Comédie · 1879

Richelieu homme de lettres

de Longhaye Georges

Représentation
≈ 36 min
Distribution
9 hommes
Répliques
234
Écriture
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Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Richelieu N 53 ≈ 12 min 2
Pierre Corneille H 51 ≈ 10 min 5
Guillaume Colletet H 18 ≈ 3 min 3
Jean Rotrou H 29 ≈ 3 min 5
Boisrobert N 28 ≈ 2 min 3
François Maynard H 9 ≈ 2 min 2
Georges de Scudéry H 6 ≈ 1 min 3
Estoile N 12 ≈ 1 min 3
Jean de Mayret H 7 ≈ 1 min 3
Pierre du Ryer H 4 ≈ 1 min 2
Jean Desmarets H 7 ≈ 1 min 1
Valentin Conrart H 4 ≈ 1 min 2
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle Richelieu, Homme de Lettres
Richelieu absentabsentabsentabsentabsentabsent
Pierre Corneille absentabsentabsent
Guillaume Colletet absentabsentabsentabsentabsent
Jean Rotrou absentabsentabsent
Boisrobert absentabsentabsentabsentabsent
François Maynard absentabsentabsentabsentabsentabsent
Georges de Scudéry absentabsentabsentabsentabsent
Estoile absentabsentabsentabsentabsent
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Richelieu, Homme de Lettres

Scène 1

Richelieu, Guillaume Colletet, Boisrobert, Pierre Corneille, Estoile, Jean Rotrou

Richelieu

À toutes ces raisons je ne saurais me rendre, Corneille, et vos écarts ont de quoi me surprendre. Est-ce quelque autre pièce? On ne reconnaît plus Mille traits que d'abord nous avions résolus. Le tour est moins piquant, la suite moins exacte, Et vous m'avez, tout franc, gâté mon troisième acte. Qu'en pense Colletet ?

Guillaume Colletet

Monseigneur a jugé, Et son plan n'était pas pour être ainsi changé.

hautain

Boisrobert

Monsieur Corneille est jeune, et l'esprit, à cet âge, Souffre peu la contrainte où le devoir l'engage.

Pierre Corneille

Monsieur de Roisrobert, si j'avais quelque tort, En l'expliquant ainsi vous vous tromperiez fort.

Richelieu

Avouez-le pourtant : votre muse étourdie A rompu tout le fil de cette comédie, Et le genre et le ton qu'il vous a plu garder Avec notre sujet ne peuvent s'accorder. Retrouve-t-on chez vous la galante finesse, Le subtil imbroglio que voulait notre pièce, Ces traits ingénieux, recherchés, délicats, Qu'un parterre idolâtre accueille avec fracas, Ces jeux, ces concetti dont la cour est éprise Et qui vont nous menant de surprise en surprise? Vous êtes froid. - Tenez, relisez donc un peu... Cet endroit... le discours de l'oncle à son neveu.

Pierre Corneille

« ... Que sur mon amitié votre esprit se repose. Vous savez que mon coeur est à vous tout entier, Que je vous tiens pour fils et pour seul héritier ; Que, pour vous assurer d'une amour plus sincère, Je quitte le nom d'oncle et prends celui de père, Qu'en vos prospérités j'arrête mes désirs, Qu'à vos contentements j'attache mes plaisirs, Et que, mon sort du vôtre étant inséparable, Je ne puis être heureux et vous voir misérable. Puisque de vos malheurs je sentirais les coups, Craignez-vous que je fasse un mauvais choix pour vous ? »

Richelieu

Quel brillant ont ces vers? Quel esprit s'y dévoile? Je les trouve bourgeois, rampants. Et vous, PEstoile?

Estoile

S'il faut à monseigneur dire mon sentiment, J'aimerais dans le style un peu plus d'ornement.

Boisrobert

Votre bonhomme d'oncle et sa prose vulgaire Près de nos courtisans ne réussiront guère.

Guillaume Colletet

C'est le parler commun qu'en tous lieux on entend.

Estoile

Le dernier honnête homme en pourrait dire autant.

Jean Rotrou

Eh ! Messieurs... Permettez, Monseigneur.

Richelieu

Oui, j'écoute. Vous plaidez pour Corneille ?

Boisrobert

Ah ! Rotrou veut sans doute En courtois chevalier défendre ses amis.

Jean Rotrou

Monsieur, j'en ai le droit ! Monseigneur l'a permis.

Richelieu

Parlez.

Jean Rotrou

Je ne prétends que faire une demande. Est-ce donc, après tout, une faute si grande De savoir au besoin baisser un peu le ton ?

Boisrobert

Au théâtre, Monsieur, le supporterait-on ?

Pierre Corneille

Mais quoi ! blâmerez-vous la fidèle peinture Des inégalités qui sont dans la nature? Le théâtre veut-il qu'on raffine toujours, Qu'on prodigue l'esprit dans les moindres discours ? Et, pour aimer l'éclat, dédaigne-t-il en somme L'air facile et naïf dont parle un honnête homme?

