Acte I
Scène
Jeune Syrien, Premier Soldat, Second Soldat, Cappadocien, Nubien, Salomé, Un Esclave, Iokanaan, Hérode, Hérodias, Tigellin, Un Juif, Un Autre Juif, Un Troisième Juif, Un Quatrième Juif, Premier Juif, Un Nazaréen, Premier Nazaréen, Second Nazaréen, Un Sadducéen, Un Pharisien, Un Saducéen, Tous, Voix De Salomé
Une grande terrasse dans le palais d’Hérode donnant sur la salle de festin. Des soldats sont accoudés sur le balcon. À droite il y a un énorme escalier. À gauche, au fond, une ancienne citerne entourée d’un mur de bronze vert. Clair de lune.
Jeune Syrien
Comme la princesse Salomé est belle ce soir !
Jeune Syrien
LE PAGE D’HÉRODIAS
Jeune Syrien
Regardez la lune. La lune a l’air très étrange. On dirait une femme qui sort d’un tombeau. Elle ressemble à une femme morte. On dirait qu’elle cherche des morts.
Jeune Syrien
LE PAGE D’HÉRODIAS
Jeune Syrien
Elle est comme une femme morte. Elle va très lentement.
Bruit dans la salle de festin.
Premier Soldat
Quel vacarme ! Qui sont ces bêtes fauves qui hurlent ?
Second Soldat
Les Juifs. Ils sont toujours ainsi. C’est sur leur religion qu’ils discutent.
Premier Soldat
Pourquoi discutent-ils sur leur religion ?
Second Soldat
Je ne sais pas. Ils le font toujours… Ainsi les Pharisiens affirment qu’il y a des anges, et les Sadducéens disent que les anges n’existent pas.
Premier Soldat
Je trouve que c’est ridicule de discuter sur de telles choses.
Jeune Syrien
LE PAGE D’HÉRODIAS
Jeune Syrien
Vous la regardez toujours. Vous la regardez trop. Il ne faut pas regarder les gens de cette façon… Il peut arriver un malheur.
Jeune Syrien
Elle est très belle ce soir.
Premier Soldat
Le tétrarque a l’air sombre.
Second Soldat
Oui, il a l’air sombre.
Premier Soldat
Il regarde quelque chose.
Second Soldat
Il regarde quelqu’un.
Premier Soldat
Qui regarde-t-il ?
Second Soldat
Je ne sais pas.
Jeune Syrien
LE PAGE D’HÉRODIAS
Jeune Syrien
Il ne faut pas la regarder. Vous la regardez trop !
Premier Soldat
Hérodias a versé à boire au tétrarque.
Cappadocien
C’est la reine Hérodias, celle-là qui porte la mitre noire semée de perles et qui a les cheveux poudrés de bleu ?
Premier Soldat
Oui, c’est Hérodias. C’est la femme du tétrarque.
Second Soldat
Le tétrarque aime beaucoup le vin. Il possède des vins de trois espèces. Un qui vient de l’ile de Samothrace, qui est pourpre comme le manteau de César.
Cappadocien
Je n’ai jamais vu César.
Cappadocien
J’aime beaucoup l’or.
Second Soldat
Et le troisième qui est un vin sicilien. Ce vin là est rouge comme le sang.
Nubien
Les dieux de mon pays aiment beaucoup le sang. Deux fois par an nous leur sacrifions des jeunes hommes et des vierges : cinquante jeunes hommes et cent vierges. Mais il semble que nous ne leur donnons jamais assez, car ils sont très durs envers nous.
Cappadocien
Dans mon pays, il n’y a pas de dieux à présent, les Romains les ont chassés. Il y en a qui disent qu’ils se sont réfugiés dans les montagnes, mais je ne le crois pas. Moi, j’ai passé trois nuits sur les montagnes les cherchant partout. Je ne les ai pas trouvés. Enfin je les ai appelés par leurs noms et ils n’ont pas paru. Je pense qu’ils sont morts.
Cappadocien
Je ne peux pas comprendre cela.
Premier Soldat
Enfin, ils ne croient qu’aux choses qu’on ne peut pas voir.
Cappadocien
Cela me semble absolument ridicule.
Cappadocien
LA VOIX D’IOKANAAN
Cappadocien
Après moi viendra un autre encore plus puissant que moi. Je ne suis pas digne même de délier la courroie de ses sandales. Quand il viendra la terre déserte se réjouira. Elle fleurira comme le lis. Les yeux des aveugles verront le jour, et les oreilles des sourds seront ouvertes… Le nouveau-né mettra sa main sur le nid des dragons, et mènera les lions par leurs crinières.
Second Soldat
Faites-le taire. Il dit toujours des choses absurdes.
Cappadocien
Qui est-ce ?
Premier Soldat
C’est un prophète.
Cappadocien
Quel est son nom ?
Premier Soldat
Iokanaan.
Cappadocien
D’où vient-il ?
Premier Soldat
Du désert, où il se nourrissait de sauterelles et de miel sauvage. Il était vêtu de poil de chameau, et autour de ses reins il portait une ceinture de cuir. Son aspect était très farouche. Une grande foule le suivait. Il avait même des disciples.
Cappadocien
De quoi parle-t-il ?
Cappadocien
Peut-on le voir ?
Premier Soldat
Non. Le tétrarque ne le permet pas.
Jeune Syrien
La princesse a caché son visage derrière son éventail ! Ses petites mains blanches s’agitent comme des colombes qui s’envolent vers leurs colombiers. Elles ressemblent à des papillons blancs. Elles sont tout à fait comme des papillons blancs.
