Comédie · 1888

Une collaboration

d’Albert Lambert

Représentation
≈ 30 min
Distribution
1 femme, 2 hommes
Répliques
259
Écriture
En vers
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Pierre Corneille H 60 ≈ 10 min 6
Molière H 83 ≈ 9 min 6
Armande F 70 ≈ 8 min 8
Baron N 43 ≈ 4 min 7
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle Une Collaboration
Pierre Corneille absentabsentabsentabsentabsent
Molière absentabsentabsentabsentabsent
Armande absentabsentabsent
Baron absentabsentabsentabsent
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Une Collaboration

Scène 1

Baron

Au lever de rideau, Armande et Baron répètent. Le manuscrit est au milieu d'eux sur la table. Armande est assise, Baron debout.

répétant

Baron

« Mais d'où vient qu'un triste nuage Semble offusquer l'éclat de vos beaux yeux ? Vous manque-t-il... Vous manque-t-il... »

Scène 2

Armande, Baron

Armande

C'est la mémoire qui vous manque.

Baron

Dieu merci! Je ne suis pas le seul. Elle vous manque aussi.

Armande

Par exemple ! Je sais à la lettre mon rôle.

Baron

Voyons donc...

Armande

Je n'ai pas besoin de ce contrôle.

Baron

Je sais mal, j'en conviens. — Pas du tout ! S'il vous plaît, Mais comment travailler sur un rôle incomplet ? Notre chef a cru faire une belle merveille En donnant ce travail à Monsieur de Corneille, Qui, sur le plan tracé, compose à travers champs, Fait les actes derniers d'un coup, puis perd du temps, Et ne peut aborder la scène capitale, Le grand duo d'amour ; la chose était fatale, Comment ce grave et dur auteur, sur son retour, Pourrait-il murmurer le langage d'amour ?

Armande

Patience !

Baron

À moins que votre charme l'inspire.

Armande

Hein ?

Baron

Tout le monde voit que pour vous il soupire.

Baron proteste du geste.

Elle prend le manuscrit.

Armande

Ah ! Voilà donc à quoi vous perdez votre temps ! À répandre sur moi ces soupçons insultants. Qui fait courir ces bruits ? Répondez, je vous prie. Vos... coquines d'amour : la Beauval, la... de Brie; À dix-huit ans ! donner dans ces vieilles beautés Qui viennent vous offrir leurs appas frelatés... Ah... tenez !... Répétez... car je vous...

Baron

Où reprendre ?

Armande

« Je vois de votre teint... »

Baron

« Je vois de votre teint les roses amorties Marquer un déplaisir secret. »

Armande

À des attraits fanés se laisser ainsi prendre !

Baron

« Marquer un déplaisir secret. Que vous soupirez de regret »

Armande

Moi, soupirer pour vous !

Baron

C'est dans mon rôle.

Armande

Ah !... Bien ! Mais cette inflexion, vous savez, ne vaut rien ;

Baron

Après tout, je puis bien, Madame, aimer qui m'aime.

Armande

Répétons...

Baron

« Ah ! Psyché, de deux coeurs quand l'amour est extrême, Ont-ils des soupirs différents ? »

Armande

Laquelle aimez-vous mieux, la plus vieille, est-ce pas ? La... de Brie.

D'un ton pénétrant.

Baron

Eh ! Madame, à quoi bon ce tracas ? À m'imputer cela, rien ne vous autorise... Celle que j'aime... hélas... me hait et me méprise.

Armande

Et quelle est celle-là ?

Baron

Répétons, ça vaut mieux : Je sais que je lui suis importun, odieux.

Armande

« Dans un coeur tout à vous que vous pénétrez mal, Je vous aime, Seigneur, et votre amour s'irrite De l'indigne soupçon que vous avez formé. »

Baron

Serait-il vrai, Madame... Oh ! Pour cette parole !

Armande

Eh bien, que vous prend-il, je répète mon rôle.

Baron

Ah !... Je me suis mépris à votre accent.

Marmotant.

Armande

Merci, Car c'est un compliment pour mon talent, ceci. « De l'indigne soupçon que vous avez formé, De l'indigne soupçon que vous avez formé, »

Baron

Cruelle !

