Comédie · 1873

Risette

d’Edmond About

Représentation
≈ 41 min
Distribution
1 femme, 2 hommes
Répliques
376
Écriture
En prose
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Risette F 110 ≈ 15 min 6
Antonin H 137 ≈ 15 min 9
Évelina H 127 ≈ 11 min 9
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle Risette
Risette absentabsentabsentabsentabsentabsent
Antonin absentabsentabsent
Évelina absentabsentabsent
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Risette

Scène 1

Risette

Elle est assise et travaille à un chapeau ; elle chante.

Elle se lève; l'examinant.

Elle le met sur sa tête, se place devant un petit miroir avec révérence.

Chantant.

S'interrompent.

Elle ouvre la fenêtre.

Elle ferme la fenêtre.

Elle va voir.

Elle ouvre le placard.

Elle met une chaise en morceaux et s'accroupit devant le poêle ; elle reprend l'air du commencement en allumant le feu.

Risette

Tradéri, déri; tradéri, déra, Encore ce ruban rose, El le chapeau, et le chapeau, Encore ce ruban rose Et le chapeau sera fini. Tradéri, déra, tradéri, déri, déri, déri. Oui, je suis grisette, On voit ici-bas... Tradéri, déra, tradéri, déra. Cette chaise est bien vieille, Mais les morceaux, mais les morceaux Cette chaise est bien vieille... Mais les morceaux en sont bien bons. Tradéri, déra, tradéri, déri, di!ri. Très coquet, très coquet. Voyons comme il va. « Bonjour, ma toute belle. Bonjour, chère ! » Si l'on voulait, pourtant !... Mais, bah ! J'aime mieux mon petit bonnet de linge ! Ici-bas, au cinquième étage ! Une seule chambre pour nous deux et pas un sou pour payer le terme ! Si Évelina ne rapporte pas d'argent, je ne sais pas de quoi nous déjeunerons. Quelle heure est-il à ma pendule ? Neuf heures et demie ! Elle devrait être rentrée. Il fait froid aujourd'hui ; il faut que le poêle se soit éteint. Rallumons-le : vite un peu de bois. Absent pour cause de congé définitif ! Qu'est-ce qu'on pourrait bien brûler ici ? Tiens, il y a encore de la chaise !

Scène 2

Évelina, Risette

Elle entre vivement.

Elle les jette.

Évelina

Je te conseille de chanter, la patronne du magasin n'a pas voulu m'avancer un sou ! Je rapporte quatre francs.

Risette

C'est toujours Ça.

Évelina

Et nous devons deux termes ! C'est aujourd'hui le huit ; il faut qu'à midi le déménagement soit fait.

Risette

Tu vois, je commence ; voilà une chaise à moitié déménagée.

Évelina

Tu ris de tout !

Risette

Ce n'est pas pour rien qu'on m'appelle Risette. Les pleurs ne servent qu'à rendre les yeux rouges, et j'ai la faiblesse de tenir aux miens.

Évelina

Pour ce que tu en fais !

Risette

Qu'entendez-vous par là, ma chère Évelina ?

Évelina

Rien.

Risette

Soit, mettons que c'était une bêtise.

Évelina

Je veux dire que si tu étais moins sauvage...

Risette

Moi ! Je ris avec les gens tant qu'ils veulent.

Évelina

C'est-à-dire que nous n'en serions pas où nous en sommes si tu avais écouté Monsieur Gustave !

Risette

Il était trop beau.

Évelina

Il t'aurait épousée.

Risette

Il était trop riche... Au choix j'aimerais encore mieux ton Jean Gigonet, bien qu'il soit un peu laid, un peu bête, et sergent au 135ème de Ligne.

Évelina

Oui, voilà des amoureux qui rapportent gros !... Ça n'a pas le sou, et il faut des dots pour les épouser.

Risette

Voilà quatre francs à compte sur la dot de Monsieur Jean Gigonet.

Évelina

Quatre francs ! Cela nous fait la jambe belle !

Risette

Dis donc ! Parle pour toi.

Évelina

Nous en devons trente au propriétaire. Il va falloir faire notre paquet.

Risette

Heureusement ce ne sera pas long.

Évelina

Et où irons-nous ?

Risette

À la grâce de Dieu, à la grâce de Dieu ! Tu vois toujours tout en noir.

Évelina

C'est que la situation n'est pas rose. À midi nous serons à la porte.

Risette

Il n'est encore que dix heures ; nous avons deux heures devant nous.

Évelina

Crois-tu qu'il va pleuvoir des pièces de cent sous ?

Risette

Pourquoi pas ? On ne peut pas savoir. Tiens, un jour, je me rappelle ça comme si j'y étais encore ; nous étions huit autour d'une grande table, et c'est tout au plus s'il y avait des pommes de terre pour tout le monde ; mon père ne gagnait pas gros, le pauvre cher homme! Il regardait le plat d'un air triste, et disait qu'il n'avait pas faim ; ma belle-mère venait de nous distribuer notre ration de claques, et j'avais eu deux parts à moi seule. Mais j'avais bon appétit tout de même et je mangeais ma pomme de terre mouillée de larmes : c'était salé. Voilà que nous entendons le facteur qui appelait dans la rue ; c'était une lettre d'Amérique.

Évelina

J'aurais mieux aimé un oncle.

Risette

La lettre était d'un de mes oncles, Isidore Taboureau, qui était allé en Californie chercher de l'or ; mon père prend la lettre et l'ouvre.

Évelina

Il y avait des billets de mille dedans ?

Risette

Nous comptions bien en trouver deux ou trois ; mais nous comptions sans notre oncle il nous demandait cinq cents francs.

Évelina

Envoyer de l'argent en Californie, cette bêtise !

