Richelieu, Homme de Lettres
Scène 1
Richelieu, Guillaume Colletet, Boisrobert, Pierre Corneille, Estoile, Jean Rotrou
Richelieu
À toutes ces raisons je ne saurais me rendre, Corneille, et vos écarts ont de quoi me surprendre. Est-ce quelque autre pièce? On ne reconnaît plus Mille traits que d'abord nous avions résolus. Le tour est moins piquant, la suite moins exacte, Et vous m'avez, tout franc, gâté mon troisième acte. Qu'en pense Colletet ?
Guillaume Colletet
Monseigneur a jugé, Et son plan n'était pas pour être ainsi changé.
hautain
Boisrobert
Monsieur Corneille est jeune, et l'esprit, à cet âge, Souffre peu la contrainte où le devoir l'engage.
Pierre Corneille
Monsieur de Roisrobert, si j'avais quelque tort, En l'expliquant ainsi vous vous tromperiez fort.
Richelieu
Avouez-le pourtant : votre muse étourdie A rompu tout le fil de cette comédie, Et le genre et le ton qu'il vous a plu garder Avec notre sujet ne peuvent s'accorder. Retrouve-t-on chez vous la galante finesse, Le subtil imbroglio que voulait notre pièce, Ces traits ingénieux, recherchés, délicats, Qu'un parterre idolâtre accueille avec fracas, Ces jeux, ces concetti dont la cour est éprise Et qui vont nous menant de surprise en surprise? Vous êtes froid. - Tenez, relisez donc un peu... Cet endroit... le discours de l'oncle à son neveu.
Pierre Corneille
« ... Que sur mon amitié votre esprit se repose. Vous savez que mon coeur est à vous tout entier, Que je vous tiens pour fils et pour seul héritier ; Que, pour vous assurer d'une amour plus sincère, Je quitte le nom d'oncle et prends celui de père, Qu'en vos prospérités j'arrête mes désirs, Qu'à vos contentements j'attache mes plaisirs, Et que, mon sort du vôtre étant inséparable, Je ne puis être heureux et vous voir misérable. Puisque de vos malheurs je sentirais les coups, Craignez-vous que je fasse un mauvais choix pour vous ? »
Richelieu
Quel brillant ont ces vers? Quel esprit s'y dévoile? Je les trouve bourgeois, rampants. Et vous, PEstoile?
Estoile
S'il faut à monseigneur dire mon sentiment, J'aimerais dans le style un peu plus d'ornement.
Boisrobert
Votre bonhomme d'oncle et sa prose vulgaire Près de nos courtisans ne réussiront guère.
Guillaume Colletet
C'est le parler commun qu'en tous lieux on entend.
Estoile
Le dernier honnête homme en pourrait dire autant.
Jean Rotrou
Eh ! Messieurs... Permettez, Monseigneur.
Richelieu
Oui, j'écoute. Vous plaidez pour Corneille ?
Boisrobert
Ah ! Rotrou veut sans doute En courtois chevalier défendre ses amis.
Jean Rotrou
Monsieur, j'en ai le droit ! Monseigneur l'a permis.
Richelieu
Parlez.
Jean Rotrou
Je ne prétends que faire une demande. Est-ce donc, après tout, une faute si grande De savoir au besoin baisser un peu le ton ?
Boisrobert
Au théâtre, Monsieur, le supporterait-on ?
Pierre Corneille
Mais quoi ! blâmerez-vous la fidèle peinture Des inégalités qui sont dans la nature? Le théâtre veut-il qu'on raffine toujours, Qu'on prodigue l'esprit dans les moindres discours ? Et, pour aimer l'éclat, dédaigne-t-il en somme L'air facile et naïf dont parle un honnête homme?
Richelieu
Oyez un mot, Corneille, et le retenez bien : C'est que le trop d'esprit ne gâte jamais rien.'
Pierre Corneille
Mais, Monseigneur...
Richelieu
Assez. Vos propos sont frivoles. Raisonnons moins, jeune homme, et croyez mes paroles. Votre simplicité n'aura pas de succès. La nature sans fard ne va point aux Français : Ils ont pour ce qui brille une pente trop forte. Qu'y faire? Nos esprits sont tournés de la sorte. Il n'est que l'imprévu pour les bien réjouir, Et, si l'on veut nous plaire, il nous faut éblouir. C'est le bon goût.
Boisrobert
Monsieur, imitez l'Italie !
Guillaume Colletet
C'est là qu'on voit fleurir l'élégance polie, Qu'on brode sur un rien des vers ingénieux, Qu'on parle en se jouant le langage des dieux.
Estoile
C'est là qu'il faut chercher lès plus galants modèles.
Boisrobert
Feuilletons nuit et jour en disciples fidèles Et le libre Tansille, et le tendre Guarin, Et les mille sonnets du cavalier Marin.
