Vaudeville en un Acte
Scène 1
Dutremblet, Angeline
Dutremblet
Tranquillisez-vous, Angéline, votre père va rentrer, et je ne doute pas que mes sollicitations ne fassent sur lui ce que n'ont pu faire les vôtres.
Angeline
Puis-je espérer qu'il m'unira à Valcour, à ce jeune officier que j'aime depuis si longtemps, lorsque son engouement pour Chapelain, se fortifie de jour en jour.
Air : De la Monaco.
Dutremblet
Belle Angéline, Rassurez-vous ; En vain Chapelain vous chagrine, Je vous destine Des noeuds plus doux, Valcour seul sera votre époux.
Angeline
Ah ! Mon ami, dois-je vous croire ?
Dutremblet
Oui, je veux que son front, un jour, Unisse aux lauriers de la gloire, Les myrrhes heureux de l'amour. Belle Angéline, etc. Eh ! Quoi ? Je souffrirais qu'un rimeur l'emportât sur un militaire, que j'ai guidé dans le sentier de l'honneur, non vraiment. Ami de Pradon depuis longtemps, j'ai des droits à sa confiance ; je prétends les faire valoir aujourd'hui, pour assurer votre bonheur.
Angeline
Mais, comment décider mon père en faveur de Valcour, qu'il ne connAît pas, et qu'il n'a jamais vu ?
Dutremblet
Je le lui aurais déjà présenté, sans son entêtement à vous unir à Chapelain, son confrère ; mais j'attends Valcour en ces lieux, mieux que personne, il saura plaider sa cause auprès de votre père.
Angeline
Ah ! Que d'obstacles j'entrevois encore à notre union.
Air : Ah ! oui, l'amant le plus parfait, de Scarron.
Dutremblet
Au bonheur de jeunes amants, Un père apporte des obstacles, On pleure, on gémit quelque temps, Mais l'amour lève les obstacles ; Avant l'hymen c'est un malheur De toujours trouver des obstacles.... Le jour d'hymen il est flatteur De rencontrer quelques obstacles. Le réussite n'en sera que plus agréable pour tous les deux.
Elle sort.
Angeline
J'entends la voix de Chapelain, je me retire pour éviter sa présence.
Scène 2
Pradon, Dutremblet, Chapelain
Pradon
Ah ! Mon cher Chapelain, je tremble, c'est aujourd'hui le grand jour; c'est aujourd'hui qu'Electre venge la mort de son père.
Dutremblet
Quel pas mal assuré ; le jour d'une première représentation ; cela présage une chute.
Air : Du vaudeville de Jokei.
Chapelain
Je puis te parler en ami, Sois plus soigneux qu'a l'ordinaire, Et dans ta pièce d'aujourd'hui Ne fais pas quelque erreur grossière, On sait que bien souvent tu mets Des villes d'Afrique en Asie. Pradon ; une chute, je suis loin de croire que cela lui arrive... Cependant, mon cher Pradon, le public m'effraye pour toi.
Bis.
Pradon
Que veux-tu, mon ami, jamais Je n'appris la Chronologie.
Dutremblet
Tu le prouves bien.
Air : Le plaisir qu'on goûte en famille.
Pradon
Par quelques ouvrages connus, Si j'ai su plaire à Melpomène, Je prétends que mon Régulus, M'immortalise sur la scène. Je veux prouver aussi que je suis fécond, et si mon Electre succombe, j'ai un autre tragédie toute prête à relever ma gloire.
Dutremblet
Régulus ! Quel titre as-tu pris, Il n'est pas d'un heureux présage ; Crains que Régulus, à Paris, N'ait le sort qu'il eut à Carthage.
Pradon
C'est bon, c'est bon, monsieur le plaisant.
Chapelain
Les craintes de monsieur Dutremblet sont fondées, Pradon a des ennemis.
Dutremblet
La prévention du moins est contre lui; je crains qu'on siffle, non pas parce que la tragédie sera mauvaise, mais parce qu'elle sera de Pradon.
Pradon
Que d'Auteurs ne sont pas comme moi, et dont le nom seul soutient l'ouvrage. Mais, j'ai quelques corrections à faire à ma tragédie de Régulus, je passe dans mon cabinet ; excusez si je vous laisse... Je me sens en verve.... Il faut saisir l'instant du génie.
