Racine à Uzès
Scène 1
Courtès
Sortant de chez lui, ayant drapé sur une épaule sa robe rouge de juge, et sa sacoche de serrurier de l'autre.
Prenant un papier à sa ceinture.
Courtès
Ma porte, en ce grand jour où je reprends ma charge, Pour me laisser passer n'était pas assez large. Mais irais-je d'abord, ou juge ou serrurier, Me noircir à la forge ou bien à l'encrier ? Que faire ? - Pour les gueux enfin saisis au piège Forgerai-je des fers, ou bien condamnerai-je ? Cela m'occupe fort, au point qu'en pleine nuit Le jour pour moi commence. Ah ! c'est le sauf-conduit. De ce jeune officier. Il doit certes l'attendre, Et même si matin, il peut, je crois, m'entendre. C'est son salut! - Quel sot ! Le prince de Conti, Qui depuis quelque temps s'est, dit-on, converti, Et dès lors a l'horreur des plaisirs trop profanes, Sachant que des acteurs couraient en caravanes Le Languedoc, lui dit : « George, allez les chasser, Prenez-les... » Il les joint, et les laisse passer. On dit que là-dessous se cache une amourette De théâtre. Le Prince veut alors qu'on l'arrête Lui-même, et qu'on le juge ! Ah ! Pour moi quel succès ! Racine son ami vient biffer le procès. Biou vivant ! à mon nez, il lui donne un refuge Là!... De plus, il me faut lui porter, moi, le juge, Cette passe. - Il peut tout, ce petit drôle, ici, Car son oncle est absent et notre évêque aussi. La belle proie échappe, ah ! si j'avais la moindre ! Si ces comédiens du moins... Mais où les joindre? - Quant à George, un recours reste à l'autorité, Il manque au sauf-conduit une formalité, Suffît ! chacun son droit, il connaîtra le nôtre, D'une main je le lâche, et le reprends de l'autre ; Et cela d'autant mieux que, croyant tout gagné, Racine, pour deux jours, d'Uzès est éloigné.
Scène 2
Georges, Courtès
Sortant du pavillon de gauche, et se dirigeant vers la droite, tandis que Courtès va du côte contraire.
Georges
Sortons, car ce refuge est moins gai qu'une geôle. Il en coûte, Clorinde, hélas ! À qui s'enrôle Dans vos amours ! - Morbleu ! comme elle m'a trompé ! Et pendant ce temps-là, comme ils ont décampé, Ces acteurs... Et j'ai, moi, de sots comptes à rendre, Un peu plus j'étais pris pour n'avoir pas su prendre. Si j'étais un poète, elle m'eût traité mieux... Il me faut désormais des coeurs plus sérieux.
Se heurtant contre un banc, prêt de tomber.
Courtès
Aï !... Dans l'ombre à tout coup, je manque d'équilibre.
Georges
Allons trouver ce juge, il faut que je sois libre.
Courtès
Enfin, je tiens sa porte.
Georges
Ah ! Voici sa maison.
Scène 3
Monsingre, Georges, Courtès
Monsingre
Si j'en crois mon oeil d'aigle, on voit à l'horizon Des ombres s'agiter, qui sont bien matinales. Serait-ce de ces gens des justices... pénales, Qui nous traquent partout...
Georges
Monsieur!
Monsingre
Il m'a semblé Que j'entendais. . .
Courtès
Monsieur...
Georges
C'est...
Monsingre
À gauche.
Monsingre
C'est sûr, on a parlé.
Courtès
Je viens...
Monsingre
Non, maintenant à droite
Georges
Pour ce sauf-conduit...
Monsingre
Tiens ! Ce qu'ici je convoite.
Courtès
Pour cette passe.
Monsingre
Aussi !... Ma foi de mieux en mieux. Ces deux inconnus-là sont des gens précieux.
Georges
Monsieur, donnez-la-moi...
Courtès
Monsieur, je vous l'apporte.
Monsingre
Entre eux deux qui l'aura ?... Moi...
Georges
Je brise la porte Si...
Courtès
Parlez !
Georges
Est-il mort ?
Courtès
A-t-il fui ? Mauvais cas !
Georges
Répondez !...
Monsingre
Je réponds... qu'on ne répondra pas.
Georges
Je reviendrai plus tard. . .
Courtès
C'était de trop bonne heure.
Georges s'éloigne.
Monsingre
À votre aise, messieurs ; mais, morbleu ! Que je meure Si Monsingre bientôt n'a pas ce sauf-conduit ! Ce bon tour est de ceux qui m'ont toujours séduit. Quand je ne sais pourquoi l'on se met sur ma trace Je trouve assez plaisant d'escamoter ma grâce.
Scène 4
Courtès, Monsingre, Jeanne
Courtès
Rentrons...
Monsingre
Déjà ! Tant pis, j'aurais...
Voyant Jeanne qui passe le seuil de la maison.
Courtès
Ma fille sort ! Pourquoi ?
Jeanne
Pour vous ouvrir, car vous frappiez si fort...
Courtès
À l'autre porte ?...
Jeanne
Non, à la nôtre.
Courtès
Est-ce étrange ?
Monsingre
Nouvel imbroglio...
Courtès
Ta tête se dérange Pauvre petite... Mais passons... où t'en vas-tu ?
Jeanne
Aux matines.
Courtès
Très bien, va. - Piété, vertu, Mon enfant, sont toujours filles de la Justice. Que jamais avec toi l'innocent ne pâtisse, On pourra dire alors que tu m'as ressemblé... J'ai fait bien des arrêts, j'ai fait plus d'une clé Ah !...
Monsingre
Que n'a-t-il pas fait ?...
Courtès
Vois ces deux mains ; chacune, En jugeant ou forgeant, fabrique une fortune Pour toi... Mérite-la. Garde-toi d'écouter Tous ces godelureaux qui t'en pourraient conter, Ces détrousseurs d'amour, à l'oeillade assassine.
Jeanne
Aucun...
Courtès
Tu dis !...
Jeanne
Mon père...
Jeanne
Et ce petit Racine?
Courtès
Lui, c'est vrai !
Courtès
Pourquoi diable est-il ici tombé De Paris ?
Jeanne
On m'a dit que c'est pour être abbé.
Monsingre
Et sa vocation en termes clairs s'explique.
Jeanne
Puis, il est avocat...
Courtès
Et vive est sa réplique. Contre moi-même, aux plaids le drôle parle d'or.
Jeanne
Et poète !...
Courtès
Il est tout. T'écrit-il ?...
Jeanne
Pas encor...