Jean Rotrou
Oh ! Pour le coup, Monsieur !
Boisrobert
Le conseil vous offense ?
Richelieu
Mais vous qui de Corneille embrassez la défense, Vous confesserez bien, je crois, puisqu'il me sert, Qu'il devait avec nous travailler de concert. Chacun de ces messieurs nous a lu sa partie. La sienne avec le tout devait être assortie : Eh bien! je vous dis, moi, qu'on pourra sans effort Entre ses compagnons le distinguer d'abord.
Jean Rotrou
Peut-être...
Richelieu
Vous faut-il sentir la différence? Colletet voudra bien nous redire, je pense, Les beaux vers qu'il a faits sur le jardin du roi.
Guillaume Colletet
Monseigneur le commande ?
Richelieu
Oui, pour l'amour de moi.
Guillaume Colletet
« Parterres enrichis d'éternelle peinture, Où les grâces de l'art ont fardé la nature, Que votre abord me plaît! Que vos diversités Me montrent à l'envi d'agréables beautés! C'est avecque plaisir que le ciel vous éclaire. Il semble que l'hiver ait peur de vous déplaire ; L'été n'ose ternir votre aimable verdeur, Et sa flamme pour vous n'a que de la splendeur.' Vieux chênes, vieux sapins dont les pointes chenues S'éloignent de la terre et s'approchent des nues, Bois, où l'astre du jour, confondant ses rayons, Fait naître cent soleils pour un que nous voyons, Beaux lieux dont la tranquille et plaisante demeure Ne reçoit point d'ennui qu'aussitôt il n'y meure, Vous voir, vous posséder est mon bien le plus doux. N'est-ce pas être heureux que de vivre chez vous ? »
Richelieu
Voilà du style enfin : c'est comme il faut écrire, Et Corneille, après tout, n'y saurait contredire. Qu'en pense-t-il?
Pierre Corneille
Daignez m'en croire, monseigneur : D'applaudir à ces vers je me fais un bonheur.
Richelieu
Vous avez bonne grâce à louer ceux des autres ! Il fallait, à ce compte, y conformer les vôtres.
Boisrobert
Chacun de son esprit fait sortir ce qu'il peut.
Estoile
Au rang de Colletet ne monte pas qui veut.
Richelieu
Il est vrai que son style a des grâces fleuries, Que l'on ne pouvait mieux peindre les Tuileries, Que chacun de ses vers fait lui seul un tableau. Vous souvient-il, messieurs, de la cane sur l'eau, De la cage aux lions, du bois, delà volière?... S'il nous disait encor cette partie entière ?
Guillaume Colletet
Pour Dieu ! que monseigneur m'en veuille dispenser. Ces messieurs m'ont ouï, je crains de les lasser.
Estoile
Jamais.
Richelieu
Non, je le veux, cessez de vous défendre.
Boisrobert
On ne se lasse pas, monsieur, de vous entendre.
Guillaume Colletet
« Poursuivant mon chemin par un oblique tour Et côtoyant les murs de ce plaisant séjour, J'ai rencontré des paons dont les divers plumages De la beauté des fleurs sont les vives images; Je les ai vus marcher en superbe appareil, Exposer leurs miroirs aux rayons du soleil... »
Richelieu
De quelle exactitude il peint ce tour oblique! Ce vers est à mes yeux d'une élégance unique.
Estoile
De superbe appareil je me sens fort épris,
Boisrobert
Mais surtout leurs miroirs me semble hors de prix.
Guillaume Colletet
« J'ai vu d'autres oiseaux de diverse peinture, Dont le vol est borné d'une riche clôture, Démentir par leurs-chants ceux qui, contre raison, Soutiennent qu'il n'est pas d'agréable prison. Dans le ressentiment de leur bonheur extrême, Leurs noeuds leur sont plus doux que la liberté même, Et je crois en effet que ce lieu de plaisir Ne les retient pas tant que leur propre désir... »
Boisrobert
Parbleu ! Corneille, il faut que cet endroit vous plaise.
Pierre Corneille
J'en suis ravi.
Boisrobert
Pour moi, je ne me sens pas d'aise.
Guillaume Colletet
« À même temps j'ai vu sur le bord d'un ruisseau La cane s'humecter dans la bourbe de l'eau, D'une voix enrouée et d'un battement d'aile Animer le canard qui languit auprès d'elle... »
Richelieu
Ah ! j'estime à ce trait que vous vous surpassez.
Guillaume Colletet
Monseigneur, c'en est trop.
Richelieu
Non, ce n'est point assez, Pour que les actions répondent aux paroles, Recevez de ma main ces soixante pistoles.
Guillaume Colletet
Quoi ! D'un si riche don...
Richelieu
Je prétends faire voir Ce que le vrai mérite a sur moi de pouvoir.