Armande

« Vous ne connaissez point quel est votre mérite, Si vous craignez de n'être point aimé. »

Baron

Ô pièce atroce ! Est-il dans la nature Un supplice pareil au mal qui me torture ? Chaque mot est un trait qui m'atteint en plein coeur.

Armande

Ces dames panseront la plaie, ô beau vainqueur !

Baron

Je quitterai plutôt mon chef, la compagnie, Que jouer avec vous semblable comédie.

Scène 2

Molière, Baron, Armande, Valet, Deuxième Valet

Molière

Eh bien ! Que dis-tu là, maître maraud ?

Baron

Je dis...

Armande

Il tient comme toujours ses propos étourdis.

Baron

Non, Maître, à mon refus ne voyez pas d'injure, Mais je ne puis jouer ce rôle, je vous jure.

À Armande.

Molière

Et pourquoi ? Vous l'aurez encor découragé.

Armande

Je vais porter les torts de votre protégé À présent !...

Molière

Je sais bien que vous ne l'aimez guère.

Armande

Qui, moi ?

Molière

C'est entre vous une éternelle guerre.

Armande

Vous ai-je dit un mot... Parlez, monsieur, parlez... C'est lui qui fait le mal et vous me querellez.

Baron

Non... La faute est à moi, je suis le seul coupable ; Cherchez un autre acteur plus apte, plus capable.

Molière

Raillez-vous ? Qu'a-t-il donc ce rôle ?

Armande

Il n'est pas su, Mais Monsieur... Quoi qu'il fasse, est toujours bien reçu.

Molière

Oh ! Je n'ai pas loisir d'écouter vos sornettes !

Armande

Eh bien, voilà-t-il pas encor vos mots honnêtes, C'est toujours contre moi que vous les débitez...

Molière

Comprenez à quel point mes nerfs sont irrités : Depuis que pour jouer Psyché la date est prise, C'est à qui pourra faire échouer l'entreprise, Tous à contrecarrer mes projets se sont mis : Mes collaborateurs, ma femme, mes amis. Corneille est amoureux et soupire... à la lune, De quatre médecins Quinault fait la fortune, Lulli — qui sait combien son concours m'est urgent - Pour payer ses plaisirs, m'emprunte de l'argent, Les peintres paresseux boivent comme des drôles, Et mes comédiens n'apprennent pas leurs rôles !

Regardant Armande.

Baron

Mais nos rôles enfin ne sont pas terminés Et d'hier seulement on nous les a donnés. La scène principale est à faire... au « troisième. » Pourquoi n'avez-vous pas tout composé vous-même ? Vous... vous l'auriez trouvée et faite en moins d'un jour, Le vieux Corneille est-il d'âge à parler d'amour ?

Baron baisse le nez.

Molière

Il est d'âge à pouvoir, Monsieur le bon apôtre, Imposer le respect aux insolents du vôtre, À se faire par tous saluer et très bas. Apprenez votre rôle et ne répliquez pas.

Armande

C'est fort bien fait.

Molière

Et pour vous, ma femme, ma mie...

Armande

Vous donnerez mon rôle à la belle de Brie, Cela fera plaisir à vous comme à monsieur... Et son rôle, je crois, lui paraîtra meilleur.

Molière

Que dites-vous ?

Armande

Jamais vous n'êtes en colère Contre elle, et je comprends fort bien... elle sait plaire, Beaucoup... à beaucoup.

Un valet entre.

Molière

Ah !... N'est-ce donc point fini ? Mais vous m'assassinez...

à Molière

Valet

Monsieur Vigarani...

À sa femme.

Molière

Bon ! Le décorateur ! Qu'il m'attende au théâtre ! Cessez de vous montrer d'humeur acariâtre ; Voyez donc où j'en suis ! Tout m'accable à la fois : Machinistes, tailleurs et danseurs aux abois ; À toujours inventer ma pauvre tête est lasse, Et cependant il faut qu'encor je me surpasse.

Un deuxième valet entre.

Armande

Alors je dois toujours supporter votre ennui.

Molière

Qu'est-ce ?

Deuxième Valet

Monsieur Lulli vous attendra chez lui, Pour vous faire écouter son premier acte.

