Une Collaboration
Scène 1
Baron
Au lever de rideau, Armande et Baron répètent. Le manuscrit est au milieu d'eux sur la table. Armande est assise, Baron debout.
répétant
Baron
« Mais d'où vient qu'un triste nuage Semble offusquer l'éclat de vos beaux yeux ? Vous manque-t-il... Vous manque-t-il... »
Scène 2
Armande, Baron
Armande
C'est la mémoire qui vous manque.
Baron
Dieu merci! Je ne suis pas le seul. Elle vous manque aussi.
Armande
Par exemple ! Je sais à la lettre mon rôle.
Baron
Voyons donc...
Armande
Je n'ai pas besoin de ce contrôle.
Baron
Je sais mal, j'en conviens. — Pas du tout ! S'il vous plaît, Mais comment travailler sur un rôle incomplet ? Notre chef a cru faire une belle merveille En donnant ce travail à Monsieur de Corneille, Qui, sur le plan tracé, compose à travers champs, Fait les actes derniers d'un coup, puis perd du temps, Et ne peut aborder la scène capitale, Le grand duo d'amour ; la chose était fatale, Comment ce grave et dur auteur, sur son retour, Pourrait-il murmurer le langage d'amour ?
Armande
Patience !
Baron
À moins que votre charme l'inspire.
Armande
Hein ?
Baron
Tout le monde voit que pour vous il soupire.
Baron proteste du geste.
Elle prend le manuscrit.
Armande
Ah ! Voilà donc à quoi vous perdez votre temps ! À répandre sur moi ces soupçons insultants. Qui fait courir ces bruits ? Répondez, je vous prie. Vos... coquines d'amour : la Beauval, la... de Brie; À dix-huit ans ! donner dans ces vieilles beautés Qui viennent vous offrir leurs appas frelatés... Ah... tenez !... Répétez... car je vous...
Baron
Où reprendre ?
Armande
« Je vois de votre teint... »
Baron
« Je vois de votre teint les roses amorties Marquer un déplaisir secret. »
Armande
À des attraits fanés se laisser ainsi prendre !
Baron
« Marquer un déplaisir secret. Que vous soupirez de regret »
Armande
Moi, soupirer pour vous !
Baron
C'est dans mon rôle.
Armande
Ah !... Bien ! Mais cette inflexion, vous savez, ne vaut rien ;
Baron
Après tout, je puis bien, Madame, aimer qui m'aime.
Armande
Répétons...
Baron
« Ah ! Psyché, de deux coeurs quand l'amour est extrême, Ont-ils des soupirs différents ? »
Armande
Laquelle aimez-vous mieux, la plus vieille, est-ce pas ? La... de Brie.
D'un ton pénétrant.
Baron
Eh ! Madame, à quoi bon ce tracas ? À m'imputer cela, rien ne vous autorise... Celle que j'aime... hélas... me hait et me méprise.
Armande
Et quelle est celle-là ?
Baron
Répétons, ça vaut mieux : Je sais que je lui suis importun, odieux.
Armande
« Dans un coeur tout à vous que vous pénétrez mal, Je vous aime, Seigneur, et votre amour s'irrite De l'indigne soupçon que vous avez formé. »
Baron
Serait-il vrai, Madame... Oh ! Pour cette parole !
Armande
Eh bien, que vous prend-il, je répète mon rôle.
Baron
Ah !... Je me suis mépris à votre accent.
Marmotant.
Armande
Merci, Car c'est un compliment pour mon talent, ceci. « De l'indigne soupçon que vous avez formé, De l'indigne soupçon que vous avez formé, »
Baron
Cruelle !
Armande
« Vous ne connaissez point quel est votre mérite, Si vous craignez de n'être point aimé. »
Baron
Ô pièce atroce ! Est-il dans la nature Un supplice pareil au mal qui me torture ? Chaque mot est un trait qui m'atteint en plein coeur.
Armande
Ces dames panseront la plaie, ô beau vainqueur !
Baron
Je quitterai plutôt mon chef, la compagnie, Que jouer avec vous semblable comédie.
Scène 2
Molière, Baron, Armande, Valet, Deuxième Valet
Molière
Eh bien ! Que dis-tu là, maître maraud ?
Baron
Je dis...
Armande
Il tient comme toujours ses propos étourdis.
Baron
Non, Maître, à mon refus ne voyez pas d'injure, Mais je ne puis jouer ce rôle, je vous jure.
À Armande.
Molière
Et pourquoi ? Vous l'aurez encor découragé.