Guillaume Colletet
Monseigneur est prodigue, et...
Richelieu
Je ne suis que sage, Et n'ai voulu payer que le dernier passage. Quant au reste, Monsieur, le roi dans son trésor Pour de telles beautés n'aurait point assez d'or.
Guillaume Colletet
Le ciel me soit témoin que l'honneur de vous plaire De mon humble Apollon fait le meilleur salaire !
Richelieu
Oui, mais je veux de plus qu'on touche en mes bienfaits De mon contentement les solides effets.
Boisrobert
Est-il rien si joli que les vers de la cane ?
Richelieu
Et pourtant j'en reviens à ma vieille chicane. Je vous l'ai déjà dit : au lieu de s'humecter, À votre place, moi, j'aurais mis barboter.
Guillaume Colletet
Si Monseigneur y tient, j'obéirai sans doute ; Mais pour ma part...
Richelieu
Allons, ce changement vous coûte ; Et puisque de plein gré je ne puis l'obtenir, N'en parlons plus. - Je crois qu'il est temps de finir, Boisrobert.
Boisrobert
L'heure approche où doit Votre Éminence Donner aux beaux esprits l'ordinaire audience.
Tous se lèvent.
Richelieu
Vous dites vrai. - Messieurs, Conrart va s'y trouver. Je serais devant vous bien aise d'achever. Ce que j'ai résolu touchant l'académie. N'y manquez pas. - D'ailleurs, pour notre comédie, Je réponds du triomphe, et j'attends les bravos Que réserve la cour à vos doctes travaux.
Estoile
La gloire en est à vous.
Richelieu
Enfin, c'est à merveille, Messieurs. Un seul pourtant...
Pierre Corneille
Monseigneur...
Richelieu
Oui, Corneille, De votre procédé je suis mal satisfait. Mon troisième acte est froid, sans couleur, sans effet. Ce genre familier, ce style terre à terre Heurtent trop du sujet le commun caractère; Devant nos courtisans ils ne peuvent passer, Et, pour le trancher net, c'est à recommencer.
Pierre Corneille
Du moins que monseigneur n'accuse pas mon zèle. Je veux, avant huit jours, d'une forme nouvelle...
À Corneille.
Il sort.
Richelieu
Non, laissez-nous ces vers. S'il les faut rajuster, Quelque autre mieux que vous saura s'en acquitter. Vous le savez, Messieurs : je n'ai point la manie De plier à mon goût votre libre génie ; Vous ne me voyez point, par un fâcheux travers, Vous imposer mon style et vous dicter mes vers. Votre délicatesse aurait droit de s'en plaindre. Me préserve le ciel de jamais vous contraindre! Mais, sans tenir la bride à vos inventions, J'aime qu'on entre aussi dans mes intentions, Qu'on mette en son travail une ferme conduite, Un feu sage et discret, certain esprit de suite, Et que l'on n'aille point, par son humeur trompé, Faire mal à propos le cheval échappé. Vous l'avez fait, Monsieur ; ce mot doit vous suffire. - Jusqu'au revoir, Messieurs.
Scène 2
Jean Rotrou, Pierre Corneille, Estoile, Guillaume Colletet, Boisrobert, Un Page
Jean Rotrou
Monseigneur se retire Fort mécontent.
Pierre Corneille
Parbleu ! Je le suis plus que lui.
Estoile
Eh bien! tout le Pactole est chez vous aujourd'hui.
Guillaume Colletet
« Armand, qui pour six vers m'as donné six cents livres, Que ne puis-je à ce prix te vendre tous mes livres ! »
Boisrobert
Mais l'on doit à Corneille un mot de compliment. - Monsieur Corneille !
Pierre Corneille
Eh bien !
Boisrobert
Votre Apollon normand N'est pas heureux toujours.
Pierre Corneille
Il vous semble ?
Estoile
Et que diable ! Vous êtes aussi bien d'une audace incroyable, Mon cher. Vit-on jamais pareil original ? Corriger sans façon les plans du Cardinal !
Jean Rotrou
Encor !
Boisrobert
Monsieur répugne à travailler par ordre : Il a son petit genre et n'en sait pas démordre.
Pierre Corneille
Chacun de son esprit fait sortir ce qu'il peut, Monsieur de Boisrobert.
Boisrobert
Ah ! Ce trait vous émeut.
Pierre Corneille
Moi ? Non. Je suis ravi qu'on me rende justice.
Guillaume Colletet
Mais au moins saurons-nous quel bizarre caprice, Quelle présomption, vous montant au cerveau, Vous oblige à trancher d'un style si nouveau?
Boisrobert
Êtes-vous, s'il vous plaît, docteur en poésie?
Pierre Corneille
Non, vous l'êtes en vers ainsi qu'en courtoisie.
Jean Rotrou
De grâce !
Estoile
Votre goût va-t-il faire la loi ?