Richelieu

Oyez un mot, Corneille, et le retenez bien : C'est que le trop d'esprit ne gâte jamais rien.'

Pierre Corneille

Mais, Monseigneur...

Richelieu

Assez. Vos propos sont frivoles. Raisonnons moins, jeune homme, et croyez mes paroles. Votre simplicité n'aura pas de succès. La nature sans fard ne va point aux Français : Ils ont pour ce qui brille une pente trop forte. Qu'y faire? Nos esprits sont tournés de la sorte. Il n'est que l'imprévu pour les bien réjouir, Et, si l'on veut nous plaire, il nous faut éblouir. C'est le bon goût.

Boisrobert

Monsieur, imitez l'Italie !

Guillaume Colletet

C'est là qu'on voit fleurir l'élégance polie, Qu'on brode sur un rien des vers ingénieux, Qu'on parle en se jouant le langage des dieux.

Estoile

C'est là qu'il faut chercher lès plus galants modèles.

Boisrobert

Feuilletons nuit et jour en disciples fidèles Et le libre Tansille, et le tendre Guarin, Et les mille sonnets du cavalier Marin.

Jean Rotrou

Oh ! Pour le coup, Monsieur !

Boisrobert

Le conseil vous offense ?

Richelieu

Mais vous qui de Corneille embrassez la défense, Vous confesserez bien, je crois, puisqu'il me sert, Qu'il devait avec nous travailler de concert. Chacun de ces messieurs nous a lu sa partie. La sienne avec le tout devait être assortie : Eh bien! je vous dis, moi, qu'on pourra sans effort Entre ses compagnons le distinguer d'abord.

Jean Rotrou

Peut-être...

Richelieu

Vous faut-il sentir la différence? Colletet voudra bien nous redire, je pense, Les beaux vers qu'il a faits sur le jardin du roi.

Guillaume Colletet

Monseigneur le commande ?

Richelieu

Oui, pour l'amour de moi.

Guillaume Colletet

« Parterres enrichis d'éternelle peinture, Où les grâces de l'art ont fardé la nature, Que votre abord me plaît! Que vos diversités Me montrent à l'envi d'agréables beautés! C'est avecque plaisir que le ciel vous éclaire. Il semble que l'hiver ait peur de vous déplaire ; L'été n'ose ternir votre aimable verdeur, Et sa flamme pour vous n'a que de la splendeur.' Vieux chênes, vieux sapins dont les pointes chenues S'éloignent de la terre et s'approchent des nues, Bois, où l'astre du jour, confondant ses rayons, Fait naître cent soleils pour un que nous voyons, Beaux lieux dont la tranquille et plaisante demeure Ne reçoit point d'ennui qu'aussitôt il n'y meure, Vous voir, vous posséder est mon bien le plus doux. N'est-ce pas être heureux que de vivre chez vous ? »

Richelieu

Voilà du style enfin : c'est comme il faut écrire, Et Corneille, après tout, n'y saurait contredire. Qu'en pense-t-il?

Pierre Corneille

Daignez m'en croire, monseigneur : D'applaudir à ces vers je me fais un bonheur.

Richelieu

Vous avez bonne grâce à louer ceux des autres ! Il fallait, à ce compte, y conformer les vôtres.

Boisrobert

Chacun de son esprit fait sortir ce qu'il peut.

Estoile

Au rang de Colletet ne monte pas qui veut.

Richelieu

Il est vrai que son style a des grâces fleuries, Que l'on ne pouvait mieux peindre les Tuileries, Que chacun de ses vers fait lui seul un tableau. Vous souvient-il, messieurs, de la cane sur l'eau, De la cage aux lions, du bois, delà volière?... S'il nous disait encor cette partie entière ?

Guillaume Colletet

Pour Dieu ! que monseigneur m'en veuille dispenser. Ces messieurs m'ont ouï, je crains de les lasser.

Estoile

Jamais.

Richelieu

Non, je le veux, cessez de vous défendre.

Boisrobert

On ne se lasse pas, monsieur, de vous entendre.

Guillaume Colletet

« Poursuivant mon chemin par un oblique tour Et côtoyant les murs de ce plaisant séjour, J'ai rencontré des paons dont les divers plumages De la beauté des fleurs sont les vives images; Je les ai vus marcher en superbe appareil, Exposer leurs miroirs aux rayons du soleil... »

Richelieu

De quelle exactitude il peint ce tour oblique! Ce vers est à mes yeux d'une élégance unique.

Estoile

De superbe appareil je me sens fort épris,

Boisrobert

Mais surtout leurs miroirs me semble hors de prix.

Guillaume Colletet

« J'ai vu d'autres oiseaux de diverse peinture, Dont le vol est borné d'une riche clôture, Démentir par leurs-chants ceux qui, contre raison, Soutiennent qu'il n'est pas d'agréable prison. Dans le ressentiment de leur bonheur extrême, Leurs noeuds leur sont plus doux que la liberté même, Et je crois en effet que ce lieu de plaisir Ne les retient pas tant que leur propre désir... »

Boisrobert

Parbleu ! Corneille, il faut que cet endroit vous plaise.