Dutremblet
Je suis désespéré de ne pouvoir tenir compagnie à monsieur Chapelain, quelques soins m'appellent au dehors.
Chapelain
Tu me permets d'attendre ici le moment où je pourrai présenter mes hommages à ton aimable fille ?
Pradon sort d'un côté et Dutremblet de l'autre.
Pradon
Au point où nous en sommes, tu badines ? Sans adieu.
Scène 3
Chapelain
Air : Lubin a la préférence.
Air : De la Baronne.
Chapelain
Grands dieux ! Que ce mariage, En objets superflus Va me coûter d'écus! Rien que d'y penser, j'enrage, Il faudrait être un Crésus. On ne peut conter sans doute Tout ce qu'une femme coûte, Ce sont mille objets, Des colifichets, Mantelets, Bracelets ; Bonnets ; Pour la parer a-t-on souvent, Fait maint présent, Femme à l'instant Bienfaisante, et reconnaissante, En ce pays-ci, Veut parer aussi Veut parer aussi Le front de son mari. De ta coiffure, Si je supporte tout les frais, C'est sans intérêt, je t'assure, Ainsi ne te charge jamais De ma coiffure. Je vais donc épouser la charmante Angéline, c'est un trésor, mais il épuisera le mien ; une femme est une chose très chère... Quand il n'y aurait que la noce... Rien n'est ruineux comme une noce. Mais je prendrai mes mesures, et je dirai à ma femme : m'amour. Mais Angéline ne vient point, allons la surprendre.
Scène 4
Valcour, Chapelain
Valcour
Pardon, monsieur, je croyais trouver ici monsieur Dutremblet ; mais ne seriez-vous pas monsieur Pradon ?
Haut.
Chapelain
Que veut cet officier ? Non, monsieur.
Valcour
Ne pourrais-je point parler à mademoiselle sa fille ?
Chapelain
À mademoiselle sa fille, monsieur !... Eh ! Que lui voulez-vous ?
Valcour
Votre demande est au moins indiscrète.
Chapelain
Non monsieur, elle ne l'est pas, car je dois m'assurer de celle qui dans peu sera mon épouse.
Valcour
Votre épouse ?... Vous voulez plaisanter, je pense.
Chapelain
Non, monsieur, je ne plaisante point, connaissez mieux Chapelain, l'Auteur de la Pucelle.
Air : Non, je ne ferai point ce qu'on veut que je fasse,
Valcour
Je ne m'attendais pas à vous rendre visite, Permettez donc, monsieur, que je vous félicite: "La Pucelle est sans-doute un ouvrage charmant, Mais je ne sais pourquoi je baille en la lisant."
Air : Du vaudeville des bruits de paix.
Chapelain
Allez-vous répéter ici, De Boileau les sottises ?
Valcour
Monsieur, il n'en est point ainsi De toutes vos sottises; Mais comme Boileau les écrit, Écrivez des sottises, Et vous verrez les gens d'esprit Répéter vos sottises.
Chapelain
Qui êtes vous donc monsieur, pour me railler ainsi ?
Valcour
Votre rival.
Chapelain
Je suis préféré.
Valcour
Par qui?
Chapelain
Par le père.
Valcour
Et moi, par la fille.
Chapelain
Puissant avantage sur moi !
Valcour
J'ai le coeur.
Chapelain
J'aurai la main.
Valcour
Il faudrait en être digne.
Chapelain
Monsieur, seriez-vous venu ici, tout exprès, pour me dire des injures.
Valcour
Non, monsieur, j'avoue que vous n'êtes point l'objet de ma visite. Si j'avais crû ne trouver ici que monsieur Chapelain, j'aurais fort bien pu ne pas me déplacer.
Il sort.
Chapelain
Ah ! Ç'en est trop. Je vous laisse le champ libre, mais nous verrons bientôt, monsieur le Militaire, qui de vous ou de moi aura le droit d'être ici ; entendez-vous monsieur.
Scène 5
Angeline, Valcour
Angeline
Quoi ! Valcour, c'est vous ?
Valcour
Permettez-moi, belle Angéline...
Angeline
Avec qui donc disputiez-vous ainsi ?
Valcour
Avec l'illustre Chapelain.