Risette

C'est pourtant ce que fit mon père ; il était si bon ! Il arriva sur ces entrefaites que mon frère se vendit et nous laissa le prix de son engagement. On envoya les cinq cents francs à mon oncle, et il jura que si jamais il gagnait une fortune elle serait pour la petite Louison ; c'est ainsi qu'on m'appelait.

Évelina

Louison ? Risette est bien plus comme il faut : on dit Rigolette, Polkette; voilà comme on dit dans le monde. Eh bien ! Cette fortune ne ferait pas mal de se dépêcher, elle arriverait à propos.

Risette

Voilà mon chapeau fini ; va le porter, on le payera peut-être.

Évelina

Vas-y toi-même ; c'est toujours moi qui fais les courses.

Elle se lève et met son chapeau dans un carton.

Risette

Tu sais bien que je n'aime pas courir les rues.

Évelina

Si l'on veut te manger, tu te mettras en travers.

Risette

C'est, si ennuyeux d'être suivie !

Évelina

Au contraire ! Tiens, depuis quatre jours il y a un jeune homme comme il faut, bottes vernies, gants frais, qui passe ses journées à me guetter et à me suivre.

Risette

Toi ?

Évelina

Et pourquoi pas ? Je lui fais faire de fameuses trottes ! Il est beau garçon, et dame ! Si Gigonet ne marche pas droit, on pourra voir !

Risette

Bien ! On verra du propre!

Évelina

Fais donc ta mijaurée, les amoureux te viendront comme aux autres !

Risette

Ils ne me viendront toujours pas sous la forme de régiment. Si j'aime une fois, ça sera tout de bon et pour la vie.

Elle se lève.

Évelina

Pour la vie ; ohé ! Les petits agneaux ! Tu me donnes envie de chanter à mon tour. Va porter ton chapeau, va, on te donnera peut-être de l'argent ; moi, je serais sûre de ne rien avoir.

Scène 3

Évelina

Elle ouvre l'armoire.

On frappe.

On frappe encore.

Évelina

J'ai l'estomac dans les talons. Voilà tout ce qui reste du dîner, un croûton et de l'eau fraîche ! Oh ! Très fraîche ! Ce jeune homme est fort bien !... Parfaitement frisé ! Si c'était un coiffeur ! Non ; c'est plutôt un agent de change. Tiens ! Qui que tu sois... entrez.

Scène 4

Évelina, Antonin

Évelina

C'est lui ! De la tenue ! Ça me posera.

Antonin

C'est bien elle.

À part.

Évelina

Que demandez-vous, monsieur ? Il a cent fois plus de chic que Gigonet !

Antonin

Mille pardons, Madame, je croyais cette chambre libre ; c'est moi qui l'ai louée, et je venais...

Évelina

Il n'est pas encore midi, Monsieur.

Antonin

Et maintenant, Madame, je voudrais que midi ne vînt jamais !

Évelina

Et moi donc !

Antonin

Et vous donc ! Et vous donc ! Serais-je assez heureux pour que vous comptassiez les moments que j'ai à passer auprès de vous ?

Haut.

Évelina

Il s'exprime cent fois mieux que Gigonet ! Mais, monsieur, c'est à peine si j'ai l'honneur de vous connaître...

Antonin

De me connaître ? Mais voilà huit jours que je vous suis comme une ombre, huit jours que je vis de votre vie, huit jours que mon coeur est plein de votre image adorée, huit jours que j'éprouve le besoin de tomber à vos pieds et de vous dire... Pardon, mademoiselle, avez-vous déjeuné?

Évelina

Pas encore, Monsieur.

Antonin

Comme ça se rencontre ! Ni moi non plus ! Voulez-vous me permettre de faire monter à déjeuner dans cette chambre ?

Évelina

Mais, Monsieur!...

Antonin

Il est midi cinq, je suis chez moi, Mademoiselle.

Évelina

Je ne sais si je dois...

À part.

Il se met à une table, prêt à écrire.

Antonin

Acceptez, Mademoiselle, acceptez. J'offrirai mon coeur au dessert. Voulez-vous dicter le menu ?

À part.

Évelina

Oh ! Monsieur... Il est autrement calé que Gigonet !...

Antonin

J'écoute, les armes à la main.

Évelina

Eh bien ! Des côtelettes aux cornichons.

Antonin

Côtelettes aux cornichons... pour un.

Évelina

Pour trois.

Antonin

Pour trois ?

Évelina

Risette déjeunera avec nous.

Antonin

Qui ça, Risette ?

Évelina

C'est une petite orpheline de seize ou dix-sept ans que j'ai recueillie et qui loge avec moi ; elle va rentrer.

Haut.

Antonin

Diable ! Ce n'est pas mon compte. Va pour Risette. Nous disons donc côtelettes aux cornichons pour trois ; et puis ?

Évelina

Du saucisson.

Antonin

Pour deux ?

Évelina

Pour trois, Risette n'en mange jamais.

Antonin

Pour trois ; et puis ?

Évelina

Et puis, du fromage.

Antonin

Fromage : quel fromage ?

Évelina

D'Italie, qu'en dites-vous ?

Antonin

Parfait ! Et le vin ?

Évelina

N'importe lequel ; du Champagne Cliquot, par exemple.

Antonin

Cliquot... C'est tout ?

À part.

Évelina

C'est tout... Ah ! Mettez encore des prunes à l'eau de vie. Quel festin !

Il se lève.

Antonin

Elle a des goûts... roturiers.

Évelina

Donnez-moi cette note ; je connais dans le quartier un restaurant.

Antonin

Mais, Madame, je ne souffrirai pas...

Évelina

Le cuisinier nous donne des côtelettes... Vous verrez, vous verrez.

Scène 5

Antonin

Il ouvre la porte et lit attentivement une carte de visite clouée à l'extérieur.