Jeune Syrien
LE PAGE D’HÉRODIAS
Jeune Syrien
Mais qu’est-ce que cela vous fait ? Pourquoi la regarder ? Il ne faut pas la regarder… Il peut arriver un malheur.
(montrant la citerne)
Cappadocien
Quelle étrange prison !
Cappadocien
Une ancienne citerne ! cela doit être très malsain.
Second Soldat
Mais non. Par exemple, le frère du tétrarque, son frère aîné, le premier mari de la reine Hérodias, a été enfermé là-dedans pendant douze années. Il n’en est pas mort. À la fin il a fallu l’étrangler.
Cappadocien
L’étrangler ? Qui a osé faire cela ?
(montrant le bourreau, un grand nègre.)
Second Soldat
Celui-là, Naaman.
Cappadocien
Il n’a pas eu peur ?
Second Soldat
Mais non. Le tétrarque lui a envoyé la bague.
Cappadocien
Quelle bague ?
Cappadocien
Cependant, c’est terrible d’étrangler un roi.
Premier Soldat
Pourquoi ? Les rois n’ont qu’un cou, comme les autres hommes.
Cappadocien
Il me semble que c’est terrible.
Jeune Syrien
Mais la princesse se lève ! Elle quitte la table ! Elle a l’air très ennuyée. Ah ! elle vient par ici. Oui, elle vient vers nous. Comme elle est pâle. Jamais je ne l’ai vue si pâle…
Jeune Syrien
LE PAGE D’HÉRODIAS
Jeune Syrien
Ne la regardez pas. Je vous prie de ne pas la regarder.
Jeune Syrien
Elle est comme une colombe qui s’est égarée… Elle est comme un narcisse agité du vent… Elle ressemble à une fleur d’argent.
Entre Salomé
Jeune Syrien
Vous venez de quitter le festin, princesse ?
Salomé
Comme l’air est frais ici ! Enfin, ici on respire ! Là-dedans il y a des Juifs de Jérusalem qui se déchirent à cause de leurs ridicules cérémonies, et des barbares qui boivent toujours et jettent leur vin sur les dalles, et des Grecs de Smyrne avec leurs yeux peints et leurs joues fardées, et leurs cheveux frisés en spirales, et des Égyptiens, silencieux, subtils, avec leurs ongles de jade et leurs manteaux bruns, et des Romains avec leur brutalité, leur lourdeur, leurs gros mots. Ah ! que je déteste les Romains ! Ce sont des gens communs, et ils se donnent des airs de grands seigneurs.
Jeune Syrien
Ne voulez-vous pas vous asseoir, princesse ?
Jeune Syrien
LE PAGE D’HERODIAS
Salomé
Que c’est bon de voir la lune ! Elle ressemble à une petite pièce de monnaie. On dirait une toute petite fleur d’argent. Elle est froide et chaste, la lune… Je suis sûre qu’elle est vierge. Elle a la beauté d’une vierge… Oui, elle est vierge. Elle ne s’est jamais souillée. Elle ne s’est jamais donnée aux hommes, comme les autres Déesses.
Salomé
LA VOIX D’IOKANAAN
Salomé
Il est venu, le Seigneur ! Il est venu, le fils de l’Homme. Les centaures se sont cachés dans les rivières, et les sirènes ont quitté les rivières et couchent sous les feuilles dans les forêts.
Salomé
Qui a crié cela ?
Second Soldat
C’est le prophète, princesse.
Salomé
Ah ! le prophète. Celui dont le tétrarque a peur ?
Jeune Syrien
Voulez-vous que je commande votre litière, princesse ? Il fait très beau dans le jardin.
Salomé
Il dit des choses monstrueuses, à propos de ma mère, n’est-ce pas ?
Second Soldat
Nous ne comprenons jamais ce qu’il dit, princesse.
Salomé
Oui, il dit des choses monstrueuses d’elle.
Un Esclave
Princesse, le tétrarque vous prie de retourner au festin.
Salomé
Je n’y retournerai pas.
Jeune Syrien
Pardon, princesse, mais si vous n’y retourniez pas il pourrait arriver un malheur.
Jeune Syrien
Princesse, il vaudrait mieux retourner. Permettez-moi de vous reconduire.
Salomé
Le prophète… est-ce un vieillard ?
Premier Soldat
Non, princesse, c’est un tout jeune homme.
Second Soldat
On ne le sait pas. Il y en a qui disent que c’est Élie.
Salomé
Qui est Élie ?
Second Soldat
Un très ancien prophète de ce pays, princesse.
Un Esclave
Quelle réponse dois-je donner au tétrarque de la part de la princesse ?
Un Esclave
LA VOIX D’IOKANAAN
Salomé
Quelle étrange voix ! Je voudrais bien lui parler.
Premier Soldat
J’ai peur que ce soit impossible, princesse. Le tétrarque ne veut pas qu’on lui parle. Il a même défendu au grand prêtre de lui parler.
Salomé
Je veux lui parler.
Premier Soldat
C’est impossible, princesse.
Salomé
Je le veux.
Jeune Syrien
En effet, princesse, il vaudrait mieux retourner au festin.
Salomé
Faites sortir le prophète.
(s’approchant de la citerne et y regardant)
Salomé
Comme il fait noir là-dedans ! Cela doit être terrible d’être dans un trou si noir ! Cela ressemble à une tombe…
aux soldats
Salomé
Vous ne m’avez pas entendue ? Faites-le sortir. Je veux le voir.
Second Soldat
Je vous prie, princesse, de ne pas nous demander cela.