Angeline
Quelle imprudence, mon père pouvait vous entendre et ne vous connaissant pas, qu'eût-il pensé de ces débats.
Valcour
Excusez-moi, mademoiselle ; mais, pouvais-je voir de sang-froid un rival me disputer votre coeur.
Angeline
Pourquoi vous offenser de ses ridicules prétentions, puis-je seulement établir une comparaison entre vous et lui ?...
Valcour
Vous me rassurez.
Air : Si Dorilas contre les femmes.
Angeline
Il sait trop bien que la richesse N'est point l'idole des guerriers ; La gloire, voilà leur déesse, Leurs trésors, ce sont leurs lauriers. Leurs trésors, ce sont leurs lauriers. Je puis refuser la main de Chapelain, et résister aux ordres de mon père à ce sujet, mais je ne puis le forcer à vous accepter pour gendre ; ce qui me fait craindre le plus, c'est votre peu de fortune... Mon père n'entendra pas raison la-dessus.
Valcour
Oui, je conviens ma tendre amie, Que pour moi Plutus n'a rien fait. Tout mon capital est la vie, Le Plaisir en est l'intérêt. Le Plaisir en est l'intérêt. Voilà pourquoi je suis si pressé de voir unir mon sort au vôtre, et je venais me présenter à votre père pour lui faire la demande de votre main.
Angeline
Ah ! Mon cher Valcour, vous n'avez pas choisi un moment favorable ; je crains que mon père, préoccupé de sa pièce, que l'on va jouer ce soir, ne refuse de vous entendre.
Valcour
Quoi ! La pièce nouvelle est de Monsieur Pradon.
Angeline
Oui, mon cher Valcour, mon père est auteur d'Electre.
Valcour
La pièce réussira sans doute.
Angeline
Il a des envieux, des ennemis.
Valcour
Pradon, n'en est pas moins homme de mérite, et n'a d'autre tort que d'être contemporain de Racine, mais celui qui a balancé la réputation de ce grand homme, ne l'eût-il fait que vingt-quatre heures, aura toujours des droits à l'immortalité.
Angeline
J'aime à vous voir une pareille opinion, elle ne fait qu'accroître ma tendresse pour vous.
Valcour
Vous m'enchantez, belle Angéline, puisse votre père souscrire à notre union, mais souffrez que je vous quitte, je cours au spectacle applaudir la pièce de votre père, j'ai intérêt à ce qu'elle réussisse ; car, dans l'ivresse de sa joie, Pradon sera plus disposé à couronner notre amour... Il croira faire encore un dénouement.
Angeline
Je le désire autant que vous.
Il sort.
Valcour
Sans adieu, mon adorable Angéline.
Scène 6
Angeline
Air : Enfant chéri des dames.
Angeline
Valcour est militaire, Je l'aime avec raison, Mars aux belles sait plaire Plus souvent qu'Apollon. Plus souvent qu'Apollon. Plus souvent qu'Apollon. Plus je vois Valcour, plus je l'aime, Lui seul rend mon bonheur parfait, Pour Chapelain, il n'en est pas de même, Mon coeur gémit quand il parAît, Et malgré son amour extrême Ses petits soins sont sans effet. L'un est dans la vieillesse, L'autre est dans la jeunesse. Plus que l'hiver le doux printemps nous plaît, Valcour est militaire, Je l'aime avec raison; Mars aux belles sait plaire Plus souvent qu'Apollon. C'est Valcour que j'adore, Mon coeur brûlant d'amour, Craint de ne pas encore Aimer assez Valcour. Mais, ô ! Sort, tu t'opposes A c'est noeuds assortis, Hélas! au lieu de roses J'aperçois des soucis. Oui, sans Valcour, je ne vois que soucis, Ce jeune militaire, Me charme avec raison, Mars aux belles sait plaire Plus souvent qu'Apollon. Et c'est à Valcour, ce jeune et aimable militaire, que je préférerais Chapelain, ce vieux poète ? Non, non !
Scène 7
Angeline, Dutremblet
Angeline
Ah ! Monsieur Dutremblet, quel dommage que vous vous soyez absenté.
Dutremblet
Quoi ! Valcour serait-il déjà venu ? Ce n'est pas l'heure que je lui ai donnée pour le présenter à votre père.
