Comédie · 1865 · 2 actes

Racine à uzès

d’Édouard Fournier

Représentation
≈ 44 min
Distribution
2 femmes, 4 hommes
Répliques
540
Écriture
En vers
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Jean Racine H 140 ≈ 12 min 6
Monsingre H 109 ≈ 10 min 6
Courtès H 87 ≈ 7 min 7
Georges H 90 ≈ 6 min 7
Jeanne F 64 ≈ 4 min 6
Clorinde F 49 ≈ 4 min 3
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle Racine à UzèsÉpilogue
Jean Racine absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Monsingre absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Courtès absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Georges absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Jeanne absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Clorinde absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Racine à Uzès

Scène 1

Courtès

Sortant de chez lui, ayant drapé sur une épaule sa robe rouge de juge, et sa sacoche de serrurier de l'autre.

Prenant un papier à sa ceinture.

Courtès

Ma porte, en ce grand jour où je reprends ma charge, Pour me laisser passer n'était pas assez large. Mais irais-je d'abord, ou juge ou serrurier, Me noircir à la forge ou bien à l'encrier ? Que faire ? - Pour les gueux enfin saisis au piège Forgerai-je des fers, ou bien condamnerai-je ? Cela m'occupe fort, au point qu'en pleine nuit Le jour pour moi commence. Ah ! c'est le sauf-conduit. De ce jeune officier. Il doit certes l'attendre, Et même si matin, il peut, je crois, m'entendre. C'est son salut! - Quel sot ! Le prince de Conti, Qui depuis quelque temps s'est, dit-on, converti, Et dès lors a l'horreur des plaisirs trop profanes, Sachant que des acteurs couraient en caravanes Le Languedoc, lui dit : « George, allez les chasser, Prenez-les... » Il les joint, et les laisse passer. On dit que là-dessous se cache une amourette De théâtre. Le Prince veut alors qu'on l'arrête Lui-même, et qu'on le juge ! Ah ! Pour moi quel succès ! Racine son ami vient biffer le procès. Biou vivant ! à mon nez, il lui donne un refuge Là!... De plus, il me faut lui porter, moi, le juge, Cette passe. - Il peut tout, ce petit drôle, ici, Car son oncle est absent et notre évêque aussi. La belle proie échappe, ah ! si j'avais la moindre ! Si ces comédiens du moins... Mais où les joindre? - Quant à George, un recours reste à l'autorité, Il manque au sauf-conduit une formalité, Suffît ! chacun son droit, il connaîtra le nôtre, D'une main je le lâche, et le reprends de l'autre ; Et cela d'autant mieux que, croyant tout gagné, Racine, pour deux jours, d'Uzès est éloigné.

Scène 2

Georges, Courtès

Sortant du pavillon de gauche, et se dirigeant vers la droite, tandis que Courtès va du côte contraire.

Georges

Sortons, car ce refuge est moins gai qu'une geôle. Il en coûte, Clorinde, hélas ! À qui s'enrôle Dans vos amours ! - Morbleu ! comme elle m'a trompé ! Et pendant ce temps-là, comme ils ont décampé, Ces acteurs... Et j'ai, moi, de sots comptes à rendre, Un peu plus j'étais pris pour n'avoir pas su prendre. Si j'étais un poète, elle m'eût traité mieux... Il me faut désormais des coeurs plus sérieux.

Se heurtant contre un banc, prêt de tomber.

Courtès

Aï !... Dans l'ombre à tout coup, je manque d'équilibre.

Georges

Allons trouver ce juge, il faut que je sois libre.

Courtès

Enfin, je tiens sa porte.

Georges

Ah ! Voici sa maison.

Scène 3

Monsingre, Georges, Courtès

Monsingre

Si j'en crois mon oeil d'aigle, on voit à l'horizon Des ombres s'agiter, qui sont bien matinales. Serait-ce de ces gens des justices... pénales, Qui nous traquent partout...

Georges

Monsieur!

Monsingre

Il m'a semblé Que j'entendais. . .

Courtès

Monsieur...

Georges

C'est...

Monsingre

À gauche.

Monsingre

C'est sûr, on a parlé.

Courtès

Je viens...

Monsingre

Non, maintenant à droite

Georges

Pour ce sauf-conduit...

Monsingre

Tiens ! Ce qu'ici je convoite.

Courtès

Pour cette passe.

Monsingre

Aussi !... Ma foi de mieux en mieux. Ces deux inconnus-là sont des gens précieux.

Georges

Monsieur, donnez-la-moi...

Courtès

Monsieur, je vous l'apporte.

Monsingre

Entre eux deux qui l'aura ?... Moi...

Georges

Je brise la porte Si...

Courtès

Parlez !

Georges

Est-il mort ?

Courtès

A-t-il fui ? Mauvais cas !

Georges

Répondez !...

Monsingre

Je réponds... qu'on ne répondra pas.

Georges

Je reviendrai plus tard. . .

Courtès

C'était de trop bonne heure.

Georges s'éloigne.

Monsingre

À votre aise, messieurs ; mais, morbleu ! Que je meure Si Monsingre bientôt n'a pas ce sauf-conduit ! Ce bon tour est de ceux qui m'ont toujours séduit. Quand je ne sais pourquoi l'on se met sur ma trace Je trouve assez plaisant d'escamoter ma grâce.

Scène 4

Courtès, Monsingre, Jeanne

Courtès

Rentrons...

Monsingre

Déjà ! Tant pis, j'aurais...

Voyant Jeanne qui passe le seuil de la maison.

Courtès

Ma fille sort ! Pourquoi ?

Jeanne

Pour vous ouvrir, car vous frappiez si fort...

Courtès

À l'autre porte ?...

Jeanne

Non, à la nôtre.

Courtès

Est-ce étrange ?

Monsingre

Nouvel imbroglio...

Courtès

Ta tête se dérange Pauvre petite... Mais passons... où t'en vas-tu ?

Jeanne

Aux matines.

Courtès

Très bien, va. - Piété, vertu, Mon enfant, sont toujours filles de la Justice. Que jamais avec toi l'innocent ne pâtisse, On pourra dire alors que tu m'as ressemblé... J'ai fait bien des arrêts, j'ai fait plus d'une clé Ah !...

Monsingre

Que n'a-t-il pas fait ?...

Courtès

Vois ces deux mains ; chacune, En jugeant ou forgeant, fabrique une fortune Pour toi... Mérite-la. Garde-toi d'écouter Tous ces godelureaux qui t'en pourraient conter, Ces détrousseurs d'amour, à l'oeillade assassine.

Jeanne

Aucun...

Courtès

Tu dis !...