Salomé
Vous me faites attendre.
Premier Soldat
Princesse, nos vies vous appartiennent, mais nous ne pouvons pas faire ce que vous nous demandez… Enfin, ce n’est pas à nous qu’il faut vous adresser.
(regardant le jeune Syrien)
Salomé
Ah !
Salomé
LE PAGE D’HÉRODIAS
(s’approchant du jeune Syrien)
Salomé
Vous ferez cela pour moi, n’est-ce pas, Narraboth ? Vous ferez cela pour moi ? J’ai toujours été douce pour vous. N’est-ce pas que vous ferez cela pour moi ? Je veux seulement le regarder, cet étrange prophète. On a tant parlé de lui. J’ai si souvent entendu le tétrarque parler de lui. Je pense qu’il a peur de lui, le tétrarque. Je suis sûre qu’il a peur de lui… Est-ce que vous aussi, Narraboth, est-ce que vous aussi vous en avez peur ?
Jeune Syrien
Je n’ai pas peur de lui, princesse. Je n’ai peur de personne. Mais le tétrarque a formellement défendu qu’on lève le couvercle de ce puits.
Salomé
Vous ferez cela pour moi, Narraboth, et demain quand je passerai dans ma litière sous la porte des vendeurs d’idoles, je laisserai tomber une petite fleur pour vous, une petite fleur verte.
Jeune Syrien
Princesse, je ne peux pas, je ne peux pas.
(souriant)
(faisant un signe au troisième soldat)
Jeune Syrien
Faites sortir le prophète… La princesse Salomé veut le voir.
Jeune Syrien
LE PAGE D’HÉRODIAS
Jeune Syrien
Oh ! comme la lune a l’air étrange ! On dirait la main d’une morte qui cherche à se couvrir avec un linceul.
Jeune Syrien
Elle a l’air très étrange. On dirait une petite princesse qui a des yeux d’ambre. À travers les nuages de mousseline elle sourit comme une petite princesse.
Le prophète sort de la citerne. Salomé le regarde et recule.
Iokanaan
Où est celui dont la coupe d’abominations est déjà pleine ? Où est celui qui en robe d’argent mourra un jour devant tout le peuple ? Dites-lui de venir afin qu’il puisse entendre la voix de celui qui a crié dans les déserts et dans les palais des rois.
Salomé
De qui parle-t-il ?
Jeune Syrien
On ne sait jamais, princesse.
Iokanaan
Où est celle qui ayant vu des hommes peints sur la muraille, des images de Chaldéens tracées avec des couleurs, s’est laissée emporter à la concupiscence de ses yeux, et a envoyé des ambassadeurs en Chaldée ?
Salomé
C’est de ma mère qu’il parle.
Jeune Syrien
Mais non, princesse.
Iokanaan
Où est celle qui s’est abandonnée aux capitaines des Assyriens, qui ont des baudriers sur les reins, et sur la tête des tiares de différentes couleurs ? Où est celle qui s’est abandonnée aux jeunes hommes d’Égypte qui sont vêtus de lin et d’hyacinthe, et portent des boucliers d’or et des casques d’argent, et qui ont de grands corps ? Dites-lui de se lever de la couche de son impudicité, de sa couche incestueuse, afin qu’elle puisse entendre les paroles de celui qui prépare la voie du Seigneur ; afin qu’elle se repente de ses péchés. Quoiqu’elle ne se repentira jamais, mais restera dans ses abominations, dites-lui de venir, car le Seigneur a son fléau dans la main.
Salomé
Mais il est terrible, il est terrible.
Jeune Syrien
Ne restez pas ici, princesse, je vous en prie.
Jeune Syrien
Ne restez pas ici, princesse ! Je vous prie de ne pas rester ici.
Salomé
Comme il est maigre aussi ! il ressemble à une mince image d’ivoire. On dirait une image d’argent. Je suis sûre qu’il est chaste, autant que la lune. Il ressemble à un rayon de lune, à un rayon d’argent. Sa chair doit être très froide, comme de l’ivoire… Je veux le regarder de près.
Jeune Syrien
Non, non, princesse !
Salomé
Il faut que je le regarde de près.
Jeune Syrien
Princesse ! Princesse !
Salomé
Je suis Salomé, fille d’Hérodias, princesse de Judée.
Iokanaan
Arrière ! Fille de Babylone ! N’approchez pas de l’élu du Seigneur. Ta mère a rempli la terre du vin de ses iniquités, et le cri de ses péchés est arrivé aux oreilles de Dieu.
Salomé
Parle encore, Iokanaan. Ta voix m’enivre.
Jeune Syrien
Princesse ! Princesse ! Princesse !
Salomé
Mais parle encore. Parle encore, Iokanaan, et dis-moi ce qu’il faut que je fasse.
Salomé
Qui est-ce, le fils de l’Homme ? Est-il aussi beau que toi, Iokanaan ?
Iokanaan
Arrière ! Arrière ! J’entends dans le palais le battement des ailes de l’ange de la mort.
Jeune Syrien
Princesse, je vous supplie de rentrer !
Iokanaan
Ange du Seigneur Dieu, que fais-tu ici avec ton glaive ? Qui cherches-tu dans cet immonde palais ?… Le jour de celui qui mourra en robe d’argent n’est pas venu.
Salomé
Iokanaan !
Iokanaan
Qui parle ?
Iokanaan
Arrière, fille de Babylone ! C’est par la femme que le mal est entré dans le monde. Ne me parlez pas. Je ne veux pas t’écouter. Je n’écoute que les paroles du Seigneur Dieu.