Angeline
Les amants ne sont jamais en retard.
Dutremblet
C'est bien assez de l'être lorsqu'ils sont époux ; mais pourquoi donc Valcour est-il parti ?
Angeline
Nous avons craint, que tout entier à sa tragédie, mon père ne lui fit pas un accueil favorable, et il est allé au spectacle soutenir la pièce.
Dutremblet
C'est très bien.
Angeline
Ce n'est pas tout, Valcour a manqué d'avoir une affaire terrible avec Chapelain ; cependant, il n'y a point eu d'effusion de sang, d'un côté ni de l'autre, et je crois qu'il n'y en aura pas.
Dutremblet
Et quel est le sujet de cette grande querelle ?
Air : Oui mon cher Favart, à tes yeux.
Angeline
Favori du, sacré vallon, Il se croit le mien et s'abuse: Qu'il s'en tienne à son Apollon, Je ne veux pas être sa muse. L'amour de Chapelain pour moi ; il a la prétention de se croire aimé.
Dutremblet
Persistez dans votre refus, À ses voeux montrez-vous rebelle ; Ce vieux Chapelain de Vénus, Peut-il desservir la Chapelle ? Peut-il desservir la Chapelle ? J'aperçois Pradon qui s'avance, je vais commencer auprès de lui les préliminaires en votre faveur.
Scène 8
Dutremblet, Pradon, Angeline
Dutremblet
Ah ! Çà, mon cher Pradon, serez-vous toujours inexorable ?... Votre fille.
Pradon
Ma pièce.... réussira-t-elle ?
Dutremblet
Votre fille aime un jeune militaire, galant, plein de goût.
Pradon
Vous avez raison, ma pièce est pleine de goût.... Elle ne respire que celui de la saine littérature.
Dutremblet
Je ne vous parle pas de votre pièce, mais d'un de vos ouvrages beaucoup plus beau.
Pradon
De mon Régulus, n'est-ce pas.
Dutremblet
Je vous parle de votre fille, qui aime un jeune officier plein d'esprit, et qui pour preuve est allé au parterre cabaler.
Pradon
Comment ! Cabaler ?
Dutremblet
Oui, cabaler en faveur de votre tragédie.
Pradon
À la bonne heure, mais cela ne m'étonne pas; les favoris de Mars le sont parfois des muses, et se montrent toujours leurs défenseurs, et d'ailleurs mon Electre mérite d'être défendue.
Dutremblet
Il ne sortira pas de sa pièce. Ton Angéline, que voilà, aime, te dis-je, un jeune militaire...
Pradon
Mais, mon cher Dutremblet, tu sais que j'ai promis à Chapelain.
Air : Du vaudeville d'Arlequin cruello.
Dutremblet
S'il fallait, pour ne pas mourir, Dépenser une livre, Il dirait avec un soupir : Qu'il en coûte pour vivre ! À la jeune et tendre beauté, Ce vieil avare, en vérité, Pourrait-il jamais plaire ? Ce Chapelain lésinerait, À sa femme refuserait, Refuserait, même le nécessaire. Chapelain ! Ne m'en parle pas, l'avarice même ! Et Valcour, j'en répondrais, serait plutôt prodigue.
Pradon
Tu dis qu'il sera prodigue d'applaudissements, tant mieux, morbleu !
Dutremblet
Le moment n'est pas favorable.
Pradon
Malgré tout ce que tu me dis pour me rassurer, je redoute une cabale.
Dutremblet
As-tu bien su conserver l'anonyme envers tout le monde.
Pradon
Oui, certes; les Comédiens seuls savent que je suis l'Auteur d'Electre, je leur ai recommandé le plus grand secret ; mais je crains bien que ces messieurs n'en aient fait le secret de la Comédie, et cependant, si l'on sait que la pièce est de moi, je suis perdu.
Air : Du petit Matelot.
Bis.
Dutremblet
Ton nom peut nuire à ton Ouvrage, Mon cher Pradon, je le crains bien ; Mais, pour t'éviter cet outrage, Je veux te donner un moyen ; Pour ta pièce, un amour extrême Te causerait quelque malheur ; Pradon, va la siffler toi-même, On ne t'en croira pas l'Auteur. On ne t'en croira pas l'Auteur.
