Tragédie · 1891

Salomé

d’Oscar Wilde

Représentation
≈ 42 min
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distribution libre
Répliques
343
Écriture
En prose
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Texte prêt

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Hérode N 70 ≈ 13 min 1
Hérodias N 55 ≈ 6 min 1
Salomé N 59 ≈ 5 min 1
Jeune Syrien N 41 ≈ 4 min 1
Iokanaan N 14 ≈ 4 min 1
Premier Soldat N 25 ≈ 2 min 1
Second Soldat N 21 ≈ 2 min 1
Cappadocien N 20 ≈ 2 min 1
Premier Nazaréen N 10 ≈ 1 min 1
Tigellin N 5 ≈ 1 min 1
Un Juif N 5 ≈ 1 min 1
Second Nazaréen N 4 ≈ 1 min 1
Un Esclave N 3 ≈ 1 min 1
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Acte I

Scène

Jeune Syrien, Premier Soldat, Second Soldat, Cappadocien, Nubien, Salomé, Un Esclave, Iokanaan, Hérode, Hérodias, Tigellin, Un Juif, Un Autre Juif, Un Troisième Juif, Un Quatrième Juif, Premier Juif, Un Nazaréen, Premier Nazaréen, Second Nazaréen, Un Sadducéen, Un Pharisien, Un Saducéen, Tous, Voix De Salomé

Une grande terrasse dans le palais d’Hérode donnant sur la salle de festin. Des soldats sont accoudés sur le balcon. À droite il y a un énorme escalier. À gauche, au fond, une ancienne citerne entourée d’un mur de bronze vert. Clair de lune.

Jeune Syrien

Comme la princesse Salomé est belle ce soir !

Jeune Syrien

LE PAGE D’HÉRODIAS

Jeune Syrien

Regardez la lune. La lune a l’air très étrange. On dirait une femme qui sort d’un tombeau. Elle ressemble à une femme morte. On dirait qu’elle cherche des morts.

Jeune Syrien

LE PAGE D’HÉRODIAS

Jeune Syrien

Elle est comme une femme morte. Elle va très lentement.

Bruit dans la salle de festin.

Premier Soldat

Quel vacarme ! Qui sont ces bêtes fauves qui hurlent ?

Second Soldat

Les Juifs. Ils sont toujours ainsi. C’est sur leur religion qu’ils discutent.

Premier Soldat

Pourquoi discutent-ils sur leur religion ?

Second Soldat

Je ne sais pas. Ils le font toujours… Ainsi les Pharisiens affirment qu’il y a des anges, et les Sadducéens disent que les anges n’existent pas.

Premier Soldat

Je trouve que c’est ridicule de discuter sur de telles choses.

Jeune Syrien

LE PAGE D’HÉRODIAS

Jeune Syrien

Vous la regardez toujours. Vous la regardez trop. Il ne faut pas regarder les gens de cette façon… Il peut arriver un malheur.

Jeune Syrien

Elle est très belle ce soir.

Premier Soldat

Le tétrarque a l’air sombre.

Second Soldat

Oui, il a l’air sombre.

Premier Soldat

Il regarde quelque chose.

Second Soldat

Il regarde quelqu’un.

Premier Soldat

Qui regarde-t-il ?

Second Soldat

Je ne sais pas.

Jeune Syrien

LE PAGE D’HÉRODIAS

Jeune Syrien

Il ne faut pas la regarder. Vous la regardez trop !

Premier Soldat

Hérodias a versé à boire au tétrarque.

Cappadocien

C’est la reine Hérodias, celle-là qui porte la mitre noire semée de perles et qui a les cheveux poudrés de bleu ?

Premier Soldat

Oui, c’est Hérodias. C’est la femme du tétrarque.

Second Soldat

Le tétrarque aime beaucoup le vin. Il possède des vins de trois espèces. Un qui vient de l’ile de Samothrace, qui est pourpre comme le manteau de César.

Cappadocien

Je n’ai jamais vu César.

Cappadocien

J’aime beaucoup l’or.

Second Soldat

Et le troisième qui est un vin sicilien. Ce vin là est rouge comme le sang.

Nubien

Les dieux de mon pays aiment beaucoup le sang. Deux fois par an nous leur sacrifions des jeunes hommes et des vierges : cinquante jeunes hommes et cent vierges. Mais il semble que nous ne leur donnons jamais assez, car ils sont très durs envers nous.

Cappadocien

Dans mon pays, il n’y a pas de dieux à présent, les Romains les ont chassés. Il y en a qui disent qu’ils se sont réfugiés dans les montagnes, mais je ne le crois pas. Moi, j’ai passé trois nuits sur les montagnes les cherchant partout. Je ne les ai pas trouvés. Enfin je les ai appelés par leurs noms et ils n’ont pas paru. Je pense qu’ils sont morts.

Cappadocien

Je ne peux pas comprendre cela.

Premier Soldat

Enfin, ils ne croient qu’aux choses qu’on ne peut pas voir.

Cappadocien

Cela me semble absolument ridicule.

Cappadocien

LA VOIX D’IOKANAAN

Cappadocien

Après moi viendra un autre encore plus puissant que moi. Je ne suis pas digne même de délier la courroie de ses sandales. Quand il viendra la terre déserte se réjouira. Elle fleurira comme le lis. Les yeux des aveugles verront le jour, et les oreilles des sourds seront ouvertes… Le nouveau-né mettra sa main sur le nid des dragons, et mènera les lions par leurs crinières.

Second Soldat

Faites-le taire. Il dit toujours des choses absurdes.

Cappadocien

Qui est-ce ?

Premier Soldat

C’est un prophète.

Cappadocien

Quel est son nom ?