Pierre Corneille

J'en suis ravi.

Boisrobert

Pour moi, je ne me sens pas d'aise.

Guillaume Colletet

« À même temps j'ai vu sur le bord d'un ruisseau La cane s'humecter dans la bourbe de l'eau, D'une voix enrouée et d'un battement d'aile Animer le canard qui languit auprès d'elle... »

Richelieu

Ah ! j'estime à ce trait que vous vous surpassez.

Guillaume Colletet

Monseigneur, c'en est trop.

Richelieu

Non, ce n'est point assez, Pour que les actions répondent aux paroles, Recevez de ma main ces soixante pistoles.

Guillaume Colletet

Quoi ! D'un si riche don...

Richelieu

Je prétends faire voir Ce que le vrai mérite a sur moi de pouvoir.

Guillaume Colletet

Monseigneur est prodigue, et...

Richelieu

Je ne suis que sage, Et n'ai voulu payer que le dernier passage. Quant au reste, Monsieur, le roi dans son trésor Pour de telles beautés n'aurait point assez d'or.

Guillaume Colletet

Le ciel me soit témoin que l'honneur de vous plaire De mon humble Apollon fait le meilleur salaire !

Richelieu

Oui, mais je veux de plus qu'on touche en mes bienfaits De mon contentement les solides effets.

Boisrobert

Est-il rien si joli que les vers de la cane ?

Richelieu

Et pourtant j'en reviens à ma vieille chicane. Je vous l'ai déjà dit : au lieu de s'humecter, À votre place, moi, j'aurais mis barboter.

Guillaume Colletet

Si Monseigneur y tient, j'obéirai sans doute ; Mais pour ma part...

Richelieu

Allons, ce changement vous coûte ; Et puisque de plein gré je ne puis l'obtenir, N'en parlons plus. - Je crois qu'il est temps de finir, Boisrobert.

Boisrobert

L'heure approche où doit Votre Éminence Donner aux beaux esprits l'ordinaire audience.

Tous se lèvent.

Richelieu

Vous dites vrai. - Messieurs, Conrart va s'y trouver. Je serais devant vous bien aise d'achever. Ce que j'ai résolu touchant l'académie. N'y manquez pas. - D'ailleurs, pour notre comédie, Je réponds du triomphe, et j'attends les bravos Que réserve la cour à vos doctes travaux.

Estoile

La gloire en est à vous.

Richelieu

Enfin, c'est à merveille, Messieurs. Un seul pourtant...

Pierre Corneille

Monseigneur...

Richelieu

Oui, Corneille, De votre procédé je suis mal satisfait. Mon troisième acte est froid, sans couleur, sans effet. Ce genre familier, ce style terre à terre Heurtent trop du sujet le commun caractère; Devant nos courtisans ils ne peuvent passer, Et, pour le trancher net, c'est à recommencer.

Pierre Corneille

Du moins que monseigneur n'accuse pas mon zèle. Je veux, avant huit jours, d'une forme nouvelle...

À Corneille.

Il sort.

Richelieu

Non, laissez-nous ces vers. S'il les faut rajuster, Quelque autre mieux que vous saura s'en acquitter. Vous le savez, Messieurs : je n'ai point la manie De plier à mon goût votre libre génie ; Vous ne me voyez point, par un fâcheux travers, Vous imposer mon style et vous dicter mes vers. Votre délicatesse aurait droit de s'en plaindre. Me préserve le ciel de jamais vous contraindre! Mais, sans tenir la bride à vos inventions, J'aime qu'on entre aussi dans mes intentions, Qu'on mette en son travail une ferme conduite, Un feu sage et discret, certain esprit de suite, Et que l'on n'aille point, par son humeur trompé, Faire mal à propos le cheval échappé. Vous l'avez fait, Monsieur ; ce mot doit vous suffire. - Jusqu'au revoir, Messieurs.

Scène 2

Jean Rotrou, Pierre Corneille, Estoile, Guillaume Colletet, Boisrobert, Un Page

Jean Rotrou

Monseigneur se retire Fort mécontent.

Pierre Corneille

Parbleu ! Je le suis plus que lui.

Estoile

Eh bien! tout le Pactole est chez vous aujourd'hui.

Guillaume Colletet

« Armand, qui pour six vers m'as donné six cents livres, Que ne puis-je à ce prix te vendre tous mes livres ! »

Boisrobert

Mais l'on doit à Corneille un mot de compliment. - Monsieur Corneille !

Pierre Corneille

Eh bien !

Boisrobert

Votre Apollon normand N'est pas heureux toujours.

Pierre Corneille

Il vous semble ?

Estoile

Et que diable ! Vous êtes aussi bien d'une audace incroyable, Mon cher. Vit-on jamais pareil original ? Corriger sans façon les plans du Cardinal !

Jean Rotrou

Encor !