Armande
Je vais porter les torts de votre protégé À présent !...
Molière
Je sais bien que vous ne l'aimez guère.
Armande
Qui, moi ?
Molière
C'est entre vous une éternelle guerre.
Armande
Vous ai-je dit un mot... Parlez, monsieur, parlez... C'est lui qui fait le mal et vous me querellez.
Baron
Non... La faute est à moi, je suis le seul coupable ; Cherchez un autre acteur plus apte, plus capable.
Molière
Raillez-vous ? Qu'a-t-il donc ce rôle ?
Armande
Il n'est pas su, Mais Monsieur... Quoi qu'il fasse, est toujours bien reçu.
Molière
Oh ! Je n'ai pas loisir d'écouter vos sornettes !
Armande
Eh bien, voilà-t-il pas encor vos mots honnêtes, C'est toujours contre moi que vous les débitez...
Molière
Comprenez à quel point mes nerfs sont irrités : Depuis que pour jouer Psyché la date est prise, C'est à qui pourra faire échouer l'entreprise, Tous à contrecarrer mes projets se sont mis : Mes collaborateurs, ma femme, mes amis. Corneille est amoureux et soupire... à la lune, De quatre médecins Quinault fait la fortune, Lulli — qui sait combien son concours m'est urgent - Pour payer ses plaisirs, m'emprunte de l'argent, Les peintres paresseux boivent comme des drôles, Et mes comédiens n'apprennent pas leurs rôles !
Regardant Armande.
Baron
Mais nos rôles enfin ne sont pas terminés Et d'hier seulement on nous les a donnés. La scène principale est à faire... au « troisième. » Pourquoi n'avez-vous pas tout composé vous-même ? Vous... vous l'auriez trouvée et faite en moins d'un jour, Le vieux Corneille est-il d'âge à parler d'amour ?
Baron baisse le nez.
Molière
Il est d'âge à pouvoir, Monsieur le bon apôtre, Imposer le respect aux insolents du vôtre, À se faire par tous saluer et très bas. Apprenez votre rôle et ne répliquez pas.
Armande
C'est fort bien fait.
Molière
Et pour vous, ma femme, ma mie...
Armande
Vous donnerez mon rôle à la belle de Brie, Cela fera plaisir à vous comme à monsieur... Et son rôle, je crois, lui paraîtra meilleur.
Molière
Que dites-vous ?
Armande
Jamais vous n'êtes en colère Contre elle, et je comprends fort bien... elle sait plaire, Beaucoup... à beaucoup.
Un valet entre.
Molière
Ah !... N'est-ce donc point fini ? Mais vous m'assassinez...
à Molière
Valet
Monsieur Vigarani...
À sa femme.
Molière
Bon ! Le décorateur ! Qu'il m'attende au théâtre ! Cessez de vous montrer d'humeur acariâtre ; Voyez donc où j'en suis ! Tout m'accable à la fois : Machinistes, tailleurs et danseurs aux abois ; À toujours inventer ma pauvre tête est lasse, Et cependant il faut qu'encor je me surpasse.
Un deuxième valet entre.
Armande
Alors je dois toujours supporter votre ennui.
Molière
Qu'est-ce ?
Deuxième Valet
Monsieur Lulli vous attendra chez lui, Pour vous faire écouter son premier acte.
Molière
Peste ! Le premier seulement. Il se moque !... Et le reste ? Sait-il bien que pour tout nous n'avons que dix jours, Que j'ai promis au Roi ?...
Valet
Viendrez-vous ?
Le valet sort.
Molière
Oui, j'y cours. Ô mes comédiens ! On m'a vu vous maudire, Mais des musiciens que ne pourrais-je dire ? Ô race accapareuse, encombrante... et d'abord Sur leur accord parfait en parfait désaccord ; Pour deux ou trois fredons qu'ils croient qu'on idolâtre, Il faut leur octroyer les deux tiers du théâtre. Eh ! Qu'ils sont précieux, pointilleux, vaniteux ! Mais au reste ils se sont très bien jugés entr'eux, Car c'est par le bâton qu'il faut qu'on les conduise. Ah ! Ne disputons plus... puisqu'en vain je m'épuise... Au travail, mes amis, et cessons tout courroux, Je ne veux plus avoir à m'occuper de vous.
Baron
Et quand aurons-nous donc la scène du troisième ?
A Armande.
Molière
Corneille me la doit porter aujourd'hui même. Je pars. De mon absence il sera très heureux...
Armande
Pourquoi ?
Molière
De vous, dit-on, Corneille est amoureux.