Premier Soldat

Iokanaan.

Cappadocien

D’où vient-il ?

Premier Soldat

Du désert, où il se nourrissait de sauterelles et de miel sauvage. Il était vêtu de poil de chameau, et autour de ses reins il portait une ceinture de cuir. Son aspect était très farouche. Une grande foule le suivait. Il avait même des disciples.

Cappadocien

De quoi parle-t-il ?

Cappadocien

Peut-on le voir ?

Premier Soldat

Non. Le tétrarque ne le permet pas.

Jeune Syrien

La princesse a caché son visage derrière son éventail ! Ses petites mains blanches s’agitent comme des colombes qui s’envolent vers leurs colombiers. Elles ressemblent à des papillons blancs. Elles sont tout à fait comme des papillons blancs.

Jeune Syrien

LE PAGE D’HÉRODIAS

Jeune Syrien

Mais qu’est-ce que cela vous fait ? Pourquoi la regarder ? Il ne faut pas la regarder… Il peut arriver un malheur.

(montrant la citerne)

Cappadocien

Quelle étrange prison !

Cappadocien

Une ancienne citerne ! cela doit être très malsain.

Second Soldat

Mais non. Par exemple, le frère du tétrarque, son frère aîné, le premier mari de la reine Hérodias, a été enfermé là-dedans pendant douze années. Il n’en est pas mort. À la fin il a fallu l’étrangler.

Cappadocien

L’étrangler ? Qui a osé faire cela ?

(montrant le bourreau, un grand nègre.)

Second Soldat

Celui-là, Naaman.

Cappadocien

Il n’a pas eu peur ?

Second Soldat

Mais non. Le tétrarque lui a envoyé la bague.

Cappadocien

Quelle bague ?

Cappadocien

Cependant, c’est terrible d’étrangler un roi.

Premier Soldat

Pourquoi ? Les rois n’ont qu’un cou, comme les autres hommes.

Cappadocien

Il me semble que c’est terrible.

Jeune Syrien

Mais la princesse se lève ! Elle quitte la table ! Elle a l’air très ennuyée. Ah ! elle vient par ici. Oui, elle vient vers nous. Comme elle est pâle. Jamais je ne l’ai vue si pâle…

Jeune Syrien

LE PAGE D’HÉRODIAS

Jeune Syrien

Ne la regardez pas. Je vous prie de ne pas la regarder.

Jeune Syrien

Elle est comme une colombe qui s’est égarée… Elle est comme un narcisse agité du vent… Elle ressemble à une fleur d’argent.

Entre Salomé

Jeune Syrien

Vous venez de quitter le festin, princesse ?

Salomé

Comme l’air est frais ici ! Enfin, ici on respire ! Là-dedans il y a des Juifs de Jérusalem qui se déchirent à cause de leurs ridicules cérémonies, et des barbares qui boivent toujours et jettent leur vin sur les dalles, et des Grecs de Smyrne avec leurs yeux peints et leurs joues fardées, et leurs cheveux frisés en spirales, et des Égyptiens, silencieux, subtils, avec leurs ongles de jade et leurs manteaux bruns, et des Romains avec leur brutalité, leur lourdeur, leurs gros mots. Ah ! que je déteste les Romains ! Ce sont des gens communs, et ils se donnent des airs de grands seigneurs.

Jeune Syrien

Ne voulez-vous pas vous asseoir, princesse ?

Jeune Syrien

LE PAGE D’HERODIAS

Salomé

Que c’est bon de voir la lune ! Elle ressemble à une petite pièce de monnaie. On dirait une toute petite fleur d’argent. Elle est froide et chaste, la lune… Je suis sûre qu’elle est vierge. Elle a la beauté d’une vierge… Oui, elle est vierge. Elle ne s’est jamais souillée. Elle ne s’est jamais donnée aux hommes, comme les autres Déesses.

Salomé

LA VOIX D’IOKANAAN

Salomé

Il est venu, le Seigneur ! Il est venu, le fils de l’Homme. Les centaures se sont cachés dans les rivières, et les sirènes ont quitté les rivières et couchent sous les feuilles dans les forêts.

Salomé

Qui a crié cela ?

Second Soldat

C’est le prophète, princesse.

Salomé

Ah ! le prophète. Celui dont le tétrarque a peur ?

Jeune Syrien

Voulez-vous que je commande votre litière, princesse ? Il fait très beau dans le jardin.

Salomé

Il dit des choses monstrueuses, à propos de ma mère, n’est-ce pas ?

Second Soldat

Nous ne comprenons jamais ce qu’il dit, princesse.

Salomé

Oui, il dit des choses monstrueuses d’elle.

Un Esclave

Princesse, le tétrarque vous prie de retourner au festin.

Salomé

Je n’y retournerai pas.

Jeune Syrien

Pardon, princesse, mais si vous n’y retourniez pas il pourrait arriver un malheur.

Jeune Syrien

Princesse, il vaudrait mieux retourner. Permettez-moi de vous reconduire.

Salomé

Le prophète… est-ce un vieillard ?

Premier Soldat

Non, princesse, c’est un tout jeune homme.

Second Soldat

On ne le sait pas. Il y en a qui disent que c’est Élie.

Salomé

Qui est Élie ?

Second Soldat

Un très ancien prophète de ce pays, princesse.

Un Esclave

Quelle réponse dois-je donner au tétrarque de la part de la princesse ?

Un Esclave

LA VOIX D’IOKANAAN

Salomé

Quelle étrange voix ! Je voudrais bien lui parler.

Premier Soldat

J’ai peur que ce soit impossible, princesse. Le tétrarque ne veut pas qu’on lui parle. Il a même défendu au grand prêtre de lui parler.