Molière

Peste ! Le premier seulement. Il se moque !... Et le reste ? Sait-il bien que pour tout nous n'avons que dix jours, Que j'ai promis au Roi ?...

Valet

Viendrez-vous ?

Le valet sort.

Molière

Oui, j'y cours. Ô mes comédiens ! On m'a vu vous maudire, Mais des musiciens que ne pourrais-je dire ? Ô race accapareuse, encombrante... et d'abord Sur leur accord parfait en parfait désaccord ; Pour deux ou trois fredons qu'ils croient qu'on idolâtre, Il faut leur octroyer les deux tiers du théâtre. Eh ! Qu'ils sont précieux, pointilleux, vaniteux ! Mais au reste ils se sont très bien jugés entr'eux, Car c'est par le bâton qu'il faut qu'on les conduise. Ah ! Ne disputons plus... puisqu'en vain je m'épuise... Au travail, mes amis, et cessons tout courroux, Je ne veux plus avoir à m'occuper de vous.

Baron

Et quand aurons-nous donc la scène du troisième ?

A Armande.

Molière

Corneille me la doit porter aujourd'hui même. Je pars. De mon absence il sera très heureux...

Armande

Pourquoi ?

Molière

De vous, dit-on, Corneille est amoureux.

Armande

Vous acceptez d'un coeur débonnaire et crédule Ce propos malveillant qui me rend ridicule.

Molière

Je ris, ma chère enfant...

Armande

Je sais d'où cela vient, C'est monsieur qui de ces brocards vous entretient.

Baron

Maître, défendez-moi.

Molière

J'affirme...

Elle veut sortir. Molière la retient par la main.

Armande

Et moi j'atteste Que je ne jouerai pas ce rôle...

Molière

Malepeste ! Vous jouerez... S'il le faut... Je vous attacherai.

Fausse sortie.

Baron

Puisque je vous déplais tant, c'est moi qui partirai.

Molière

À l'autre maintenant ! Que le diable m'emporte ! Venez ça tous les deux ! Je défends que l'on sorte.

Armande

Vit-on jamais mari plus bourru, plus brutal ?...

Molière

La femme est... l'ai-je dit !!! Un étrange animal!

Scène 3

Pierre Corneille, Molière, Armande, Baron

Molière va lui presser la main, Baron boude.

Pierre Corneille

Hé ! Mais j'arrive mal, je crois, on se querelle.

Molière

Venez ! Vous m'aiderez à vaincre une cruelle Dont le caprice vain ruine tout projet...

Pierre Corneille

Vous avez tort...

Molière

Comment ? Savez-vous le sujet ?...

Pierre Corneille

Vous avez tort.

Molière

Mais quoi... pour un propos futile, Se mettre en un courroux... Tenez...

Pierre Corneille

C'est inutile, Vous avez tort.

Molière

Morbleu, parlez-vous pour de bon ?

Pierre Corneille

Certes, inclinez-vous et demandez pardon. La femme a tous les droits puisqu'elle est souveraine : Reine par la beauté, par le charme encor reine ; Chérissez tous les maux auprès d'elle soufferts : C'est trop d'heur, croyez-moi, que de porter ses fers.

Molière

J'enrage... Et si la femme en sa tète frivole...

Pierre Corneille

Suivez le papillon où son désir s'envole.

Molière

Et si ce papillon vous joue un vilain tour ?

Pierre Corneille

C'est une belle mort que de mourir d'amour.

Molière

Serviteur... Mais causons pour de bon, je vous prie...

Pierre Corneille

Oh ! Vous n'arrêterez pas ma galanterie. Vous m'avez mis en tête un sujet amoureux ; Mon sang brûle et circule ardent, jeune, fiévreux, Comme Ovide autrefois, j'ai pris en mon délire Tous les oiseaux du ciel aux cordes de ma lyre, Je les ai réchauffés de mon souffle vainqueur... Et je sens tous leurs nids palpiter dans mon coeur.

Molière

Je respire. En français la grande scène est prête.

Pierre Corneille

Je l'ai là.

Molière

Bien... Lisons.