Iokanaan
Arrière, fille de Sodome ! Ne me touchez pas. Il ne faut pas profaner le temple du Seigneur Dieu.
Iokanaan
Jamais ! fille de Babylone ! Fille de Sodome ! jamais.
Jeune Syrien
Princesse, princesse, toi qui es comme un bouquet de myrrhe, toi qui es la colombe des colombes, ne regarde pas cet homme, ne le regarde pas ! Ne lui dis pas de telles choses. Je ne peux pas les souffrir… Princesse, princesse, ne dis pas de ces choses.
Salomé
Je baiserai ta bouche, Iokanaan.
Jeune Syrien
Ah !
Il se tue et tombe entre Salomé et Iokanaan.
Jeune Syrien
LE PAGE D’HÉRODIAS
Premier Soldat
Princesse, le jeune capitaine vient de se tuer.
Salomé
Laisse-moi baiser ta bouche, Iokanaan.
Iokanaan
N’avez-vous pas peur, fille d’Hérodias ? Ne vous ai-je pas dit que j’avais entendu dans le palais le battement des ailes de l’ange de la mort, et l’ange n’est-il pas venu ?
Salomé
Laisse-moi baiser ta bouche.
Iokanaan
Fille d’adultère, il n’y a qu’un homme qui puisse te sauver. C’est celui dont je t’ai parlé. Allez le chercher. Il est dans un bateau sur la mer de Galilée, et il parle à ses disciples. Agenouillez-vous au bord de la mer, et appelez-le par son nom. Quand il viendra vers vous, et il vient vers tous ceux qui l’appellent, prosternez-vous à ses pieds et demandez-lui la rémission de vos péchés.
Iokanaan
Soyez maudite, fille d’une mère incestueuse, soyez maudite.
Salomé
Je baiserai ta bouche, Iokanaan.
Iokanaan
Je ne veux pas te regarder. Je ne te regarderai pas. Tu es maudite, Salomé, tu es maudite.
Il redescend dans la citerne.
Salomé
Je baiserai ta bouche, Iokanaan, je baiserai ta bouche.
Premier Soldat
Il faut faire transporter le cadavre ailleurs. Le tétrarque n’aime pas regarder les cadavres, sauf les cadavres de ceux qu’il a tués lui-même.
Premier Soldat
LE PAGE D’HÉRODIAS
Second Soldat
Vous avez raison ; il faut cacher le cadavre. Il ne faut pas que le tétrarque le voie.
Premier Soldat
Le tétrarque ne viendra pas ici. Il ne vient jamais sur la terrasse. Il a trop peur du prophète.
Entrée d’Hérode, d’Hérodias et de toute la cour.
Hérode
Où est Salomé ? Où est la princesse ? Pourquoi n’est-elle pas retournée au festin comme je le lui avais commandé ? ah ! la voilà !
Hérodias
Il ne faut pas la regarder. Vous la regardez toujours !
Hérodias
Non. La lune ressemble à la lune, c’est tout. Rentrons… Vous n’avez rien à faire ici.
Hérode
Je resterai ! Manassé, mettez des tapis là. Allumez des flambeaux. Apportez les tables d’ivoire, et les tables de jaspe. L’air ici est délicieux. Je boirai encore du vin avec mes hôtes. Aux ambassadeurs de César il faut faire tout honneur.
Hérodias
Ce n’est pas à cause d’eux que vous restez.
Premier Soldat
C’est notre capitaine, Seigneur. C’est le jeune Syrien que vous avez fait capitaine il y a trois jours seulement.
Hérode
Je n’ai donné aucun ordre de le tuer.
Second Soldat
Il s’est tué lui-même, Seigneur.
Hérode
Pourquoi ? Je l’ai fait capitaine !
Second Soldat
Nous ne savons pas, Seigneur. Mais il s’est tué lui-même.
Tigellin
Il y en a qui se tuent, Seigneur. Ce sont les Stoïciens. Ce sont des gens très grossiers. Enfin, ce sont des gens très ridicules. Moi, je les trouve très ridicules.
Hérode
Moi aussi. C’est ridicule de se tuer.
Tigellin
On rit beaucoup d’eux à Rome. L’empereur a fait un poème satirique contre eux. On le récite partout.
Hérodias
Il y en a d’autres qui la regardent trop.
Hérode
Son père était roi. Je l’ai chassé de son royaume. Et de sa mère qui était reine vous avez fait une esclave, Hérodias. Ainsi, il était ici comme un hôte. C’était à cause de cela que je l’avais fait capitaine. Je regrette qu’il soit mort… Enfin, pourquoi avez-vous laissé le cadavre ici ? Il faut l’emporter ailleurs. Je ne veux pas le voir… Emportez-le…
On emporte le cadavre
Hérode
Il fait froid ici. Il y a du vent ici. N’est-ce pas qu’il y a du vent ?
Hérodias
Mais non. Il n’y a pas de vent.
Hérode
Mais si, il y a du vent… Et j’entends dans l’air quelque chose comme un battement d’ailes, comme un battement d’ailes gigantesques. Ne l’entendez-vous pas ?
Hérodias
Je n’entends rien.
Hérodias
Je vous dis qu’il n’y a rien. Vous êtes malade. Rentrons.
Hérode
Je ne suis pas malade. C’est votre fille qui est malade. Elle a l’air très malade, votre fille. Jamais je ne l’ai vue si pâle.
Hérodias
Je vous ai dit de ne pas la regarder.
Hérode
Versez du vin.