Il tire de sa poche un numéro de la Patrie et lit ;

Il regarde autour de lui.

Antonin

« Louise Taboureau. Modes. » C'est bien ça ! « Les journaux américains annoncent la mort d'un de nos compatriotes, Monsieur Taboureau, chef de la maison Taboureau et compagnie. Autant qu'on peut évaluer sa fortune, dans un pays où les maisons les plus solides font faillite tous les deux ans, Monsieur Taboureau laisse un actif de quatre à cinq millions. Son unique héritière est, dit-on, une simple ouvrière de Paris, Mademoiselle Louise Taboureau. » C'est elle ! Je suis dans la place ! Enfin ! Tous les bonheurs à la fois ; elle a le mobilier de l'innocence ! Merci, mon Dieu ! Si je l'avais trouvée dans le palissandre ou dans le bois de rose, ça m'aurait gêné pour l'épouser. Cinq millions d'une seule bouchée! Houp ! Après tout, les femmes me devaient bien ça, moi qui n'ai jamais pu en voir une sans me monter comme une soupe au lait.

Scène 6

Risette, Antonin, Évelina

Apercevant Antonin.

À Antonin.

Risette

Rien dans les mains, rien dans les poches ! Tiens ! Un monsieur. Qu'est-ce que vous venez faire chez nous ?

Antonin

Dieu ! Qu'elle est jolie !

Risette

C'est pour mon plaisir, Monsieur, mais qu'est-ce que...

Antonin

Mademoiselle Risette, sans doute ?

Risette

Oui, monsieur, pour vous servir, ou plutôt non ; qu'est-ce que...

Antonin

Mademoiselle Risette, que vous avez une jolie voix !

Risette

C'est pour appeler la portière, Monsieur. A-t-on jamais vu ?...

Antonin

Mademoiselle Risette, que vous avez de jolis pieds !

Risette

C'est pour me sauver des hommes, Monsieur.

Antonin

Mademoiselle Risette, que vous avez de jolies mains !

Risette

C'est pour taper sur les impertinents, Monsieur.

Antonin

Mademoiselle Risette, que vous avez une jolie bouche !

Jetant le soufflet et riant.

Sérieusement.

Risette

Ce n'est pas pour vous embrasser, monsieur. Tiens, c'est comme dans Le petit Chaperon Rouge ! Une fois, deux fois, trois fois, me direz vous ce que vous êtes venu faire chez nous ?

S'approchant.

Il s'approche encore.

Il l'embrasse.

Antonin

Oui, Mademoiselle. C'est un secret... Un secret de la plus haute importance. Personne ne peut nous entendre ? Hé bien !...

Risette

Mais ça n'a pas de nom, Monsieur ! Je déteste qu'on m'embrasse ! Dans l'oreille surtout ! Ça me répond dans toute la tête. Je ne sais pas pour qui vous me prenez. Il paraît que je n'ai pas l'air de grand'chose.

Antonin

Oh ! Mademoiselle ! Vous avez l'air de la plus jolie et de la meilleure enfant de tout Paris !

Risette

Non, monsieur, pas si bonne enfant que vous pensez ! Et je vous prie de vous en aller plus vite que ça !

Antonin

Pardonnez-moi ! Ça m'a échappé.

Risette

Je vous pardonnerai quand vous serez sorti.

Antonin

J'obéis, Mademoiselle !

Seule.

Risette

Votre servante, Monsieur ! Oh ! Ces hommes ! Je ne sais pas ce qu'ils ont depuis quelque temps à embrasser tout le monde... Si ça continue, il faudra les museler. En voilà un qui était gentil, pas mal de figure, et puis...

Antonin

Merci, Mademoiselle!

Risette

Comment ! C'est encore vous !

Antonin

Vous m'avez dit : Je vous pardonnerai quand vous serez sorti. Je suis sorti, je dois être pardonné.

Risette

Mais je ne vous connais pas, moi ! On n'entre pas chez les personnes sans dire qui l'on est !

À part.

Antonin

Je suis un brave garçon, parole d'honneur ! Faisons la paix et donnez-moi la main. C'est qu'elle est charmante, cette petite sauvage !

Risette

Je ne donne la main qu'à mes camarades.

Antonin

Raison de plus, nous serons camarades.

Risette

Vous avez l'air de demander un sou ! Monsieur est peut-être l'aveugle du Pont des Arts ?

Antonin

Non, Mademoiselle, j'ai le bonheur de ne pas être aveugle, en ce moment surtout... et j'ai l'honneur de vous présenter Monsieur Antonin Duriveau, chef de rayon aux Villes de France, et votre ami passionné... depuis dix minutes.

Elle passe devant lui.

Risette

Eh bien ! Monsieur Antonin Duriveau, je trouve que vous allez vite en amitié. Ça veut plus de temps chez nous.

Antonin

Du temps ! Est-ce qu'il en faut, du temps, pour voir combien vous êtes gentille ? Je pourrais vous dire que je vous ai rencontrée clans la rue, que je vous connais depuis six mois, que je vous suis partout comme une ombre, ça n'est pas vrai, mais ça se dit toujours. Eh bien, non ! C'est la première fois que je vous rencontre, et il me semble que nous sommes de vieilles connaissances ! Vous ne m'avez dit que des méchancetés, et je suis sûr que vous êtes bonne ! Vous m'avez jeté à la porte, vous avez bien fait, et pourtant, si vous ne m'aviez pas laissé rentrer, je ne m'en serais consolé de ma vie. Vous êtes...

Risette

Pardon. Ce n'est pas pour me conter tout ça que vous avez grimpé mes cinq étages ?

Haut.

Il s'approche.