Courtès
Je le voudrais.
Monsingre
Bon père.
Jeanne
Il est loin.
Courtès
Qu'il revienne. Son esprit me payera plus d'une dette ancienne. Au moindre billet doux de ce maître rieur, Je...
Jeanne
Songez que son oncle est monsieur le prieur.
Courtès
Bast ! Eut-il pour cousin le prélat de Toulouse, Je rendrais un arrêt, comme il faut qu'il t'épouse.
Il sort.
Monsingre
Ce bon juge est celui qui nous veut de l'ennui; Si pour le déjouer, en l'ennuyant bien, lui, J'employais cet amour du noble enfant du Pinde ! Oui, ce serait adroit... Mais consultons Clorinde.
Scène 5
Georges, Jeanne
Pendant cette scène, le jour se fait peu à peu.
Apercevant Jeanne qui, après avoir quitté son père rentré dans la maison, se dirige vers l'église.
Appelant.
Georges
Quelle est cette ombre au loin, leste et trotte menu? Hé ?
Jeanne
Plait-il ?
Georges
On répond.
Haut.
Jeanne
Serait-il revenu? Est-ce vous ?
À part.
Georges
Oui. Toujours, en rencontres pareilles. Un gentil oui menteur a produit des merveilles.
Jeanne
Bien vrai !
Georges
C'est un galant... Voyons, s'il perd ses soins.
Jeanne
De retour ?... Quoi, déjà !
Il s'avance.
Georges
Ce déjà me plaît moins. Bah !..
Jeanne
N'approchez pas tant, j'ai peur de vous connaître.
Georges
Il est entreprenant ! Mais qui ce peut-il être ?
Jeanne
Tenez, Monsieur Racine...
Georges
Ah ! Le petit mutin !
Jeanne
Vous auriez pu ne pas revenir si matin ; Car mon père défend que je vous entretienne. Telle est sa volonté,
Georges
Mais la vôtre ?
Jeanne
Est la sienne. Oui, mon coeur ne veut plus, monsieur, cire troublé, Comme il l'est chaque fois que vous m'avez parlé.
Georges
Il voulait être abbé ! J'en rirais à me tordre.
Jeanne
En moi la piété met le repos et l'ordre, Et chaque mot de vous y vient tout déranger. Je sens que c'est bien doux, mais j'en crains le danger, J'ai peur des passions dont s'inquiète l'âme ; Avec autant d'amour, je voudrais moins de flamme.
Georges
Des sentiments du Nord sous le ciel du Midi.
Jeanne
Puis, vous n'attendez pas qu'on vous ait enhardi. Vous savez donner trop d'éloquence au mot j'aime, Il nous jette avec vous comme dans un poème, Et ce qu'il dit alors va plus haut que mon coeur, Et puis...
Georges
Ce n'est pas tout !
Jeanne
Vous êtes trop moqueur. Chez vous, et tout cela met mon père au supplice, Le coeur a trop de feu, l'esprit trop de malice. Pauvre père ! Combien vous l'avez lutiné. Ne croyez pas au moins qu'il vous ait pardonné, Non ! Ses ordres, monsieur, sont que je vous haïsse. La charité, c'est vrai, défend que j'obéisse, Le péché, c'est haïr...
Georges
La vertu, c'est aimer.
Jeanne
Oui.., que dis-je ? Adieu !
Haut.
Georges
Non : Elle a tout pour charmer Bonne, et je crois jolie, arrêtons au passage, Écoutez.
Jeanne
Jamais !
Georges
Là ! Si l'on devenait sage.
Jeanne
Eh bien ?...
À part.
Georges
Si... Je m'embrouille avec la raison, moi. Si...
Jeanne
J'ai bien entendu : si...
Haut.
Georges
Je vais rester coi. . Vous comprenez.
Jeanne
Mais non.
Georges
Je manque d'étude.
Jeanne
C'est qu'il n'a plus du tout son esprit d'habitude.
Georges
Enfin !
Se retournant.
Jeanne
Ni sa voix Ciel ! Un autre ! Que veut-il ?
Georges
Perdu !
Jeanne
S'il parlait mieux, il serait très gentil.
Scène 6
Georges, Jean Racine
S'élançant pour la suivre.
Georges
Mon éloquence, hélas ! Était bien dépourvue. Que j'aurais mieux parlé, si je l'avais mieux [vue] Il me faut ma revanche...
Jean Racine
Ah ! Georges.
Georges
Toi ? comment ? Tu nous reviens ?
Jean Racine
Pour toi ; car j'étais en tourment. Je ne puis, mon ami, te savoir dans la peine.
Georges
Brave coeur !
Jean Racine
Ton danger est ce qui me ramène.
Georges
Craindrais-tu donc ?
Jean Racine
Beaucoup.
Georges
Pourquoi ?
Jean Racine
Désobéir Chez le prince est un crime ; autant vaudrait trahir.
Georges
L'ordre était trop sévère !
Jean Racine
Il faut, à la puissance Pour l'excès de rigueur, l'excès d'obéissance, Et l'on frappe celui qui n'a pas su frapper.
Georges
Avec le sauf-conduit je suis sûr d'échapper.
Jean Racine
Je reviens pour cela. Donne que je le lise. .. Il y manque, je crois, le cachet de l'Eglise, Je le garde chez moi, quand mon oncle est absent, Donne, j'en veux sceller ton brevet d'innocent.. .
Georges
Je ne l'ai pas.
Jean Racine
Courtès ?
Georges
Dort... comme à l'audience... Mais nous avons le temps...
Jean Racine
J'aime ta confiance, Et m'en effraie.
Georges
Ah! bah ! notre sort où va-t-il ? De la plainte aux chansons, de l'amour au péril ; Soldat, je prends les uns ; poète, prends les autres.
Jean Racine
Amour, chansons !
Georges
Le culte avec ses patenôtres.
Jean Racine
Tu crois donc ?
Georges
Oh ! Je sais où rêve ton désir, Ton choix...
Jean Racine
Quand mon chagrin est de ne pas choisir !... C'est ?...
Georges
La jolie enfant, qui craintive, discrète, Aime à si petit bruit, soupire et le regrette.
Jean Racine
Jeanne qui loge là...
Georges
Sa demeure, et son nom ! Tu la connais du moins ?
Jean Racine
Oui.
Georges
Tu l'adores ?
Jean Racine
Non. Lorsque dans ce désert mon coeur cherche à s'entendre, Au passage, il est vrai, je me plais à l'attendre, J'essaie en la suivant la langue aux doux propos, Je lui parle d'amour, comme on parle aux échos ; Voilà tout...