On apporte du vin
Hérode
Salomé, venez boire un peu de vin avec moi. J’ai un vin ici qui est exquis. C’est César lui-même qui me l’a envoyé. Trempez là-dedans vos petites lèvres rouges et ensuite je viderai la coupe.
Salomé
Je n’ai pas soif, tétrarque.
Hérodias
Je trouve qu’elle a bien raison. Pourquoi la regardez-vous toujours ?
Hérode
Apportez des fruits.
On apporte des fruits
Hérode
Salomé, venez manger du fruit avec moi. J’aime beaucoup voir dans un fruit la morsure de tes petites dents. Mordez un tout petit morceau de ce fruit, et ensuite je mangerai ce qui reste.
Salomé
Je n’ai pas faim, tétrarque.
(à Hérodias)
Hérode
Voilà comme vous l’avez élevée, votre fille.
Hérodias
Ma fille et moi, nous descendons d’une race royale. Quant à toi, ton grand-père gardait des chameaux ! Aussi, c’était un voleur !
Hérode
Tu mens !
Hérode
Salomé, viens t’asseoir près de moi. Je te donnerai le trône de ta mère.
Salomé
Je ne suis pas fatiguée, tétrarque.
Hérodias
Vous voyez bien ce qu’elle pense de vous.
Hérode
Apportez… Qu’est-ce que je veux ? Je ne sais pas. Ah ! Ah ! je m’en souviens…
Hérode
LA VOIX D’IOKANAAN
Hérode
Voici le temps ! Ce que j’ai prédit est arrivé, dit le Seigneur Dieu. Voici le jour dont j’avais parlé.
Hérodias
Faites-le taire. Je ne veux pas entendre sa voix. Cet homme vomit toujours des injures contre moi.
Hérodias
Je ne crois pas aux prophètes. Est-ce qu’un homme peut dire ce qui doit arriver ? Personne ne le sait. Aussi, il m’insulte toujours. Mais je pense que vous avez peur de lui… Enfin, je sais bien que vous avez peur de lui.
Hérode
Je n’ai pas peur de lui. Je n’ai peur de personne.
Hérodias
Si, vous avez peur de lui. Si vous n’aviez pas peur de lui, pourquoi ne pas le livrer aux Juifs qui depuis six mois vous le demandent ?
Un Juif
En effet, Seigneur, il serait mieux de nous le livrer.
Hérode
Assez sur ce point. Je vous ai déjà donné ma réponse. Je ne veux pas vous le livrer. C’est un homme qui a vu Dieu.
Un Autre Juif
Enfin, on ne sait pas si le prophète Élie a réellement vu Dieu. C’était plutôt l’ombre de Dieu qu’il a vue.
Un Troisième Juif
Dieu ne se cache jamais. Il se montre toujours et dans toute chose. Dieu est dans le mal comme dans le bien.
Un Quatrième Juif
Il ne faut pas dire cela. C’est une idée très dangereuse. C’est une idée qui vient des écoles d’Alexandrie où on enseigne la philosophie grecque. Et les Grecs sont des gentils. Ils ne sont pas même circoncis.
Premier Juif
C’est vrai cela. Dieu est terrible. Il brise les faibles et les forts comme on brise le blé dans un mortier. Mais cet homme n’a jamais vu Dieu. Personne n’a vu Dieu depuis le prophète Élie.
Hérodias
Faites-les taire. Ils m’ennuient.
Hérode
Mais j’ai entendu dire qu’Iokanaan lui-même est votre prophète Élie.
Un Juif
Cela ne se peut pas. Depuis le temps du prophète Élie il y a plus de trois cents ans.
Hérode
Il y en a qui disent que c’est le prophète Élie.
Un Nazaréen
Mais, je suis sûr que c’est le prophète Élie.
Un Juif
LA VOIX D’IOKANAAN
Un Juif
Le jour est venu, le jour du Seigneur, et j’entends sur les montagnes les pieds de celui qui sera le Sauveur du monde.
Hérode
Qu’est-ce que cela veut dire ? Le Sauveur du monde ?
Tigellin
C’est un titre que prend César.
Hérode
Mais César ne vient pas en Judée. J’ai reçu hier des lettres de Rome. On ne m’a rien dit de cela. Enfin, vous, Tigellin, qui avez été à Rome pendant l’hiver, vous n’avez rien entendu dire de cela ?
Tigellin
En effet, Seigneur, je n’en ai pas entendu parler. J’explique seulement le titre. C’est un des titres de César.
Premier Nazaréen
Ce n’est pas de César que le prophète a parlé, Seigneur.
Hérode
Pas de César ?
Premier Nazaréen
Non, Seigneur.
Hérode
De qui donc a-t-il parlé ?
Premier Nazaréen
Du Messie qui est venu.
Un Juif
Le Messie n’est pas venu.
Premier Nazaréen
Il est venu, et il fait des miracles partout.
Premier Nazaréen
Cet homme fait de véritables miracles. Ainsi, à l’occasion d’un mariage qui a eu lieu dans une petite ville de Galilée, une ville assez importante, il a changé de l’eau en vin. Des personnes qui étaient là me l’ont dit. Aussi il a guéri deux lépreux qui étaient assis devant la porte de Capharnaüm, seulement en les touchant.
Second Nazaréen
Non, c’étaient deux aveugles qu’il a guéris à Capharnaüm.
Premier Nazaréen
Non, c’étaient des lépreux. Mais il a guéri des aveugles aussi, et on l’a vu sur une montagne parlant avec des anges.
Un Sadducéen
Les anges n’existent pas.
Un Pharisien
Les anges existent, mais je ne crois pas que cet homme leur ait parlé.
Un Saducéen
Pas avec des anges.