Boisrobert

Monsieur répugne à travailler par ordre : Il a son petit genre et n'en sait pas démordre.

Pierre Corneille

Chacun de son esprit fait sortir ce qu'il peut, Monsieur de Boisrobert.

Boisrobert

Ah ! Ce trait vous émeut.

Pierre Corneille

Moi ? Non. Je suis ravi qu'on me rende justice.

Guillaume Colletet

Mais au moins saurons-nous quel bizarre caprice, Quelle présomption, vous montant au cerveau, Vous oblige à trancher d'un style si nouveau?

Boisrobert

Êtes-vous, s'il vous plaît, docteur en poésie?

Pierre Corneille

Non, vous l'êtes en vers ainsi qu'en courtoisie.

Jean Rotrou

De grâce !

Estoile

Votre goût va-t-il faire la loi ?

Pierre Corneille

C'est le vôtre, monsieur, qui doit régner sur moi.

Boisrobert

Comme feu du Perron, seriez-vous d'aventure Colonel général de la littérature ?

Pierre Corneille

Çà ! Que me voulez-vous enfin ? Si j'ai souffert...

entrant

Un Page

Son Éminence attend monsieur de Boisrobert.

Il sort.

Boisrobert

Méditez un conseil qui vous siéra peut-être : Bien fou qui veut avoir plus d'esprit que son maître.

Pierre Corneille

Fort grand merci.

Scène 3

Estoile, Jean Rotrou, Guillaume Colletet

Estoile

Pour moi...

Jean Rotrou

Trêve de vains discours.

Guillaume Colletet

C'est vrai. Dans les jardins venez faire deux tours, L'Estoile. Nous serons à temps pour l'audience.

Estoile

Retirez quelque fruit de cette expérience, Monsieur Corneille. Adieu. C'est trop nous quereller.

Il sort avec l'Estoile.

Guillaume Colletet

Nous vous laissons Rotrou, qui va vous consoler.

Scène 4

Pierre Corneille, Jean Rotrou

Pierre Corneille

Non, n'y prétendez point.

Jean Rotrou

Serait-ce vous déplaire?

Pierre Corneille

Encouragez plutôt ma trop juste colère. Dites-moi qu'on m'offense et que j'en dois rougir; Dites-moi qu'il est temps enfin de m'affranchir.

Jean Rotrou

Vous affranchir ! Comment ?

Pierre Corneille

Vous devez bien m'entendre.

Jean Rotrou

Mais non.

Pierre Corneille

Vous n'aurez plus le soin de me défendre, Monsieur, ni le chagrin de me voir outragé : Je vais au cardinal demander mon congé.

Jean Rotrou

Votre congé ? Vous ?

Pierre Corneille

Oui, dans ce lieu, tout à l'heure.

Jean Rotrou

Oh ! Vous ne ferez pas cet esclandre, ou je meure !

Pierre Corneille

Quoi ! vous me conseillez de souffrir plus longtemps Du petit Boisrobert les dédains éclatants ! Il faudrait de sa part endurer en silence Tout ce qu'un courtisan peut montrer d'insolence, Et les airs protecteurs et le ton précieux Et la fatuité dont l'ornèrent les cieux ! Que me veut-il d'ailleurs ? Quelle mouche le pique ? Pourquoi contre moi seul déchaîner sa critique ? D'où me vient cet honneur de son inimitié, Ou l'honneur plus amer encor de sa pitié ? Ai-je contre ses vers ameuté la cabale, De ses petits succès improuvé le scandale, Empêché monseigneur de trouver bonnement Sa malice agréable et son caquet charmant ? Ai-je troublé jamais sa gloriole extrême, Le gré prodigieux qu'il se sait à lui-même Dans le double métier qu'il remplit tour à tour De suisse du Parnasse et de bouffon de cour ? Trouvez quelque prétexte à sa risible haine. Moi, j'y perds patience et veux rompre ma chaîne.

Jean Rotrou

Savez-vous bien, Monsieur, que vous m'étonnez fort?

Pierre Corneille

Et pourquoi, s'il vous plaît?

Jean Rotrou

Dans ce brusque transport Je ne retrouve point l'humeur simple et modeste, Le timide embarras qu'on vous connaît de reste. Vous semblez un autre homme.

Pierre Corneille

Eh bien! prétendiez-vous Que rien ne dût jamais échauffer mon courroux?

Jean Rotrou

Il n'est si douce humeur que l'injure ne lasse; J'en conviens. Mais, monsieur, réfléchissons, de grâce.

Pierre Corneille

J'ai réfléchi.

Jean Rotrou

N'importe. On s'expliquera peu Que Boisrobert vous force à quitter Richelieu ; Et moi tout le premier je ne puis reconnaître Que le valet suffise à vous gâter le maître. Quoi ! parce qu'un faquin nous traite avec hauteur, Faut-il rompre en visière à notre bienfaiteur, Abandonner le poste où son choix nous convie Et l'honneur souverain que tout poète envie?