Antonin

Elle a raison ! Diable de petite fille. En effet, Mademoiselle, j'avais un but, oui, certainement... Je ne sais plus au juste... Eh ! Que n'oublierait-on pas auprès de vous ?...

Risette

Tâchez un peu d'oublier vos manières.

Évelina

Par ici, jeune homme ! Voici l'appartement.

Antonin

Aïe ! Les millions ! J'allais faire de bel ouvrage !

Scène 7

Risette, Évelina, Antonin

Risette

Il est très bien, ce monsieur ; mais qu'est-ce qu'il venait faire ici ?... À quoi ai-je pensé ?... Qu'est-ce que va dire Évelina ?... Évelina et Antonin ont placé la table de droite ou milieu du théâtre et ont mis la nappe.

Évelina

Déposez, jeune homme, et surtout ne répandez pas la sauce.

Antonin

Aux côtelettes !

Évelina

Oui ! Tout le monde sur le pont ! Comme on dit dans le grand monde. Vous, mon gentilhomme...

Haut.

Risette

Elle le connaît !... Dis donc, toi.

À Antonin.

À Risette.

À Antonin.

Évelina

Tout de suite. Le garçon a deux mots à vous dire. Qu'as-tu ? À propos, je me suis acheté une paire de bottines en chemin, et je les ai fait mettre sur la carte.

Risette

Qui est ce monsieur ?

Évelina

Il ne te l'a pas dit ?... C'est mon amoureux.

Risette

Ah !... En es-tu bien sûre ?...

Elles ramassent les tessons.

Évelina

Ce n'est pas une raison, pour casser ma vaisselle. Oui, ma chère, c'est lui qui me suivait depuis des siècles, et il nous offre un déjeuner de prince.

Risette

Et tu as accepté ?

Évelina

Tu n'as peut-être pas faim, toi ?

Risette

Si Gigonet savait ça ?...

Évelina

Gigonet ! Ça lui est bien égal que j'aie l'estomac dans les talons.

Antonin

On parle bas ! Je parie qu'on dit du mal de moi !

Elle porte les tessons dans le placard.

Évelina

Ah ! Monsieur, nous avons trop de galanterie...

Il va les chercher.

Risette

Les verres sont dans l'armoire, Monsieur ; il y en a un petit et un grand à pied, sans pied.

Évelina

Tu n'es guère gentille avec lui...

Risette

Et toi tu l'es trop, sans seulement savoir qui il est.

Évelina

Ma chère, quand un homme paye à déjeuner, il est de bon goût de ne pas lui demander ses papiers.

Risette

Tu es ta maîtresse, ma chère ; mais moi, je n'en suis pas, du déjeuner.

Évelina

Ne t'en va pas ! C'est du dernier mauvais ton !

Risette

Tant pis !

Antonin

Mesdemoiselles, le couvert est mis. Ne faisons pas attendre les côtelettes aux cornichons.

À Risette.

Évelina

Vivent les côtelettes aux cornichons ! Fais pas la bégueule !

Elle passe derrière la table.

Risette

Monsieur, vous êtes bien honnête, mais je n'ai pas faim ! J'ai une course très pressée, et je n'en mangerai pas, de vos côtelettes aux cornichons.

Antonin

Comment, mademoiselle ?... Mais vous... Mais c'est...

Évelina

Laissez-la... C'est son idée...

Il passe devant Évelina.

Antonin

Certainement ! Si, en effet... Mademoiselle, je suis bien désespéré...

Avec une émotion contenue.

Elle sort.

Risette

Bon appétit, Monsieur ! Bon appétit, ma chère amie ! Je me serais fait un vrai plaisir... mais vous comprenez, quand on n'a pas faim...

Scène 8

Antonin, Évelina

À Évelina.

Antonin

Ah ! Mais ! Ah ! Mais !... La petite me manque !... Toi, si tu n'avais pas tes millions... Mademoiselle, il ne faut pas que cela nous empêche de déjeuner.

Évelina

Plus souvent !

Il se met à table

Antonin

Vous offrirai-je une côtelette ?...

Évelina

Allez-y gaiement ! Et poussez m'en deux.

Faisant sauter le bouchon de la bouteille.

Antonin

Elle a bon appétit ! C'est égal, elle ne mangera pas toute sa dot. Une larme de vin !

Évelina

Pleurez ! Jeune homme, pleurez ! Mais attention, je n'aime pas la mousse. Monsieur n'a peut-être pas l'habitude de trinquer ?

Ils trinquent.

Antonin

Mais, pardon !

Évelina

Ah ! J'ai conservé quelques usages du monde. Faut vous dire que, telle que vous me voyez, j'appartiens à une famille de la première catégorie.

Antonin

Mademoiselle, épargnez-moi ces détails ; je vois, je sais, je sens que votre naissance... mais je vous aime pour vous.

Évelina

Tiens ! Vous avez une jolie épingle à votre cravate ! Montrez un peu !

Antonin

Bien modeste.

Évelina

Mais non ! Ça fait très bien pour attacher un châle.

Antonin

Gardez-la, je vous en supplie.

Évelina

Non ! Par exemple: je ne veux pas vous en priver.

Antonin

Elle est en trop belles mains pour... pour... pour...

Évelina

Eh bien ! C'est dit ; maintenant il ne me manque plus que le châle.

À part.

Antonin

Il ne vous manquera pas longtemps, j'en suis sûr. On en a beaucoup pour cinq millions...

Évelina

Je vous redemanderai un peu de cornichons... Puisque Risette fait la petite bouche...

Antonin

Elle a dit qu'elle n'avait pas faim.

Évelina

C'est bien possible ; ces enfants de pauvres, ça mange comme des moineaux.

Antonin

Il y a longtemps que vous vivez avec Mademoiselle Risette ?