Hérodias
Comme ils m’agacent, ces hommes ! Ils sont bêtes. Ils sont tout à fait bêtes.
Au page
Hérodias
Eh ! bien, mon éventail.
Le page lui donne l’éventail
Hérodias
Vous avez l’air de rêver. Il ne faut pas rêver. Les rêveurs sont des malades.
Elle frappe le page avec son éventail.
Second Nazaréen
Aussi il y a le miracle de la fille de Jaïre.
Premier Nazaréen
Mais oui, c’est très certain cela. On ne peut pas le nier.
Hérodias
Ces gens-là sont fous. Ils ont trop regardé la lune. Dites-leur de se taire.
Hérode
Qu’est-ce que c’est que cela, le miracle de la fille de Jaïre ?
Hérode
Il ressuscite les morts ?
Premier Nazaréen
Oui, Seigneur. Il ressuscite les morts.
Hérode
Je ne veux pas qu’il fasse cela. Je lui défends de faire cela. Je ne permets pas qu’on ressuscite les morts. Il faut chercher cet homme et lui dire que je ne lui permets pas de ressusciter les morts. Où est-il à présent, cet homme ?
Second Nazaréen
Il est partout, Seigneur, mais il est très difficile de le trouver.
Premier Nazaréen
On dit qu’il est en Samarie à présent.
Second Nazaréen
Il a quitté la Samarie il y a quelques jours. Moi, je crois qu’en ce moment-ci il est dans les environs de Jérusalem.
Premier Nazaréen
Mais non, il n’est pas là. Je viens justement d’arriver de Jérusalem. On n’a pas entendu parler de lui depuis deux mois.
Hérode
Enfin, cela ne fait rien ! Mais il faut le trouver et lui dire de ma part que je ne lui permets pas de ressusciter les morts. Changer de l’eau en vin, guérir les lépreux et les aveugles… il peut faire tout cela s’il le veut. Je n’ai rien à dire contre cela. En effet, je trouve que guérir les lépreux est une bonne action. Mais je ne permets pas qu’il ressuscite les morts… Ce serait terrible, si les morts reviennent.
Hérode
LA VOIX D’IOKANAAN
Hérodias
Faites-le taire !
Hérodias
LA VOIX D’IOKANAAN
Hérodias
Que les capitaines de guerre la percent de leurs épées, qu’ils l’écrasent sous leurs boucliers.
Hérodias
Mais, c’est infâme.
Hérodias
LA VOIX D’IOKANAAN
Hérodias
C’est ainsi que j’abolirai les crimes de dessus la terre, et que toutes les femmes apprendront à ne pas imiter les abominations de celle-là.
Hérodias
Vous entendez ce qu’il dit contre moi ? Vous le laissez insulter votre épouse ?
Hérode
Mais il n’a pas dit votre nom.
Hérode
Oui, chère et digne Hérodias, vous êtes mon épouse, et vous avez commencé par être l’épouse de mon frère.
Hérodias
C’est vous qui m’avez arrachée de ses bras.
Hérode
En effet, j’étais le plus fort… mais ne parlons pas de cela. Je ne veux pas parler de cela. C’est à cause de cela que le prophète a dit des mots d’épouvante. Peut-être à cause de cela va-t-il arriver un malheur. N’en parlons pas… Noble Hérodias, nous oublions nos convives. Verse-moi à boire, ma bien-aimée. Remplissez de vin les grandes coupes d’argent et les grandes coupes de verre. Je vais boire à la santé de César. Il y a des Romains ici, il faut boire à la santé de César.
Tous
César ! César !
Hérodias
Qu’est-ce que cela vous fait qu’elle soit pâle ou non ?
Hérode
Jamais je ne l’ai vue si pâle.
Hérodias
Il ne faut pas la regarder.
Hérodias
LA VOIX D’IOKANAAN
Hérodias
En ce jour-là le soleil deviendra noir comme un sac de poil, et la lune deviendra comme du sang, et les étoiles du ciel tomberont sur la terre comme les figues vertes tombent d’un figuier, et les rois de la terre auront peur.
Hérodias
Ah ! Ah ! Je voudrais bien voir ce jour dont il parle, où la lune deviendra comme du sang et où les étoiles tomberont sur la terre comme des figues vertes. Ce prophète parle comme un homme ivre… Mais je ne peux pas souffrir le son de sa voix. Je déteste sa voix. Ordonnez qu’il se taise.
Hérodias
Je ne crois pas aux présages. Il parle comme un homme ivre.
Hérode
Peut-être qu’il est ivre du vin de Dieu !
Hérodias
Quel vin est-ce, le vin de Dieu ? De quelles vignes vient-il ? Dans quel pressoir peut-on le trouver ?
(il ne quitte plus Salomé du regard).
Hérode
Tigellin, quand tu as été à Rome dernièrement, est-ce que l’empereur t’a parlé au sujet… ?
Tigellin
À quel sujet, Seigneur ?
Hérode
À quel sujet ? Ah ! je vous ai adressé une question, n’est-ce pas ? J’ai oublié ce que je voulais savoir.
Hérode
Vous ne dites que cela.
Hérodias
Je le redis.
Hérode
Et la restauration du temple dont on a tant parlé ? Est-ce qu’on va faire quelque chose ? On dit n’est-ce pas que le voile du sanctuaire a disparu ?
Hérodias
C’est toi qui l’as pris. Tu parles à tort et à travers. Je ne veux pas rester ici. Rentrons.
Hérode
Salomé, dansez pour moi.
Hérodias
Je ne veux pas qu’elle danse.