Georges
Et l'écho te répond-il ?
Jean Racine
Peut-être, Mais il n'éveille pas ce qui chez moi veut naître.
Haut.
Georges
Tant mieux ! Bien vrai ?
Jean Racine
Bien vrai ! Je suis toujours loyal ! Avec Jeanne je crois rentrer à Port-Royal, Au temps où les Arnauld, ma tante Sainte-Thècle, Me disaient : « Fuis le monde et les gloires du siècle. » Or, vois-tu, ce n'est pas ce qu'il faut aujourd'hui A l'immense désir qui fait mon long ennui.
Georges
L'ennui ! dans la contrée où la nature est belle.
Jean Racine
Plus elle est belle ainsi, plus elle m'est mortelle, Je me fatigue à voir son immobilité, Ce soleil sans un voile et l'éternel été ; J'espère en vain la pluie en ces poudreux ombrages Et suis las d'y sentir des souffles sans orages. Ah ! Que j'aimerais mieux, sous la foudre et l'éclair. Ces tourmentes qui sont les passions de l'air. J'apprendrais à saisir dans leurs rages soudaines Ce que sont nos fureurs : nos amours, et nos haines ; Tout ce que je devine, hélas ! Et ne sais pas, Car tempêtes, amours, sont les mêmes combats, Je le sens, quel que soit le nom dont on les nomme, Et la nature entière est dans le coeur de l'homme.
Georges
Bien !... Que n'écris-tu pas ? Pour toi, c'est un devoir.
Jean Racine
Je travaille, en effet...
Georges
Quelle est l'oeuvre en espoir ?...
Jean Racine
Ovide, ses amours...
Georges
Et ses métamorphoses, Bel inconstant !
Jean Racine
Changer, telle est la loi des choses. À ce premier sujet si je devais faillir, J'en ai mille autres là qui viennent m'assaillir.
Georges
La muse de Corneille aura donc un émule.
Jean Racine
Je prétends moins. Sa gloire, il est vrai, me stimule. M'entraîne , mais je veux rester moi tout entier ; S'il a le grand chemin, je prendrai le sentier, Et j'y marcherai seul en pleine vie humaine. Ses héros vont plus loin, moi je les y ramène, Et veux remettre ainsi, palpitant sous nos yeux, Ces grands hommes qu'il monte à la hauteur des dieux. Échappant sans le fuir au joug sacré du maître, Je dis, moi, ce qu'ils sont, lui, ce qu'ils devraient être, Et cherche à prendre ainsi le peu qu'il a laissé Dans cet art descendu, mais non pas abaissé. Je te dis mon espoir, l'amour en est la trêve Et peut-être pour moi n'est-ce qu'un double rêve. Ah ! Que de fois, ami, seul, un livre à la main Pour abréger le temps allongeant le chemin, Des héros espérés j'évoque à moi l'élite. Ils viennent, c'est Pyrrhus, Andromaque, Hippolyte, Phèdre !... me racontant tout ce qu'ils ont souffert, Et de leur désespoir emplissant mon désert. Ah ! Que ne puis-je enfin les détacher du livre, Et les montrer vivants comme je les sens vivre ! Que ne suis-je où l'on donne un corps à ces esprits, À ces âmes la voix !...
Georges
Tu voudrais donc ...?
Jean Racine
Paris.
Georges
Son théâtre.
Jean Racine
Eh bien ! oui, c'est là ce que j'appelle, Tout le reste me pèse, et je m'y sens rebelle.
Georges
Quoi ! La religion ?
Jean Racine
Ah ! j'en voudrais sortir.
Georges
Pour y rentrer plus tard avec le repentir.
Jean Racine
Peut-être... Maintenant, je n'ai là qu'une flamme ! Sans parler du Seigneur, on peut élever l'âme. L'art tel que je le sens est humain, et mortel; Mais s'il vit sur la terre, il s'éclaire du ciel ; La passion qu'il porte est celle de la vie, Mais superbe, et jamais aux jours vils asservie. L'homme, même tombé, doit y paraître grand.
Georges
Avec ces passions, une autre encore vous prend, Les femmes de théâtre alors...
Jean Racine
Serait-ce un crime D'enseigner en aimant l'amour à qui l'exprime ? Le poète amoureux est le plus excellent. On n'a qu'à l'écouter pour avoir du talent.
Georges
Avec toi l'on ferait vite un apprentissage.
Jean Racine
Chez le prince, dis-moi, tu connus au passage La Du Parc ?
Georges
Oui beaucoup.
Jean Racine
Ou vantait sa beauté.
Georges
On parlait plus encore de sa légèreté.
Jean Racine
C'est qu'on n'avait pas su lui faire une constance. Je l'aimerais, je crois...
Georges
À très longue distance, Car elle est à Paris avec Molière.
Jean Racine
Hélas! Chez Moutfleury l'on cite avec de grands éclats La jeune Champmeslé...
Georges
Tu voudrais la connaître.
Jean Racine
J'en brûle.
Georges
Et que dira la Duparc !
Jean Racine
Raille, traître, Raille, si tu le veux. Des deux je suis épris. Il semble que leur voix me parle quand j'écris, Se môle à mes pensers, les suit ou les devance, Comme un écho charmant qui répondrait d'avance.
Georges
Ha ! ha !
Jean Racine
N'as-tu jamais entendu soupirer En toi, celle qu'un jour tu devais adorer ?
Georges
Jamais...
Jean Racine
Clorinde même !
Georges
Ah ! Plus un mot sur elle. De pareils souvenirs s'en vont à tire d'aile. Il me faut aujourd'hui des amours plus constants.
Jean Racine
Tu l'adoras. . .
Georges
Un jour, et ce fut trop longtemps. Plus de ces passions qu'on joue à l'étourdie ! Déesses d'aventure, anges de comédie, Chez qui, je le sais trop, le coeur est un absent, L'esprit un étranger et l'amour un passant, Adieu ! Ce que je veux, c'est candeur et tendresse, Le sentiment qui va sans ruse et sans adresse, La femme près de qui portant son coeur lassé, On se repose en paix des amours du passé, Qui sans de longs soupirs vient à vous d'elle-même, Et commence d'aimer, dès qu'elle croit qu'on l'aime. Tu peux rêver encor, je suis las de rêver ; Te moquas-tu de moi, si je pouvais trouver Une naïve enfant, que rien d'impur ne fane Discrète et même un peu dévote...
Qui, pendant ce temps, écrit sur ses tablettes ; à part.