Salomé

Je veux lui parler.

Premier Soldat

C’est impossible, princesse.

Salomé

Je le veux.

Jeune Syrien

En effet, princesse, il vaudrait mieux retourner au festin.

Salomé

Faites sortir le prophète.

(s’approchant de la citerne et y regardant)

Salomé

Comme il fait noir là-dedans ! Cela doit être terrible d’être dans un trou si noir ! Cela ressemble à une tombe…

aux soldats

Salomé

Vous ne m’avez pas entendue ? Faites-le sortir. Je veux le voir.

Second Soldat

Je vous prie, princesse, de ne pas nous demander cela.

Salomé

Vous me faites attendre.

Premier Soldat

Princesse, nos vies vous appartiennent, mais nous ne pouvons pas faire ce que vous nous demandez… Enfin, ce n’est pas à nous qu’il faut vous adresser.

(regardant le jeune Syrien)

Salomé

Ah !

Salomé

LE PAGE D’HÉRODIAS

(s’approchant du jeune Syrien)

Salomé

Vous ferez cela pour moi, n’est-ce pas, Narraboth ? Vous ferez cela pour moi ? J’ai toujours été douce pour vous. N’est-ce pas que vous ferez cela pour moi ? Je veux seulement le regarder, cet étrange prophète. On a tant parlé de lui. J’ai si souvent entendu le tétrarque parler de lui. Je pense qu’il a peur de lui, le tétrarque. Je suis sûre qu’il a peur de lui… Est-ce que vous aussi, Narraboth, est-ce que vous aussi vous en avez peur ?

Jeune Syrien

Je n’ai pas peur de lui, princesse. Je n’ai peur de personne. Mais le tétrarque a formellement défendu qu’on lève le couvercle de ce puits.

Salomé

Vous ferez cela pour moi, Narraboth, et demain quand je passerai dans ma litière sous la porte des vendeurs d’idoles, je laisserai tomber une petite fleur pour vous, une petite fleur verte.

Jeune Syrien

Princesse, je ne peux pas, je ne peux pas.

(souriant)

(faisant un signe au troisième soldat)

Jeune Syrien

Faites sortir le prophète… La princesse Salomé veut le voir.

Jeune Syrien

LE PAGE D’HÉRODIAS

Jeune Syrien

Oh ! comme la lune a l’air étrange ! On dirait la main d’une morte qui cherche à se couvrir avec un linceul.

Jeune Syrien

Elle a l’air très étrange. On dirait une petite princesse qui a des yeux d’ambre. À travers les nuages de mousseline elle sourit comme une petite princesse.

Le prophète sort de la citerne. Salomé le regarde et recule.

Iokanaan

Où est celui dont la coupe d’abominations est déjà pleine ? Où est celui qui en robe d’argent mourra un jour devant tout le peuple ? Dites-lui de venir afin qu’il puisse entendre la voix de celui qui a crié dans les déserts et dans les palais des rois.

Salomé

De qui parle-t-il ?

Jeune Syrien

On ne sait jamais, princesse.

Iokanaan

Où est celle qui ayant vu des hommes peints sur la muraille, des images de Chaldéens tracées avec des couleurs, s’est laissée emporter à la concupiscence de ses yeux, et a envoyé des ambassadeurs en Chaldée ?

Salomé

C’est de ma mère qu’il parle.

Jeune Syrien

Mais non, princesse.

Iokanaan

Où est celle qui s’est abandonnée aux capitaines des Assyriens, qui ont des baudriers sur les reins, et sur la tête des tiares de différentes couleurs ? Où est celle qui s’est abandonnée aux jeunes hommes d’Égypte qui sont vêtus de lin et d’hyacinthe, et portent des boucliers d’or et des casques d’argent, et qui ont de grands corps ? Dites-lui de se lever de la couche de son impudicité, de sa couche incestueuse, afin qu’elle puisse entendre les paroles de celui qui prépare la voie du Seigneur ; afin qu’elle se repente de ses péchés. Quoiqu’elle ne se repentira jamais, mais restera dans ses abominations, dites-lui de venir, car le Seigneur a son fléau dans la main.

Salomé

Mais il est terrible, il est terrible.

Jeune Syrien

Ne restez pas ici, princesse, je vous en prie.

Jeune Syrien

Ne restez pas ici, princesse ! Je vous prie de ne pas rester ici.

Salomé

Comme il est maigre aussi ! il ressemble à une mince image d’ivoire. On dirait une image d’argent. Je suis sûre qu’il est chaste, autant que la lune. Il ressemble à un rayon de lune, à un rayon d’argent. Sa chair doit être très froide, comme de l’ivoire… Je veux le regarder de près.

Jeune Syrien

Non, non, princesse !

Salomé

Il faut que je le regarde de près.

Jeune Syrien

Princesse ! Princesse !

Salomé

Je suis Salomé, fille d’Hérodias, princesse de Judée.

Iokanaan

Arrière ! Fille de Babylone ! N’approchez pas de l’élu du Seigneur. Ta mère a rempli la terre du vin de ses iniquités, et le cri de ses péchés est arrivé aux oreilles de Dieu.

Salomé

Parle encore, Iokanaan. Ta voix m’enivre.

Jeune Syrien

Princesse ! Princesse ! Princesse !

Salomé

Mais parle encore. Parle encore, Iokanaan, et dis-moi ce qu’il faut que je fasse.

Salomé

Qui est-ce, le fils de l’Homme ? Est-il aussi beau que toi, Iokanaan ?

Iokanaan

Arrière ! Arrière ! J’entends dans le palais le battement des ailes de l’ange de la mort.

Jeune Syrien

Princesse, je vous supplie de rentrer !