Pierre Corneille
C'est le vôtre, monsieur, qui doit régner sur moi.
Boisrobert
Comme feu du Perron, seriez-vous d'aventure Colonel général de la littérature ?
Pierre Corneille
Çà ! Que me voulez-vous enfin ? Si j'ai souffert...
entrant
Un Page
Son Éminence attend monsieur de Boisrobert.
Il sort.
Boisrobert
Méditez un conseil qui vous siéra peut-être : Bien fou qui veut avoir plus d'esprit que son maître.
Pierre Corneille
Fort grand merci.
Scène 3
Estoile, Jean Rotrou, Guillaume Colletet
Estoile
Pour moi...
Jean Rotrou
Trêve de vains discours.
Guillaume Colletet
C'est vrai. Dans les jardins venez faire deux tours, L'Estoile. Nous serons à temps pour l'audience.
Estoile
Retirez quelque fruit de cette expérience, Monsieur Corneille. Adieu. C'est trop nous quereller.
Il sort avec l'Estoile.
Guillaume Colletet
Nous vous laissons Rotrou, qui va vous consoler.
Scène 4
Pierre Corneille, Jean Rotrou
Pierre Corneille
Non, n'y prétendez point.
Jean Rotrou
Serait-ce vous déplaire?
Pierre Corneille
Encouragez plutôt ma trop juste colère. Dites-moi qu'on m'offense et que j'en dois rougir; Dites-moi qu'il est temps enfin de m'affranchir.
Jean Rotrou
Vous affranchir ! Comment ?
Pierre Corneille
Vous devez bien m'entendre.
Jean Rotrou
Mais non.
Pierre Corneille
Vous n'aurez plus le soin de me défendre, Monsieur, ni le chagrin de me voir outragé : Je vais au cardinal demander mon congé.
Jean Rotrou
Votre congé ? Vous ?
Pierre Corneille
Oui, dans ce lieu, tout à l'heure.
Jean Rotrou
Oh ! Vous ne ferez pas cet esclandre, ou je meure !
Pierre Corneille
Quoi ! vous me conseillez de souffrir plus longtemps Du petit Boisrobert les dédains éclatants ! Il faudrait de sa part endurer en silence Tout ce qu'un courtisan peut montrer d'insolence, Et les airs protecteurs et le ton précieux Et la fatuité dont l'ornèrent les cieux ! Que me veut-il d'ailleurs ? Quelle mouche le pique ? Pourquoi contre moi seul déchaîner sa critique ? D'où me vient cet honneur de son inimitié, Ou l'honneur plus amer encor de sa pitié ? Ai-je contre ses vers ameuté la cabale, De ses petits succès improuvé le scandale, Empêché monseigneur de trouver bonnement Sa malice agréable et son caquet charmant ? Ai-je troublé jamais sa gloriole extrême, Le gré prodigieux qu'il se sait à lui-même Dans le double métier qu'il remplit tour à tour De suisse du Parnasse et de bouffon de cour ? Trouvez quelque prétexte à sa risible haine. Moi, j'y perds patience et veux rompre ma chaîne.
Jean Rotrou
Savez-vous bien, Monsieur, que vous m'étonnez fort?
Pierre Corneille
Et pourquoi, s'il vous plaît?
Jean Rotrou
Dans ce brusque transport Je ne retrouve point l'humeur simple et modeste, Le timide embarras qu'on vous connaît de reste. Vous semblez un autre homme.
Pierre Corneille
Eh bien! prétendiez-vous Que rien ne dût jamais échauffer mon courroux?
Jean Rotrou
Il n'est si douce humeur que l'injure ne lasse; J'en conviens. Mais, monsieur, réfléchissons, de grâce.
Pierre Corneille
J'ai réfléchi.
Jean Rotrou
N'importe. On s'expliquera peu Que Boisrobert vous force à quitter Richelieu ; Et moi tout le premier je ne puis reconnaître Que le valet suffise à vous gâter le maître. Quoi ! parce qu'un faquin nous traite avec hauteur, Faut-il rompre en visière à notre bienfaiteur, Abandonner le poste où son choix nous convie Et l'honneur souverain que tout poète envie?
Pierre Corneille
Et si ce même honneur, que vous semblez priser, M'est un joug importun que je prétends briser ?
Jean Rotrou
Monsieur...!
Pierre Corneille
Quel est-il donc, ce brillant privilège ? Comme petits grimauds sur les bancs du collège, Travailler à la tâche et, d'un soin diligent, Retourner les leçons que nous dicte un régent ! N'est-ce pas bien cela ? Faisons-nous autre chose Que de Son Éminence accommoder la prose? Armand pense pour nous et nous rimons pour lui.
Jean Rotrou
Il faut de quelque peine acheter son appui ; C'est le commun devoir des muses protégées.