Jean Racine
Il a vu Jeanne.
Georges
Laissant comme un parfum, autour de sa beauté La pudeur de son âme, et sa sérénité
Jean Racine
Il l'aime...
Georges
Je serais heureux, ne t'en déplaise. Le calme du foyer, quand tu veux la fournaise, Voilà mon lot.
Jean Racine
J'entends.
Georges
Sans avoir écouté.
Jean Racine
Si fait...
Georges
En écrivant ?
Jean Racine
Ce que tu m'as dicté.
Georges
Moi ?
Jean Racine
Lis plutôt. ..
Georges
C'est vrai « Stances : L'Amour tranquille. » Vers charmants !
Jean Racine
Tu dictais, c'était assez facile.
Georges
Je les prends...
Jean Racine
Soit, mais dis partout qu'ils sont de toi.
Georges
Jamais...
Jean Racine
Rends-les alors.
Georges
Non.
Jean Racine
Si.
Georges
Mais...
Jean Racine
Ah !
Qui pendant le débat s'est rapproché de la rampe de la terrasse, et à qui les tablettes viennent d'échapper.
Georges
Ma foi ! Dans la ruelle ils sont tombés pendant la lutte.
Il sort.
Jean Racine
Si mes oeuvres déjà font ainsi la culbute, Triste augure ! Courons.
Scène 7
Georges, Monsingre
Allant vers la maison de Courtès.
On entend une cloche.
Georges
Moi, chez le juge Non. La messe finit, Jeanne alors... guettons-la.
Monsingre
Bon !... Butor !
Georges
Hein ?
S'inclinant et se cachant le visage avec la plume de son chapeau.
Monsingre
Ciel ! Monsieur !
Il sort.
Georges
J'ai déjà vu ce drôle...
Scène 8
Clorinde, Monsingre
Lisant les tablettes qu'elle vient de trouver.
Clorinde
L'auteur de ces vers-là pourrait m'écrire un rôle.
Monsingre
Il nous arrêterait sans que ça fit un pli, Car c'est lui, j'en suis sûr...
Clorinde
Joli.
Monsingre
Quoi ?
Clorinde
Très joli !
Monsingre
Notre danger, sans coeur !
Clorinde
Ce que je viens de lire. Les vers trouvés en bas...
Monsingre
Oh ! Mais c'est du délire ! Tu lisais quand partout on nous traque, on nous suit.
Clorinde
Ne dois-tu pas avoir bientôt ce sauf-conduit ?
Monsingre
Sans doute... En attendant, on nous serre à la gorge. Il faut absolument quitter ce pays. - George Qui doit nous en chasser sous peine de prison Est ici.
Clorinde
D'un sourire on en aura raison.
Monsingre
Tu l'as déjà joué, j'ai peur qu'il ne se venge.
Clorinde
C'est un morceau charmant !
Monsingre
Encore.
Clorinde
Il est étrange Qu'on fasse de tels vers aussi loin de Paris.
Lisant.
Monsingre
Voyons donc Pas trop mal ! Je les aurais écrits...
Clorinde
Fat !
Monsingre
Le tour est galant, l'allure décidée. Je les garde.
Clorinde
Pourquoi ?
Monsingre
Nous avons notre idée.
Clorinde
En connais-tu l'auteur ?
Monsingre
Oui ; c'est, j'en jurerais, Ce jeune abbé manqué, logé là tout auprès. Chez les Muses souvent monsieur fait des sorties. Il veut, dit-on, jeter son froc à leurs orties.
Clorinde
Il s'appelle ?...
Monsingre
Racine... un nom de végétal.
Clorinde
Corneille à mon avis sonnait tout aussi mal. Qu'ils dérivent ou non des bêtes ou des herbes, Sitôt qu'ils sont fameux ces noms-là sont superbes.
Monsingre
Des phrases ! Il nous faut beaucoup mieux aujourd'hui. Ce jeune homme est puissant. On peut trouver chez lui Des moyens de salut ; voilà ce qui m'importe.
Clorinde
Je t'admire.
Monsingre
Parbleu
Clorinde
Qui t'instruit de la sorte ?...
Monsingre
On n'est jamais perdu, quand on sait écouter, Et j'écoute... partout. - Dieu daigna te doter.... D'un frère que jamais le péril ne submerge, Clorinde, bénis-le, puis retourne à l'auberge.
Clorinde
Guettons ce poète.
Scène 9
Monsingre, Courtès
Monsingre
Ah ! L'homme au papier sauveur !
Courtès
Portons ce sauf-conduit.
Monsingre
Encor cette faveur ! Ciel ! Fais que je l'attrape... Il l'a mis dans sa poche. Bien...
Courtès
Ce jeune officier m'a tantôt, sans reproche, Fait trop attendre. Aussi, quand j'aurai bien frappé, S'il ne répond pas mieux, j'ai mon plan.
Monsingre
Attrapé !
Courtès
Là !...
Monsingre
Noms en blanc !... J'y mets : Monsingre avec sa troupe, Et lestes nous partons, la Tragédie en croupe.
Courtès
Après, sur ces acteurs...
Monsingre
Hein !
Courtès
Je me lance.
Monsingre
Bon !
Courtès
Je les suis.
Monsingre
Bien !
Courtès
Les joins.
Monsingre
Très bien.
Courtès
Et les prends...
Monsingre
Non ! C'était prévu... De peur qu'il ne nous inquiète, Il faut l'inquiéter...
Courtès
Hé !
Il met les tablettes sur le banc.
Monsingre
Les vers du poète Suffiront. Laissons-les, comme un piège tendu À sa fille.
Courtès
Encor rien !
Monsingre
Il croira tout perdu. L'inquiétude alors le talonne, le gagne. Quand nous courrons les champs, il battra la campagne.
Il donne un tour de clef.
Courtès
Peut-il, puisqu'il m'attend, être déjà sorti? Non, il est là qui dort ; moi, je prends un parti ! Je l'enferme.
Monsingre
Qui donc ? Il faut que je l'observe.
Courtès
C'est un morceau de roi qu'ainsi je me conserve. Ce Georges...
Monsingre
Quoi, c'est lui ?
Courtès
M'appartient. - On dira Qu'avec le sauf-conduit...
Monsingre
Quoi ! C'était le sien, ha ! Coup double !
Courtès
Il aurait fui, soit...
Monsingre
Le gibier espiègle Part, le chasseur est pris...
Courtès
Mais il n'est pas en règle Le sauf-conduit.
Monsingre
Comment ?
Courtès
Ce n'est qu'un vil papier, Sans le cachet.