Pierre Corneille

Je l'ai là... dans ma tête. La transcrire n'est rien, c'est la vivre qu'il faut.

Molière

Eh bien donc, au travail, et faites au plus tôt.

Pierre Corneille

Et vous partez ainsi sans lui demander grâce, Voilà les damerets d'aujourd'hui. Triste race ! Les hommes de mon temps savaient aimer du moins. Ô le beau temps d'amour, de respect et de soins ! La beauté nous trouvait prêts à mourir sans cesse, Sur un signe, à ses pieds, par simple politesse.

Armande

Les temps sont bien changés.

Molière

Je suis sur des charbons.

Pierre Corneille

Et nous sommes encor joyeux, nous, les barbons ! Tout un siècle a frémi de mes scènes hardies ; Et malgré mes fureurs, mes sombres tragédies, Mon coeur est resté jeune et gai, toujours galant. Vous, vous avez versé le rire étincelant Dans plus d'une immortelle et profonde satire, Et vous avez perdu la gaîté du sourire : C'est vous l'auteur comique et votre âme s'aigrit, C'est moi le noir poète et voyez, mon coeur rit.

À Armande.

Molière

La chose se pourrait expliquer sans mystère : Vous planiez dans le ciel, je regardais la terre, Et j'ai pu contempler dans ce monde imparfait, De combien de douleurs le rire humain est fait. Allons, faisons la paix et cessez mon martyre...

Armande

Allez ! Ne pêchez plus, grondeur.

Désignant Corneille.

À part.

Molière

Je me retire. Et livre à vos attraits ce terrible amoureux. Soyez impitoyable. Il n'est plus dangereux.

Baron

Ne vous suivrai-je pas, Maître ?

À part, s'en allant.

Il sort.

Molière

C'est inutile. Un trop jeune, un trop vieux, je puis être tranquille.

Scène 4

Armande, Baron, Pierre Corneille

Armande

Pourquoi voulez-vous donc partir monsieur ?

Baron

Pour rien.. La peur de déranger un trop doux entretien.

Pierre Corneille

Mais on croirait ouïr un jaloux, Dieu m'assiste ! Il est plus jeune encore, il est encore plus triste. Vos ravissants attraits ont-ils su le charmer ?

Baron

Il me raille...

Armande

Eh ! Sait-il ce que c'est que d'aimer ?

Baron

C'est surtout en amour...

Armande

Quoi ?

Baron

Qu'aux âmes bien nées La valeur n'attend pas le nombre des années.

Pierre Corneille

Que dit-il ?

Armande

Qu'il s'en va... Je l'ordonne. - Sortez.

Baron

Je vais vous laisser seuls... comme vous souhaitez.

Armande

Allez la retrouver.

Il sort.

Baron

Adieu !

Scène 5

Armande, Pierre Corneille

Armande

Nous... à l'étude, Travaillons.

Pierre Corneille

Ai-je en l'âme assez de quiétude Pour causer avec vous de théâtre ?

Armande

Et pourtant Du présent entretien, c'est le point important.

Pierre Corneille

Puisque vous l'ordonnez...

Armande

Oh ! Sans nulle contrainte...

Pierre Corneille

Ordonnez ! Être esclave ici n'est point ma crainte.

Armande

Je sais que vous tournez fort bien les madrigaux, Les gens de votre temps sont restés sans égaux Dans cet art. Mais il faut songer à notre scène. Vous avez fait le reste et très vite et sans peine, Pourquoi réservez-vous ces beaux couplets d'amour Et les retardez-vous ainsi de jour en jour ? Hâtez-vous ! Car des gens, la malice trop noire Dit que vous ne pourrez sortir à votre gloire De ce trait gracieux, de ce divin projet ; Vous croyant la main lourde à traiter ce sujet.

Pierre Corneille

Il sera trop aisé de prouver le contraire ; Mais ma plume s'arrête au moment de le faire. Pourquoi ?... J'y rêve un charme ineffable et divin Qui m'apparaît et que je veux fixer en vain, Tout ce que je ressens et que je ne puis dire, Toute une floraison d'ivresse et de délire Qui soit digne en un mot du Dieu maître des Dieux ; Et je veux la trouver cette scène.... en vos yeux.