Jeanne

Mon père...

Jeanne

Et ce petit Racine?

Courtès

Lui, c'est vrai !

Courtès

Pourquoi diable est-il ici tombé De Paris ?

Jeanne

On m'a dit que c'est pour être abbé.

Monsingre

Et sa vocation en termes clairs s'explique.

Jeanne

Puis, il est avocat...

Courtès

Et vive est sa réplique. Contre moi-même, aux plaids le drôle parle d'or.

Jeanne

Et poète !...

Courtès

Il est tout. T'écrit-il ?...

Jeanne

Pas encor...

Courtès

Je le voudrais.

Monsingre

Bon père.

Jeanne

Il est loin.

Courtès

Qu'il revienne. Son esprit me payera plus d'une dette ancienne. Au moindre billet doux de ce maître rieur, Je...

Jeanne

Songez que son oncle est monsieur le prieur.

Courtès

Bast ! Eut-il pour cousin le prélat de Toulouse, Je rendrais un arrêt, comme il faut qu'il t'épouse.

Il sort.

Monsingre

Ce bon juge est celui qui nous veut de l'ennui; Si pour le déjouer, en l'ennuyant bien, lui, J'employais cet amour du noble enfant du Pinde ! Oui, ce serait adroit... Mais consultons Clorinde.

Scène 5

Georges, Jeanne

Pendant cette scène, le jour se fait peu à peu.

Apercevant Jeanne qui, après avoir quitté son père rentré dans la maison, se dirige vers l'église.

Appelant.

Georges

Quelle est cette ombre au loin, leste et trotte menu? Hé ?

Jeanne

Plait-il ?

Georges

On répond.

Haut.

Jeanne

Serait-il revenu? Est-ce vous ?

À part.

Georges

Oui. Toujours, en rencontres pareilles. Un gentil oui menteur a produit des merveilles.

Jeanne

Bien vrai !

Georges

C'est un galant... Voyons, s'il perd ses soins.

Jeanne

De retour ?... Quoi, déjà !

Il s'avance.

Georges

Ce déjà me plaît moins. Bah !..

Jeanne

N'approchez pas tant, j'ai peur de vous connaître.

Georges

Il est entreprenant ! Mais qui ce peut-il être ?

Jeanne

Tenez, Monsieur Racine...

Georges

Ah ! Le petit mutin !

Jeanne

Vous auriez pu ne pas revenir si matin ; Car mon père défend que je vous entretienne. Telle est sa volonté,

Georges

Mais la vôtre ?

Jeanne

Est la sienne. Oui, mon coeur ne veut plus, monsieur, cire troublé, Comme il l'est chaque fois que vous m'avez parlé.

Georges

Il voulait être abbé ! J'en rirais à me tordre.

Jeanne

En moi la piété met le repos et l'ordre, Et chaque mot de vous y vient tout déranger. Je sens que c'est bien doux, mais j'en crains le danger, J'ai peur des passions dont s'inquiète l'âme ; Avec autant d'amour, je voudrais moins de flamme.

Georges

Des sentiments du Nord sous le ciel du Midi.

Jeanne

Puis, vous n'attendez pas qu'on vous ait enhardi. Vous savez donner trop d'éloquence au mot j'aime, Il nous jette avec vous comme dans un poème, Et ce qu'il dit alors va plus haut que mon coeur, Et puis...

Georges

Ce n'est pas tout !

Jeanne

Vous êtes trop moqueur. Chez vous, et tout cela met mon père au supplice, Le coeur a trop de feu, l'esprit trop de malice. Pauvre père ! Combien vous l'avez lutiné. Ne croyez pas au moins qu'il vous ait pardonné, Non ! Ses ordres, monsieur, sont que je vous haïsse. La charité, c'est vrai, défend que j'obéisse, Le péché, c'est haïr...

Georges

La vertu, c'est aimer.

Jeanne

Oui.., que dis-je ? Adieu !

Haut.

Georges

Non : Elle a tout pour charmer Bonne, et je crois jolie, arrêtons au passage, Écoutez.

Jeanne

Jamais !

Georges

Là ! Si l'on devenait sage.

Jeanne

Eh bien ?...

À part.

Georges

Si... Je m'embrouille avec la raison, moi. Si...

Jeanne

J'ai bien entendu : si...

Haut.

Georges

Je vais rester coi. . Vous comprenez.

Jeanne

Mais non.

Georges

Je manque d'étude.

Jeanne

C'est qu'il n'a plus du tout son esprit d'habitude.

Georges

Enfin !

Se retournant.

Jeanne

Ni sa voix Ciel ! Un autre ! Que veut-il ?

Georges

Perdu !

Jeanne

S'il parlait mieux, il serait très gentil.

Scène 6

Georges, Jean Racine

S'élançant pour la suivre.

Georges

Mon éloquence, hélas ! Était bien dépourvue. Que j'aurais mieux parlé, si je l'avais mieux [vue] Il me faut ma revanche...

Jean Racine

Ah ! Georges.

Georges

Toi ? comment ? Tu nous reviens ?

Jean Racine

Pour toi ; car j'étais en tourment. Je ne puis, mon ami, te savoir dans la peine.

Georges

Brave coeur !

Jean Racine

Ton danger est ce qui me ramène.

Georges

Craindrais-tu donc ?

Jean Racine

Beaucoup.

Georges

Pourquoi ?

Jean Racine

Désobéir Chez le prince est un crime ; autant vaudrait trahir.

Georges

L'ordre était trop sévère !

Jean Racine

Il faut, à la puissance Pour l'excès de rigueur, l'excès d'obéissance, Et l'on frappe celui qui n'a pas su frapper.

Georges

Avec le sauf-conduit je suis sûr d'échapper.

Jean Racine

Je reviens pour cela. Donne que je le lise. .. Il y manque, je crois, le cachet de l'Eglise, Je le garde chez moi, quand mon oncle est absent, Donne, j'en veux sceller ton brevet d'innocent.. .

Georges

Je ne l'ai pas.

Jean Racine

Courtès ?

Georges

Dort... comme à l'audience... Mais nous avons le temps...

Jean Racine

J'aime ta confiance, Et m'en effraie.

Georges

Ah! bah ! notre sort où va-t-il ? De la plainte aux chansons, de l'amour au péril ; Soldat, je prends les uns ; poète, prends les autres.

Jean Racine

Amour, chansons !

Georges

Le culte avec ses patenôtres.

Jean Racine

Tu crois donc ?

Georges

Oh ! Je sais où rêve ton désir, Ton choix...

Jean Racine

Quand mon chagrin est de ne pas choisir !... C'est ?...