Iokanaan

Ange du Seigneur Dieu, que fais-tu ici avec ton glaive ? Qui cherches-tu dans cet immonde palais ?… Le jour de celui qui mourra en robe d’argent n’est pas venu.

Salomé

Iokanaan !

Iokanaan

Qui parle ?

Iokanaan

Arrière, fille de Babylone ! C’est par la femme que le mal est entré dans le monde. Ne me parlez pas. Je ne veux pas t’écouter. Je n’écoute que les paroles du Seigneur Dieu.

Iokanaan

Arrière, fille de Sodome ! Ne me touchez pas. Il ne faut pas profaner le temple du Seigneur Dieu.

Iokanaan

Jamais ! fille de Babylone ! Fille de Sodome ! jamais.

Jeune Syrien

Princesse, princesse, toi qui es comme un bouquet de myrrhe, toi qui es la colombe des colombes, ne regarde pas cet homme, ne le regarde pas ! Ne lui dis pas de telles choses. Je ne peux pas les souffrir… Princesse, princesse, ne dis pas de ces choses.

Salomé

Je baiserai ta bouche, Iokanaan.

Jeune Syrien

Ah !

Il se tue et tombe entre Salomé et Iokanaan.

Jeune Syrien

LE PAGE D’HÉRODIAS

Premier Soldat

Princesse, le jeune capitaine vient de se tuer.

Salomé

Laisse-moi baiser ta bouche, Iokanaan.

Iokanaan

N’avez-vous pas peur, fille d’Hérodias ? Ne vous ai-je pas dit que j’avais entendu dans le palais le battement des ailes de l’ange de la mort, et l’ange n’est-il pas venu ?

Salomé

Laisse-moi baiser ta bouche.

Iokanaan

Fille d’adultère, il n’y a qu’un homme qui puisse te sauver. C’est celui dont je t’ai parlé. Allez le chercher. Il est dans un bateau sur la mer de Galilée, et il parle à ses disciples. Agenouillez-vous au bord de la mer, et appelez-le par son nom. Quand il viendra vers vous, et il vient vers tous ceux qui l’appellent, prosternez-vous à ses pieds et demandez-lui la rémission de vos péchés.

Iokanaan

Soyez maudite, fille d’une mère incestueuse, soyez maudite.

Salomé

Je baiserai ta bouche, Iokanaan.

Iokanaan

Je ne veux pas te regarder. Je ne te regarderai pas. Tu es maudite, Salomé, tu es maudite.

Il redescend dans la citerne.

Salomé

Je baiserai ta bouche, Iokanaan, je baiserai ta bouche.

Premier Soldat

Il faut faire transporter le cadavre ailleurs. Le tétrarque n’aime pas regarder les cadavres, sauf les cadavres de ceux qu’il a tués lui-même.

Premier Soldat

LE PAGE D’HÉRODIAS

Second Soldat

Vous avez raison ; il faut cacher le cadavre. Il ne faut pas que le tétrarque le voie.

Premier Soldat

Le tétrarque ne viendra pas ici. Il ne vient jamais sur la terrasse. Il a trop peur du prophète.

Entrée d’Hérode, d’Hérodias et de toute la cour.

Hérode

Où est Salomé ? Où est la princesse ? Pourquoi n’est-elle pas retournée au festin comme je le lui avais commandé ? ah ! la voilà !

Hérodias

Il ne faut pas la regarder. Vous la regardez toujours !

Hérodias

Non. La lune ressemble à la lune, c’est tout. Rentrons… Vous n’avez rien à faire ici.

Hérode

Je resterai ! Manassé, mettez des tapis là. Allumez des flambeaux. Apportez les tables d’ivoire, et les tables de jaspe. L’air ici est délicieux. Je boirai encore du vin avec mes hôtes. Aux ambassadeurs de César il faut faire tout honneur.

Hérodias

Ce n’est pas à cause d’eux que vous restez.

Premier Soldat

C’est notre capitaine, Seigneur. C’est le jeune Syrien que vous avez fait capitaine il y a trois jours seulement.

Hérode

Je n’ai donné aucun ordre de le tuer.

Second Soldat

Il s’est tué lui-même, Seigneur.

Hérode

Pourquoi ? Je l’ai fait capitaine !

Second Soldat

Nous ne savons pas, Seigneur. Mais il s’est tué lui-même.

Tigellin

Il y en a qui se tuent, Seigneur. Ce sont les Stoïciens. Ce sont des gens très grossiers. Enfin, ce sont des gens très ridicules. Moi, je les trouve très ridicules.

Hérode

Moi aussi. C’est ridicule de se tuer.

Tigellin

On rit beaucoup d’eux à Rome. L’empereur a fait un poème satirique contre eux. On le récite partout.

Hérodias

Il y en a d’autres qui la regardent trop.

Hérode

Son père était roi. Je l’ai chassé de son royaume. Et de sa mère qui était reine vous avez fait une esclave, Hérodias. Ainsi, il était ici comme un hôte. C’était à cause de cela que je l’avais fait capitaine. Je regrette qu’il soit mort… Enfin, pourquoi avez-vous laissé le cadavre ici ? Il faut l’emporter ailleurs. Je ne veux pas le voir… Emportez-le…

On emporte le cadavre

Hérode

Il fait froid ici. Il y a du vent ici. N’est-ce pas qu’il y a du vent ?

Hérodias

Mais non. Il n’y a pas de vent.

Hérode

Mais si, il y a du vent… Et j’entends dans l’air quelque chose comme un battement d’ailes, comme un battement d’ailes gigantesques. Ne l’entendez-vous pas ?

Hérodias

Je n’entends rien.