Armande

Eh bien, ils sont à vous ces yeux, puisez-y vite.

Pierre Corneille

Non, il faut bien plutôt que mon coeur les évite.

Armande

Pourquoi ? Les croyez-vous pour vous si dangereux Et craignez-vous encore d'en tomber amoureux ?

Pierre Corneille

Et quand cela serait ! Je sais bien qu'à mon âge Il doit m'être interdit de tenir ce langage. Mais ne savez-vous point le pouvoir de ces yeux ? Ne vous livre-t-il pas tous coeurs jeunes et vieux Depuis que mon Destin a rapproché ma vie De la vôlre et qu'un même intérêt nous convie À mêler nos pensers, nos désirs, nos esprits ? À vos divins attraits mon pauvre coeur s'est pris, J'ai senti tressaillir sous des traits invisibles Tous les feux endormis dans ses cendres paisibles. « Moi qui me figurais que ma caducité Près de la beauté même était en sûreté, J'étais venu sans crainte en affronter l'ivresse, Fier de mes cheveux blancs et fort de ma vieillesse ; Et quand je ne songeais qu'à remplir mon devoir, Je devenais amant sans m'en apercevoir. »

Armande

Eh mais ! Discourez-vous pour de bon, je vous prie ? Ce n'est point madrigal d'antan, galanterie, Et si je comprends bien, vous me parlez d'amour.

Pierre Corneille

Hélas ! Et sans espoir pour moi d'aucun retour ! « L'amour chez mes pareils n'est jamais excusable, Pour peu qu'on s'examine on s'en tient méprisable, On s'en hait, et ce mal qu'on n'ose découvrir, >Fait encor plus de peine à cacher qu'à souffrir. J'aime et depuis longtemps ma flamme et mon silence Font à mon triste coeur égale violence, J'écoute la raison, j'en goûte les avis, Et les mieux écoutés sont les plus mal suivis. Cent fois en moins d'un jour je guéris et retombe, Cent fois je me révolte et cent fois je succombe Tant ce calme forcé que j'étudie en vain Près d'un si rare objet s'évanouit soudain. »

Armande

Je ne sais trop vraiment si je rêve ou je veille. C'est vous qui me parlez ainsi, Monsieur Corneille ? C'est le trait le plus noir du seigneur Cupidon D'avoir changé le vieil Horace en Céladon : C'est une raillerie ou c'est une gageure.

Pierre Corneille

Mon amour à ce point vous ferait-il injure ? J'espérais qu'à défaut d'un vulgaire bonheur Il était d'un mérite à pouvoir faire honneur.

Armande

N'est-il pas fort plaisant que l'amant de Chimène Joue avec l'éventail léger de Célimène, Et qu'oubliant ainsi son passé glorieux, Il vienne étourdiment rêver pour mes beaux yeux ? Mais parlons tout de bon, songez-vous, sur mon âme, À quelle femme ici vous offrez votre flamme ?

Pierre Corneille

Certes l'adolescent galant qui sort d'ici Et que vous n'avez pas vu partir sans souci, Est mieux fait pour remplir votre coeur de clémence - S'il osait vous aimer - que ma triste démence !... Nous aimons bien pourtant malgré nos cheveux gris, Des derniers feux d'amour nous connaissons le prix Et la femme est pour nous la déesse, l'idole ! Quand pour les jeunes gens elle est jouet frivole. Et souvent on les voit dans leurs feux inconstants Se railler des bontés qu'on a pour leurs vingt ans Avec quelque rivale...

Armande

Oh ! Servir de risée ! Être haïe encor passe... mais méprisée !... Sans doute ; il est près d'elle.

Pierre Corneille

Ah ! Ce coeur !...

Elle sort.