Georges

La jolie enfant, qui craintive, discrète, Aime à si petit bruit, soupire et le regrette.

Jean Racine

Jeanne qui loge là...

Georges

Sa demeure, et son nom ! Tu la connais du moins ?

Jean Racine

Oui.

Georges

Tu l'adores ?

Jean Racine

Non. Lorsque dans ce désert mon coeur cherche à s'entendre, Au passage, il est vrai, je me plais à l'attendre, J'essaie en la suivant la langue aux doux propos, Je lui parle d'amour, comme on parle aux échos ; Voilà tout...

Georges

Et l'écho te répond-il ?

Jean Racine

Peut-être, Mais il n'éveille pas ce qui chez moi veut naître.

Haut.

Georges

Tant mieux ! Bien vrai ?

Jean Racine

Bien vrai ! Je suis toujours loyal ! Avec Jeanne je crois rentrer à Port-Royal, Au temps où les Arnauld, ma tante Sainte-Thècle, Me disaient : « Fuis le monde et les gloires du siècle. » Or, vois-tu, ce n'est pas ce qu'il faut aujourd'hui A l'immense désir qui fait mon long ennui.

Georges

L'ennui ! dans la contrée où la nature est belle.

Jean Racine

Plus elle est belle ainsi, plus elle m'est mortelle, Je me fatigue à voir son immobilité, Ce soleil sans un voile et l'éternel été ; J'espère en vain la pluie en ces poudreux ombrages Et suis las d'y sentir des souffles sans orages. Ah ! Que j'aimerais mieux, sous la foudre et l'éclair. Ces tourmentes qui sont les passions de l'air. J'apprendrais à saisir dans leurs rages soudaines Ce que sont nos fureurs : nos amours, et nos haines ; Tout ce que je devine, hélas ! Et ne sais pas, Car tempêtes, amours, sont les mêmes combats, Je le sens, quel que soit le nom dont on les nomme, Et la nature entière est dans le coeur de l'homme.

Georges

Bien !... Que n'écris-tu pas ? Pour toi, c'est un devoir.

Jean Racine

Je travaille, en effet...

Georges

Quelle est l'oeuvre en espoir ?...

Jean Racine

Ovide, ses amours...

Georges

Et ses métamorphoses, Bel inconstant !

Jean Racine

Changer, telle est la loi des choses. À ce premier sujet si je devais faillir, J'en ai mille autres là qui viennent m'assaillir.

Georges

La muse de Corneille aura donc un émule.

Jean Racine

Je prétends moins. Sa gloire, il est vrai, me stimule. M'entraîne , mais je veux rester moi tout entier ; S'il a le grand chemin, je prendrai le sentier, Et j'y marcherai seul en pleine vie humaine. Ses héros vont plus loin, moi je les y ramène, Et veux remettre ainsi, palpitant sous nos yeux, Ces grands hommes qu'il monte à la hauteur des dieux. Échappant sans le fuir au joug sacré du maître, Je dis, moi, ce qu'ils sont, lui, ce qu'ils devraient être, Et cherche à prendre ainsi le peu qu'il a laissé Dans cet art descendu, mais non pas abaissé. Je te dis mon espoir, l'amour en est la trêve Et peut-être pour moi n'est-ce qu'un double rêve. Ah ! Que de fois, ami, seul, un livre à la main Pour abréger le temps allongeant le chemin, Des héros espérés j'évoque à moi l'élite. Ils viennent, c'est Pyrrhus, Andromaque, Hippolyte, Phèdre !... me racontant tout ce qu'ils ont souffert, Et de leur désespoir emplissant mon désert. Ah ! Que ne puis-je enfin les détacher du livre, Et les montrer vivants comme je les sens vivre ! Que ne suis-je où l'on donne un corps à ces esprits, À ces âmes la voix !...

Georges

Tu voudrais donc ...?

Jean Racine

Paris.

Georges

Son théâtre.

Jean Racine

Eh bien ! oui, c'est là ce que j'appelle, Tout le reste me pèse, et je m'y sens rebelle.

Georges

Quoi ! La religion ?

Jean Racine

Ah ! j'en voudrais sortir.

Georges

Pour y rentrer plus tard avec le repentir.

Jean Racine

Peut-être... Maintenant, je n'ai là qu'une flamme ! Sans parler du Seigneur, on peut élever l'âme. L'art tel que je le sens est humain, et mortel; Mais s'il vit sur la terre, il s'éclaire du ciel ; La passion qu'il porte est celle de la vie, Mais superbe, et jamais aux jours vils asservie. L'homme, même tombé, doit y paraître grand.

Georges

Avec ces passions, une autre encore vous prend, Les femmes de théâtre alors...

Jean Racine

Serait-ce un crime D'enseigner en aimant l'amour à qui l'exprime ? Le poète amoureux est le plus excellent. On n'a qu'à l'écouter pour avoir du talent.

Georges

Avec toi l'on ferait vite un apprentissage.

Jean Racine

Chez le prince, dis-moi, tu connus au passage La Du Parc ?

Georges

Oui beaucoup.

Jean Racine

Ou vantait sa beauté.

Georges

On parlait plus encore de sa légèreté.

Jean Racine

C'est qu'on n'avait pas su lui faire une constance. Je l'aimerais, je crois...

Georges

À très longue distance, Car elle est à Paris avec Molière.

Jean Racine

Hélas! Chez Moutfleury l'on cite avec de grands éclats La jeune Champmeslé...

Georges

Tu voudrais la connaître.

Jean Racine

J'en brûle.

Georges

Et que dira la Duparc !

Jean Racine

Raille, traître, Raille, si tu le veux. Des deux je suis épris. Il semble que leur voix me parle quand j'écris, Se môle à mes pensers, les suit ou les devance, Comme un écho charmant qui répondrait d'avance.

Georges

Ha ! ha !

Jean Racine

N'as-tu jamais entendu soupirer En toi, celle qu'un jour tu devais adorer ?

Georges

Jamais...

Jean Racine

Clorinde même !

Georges

Ah ! Plus un mot sur elle. De pareils souvenirs s'en vont à tire d'aile. Il me faut aujourd'hui des amours plus constants.

Jean Racine

Tu l'adoras. . .

Georges

Un jour, et ce fut trop longtemps. Plus de ces passions qu'on joue à l'étourdie ! Déesses d'aventure, anges de comédie, Chez qui, je le sais trop, le coeur est un absent, L'esprit un étranger et l'amour un passant, Adieu ! Ce que je veux, c'est candeur et tendresse, Le sentiment qui va sans ruse et sans adresse, La femme près de qui portant son coeur lassé, On se repose en paix des amours du passé, Qui sans de longs soupirs vient à vous d'elle-même, Et commence d'aimer, dès qu'elle croit qu'on l'aime. Tu peux rêver encor, je suis las de rêver ; Te moquas-tu de moi, si je pouvais trouver Une naïve enfant, que rien d'impur ne fane Discrète et même un peu dévote...