Monsingre
Il manque ! Ah ! J'en voudrais crier.
Courtès
Il faudrait pour l'avoir le retour de Racine, Et Racine est bien loin.
Secouant la porte du pavillon.
Se retournant vers Courtès.
Monsingre
Voilà qui m'assassine. Et dire qu'il est là ce cachet endiablé ; Là, dans ce pavillon, et qu'un seul tour de clé... Ah !...
Courtès
Que fait ce monsieur planté devant la porte...
Monsingre
Oui... très adroit !
Courtès
Son air ferait crier main-forte.
Monsingre
J'ai mon rôle...
Courtès
Un acteur !... de ceux que je poursuis
Monsingre
S'il me connaissait ?... Non...
Courtès
Arrêtons !... Si je puis !... Il est armé.
Monsingre
Rusons !
Courtès
Soyons fin.
Monsingre
Soyons ferme. C'est là qu'il faut entrer...
Courtès
C'est là que je l'enferme.
Monsingre
Brave homme...
Courtès
Monseigneur.
Monsingre
Il ne me connaît pas.
Courtès
Monseigneur ! Sacripant ! Tu me la pagueras.
Monsingre
Je voudrais...
Courtès
Volontiers...
Haut.
Monsingre
Le sot vient de lui-même ! Racine...
Courtès
Est votre ami...
Monsingre
Je le protège, et l'aime.
Courtès
Quel drôle !...
Monsingre
Près d'ici je l'avais rencontré, Et d'avis, en causant, nous avions différé Sur un point...
Courtès
De morale ?...
Monsingre
Oh ! Mais de la plus haute !
Courtès
Gredin !
Monsingre
Je le serrais, il allait être en faute De raisonnement.
Courtès
Lui ! Qui m'a vaincu souvent !...
Monsingre
Quand il dit : « J'ai chez moi certain livre savant, Qui vous battrait ! » Morbleu ! Je veux l'avoir ce livre, Car la discussion comme un combat m'enivre, Je suis fort à l'épée et plus à l'argument, Il me faut à tout prix ce bouquin ; mais comment ? Tout est clos !...
On ouvre.
Courtès
Me voici pour ouvrir...
Monsingre
Ce service Me plaît... En m'obligeant vous servez la justice.
Donnant un tour de clef.
Courtès
Je le sais Aussi...
Monsingre
Là ! Vous m'avez enfermé. Ouvrez, qu'attendez-vous?
Courtès
Un plus ample informé...
Monsingre
Suis-je en prison ?
Courtès
Oui !...
Monsingre
Mais !...
Courtès
L'esprit s'y fortifie C'est là qu'on fait le mieux de la philosophie. Adiousias, moûsû !
Scène 10
Jeanne, Courtès
Qui a pris les tablettes sur le banc. — Après avoir lu.
Jeanne
Que ces vers sont charmants !
Courtès
Deux captifs, deux procès et deux bons jugements. Quelle aubaine !
Jeanne
Ah ! Parfait !
Courtès
Que faites-vous là, Jeanne ?
Jeanne
Je lis des vers...
Courtès
D'amour. ..
Jeanne
Non.
Courtès
Ce que je condamne.
Jeanne
Ils sont bien innocents, je les ai trouvés là, Et j'ai cru que c'est vous...
Lui prenant les tablettes.
Il sort.
Courtès
Par exemple !... Voilà Que de vers amoureux, je deviendrais complice ! Autre affaire, avec preuves à l'appui... comme on glisse Par tous moyens le mal au coeur qu'il doit ternir Donnez ! Et gardez-vous de vous en souvenir...
Scène 11
Jeanne, Clorinde
Après un silence et comme récitant.
Jeanne
Les vers qui vont au coeur, est-ce qu'on les oublie ? L'âme qu'ils ont émue en est comme embellie, Et par reconnaissance en garde le parfum. Si Racine ?... Mais non ! Des vers calmes ! Pas un Ne peut être de lui. - Sans me croire insensée, J'aimerais bien celui dont ils sont la pensée... Ce jeune homme, tantôt, aux aveux si couverts ?... Peut-être... « Amour tranquille... »
Clorinde
Ah ! Vous savez ces vers Déjà, mademoiselle ?
Jeanne
Et pourquoi pas, Madame ?
Clorinde
Ce n'est pas qu'autrement ici j e les réclame , Mais...
Jeanne
J'ai dû les savoir la première...
Clorinde
Pourquoi ?
Jeanne
C'est que je pense bien qu'on les a faits pour moi.
Clorinde
Vous possédez alors l'amour d'un vrai poëte , Je m'y connais...
Jeanne
C'est plus que Jeanne ne souhaite...
Clorinde
Dédaignez-vous l'éclat d'un nom étincelant ?
Jeanne
Le coeur me suffirait.
Clorinde
Je voudrais le talent.
Jeanne
Sans passion trop vive...
Clorinde
Un talent de ménage.
Jeanne
Que le bonheur...
Clorinde
La gloire est son seul apanage.
Jeanne
Guidé par le devoir...
Clorinde
Le devoir l'éteindrait...
Jeanne
Que de péchés alors !...
Clorinde
L'amour l'en absoudrait...
Scène 12
Jean Racine, Jeanne, Clorinde
Jean Racine
Vous discutez, je crois, puis-je en savoir les causes? Car la dispute éclaire ou brouille bien des choses...
Jeanne
Monsieur Racine !
Clorinde
Lui !
Jeanne
Je vais enfin savoir Si ces vers...
Clorinde
Nous parlions de l'art et du devoir.
Jean Racine
Très bien...
Clorinde
Mademoiselle, en prude jeune fille, Plaidait...
Jean Racine
Je le comprends, plaidait pour la famille... Pourquoi non ?
Jeanne
Ah !
Jean Racine
Je suis à d'autres goûts enclin, Mais penche à celui-là. - Je naquis orphelin, Mon enfance ne fut que solitude amère, Et pour savoir enfin ce que c'est qu'une mère, Je me rêve une épouse avec de beaux enfants... Plus tard...
Jeanne
Donc ces pensers ?...