Salomé
Je n’ai aucune envie de danser, tétrarque.
Hérode
Salomé, fille d’Hérodias, dansez pour moi.
Hérode
Je vous ordonne de danser, Salomé.
Salomé
Je ne danserai pas, tétrarque.
(riant)
Hérodias
Voilà comme elle vous obéit !
Hérode
Qu’est-ce que cela me fait qu’elle danse ou non ? Cela ne me fait rien. Je suis heureux ce soir. Je suis très heureux. Jamais je n’ai été si heureux.
Premier Soldat
Il a l’air sombre, le tétrarque. N’est-ce pas qu’il a l’air sombre ?
Second Soldat
Il a l’air sombre.
Hérode
LA VOIX D’IOKANAAN
Hérode
Il sera assis sur son trône. Il sera vêtu de pourpre et d’écarlate. Dans sa main il portera un vase d’or plein de ses blasphèmes. Et l’ange du Seigneur Dieu le frappera. Il sera mangé des vers.
Hérodias
Vous entendez ce qu’il dit de vous. Il dit que vous serez mangé des vers.
Hérodias
Je suis stérile, moi. Et vous dites cela, vous qui regardez toujours ma fille, vous qui avez voulu la faire danser pour votre plaisir. C’est ridicule de dire cela. Moi j’ai eu un enfant. Vous n’avez jamais eu d’enfant, même d’une de vos esclaves. C’est vous qui êtes stérile, ce n’est pas moi.
Hérode
Taisez-vous. Je vous dis que vous êtes stérile. Vous ne m’avez pas donné d’enfant, et le prophète dit que notre mariage n’est pas un vrai mariage. Il dit que c’est un mariage incestueux, un mariage qui apportera des malheurs… J’ai peur qu’il n’ait raison. Je suis sûr qu’il a raison. Mais ce n’est pas le moment de parler de ces choses. En ce moment-ci je veux être heureux. Au fait je le suis. Je suis très heureux. Il n’y a rien qui me manque.
Second Soldat
Comme il a l’air sombre, le tétrarque.
Premier Soldat
Comme il a l’air sombre.
Hérode
Salomé, Salomé, dansez pour moi. Je vous supplie de danser pour moi. Ce soir je suis triste. Oui, je suis très triste ce soir. Quand je suis entré ici, j’ai glissé dans le sang, ce qui est d’un mauvais présage, et j’ai entendu, je suis sûr que j’ai entendu un battement d’ailes dans l’air, un battement d’ailes gigantesques. Je ne sais pas ce que cela veut dire… Je suis triste ce soir. Ainsi dansez pour moi. Dansez pour moi, Salomé, je vous supplie. Si vous dansez pour moi vous pourrez me demander tout ce que vous voudrez et je vous le donnerai. Oui, dansez pour moi, Salomé, et je vous donnerai tout ce que vous me demanderez, fût-ce la moitié de mon royaume.
(se levant)
Hérodias
Ne dansez pas, ma fille.
Hérode
Tout, fût-ce la moitié de mon royaume.
Salomé
Vous le jurez, tétrarque ?
Hérode
Je le jure, Salomé.
Hérodias
Ma fille, ne dansez pas.
Salomé
Sur quoi jurez-vous, tétrarque ?
Hérode
Sur ma vie, sur ma couronne, sur mes dieux. Tout ce que vous voudrez je vous le donnerai, fût-ce la moitié de mon royaume, si vous dansez pour moi. Oh ! Salomé, Salomé, dansez pour moi.
Hérode
J’ai juré, Salomé.
Salomé
Tout ce que je vous demanderai, fût-ce la moitié de votre royaume ?
Hérodias
Ne dansez pas, ma fille.
Hérodias
Je ne veux pas qu’elle danse.
Salomé
Je danserai pour vous, tétrarque.
Salomé
Vous avez juré, tétrarque.
Hérode
Et je n’ai jamais manqué à ma parole. Je ne suis pas de ceux qui manquent à leur parole. Je ne sais pas mentir. Je suis l’esclave de ma parole, et ma parole c’est la parole d’un roi. Le roi de Cappadoce ment toujours, mais ce n’est pas un vrai roi. C’est un lâche. Aussi il me doit de l’argent qu’il ne veut pas payer. Il a même insulté mes ambassadeurs. Il a dit des choses très blessantes. Mais César le crucifiera quand il viendra à Rome. Je suis sûr que César le crucifiera. Sinon il mourra mangé des vers. Le prophète l’a prédit. Eh bien ! Salomé qu’attendez-vous ?
Salomé
J’attends que mes esclaves m’apportent des parfums et les sept voiles et m’ôtent mes sandales.
Hérode
Ah ! vous allez danser pieds nus ! C’est bien ! C’est bien ! Vos petits pieds seront comme des colombes blanches. Ils ressembleront à des petites fleurs blanches qui dansent sur un arbre… Ah ! non. Elle va danser dans le sang ! Il y a du sang par terre. Je ne veux pas qu’elle danse dans le sang. Ce serait d’un très mauvais présage.
Hérodias
Qu’est-ce que cela vous fait qu’elle danse dans le sang ? Vous avez bien marché dedans, vous…
Hérode
Qu’est-ce que cela me fait ? Ah ! regardez la lune ! Elle est devenue rouge. Elle est devenue rouge comme du sang. Ah ! le prophète l’a bien prédit. Il a prédit que la lune deviendrait rouge comme du sang. N’est-ce pas qu’il a prédit cela ? Vous l’avez tous entendu. La lune est devenue rouge comme du sang. Ne le voyez-vous pas ?