Qui, pendant ce temps, écrit sur ses tablettes ; à part.

Jean Racine

Il a vu Jeanne.

Georges

Laissant comme un parfum, autour de sa beauté La pudeur de son âme, et sa sérénité

Jean Racine

Il l'aime...

Georges

Je serais heureux, ne t'en déplaise. Le calme du foyer, quand tu veux la fournaise, Voilà mon lot.

Jean Racine

J'entends.

Georges

Sans avoir écouté.

Jean Racine

Si fait...

Georges

En écrivant ?

Jean Racine

Ce que tu m'as dicté.

Georges

Moi ?

Jean Racine

Lis plutôt. ..

Georges

C'est vrai « Stances : L'Amour tranquille. » Vers charmants !

Jean Racine

Tu dictais, c'était assez facile.

Georges

Je les prends...

Jean Racine

Soit, mais dis partout qu'ils sont de toi.

Georges

Jamais...

Jean Racine

Rends-les alors.

Georges

Non.

Jean Racine

Si.

Georges

Mais...

Jean Racine

Ah !

Qui pendant le débat s'est rapproché de la rampe de la terrasse, et à qui les tablettes viennent d'échapper.

Georges

Ma foi ! Dans la ruelle ils sont tombés pendant la lutte.

Il sort.

Jean Racine

Si mes oeuvres déjà font ainsi la culbute, Triste augure ! Courons.

Scène 7

Georges, Monsingre

Allant vers la maison de Courtès.

On entend une cloche.

Georges

Moi, chez le juge Non. La messe finit, Jeanne alors... guettons-la.

Monsingre

Bon !... Butor !

Georges

Hein ?

S'inclinant et se cachant le visage avec la plume de son chapeau.

Monsingre

Ciel ! Monsieur !

Il sort.

Georges

J'ai déjà vu ce drôle...

Scène 8

Clorinde, Monsingre

Lisant les tablettes qu'elle vient de trouver.

Clorinde

L'auteur de ces vers-là pourrait m'écrire un rôle.

Monsingre

Il nous arrêterait sans que ça fit un pli, Car c'est lui, j'en suis sûr...

Clorinde

Joli.

Monsingre

Quoi ?

Clorinde

Très joli !

Monsingre

Notre danger, sans coeur !

Clorinde

Ce que je viens de lire. Les vers trouvés en bas...

Monsingre

Oh ! Mais c'est du délire ! Tu lisais quand partout on nous traque, on nous suit.

Clorinde

Ne dois-tu pas avoir bientôt ce sauf-conduit ?

Monsingre

Sans doute... En attendant, on nous serre à la gorge. Il faut absolument quitter ce pays. - George Qui doit nous en chasser sous peine de prison Est ici.

Clorinde

D'un sourire on en aura raison.

Monsingre

Tu l'as déjà joué, j'ai peur qu'il ne se venge.

Clorinde

C'est un morceau charmant !

Monsingre

Encore.

Clorinde

Il est étrange Qu'on fasse de tels vers aussi loin de Paris.

Lisant.

Monsingre

Voyons donc Pas trop mal ! Je les aurais écrits...

Clorinde

Fat !

Monsingre

Le tour est galant, l'allure décidée. Je les garde.

Clorinde

Pourquoi ?

Monsingre

Nous avons notre idée.

Clorinde

En connais-tu l'auteur ?

Monsingre

Oui ; c'est, j'en jurerais, Ce jeune abbé manqué, logé là tout auprès. Chez les Muses souvent monsieur fait des sorties. Il veut, dit-on, jeter son froc à leurs orties.

Clorinde

Il s'appelle ?...

Monsingre

Racine... un nom de végétal.

Clorinde

Corneille à mon avis sonnait tout aussi mal. Qu'ils dérivent ou non des bêtes ou des herbes, Sitôt qu'ils sont fameux ces noms-là sont superbes.

Monsingre

Des phrases ! Il nous faut beaucoup mieux aujourd'hui. Ce jeune homme est puissant. On peut trouver chez lui Des moyens de salut ; voilà ce qui m'importe.

Clorinde

Je t'admire.

Monsingre

Parbleu

Clorinde

Qui t'instruit de la sorte ?...

Monsingre

On n'est jamais perdu, quand on sait écouter, Et j'écoute... partout. - Dieu daigna te doter.... D'un frère que jamais le péril ne submerge, Clorinde, bénis-le, puis retourne à l'auberge.

Clorinde

Guettons ce poète.

Scène 9

Monsingre, Courtès

Monsingre

Ah ! L'homme au papier sauveur !

Courtès

Portons ce sauf-conduit.

Monsingre

Encor cette faveur ! Ciel ! Fais que je l'attrape... Il l'a mis dans sa poche. Bien...

Courtès

Ce jeune officier m'a tantôt, sans reproche, Fait trop attendre. Aussi, quand j'aurai bien frappé, S'il ne répond pas mieux, j'ai mon plan.

Monsingre

Attrapé !

Courtès

Là !...

Monsingre

Noms en blanc !... J'y mets : Monsingre avec sa troupe, Et lestes nous partons, la Tragédie en croupe.

Courtès

Après, sur ces acteurs...

Monsingre

Hein !

Courtès

Je me lance.

Monsingre

Bon !

Courtès

Je les suis.

Monsingre

Bien !

Courtès

Les joins.

Monsingre

Très bien.

Courtès

Et les prends...

Monsingre

Non ! C'était prévu... De peur qu'il ne nous inquiète, Il faut l'inquiéter...

Courtès

Hé !

Il met les tablettes sur le banc.

Monsingre

Les vers du poète Suffiront. Laissons-les, comme un piège tendu À sa fille.

Courtès

Encor rien !

Monsingre

Il croira tout perdu. L'inquiétude alors le talonne, le gagne. Quand nous courrons les champs, il battra la campagne.

Il donne un tour de clef.

Courtès

Peut-il, puisqu'il m'attend, être déjà sorti? Non, il est là qui dort ; moi, je prends un parti ! Je l'enferme.

Monsingre

Qui donc ? Il faut que je l'observe.

Courtès

C'est un morceau de roi qu'ainsi je me conserve. Ce Georges...

Monsingre

Quoi, c'est lui ?

Courtès

M'appartient. - On dira Qu'avec le sauf-conduit...