Jean Racine
En vain je m'en défends. Est-ce un pressentiment dont je subis le charme ? Mais je leur dois déjà plus d'une douce larme. L'autre jour des enfants préparaient sous les fleurs Un autel à la Vierge : en mêlant ces couleurs, Comme ils semblaient heureux, que leur joie était pure, Et quels soins ils mettaient à la sainte parure ! Le père, souriant, était au milieu d'eux, Applaudissant leurs cris, applaudissant leurs jeux. À l'instant solennel, il mit la croix bénie, Et grave, précéda l'humble cérémonie ; Et j'admirais alors en sa sérénité L'accord de la famille et de la piété. Je les suivis longtemps des yeux et du sourire ; Et quand ils furent loin — Ah ! Qui pourra me dire Ce qui dans ces moments se passe au fond de nous - Je me sentis en pleurs, et j'étais à genoux. D'avance en ce tableau j'ai cru me reconnaître. Ce père souriant, ce sera moi, peut-être ! J'aime, vous le voyez, les plus calmes plaisirs, Et la paix domestique est un de mes désirs.
Jeanne
Oui, ces vers sont de lui !
Clorinde
Pour devenir les vôtres, Il faut que ces désirs soient devancés par d'autres. Gardez-les pour les temps du lointain avenir, Où l'homme qui s'éteint demande à bien finir. Ce n'est pas en naissant que notre âme sommeille, Écoutez votre coeur que le génie éveille.
Jean Racine
Le génie ? oh ! non.
Clorinde
Certes...
Jeanne
Elle veut vous flatter, Comme le Tentateur...
Clorinde
Laissez-vous emporter A ce charme éloquent dont le doux feu pénètre.
Jean Racine
Mais...
Clorinde
J'ai lu de vos vers, et je crois vous connaître.
Jean Racine
Ils ne sont qu'amoureux.
Clorinde
Ils pourront être forts. La passion est tout.
Jean Racine
Mais qu'il faudrait d'efforts !
Clorinde
En triomphes toujours la gloire sait les rendre. Le théâtre est à vous, si vous savez le prendre...
Jeanne
Le théâtre !... Mon Dieu ! Mais il sera damné.
Clorinde
Tout ce qui vient du ciel est du ciel pardonné, Et le génie envient; tout est saint, qui s'élève.
Jeanne
Mais vous n'y pensez pas, vous, du moins ?
Jean Racine
C'est mon rêve
Jeanne
Et j'aurais pu l'aimer !...
Jean Racine
Mon plus ardent espoir.
Jeanne
Ah !
Clorinde
N'hésitez donc plus, vous n'avez qu'à vouloir. Athlète fatigué, Corneille, sous la tente, Recueille en vers pieux sa muse pénitente, Traduit les livres saints.
Jean Racine
C'est là que doit aller Tout homme à bout de jours qui veut se consoler.
Jeanne
Bien !...
Clorinde
Remplacez sa voix qui s'obstine à se taire, Et pour nos temps nouveaux pourrait sembler austère. Il était la Grandeur; allez, soyez l'Amour; Quel triomphe pour vous dans cette jeune cour, Qui, de ses sentiments cherchant qui l'entretienne, Aime les passions, où s'enflamme la sienne.
Jean Racine
Et le roi ?
Clorinde
Vous l'aurez pour premier partisan.
Jean Racine
Vous croyez ?
Clorinde
J'en réponds, mais soyez courtisan.
Jean Racine
Corneille l'était peu.
Clorinde
Soyez-le davantage. Le courtisan d'esprit a le meilleur partage.
Jean Racine
Le malheureux par lui peut être défendu ?
Clorinde
Oui, mais il risque alors d'être mal entendu.
Jean Racine
Si l'on parlait au roi de son peuple qui souffre, Si l'on osait lui dire ?...
Clorinde
On irait droit au gouffre, Soi-même on se perdrait, sans rien faire pour tous. Le danger serait là. ..
Jean Racine
Mais qui donc êtes-vous ?
Clorinde
Moi, le reflet, l'écho, l'ombre, un rien qui tout frôle.
Jean Racine
Et pour ces bons conseils que vous donner?
Clorinde
Un rôle.
Jeanne
Que dit-elle ?
Clorinde
À présent vous me connaissez bien...
Jean Racine
Vous savez tout, comment ?
Clorinde
C'est que je ne suis rien. Je connais mal Paris, et beaucoup les provinces. J'ai chez eux observé seigneurs et petits princes, Et de ceux de la cour ils sont peu différents. En voyant les petits, j'ai deviné les grands.
Jean Racine
Mais enfin, dites-moi ?...
Clorinde
Fille de gentillâtre Et pour monter d'un rang princesse de théâtre.
Jeanne
Une comédienne, ah !...
Elle sort.
Clorinde
Je n'ai qu'un espoir, Paris. J'y vais ; mon nom est Clorinde. Au revoir.
Scène 13
Jean Racine
Il va au pavillon et l'ouvre.
Jean Racine
Il me semble à présent que je commence à vivre. J'espère en moi, je crois. - Avant que de la suivre, Donnons à mon ami les moyens de partir.
Scène 14
Monsingre, Jean Racine
Monsingre
Ah !
Jean Racine
Qu'êtes-vous ?
Monsingre
Merci de m'avoir fait sortir, Merci !...
Jean Racine
Parlez, j'attends.
Monsingre
Très bien, mine hardie. Ton fier...
Jean Racine
Ah !
Monsingre
Vous joueriez fort bien la tragédie.
Jean Racine
Et quel est ce papier ?
Monsingre
Geste net ! Encor mieux, Pour les jeunes Héros et pour les jeunes Dieux, Parfait!
Jean Racine
Le sauf-conduit ! vous l'avez osé prendre...
Monsingre
Et dans quelques instants vous allez me le rendre.
Jean Racine
Moi !
Monsingre
Vous.
Jean Racine
Mais de quel droit !
Monsingre
Le malheur.
Jean Racine
Savez-vous Que !...
Monsingre
Voyez-y mon nom ; tous deviendrez plus doux.
Jean Racine
Il a mis le cachet !
Monsingre
Il fallait être en règle.
Jean Racine
Et son nom, en effet : « Monsingre. »
Monsingre
Dit : L'oeil d'aigle.
Jean Racine
« Avec sa compagnie. » Oh ! Sa bande.
Monsingre
Plaît-il ? Pour un Roi détrôné, soyez moins incivil, Jeune homme, croyez-moi. . .
Jean Racine
Pour un roi ?
Monsingre
Mieux encore Un Tyran...
Jean Racine
Vous seriez ?...
Monsingre
Tous les soirs Matamore.
Jean Racine
Tiens !...
Monsingre
Il se radoucit...
Jean Racine
Pauvre comédien !
Monsingre
C'est l'effet d'un beau nom, j'étais bien sûr du mien.
Se ravisant et voulant déchirer l'écrit.
Jean Racine
N'importe !
Monsingre
Attendez...