Pierre Corneille

Et si ce même honneur, que vous semblez priser, M'est un joug importun que je prétends briser ?

Jean Rotrou

Monsieur...!

Pierre Corneille

Quel est-il donc, ce brillant privilège ? Comme petits grimauds sur les bancs du collège, Travailler à la tâche et, d'un soin diligent, Retourner les leçons que nous dicte un régent ! N'est-ce pas bien cela ? Faisons-nous autre chose Que de Son Éminence accommoder la prose? Armand pense pour nous et nous rimons pour lui.

Jean Rotrou

Il faut de quelque peine acheter son appui ; C'est le commun devoir des muses protégées.

Pierre Corneille

Dites le déshonneur de nos muses gagées. Manoeuvres écrivains, serviles traducteurs, De quel nom signons-nous? — Messieurs les cinq auteurs.. Ainsi de ce qu'il fait chacun n'ose répondre ! Dans le travail d'autrui le mien va se confondre ! Je ne puis au public dire de bonne foi : Cette scène est mon oeuvre et ce vers est à moi ! Quel charme ont à vos yeux les bravos qu'on nous donne, Lorsque de Richelieu nous couvrons la personne, Et quand lui-même enfin penserait s'avilir S'il avouait les plans qu'il nous force à remplir ?

Jean Rotrou

Mais vous ne lui prêtez qu'une part de vos veilles. On vous laisse le temps de créer des merveilles Qui n'ont rien à devoir aux plans de Monseigneur Et dont votre génie emporte tout l'honneur.

Pierre Corneille

Non, même en ces travaux, fruits de ma seule veine, Le poids de sa faveur m'importune, me gêne, Et si quelques succès prétendent me flatter, L'inquiétude est prompte à m'en désenchanter. Les dois-je à son appui? Les dois-je à mon mérite ? Et tel qui me poursuit d'un hommage hypocrite, De mes vers protégés admirateur banal, Veut-il en me louant louer le cardinal ? Le doute m'est permis, et j'ai l'âme trop fière Pour qu'un honneur douteux l'emplisse tout entière : Trop de honte s'y mêle. - Oh ! Que j'aimerais mieux Attendre de moi seul un renom glorieux, Et, pour tous partisans n'ayant que mes ouvrages, Du libre spectateur disputer les suffrages ! Non, je ne croirai pas qu'il en faille accuser Quelque secret orgueil subtil à m'abuser ; Et vous-même, Rotrou, quand votre voix me blâme, Je gage que tout bas vous m'approuvez dans l'âme.

Jean Rotrou

Hélas !

Pierre Corneille

Vous dont la noble et fidèle amitié De tous mes déplaisirs endure la moitié, Vous que, malgré votre âge, une estime sincère M'incline à saluer de ce doux nom de père, Dites : n'est-il pas vrai que vous sentez aussi Le poids du joug doré qui nous retient ici?

Jean Rotrou

Vous voulez...

Pierre Corneille

Parlez franc.

Jean Rotrou

Eh bien ! oui, je l'avoue. S'il faut dire le vrai, mon amitié vous loue Des nobles sentiments que vous me faites voir, Et comme vous, monsieur, je les voudrais avoir. Mais ce rigide honneur est chose peu commune. Quitter le cardinal, c'est quitter la fortune ; Et pour un moindre gain les poètes du jour A de moindres seigneurs font bravement la cour. Tel s'estime très fier, qui rampe sans vergogne Près des comédiens de l'Hôtel de Bourgogne, Et qui ne se tiendrait aucunement flétri De saluer très bas Monsieur de Mondory. Même j'en sais plus d'un dont la muse affamée Des cuisines d'autrui savoure la fumée. Déshonneur, j'en conviens! abaissement fatal! Que faire? On ne veut point mourir à l'hôpital.

Pierre Corneille

Que de ces froids calculs la gloire nous délivre !

Jean Rotrou

La gloire sans argent ne suffit pas à vivre.

Pierre Corneille

Non, ne m'opposez pointées indignes raisons. Du sort injurieux je sais les trahisons; Mais s'il faut que jamais l'épreuve m'en instruise, Qu'importe en quel état le malheur me réduise? Riche de mon travail et de ma dignité Je porterai bien haut ma fière pauvreté.

Jean Rotrou

Donc aux bienfaits d'Armand vous serez infidèle ?

Pierre Corneille

J'honore ses bienfaits ; je brise sa tutelle.

Jean Rotrou

Pourtant il vous fut cher. Épris de sa splendeur, De ce génie altier vous aimiez la grandeur ; Vous l'admiriez, Corneille.