Monsingre

Quoi ! C'était le sien, ha ! Coup double !

Courtès

Il aurait fui, soit...

Monsingre

Le gibier espiègle Part, le chasseur est pris...

Courtès

Mais il n'est pas en règle Le sauf-conduit.

Monsingre

Comment ?

Courtès

Ce n'est qu'un vil papier, Sans le cachet.

Monsingre

Il manque ! Ah ! J'en voudrais crier.

Courtès

Il faudrait pour l'avoir le retour de Racine, Et Racine est bien loin.

Secouant la porte du pavillon.

Se retournant vers Courtès.

Monsingre

Voilà qui m'assassine. Et dire qu'il est là ce cachet endiablé ; Là, dans ce pavillon, et qu'un seul tour de clé... Ah !...

Courtès

Que fait ce monsieur planté devant la porte...

Monsingre

Oui... très adroit !

Courtès

Son air ferait crier main-forte.

Monsingre

J'ai mon rôle...

Courtès

Un acteur !... de ceux que je poursuis

Monsingre

S'il me connaissait ?... Non...

Courtès

Arrêtons !... Si je puis !... Il est armé.

Monsingre

Rusons !

Courtès

Soyons fin.

Monsingre

Soyons ferme. C'est là qu'il faut entrer...

Courtès

C'est là que je l'enferme.

Monsingre

Brave homme...

Courtès

Monseigneur.

Monsingre

Il ne me connaît pas.

Courtès

Monseigneur ! Sacripant ! Tu me la pagueras.

Monsingre

Je voudrais...

Courtès

Volontiers...

Haut.

Monsingre

Le sot vient de lui-même ! Racine...

Courtès

Est votre ami...

Monsingre

Je le protège, et l'aime.

Courtès

Quel drôle !...

Monsingre

Près d'ici je l'avais rencontré, Et d'avis, en causant, nous avions différé Sur un point...

Courtès

De morale ?...

Monsingre

Oh ! Mais de la plus haute !

Courtès

Gredin !

Monsingre

Je le serrais, il allait être en faute De raisonnement.

Courtès

Lui ! Qui m'a vaincu souvent !...

Monsingre

Quand il dit : « J'ai chez moi certain livre savant, Qui vous battrait ! » Morbleu ! Je veux l'avoir ce livre, Car la discussion comme un combat m'enivre, Je suis fort à l'épée et plus à l'argument, Il me faut à tout prix ce bouquin ; mais comment ? Tout est clos !...

On ouvre.

Courtès

Me voici pour ouvrir...

Monsingre

Ce service Me plaît... En m'obligeant vous servez la justice.

Donnant un tour de clef.

Courtès

Je le sais Aussi...

Monsingre

Là ! Vous m'avez enfermé. Ouvrez, qu'attendez-vous?

Courtès

Un plus ample informé...

Monsingre

Suis-je en prison ?

Courtès

Oui !...

Monsingre

Mais !...

Courtès

L'esprit s'y fortifie C'est là qu'on fait le mieux de la philosophie. Adiousias, moûsû !

Scène 10

Jeanne, Courtès

Qui a pris les tablettes sur le banc. — Après avoir lu.

Jeanne

Que ces vers sont charmants !

Courtès

Deux captifs, deux procès et deux bons jugements. Quelle aubaine !

Jeanne

Ah ! Parfait !

Courtès

Que faites-vous là, Jeanne ?

Jeanne

Je lis des vers...

Courtès

D'amour. ..

Jeanne

Non.

Courtès

Ce que je condamne.

Jeanne

Ils sont bien innocents, je les ai trouvés là, Et j'ai cru que c'est vous...

Lui prenant les tablettes.

Il sort.

Courtès

Par exemple !... Voilà Que de vers amoureux, je deviendrais complice ! Autre affaire, avec preuves à l'appui... comme on glisse Par tous moyens le mal au coeur qu'il doit ternir Donnez ! Et gardez-vous de vous en souvenir...

Scène 11

Jeanne, Clorinde

Après un silence et comme récitant.

Jeanne

Les vers qui vont au coeur, est-ce qu'on les oublie ? L'âme qu'ils ont émue en est comme embellie, Et par reconnaissance en garde le parfum. Si Racine ?... Mais non ! Des vers calmes ! Pas un Ne peut être de lui. - Sans me croire insensée, J'aimerais bien celui dont ils sont la pensée... Ce jeune homme, tantôt, aux aveux si couverts ?... Peut-être... « Amour tranquille... »

Clorinde

Ah ! Vous savez ces vers Déjà, mademoiselle ?

Jeanne

Et pourquoi pas, Madame ?

Clorinde

Ce n'est pas qu'autrement ici j e les réclame , Mais...

Jeanne

J'ai dû les savoir la première...

Clorinde

Pourquoi ?

Jeanne

C'est que je pense bien qu'on les a faits pour moi.

Clorinde

Vous possédez alors l'amour d'un vrai poëte , Je m'y connais...

Jeanne

C'est plus que Jeanne ne souhaite...

Clorinde

Dédaignez-vous l'éclat d'un nom étincelant ?

Jeanne

Le coeur me suffirait.

Clorinde

Je voudrais le talent.

Jeanne

Sans passion trop vive...

Clorinde

Un talent de ménage.

Jeanne

Que le bonheur...

Clorinde

La gloire est son seul apanage.

Jeanne

Guidé par le devoir...

Clorinde

Le devoir l'éteindrait...

Jeanne

Que de péchés alors !...

Clorinde

L'amour l'en absoudrait...

Scène 12

Jean Racine, Jeanne, Clorinde

Jean Racine

Vous discutez, je crois, puis-je en savoir les causes? Car la dispute éclaire ou brouille bien des choses...

Jeanne

Monsieur Racine !

Clorinde

Lui !

Jeanne

Je vais enfin savoir Si ces vers...

Clorinde

Nous parlions de l'art et du devoir.

Jean Racine

Très bien...

Clorinde

Mademoiselle, en prude jeune fille, Plaidait...

Jean Racine

Je le comprends, plaidait pour la famille... Pourquoi non ?

Jeanne

Ah !

Jean Racine

Je suis à d'autres goûts enclin, Mais penche à celui-là. - Je naquis orphelin, Mon enfance ne fut que solitude amère, Et pour savoir enfin ce que c'est qu'une mère, Je me rêve une épouse avec de beaux enfants... Plus tard...

Jeanne

Donc ces pensers ?...