Hérodias

Je vous dis qu’il n’y a rien. Vous êtes malade. Rentrons.

Hérode

Je ne suis pas malade. C’est votre fille qui est malade. Elle a l’air très malade, votre fille. Jamais je ne l’ai vue si pâle.

Hérodias

Je vous ai dit de ne pas la regarder.

Hérode

Versez du vin.

On apporte du vin

Hérode

Salomé, venez boire un peu de vin avec moi. J’ai un vin ici qui est exquis. C’est César lui-même qui me l’a envoyé. Trempez là-dedans vos petites lèvres rouges et ensuite je viderai la coupe.

Salomé

Je n’ai pas soif, tétrarque.

Hérodias

Je trouve qu’elle a bien raison. Pourquoi la regardez-vous toujours ?

Hérode

Apportez des fruits.

On apporte des fruits

Hérode

Salomé, venez manger du fruit avec moi. J’aime beaucoup voir dans un fruit la morsure de tes petites dents. Mordez un tout petit morceau de ce fruit, et ensuite je mangerai ce qui reste.

Salomé

Je n’ai pas faim, tétrarque.

(à Hérodias)

Hérode

Voilà comme vous l’avez élevée, votre fille.

Hérodias

Ma fille et moi, nous descendons d’une race royale. Quant à toi, ton grand-père gardait des chameaux ! Aussi, c’était un voleur !

Hérode

Tu mens !

Hérode

Salomé, viens t’asseoir près de moi. Je te donnerai le trône de ta mère.

Salomé

Je ne suis pas fatiguée, tétrarque.

Hérodias

Vous voyez bien ce qu’elle pense de vous.

Hérode

Apportez… Qu’est-ce que je veux ? Je ne sais pas. Ah ! Ah ! je m’en souviens…

Hérode

LA VOIX D’IOKANAAN

Hérode

Voici le temps ! Ce que j’ai prédit est arrivé, dit le Seigneur Dieu. Voici le jour dont j’avais parlé.

Hérodias

Faites-le taire. Je ne veux pas entendre sa voix. Cet homme vomit toujours des injures contre moi.

Hérodias

Je ne crois pas aux prophètes. Est-ce qu’un homme peut dire ce qui doit arriver ? Personne ne le sait. Aussi, il m’insulte toujours. Mais je pense que vous avez peur de lui… Enfin, je sais bien que vous avez peur de lui.

Hérode

Je n’ai pas peur de lui. Je n’ai peur de personne.

Hérodias

Si, vous avez peur de lui. Si vous n’aviez pas peur de lui, pourquoi ne pas le livrer aux Juifs qui depuis six mois vous le demandent ?

Un Juif

En effet, Seigneur, il serait mieux de nous le livrer.

Hérode

Assez sur ce point. Je vous ai déjà donné ma réponse. Je ne veux pas vous le livrer. C’est un homme qui a vu Dieu.

Un Autre Juif

Enfin, on ne sait pas si le prophète Élie a réellement vu Dieu. C’était plutôt l’ombre de Dieu qu’il a vue.

Un Troisième Juif

Dieu ne se cache jamais. Il se montre toujours et dans toute chose. Dieu est dans le mal comme dans le bien.

Un Quatrième Juif

Il ne faut pas dire cela. C’est une idée très dangereuse. C’est une idée qui vient des écoles d’Alexandrie où on enseigne la philosophie grecque. Et les Grecs sont des gentils. Ils ne sont pas même circoncis.

Premier Juif

C’est vrai cela. Dieu est terrible. Il brise les faibles et les forts comme on brise le blé dans un mortier. Mais cet homme n’a jamais vu Dieu. Personne n’a vu Dieu depuis le prophète Élie.

Hérodias

Faites-les taire. Ils m’ennuient.

Hérode

Mais j’ai entendu dire qu’Iokanaan lui-même est votre prophète Élie.

Un Juif

Cela ne se peut pas. Depuis le temps du prophète Élie il y a plus de trois cents ans.

Hérode

Il y en a qui disent que c’est le prophète Élie.

Un Nazaréen

Mais, je suis sûr que c’est le prophète Élie.

Un Juif

LA VOIX D’IOKANAAN

Un Juif

Le jour est venu, le jour du Seigneur, et j’entends sur les montagnes les pieds de celui qui sera le Sauveur du monde.

Hérode

Qu’est-ce que cela veut dire ? Le Sauveur du monde ?

Tigellin

C’est un titre que prend César.

Hérode

Mais César ne vient pas en Judée. J’ai reçu hier des lettres de Rome. On ne m’a rien dit de cela. Enfin, vous, Tigellin, qui avez été à Rome pendant l’hiver, vous n’avez rien entendu dire de cela ?

Tigellin

En effet, Seigneur, je n’en ai pas entendu parler. J’explique seulement le titre. C’est un des titres de César.

Premier Nazaréen

Ce n’est pas de César que le prophète a parlé, Seigneur.

Hérode

Pas de César ?

Premier Nazaréen

Non, Seigneur.

Hérode

De qui donc a-t-il parlé ?

Premier Nazaréen

Du Messie qui est venu.

Un Juif

Le Messie n’est pas venu.

Premier Nazaréen

Il est venu, et il fait des miracles partout.

Premier Nazaréen

Cet homme fait de véritables miracles. Ainsi, à l’occasion d’un mariage qui a eu lieu dans une petite ville de Galilée, une ville assez importante, il a changé de l’eau en vin. Des personnes qui étaient là me l’ont dit. Aussi il a guéri deux lépreux qui étaient assis devant la porte de Capharnaüm, seulement en les touchant.

Second Nazaréen

Non, c’étaient deux aveugles qu’il a guéris à Capharnaüm.