Pierre Corneille

Oui, Monsieur, je l'admire. Soit que, donnant le branle aux destins d'un empire, Il dompte les complots de ses fiers ennemis; Soit que, régnant en paix sur les peuples soumis, Il soit de tous les arts l'orgueil et l'espérance : J'aime dans Richelieu la grandeur de la France. J'aime par-dessus tout le dessein qu'il a pris D'assembler en un corps les plus nobles esprits, D'en former un sénat dont la critique sage Enseigne le bon goût, répare le langage, Et, donnant une règle à sa mobilité, Assure à nos écrits leur immortalité. Mais ces titres d'honneur que je sais reconnaître Ne me font peint résoudre à le garder pour maître. Je le quitte sans fiel et toujours l'estimant... Et faut-il jusqu'au bout dire mon sentiment? Je l'estimerais plus si, content de sa place, Il ne se mêlait point de briller au Parnasse. L'homme qu'en ce haut rang Dieu voulut élever Doit protéger les arts, et non les cultiver. La gloire des beaux vers ne sied point à qui règne. Même en la couronnant je veux qu'il la dédaigne, Et je souffre de voir aux mains de l'imprimeur Un ministre poète, un cardinal rimeur.

Jean Rotrou

Personne à tout cela ne contredit, je pense, Et... Mais on vient. Ce sont les gens de l'audience.

Scène 5

Pierre Corneille, Jean Rotrou, François Maynard

Pierre Corneille

Très humble serviteur du président Maynard.

Il l'emmène au fond du théâtre.

Jean Rotrou

Bonjour, monsieur Tristan.

François Maynard

Quel fortuné hasard Fait qu'en entrant ici, monsieur, je vous rencontre !

Pierre Corneille

Monsieur, j'en suis fort aise.

François Maynard

Il faut que je vous montre Un placet,.. Vous savez, je n'ai pas le bonheur D'attirer comme vous les yeux de monseigneur. Voilà trois ans passés qu'en vain je sollicite. Si Corneille daignait à mon faible mérite Donner l'appui d'un mot...

Pierre Corneille

Qui ? moi ?

François Maynard

Nous savons bien Que le cardinal-duc ne vous refuse rien.

Pierre Corneille

Voilà prendre son temps!

François Maynard

Oui, vous n'avez qu'à dire Et j'obtiendrai d'abord tout ce que je désire. Mais quoi! de mes propos vous semblez interdit.

Pierre Corneille

Je ne soupçonnais pas avoir tant de crédit.

François Maynard

Vous en avez beaucoup, monsieur, je vous le jure. Écoutez : du placet je vous donne lecture. « Armand, l'âge affaiblit mes yeux, Et toute ma chaleur me quitte; Je verrai bientôt mes aïeux Sur le rivage du Cocyte. C'est où je serai des suivants De ce bon monarque de France, Qui fut le père des savants En un siècle plein d'ignorance. Dès que j'approcherai de lui, Il voudra que je lui raconte Tout ce que tu fais aujourd'hui Pour combler l'Espagne de honte. Je contenterai son désir Par le beau récit de ta vie, Et calmerai le déplaisir Qui lui fait maudire Pavie. Mais s'il demande à quel emploi Tu m'as occupé dans le monde Et quels biens j'ai reçus de loi, Que veux-tu que je lui réponde ? » Que pensez-vous des vers ?

Pierre Corneille

J'aime le trait final. Il ne saurait manquer de plaire au Cardinal.

François Maynard

Vous daignerez sans doute appuyer ma requête ?

Pierre Corneille

Monsieur, vous obliger me serait une fête; Mais Rotrou vous ménage un bien meilleur appui. Souffrez qu'à mon défaut je vous adresse à lui.

François Maynard

Comment donc...!

Il l'emmène au fond du théâtre. Entrent Scudéry, Mairet, du Ryer.

Pierre Corneille

Mon refus ne doit pas vous surprendre. Venez : en quatre mots nous allons nous entendre.

Scène 6

Georges de Scudéry, Jean de Mayret, Pierre du Ryer

Georges de Scudéry

Serviteur. - Je vous dis, monsieur Jean de Mairet, Et du Ryer que voilà sans peine en conviendrait, Que ceux du parlement n'ont pas l'impertinence De vouloir jusque-là choquer Son Éminence. Ils n'arrêteront pas dans l'exécution Un dessein glorieux à notre nation, Et l'on ne verra point la chicane ennemie Étouffer au berceau la pauvre académie.

Jean de Mayret

Parbleu ! Les gens de loi ne vous sont pas connus, Scudéry.

Pierre du Ryer

Ces messieurs sont toujours prévenus Contre les nouveautés qui troublent la routine, Et par provision la robe se mutine.

Jean de Mayret

Si pour Monsieur Conrart le roi signe un édit, Point d'enregistrement.

Entrent Desmarets, l'Estoile et Colletet, qui vont se grouper au fond du théâtre.

Pierre du Ryer

Ils l'ont déjà bien dit.

Jean de Mayret

Je gage qu'il faudra pour apaiser la noise Qu'on les mène enrager quatre mois à Pontoise.

Georges de Scudéry

Que fait l'Académie à nos beaux magistrats ? Doit-elle censurer leur gothique fatras, Des arrêts de la cour humaniser le style, Brider des avocats la faconde inutile, Jeter dans le décri le jargon des procès Et forcer la justice à nous parler français? Plût au ciel !