Jean Racine

En vain je m'en défends. Est-ce un pressentiment dont je subis le charme ? Mais je leur dois déjà plus d'une douce larme. L'autre jour des enfants préparaient sous les fleurs Un autel à la Vierge : en mêlant ces couleurs, Comme ils semblaient heureux, que leur joie était pure, Et quels soins ils mettaient à la sainte parure ! Le père, souriant, était au milieu d'eux, Applaudissant leurs cris, applaudissant leurs jeux. À l'instant solennel, il mit la croix bénie, Et grave, précéda l'humble cérémonie ; Et j'admirais alors en sa sérénité L'accord de la famille et de la piété. Je les suivis longtemps des yeux et du sourire ; Et quand ils furent loin — Ah ! Qui pourra me dire Ce qui dans ces moments se passe au fond de nous - Je me sentis en pleurs, et j'étais à genoux. D'avance en ce tableau j'ai cru me reconnaître. Ce père souriant, ce sera moi, peut-être ! J'aime, vous le voyez, les plus calmes plaisirs, Et la paix domestique est un de mes désirs.

Jeanne

Oui, ces vers sont de lui !

Clorinde

Pour devenir les vôtres, Il faut que ces désirs soient devancés par d'autres. Gardez-les pour les temps du lointain avenir, Où l'homme qui s'éteint demande à bien finir. Ce n'est pas en naissant que notre âme sommeille, Écoutez votre coeur que le génie éveille.

Jean Racine

Le génie ? oh ! non.

Clorinde

Certes...

Jeanne

Elle veut vous flatter, Comme le Tentateur...

Clorinde

Laissez-vous emporter A ce charme éloquent dont le doux feu pénètre.

Jean Racine

Mais...

Clorinde

J'ai lu de vos vers, et je crois vous connaître.

Jean Racine

Ils ne sont qu'amoureux.

Clorinde

Ils pourront être forts. La passion est tout.

Jean Racine

Mais qu'il faudrait d'efforts !

Clorinde

En triomphes toujours la gloire sait les rendre. Le théâtre est à vous, si vous savez le prendre...

Jeanne

Le théâtre !... Mon Dieu ! Mais il sera damné.

Clorinde

Tout ce qui vient du ciel est du ciel pardonné, Et le génie envient; tout est saint, qui s'élève.

Jeanne

Mais vous n'y pensez pas, vous, du moins ?

Jean Racine

C'est mon rêve

Jeanne

Et j'aurais pu l'aimer !...

Jean Racine

Mon plus ardent espoir.

Jeanne

Ah !

Clorinde

N'hésitez donc plus, vous n'avez qu'à vouloir. Athlète fatigué, Corneille, sous la tente, Recueille en vers pieux sa muse pénitente, Traduit les livres saints.

Jean Racine

C'est là que doit aller Tout homme à bout de jours qui veut se consoler.

Jeanne

Bien !...

Clorinde

Remplacez sa voix qui s'obstine à se taire, Et pour nos temps nouveaux pourrait sembler austère. Il était la Grandeur; allez, soyez l'Amour; Quel triomphe pour vous dans cette jeune cour, Qui, de ses sentiments cherchant qui l'entretienne, Aime les passions, où s'enflamme la sienne.

Jean Racine

Et le roi ?

Clorinde

Vous l'aurez pour premier partisan.

Jean Racine

Vous croyez ?

Clorinde

J'en réponds, mais soyez courtisan.

Jean Racine

Corneille l'était peu.

Clorinde

Soyez-le davantage. Le courtisan d'esprit a le meilleur partage.

Jean Racine

Le malheureux par lui peut être défendu ?

Clorinde

Oui, mais il risque alors d'être mal entendu.

Jean Racine

Si l'on parlait au roi de son peuple qui souffre, Si l'on osait lui dire ?...

Clorinde

On irait droit au gouffre, Soi-même on se perdrait, sans rien faire pour tous. Le danger serait là. ..

Jean Racine

Mais qui donc êtes-vous ?

Clorinde

Moi, le reflet, l'écho, l'ombre, un rien qui tout frôle.

Jean Racine

Et pour ces bons conseils que vous donner?

Clorinde

Un rôle.

Jeanne

Que dit-elle ?

Clorinde

À présent vous me connaissez bien...

Jean Racine

Vous savez tout, comment ?

Clorinde

C'est que je ne suis rien. Je connais mal Paris, et beaucoup les provinces. J'ai chez eux observé seigneurs et petits princes, Et de ceux de la cour ils sont peu différents. En voyant les petits, j'ai deviné les grands.

Jean Racine

Mais enfin, dites-moi ?...

Clorinde

Fille de gentillâtre Et pour monter d'un rang princesse de théâtre.

Jeanne

Une comédienne, ah !...

Elle sort.

Clorinde

Je n'ai qu'un espoir, Paris. J'y vais ; mon nom est Clorinde. Au revoir.

Scène 13

Jean Racine

Il va au pavillon et l'ouvre.

Jean Racine

Il me semble à présent que je commence à vivre. J'espère en moi, je crois. - Avant que de la suivre, Donnons à mon ami les moyens de partir.

Scène 14

Monsingre, Jean Racine

Monsingre

Ah !

Jean Racine

Qu'êtes-vous ?

Monsingre

Merci de m'avoir fait sortir, Merci !...

Jean Racine

Parlez, j'attends.

Monsingre

Très bien, mine hardie. Ton fier...

Jean Racine

Ah !

Monsingre

Vous joueriez fort bien la tragédie.

Jean Racine

Et quel est ce papier ?

Monsingre

Geste net ! Encor mieux, Pour les jeunes Héros et pour les jeunes Dieux, Parfait!

Jean Racine

Le sauf-conduit ! vous l'avez osé prendre...

Monsingre

Et dans quelques instants vous allez me le rendre.

Jean Racine

Moi !

Monsingre

Vous.

Jean Racine

Mais de quel droit !

Monsingre

Le malheur.

Jean Racine

Savez-vous Que !...

Monsingre

Voyez-y mon nom ; tous deviendrez plus doux.

Jean Racine

Il a mis le cachet !

Monsingre

Il fallait être en règle.

Jean Racine

Et son nom, en effet : « Monsingre. »

Monsingre

Dit : L'oeil d'aigle.

Jean Racine

« Avec sa compagnie. » Oh ! Sa bande.

Monsingre

Plaît-il ? Pour un Roi détrôné, soyez moins incivil, Jeune homme, croyez-moi. . .

Jean Racine

Pour un roi ?

Monsingre

Mieux encore Un Tyran...

Jean Racine

Vous seriez ?...

Monsingre

Tous les soirs Matamore.

Jean Racine

Tiens !...

Monsingre

Il se radoucit...

Jean Racine

Pauvre comédien !

Monsingre

C'est l'effet d'un beau nom, j'étais bien sûr du mien.