Premier Nazaréen

Non, c’étaient des lépreux. Mais il a guéri des aveugles aussi, et on l’a vu sur une montagne parlant avec des anges.

Un Sadducéen

Les anges n’existent pas.

Un Pharisien

Les anges existent, mais je ne crois pas que cet homme leur ait parlé.

Un Saducéen

Pas avec des anges.

Hérodias

Comme ils m’agacent, ces hommes ! Ils sont bêtes. Ils sont tout à fait bêtes.

Au page

Hérodias

Eh ! bien, mon éventail.

Le page lui donne l’éventail

Hérodias

Vous avez l’air de rêver. Il ne faut pas rêver. Les rêveurs sont des malades.

Elle frappe le page avec son éventail.

Second Nazaréen

Aussi il y a le miracle de la fille de Jaïre.

Premier Nazaréen

Mais oui, c’est très certain cela. On ne peut pas le nier.

Hérodias

Ces gens-là sont fous. Ils ont trop regardé la lune. Dites-leur de se taire.

Hérode

Qu’est-ce que c’est que cela, le miracle de la fille de Jaïre ?

Hérode

Il ressuscite les morts ?

Premier Nazaréen

Oui, Seigneur. Il ressuscite les morts.

Hérode

Je ne veux pas qu’il fasse cela. Je lui défends de faire cela. Je ne permets pas qu’on ressuscite les morts. Il faut chercher cet homme et lui dire que je ne lui permets pas de ressusciter les morts. Où est-il à présent, cet homme ?

Second Nazaréen

Il est partout, Seigneur, mais il est très difficile de le trouver.

Premier Nazaréen

On dit qu’il est en Samarie à présent.

Second Nazaréen

Il a quitté la Samarie il y a quelques jours. Moi, je crois qu’en ce moment-ci il est dans les environs de Jérusalem.

Premier Nazaréen

Mais non, il n’est pas là. Je viens justement d’arriver de Jérusalem. On n’a pas entendu parler de lui depuis deux mois.

Hérode

Enfin, cela ne fait rien ! Mais il faut le trouver et lui dire de ma part que je ne lui permets pas de ressusciter les morts. Changer de l’eau en vin, guérir les lépreux et les aveugles… il peut faire tout cela s’il le veut. Je n’ai rien à dire contre cela. En effet, je trouve que guérir les lépreux est une bonne action. Mais je ne permets pas qu’il ressuscite les morts… Ce serait terrible, si les morts reviennent.

Hérode

LA VOIX D’IOKANAAN

Hérodias

Faites-le taire !

Hérodias

LA VOIX D’IOKANAAN

Hérodias

Que les capitaines de guerre la percent de leurs épées, qu’ils l’écrasent sous leurs boucliers.

Hérodias

Mais, c’est infâme.

Hérodias

LA VOIX D’IOKANAAN

Hérodias

C’est ainsi que j’abolirai les crimes de dessus la terre, et que toutes les femmes apprendront à ne pas imiter les abominations de celle-là.

Hérodias

Vous entendez ce qu’il dit contre moi ? Vous le laissez insulter votre épouse ?

Hérode

Mais il n’a pas dit votre nom.

Hérode

Oui, chère et digne Hérodias, vous êtes mon épouse, et vous avez commencé par être l’épouse de mon frère.

Hérodias

C’est vous qui m’avez arrachée de ses bras.

Hérode

En effet, j’étais le plus fort… mais ne parlons pas de cela. Je ne veux pas parler de cela. C’est à cause de cela que le prophète a dit des mots d’épouvante. Peut-être à cause de cela va-t-il arriver un malheur. N’en parlons pas… Noble Hérodias, nous oublions nos convives. Verse-moi à boire, ma bien-aimée. Remplissez de vin les grandes coupes d’argent et les grandes coupes de verre. Je vais boire à la santé de César. Il y a des Romains ici, il faut boire à la santé de César.

Tous

César ! César !

Hérodias

Qu’est-ce que cela vous fait qu’elle soit pâle ou non ?

Hérode

Jamais je ne l’ai vue si pâle.

Hérodias

Il ne faut pas la regarder.

Hérodias

LA VOIX D’IOKANAAN

Hérodias

En ce jour-là le soleil deviendra noir comme un sac de poil, et la lune deviendra comme du sang, et les étoiles du ciel tomberont sur la terre comme les figues vertes tombent d’un figuier, et les rois de la terre auront peur.

Hérodias

Ah ! Ah ! Je voudrais bien voir ce jour dont il parle, où la lune deviendra comme du sang et où les étoiles tomberont sur la terre comme des figues vertes. Ce prophète parle comme un homme ivre… Mais je ne peux pas souffrir le son de sa voix. Je déteste sa voix. Ordonnez qu’il se taise.

Hérodias

Je ne crois pas aux présages. Il parle comme un homme ivre.

Hérode

Peut-être qu’il est ivre du vin de Dieu !

Hérodias

Quel vin est-ce, le vin de Dieu ? De quelles vignes vient-il ? Dans quel pressoir peut-on le trouver ?

(il ne quitte plus Salomé du regard).

Hérode

Tigellin, quand tu as été à Rome dernièrement, est-ce que l’empereur t’a parlé au sujet… ?

Tigellin

À quel sujet, Seigneur ?

Hérode

À quel sujet ? Ah ! je vous ai adressé une question, n’est-ce pas ? J’ai oublié ce que je voulais savoir.

Hérode

Vous ne dites que cela.

Hérodias

Je le redis.

Hérode

Et la restauration du temple dont on a tant parlé ? Est-ce qu’on va faire quelque chose ? On dit n’est-ce pas que le voile du sanctuaire a disparu ?