Jean Racine
Non... Qui certifie au reste Que vous soyez vraiment ?...
Monsingre
Mon beau talent l'atteste, Vous faut-il ?
Jean Racine
Une preuve.
Monsingre
Eh bien !
Jean Racine
Voyons un peu.
Monsingre
Un morceau de l'Esther que fit Pierre Mathieu.
Jean Racine
Esther, bien ! Beau sujet !...
Monsingre
Et quel titre ample et riche ! On ne sait plus, monsieur, composer une affiche.. Il fallait voir écrit, avec tout son détail, Ce titre qui lui seul est un si beau travail : « Esther, histoire tragique en laquelle est représentée la condition des Rois et Princes sur le théâtre de la Fortune, la prudence de leur conseil, les désastres qui surviennent par l'orgueil, l'ambition, l'envie et la trahison ; combien est odieuse la désobéissance des Femmes, finalement comme les Reines doivent amollir le courroux des rois endurcis sur l'oppression de leurs sujets. »
Jean Racine
Ouf !
Monsingre
Je disais, monsieur, tout cela d'une haleine Quand je faisais l'annonce à voix sonore et pleine.
Jean Racine
Les vers...
Monsingre
Je prends la scène où l'exécrable Aman - C'était moi, - prie Esther à genoux, humblement : « Chef d'oeuvre de beauté, réjouissante face, Le maltalent du Roy et mes erreurs efface ! Par le jour rougeoyant qui ci-bas t'envoya, Par l'aspect bienheureux qui sur toy flamboya. Par tes yeux rayonnants et par cette couronne, Qui décore ton chef, permets qu'il me pardonne. »
Jean Racine
Assez !
Monsingre
Hein ? Que c'est beau !...
Jean Racine
C'est horrible, odieux !
Monsingre
Vous êtes difficile.
Jean Racine
On pourra faire mieux...
Haut.
Monsingre
Ces jeunes gens vraiment sont d'une suffisance ! Mais, moi, j'étais touchant, dites sans complaisance Vous étiez ému ?...
Jean Racine
Peu.
Monsingre
Peu! vous n'avez rien là! De Gabriel Gilbert l'oeuvre me révéla. Sa pièce, vous savez...
Jean Racine
Sujet inaccessible, Oui, Phèdre !...
Récitant.
Parlant.
Récitant.
Parlant.
Récitant.
Parlant.
Récitant.
Parlant.
Récitant.
Monsingre
Hippolyte ou le Garçon insensible Citez donc bien. - Je prends le morceau remarqué, « Ce prodige » L'effet n'en a jamais manqué. « Ce prodige. » Il s'agit du dragon effroyable, Qui mit en cent morceaux le prince pitoyable. « Ce prodige au lieu d'yeux » Hein ! « Portant deux flambeaux Semblait tirer des feux du sein des mêmes eaux. » Hein ! « Ses chevaux troublés qu'il retire en arrière, Malgré tous ses efforts enfilent la carrière. Le monstre leur fait peur avec son oeil ardent. Lors Hippolyte tombe. Ô funeste accident ! Son sang rougit les lieux par où la mort le passe, Nous, les larmes aux yeux, suivons sa rouge trace, Et nous maudissons tous, en regrettant sa mort, Les rênes, les chevaux, et le monstre, et le sort. »
Jean Racine
Ah !
Monsingre
Je n'ai pas tout dit, et c'est vraiment dommage, La force m'eût manqué pour gémir davantage.
Jean Racine
Quel âge a ce morceau ?
Monsingre
Quinze ans.
Jean Racine
Il est bien vieux... Le vrai, le naturel y manque.
Monsingre
Eh bien ! Tant mieux ! Le naturel toujours ! voilà ce qui m'irrite. Si c'était naturel, où serait le mérite ! Voyons, j'ai du talent, dites-le.
Jean Racine
Pas du tout,
Monsingre
Vous m'étonnez bien, mais que me faut-il ?
Jean Racine
Le goût D'abord...
Monsingre
Ah ! La remarque est par trop singulière ! Je manquerais de goût, moi !... L'ami de Molière !
Jean Racine
Molière ?
Monsingre
Est mon ami, mon camarade, bref, Dans la troupe, Monsieur, dont il était le chef Je fus premier emploi. - Nous courions ces contrées ; C'étaient de tristes jours, mais de belles soirées. Et pourtant j'avais moins de talent qu'aujourd'hui, Molière parlait peu, mais je parlais pour lui. Bon, obligeant, il m'a prêté plus d'une somme. On dit qu'il est en train de devenir grand homme, J'irai le voir... Comment voulez-vous s'il vous plaît Que moi, qui suis Tyran, lorsqu'il n'est que valet : Mascarille ou Scapin ; que moi, Capitan, traître, Prince, à qui pour qu'on tremble il suffit de paraître, Je puisse - s'il est vrai qu'on le dise excellent - Je puisse, moi, Monsieur, n'avoir pas de talent ? J'en ai plus, oui morbleu! Bien plus...
Jean Racine
C'est sans réplique.
Monsingre
Vous voyez bien ! Mon Dieu, monsieur, cela s'explique. C'est qu'il est à Paris, à Paris !... j'y vais.
Jean Racine
Ah !
Monsingre
Je m'y décide enfin. C'est alors qu'on verra ! La province une fois obtiendra donc justice, Il fallait un grand coup pour qu'ainsi je partisse. Le prince de Conti nous renvoie et...
Jean Racine
Comment ! Cette troupe chassée...?
Monsingre
Est la mienne.
Jean Racine
Vraiment ! Clorinde est donc alors ?...
Monsingre
Ma soeur, mon écolière, Mon joyau... Beau talent ! Qu'estimait fort Molière.
Jean Racine
Mon ami.
Monsingre
Que dit-il !
Jean Racine
Prenez ce sauf-conduit. Partez !
Il sort.
Monsingre
J'étais bien sûr que je l'aurais séduit.
Scène 15
Georges, Jean Racine
Georges
Cette fois, j'en réponds, c'est Monsingre, son frère, Tu ne le retiens pas ?
Jean Racine
Pauvre diable ! Au contraire, C'est moi qui l'aide à fuir.
Georges
Pourquoi ?
Jean Racine
Tu le sauras. Avec ton sauf-conduit...
Georges
Mais.
Jean Racine
Tu t'en passeras.
Georges
Soit ! Aussi bien, je reste.
Jean Racine
Hein !
Georges
Jeanne est adorable. Je l'ai revue... On dit son père inexorable Par malheur...
Jean Racine
Nous verrons.
