Polichinelle Demandant une Place Dans l'Académie
Polichinelle et le Voisin
Polichinelle, Le Voisin
Polichinelle
Bonjour Voisin. Sais-tu le dessein qui m'a pissé par la tête ?
Le Voisin
Comment pissé ? C'est passé que tu veux dire.
Polichinelle
Par la sanguiene, il n'est pas passé puisqu'il y est encore.
Le Voisin
Eh bien ! Quel est-il ce dessein ?
Polichinelle
C'est que je veux demander à être reçu au Cas de ma Mie Française.
Le Voisin
Comment au Cas de ma Mie Française ? Qu'est-ce que c'est que le Cas de ta Mie ?
Polichinelle
Diable, le Cas de ma Mie ? C'est un lieu où chaque fois qu'on y va, on donne à chacun du jus de tétons.
Le Voisin
Du jus de tétons, et le Cas de ta Mie ? Ah ! Je t'entends. Tu voudrais être de l'Académie Française, pour avoir des Jetons.
Polichinelle
Eh ! Oui, t'y voilà. Palsangué, on dit que ces jetons valent pour le moins vingt sols, et je n'en gagne que cinq à porter mes crochets. C'est un grand profil, Voisin, que je ferais là.
Le Voisin
Dis donc profit : en parlant comme tu fais comment peux-tu espérer d'entrer dans cette Compagnie, qui n'est composée que de gens éclairés.
Polichinelle
Palsangué s'il n'y a que ça, je suis plus éclairé qu'eux : car c'est moi, qui éclaire les autres.
Le Voisin
Comment, tu éclaires les autres ?
Polichinelle
Eh ! Oui. Tu ne sais donc pas que je suis lanternier de notre quartier ; et puis on dit que ces gens-là ne parlent que de lanterneries, si cela est la vache est à nous. Compère, il y a pourtant une chose qui m'embarrasse.
Le Voisin
Qu'est-ce que c'est ?
Polichinelle
C'est que je ne sais pas comment je ferai pour manger du foin !
Le Voisin
Que veux-tu dire manger du foin ? Es tu fou ?
Polichinelle
Je veux dire que j'ai trouvé deux charrettes de foin, qui faisaient un embarras devant leur porte, et l'on disait que c'était pour ces Messieurs-là.
Le Voisin
Gros sot ? C'est pour leurs chevaux.
Polichinelle
Oh ! Oh ! Ce sont donc des chevaux qui sont là-dedans ? Palsangué je m'en vais demander une place pour le mien ; aussi bien est-il bien maigre. Le foin sera pour lui, et les jetons seront pour moi.
Le Voisin
Impertinent ! Sais tu bien qu'il faut faire des vers pour être de cette Compagnie.
Polichinelle
J'en ai peut-être fait sans y prendre garde ; mais dorésenavant je n'irai plus à la selle sans y regarder de près, sur tout quand j'aurai mal au ventre.
Le Voisin
Gros Boeuf ? Il ne s'agit point de ces vers-là.
Polichinelle
Quoi, sont-ce des vers de fougère ?
Le Voisin
Des Vers, sont des ouvrages d'esprit que font les poètes ; cela rime.
Polichinelle
Cela lime, dis tu ? Oh ! S'il ne faut qu'une lime j'en ai une chez nous.
Le Voisin
Rime ; te dis-je. Voilà un plaisant animal, tu ne sais pas dire deux mots de suite ; comment ferais-tu donc pour haranguer le jour de ta réception ?
Polichinelle
Pourquoi non ? Je suis de race.
Le Voisin
Comment de race ?
Polichinelle
Oui, de race. Mon père vendait des harengs, ma mère était harangère ; comment ne saurais-je pas haranguer ?
Le Voisin
Allons, voyons comment tu ferais, imagine toi que je suis l'Académie.
Il pète, tousse, et crache.
Polichinelle
Oui-dà Compère.
Le Voisin
Qu'est-ce que tu fais-là infâme ?
Polichinelle
Je me propose, Mes Chieurs.
Polichinelle, père encore.
Le Voisin
Comment, Mes Chieurs ? Dis donc Messieurs ; allons, répète.
Le Voisin
Que fais-tu donc-là vilain Pourceau ?
Polichinelle
Eh dame ; tu es bien difficile ; on ne sait comment faire avec toi, tu me dis de repéter, je repète.
Le Voisin
Je veux dire recommencer.
Polichinelle
Ho ça, puisque tu le veux, entrons donc en matière. Messieurs, depuis que le Grand Cardinal de Richelieu a tiré L'Académie de cette profonde et vaste matrice du Néant, elle a si bien rivé le clou aux autres Académies, qu'elles ne sont à l'égard de la vôtre que comme un étron auprès d'un pain de sucre. Ainsi je ne prétends pas vous ennuyer par des losanges.
Le Voisin
Dis donc des louanges.
Polichinelle
Louanges soit. Je veux d'abord vous fourbir une occasion...
Le Voisin
Fournir gros sot ; et non pas fourbir.
Polichinelle
Vous fournir l'occasion de manifester vos talons et vos génisses.
Le Voisin
Quel Diable de patois ! T'imagine-tu que ce soit là le style de L'Académie ? Tu veux dit manifester vos talents et vos génies.
Polichinelle
Et oui, l'un ne vaut-il pas l'autre ? C'est tout un. J'ai pour cela, Messieurs, trois choses à vous proposer. Premièrement, savoir s'il faut dire une Vesse en Coque, ou une Vesse en Coquille. Je vous prie, Messieurs, de vouloir bien sentir toute la force de cette question, qui ne peut échapper à des nez tels que les vôtres : Secondement, j'ai une grande crapule sur une façon de parler.
Le Voisin
Dis donc scrupule.
Polichinelle
On dit quelquefois entre deux selles le cul à terre ; et je maintiens qu'il faut dire entre deux selles le cul à terre ; car à cause du rapport qu'il y a entre les selles que l'on pousse, et les selles sur lesquelles on s'assied, outre qu'il y est parlé du cul, on pourrait croire qu'on ferait assis entre deux étrons. Troisièmement, je voudrais qu'on dit le Conseil aisance, et non pas le Conseil privé, je voudrais aussi que vous changeassiez ce vilain mot de brandevin, parce que bran ressemble trop à merde. Je vous laisse sur la bonne bouche. Voilà de quoi putrifier votre Dictionnaire.
Le Voisin
Putrifier, dis donc purifier.
Polichinelle
Purifier votre Dictionnaire, qui ne pourrait servir qu'à torcher le cul, si vous y laissiez toutes ces ordures.
Le Voisin
Voilà qui va bien, tu n'as qu'à aller te faire recevoir ; tu pourrais bien en même temps recevoir quelques coups de bâton.
Polichinelle
Bon ! Je n'en aurais pas plus que tant d'autres de là-dedans qui en méritent, et auxquels on n'en donne point.