Évelina

Comme ça ! C'est depuis ma grande maladie. Nous demeurions sur le même carré, rue Mouffetard, sur la lisière du Faubourg Saint-Germain. Elle est entrée à mon service en qualité de garde-malade ; et je peux dire que sans elle je ne déjeunerais pas avec vous.

Antonin

La brave fille !

Évelina

Comme l'apothicaire avait mangé jusqu'à notre dernier sou, nous nous sommes mises ensemble pour économiser sur le loyer ! Je la recueille, quoi !

Haut.

Antonin

Toi, tu m'agaces !... Mais les millions!... Mademoiselle ?

Évelina

Qu'est-ce qui vous prend ?

À part.

Haut.

Antonin

Demandez-moi plutôt ce qui m'a pris le jour où je vous ai vue pour la première fois. Pas trop mal ! Ce jour-là je... ou plutôt vous... car c'était vous...

Évelina

Certainement ! Je descendais avec la boîte au lait...

À part.

Haut.

Antonin

Peut-être !... Moi je passais sur le trottoir de l'autre côté de la rue, mon coeur battit, mes yeux se troublèrent... Va donc, charrette !... Mes yeux se troublèrent!... Mon coeur battit !... Et je sentis qu'il ne me restait qu'à mourir si vous n'acceptiez pas mon coeur et ma main.

Évelina

Comment ! C'est pour le bon motif ?...

Antonin

Pouvez-vous en douter, mademoiselle ?... Mon coeur... Vos principes, et d'ailleurs... Oh ! Épousez-moi pour la vie !...

Évelina

Mais c'est impossible !

Antonin

Mariée ?

Ils se lèvent.

Évelina

Non ! Mais engagée avec Jean Gigonet.

Antonin

Qu'est-ce que c'est que ça, Jean Gigonet ?...

Évelina

Mon prétendu, Monsieur, officier de sergent au 135ème de ligne... Tenez, voici une bague en crin qu'il m'a donnée de ses cheveux. Voici son portrait, pas trop ressemblant, c'est un de ses camarades qui a posé.

Haut.

Antonin

Cinq millions à Jean Gigonet ! Ah ! Mais non!... Mademoiselle, je vous aime ! Ce mariage ne se fera pas... quand je devrais répandre le sang de Gigonet !... Oui, vous serez ma femme, je le jure sur la tête de mademoiselle Risette.

Évelina

Oh ! Permettez ; pour le mariage, mon prétendu a ma parole.

Antonin

Vous vous dégagerez !... Oh ! Dis-moi que tu te dégageras !...

Évelina

Il est peut-être un peu tard.

Antonin

Pourquoi ?... Oh ! Pourquoi ?... Écoutez-moi, Risette !...

Évelina

Comment ! Monsieur, Risette ?...

Antonin

Vous avez raison ! Je ne sais pas ce que je dis. C'est le souvenir de cette pauvre fille qui me trouble... Elle n'a pas déjeuné... Je suis sûr que Risette n'a pas déjeuné.

Évelina

Mais elle vous occupe beaucoup, je trouve.

À part.

Haut.

Antonin

Sans doute ! Sans doute ! Une enfant qui vous a soignée, qui vous a conservée à mon amour. Je m'embrouillais tout à l'heure !... Je suis au désespoir de penser qu'elle est... Où peut-elle être ? Mon Dieu !...

Évelina

Elle ! Chez la portière, je parie.

Antonin

Quoi ! Dans la maison !... Je cours la chercher... lui présenter mes excuses, la ramener ici.

Évelina

C'est ça ! Pour la compromettre ! J'aime mieux y aller moi-même.

Évelina sort.

Antonin

Courez, Mademoiselle... Vous êtes bonne ! Mon coeur, ma reconnaissance... Elle a bien fait de sortir !... Le diable m'emporte si je sais ce que je lui ai dit.

Scène 9

Antonin

Il se promène mélancoliquement en faisant le geste de peser quelque chose dans ses mains.

Antonin

Un sergent, major ou autre !... Et cinq millions de l'autre côté. Jean Gigonet ! Fi ! Mais cinq millions !... Parbleu ! Je donnerais bien cent sous pour savoir ce que Monsieur Montyon ferait à ma place !...

Scène 10

Évelina, Antonin, Risette, Le Portier

Évelina

Allons, viens donc, il est très gentil !

Antonin

Que vous êtes bonne, Mademoiselle !... Aussi bonne que jolie !

Évelina

Dites donc, ce n'est pas pour lui faire de ces compliments que je vous l'ai ramenée.

Antonin

Cette fille m'agace.

Risette

Je vous ai boudé, Monsieur Antonin, j'ai eu tort !... Vous m'avez demandé la main ce matin, c'est moi qui maintenant demande la vôtre.

Antonin

De grand coeur, Mademoiselle.

Évelina

Allons, mets-toi à table ; veux-tu des côtelettes ?

Antonin

Où sont les côtelettes ?

Évelina

Tiens, il n'y en a plus ! C'est monsieur qui les aura mangées de fond en comble.

Ils s'asseyent a table.

Antonin

Moi ! Par exemple...

Évelina

Tiens ! Voilà du saucisson.

À Évelina.

Risette

Merci ! Un biscuit dans un verre de vin de Champagne. Devine ce qui nous est arrivé aujourd'hui.

Évelina

Dame ! Cent mille livres de rente.

Risette

Peut-être ! Une lettre d'Amérique.

Haut.

Antonin

Fichtre !... Et cette lettre, vous l'avez ?

Risette

Non ! Elle coûtait trois francs ; la portière l'a refusée.

Évelina

Ah ! Bah ! Encore une lettre pour demander de l'argent. La portière a bien fait.

Risette

Les lettres qui demandent de l'argent sont toujours affranchies. J'ai dit qu'on l'accepte quand elle reviendra... C'est peut-être une fortune qui nous tombe d'Amérique.