Angeline
Oui, mon père, suivez le conseil que vous donne votre ami Dutremblet.
Dutremblet
Crois-moi, tu t'en trouveras bien.
Air : Sur son sofa dans son boudoir.
Pradon
Il est peut-être salutaire, Mais tu le donnes vainement, Ami, je sens que je suis père, Ami, je sens que je suis père, Je ne puis tuer mon enfant.
Air : Nous sommes précepteurs d'amour.
Dutremblet
Pradon, il faut subir ton sort, Il faut siffler ta tragédie, Car, c'est en lui donnant la mort, Que tu vas lui donner la vie.
Air : De Malborough.
Pradon
Allons, je m'y décide, Mais qu'il m'en coûte !
Dutremblet
Ah ! Quel coeur timide ! Marche d'un pas rapide, Et siffle fortement ; Un succès éclatant Après cela t'attend.
Il sort.
Pradon
J'obéis à mon guide ; Bientôt, hélas ! Ma bouche perfide, Va d'un souffle homicide, Immoler mon enfant.
Scène 9
Angeline, Dutremblet
Angeline
Je vous admire, monsieur Dutremblet ; quelle victoire vous venez de remporter sur mon père ! Je m'étonne que l'ayant décidé à aller siffler sa pièce, vous ne puissiez le décider à mon hymen avec Valcour ; cette affaire me paraît plus facile à traiter que l'autre.
Dutremblet
Soyez tranquille, je la terminerai de même ; mais, dans ce moment-ci, votre père est tout entier dans sa pièce ; voilà bien le faible des pères pour leurs derniers enfants, Pradon ne songe qu'à celui de sa muse.
Scène 10
Chapelain, Dutremblet, Angeline
Chapelain
Bon ! Notre officier n'y est plus.
Dutremblet
Eh ! Monsieur Chapelain, savez-vous que vous êtes un homme terrible, vous allez l'emporter par votre bravoure sur tout vos rivaux, même sur le jeune Valcour.
À Angéline.
Chapelain
Qu'il revienne, ce monsieur Valcour ; je me connais, je suis violent, moi, voilà pourquoi je me suis retiré ; et puis j'ai respecté la maison où j'étais, sans cela, morbleu !... Mais, mademoiselle, d'après le tendre intérêt que vous m'avez toujours témoigné, vous avez sans doute conçu de vives alarmes à mon sujet ; j'aperçois, sur votre belle figure, les traces de la tristesse où vous a plongée mon affaire avec ce freluquet de Valcour : eh bien ! Pour vous égayer, je vais vous faire le récit le plus plaisant.... Oh ! C'est que l'aventure est unique ; je viens de l'apprendre il n'y a qu'un instant, et j'en ai ri tout le long du chemin : vous allez en rire aussi... Elle est courte, mais excellente; vous allez voir... Non, c'est qu'elle est d'un drôle à mourir de rire.
Dutremblet
Mais, cela peut devenir dangereux.
Angeline
Je brûle de l'entendre.
Air : Monseigneur d'Orléans.
Il témoigne sa satisfaction et rit tout seul.
Chapelain
Je vais, en peu de mots, Parler de Despréaux, À qui l'autre jour On fit un beau tour. Boileau, dans plus d'un vers malin, Avait mal parlé de Cotin, Ce célèbre prédicateur, Qui chaque jour, avec ardeur, Prêche pour la gloire du Seigneur, Dans l'église Saint-Sauveur. En vers alexandrins, Qui vraiment sont divins : Cotin compose un écrit Plein d'esprit, Contre Boileau, bien mordant.... On l'imprime à l'instant; Alors Cotin court aussitôt Trouver le pâtissier Mignot. Il lui dit: mon cher pâtissier, Voici deux rames de papier, Pour me faire un grand plaisir, Il faudra vous en servir, En enveloppant les pâtés, Qui chez vous seront achetés. Ainsi les acheteurs divers, En les mangeant, liront mes vers, Et leur chaleur saura mainte fois Réchauffer vos pâtés froids.
Air : Le petit mot pour rire.
Bis.
Angeline
Vous racontez brièvement, Et votre esprit, assurément, Mérite qu'on l'admire; Votre récit est amusant, Vif, original et plaisant; Mais dites-nous, monsieur, où faut-il rire ?