Pierre Corneille
Dites le déshonneur de nos muses gagées. Manoeuvres écrivains, serviles traducteurs, De quel nom signons-nous? — Messieurs les cinq auteurs.. Ainsi de ce qu'il fait chacun n'ose répondre ! Dans le travail d'autrui le mien va se confondre ! Je ne puis au public dire de bonne foi : Cette scène est mon oeuvre et ce vers est à moi ! Quel charme ont à vos yeux les bravos qu'on nous donne, Lorsque de Richelieu nous couvrons la personne, Et quand lui-même enfin penserait s'avilir S'il avouait les plans qu'il nous force à remplir ?
Jean Rotrou
Mais vous ne lui prêtez qu'une part de vos veilles. On vous laisse le temps de créer des merveilles Qui n'ont rien à devoir aux plans de Monseigneur Et dont votre génie emporte tout l'honneur.
Pierre Corneille
Non, même en ces travaux, fruits de ma seule veine, Le poids de sa faveur m'importune, me gêne, Et si quelques succès prétendent me flatter, L'inquiétude est prompte à m'en désenchanter. Les dois-je à son appui? Les dois-je à mon mérite ? Et tel qui me poursuit d'un hommage hypocrite, De mes vers protégés admirateur banal, Veut-il en me louant louer le cardinal ? Le doute m'est permis, et j'ai l'âme trop fière Pour qu'un honneur douteux l'emplisse tout entière : Trop de honte s'y mêle. - Oh ! Que j'aimerais mieux Attendre de moi seul un renom glorieux, Et, pour tous partisans n'ayant que mes ouvrages, Du libre spectateur disputer les suffrages ! Non, je ne croirai pas qu'il en faille accuser Quelque secret orgueil subtil à m'abuser ; Et vous-même, Rotrou, quand votre voix me blâme, Je gage que tout bas vous m'approuvez dans l'âme.
Jean Rotrou
Hélas !
Pierre Corneille
Vous dont la noble et fidèle amitié De tous mes déplaisirs endure la moitié, Vous que, malgré votre âge, une estime sincère M'incline à saluer de ce doux nom de père, Dites : n'est-il pas vrai que vous sentez aussi Le poids du joug doré qui nous retient ici?
Jean Rotrou
Vous voulez...
Pierre Corneille
Parlez franc.
Jean Rotrou
Eh bien ! oui, je l'avoue. S'il faut dire le vrai, mon amitié vous loue Des nobles sentiments que vous me faites voir, Et comme vous, monsieur, je les voudrais avoir. Mais ce rigide honneur est chose peu commune. Quitter le cardinal, c'est quitter la fortune ; Et pour un moindre gain les poètes du jour A de moindres seigneurs font bravement la cour. Tel s'estime très fier, qui rampe sans vergogne Près des comédiens de l'Hôtel de Bourgogne, Et qui ne se tiendrait aucunement flétri De saluer très bas Monsieur de Mondory. Même j'en sais plus d'un dont la muse affamée Des cuisines d'autrui savoure la fumée. Déshonneur, j'en conviens! abaissement fatal! Que faire? On ne veut point mourir à l'hôpital.
Pierre Corneille
Que de ces froids calculs la gloire nous délivre !
Jean Rotrou
La gloire sans argent ne suffit pas à vivre.
Pierre Corneille
Non, ne m'opposez pointées indignes raisons. Du sort injurieux je sais les trahisons; Mais s'il faut que jamais l'épreuve m'en instruise, Qu'importe en quel état le malheur me réduise? Riche de mon travail et de ma dignité Je porterai bien haut ma fière pauvreté.
Jean Rotrou
Donc aux bienfaits d'Armand vous serez infidèle ?
Pierre Corneille
J'honore ses bienfaits ; je brise sa tutelle.
Jean Rotrou
Pourtant il vous fut cher. Épris de sa splendeur, De ce génie altier vous aimiez la grandeur ; Vous l'admiriez, Corneille.
Pierre Corneille
Oui, Monsieur, je l'admire. Soit que, donnant le branle aux destins d'un empire, Il dompte les complots de ses fiers ennemis; Soit que, régnant en paix sur les peuples soumis, Il soit de tous les arts l'orgueil et l'espérance : J'aime dans Richelieu la grandeur de la France. J'aime par-dessus tout le dessein qu'il a pris D'assembler en un corps les plus nobles esprits, D'en former un sénat dont la critique sage Enseigne le bon goût, répare le langage, Et, donnant une règle à sa mobilité, Assure à nos écrits leur immortalité. Mais ces titres d'honneur que je sais reconnaître Ne me font peint résoudre à le garder pour maître. Je le quitte sans fiel et toujours l'estimant... Et faut-il jusqu'au bout dire mon sentiment? Je l'estimerais plus si, content de sa place, Il ne se mêlait point de briller au Parnasse. L'homme qu'en ce haut rang Dieu voulut élever Doit protéger les arts, et non les cultiver. La gloire des beaux vers ne sied point à qui règne. Même en la couronnant je veux qu'il la dédaigne, Et je souffre de voir aux mains de l'imprimeur Un ministre poète, un cardinal rimeur.