Évelina

Je sais bien ce que je ferais si j'étais millionnaire !

Antonin

Ange, que feriez-vous ?

Évelina

J'éclabousserais joliment tous ceux qui m'ont rendu la vie si dure ! Je n'irais plus qu'en coupé !... Je ne boirais plus que du Champagne... j'aurais des laquais avec de grandes livrées...

Antonin

Et Gigonet, qu'en ferions-nous ?

Évelina

Oh ! Mais je ne l'oublierais pas ! Il serait mon concierge !

Antonin

Heureux Gigonet!

Risette

Moi, si j'avais des millions, je voudrais que tout le monde fût heureux autour de moi... J'ai tant connu la misère que je ne la souhaite à personne.

Antonin

Vous avez beaucoup souffert ?

Risette

Pour ça, oui ! Ne me plaignez pas trop : c'était le bon temps ! Je riais au nez de la misère et lui faisais risette, comme dit la chanson !

Antonin

Quelle chanson ?

Évelina

C'est cela, chante-nous ta chanson.

Risette

Volontiers ; mais vous reprendrez le refrain en choeur.

Antonin

Soit !

Air nouveau de Couder.

I

II

Ils se lèvent et descendent la scène.

Évelina se rassied à table à la place de Risette.

Risette

À Paris, près de Pantin, Je naquis un beau matin De décembre. Pour chasser le froid, la faim, Nous n'avions ni feu ni pain Dans la chambre. Papa disait à maman : Elle a mal pris son moment, Ta fillette; Mais le soleil par les trous Du toit descendait chez nous, Et de ses yeux les plus doux Nous faisait à tous Risette. Jusqu'à l'âge de seize ans J'ai chiffonné des rubans Pour les autres. J'ai couronné d'un bonnet Plus d'un front qui ne valait Pas les noires. Parfois avant de dormir J'ai soupé d'un gros soupir Sans fourchette ! Mais pourquoi mouiller ses yeux ? On ne s'en porte pas mieux : Au sort le plus rigoureux J'ai fait en tous lieux Risette. Un monsieur m'offrit souvent Son amour et son argent Sans notaire ! Je ne me fâche de rien ; Mais il ferait aussi bien De se taire ! Une fille comme nous Ne porte pas de bijoux Qu'on achète ; Mais celui que j'aimerai, Un jour je le conduirai Chez le maire et le curé, Et je lui ferai Risette.

Antonin

Vous n'avez jamais aimé ?...

Risette

Oh ! Si.

Antonin

Vraiment ! Qui cela ?

Risette

Un brave garçon qui demeurait à côté de chez mon père, et qui était déjà un homme quand je n'étais encore qu'une petite fille. C'est lui qui me défendait.

Antonin

Et contre qui ?...

Risette

Mon père s'était remarié... et j'étais battue plus souvent qu'à mon tour ; quand je m'attendais à une scène, j'allais trouver mon pauvre Valentin. Il venait avec moi : ma belle-mère n'osait pas frapper si fort quand il était là. Il pleurait quand j'avais les yeux rouges... Il me consolait, et nous finissions par rire ensemble. Ah ! Nous avons fait de bonnes parties de rire ! C'est lui qui m'a appris le peu que je sais... Il travaillait la nuit en cachette, le brave garçon, pour acquitter mes frais d'apprentissage !... C'était lui qui était mon père, ma mère, et toute ma famille !

Antonin

Et vous l'aimiez ?...

Risette

Oh ! Oui, je l'aimais bien !

Antonin

D'amour ?

Risette

D'amour... Je n'en sais rien, mais d'une vraie, profonde et éternelle amitié... Il me fit jurer que je ne me marierais jamais avec un autre qu'avec lui.

Antonin

Ah ! Mon Dieu !

Évelina

Je vous demande un peu ce que ça nous fait ?... On ne conte pas ces choses-là après dîner, ça trouble la digestion.

Antonin

Et vous tiendrez ce serment ?...

Risette

Je l'aurais tenu ; mais tout est fini.

Antonin

Il est mort ?...

Risette

Le pauvre garçon a eu un mauvais numéro : il a fallu partir ! Il est allé en Crimée... Il m'écrivait quelquefois, et moi, je priais bien fort pour lui !... Rien n'y a fait ! Un boulet l'a emporté à l'assaut de Sébastopol !... Je ne sais pas même où est sa tombe.

Antonin

Pauvre enfant !

Risette

Vous êtes bon !

Évelina

À quoi ça sert-il de pleurer et de se tourner le sang ?... Oui ! Un boulet m'emporterait Jean Gigonet... Dame ! Je pleurerais dans les premiers moments... mais, après cela, il faut se faire une raison, n'est-ce pas ?...

À Risette.

Antonin

Oui ! Oui ! C'est bon !... Et depuis, vous n'avez jamais aimé ?...

Évelina

Elle ? Elle n'a pas de coeur !

Antonin

Comme j'aurais du plaisir à la jeter par la fenêtre avec ses cinq millions !

Risette

Elle a raison ! Ces souvenirs me font mal !... Je ne dois plus songer à l'amour.

Antonin

N'y plus songer, Mademoiselle, n'y plus songer !... Croyez-le bien, il est encore ici-bas des coeurs dignes d'apprécier tant de candeur et de grâce.

Évelina

Qu'est-ce que vous dites donc là ?...

Montrant Évelina.

Antonin

Aie ! C'est juste !... Je répète ce que vous disiez tout à l'heure, Mademoiselle : C'est un ange, me disiez-vous...

Évelina

C'est inutile de le répéter !

Antonin

Vous l'avez dit !... Ne m'avez-vous pas conté que c'était elle qui vous avait veillée, soignée, sauvée ?