Jean de Mayret

Vous verrez que je suis bon prophète Et qu'à Son Éminence ils vont rompre la tête.

Georges de Scudéry

Oh ! De leur incartade ils seront bientôt las.

Pierre du Ryer

Voici fort à propos Conrart et Vaugelas Suivis de Chapelain.

Scène 7

Jean de Mayret, Valentin Conrart, Georges de Scudéry, Jean Chapelain, Vaugelas, Pierre du Ryer, Un Huissier

Jean de Mayret

Tout à votre service, Messieurs.

Valentin Conrart

Très obligé.

Georges de Scudéry

Nous parlions du caprice Qui prévient contre vous Messieurs du parlement.

Jean Chapelain

Nous sommes bien marris de ce dissentiment.

Valentin Conrart

Si le cardinal-duc eût voulu nous en croire, Il eût à sa grande âme épargné ce déboire.

Vaugelas

Jamais un tel honneur n'aurait inquiété De nos réunions l'heureuse obscurité.

Jean de Mayret

Comment ! Sous le boisseau dérober la lumière!

Valentin Conrart

Oh ! Monsieur...

Georges de Scudéry

Mais la France y perdrait la première.

Pierre du Ryer

C'est de vous qu'elle attend ce noble tribunal Dont les doctes arrêts...

Tous se rangent des deux côtés du théâtre. Le cardinal entre, suivi de Buisrobert et de deux pages.

Un Huissier

Monsieur le Cardinal.

Scène 8

Richelieu, Boisrobert, Tristan, François Maynard, Georges de Scudéry, Jean de Mayret, Jean Desmarets, Pierre Corneille, Jean Chapelain, Valentin Conrart

Richelieu

Dieu vous garde, Messieurs !

Boisrobert

Monsieur Tristan l'Hermite, Officier de Gaston.

Richelieu

Nous aimons son mérite Et sa fidélité pour le frère du roi. Le bruit de vos desseins est venu jusqu'à moi, Monsieur. Quand verrons-nous la belle tragédie... Marianne, je crois ?

Boisrobert

Souffrez qu'il la dédie À l'oracle des arts.

Richelieu

Volontiers.

Tristan

Monseigneur, Ma pièce n'eût jamais espéré tant d'honneur.

Boisrobert

Le président Maynard.

Richelieu

Ah ! L'auteur de Philandre, L'ami de feu Malherbe.

François Maynard

Oserai-je prétendre Que sur ces petits vers vous arrêtiez les yeux ?

Il lit rapidement et prononce le dernier vers : Que veux-tu que je lui réponde ?

Richelieu

Voyons... C'est un place ! Bien. Très ingénieux. Boisrobert vous dira ce qu'il, lui faut répondre. Il suffit.

François Maynard

Mon espoir se verra-t-il confondre ?

Richelieu

Monsieur, le bon secret pour me solliciter, C'est d'attendre mes dons et de les mériter. — Mais voilà Scudéry.

Georges de Scudéry

Monseigneur...

Richelieu

Il nous semble Qu'on voit, en le voyant, Mars et Mercure ensemble. Bon soldat, bon poète.

Boisrobert

Il a double laurier.

Richelieu

Nous songerons à vous.

Boisrobert

Monsieur Pierre du Ryer.

Richelieu

Nous avons pris plaisir à voir votre Lucrèce, Monsieur. Redonnez-nous bientôt quelque autre pièce. — Bonjour, Monsieur Mairet. Il n'est bruit que de vous, Et votre Sophonisbe a fait bien des jaloux.

Jean de Mayret

Messieurs les cinq auteurs préparent un ouvrage Qui sur notre Parnasse en fera davantage.

Richelieu

Vous croyez ? - Mais je vois Monsieur de Saint-Sorlin. À me complaire en tout je le sais fort enclin ; Il tient en grand mépris les pièces de théâtre, Mais il m'en fait des plans dont je suis idolâtre.

Jean Desmarets

Rien ne m'arrête plus dès que vous commandez.

Richelieu

Je vais vous prendre au mot.

Jean Desmarets

Qu'est-ce à dire ?

Richelieu

Attendez. Je goûte infiniment le sujet d'Aspasie.

Jean Desmarets

La pièce à Monseigneur a paru bien choisie ?

Richelieu

Et le dessein parfait. Mais j'ose m'en flatter : Celui qui l'a conçu voudra l'exécuter.

Jean Desmarets

Oh ! Monseigneur !

Richelieu

Eh bien !

Jean Desmarets

Mais c'est une surprise.

Richelieu

C'est une trahison que je me suis permise.

Jean Desmarets

Que devient mon Clovis ?

Richelieu

Contentez mon désir. Je vieillis, Desmarets : aurai-je le loisir De voir jamais la fin d'un aussi long poème ? J'ai hâte de jouir d'une muse que j'aime, Et, sans vous imposer de trop pressantes lois, Je compte à votre pièce applaudir dans six mois. N'est-ce pas ?