Tirant de sa poche un petit morceau de papier.
Chapelain
Des épigrammes, méchante ? Je n'en suis pas moins le plus passionné de vos adorateurs, et pour preuve : Voici un petit triolet de ma façon, que vous m'avez inspiré.
Angeline
Ah ! Monsieur Chapelain, chantez-le moi ; il aura plus de prix dans votre bouche.
Dutremblet
Un Auteur sait si bien se faire valoir !
Air : Eh quoi ! Déjà je vois le jour.
Chapelain
Deux beaux bras ronds, un rire heureux, Attendriraient un coeur de roche ; Qui verrait, sans être amoureux, Deux beaux bras ronds, un rire heureux ? Cher et rare objet de mes feux, Je dis, redis, à votre approche Deux beaux bras ronds, un rire heureux, Attendriraient un coeur de roche. J'obéis à ma muse ; écoutez-bien.
Dutremblet
Ils ne sont pas du tout rocailleux, ces vers-là, monsieur Chapelain.
Angeline
C'est de l'harmonie toute pure.
Dutremblet
Mais, dites-moi, en quelle langue sont-ils écrits ?
Chapelain
Comment ! En quelle langue?
Dutremblet
Est-ce de l'Allemand, ou du Bas-Breton ?
Chapelain
Vous vous êtes donné le mot pour me plaisanter.
Dutremblet
Il commence à s'en apercevoir.
Chapelain
Ne faut-il pas, dans la poésie, de la force et de l'expression?
Dutremblet
Certainement ; il faut même écorcher les oreilles et c'est ce dont vous vous acquittez à ravir.
D'un ton déclamateur.
Angeline
Témoin, la Pucelle. « À ton illustre aspect, mon coeur se sollicite, "Et grimpant contre mont, la dure terre cuite. » Chant XIIe. page 2440.
Chapelain
Encore une méchanceté, je m'en vengerai.
Angeline
Ah ! Monsieur Chapelain, je vous en prie, que ce ne soit pas en me forçant à relire la PucelLe.
Dutremblet
Allons, mademoiselle, je ne suis pas de votre avis ; je ne trouve qu'un seul défaut dans la Pucelle.
Chapelain
Vous trouvez un défaut à ma Pucelle ?
Dutremblet
Oui, monsieur Chapelain, c'est d'être trop courte ; quatorze mille vers ! Ce n'est rien.
Air : La Boulangère a des écus.
À Angéline.
Il lui fait des cajoleries.
Chapelain
Ô ! Ma Pucelle, que n'as-tu Encore un autre tome ! Mais, je suis sûr que la vertu Chez-vous jamais ne chôme, Aussi, je compte fermement De Jeanne-d'Arc, en vous épousant, Avoir le second tome. Eh bien ! j'ai rencontré un véritable connaisseur.
Air : Du pas redoublé de l'infanterie.
Dutremblet
Un second tome aussi parfait, Sans être de sa plume, Dans le monde l'emporterait Sur le premier volume, On laisserait là pour le voir, Aristote et Sénèque, Chaque savant voudrait l'avoir Dans sa bibliothèque. Mais vous, monsieur Chapelain, qui cherchez tout les moyens de plaire aux dames, me permettrez-vous une légère observation sur votre compte ?
Chapelain
Vous m'obligerez.
Dutremblet
Je vous le dis, cela vous fait le plus grand tort dans le monde.
Chapelain
Qu'est-ce donc ?
Air : Ainsi jadis un grand Prophète.
Dutremblet
Dans la saison de la verdure, Pourquoi porter ce lourd manteau ? Avec la taille la mieux prise, le physique le plus avantageux, vous ne prenez pas assez de soins de votre toilette, par exemple :
Chapelain
C'est pour ma santé, je vous jure, Je ne le trouve pas trop chaud, Attaqué d'une pleurésie Pendant trois mois je fus au lit...
Angeline
Et maintenant la maladie Ne regarde que votre habit.
Chapelain
Cette petite personne là paraît bien acharnée après moi, dois-je en faire ma femme ?
Angeline
J'aperçois mon père.
Scène 11
Tous, Angeline, Dutremblet, Chapelain, Pradon
Air : Des Trembleurs.
Tous
Il est blessé !
Angeline
Quelle peine !