Armande

Arrêtez ! De si hauts sentiments ne sont pas mérités. C'est faire trop d'honneur à votre humble servante, Et votre « Illusion » serait trop décevante ; En vain, elle sait plaire, inspirer et charmer, Elle n'est pas du temps où l'on savait aimer. Songez qu'à mon berceau ma précoce mémoire S'ornait des vers fameux qui firent votre gloire, Et que j'ai bégayé votre nom triomphant, Votre nom immortel avec ma voix d'enfant, Que j'ai trop admiré l'auteur du Cid, en somme, Pour oser quelque jour ne voir en lui qu'un homme, Ce serait l'abaisser par trop, en vérité, Et l'on m'en blâmerait dans la postérité ; Célimène ne peut aimer quand elle admire, Cherchez pour votre coeur un plus digne martyre, C'est Psyché seulement qui doit aimer un Dieu ; Pour moi, je me dérobe à cet honneur... Adieu ! -

Scène 6

Pierre Corneille

Il s'assied et écrit pendant les derniers vers.

Il écrit fiévreusement.

Pierre Corneille

Se peut-il qu'à ce point on puisse me confondre ? Et mon coeur atterré n'a point osé répondre ! Avec quelle insolence et quelle cruauté, Du sommet de mon rève elle m'a rejeté, Me souffleter ainsi de l'oubli de mon âge, Voir dans mon pur amour un ridicule hommage, Et mépriser ainsi sans remords, sans émoi, Le sentiment profond d'un homme tel que moi ! Je ne la verrai plus, mais devant que je parte, Je veux lui décocher cette flèche du Parthe. Ah ! Vous raillez mon Dieu, belle, d'un ton narquois, Mais je tire pour vous ce trait de son carquois.

Scène 7

Molière, Pierre Corneille

Molière

Vous travaillez encor !... Votre plume s'escrime, Avec une vigueur qui doit plier la rime, Cette scène, on l'attend, ami, de toutes parts.

Pierre Corneille

Plus de scène, plus rien, je m'exile, je pars !

Molière

Hein! Que dites-vous là, lorsque le temps rapide...

Pierre Corneille

On disait vrai, c'est une ingrate, une perfide.

Molière

Qui ?

Pierre Corneille

La femme est un monstre effroyable et cruel, Le plus grand châtiment dont nous frappe le ciel.

Molière

Si je comprends un mot, que le diable m'emporte !

Pierre Corneille

Je ne franchirai plus le seuil de cette porte.

Molière

Et notre scène, holà ! Je ne vous quitte pas.,. Où voulez-vous courir ?

Pierre Corneille

Où je vais ?... Au trépas !

Molière

Diantre ! Mais d'où vous vient pareille frénésie ?

Pierre Corneille

Elle était mon rayon, ma fleur, ma poésie.

Molière

Mais qui donc, têtebleu ?

Pierre Corneille

Raillé comme un barbon.

Molière

Ah ! Ça mais, rêve-t-il, est-il fou pour de bon ?

Pierre Corneille

« J'aimais quand j'étais jeune et ne déplaisais guère, Quelquefois de soi-même on cherchait à me plaire. Que n'ai-je vu le jour quelques lustres plus tard, Peut-être à son amour je pouvais avoir part. »

Molière

Part à l'amour de qui ? Serait-ce de ma femme ?

Pierre Corneille

Elle m'a méprisé d'une façon infâme.

Molière

Ah ! Fort bien ! Je comprends ! - Voilà qui va des mieux.

Pierre Corneille

Trouvez-vous pas ce trait effroyable, odieux ?

Souriant à part.

Molière

Moi !!! Je connais la scène, elle m'est familière. Le Dépit...

Pierre Corneille

Ma Psyché !

À Corneille qui marche à grands pas, le suivant.

Molière

Parfait ! Pauvre Molière ! Calmez-vous.

Pierre Corneille

Laissez-moi.

Molière

Comprenez.

Pierre Corneille

Laissez-moi.

Molière

Le valet rebuté, c'est toujours mon emploi.

Pierre Corneille

Me traiter !

Molière

C'est affreux.

Pierre Corneille

Mais voici ma vengeance. Remettez-lui ceci.

Molière

Merci de l'obligeance !

Pierre Corneille

Et dites-lui surtout que mon coeur irrité La traîne au pilori de la postérité...

Molière

C'est trop fort !

Pierre Corneille

Croyez-vous que son coeur en frémisse ?

À part.

Haut.

Molière

Sans nul doute. Il faut bien répondre à son caprice. Mais vous adoucirez un pareil châtiment Et l'on sait ce que c'est qu'un courroux d'un amant.