Haut.

Évelina

Taisez-vous ! C'est bon, mon Dieu, c'est bon !

Évelina le pince.

Évelina le pince et se lève.

Antonin

Laissez-moi lui exprimer ma reconnaissance des soins qu'elle vous a donnés ; laissez-moi lui dire ce que j'ai au fond du coeur pour elle... Et pour vous! Que vous êtes heureuse ! Votre vie se passe près d'elle, vous la voyez tous les jours !... Je crois que je m'embrouille !...

Risette

Quelle drôle de figure vous faites !

Antonin

J'aime mieux vous voir ainsi gaie, souriante, heureuse ! Le bonheur va si bien à votre charmant visage ? Votre sourire laisse entrevoir, à travers des lèvres si vermeilles, une rangée de dents si blanches !...

Évelina

Monsieur !...

Antonin

Aussi blanche que les dents de mademoiselle !... Votre rire a un éclat argentin comme le son de votre voix.

Évelina

Monsieur!...

À part.

Il semble prendre une résolution, s'avance vers Risette et avec beaucoup de respect.

Antonin

Et de la voix de Mademoiselle ! Cette position est stupide, il faut absolument choisir !... Mademoiselle Risette...

Le Portier

Mam'selle Risette...

Haut.

Risette

Quel dommage ! Qu'est-ce que vous voulez ?...

Le Portier

La lettre !...

Le portier sort.

Risette

La lettre d'Amérique ! Donnez !

Évelina

Qu'est-ce que vous alliez donc lui dire ?...

Antonin

Vous m'ennuyez !

Évelina

Monsieur ! Vous êtes un... pas grand'chose.

À part.

Antonin

Bien ! bien ! bien ! Décidément j'aime mieux l'autre !... Quel plaisir j'aurais à lui dire : il y a cinq millions pour vous dans cette lettre, je ne veux ni de vous, ni de vos cinq millions !

Risette

You! you, you ?...

Évelina

You ! Ah ! C'est de l'anglais, ça veut dire : aime !

Antonin

Comment ?

Évelina

J'ai connu un petit Anglais qui médisait toujours : I love you : I, je; love, vous ; you, aime ! Je vous aime ! Il m'aimait !

Risette

Savez-vous l'anglais, Monsieur ?...

Elle lui donne la lettre, il lit tout bas à part.

Antonin

Un peu, Mademoiselle, trente leçons à deux francs le Cachet ; je déchiffre. C'est bien cela, Louise Taboureau ! Cinq millions ; le chiffre y est !

Risette

Eh bien ?

Antonin

Je cherche à traduire... que faite ? Cinq millions, c'est tentant ; mais cette petite Risette est si jolie ! Et tant de grâce ! Et tant de coeur ! Et pas de Gigonet !

Risette

Comme il a l'air agité ! Qu'y a-t-il ?

Il va prendre la main de Risette.

Antonin

Ah ! Tant pis, une chaumière et son coeur. Risette, écoutez-moi, j'ai vingt-quatre ans, je suis d'une bonne famille, et ne suis point un méchant garçon...

Évelina

Tout cela ne nous dit pas ce qu'il y a dans la lettre.

Risette

Tu interromps toujours... c'est ennuyeux!

Évelina

Mais, ma chère Risette...

Risette

Après tout, les lettres que je reçois ne te regardent pas ?

Évelina

Il est vrai que ce sont tes affaires.

Antonin

Comment ! Cette lettre est pour vous, Mademoiselle ?

Risette

Oui, Monsieur. Pardon, vous disiez tout à l'heure que vous aviez vingt-quatre ans ?...

Antonin

Votre nom, Mademoiselle, je vous en supplie, votre nom de famille ?...

Risette

De quel air vous me demandez cela ! Louise Taboureau.

Antonin

Perdu, à tout jamais perdu.

Risette

Perdu ? Que veut-il dire ?

Évelina

Je le crois un peu fou.

Il tombe sur une chaise à gauche.

Antonin

C'est fini ! Je n'oserai plus ! Mon Dieu ! Mon Dieu !

Risette

Mais qu'avez-vous ? Monsieur ? Cette lettre contient elle quelque malheur ?

Antonin

Un grand malheur, plus grand que je ne saurais le dire.

Risette

Vous me faites trembler.

Se reprenant.

Antonin

Rassurez-vous, Risette. Mademoiselle, le malheur n'est pas pour vous.

Risette

Pour qui, alors ?

Antonin

Pour personne.

Risette

Expliquez-vous,je vous en conjure.

Antonin

Je ne le puis.

Risette

Je le veux.

Se levant avec violence.

Antonin

Vous ne me croiriez pas. Non, vous ne me croiriez pas, et le doute qui se glisserait dans votre coeur empoisonnerait ma vie tout entière. Je ne pourrais plus vous regarder sans rougir ; j'espère que vous conserverez quelque souvenir de moi; je veux que ce souvenir soit pur, pur comme votre front, pur comme le fond de mon coeur.

Risette

Je ne comprends rien à ce que vous me dites, Monsieur Antonin, mais je vois que vous souffrez, et je voudrais savoir de quel mal vous souffrez, pour le guérir si cela est possible.

Il marche avec agitation.

Antonin

Ah ! Je n'en guérirai jamais, c'est mon plus cher espoir.

Évelina

Y comprends-tu un mot ?...

Risette

Peut-être. Je vais descendre au second ; il y a un professeur qui me lira ma lettre : garde-le en attendant.

Antonin

Adieu, Mademoiselle, adieu pour jamais.

Risette

Non, Monsieur, vous ne vous en irez pas ; j'ai moi-même à sortir un instant ; j'exige que vous m'attendiez.

Antonin

Mademoiselle, je ne sais...

Risette

Je le veux. Au revoir.