Jean Rotrou
Personne à tout cela ne contredit, je pense, Et... Mais on vient. Ce sont les gens de l'audience.
Scène 5
Pierre Corneille, Jean Rotrou, François Maynard
Pierre Corneille
Très humble serviteur du président Maynard.
Il l'emmène au fond du théâtre.
Jean Rotrou
Bonjour, monsieur Tristan.
François Maynard
Quel fortuné hasard Fait qu'en entrant ici, monsieur, je vous rencontre !
Pierre Corneille
Monsieur, j'en suis fort aise.
François Maynard
Il faut que je vous montre Un placet,.. Vous savez, je n'ai pas le bonheur D'attirer comme vous les yeux de monseigneur. Voilà trois ans passés qu'en vain je sollicite. Si Corneille daignait à mon faible mérite Donner l'appui d'un mot...
Pierre Corneille
Qui ? moi ?
François Maynard
Nous savons bien Que le cardinal-duc ne vous refuse rien.
Pierre Corneille
Voilà prendre son temps!
François Maynard
Oui, vous n'avez qu'à dire Et j'obtiendrai d'abord tout ce que je désire. Mais quoi! de mes propos vous semblez interdit.
Pierre Corneille
Je ne soupçonnais pas avoir tant de crédit.
François Maynard
Vous en avez beaucoup, monsieur, je vous le jure. Écoutez : du placet je vous donne lecture. « Armand, l'âge affaiblit mes yeux, Et toute ma chaleur me quitte; Je verrai bientôt mes aïeux Sur le rivage du Cocyte. C'est où je serai des suivants De ce bon monarque de France, Qui fut le père des savants En un siècle plein d'ignorance. Dès que j'approcherai de lui, Il voudra que je lui raconte Tout ce que tu fais aujourd'hui Pour combler l'Espagne de honte. Je contenterai son désir Par le beau récit de ta vie, Et calmerai le déplaisir Qui lui fait maudire Pavie. Mais s'il demande à quel emploi Tu m'as occupé dans le monde Et quels biens j'ai reçus de loi, Que veux-tu que je lui réponde ? » Que pensez-vous des vers ?
Pierre Corneille
J'aime le trait final. Il ne saurait manquer de plaire au Cardinal.
François Maynard
Vous daignerez sans doute appuyer ma requête ?
Pierre Corneille
Monsieur, vous obliger me serait une fête; Mais Rotrou vous ménage un bien meilleur appui. Souffrez qu'à mon défaut je vous adresse à lui.
François Maynard
Comment donc...!
Il l'emmène au fond du théâtre. Entrent Scudéry, Mairet, du Ryer.
Pierre Corneille
Mon refus ne doit pas vous surprendre. Venez : en quatre mots nous allons nous entendre.
Scène 6
Georges de Scudéry, Jean de Mayret, Pierre du Ryer
Georges de Scudéry
Serviteur. - Je vous dis, monsieur Jean de Mairet, Et du Ryer que voilà sans peine en conviendrait, Que ceux du parlement n'ont pas l'impertinence De vouloir jusque-là choquer Son Éminence. Ils n'arrêteront pas dans l'exécution Un dessein glorieux à notre nation, Et l'on ne verra point la chicane ennemie Étouffer au berceau la pauvre académie.
Jean de Mayret
Parbleu ! Les gens de loi ne vous sont pas connus, Scudéry.
Pierre du Ryer
Ces messieurs sont toujours prévenus Contre les nouveautés qui troublent la routine, Et par provision la robe se mutine.
Jean de Mayret
Si pour Monsieur Conrart le roi signe un édit, Point d'enregistrement.
Entrent Desmarets, l'Estoile et Colletet, qui vont se grouper au fond du théâtre.
Pierre du Ryer
Ils l'ont déjà bien dit.
Jean de Mayret
Je gage qu'il faudra pour apaiser la noise Qu'on les mène enrager quatre mois à Pontoise.
Georges de Scudéry
Que fait l'Académie à nos beaux magistrats ? Doit-elle censurer leur gothique fatras, Des arrêts de la cour humaniser le style, Brider des avocats la faconde inutile, Jeter dans le décri le jargon des procès Et forcer la justice à nous parler français? Plût au ciel !
Jean de Mayret
Vous verrez que je suis bon prophète Et qu'à Son Éminence ils vont rompre la tête.
Georges de Scudéry
Oh ! De leur incartade ils seront bientôt las.
Pierre du Ryer
Voici fort à propos Conrart et Vaugelas Suivis de Chapelain.