Richelieu veut passer de l'autre côté du théâtre. Corneille le suit.

Jean Desmarets

Je suis pris et n'ai qu'à me soumettre.

Pierre Corneille

Monseigneur !

Richelieu

Quoi, Monsieur ?

Pierre Corneille

Daignez-vous permettre...?

Richelieu

Parlez.

Pierre Corneille

J'ai le malheur de vous avoir déplu...

Richelieu

Soit. Mais pour l'avenir qu'avez-vous résolu ?

Pierre Corneille

Je tremble, si je garde un poste qui m'honore, D'être assez malheureux pour vous déplaire encore.

Richelieu

Monsieur...!

Pierre Corneille

Quoi qu'il en coûte, il me faut l'éviter. Je vous conjure donc...

Richelieu

Voulez-vous me quitter ?

Boisrobert

Quel étrange dessein !

À Corneille.

Richelieu

Monsieur, laissez, de grâce : Entre Corneille et moi cette affaire se passe. Quoi ! Vous nous quitteriez ! Y pensez-vous vraiment, Corneille ?

Pierre Corneille

Oui, Monseigneur, avec votre agrément. J'ai dû pour y songer me faire violence. Le poids de vos bienfaits me tenait en balance; L'honneur de vous servir m'eût à jamais ravi; Mais, je le sens trop bien, je vous ai mal servi, Et plus je m'examine et plus il me faut croire Que je n'étais pas fait, hélas! pour tant de gloire. Je ne méritais pas de vous appartenir.

Richelieu

Eh bien! je ne saurais, monsieur, vous retenir. Soyez libre, partez. Du moins cette retraite Ne me laissera pas d'amertume secrète. Je vous estime encore, et ne veux point penser Qu'un dépit misérable ait pu vous y forcer. Enfin c'est en ami que je vous congédie. Mes bontés vous suivront dans votre Normandie. Boisrobert !

Boisrobert

Monseigneur...

Richelieu

C'est notre intention : Corneille, en nous quittant, garde sa pension.

Pierre Corneille

Ah ! Ce dernier bienfait rend mon âme confuse.

Il appelle Chapelain.

Richelieu

Vivez heureux, Corneille, et puisse votre muse, Honorant le loisir que je vous ai rendu, Augmenter mon regret de vous avoir perdu. Chapelain ! - Nous donnons bientôt les Tuileries. Si j'ai pu concevoir ces belles rêveries, Étant ce que je suis, devant le spectateur J'aurais quelque scrupule à m'en dire l'auteur. Vous avez part au plan : devenez ma ressource ; Prêtez-moi votre nom : je vous prête ma bourse. Voulez-vous ?

Jean Chapelain

Monseigneur, j'obéirai.

Richelieu

Merci. — Combien je suis heureux de rencontrer ici Mon fidèle Conrart et monsieur de Péroges ! Tout est conclu. Le roi fait de vous mille éloges ; Il a signé l'édit.

Valentin Conrart

Messieurs du parlement S'opposeront peut-être à l'enregistrement.

Il fait un signe : tous les assistants se rapprochent de lui.

Richelieu

Oui, mais j'ose compter qu'on verra ma constance De leurs préventions vaincre la résistance. Jaloux de soutenir mon rang de protecteur, Je me ferai près d'eux votre solliciteur. La volonté du roi d'ailleurs est sans réplique, Et ma voix dès ce jour va la rendre publique. Messieurs, depuis longtemps vous saviez nos projets. Le roi, préoccupé du bien de ses sujets, Daigne y mettre le sceau de la toute-puissance, Et notre académie aujourd'hui prend naissance. Comptant que la nouvelle a de quoi vous charmer, Je n'ai rien attendu pour vous en informer. C'est peu que devant nous l'Europe déjà tremble ; Je veux pour mon pays tous les lauriers ensemble. Si nos armes partout font craindre leur pouvoir, La France aspire encore aux palmes du savoir, Et, non moins que l'effroi répandant la lumière, Entre les nations doit marcher la première. Il semble que pour nous le moment soit venu. Je sens dans les esprits un transport inconnu ; Je vois l'oisiveté, l'ignorance bannies, Tous les arts florissants, nombre d'heureux génies Par qui notre langage, habilement dompté, Dépouille sa rudesse, épure sa beauté Et, sur tous nos voisins nous donnant la victoire, Promet au nom français une nouvelle gloire. Il faut, pour achever, qu'assemblés en un corps, Les plus doctes esprits unissent leurs efforts; Il faut que désormais la jeune académie Offre à tous les talents une critique amie, Fasse aimer son crédit sans jamais l'imposer, Et dirige le goût sans le tyranniser. Animez-vous, messieurs, de l'ardeur qui m'inspire ; Du plus noble des arts méritez-nous l'empire ; De vos premiers succès magnanimes rivaux, Concevez chaque jour de plus dignes travaux. Allez, et de ma bouche acceptez l'assurance Que je compte sur vous pour l'honneur de la France.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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