Hérodias

C’est toi qui l’as pris. Tu parles à tort et à travers. Je ne veux pas rester ici. Rentrons.

Hérode

Salomé, dansez pour moi.

Hérodias

Je ne veux pas qu’elle danse.

Salomé

Je n’ai aucune envie de danser, tétrarque.

Hérode

Salomé, fille d’Hérodias, dansez pour moi.

Hérode

Je vous ordonne de danser, Salomé.

Salomé

Je ne danserai pas, tétrarque.

(riant)

Hérodias

Voilà comme elle vous obéit !

Hérode

Qu’est-ce que cela me fait qu’elle danse ou non ? Cela ne me fait rien. Je suis heureux ce soir. Je suis très heureux. Jamais je n’ai été si heureux.

Premier Soldat

Il a l’air sombre, le tétrarque. N’est-ce pas qu’il a l’air sombre ?

Second Soldat

Il a l’air sombre.

Hérode

LA VOIX D’IOKANAAN

Hérode

Il sera assis sur son trône. Il sera vêtu de pourpre et d’écarlate. Dans sa main il portera un vase d’or plein de ses blasphèmes. Et l’ange du Seigneur Dieu le frappera. Il sera mangé des vers.

Hérodias

Vous entendez ce qu’il dit de vous. Il dit que vous serez mangé des vers.

Hérodias

Je suis stérile, moi. Et vous dites cela, vous qui regardez toujours ma fille, vous qui avez voulu la faire danser pour votre plaisir. C’est ridicule de dire cela. Moi j’ai eu un enfant. Vous n’avez jamais eu d’enfant, même d’une de vos esclaves. C’est vous qui êtes stérile, ce n’est pas moi.

Hérode

Taisez-vous. Je vous dis que vous êtes stérile. Vous ne m’avez pas donné d’enfant, et le prophète dit que notre mariage n’est pas un vrai mariage. Il dit que c’est un mariage incestueux, un mariage qui apportera des malheurs… J’ai peur qu’il n’ait raison. Je suis sûr qu’il a raison. Mais ce n’est pas le moment de parler de ces choses. En ce moment-ci je veux être heureux. Au fait je le suis. Je suis très heureux. Il n’y a rien qui me manque.

Second Soldat

Comme il a l’air sombre, le tétrarque.

Premier Soldat

Comme il a l’air sombre.

Hérode

Salomé, Salomé, dansez pour moi. Je vous supplie de danser pour moi. Ce soir je suis triste. Oui, je suis très triste ce soir. Quand je suis entré ici, j’ai glissé dans le sang, ce qui est d’un mauvais présage, et j’ai entendu, je suis sûr que j’ai entendu un battement d’ailes dans l’air, un battement d’ailes gigantesques. Je ne sais pas ce que cela veut dire… Je suis triste ce soir. Ainsi dansez pour moi. Dansez pour moi, Salomé, je vous supplie. Si vous dansez pour moi vous pourrez me demander tout ce que vous voudrez et je vous le donnerai. Oui, dansez pour moi, Salomé, et je vous donnerai tout ce que vous me demanderez, fût-ce la moitié de mon royaume.

(se levant)

Hérodias

Ne dansez pas, ma fille.

Hérode

Tout, fût-ce la moitié de mon royaume.

Salomé

Vous le jurez, tétrarque ?

Hérode

Je le jure, Salomé.

Hérodias

Ma fille, ne dansez pas.

Salomé

Sur quoi jurez-vous, tétrarque ?

Hérode

Sur ma vie, sur ma couronne, sur mes dieux. Tout ce que vous voudrez je vous le donnerai, fût-ce la moitié de mon royaume, si vous dansez pour moi. Oh ! Salomé, Salomé, dansez pour moi.

Hérode

J’ai juré, Salomé.

Salomé

Tout ce que je vous demanderai, fût-ce la moitié de votre royaume ?

Hérodias

Ne dansez pas, ma fille.

Hérodias

Je ne veux pas qu’elle danse.

Salomé

Je danserai pour vous, tétrarque.

Salomé

Vous avez juré, tétrarque.

Hérode

Et je n’ai jamais manqué à ma parole. Je ne suis pas de ceux qui manquent à leur parole. Je ne sais pas mentir. Je suis l’esclave de ma parole, et ma parole c’est la parole d’un roi. Le roi de Cappadoce ment toujours, mais ce n’est pas un vrai roi. C’est un lâche. Aussi il me doit de l’argent qu’il ne veut pas payer. Il a même insulté mes ambassadeurs. Il a dit des choses très blessantes. Mais César le crucifiera quand il viendra à Rome. Je suis sûr que César le crucifiera. Sinon il mourra mangé des vers. Le prophète l’a prédit. Eh bien ! Salomé qu’attendez-vous ?

Salomé

J’attends que mes esclaves m’apportent des parfums et les sept voiles et m’ôtent mes sandales.

Hérode

Ah ! vous allez danser pieds nus ! C’est bien ! C’est bien ! Vos petits pieds seront comme des colombes blanches. Ils ressembleront à des petites fleurs blanches qui dansent sur un arbre… Ah ! non. Elle va danser dans le sang ! Il y a du sang par terre. Je ne veux pas qu’elle danse dans le sang. Ce serait d’un très mauvais présage.

Hérodias

Qu’est-ce que cela vous fait qu’elle danse dans le sang ? Vous avez bien marché dedans, vous…

Hérode

Qu’est-ce que cela me fait ? Ah ! regardez la lune ! Elle est devenue rouge. Elle est devenue rouge comme du sang. Ah ! le prophète l’a bien prédit. Il a prédit que la lune deviendrait rouge comme du sang. N’est-ce pas qu’il a prédit cela ? Vous l’avez tous entendu. La lune est devenue rouge comme du sang. Ne le voyez-vous pas ?