Armande
Vous acceptez d'un coeur débonnaire et crédule Ce propos malveillant qui me rend ridicule.
Molière
Je ris, ma chère enfant...
Armande
Je sais d'où cela vient, C'est monsieur qui de ces brocards vous entretient.
Baron
Maître, défendez-moi.
Molière
J'affirme...
Elle veut sortir. Molière la retient par la main.
Armande
Et moi j'atteste Que je ne jouerai pas ce rôle...
Molière
Malepeste ! Vous jouerez... S'il le faut... Je vous attacherai.
Fausse sortie.
Baron
Puisque je vous déplais tant, c'est moi qui partirai.
Molière
À l'autre maintenant ! Que le diable m'emporte ! Venez ça tous les deux ! Je défends que l'on sorte.
Armande
Vit-on jamais mari plus bourru, plus brutal ?...
Molière
La femme est... l'ai-je dit !!! Un étrange animal!
Scène 3
Pierre Corneille, Molière, Armande, Baron
Molière va lui presser la main, Baron boude.
Pierre Corneille
Hé ! Mais j'arrive mal, je crois, on se querelle.
Molière
Venez ! Vous m'aiderez à vaincre une cruelle Dont le caprice vain ruine tout projet...
Pierre Corneille
Vous avez tort...
Molière
Comment ? Savez-vous le sujet ?...
Pierre Corneille
Vous avez tort.
Molière
Mais quoi... pour un propos futile, Se mettre en un courroux... Tenez...
Pierre Corneille
C'est inutile, Vous avez tort.
Molière
Morbleu, parlez-vous pour de bon ?
Pierre Corneille
Certes, inclinez-vous et demandez pardon. La femme a tous les droits puisqu'elle est souveraine : Reine par la beauté, par le charme encor reine ; Chérissez tous les maux auprès d'elle soufferts : C'est trop d'heur, croyez-moi, que de porter ses fers.
Molière
J'enrage... Et si la femme en sa tète frivole...
Pierre Corneille
Suivez le papillon où son désir s'envole.
Molière
Et si ce papillon vous joue un vilain tour ?
Pierre Corneille
C'est une belle mort que de mourir d'amour.
Molière
Serviteur... Mais causons pour de bon, je vous prie...
Pierre Corneille
Oh ! Vous n'arrêterez pas ma galanterie. Vous m'avez mis en tête un sujet amoureux ; Mon sang brûle et circule ardent, jeune, fiévreux, Comme Ovide autrefois, j'ai pris en mon délire Tous les oiseaux du ciel aux cordes de ma lyre, Je les ai réchauffés de mon souffle vainqueur... Et je sens tous leurs nids palpiter dans mon coeur.
Molière
Je respire. En français la grande scène est prête.
Pierre Corneille
Je l'ai là.
Molière
Bien... Lisons.
Pierre Corneille
Je l'ai là... dans ma tête. La transcrire n'est rien, c'est la vivre qu'il faut.
Molière
Eh bien donc, au travail, et faites au plus tôt.
Pierre Corneille
Et vous partez ainsi sans lui demander grâce, Voilà les damerets d'aujourd'hui. Triste race ! Les hommes de mon temps savaient aimer du moins. Ô le beau temps d'amour, de respect et de soins ! La beauté nous trouvait prêts à mourir sans cesse, Sur un signe, à ses pieds, par simple politesse.
Armande
Les temps sont bien changés.
Molière
Je suis sur des charbons.
Pierre Corneille
Et nous sommes encor joyeux, nous, les barbons ! Tout un siècle a frémi de mes scènes hardies ; Et malgré mes fureurs, mes sombres tragédies, Mon coeur est resté jeune et gai, toujours galant. Vous, vous avez versé le rire étincelant Dans plus d'une immortelle et profonde satire, Et vous avez perdu la gaîté du sourire : C'est vous l'auteur comique et votre âme s'aigrit, C'est moi le noir poète et voyez, mon coeur rit.
À Armande.
Molière
La chose se pourrait expliquer sans mystère : Vous planiez dans le ciel, je regardais la terre, Et j'ai pu contempler dans ce monde imparfait, De combien de douleurs le rire humain est fait. Allons, faisons la paix et cessez mon martyre...
Armande
Allez ! Ne pêchez plus, grondeur.
Désignant Corneille.
À part.
Molière
Je me retire. Et livre à vos attraits ce terrible amoureux. Soyez impitoyable. Il n'est plus dangereux.
Baron
Ne vous suivrai-je pas, Maître ?
À part, s'en allant.
Il sort.