Scène 11

Évelina, Antonin

Elle va le prendre par le bras et l'amène en scène.

Évelina

M'expliquerez-vous tout ce que cela signifie ?

Antonin

Allez-vous-en à tous les diables ! Tout cela est de votre faute. On dit son nom aux gens; pourquoi ne m'avez vous pas dit votre nom ?

Évelina

Vous ne me l'avez pas demandé.

Antonin

Est-ce qu'on a besoin de demander ces choses-là ?

Évelina

Dame!

Antonin

Comment vous appelez-vous donc ?

Évelina

Évelina Balochard.

Antonin

Évelina ! Peut-on s'appeler Évelina ! Il y a, ma parole d'honneur, des parrains bien stupides.

Évelina

Ah çà ! Monsieur, à qui en avez-vous ? Est-ce moi qui suis allée vous chercher ? Vous êtes venu ce matin...

Antonin

J'étais une brute ce matin ; et vous qui n'avertissez pas : j'aurais dû m'en douter ; une fille qui mange des côtelettes aux cornichons, qui aime dans l'infanterie, qui connaît des cuisiniers ! Faut-il avoir été bête !...

Elle va s'asseoir à gauche.

Évelina

Si vous n'en voulez point, n'en dégoûtez pas les autres. Qu'est-ce que tout cela ? Il y a une heure vous étiez à mes genoux, vous me disiez que vous m'aimiez...

Risette entre doucement et écoute sans se montrer.

Antonin

Moi, vous aimer ?... Moi, vous aimer ?... Mais je n'aime et je n'aimerai jamais qu'une fille au monde, la plus aimable des filles, qui réunit toutes les grâces et toutes les vertus, qui joint au plus charmant visage la voix la plus enchanteresse, qui n'a qu'à se montrer pour enlever tous les coeurs : je n'ai passé qu'une heure avec elle, et j'en suis amoureux pour la vie.

Évelina

Je n'aime pas qu'on parle ainsi de mes amies devant moi. Allez lui dire ça à elle-même si vous voulez.

Antonin

Eh ! Le puis-je ? Voudra-t-elle me croire ? Aurai-je la pudeur de lui déclarer un amour qu'elle soupçonnera d'être intéressé ?...

Évelina

Intéressé ?... Elle n'a pas le sou.

Antonin

Elle a cinq millions !

Évelina

Cinq millions !

Scène 12

Risette, Évelina, Antonin

Risette

Eh bien ! On se boude par ici ?

Évelina

Est-ce que c'est vrai que tu es... que vous êtes millionnaire ?

Risette

Qui t'a dit cela ?

Évelina

C'est monsieur.

Antonin

Permettez-moi, Mademoiselle, de vous féliciter du bonheur qui vous arrive : croyez bien que je suis désolé... Enchanté, je veux dire...

Risette

Ne me félicitez pas, Monsieur ; il est fort probable que vous ne savez guère l'anglais et que vous avez mal lu ma lettre : il y est, en effet, question de millions ; mais ces millions ne sont pas pour moi.

Antonin

Comment ?

Risette

Mon cher oncle était négociant, il a fait une faillite de cinq millions et il en est mort. Je suis sa seule héritière, et l'on me propose tout simplement d'accepter l'héritage.

Antonin

Est-il possible !

Risette

Rassurez-vous,je refuse, j'ai assez de mes dettes sans me charger encore des dettes de mon oncle.

Antonin

Vous avez des dettes, quel bonheur !

Risette

Comment, monsieur, quel bonheur !...

Antonin

Oui, ma petite Risette ; il faut que je vous ouvre mon coeur, j'ai un aveu à vous faire.

Risette

Enfin !

Antonin

Je suis venu ici dans une intention mauvaise.

Risette

Je ne veux pas le savoir.

Antonin

Eh bien, je vous aime, Risette, je vous aime comme un fou ; j'ai peu de chose, mais ce peu est à vous, comme mon coeur. Vous êtes une bonne fille ; voulez-vous d'un honnête et loyal garçon ?

Risette

On se met à genoux, Monsieur.

Antonin

Oui, ma petite Risette, à deux genoux devant toi, je voudrais passer ma vie comme cela.

Lui donnant la main.

Risette

Cela serait fatigant. Il vaut mieux vivre à côté des gens !

Antonin

Chère petite femme!

Risette

Vous êtes heureux ?...

Antonin

Si je le suis !

Risette

Eh bien, il faut que tout le monde le soit... Évelina !

Évelina

Quoi ?...

Risette

Combien te faudrait-il pour épouser Gigonet ?

Évelina

Dame ! Il me faudrait... Il me faudrait... Qu'est-ce ça te fait ?

Risette

Dis toujours.

Évelina

Est-ce que je sais !

Risette

Te faudrait-il dix mille francs, vingt mille francs, trente mille francs ?...

Évelina

Ah ça ! C'est vrai que tu as des milles et des cents ?

Très tendrement à Antonin.

Risette

Mais oui ! Oui, mon ami,, je suis ... Nous sommes riches ... Très riches...

Antonin

Que m'importe maintenant !

Risette

Les mauvais jours ont fini : Dieu d'un sourire a béni La mansarde ! Pour que nous goûtions tous deux Le bonheur qu'aux amoureux Sa main garde ; Pour qu'à mon coeur comme au sien Ce jour ne rappelle rien Qu'il regrette ! Ah ! Messieurs, point de sifflet Mais, à ce dernier couplet, Mon bonheur sera complet Si vous avez fait Risette. Très riche... et très heureux, ce qui vaut mieux encore !...

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

Apprendre ce rôle pour de vrai ? Dans l’app Réplique, les autres personnages te donnent la réplique, et l’app te fait retrouver ton texte jusqu’à ce que tu le saches.