Quartetto Sentimental
Prologue
Le Poète, La Muse
Le Poète
À quoi bon te livrer le roman de ma vie ! Te laisser jusqu'au fond lire en mon coeur blessé ? Et sur l'âpre montée, en d'autres temps gravie, Évoquer avec toi les larmes du passé ?
Pendant que la voix chante, le Poète, fiévreux, a ressaisi la lettre ; puis, il l'abandonne de nouveau : il prend une plume, et se met en devoir d'écrire. Un chant de violon évoque les troubles de l'âme vierge à qui l'amour va se révéler. Pendant que le violon continue, le Poète laisse tomber sa plume, et parle.
La Muse
Parle : tous les chagrins que l'âme humaine porte, Quand ils sont partagés, s'allègent de moitié. À se les rappeler, la foi se réconforte : Ils sont le sol fécond où fleurit la pitié !
Premier Chant
Le violon se tait, comme une voix lasse dont le chant s'efface graduellement ; le poète pourtant sent un sourire passer sur ses lèvres.
Deuxième Chant
Le Poète
Un chant de hautbois se fait entendre : le chant se traîne, accrochant ses notes tendres au vent qui passe : la phrase flotte, harmonieuse et douce, et le poète l'écoute avec une joie attendrie.
Le Poète
Mais, un jour, je l'ai rencontrée, Celle qui causa mon réveil : Et le hasard me l'a montrée, Blonde, en un rayon de soleil. Comme la nymphe aux formes blanches Dans le clair matin apparaît, Je la vis parmi des pervenches, Au carrefour d'une forêt. .Sous la verdure fantastique Des grands arbres silencieux, J'ai renoué l'idylle antique Éternelle comme les cieux.
11 retombe, assis, à sa table, écrasé par le chagrin, la tête dans les mains, la gorge secouée de sanglots.
Troislème Chant
La Muse
Il esl abattu, et parle, le regard fixe, par saccades. - La lampe sVteint peu à peu. — Le violoncelle, évoque les souvenirs des trahisons cruelles, comme un lamento déchirant qui pleure sous l'archet : l'âme du poète pleure au mème unisson.
Il tombe, épuisé, défait, mourant. — La lampe s'est éteinte, complètement. La lune entre a pleins rayons dans la pièce, et fait papillonner, autour du poète, sa clarté Monde. — Alors, on entend une voix qui s'élève, grave d'abord, puis chaude d'enthousiasme : c'est la Muse qui vient parler au désespéré, et, tandis que celui-ci l'écoute, son âme désemparée s'ouvre à l'extase. 11 lui semble que la bien-aimée est près de lui, et, par l'évocation idéale, il retrouve l'inspiration perdue, le vol de la pensée vers l'abstraction divine de l'amour, que nulle faiblesse humaine ne peut souiller.
La Muse
Lorsqu'aveugle dans la vallée, Le torrent roule, furieux, Sous son effort mystérieux Laissant la terre désolée, Il semble qu'éternellement, La Mort, de sa main implacable, Ait rendu le sol incapable De recevoir aucun ferment. Mais voici soudain que la vie, Sous l'aurore d'un jour nouveau, Reconquiert la place ravie, Et du lit mort fait un berceau. Un souffle de jeunesse immense Passe sur le sol dévasté. Et tout renaît, tout recommence. Suivant la loi d'Éternité !
Quatrième Chant
Dans un enthousiasme affolé, tandis qu'en son coeur chante une symphonie où passent les larmes, et où les évocations précédentes se heurtent.
Violon.
11 roule, expirant, sur le tapis, à l'endroit où la lune l'éclaire.