Hérodias
LA VOIX D’IOKANAAN
Hérodias
Qui est celui qui vient d’Édom, qui vient de Bosra avec sa robe teinte de pourpre ; qui éclate dans la beauté de ses vêtements, et qui marche avec une force toute puissante ? Pourquoi vos vêtements sont-ils teints d’écarlate ?
Hérodias
Rentrons. La voix de cet homme m’exaspère. Je ne veux pas que ma fille danse pendant qu’il crie comme cela. Je ne veux pas qu’elle danse pendant que vous la regardez comme cela. Enfin, je ne veux pas qu’elle danse.
Hérode
Ne te lève pas, mon épouse, ma reine, c’est inutile. Je ne rentrerai pas avant qu’elle n’ait dansé. Dansez, Salomé, dansez pour moi.
Salomé
Je suis prête, tétrarque.
Salomé danse la danse des sept voiles.
Hérode
Ah ! c’est magnifique, c’est magnifique ! Vous voyez qu’elle a dansé pour moi, votre fille. Approchez, Salomé ! Approchez, afin que je puisse vous donner votre salaire. Ah ! je paie bien les danseuses, moi. Toi, je te paierai bien. Je te donnerai tout ce que tu voudras. Que veux-tu, dis ?
(s’agenouillant)
Salomé
Je veux qu’on m’apporte présentement dans un bassin d’argent…
(riant)
(se levant)
Salomé
La tête d’Iokanaan.
Hérodias
Ah ! c’est bien dit, ma fille.
Hérode
Non, non.
Hérodias
C’est bien dit, ma fille.
Hérode
Non, non, Salomé. Vous ne me demandez pas cela. N’écoutez pas votre mère. Elle vous donne toujours de mauvais conseils. Il ne faut pas l’écouter.
Salomé
Je n’écoute pas ma mère. C’est pour mon propre plaisir que je demande la tête d’Iokanaan dans un bassin d’argent. Vous avez juré, Hérode. N’oubliez pas que vous avez juré.
Salomé
Je vous demande la tête d’Iokanaan.
Hérode
Non, non, je ne veux pas.
Salomé
Vous avez juré, Hérode.
Hérodias
Oui, vous avez juré. Tout le monde vous a entendu. Vous avez juré devant tout le monde.
Hérode
Taisez-vous. Ce n’est pas à vous que je parle.
Hérodias
Ma fille a bien raison de demander la tête de cet homme. Il a vomi des insultes contre moi. Il a dit des choses monstrueuses contre moi. On voit qu’elle aime beaucoup sa mère. Ne cédez pas, ma fille. Il a juré, il a juré.
Salomé
Je demande la tête d’Iokanaan.
Salomé
La tête d’Iokanaan.
Salomé
Donnez-moi la tête d’Iokanaan.
Hérodias
C’est bien dit, ma fille ! Vous, vous êtes ridicule avec vos paons.
Salomé
Donnez-moi la tête d’Iokanaan.
Salomé
Donne-moi la tête d’Iokanaan.
(s’affaissant sur son siège)
Hérode
Qu’on lui donne ce qu’elle demande ! C’est bien la fille de sa mère !
Le premier soldat s’approche. Hérodias prend de la main du tétrarque la bague de la mort et la donne au soldat qui l’apporte immédiatement au bourreau. Le bourreau a l’air effaré.
Hérode
Qui a pris ma bague ? Il y avait une bague à ma main droite. Qui a bu mon vin ! Il y avait du vin dans ma coupe. Elle était pleine de vin. Quelqu’un l’a bu ? Oh ! je suis sûr qu’il va arriver un malheur à quelqu’un.
Le bourreau descend dans la citerne.
Hérode
Ah ! pourquoi ai-je donné ma parole ? Les rois ne doivent jamais donner leur parole. S’ils ne la gardent pas, c’est terrible. S’ils la gardent, c’est terrible aussi…
Hérodias
Je trouve que ma fille a bien fait.
Hérode
Je suis sûr qu’il va arriver un malheur.
(Elle se penche sur la citerne et écoute)
Hérode
Elle est monstrueuse, ta fille, elle est tout à fait monstrueuse. Enfin, ce qu’elle a fait est un grand crime. Je suis sûr que c’est un crime contre un Dieu inconnu.
Hérodias
J’approuve ce que ma fille a fait, et je veux rester ici maintenant.
(se levant)
Hérode
Ah ! l’épouse incestueuse qui parle ! Viens ! Je ne veux pas rester ici. Viens, je te dis. Je suis sûr qu’il va arriver un malheur. Manassé, Issachar, Ozias, éteignez les flambeaux. Je ne veux pas regarder les choses. Je ne veux pas que les choses me regardent. Éteignez les flambeaux. Cachez la lune ! Cachez les étoiles ! Cachons-nous dans notre palais, Hérodias. Je commence à avoir peur.
Voix De Salomé
Ah ! j’ai baisé ta bouche, Iokanaan, j’ai baisé ta bouche. Il y avait une âcre saveur sur tes lèvres. Était-ce la saveur du sang ? … Mais, peut-être est-ce la saveur de l’amour. On dit que l’amour a une âcre saveur… Mais, qu’importe ? Qu’importe ? J’ai baisé ta bouche, Iokanaan, j’ai baisé ta bouche.
Un rayon de lune tombe sur Salomé et l’éclaire.
(se retournant et voyant Salomé)
Hérode
Tuez cette femme !
Les soldats s’élancent et écrasent sous leurs boucliers Salomé, fille d’Hérodias, Princesse de Judée.
Hérode
FIN