de son doigt.

À Medwin.

Air : Je sais attacher des rubans.

À part.

À Medwin.

Odéina

C'est tout mon bien, prends cet anneau : De son amour, hélas ! C'était le gage. Et que dès ce soir ton vaisseau M'emporte loin de ce rivage. Toi, que j'aime encor malgré moi,... Jusqu'à tes dons tout m'abandonne ; Et le seul bien que je tienne de toi, C'est pour te fuir que je le donne. Oh ! Non : je veux partir à l'instant ; mais je n'ai per sonne ici... plus d'ami. Il faut que je parte.

Scène 14

Guillaume Jarwis, Odéina

Guillaume Jarwis

Odéina!... Pauvre Odéina !... Du moins il te reste un ami...

Elle rentre.

Odéina

Un ami ! Toi ?... Mais ce n'est pas toi que j'aime !...

Scène 15

Medwin, Guillaume Jarwis

Medwin

Ça ne vaut pas tout-à-fait les cinquante guinées qui devaient me revenir ; mais il faut bien faire quelque chose pour les jeunes filles. Vous l'avez entendue, elle part avec moi.

Guillaume Jarwis

Malheureuse victime de nos fausses idées !... Puisse-t-elle retrouver dans son pays le repos et le bonheur ! Tiens, Medw n, le spectacle le plus difficile à supporter, c'est la douleur de l'innocence ;... C'est de voir la candeur, la vertu humiliées par le vice... Nos honnêtes gens savent résister aux pleurs des malheureux, jamais à l'appât du gain... Nous n'avons de force que pour le mal.

Medwin

Que voulez-vous ?... Le monde est ainsi fait... Mais je vais tout faire préparer... Adieu !...

Guillaume Jarwis

N'oublie point ce que je t'ai dit.

Medwin

Soyez tranquille...

Scène 16

Guillaume Jarwis

Guillaume Jarwis

Pauvre enfant !... Tu as habité sous mon toit;.... Je te dois protection. Mais tu ne seras jamais heureuse qu'au milieu des tiens... Nous ne sommes pas dignes de te comprendre ;... et celui qui veut ton bonheur doit tout faire pour assurer ton départ.

Scène 17

Eugène, D'Harvilliers, Guillaume Jarwis, Caroline, Albert de Champ-Rosé

Eugène

Ainsi mon père,... Elle sait tout.

D'Harvilliers

Elle est instruite que ton mariage se conclut demain... Elle a reçu cette nouvelle avec... surprise,... mais sans laisser percer un autre sentiment.

Eugène

Mais, où donc est-elle ?

Guillaume Jarwis

Là!...

Eugène

Ah ! C'est vous, Monsieur Jarwis... Pardon...

Caroline

Mais qu'avez-vous donc, Eugène ? Vous semblez ne pas avoir l'esprit à vous...

Poussant un gros soupir.

Albert de Champ-Rosé

On n'est point tous les jours à la veille de son mariage... Ouf !...

Scène 18

Medwin, Matelots, Albert de Champ-Rosé, Eugène

Air : Guerriers ! défendez votre coeur (de Wallace.)

Medwin

Quelqu'un avec moi doit partir, J'attends en vain sur le rivage : Le vent se lève sur la plage, ) Rien ne doit plus nous retenir. j

Matelots

Le vent se lève, il faut partir ; Il nous faut quitter ce rivage : Le vent se lève sur la plage, Rien ne doit plus nous retenir.

Albert de Champ-Rosé

Qui donc veut faire ce voyage ? Qui donc avec lui doit partir ?

Medwin

Seule, elle manque au vaisseau.

Eugène

Cette bague ?... Affreux présage ! D'où tenez-vous cet anneau ?

Medwin

Il est le prix du passage.

Mouvement général.

Eugène

Grand Dieu !...

Scène 19

Tous, Medwin, Albert de Champ-Rosé, Caroline, Eugène, Guillaume Jarwis, Odéina, D'Harvilliers, Matelots

Elle porte une coiffure de plumes ; elle est a d'un arc et d'un carquois.

excepté Medwin et Jarais

Tous

Odéina !...

Ensemble.

Medwin

Le vent se lève, il faut partir ; Il nous faut quitter ce rivage : Le vent se lève sur la plage, Rien ne doit plus nous retenir.

Albert de Champ-Rosé

Quoi ! C'est elle qui va partir ! Pourquoi donc quitter ce rivage, Quand mes bontés sur cette plage Quand mon amour sur cette plage Devaient au moins la retenir ? Devait au moins la retenir ?

Caroline

Sans regret je la vois partir ; Oui, qu'elle quitte ce rivage : Rien désormais sur cette plage, Rien ne doit plus la retenir.

Eugène

Ciel ! Odéina va partir ! Des pleurs inondent son visage, Et ce départ est mon ouvrage ! Non, non..., je n'y puis consentir.

Guillaume Jarwis

Allons, ma fille !... Il faut partir. Loin de cet odieux rivage, Va chercher, sur une autre plage, Le bonheur qui semble te fuir.