Se ravisant et voulant déchirer l'écrit.

Jean Racine

N'importe !

Monsingre

Attendez...

Jean Racine

Non... Qui certifie au reste Que vous soyez vraiment ?...

Monsingre

Mon beau talent l'atteste, Vous faut-il ?

Jean Racine

Une preuve.

Monsingre

Eh bien !

Jean Racine

Voyons un peu.

Monsingre

Un morceau de l'Esther que fit Pierre Mathieu.

Jean Racine

Esther, bien ! Beau sujet !...

Monsingre

Et quel titre ample et riche ! On ne sait plus, monsieur, composer une affiche.. Il fallait voir écrit, avec tout son détail, Ce titre qui lui seul est un si beau travail : « Esther, histoire tragique en laquelle est représentée la condition des Rois et Princes sur le théâtre de la Fortune, la prudence de leur conseil, les désastres qui surviennent par l'orgueil, l'ambition, l'envie et la trahison ; combien est odieuse la désobéissance des Femmes, finalement comme les Reines doivent amollir le courroux des rois endurcis sur l'oppression de leurs sujets. »

Jean Racine

Ouf !

Monsingre

Je disais, monsieur, tout cela d'une haleine Quand je faisais l'annonce à voix sonore et pleine.

Jean Racine

Les vers...

Monsingre

Je prends la scène où l'exécrable Aman - C'était moi, - prie Esther à genoux, humblement : « Chef d'oeuvre de beauté, réjouissante face, Le maltalent du Roy et mes erreurs efface ! Par le jour rougeoyant qui ci-bas t'envoya, Par l'aspect bienheureux qui sur toy flamboya. Par tes yeux rayonnants et par cette couronne, Qui décore ton chef, permets qu'il me pardonne. »

Jean Racine

Assez !

Monsingre

Hein ? Que c'est beau !...

Jean Racine

C'est horrible, odieux !

Monsingre

Vous êtes difficile.

Jean Racine

On pourra faire mieux...

Haut.

Monsingre

Ces jeunes gens vraiment sont d'une suffisance ! Mais, moi, j'étais touchant, dites sans complaisance Vous étiez ému ?...

Jean Racine

Peu.

Monsingre

Peu! vous n'avez rien là! De Gabriel Gilbert l'oeuvre me révéla. Sa pièce, vous savez...

Jean Racine

Sujet inaccessible, Oui, Phèdre !...

Récitant.

Parlant.

Récitant.

Parlant.

Récitant.

Parlant.

Récitant.

Parlant.

Récitant.

Monsingre

Hippolyte ou le Garçon insensible Citez donc bien. - Je prends le morceau remarqué, « Ce prodige » L'effet n'en a jamais manqué. « Ce prodige. » Il s'agit du dragon effroyable, Qui mit en cent morceaux le prince pitoyable. « Ce prodige au lieu d'yeux » Hein ! « Portant deux flambeaux Semblait tirer des feux du sein des mêmes eaux. » Hein ! « Ses chevaux troublés qu'il retire en arrière, Malgré tous ses efforts enfilent la carrière. Le monstre leur fait peur avec son oeil ardent. Lors Hippolyte tombe. Ô funeste accident ! Son sang rougit les lieux par où la mort le passe, Nous, les larmes aux yeux, suivons sa rouge trace, Et nous maudissons tous, en regrettant sa mort, Les rênes, les chevaux, et le monstre, et le sort. »

Jean Racine

Ah !

Monsingre

Je n'ai pas tout dit, et c'est vraiment dommage, La force m'eût manqué pour gémir davantage.

Jean Racine

Quel âge a ce morceau ?

Monsingre

Quinze ans.

Jean Racine

Il est bien vieux... Le vrai, le naturel y manque.

Monsingre

Eh bien ! Tant mieux ! Le naturel toujours ! voilà ce qui m'irrite. Si c'était naturel, où serait le mérite ! Voyons, j'ai du talent, dites-le.

Jean Racine

Pas du tout,

Monsingre

Vous m'étonnez bien, mais que me faut-il ?

Jean Racine

Le goût D'abord...

Monsingre

Ah ! La remarque est par trop singulière ! Je manquerais de goût, moi !... L'ami de Molière !

Jean Racine

Molière ?

Monsingre

Est mon ami, mon camarade, bref, Dans la troupe, Monsieur, dont il était le chef Je fus premier emploi. - Nous courions ces contrées ; C'étaient de tristes jours, mais de belles soirées. Et pourtant j'avais moins de talent qu'aujourd'hui, Molière parlait peu, mais je parlais pour lui. Bon, obligeant, il m'a prêté plus d'une somme. On dit qu'il est en train de devenir grand homme, J'irai le voir... Comment voulez-vous s'il vous plaît Que moi, qui suis Tyran, lorsqu'il n'est que valet : Mascarille ou Scapin ; que moi, Capitan, traître, Prince, à qui pour qu'on tremble il suffit de paraître, Je puisse - s'il est vrai qu'on le dise excellent - Je puisse, moi, Monsieur, n'avoir pas de talent ? J'en ai plus, oui morbleu! Bien plus...

Jean Racine

C'est sans réplique.

Monsingre

Vous voyez bien ! Mon Dieu, monsieur, cela s'explique. C'est qu'il est à Paris, à Paris !... j'y vais.

Jean Racine

Ah !

Monsingre

Je m'y décide enfin. C'est alors qu'on verra ! La province une fois obtiendra donc justice, Il fallait un grand coup pour qu'ainsi je partisse. Le prince de Conti nous renvoie et...

Jean Racine

Comment ! Cette troupe chassée...?

Monsingre

Est la mienne.

Jean Racine

Vraiment ! Clorinde est donc alors ?...

Monsingre

Ma soeur, mon écolière, Mon joyau... Beau talent ! Qu'estimait fort Molière.

Jean Racine

Mon ami.

Monsingre

Que dit-il !

Jean Racine

Prenez ce sauf-conduit. Partez !

Il sort.

Monsingre

J'étais bien sûr que je l'aurais séduit.

Scène 15

Georges, Jean Racine

Georges

Cette fois, j'en réponds, c'est Monsingre, son frère, Tu ne le retiens pas ?

Jean Racine

Pauvre diable ! Au contraire, C'est moi qui l'aide à fuir.

Georges

Pourquoi ?

Jean Racine

Tu le sauras. Avec ton sauf-conduit...

Georges

Mais.

Jean Racine

Tu t'en passeras.

Georges

Soit ! Aussi bien, je reste.

Jean Racine

Hein !

Georges

Jeanne est adorable. Je l'ai revue... On dit son père inexorable Par malheur...