Pierre Corneille

Non... Elle n'aura plus de part à ma tendresse.

Molière

Et si je ramenais plus douce, la traîtresse ?

Pierre Corneille

Mais quel droit auriez-vous sur son coeur attendri ?

Molière

Un droit minime en soi : le droit de son mari.

Pierre Corneille

Son mari !!! Mais c'est vrai ! C'est à vous... Ô démence C'est à vous que je fais pareille confidence ! Ah ! c'est le dernier coup ! Laissez-moi de ce pas Cacher mon crime affreux dans l'oubli du trépas. Vengez-vous d'un perfide et sans autres alarmes...

Prenant la plume.

Molière

Certes ! Étant l'offensé, j'ai droit au choix des armes Et je mets celle-ci, mon maitre, en votre main, \ Certain qu'elle écrira ma scène avant demain.

Pierre Corneille

Quoi, vous pouvez songer ?

Molière

Je songe à mon théâtre.

Pierre Corneille

Vous ne vous vengez point de ce sot idolâtre... De ce crime...

Molière

Quel crime ?

Pierre Corneille

Enfin... d'avoir rêvé...

Molière

D'aimer ma femme?... Hélas ! Ça m'est bien arrivé.

Pierre Corneille

Et vous bornerez là toute votre colère ?

Molière

Je vous sais si bon gré d'avoir su lui déplaire.

Pierre Corneille

Ah ! Vous me réveillez avec ce mot... Merci Mais quel trouble ignoré m'avait pu rendre ainsi ? La raison rentre enfin dans ma tête plus saine.

Molière

Profitons-en ! Ma scène alors, il faut ma scène !

Pierre Corneille

Vous l'aurez aujourd'hui... Je pars.

Molière

Et prompt retour.

Pierre Corneille

Et tenez ! Je la liens cette scène d'amour. Ah ! Mes soixante hivers ; on vous croit incapables D'exprimer du printemps les accents ineffables : Mais tout renaît en moi comme aux jours de bonheur, La scène sera faite...

Molière

Aujourd'hui !

Il sort.

Pierre Corneille

Sur l'honneur!

Scène 8

Molière, Armande

Armande rentre.

À Armande.

Molière

Mais c'est donc une loi de cette triste vie Qu'il faille nous donner à tous la comédie ? À la belle à présent. Voyons son embarras. Eh bien, vous m'avez mis, ma chère, en de beaux draps ! Corneille sort d'ici dans une humeur étrange En jurant que de vous il faudra qu'il se venge.

Armande

Ce doit être un avis pour messieurs les auteurs De choisir un peu mieux leurs collaborateurs.

Molière

Qu'a-t-il fait ?

Armande

Eh ! Qu'importe ? Il part, j'en suis ravie.

Molière

Il ne nous reverra, m'a-t-il dit, de sa vie.

Armande

Ah ! Mon deuil en est fait.

Molière

Et vous avez grand tort.

Armande

Quoi vous prenez parti pour lui, vous ! C'est trop fort ! Savez-vous qu'il osa me déclarer sa flamme ! Quelle audace ! - À son âge !

Molière

Ah !...

Armande

N'est-ce point infâme ?

Molière

Que non pas ! C'est le fait d'un vieillard bien portant À son âge ! Combien en voudraient faire autant.

Armande

Oui... Vous raillez, vous ! Mais moi, sans nulle clémence, J'ai vite rafraîchi son esprit en démence.

Molière

Et vous avez mal fait ! N'avez-vous pas compris D'un hommage pareil le haut et digne prix ? Avez-vous pu penser que cet époux fidèle, Cet homme plein d'honneur et ce père modèle Vienne achever sa route et son noble destin En mettant à vos pieds un vieillard libertin ? N'avez-vous pas conçu que vous étiez le rêve, La vague Déité que son génie élève, Et que dans cet amour voguant en plein azur Il ne glissait rien d'équivoque ou d'impur ? Que votre charme aidait sa Muse glorieuse... Ah ! Vous auriez compris, étant plus orgueilleuse, Quel prix pouvait avoir ce prestige vainqueur Qui lui rendait d'un coup les vingt ans de son coeur.