Scène 7
Jean de Mayret, Valentin Conrart, Georges de Scudéry, Jean Chapelain, Vaugelas, Pierre du Ryer, Un Huissier
Jean de Mayret
Tout à votre service, Messieurs.
Valentin Conrart
Très obligé.
Georges de Scudéry
Nous parlions du caprice Qui prévient contre vous Messieurs du parlement.
Jean Chapelain
Nous sommes bien marris de ce dissentiment.
Valentin Conrart
Si le cardinal-duc eût voulu nous en croire, Il eût à sa grande âme épargné ce déboire.
Vaugelas
Jamais un tel honneur n'aurait inquiété De nos réunions l'heureuse obscurité.
Jean de Mayret
Comment ! Sous le boisseau dérober la lumière!
Valentin Conrart
Oh ! Monsieur...
Georges de Scudéry
Mais la France y perdrait la première.
Pierre du Ryer
C'est de vous qu'elle attend ce noble tribunal Dont les doctes arrêts...
Tous se rangent des deux côtés du théâtre. Le cardinal entre, suivi de Buisrobert et de deux pages.
Un Huissier
Monsieur le Cardinal.
Scène 8
Richelieu, Boisrobert, Tristan, François Maynard, Georges de Scudéry, Jean de Mayret, Jean Desmarets, Pierre Corneille, Jean Chapelain, Valentin Conrart
Richelieu
Dieu vous garde, Messieurs !
Boisrobert
Monsieur Tristan l'Hermite, Officier de Gaston.
Richelieu
Nous aimons son mérite Et sa fidélité pour le frère du roi. Le bruit de vos desseins est venu jusqu'à moi, Monsieur. Quand verrons-nous la belle tragédie... Marianne, je crois ?
Boisrobert
Souffrez qu'il la dédie À l'oracle des arts.
Richelieu
Volontiers.
Tristan
Monseigneur, Ma pièce n'eût jamais espéré tant d'honneur.
Boisrobert
Le président Maynard.
Richelieu
Ah ! L'auteur de Philandre, L'ami de feu Malherbe.
François Maynard
Oserai-je prétendre Que sur ces petits vers vous arrêtiez les yeux ?
Il lit rapidement et prononce le dernier vers : Que veux-tu que je lui réponde ?
Richelieu
Voyons... C'est un place ! Bien. Très ingénieux. Boisrobert vous dira ce qu'il, lui faut répondre. Il suffit.
François Maynard
Mon espoir se verra-t-il confondre ?
Richelieu
Monsieur, le bon secret pour me solliciter, C'est d'attendre mes dons et de les mériter. — Mais voilà Scudéry.
Georges de Scudéry
Monseigneur...
Richelieu
Il nous semble Qu'on voit, en le voyant, Mars et Mercure ensemble. Bon soldat, bon poète.
Boisrobert
Il a double laurier.
Richelieu
Nous songerons à vous.
Boisrobert
Monsieur Pierre du Ryer.
Richelieu
Nous avons pris plaisir à voir votre Lucrèce, Monsieur. Redonnez-nous bientôt quelque autre pièce. — Bonjour, Monsieur Mairet. Il n'est bruit que de vous, Et votre Sophonisbe a fait bien des jaloux.
Jean de Mayret
Messieurs les cinq auteurs préparent un ouvrage Qui sur notre Parnasse en fera davantage.
Richelieu
Vous croyez ? - Mais je vois Monsieur de Saint-Sorlin. À me complaire en tout je le sais fort enclin ; Il tient en grand mépris les pièces de théâtre, Mais il m'en fait des plans dont je suis idolâtre.
Jean Desmarets
Rien ne m'arrête plus dès que vous commandez.
Richelieu
Je vais vous prendre au mot.
Jean Desmarets
Qu'est-ce à dire ?
Richelieu
Attendez. Je goûte infiniment le sujet d'Aspasie.
Jean Desmarets
La pièce à Monseigneur a paru bien choisie ?
Richelieu
Et le dessein parfait. Mais j'ose m'en flatter : Celui qui l'a conçu voudra l'exécuter.
Jean Desmarets
Oh ! Monseigneur !
Richelieu
Eh bien !
Jean Desmarets
Mais c'est une surprise.
Richelieu
C'est une trahison que je me suis permise.
Jean Desmarets
Que devient mon Clovis ?
Richelieu
Contentez mon désir. Je vieillis, Desmarets : aurai-je le loisir De voir jamais la fin d'un aussi long poème ? J'ai hâte de jouir d'une muse que j'aime, Et, sans vous imposer de trop pressantes lois, Je compte à votre pièce applaudir dans six mois. N'est-ce pas ?
Richelieu veut passer de l'autre côté du théâtre. Corneille le suit.
Jean Desmarets
Je suis pris et n'ai qu'à me soumettre.
