Une Affaire d'Honneur
I
L'Homme Offensé.... M. Coqueln-Cadet
L'Homme Offensé.... M. Coqueln-Cadet
V'lan ! une gifle. Reçue par moi. Sauter à la tête du misérable, t'étreindre, lui comprimer la gorge dans mes dix doigts crispés et lui faire jaillir l'âme comme on exprime le jus d'un citron, telle fut la pensée qui me vint d'abord. Mais, j'ai du courage... Le vrai, du sang-froid, du calme ; et malgré le tumulte des pensées qui se pressaient dans mon cerveau tout en feu, j'ai su me dire : « Contiens-toi. » Et je me suis contenu. Il y a dans la vie des moments suprêmes où l'âme humaine perçoit en une seule minute, que dis-je ? En une seconde tout un monde de raisonnements, de déductions, de souvenirs et tout cela, net, précis, absolu, distinct. Un homme du monde ne devrait jamais se gal... s'aventurer chez les créatures. Je passe sous silence les injures que nous avons échangées. Quand je dis échangées, je sais trop ce que l'on doit aux femmes, quelles qu'elles soient pour... Je me suis tu, j'ai eu ce courage ! J'ai senti comme du vent devant ma face ! Ô rage ! Et c'est alors qu'à force d'énergie et de volonté j'ai su m'ordonner d'être calme et m'obéir.
Ii
L'Homme Offensé.... M. Coqueln-Cadet
Geste violent.
L'Homme Offensé.... M. Coqueln-Cadet
Non, Messieurs, non, mes amis, pas d'arrangement possible, les armes que vous voudrez, l'heure et le lieu qui vous plairont. - Il y a une gifle, il y aura un cadavre ! Pas d'excuses, pas de pardon, pas de grâce. L'épée, le pistolet, le fusil, la sarbacane ; peu m'importe ! À l'aurore, en plein soleil, au crépuscule, aux flambeaux ! C'est votre affaire. Dans un bois, en champ clos, dans un salon, sur la place publique ; qu'est-ce que ça me fait ! Il faut que je lave ma joue dans son sang ! Ce serait tout simple alors, on vous enlèverait vos maîtresses, vos femmes, vos soeurs, comme ça à votre nez, à votre barbe, on vous traiterait de... On vous insulterait, et l'on resterait calme, et l'on ne... Oh ! Mais j'ai eu la patience d'attendre qu'il m'insultât... afin d'avoir le choix des armes... Je veux sa mort.
Iii
L'Homme Offensé.... M. Coqueln-Cadet
Très digne.
L'Homme Offensé.... M. Coqueln-Cadet
Dans l'après-midi, mes témoins sont revenus, tout était réglé, convenu, disposé. - L'épée - à outrance, - la frontière suisse (En Belgique on a l'air de caissiers). Voilà comment j'aime qu'on arrange les affaires. Ils étaient stupéfaits de mon calme, de mon air résolu, on se serra les mains, ils me firent les recommandations d'usage : ne pas faire plus d'une demi-heure de salle d'armes pour ne pas fatiguer le poignet. Dîner solidement, se coucher de bonne heure après avoir fait un petit tour. « Merci, mes amis, merci, leur dis-je ». La nuit, conseillère des sages actions, a fait germer en mon âme tes fruits du raisonnement. - Voyez-vous ma pâleur, l'abattement de mes yeux, entendez-vous le léger enrouement de ma voix, naguère impérative ? Un grand combat s'est livré au dedans de moi pendant mon insomnie. Mon désir de vengeance me criait : « Frappe ! Égorge-le ! Fais-lui dévorer le gazon ! » Et la froide mais implacable raison répondait : « Non ; la véritable bravoure n'est pas au coin d'un bois ; la véritable bravoure n'a pas d'épées, pas de pistolets, pas de témoins : elle pardonne elle pense que ce jeune et fougueux écervelé qui t'a insulté... (Oh ! je le sais)... a une famille, une mère peut-être ; rappelle-toi les caresses de ton enfance, le bonheur si calme du foyer ; tu aimes ta mère, n'est-ce pas ?... Il aime la sienne. Iras-tu, pour satisfaire à des coutumes barbares et d'un autre âge, arracher à une mère les caresses de son enfant, non, tu ne feras pas cette chose, tu ne seras pas le complice du hasard aveugle, tu ne te battras pas avec ton frère ! » Messieurs, allez dire à mon adversaire que je lui pardonne. - ... Oh non, mes amis, pas un mot, ne laissez pas se réveiller ma colère, allez, allez. J'accepte ses excuses, allez, je les accepte, allez.
Iv
L'Homme Offensé.... M. Coqueln-Cadet
Se passant la main sur le front.
Grincement de dents.
Il saisit une petite canne légère.
Il ferraille.
S'échauffant.
Geste.
Il féraille.
Menaçant, aux témoins de son adversaire.
Très élégant.
Se baissant et ramassant une épée imaginaire qu'il offre à un adversaire idéal.
Il ferraille.
Paroxysme de rage.
Il se fend à fond.
Il tire son mouchoir et essuie sa canne.
L'Homme Offensé.... M. Coqueln-Cadet
Ils ont bien fait de s'en aller. Une minute de plus, j'éclatais ! Oh ! Quelle force d'âme il faut avoir. Oh ! Si je te tenais maintenant. Au bout de cette épée ! Allons ! En garde ! En garde. Misérable... Défends ta peau !... Tiens, pare celle-là... Touché, à moi !... Mon sang coule. Qu'importe... Non, messieurs, continuons. C'est un duel à mort. Continuons... Encore... Tiens... Pan ! - Vengé, je suis vengé !... Hein ?... Que dites-vous ?... Qu'osez-vous dire... Vous de simples témoins... Oh ! Comme VOUS voudrez, messieurs. Voilà l'épée de votre client, habit bas, défendez-vous. ... Mais défendez-vous donc... Mais c'est donc de l'orgeat que vous avez dans les veines... Ah ! ah ! ah !... Deux contre moi... Allez, allez, je n'ai pas peur... Mais allez donc.... Vous êtes donc empaillés... Pan ! Et d'un... Ah ! ah ! ah !... Toi aussi ?... Mais regarde donc tes compagnons... Regarde-les qui se tordent tous les deux... Dans une mare de sang... Tu ne vois donc pas leur figure crispée... Mais tu veux donc mourir aussi... Alors c'est un suicide !... ... Tiens !.................... Ils sont morts tous les trois......................