Armande

C'est bien subtil pour moi. - Mais sa flamme éthérée En courroux, dites-vous, s'est bientôt déclarée ? Voilà pour l'idéal un trait bien maladroit.

Il lui remet la lettre de Corneille.

Molière

C'est que l'humanité reprend toujours son droit. Mais voyez ! Vous toujours si prompte à la satire, Le bouquet à Chloris que cela vous attire.

Scène 9

Molière, Baron, Armande

Stances à la marquise. (Poésies diverses de P. Corneille.)

Molière

C'est un chef-d'oeuvre pur... mais un bonbon amer.

Baron

Il en coûte parfois de blesser un coeur fier.

À Molière lui montrant le billet.

Armande

De quoi vous mêlez-vous ? Se peut-il que j'endure !...

Molière

Certes, le vieux lion a la griffe encor dure Et j'ai peut-être eu tort de le défendre ainsi.

Baron

Mais vous vous vengerez.

Armande

N'en prenez point souci. Si je ne puis sur l'un faire passer l'orage, Un autre peut porter les marques de ma rage.

Molière

Eh bien ! N'êtes-vous plus une femme d'esprit ?

Armande

Oui... Je ris de cela.

Il remonte.

Molière

C'est pire quand on rit.

Armande

C'est votre faute... Où donc alliez-vous, je vous prie ?

Baron

Rompre à jamais avec...

Armande

Cette vieille de Brie ?...

Baron

Oui.

Molière

Toujours quereller.

Armande

Je reconnais mon tort Et me voilà soumise au plus parfait accord.

Scène 10

Pierre Corneille, Molière, Armande, Baron

Pierre Corneille

Ô brave et cher ami, dont l'amitié parfaite... M'a pardonné l'affront...

Molière

Notre scène ?

Molière lit à part.

Pierre Corneille

Elle est faite. Lisez.

Pierre Corneille

Ah ! Permettez, Madame, qu'à genoux Je demande pardon des discours les plus fous, Les plus impertinents qu'ait subis une femme ; Mais l'Amour et Psyché frémissaient en mon âme Et de leur feu si beau la céleste vigueur, Pour enflammer mes vers, avait brûlé mon coeur.

Armande

Un hommage si doux pouvait-il me déplaire ?

Corneille plie la genou.

Pierre Corneille

Quoi ? Vous me refusez un moment de colère. Vous dédaignez de voir quels sont mes attentats Et m'en punissez mieux en ne punissant pas.

Molière

Ah ! C'est parfait, divin !

Baron

Oh ! Que de patenôtres !

Montrant le manuscrit.

Molière

Quoi, vous, vous, à ses pieds ! Elle doit être aux vôtres. Il n'est rien de plus pur, de plus beau, de plus doux ! Ce chef-d'oeuvre se doit écouter à genoux.

Baron

Vous n'allez pas du moins faire cette folie.

Armande

Voyons.

Il lui donne le manuscrit.

Molière

Lisez !

Baron

J'enrage !

Armande

Oh ! La scène jolie !

Baron

Mais je suis au martyre.

Armande

Oui, Monsieur... à genoux, Lisez... et supposez que vous êtes jaloux.

Baron

« Je le suis, ma Psyché, de toute la nature, Les rayons du soleil vous baisent, trop souvent, Vos cheveux souffrent trop les caresses du vent, Dès qu'il les flatte, j'en murmure, L'air même que vous respirez Avec trop de plaisir passe par votre bouche ; Votre habit de trop près vous touche Et sitôt que vous soupirez Je ne sais quoi qui m'effarouche Craint parmi vos soupirs des soupirs égarés...

Pierre Corneille

Il pleure, cet enfant.

Armande

Pardonnez !

Baron

Noble maître !

Pierre Corneille

C'est à d'autres genoux, enfants, qu'il vous faut mettre, J 'écrivais, il est vrai, mais Molière dictait.

Molière

Je dictais, j'en conviens, le Génie écoutait.

Pierre Corneille

Lui seul est grand, amis, son oeuvre est sans pareille.

Molière

Il n'est qu'un homme grand ici : le grand Corneille!

Armande

Et l'admiration de l'avenir humain, Vous joindra comme moi tous les deux par la main.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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