Pierre Corneille
Monseigneur !
Richelieu
Quoi, Monsieur ?
Pierre Corneille
Daignez-vous permettre...?
Richelieu
Parlez.
Pierre Corneille
J'ai le malheur de vous avoir déplu...
Richelieu
Soit. Mais pour l'avenir qu'avez-vous résolu ?
Pierre Corneille
Je tremble, si je garde un poste qui m'honore, D'être assez malheureux pour vous déplaire encore.
Richelieu
Monsieur...!
Pierre Corneille
Quoi qu'il en coûte, il me faut l'éviter. Je vous conjure donc...
Richelieu
Voulez-vous me quitter ?
Boisrobert
Quel étrange dessein !
À Corneille.
Richelieu
Monsieur, laissez, de grâce : Entre Corneille et moi cette affaire se passe. Quoi ! Vous nous quitteriez ! Y pensez-vous vraiment, Corneille ?
Pierre Corneille
Oui, Monseigneur, avec votre agrément. J'ai dû pour y songer me faire violence. Le poids de vos bienfaits me tenait en balance; L'honneur de vous servir m'eût à jamais ravi; Mais, je le sens trop bien, je vous ai mal servi, Et plus je m'examine et plus il me faut croire Que je n'étais pas fait, hélas! pour tant de gloire. Je ne méritais pas de vous appartenir.
Richelieu
Eh bien! je ne saurais, monsieur, vous retenir. Soyez libre, partez. Du moins cette retraite Ne me laissera pas d'amertume secrète. Je vous estime encore, et ne veux point penser Qu'un dépit misérable ait pu vous y forcer. Enfin c'est en ami que je vous congédie. Mes bontés vous suivront dans votre Normandie. Boisrobert !
Boisrobert
Monseigneur...
Richelieu
C'est notre intention : Corneille, en nous quittant, garde sa pension.
Pierre Corneille
Ah ! Ce dernier bienfait rend mon âme confuse.
Il appelle Chapelain.
Richelieu
Vivez heureux, Corneille, et puisse votre muse, Honorant le loisir que je vous ai rendu, Augmenter mon regret de vous avoir perdu. Chapelain ! - Nous donnons bientôt les Tuileries. Si j'ai pu concevoir ces belles rêveries, Étant ce que je suis, devant le spectateur J'aurais quelque scrupule à m'en dire l'auteur. Vous avez part au plan : devenez ma ressource ; Prêtez-moi votre nom : je vous prête ma bourse. Voulez-vous ?
Jean Chapelain
Monseigneur, j'obéirai.
Richelieu
Merci. — Combien je suis heureux de rencontrer ici Mon fidèle Conrart et monsieur de Péroges ! Tout est conclu. Le roi fait de vous mille éloges ; Il a signé l'édit.
Valentin Conrart
Messieurs du parlement S'opposeront peut-être à l'enregistrement.
Il fait un signe : tous les assistants se rapprochent de lui.
Richelieu
Oui, mais j'ose compter qu'on verra ma constance De leurs préventions vaincre la résistance. Jaloux de soutenir mon rang de protecteur, Je me ferai près d'eux votre solliciteur. La volonté du roi d'ailleurs est sans réplique, Et ma voix dès ce jour va la rendre publique. Messieurs, depuis longtemps vous saviez nos projets. Le roi, préoccupé du bien de ses sujets, Daigne y mettre le sceau de la toute-puissance, Et notre académie aujourd'hui prend naissance. Comptant que la nouvelle a de quoi vous charmer, Je n'ai rien attendu pour vous en informer. C'est peu que devant nous l'Europe déjà tremble ; Je veux pour mon pays tous les lauriers ensemble. Si nos armes partout font craindre leur pouvoir, La France aspire encore aux palmes du savoir, Et, non moins que l'effroi répandant la lumière, Entre les nations doit marcher la première. Il semble que pour nous le moment soit venu. Je sens dans les esprits un transport inconnu ; Je vois l'oisiveté, l'ignorance bannies, Tous les arts florissants, nombre d'heureux génies Par qui notre langage, habilement dompté, Dépouille sa rudesse, épure sa beauté Et, sur tous nos voisins nous donnant la victoire, Promet au nom français une nouvelle gloire. Il faut, pour achever, qu'assemblés en un corps, Les plus doctes esprits unissent leurs efforts; Il faut que désormais la jeune académie Offre à tous les talents une critique amie, Fasse aimer son crédit sans jamais l'imposer, Et dirige le goût sans le tyranniser. Animez-vous, messieurs, de l'ardeur qui m'inspire ; Du plus noble des arts méritez-nous l'empire ; De vos premiers succès magnanimes rivaux, Concevez chaque jour de plus dignes travaux. Allez, et de ma bouche acceptez l'assurance Que je compte sur vous pour l'honneur de la France.