Dutremblet
As-tu par un phénomène, Quitté les bords d'Hippocrène Pour courir aux champs de Mars ?
Angeline
Notre crainte est-elle vaine ?
Chapelain
Contre les Auteurs sans veine, Peut-être que Melpomène A dirigé ses poignards.
Pradon
Taisez-vous, Chapelain, j'ai déjà assez à me plaindre de vous, vous auriez mieux fait d'aller soutenir ma tragédie, que de rester ici les bras croisés, sans doute à ennuyer ma fille, car je me suis aperçu qu'elle ne vous aimait pas prodigieusement.
Angeline
Mais, mon père, je crains que votre blessure ne soit dangereuse.
Dutremblet
Faut-il mon cher Pradon, aller chercher un chirurgien ? J'y cours à l'instant.
À Dutremblet.
Pradon
Rassurez-vous, mes amis, ce n'est rien. J'ai suivi ton conseil, en voici le résultat. Il montre sa figure.
Dutremblet
Comment donc cela ?
Air : De la contredanse la Hullin.
Pradon
Armé de ce fatal sifflet, Dans le parterre je m'avance, La toile à peine se levait, Déjà la cabale éclatait; Je me mets en évidence. Mais jugez de l'accident, Quand je siffle à toute outrance On m'accompagne à l'instant. Un jeune officier près de moi, Avec une ardeur sans égale Criait: vous sifflez, eh ! pourquoi, L'ouvrage est divin, sur ma foi! Chacun sifflait dans la salle, Seul il applaudissait fort, Mais en vain de la cabale Il veut arrêter l'effort. Ah! dis-je, mon ouvrage est mort, Je doute bien qu'il se relève; Mais mon sifflet me reste encor, Alors je siffle un peu plus fort. Le jeune officier se lève; Je veux, dit-il, insolent, Que cette Pièce s'achève; Cessez, cessez à l'instant. L'Auteur, lui dis-je, est sans talent, Je dois siffler sa tragédie. Mon militaire s'avançant, Me pousse sans ménagement: Mais jugez, je vous en prie, De mon ingrate fureur, Aussitôt je gratifie D'un soufflet, mon bienfaiteur. L'épée à la main, je le vois, Une et deux.... Sa rage est complète, Et sur ma figure, je crois, Saintement il fait une croix; Sa vengeance étant parfaite, On nous sépare tous deux; Mais j'eus l'âme satisfaite, En y réfléchissant mieux. Seul, ce connaisseur étonnant A trouvé ma Pièce bien faite, Grâce à lui, voyez à présent Pradon, sifflé, battu, content.
Dutremblet
Je m'aperçois, mon ami, mais trop tard, que le moyen que je t'ai proposé, n'était pas bon.
Pradon
Au moins, ai-je été apprécié par un véritable amateur et connaisseur ; il ne me reste qu'un regret, c'est celui de ne pas le connaître ; je l'ai perdu de vue, quand on nous a séparés.
Chapelain
En effet, tu lui dois beaucoup de reconnaissance, de t'avoir arrangé de la sorte; passe encore s'il eût empêché ta pièce d'être sifflée.
Angeline
C'est le sort des grands hommes de succomber sous les traits de l'envie.
Chapelain
Et celui des mauvais auteurs, de succomber sous les coups de sifflets.
Dutremblet
Monsieur Chapelain, vous devriez avoir plus d'égards pour votre ami dans le malheur.
Pradon
Lui, mon ami ! Il n'a jamais aimé que lui-même ; il ne me prêterait pas un sou si j'en avais besoin.
Chapelain
Si je ne suis pas votre ami, je dois dire que vous êtes le mien, car vous ne m'avez jamais rien emprunté.
Pradon
Vous l'entendez, le vieux ladre; je le prédis, il mourra quelque jour d'avarice.
Scène 12
Valcour, Pradon, Angeline, Dutremblet, Chapelain
Valcour
Voici l'heure qui m'a été indiquée par mon ami Dutremblet, pour me présenter à monsieur Pradon.
Pradon
C'est lui !
Angeline
Ciel !
Dutremblet
Je n'en reviens pas.
Pradon
Voici le meilleur juge du siècle.
Chapelain
Et le plus insolent des militaires.
À Angéline et à Dutremblet.