Scène 16
Courtès, Jean Racine, Georges, Jeanne
Il va vers le pavillon, devant lequel s'est placé Racine.
Courtès
Voici le grand moment. Je vais juger! - Voyons d'abord ce garnement Que j'ai tantôt joué d'une si bonne sorte... Ah ! Lui !
Jean Racine
Que voulez-vous ?
Courtès
Rien.
Jean Racine
Ouvrir cette porte ?...
Courtès
Oui !
Haut.
Jean Racine
J'entends... Je ne veux en aucune façon Que du lieu que j'habite on fasse une prison, Monsieur...
Courtès
Il l'a fait fuir.
Jean Racine
Vous m'en rendriez compte, Sachez-le bien...
Allant a l'autre porte.
Voyant Georges.
Courtès
J'en suis là pour ma courte honte. Mais... Quoi ! Décidément ces gens là sont très forts. Je l'avais enfermé.. .
Jean Racine
Quand il était dehors, Avec l'écrit d'ailleurs que vous allez lui rendre. Il peut... Donnez-le...
Courtès
Ciel...
Jean Racine
Vous l'avez laissé prendre.
Haut.
Courtès
Battu sur tous les points ; mais je vais me venger, Et de telle façon qu'il en puisse enrager. Monsieur, j'ai dit cent fois, vous le savez peut-être J'ai dit que si jamais galantin, petit maître, Rôdait autour d'ici, lançait des billets doux.
Jean Racine
Il épouserait Jeanne... Et qui donc l'osa ?
Courtès
Vous !
Jean Racine
Je n'ai pas mérité l'adorable supplice.
Courtès
J'ai le corps du délit là.
Jean Racine
Si j'en suis complice C'est tout..
Courtès
Mais cependant ces stances qu'aujourd'hui, Ces vers qu'elle lisait, de qui sont-ils ?
Jean Racine
De lui !...
Georges
Mais !
Jean Racine
Tu les dictas...
Jeanne
Vrai ?
Jean Racine
C'est sa pensée entière.
Jeanne
Alors...
Georges
Monsieur...
Jeanne
Mon père...
Jean Racine
Écoutez leur prière.
Courtès
Moi ! Non.
Jean Racine
À les unir vous êtes condamné Par vous-même.
Courtès
Jamais ! Me voir joué, berné, Et sans revanche encor.
Jean Racine
Vous avez la rancune.
Courtès
Quel est-il ce monsieur ?
Georges
Officier.
Courtès
De fortune, Donc, sans un sou... Je suis, riche! - Les marier, Moi, le juge...
Jean Racine
Il oublie un peu le serrurier.
Jeanne
Ha.
Jean Racine
Donc c'est entendu.
Courtès
L'affaire est décidée.
Jean Racine
Très bien ! Je puis alors reprendre mon idée.
Courtès
Quelle idée ?
Jean Racine
Elle aura, je crois, un beau succès.
Courtès
Mais quelle est-elle enfin ?
Jean Racine
Je veux faire un procès Aux juges... sur la scène.
Courtès
Eh ! Quoi ?
Jean Racine
L'on n'y recule. Devant rien, s'il s'agit, Monsieur, d'un ridicule. Alors...
Courtès
Vous oseriez turlupiner le mien.
Jean Racine
Mariez-les, sinon soyez-en sûr !
Courtès
Eh bien ! J'accorde. - En fait d'abus donc ?...
Jean Racine
J'oublierai les vôtres.
À Jeanne et à Georges.
Courtès
Je ne vous défends pas de vous moquer des autres. Chers enfants, que je suis heureux de vous unir. Ces chaînes de l'hymen, laissez-moi les bénir.
Jean Racine
Le juge les bénit, le serrurier les forge...
Jeanne
Bon père.
Jean Racine
Moi, je pars, adieu, Jeanne ! Adieu, George !
Georges
Mais où vas-tu ?
Jean Racine
Je vais où le combat m'attend. Serai-je obscur soldat ou noble combattant, La muse que je suis est-elle esclave ou reine N'importe ! II faut aller où son appel m'entraîne ; J'ai là trop de pensers qu'il faut mettre au dehors. L'avenir nous dira si c'étaient des trésors. Chez les dieux dont les voix me parlent en tumulte, Le malheur bien souvent paya les frais du culte, Je le sais, et je puis me laisser consumer Au feu des passions que je vais allumer. J'accepte tout, je pars. La foi qui me seconde, Est dans l'Antiquité souveraine et féconde ; Dût-on faiblir, la gloire est au bout du chemin, Pour qui s'avance, Homère et la Bible à la main. Oui, l'on peut tout oser d'un essor intrépide Lorsque l'on suit Sophocle, Isaïe, Euripide, Je vais donc essayer, guidé par ces élus, De donner au théâtre un poète de plus.
Épilogue
Scène 1
[locuteur De L'épiloque]
[locuteur De L'épiloque]
Le grand art décroît, le grand art décline, Se cherchant en vain dans ce qu'il promet, Et le mont sacré, devenu colline, A vu s'abaisser son altier sommet. L'instant est venu d'éveiller encore Les gloires d'un temps qu'on croit effacé : Avec ses lueurs on refait l'aurore, On prend l'avenir où dort le passé. Il le savait bien, celui que l'on fête : S'il faut l'admirer, c'est qu'il admira. Du poêle grec, au divin prophète, Il suivit le beau, le beau l'éclaira. Il faut au génie, il faut des ancêtres, Racine eut toujours ce suprême appui ; C'est parce qu'il sut adorer les maîtres, Qu'il est, à son tour, un maître aujourd'hui. Il fut, sans effort, grand, dans un grand règne, Il eut l'art divin des belles douleurs, Et, ce qu'à présent on fuit ou dédaigne: Il eut dans l'amour le secret des pleurs. Notre art est bien loin de l'auteur de Phèdre, Mais est-il tombé, s'il est descendu ? Non, l'on peut grandir de l'hysope au cèdre, Non, l'art n'est pas mort, l'art n'est pas perdu. Peut-être un instant, pour mieux voir sa course Lassé du chemin, il peut s'arrêter. Qu'il trempe son pied à la pure source, Jusqu'au ciel encore il peut remonter. Sa jeunesse était dans la fantaisie, La suivre toujours serait s'égarer. Sa virilité, c'est la poésie ; Et Racine est là pour la lui montrer. Deux siècles sont lourds sur une mémoire, Mais par lui ce poids est si bien porté, Que les deux cents ans de sa jeune gloire Ne semblent qu'un jour d'immortalité.