Odéina

Reprenez vos dons !... Dans ces lieux je n'ai connu que la douleur... Je ne veux ni de l'époux de votre choix, ni de l'or que vous m'avez offert;... Cependant soyez heureux... Adieu !...

Eugène

On s'est joué de moi à ce point !... Tu pars, Odéina !... Tu pars ! Eh bien !.. Je te suis... Ne m'as-tu pas suivi toi-même ?... Ne te dois-je pas la vie ?... Moi aussi... Je renoncerai à tout pour t'accompagner...

D'Harvilliers

Eugène ! Veux-tu déshonorer ton père ?...

Eugène

Le déshonneur est dans le parjure et l'ingratitude ; si vous avez eu à rougir de votre fils, c'est lorsqu'il sacrifiait son amie !.. Sa bienfaitrice... à des préjugés barbares... Viens, Odéina !... Non...

Air : De l'Angelus.

Bis.

Odéina

Ton père l'ordonne, obéis... Pour ton bonheur je dois tout craindre. Loin des siens et de son pays, Va, crois-moi, l'on est trop à plaindre, Je le sens, on est trop à plaindre... Peut-être je ne t'aurais pas Suivi sur la rive étrangère Si, dans mon beau pays, hélas ! Comme toi j'avais eu mon père. Ne me suis pas !...

Eugène

Non, viens, te dis-je !

Guillaume Jarwis

Vous ne partirez pas...

Eugène

Et qui s'y opposerait ?

Guillaume Jarwis

Moi...

Eugène

Qui êtes-vous pour vous opposer à ma volonté ?...

Guillaume Jarwis

Ton ami... Oui, ton ami maintenant;... car mon coeur vient de se réconcilier avec toi... Si tu avais laissé partir Odéina, tu n'étais point digne d'elle... Tu l'es devenu ;... Tu seras son époux...

D'Harvilliers

Son époux!... Je ne donnerai point mon consentement à un pareil hymen ;... J'en jure...

Guillaume Jarwis

Ne profère point de serments !... Le ciel les réprouve,... à plus forte raison quand c'est un père qui jure le malheur de son fils...

D'Harvilliers

Mais ce mariage est impossible.

Guillaume Jarwis

Qui l'empêche ?...

D'Harvilliers

Ma parole est engagée...

Caroline

Je vous la rends. Je sens maintenant qu'elle est plus digne que moi de l'amour d'Eugène.

D'Harvilliers

Mais les convenances ?...

Guillaume Jarwis

Ne s'aiment-ils pas ?

D'Harvilliers

Qui peut me forcer, enfin, à donner à mon fils une femme... sans fortune.

Guillaume Jarwis

Sans fortune !... Elle est plus riche que toi ;... car je la fais mon héritière.

Albert de Champ-Rosé

Son héritière !...

Eugène

Ah ! Monsieur Jarvis !...

Albert de Champ-Rosé

Je regretterai cette petite femme-là toute ma vie.

Caroline

Mon oncle, rendez-vous ;... Vous savez bien qu'on n'a jamais le dernier avec ce vilain homme-là.

D'Harvilliers

Gardez vos bienfaits, Jarwis ; votre vertu surpasse encore vos richesses, et c'est de ce côté que désormais je veux vous imiter...

Caroline

Tenez, mon oncle, voici vos enfants !...

D'Harvilliers

Odéina !... Ma fille !... Qu'il consacre à ton bonheur les jours qu'il te doit...

Albert de Champ-Rosé

C'est charmant !... Il dispose comme cela de ce qu'il m'a donné, sans me consulter... Il est d'un laissé-aller...

Odéina

Eugène !... Je serai ton épouse ;... Nous pourrons nous tutoyer, n'est-ce pas ?...

Medwin

Vous ne partez pas, décidément ?

Odéina

Oh ! Non !...

Medwin

Le vent est cependant bien bon.

Guillaume Jarwis

Allons, et l'on fera la noce...

Albert de Champ-Rosé

Au Canada peut-être...

Guillaume Jarwis

Non ; mais à la face du soleil, dans mon parc, où se confondent ensemble les arbres du Canada et ceux de la France.

Air de la Pie voleuse, arrangé par Monsieur Hus-Desforges.

Guillaume Jarwis

Ah ! Conservez toujours Ce gage des amours.

Odéina

Toujours, toujours.

Guillaume Jarwis

Coulez de beaux jours. Déposez pour jamais Les armes des forêts ; De ce départ déposez les apprêts.

Medwin

Adieu donc ! D'heureux jours, Et puissent les amours Toujours, toujours Veiller sur vos jours. Partons ! nous sommes prêts ; Un ciel pur, un vent frais, De ce départ commandent les apprêts.

Au public.

Odéina

Tu vas revoir les lieux de mon enfance : Si mes amis m'ont donné quelques pleurs, Dis-leur qu'en ce pays, grâces à l'indulgence, Odéina trouva des protecteurs, Du moins elle en a l'espérance.

Matelots

Adieu donc ! D'heureux jours ! etc.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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