Pradon
Gardez-vous bien d'insulter devant moi, le plus heureux des hommes. C'est lui qui m'a arrangé comme vous voyez.
Valcour
Ah monsieur ! Après mon emportement envers vous, devais-je m'attendre à un accueil aussi favorable de votre part ?
Se mettant à genoux.
Pradon
Que dites-vous-là, venez que je vous presse encore dans mes bras ! Permettez que je baise cette épée....
Chapelain
Il a perdu l'esprit.
Valcour
Je suis confus....
Pradon
Il n'y a rien que Pradon ne fasse, pour vous témoigner sa reconnaissance.
Dutremblet
Puisque je te vois dans de si heureuses dispositions, je dois t'avouer qu'il est un moyen bien simple de t'acquitter envers mon jeune ami.
Pradon
Comment ! Tu le connais ?
Dutremblet
Depuis très longtemps, et je dois te dire qu'il aime ta fille.
Pradon
Quoi ! Ce jeune officier dont tu m'entretenais encore aujourd'hui ?...
Dutremblet
Est l'amant de ton Angéline, qui le paie du plus tendre retour.
Pradon
Est-ce vrai, ma fille ?...
Angeline
Mon père.... Je n'aurais pas osé vous le dire ; mais, puisque vous le savez... Votre ami Dutremblet vous a dit la vérité.
Vivement à Valcour.
Pradon
Combien je m'en veux d'avoir résisté si longtemps aux instances de ce bon Dutremblet ! Monsieur, soyez mon gendre ; celui qui trouve mes pièces bonnes, doit rendre ma fille heureuse.
Valcour
Ce sera le désir de toute ma vie.
Chapelain
Mais, monsieur Pradon, oubliez-vous la promesse que vous m'avez faite ?
Pradon
Quand il y aurait ici vingt-cinq Chapelain, je donnerais sur eux la préférence à mon bienfaiteur.
Chapelain
Je pourrai publier partout que vous êtes un homme sans probité, sans foi, sans...
Angeline
Ah ! Monsieur Chapelain, pourquoi vous emporter ainsi, vous qui avez tant de moyens de consolations dans votre esprit.
Pradon
Il aime tant sa Pucelle, que ne l'épouse-t-il ?...
Air : A travers ce flacon brillant.
Bis.
Il sort avec humeur.
Chapelain
Homère, Virgile et Lucain, Près de vos poèmes épiques, En dépit des sottes critiques, Apollon a placé le mien : Mais toi, d'une ardeur sans pareille, Ose-tu bien, pauvre Pradon, Faire à la barbe d'Apollon, Le même métier que Corneille ? Oui, oui, je me consolerai sans peine.
Scène 13
Pradon, Dutremblet
Pradon
Laissons-le exhaler sa vengeance, et ne pensons qu'au bonheur qui nous attend. Oui, mes enfants, j'oublie avec vous la chute d'aujourd'hui, et je veux me préparer sous peu à de nouveaux combats.
Dutremblet
Ma foi ! Pradon tu m'enchantes doublement aujourd'hui tu as fait le bonheur de ta fille, et une action digne de passer à la prospérité.
Pradon
Il est vrai mon cher Dutremblet.
Vaudeville
Pradon, Valcour, Angeline
Air : Du jaloux malgré lui.
Pradon
Un héros prodigue sa vie, Pour être utile à son pays, L'amant la perd pour son amie Et quelques-uns pour leurs amis, Mais à mon dévouement extrême Nul dévouement n'a ressemblé, Car, ce n'est jamais par lui-même. Car, ce n'est jamais par lui-même. Que l'on voit un auteur sifflé.
Valcour
Au théâtre comme à la guerre On peut moissonner le laurier, L'Auteur cherche à plaire au parterre, À Mars, veut plaire le Guerrier; Doit-on quand on aime la gloire Par un revers être abattu ? Souvent nous attend la victoire. Souvent nous attend la victoire. Après avoir été battu.
Angeline
De battre, avez-vous quelque envie, Que ce soit des mains seulement, Car, il est rare chez Thalie, D'être sifflé, battu, content ; Dans ces mots quelle différence ! Nos deux jeunes Auteurs tremblants, Aujourd'hui, grâce à l'indulgence. Aujourd'hui, grâce à l'indulgence. Espèrent n'être que contents.