Hérodias

LA VOIX D’IOKANAAN

Hérodias

Qui est celui qui vient d’Édom, qui vient de Bosra avec sa robe teinte de pourpre ; qui éclate dans la beauté de ses vêtements, et qui marche avec une force toute puissante ? Pourquoi vos vêtements sont-ils teints d’écarlate ?

Hérodias

Rentrons. La voix de cet homme m’exaspère. Je ne veux pas que ma fille danse pendant qu’il crie comme cela. Je ne veux pas qu’elle danse pendant que vous la regardez comme cela. Enfin, je ne veux pas qu’elle danse.

Hérode

Ne te lève pas, mon épouse, ma reine, c’est inutile. Je ne rentrerai pas avant qu’elle n’ait dansé. Dansez, Salomé, dansez pour moi.

Salomé

Je suis prête, tétrarque.

Salomé danse la danse des sept voiles.

Hérode

Ah ! c’est magnifique, c’est magnifique ! Vous voyez qu’elle a dansé pour moi, votre fille. Approchez, Salomé ! Approchez, afin que je puisse vous donner votre salaire. Ah ! je paie bien les danseuses, moi. Toi, je te paierai bien. Je te donnerai tout ce que tu voudras. Que veux-tu, dis ?

(s’agenouillant)

Salomé

Je veux qu’on m’apporte présentement dans un bassin d’argent…

(riant)

(se levant)

Salomé

La tête d’Iokanaan.

Hérodias

Ah ! c’est bien dit, ma fille.

Hérode

Non, non.

Hérodias

C’est bien dit, ma fille.

Hérode

Non, non, Salomé. Vous ne me demandez pas cela. N’écoutez pas votre mère. Elle vous donne toujours de mauvais conseils. Il ne faut pas l’écouter.

Salomé

Je n’écoute pas ma mère. C’est pour mon propre plaisir que je demande la tête d’Iokanaan dans un bassin d’argent. Vous avez juré, Hérode. N’oubliez pas que vous avez juré.

Salomé

Je vous demande la tête d’Iokanaan.

Hérode

Non, non, je ne veux pas.

Salomé

Vous avez juré, Hérode.

Hérodias

Oui, vous avez juré. Tout le monde vous a entendu. Vous avez juré devant tout le monde.

Hérode

Taisez-vous. Ce n’est pas à vous que je parle.

Hérodias

Ma fille a bien raison de demander la tête de cet homme. Il a vomi des insultes contre moi. Il a dit des choses monstrueuses contre moi. On voit qu’elle aime beaucoup sa mère. Ne cédez pas, ma fille. Il a juré, il a juré.

Salomé

Je demande la tête d’Iokanaan.

Salomé

La tête d’Iokanaan.

Salomé

Donnez-moi la tête d’Iokanaan.

Hérodias

C’est bien dit, ma fille ! Vous, vous êtes ridicule avec vos paons.

Salomé

Donnez-moi la tête d’Iokanaan.

Salomé

Donne-moi la tête d’Iokanaan.

(s’affaissant sur son siège)

Hérode

Qu’on lui donne ce qu’elle demande ! C’est bien la fille de sa mère !

Le premier soldat s’approche. Hérodias prend de la main du tétrarque la bague de la mort et la donne au soldat qui l’apporte immédiatement au bourreau. Le bourreau a l’air effaré.

Hérode

Qui a pris ma bague ? Il y avait une bague à ma main droite. Qui a bu mon vin ! Il y avait du vin dans ma coupe. Elle était pleine de vin. Quelqu’un l’a bu ? Oh ! je suis sûr qu’il va arriver un malheur à quelqu’un.

Le bourreau descend dans la citerne.

Hérode

Ah ! pourquoi ai-je donné ma parole ? Les rois ne doivent jamais donner leur parole. S’ils ne la gardent pas, c’est terrible. S’ils la gardent, c’est terrible aussi…

Hérodias

Je trouve que ma fille a bien fait.

Hérode

Je suis sûr qu’il va arriver un malheur.

(Elle se penche sur la citerne et écoute)

Hérode

Elle est monstrueuse, ta fille, elle est tout à fait monstrueuse. Enfin, ce qu’elle a fait est un grand crime. Je suis sûr que c’est un crime contre un Dieu inconnu.

Hérodias

J’approuve ce que ma fille a fait, et je veux rester ici maintenant.

(se levant)

Hérode

Ah ! l’épouse incestueuse qui parle ! Viens ! Je ne veux pas rester ici. Viens, je te dis. Je suis sûr qu’il va arriver un malheur. Manassé, Issachar, Ozias, éteignez les flambeaux. Je ne veux pas regarder les choses. Je ne veux pas que les choses me regardent. Éteignez les flambeaux. Cachez la lune ! Cachez les étoiles ! Cachons-nous dans notre palais, Hérodias. Je commence à avoir peur.

Voix De Salomé

Ah ! j’ai baisé ta bouche, Iokanaan, j’ai baisé ta bouche. Il y avait une âcre saveur sur tes lèvres. Était-ce la saveur du sang ? … Mais, peut-être est-ce la saveur de l’amour. On dit que l’amour a une âcre saveur… Mais, qu’importe ? Qu’importe ? J’ai baisé ta bouche, Iokanaan, j’ai baisé ta bouche.

Un rayon de lune tombe sur Salomé et l’éclaire.

(se retournant et voyant Salomé)

Hérode

Tuez cette femme !

Les soldats s’élancent et écrasent sous leurs boucliers Salomé, fille d’Hérodias, Princesse de Judée.

Hérode

FIN

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