Jean Racine

Nous verrons.

Scène 16

Courtès, Jean Racine, Georges, Jeanne

Il va vers le pavillon, devant lequel s'est placé Racine.

Courtès

Voici le grand moment. Je vais juger! - Voyons d'abord ce garnement Que j'ai tantôt joué d'une si bonne sorte... Ah ! Lui !

Jean Racine

Que voulez-vous ?

Courtès

Rien.

Jean Racine

Ouvrir cette porte ?...

Courtès

Oui !

Haut.

Jean Racine

J'entends... Je ne veux en aucune façon Que du lieu que j'habite on fasse une prison, Monsieur...

Courtès

Il l'a fait fuir.

Jean Racine

Vous m'en rendriez compte, Sachez-le bien...

Allant a l'autre porte.

Voyant Georges.

Courtès

J'en suis là pour ma courte honte. Mais... Quoi ! Décidément ces gens là sont très forts. Je l'avais enfermé.. .

Jean Racine

Quand il était dehors, Avec l'écrit d'ailleurs que vous allez lui rendre. Il peut... Donnez-le...

Courtès

Ciel...

Jean Racine

Vous l'avez laissé prendre.

Haut.

Courtès

Battu sur tous les points ; mais je vais me venger, Et de telle façon qu'il en puisse enrager. Monsieur, j'ai dit cent fois, vous le savez peut-être J'ai dit que si jamais galantin, petit maître, Rôdait autour d'ici, lançait des billets doux.

Jean Racine

Il épouserait Jeanne... Et qui donc l'osa ?

Courtès

Vous !

Jean Racine

Je n'ai pas mérité l'adorable supplice.

Courtès

J'ai le corps du délit là.

Jean Racine

Si j'en suis complice C'est tout..

Courtès

Mais cependant ces stances qu'aujourd'hui, Ces vers qu'elle lisait, de qui sont-ils ?

Jean Racine

De lui !...

Georges

Mais !

Jean Racine

Tu les dictas...

Jeanne

Vrai ?

Jean Racine

C'est sa pensée entière.

Jeanne

Alors...

Georges

Monsieur...

Jeanne

Mon père...

Jean Racine

Écoutez leur prière.

Courtès

Moi ! Non.

Jean Racine

À les unir vous êtes condamné Par vous-même.

Courtès

Jamais ! Me voir joué, berné, Et sans revanche encor.

Jean Racine

Vous avez la rancune.

Courtès

Quel est-il ce monsieur ?

Georges

Officier.

Courtès

De fortune, Donc, sans un sou... Je suis, riche! - Les marier, Moi, le juge...

Jean Racine

Il oublie un peu le serrurier.

Jeanne

Ha.

Jean Racine

Donc c'est entendu.

Courtès

L'affaire est décidée.

Jean Racine

Très bien ! Je puis alors reprendre mon idée.

Courtès

Quelle idée ?

Jean Racine

Elle aura, je crois, un beau succès.

Courtès

Mais quelle est-elle enfin ?

Jean Racine

Je veux faire un procès Aux juges... sur la scène.

Courtès

Eh ! Quoi ?

Jean Racine

L'on n'y recule. Devant rien, s'il s'agit, Monsieur, d'un ridicule. Alors...

Courtès

Vous oseriez turlupiner le mien.

Jean Racine

Mariez-les, sinon soyez-en sûr !

Courtès

Eh bien ! J'accorde. - En fait d'abus donc ?...

Jean Racine

J'oublierai les vôtres.

À Jeanne et à Georges.

Courtès

Je ne vous défends pas de vous moquer des autres. Chers enfants, que je suis heureux de vous unir. Ces chaînes de l'hymen, laissez-moi les bénir.

Jean Racine

Le juge les bénit, le serrurier les forge...

Jeanne

Bon père.

Jean Racine

Moi, je pars, adieu, Jeanne ! Adieu, George !

Georges

Mais où vas-tu ?

Jean Racine

Je vais où le combat m'attend. Serai-je obscur soldat ou noble combattant, La muse que je suis est-elle esclave ou reine N'importe ! II faut aller où son appel m'entraîne ; J'ai là trop de pensers qu'il faut mettre au dehors. L'avenir nous dira si c'étaient des trésors. Chez les dieux dont les voix me parlent en tumulte, Le malheur bien souvent paya les frais du culte, Je le sais, et je puis me laisser consumer Au feu des passions que je vais allumer. J'accepte tout, je pars. La foi qui me seconde, Est dans l'Antiquité souveraine et féconde ; Dût-on faiblir, la gloire est au bout du chemin, Pour qui s'avance, Homère et la Bible à la main. Oui, l'on peut tout oser d'un essor intrépide Lorsque l'on suit Sophocle, Isaïe, Euripide, Je vais donc essayer, guidé par ces élus, De donner au théâtre un poète de plus.

Épilogue

Scène 1

[locuteur De L'épiloque]

[locuteur De L'épiloque]

Le grand art décroît, le grand art décline, Se cherchant en vain dans ce qu'il promet, Et le mont sacré, devenu colline, A vu s'abaisser son altier sommet. L'instant est venu d'éveiller encore Les gloires d'un temps qu'on croit effacé : Avec ses lueurs on refait l'aurore, On prend l'avenir où dort le passé. Il le savait bien, celui que l'on fête : S'il faut l'admirer, c'est qu'il admira. Du poêle grec, au divin prophète, Il suivit le beau, le beau l'éclaira. Il faut au génie, il faut des ancêtres, Racine eut toujours ce suprême appui ; C'est parce qu'il sut adorer les maîtres, Qu'il est, à son tour, un maître aujourd'hui. Il fut, sans effort, grand, dans un grand règne, Il eut l'art divin des belles douleurs, Et, ce qu'à présent on fuit ou dédaigne: Il eut dans l'amour le secret des pleurs. Notre art est bien loin de l'auteur de Phèdre, Mais est-il tombé, s'il est descendu ? Non, l'on peut grandir de l'hysope au cèdre, Non, l'art n'est pas mort, l'art n'est pas perdu. Peut-être un instant, pour mieux voir sa course Lassé du chemin, il peut s'arrêter. Qu'il trempe son pied à la pure source, Jusqu'au ciel encore il peut remonter. Sa jeunesse était dans la fantaisie, La suivre toujours serait s'égarer. Sa virilité, c'est la poésie ; Et Racine est là pour la lui montrer. Deux siècles sont lourds sur une mémoire, Mais par lui ce poids est si bien porté, Que les deux cents ans de sa jeune gloire Ne semblent qu'un jour d'immortalité.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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