Molière
C'est inutile. Un trop jeune, un trop vieux, je puis être tranquille.
Scène 4
Armande, Baron, Pierre Corneille
Armande
Pourquoi voulez-vous donc partir monsieur ?
Baron
Pour rien.. La peur de déranger un trop doux entretien.
Pierre Corneille
Mais on croirait ouïr un jaloux, Dieu m'assiste ! Il est plus jeune encore, il est encore plus triste. Vos ravissants attraits ont-ils su le charmer ?
Baron
Il me raille...
Armande
Eh ! Sait-il ce que c'est que d'aimer ?
Baron
C'est surtout en amour...
Armande
Quoi ?
Baron
Qu'aux âmes bien nées La valeur n'attend pas le nombre des années.
Pierre Corneille
Que dit-il ?
Armande
Qu'il s'en va... Je l'ordonne. - Sortez.
Baron
Je vais vous laisser seuls... comme vous souhaitez.
Armande
Allez la retrouver.
Il sort.
Baron
Adieu !
Scène 5
Armande, Pierre Corneille
Armande
Nous... à l'étude, Travaillons.
Pierre Corneille
Ai-je en l'âme assez de quiétude Pour causer avec vous de théâtre ?
Armande
Et pourtant Du présent entretien, c'est le point important.
Pierre Corneille
Puisque vous l'ordonnez...
Armande
Oh ! Sans nulle contrainte...
Pierre Corneille
Ordonnez ! Être esclave ici n'est point ma crainte.
Armande
Je sais que vous tournez fort bien les madrigaux, Les gens de votre temps sont restés sans égaux Dans cet art. Mais il faut songer à notre scène. Vous avez fait le reste et très vite et sans peine, Pourquoi réservez-vous ces beaux couplets d'amour Et les retardez-vous ainsi de jour en jour ? Hâtez-vous ! Car des gens, la malice trop noire Dit que vous ne pourrez sortir à votre gloire De ce trait gracieux, de ce divin projet ; Vous croyant la main lourde à traiter ce sujet.
Pierre Corneille
Il sera trop aisé de prouver le contraire ; Mais ma plume s'arrête au moment de le faire. Pourquoi ?... J'y rêve un charme ineffable et divin Qui m'apparaît et que je veux fixer en vain, Tout ce que je ressens et que je ne puis dire, Toute une floraison d'ivresse et de délire Qui soit digne en un mot du Dieu maître des Dieux ; Et je veux la trouver cette scène.... en vos yeux.
Armande
Eh bien, ils sont à vous ces yeux, puisez-y vite.
Pierre Corneille
Non, il faut bien plutôt que mon coeur les évite.
Armande
Pourquoi ? Les croyez-vous pour vous si dangereux Et craignez-vous encore d'en tomber amoureux ?
Pierre Corneille
Et quand cela serait ! Je sais bien qu'à mon âge Il doit m'être interdit de tenir ce langage. Mais ne savez-vous point le pouvoir de ces yeux ? Ne vous livre-t-il pas tous coeurs jeunes et vieux Depuis que mon Destin a rapproché ma vie De la vôlre et qu'un même intérêt nous convie À mêler nos pensers, nos désirs, nos esprits ? À vos divins attraits mon pauvre coeur s'est pris, J'ai senti tressaillir sous des traits invisibles Tous les feux endormis dans ses cendres paisibles. « Moi qui me figurais que ma caducité Près de la beauté même était en sûreté, J'étais venu sans crainte en affronter l'ivresse, Fier de mes cheveux blancs et fort de ma vieillesse ; Et quand je ne songeais qu'à remplir mon devoir, Je devenais amant sans m'en apercevoir. »
Armande
Eh mais ! Discourez-vous pour de bon, je vous prie ? Ce n'est point madrigal d'antan, galanterie, Et si je comprends bien, vous me parlez d'amour.
Pierre Corneille
Hélas ! Et sans espoir pour moi d'aucun retour ! « L'amour chez mes pareils n'est jamais excusable, Pour peu qu'on s'examine on s'en tient méprisable, On s'en hait, et ce mal qu'on n'ose découvrir, >Fait encor plus de peine à cacher qu'à souffrir. J'aime et depuis longtemps ma flamme et mon silence Font à mon triste coeur égale violence, J'écoute la raison, j'en goûte les avis, Et les mieux écoutés sont les plus mal suivis. Cent fois en moins d'un jour je guéris et retombe, Cent fois je me révolte et cent fois je succombe Tant ce calme forcé que j'étudie en vain Près d'un si rare objet s'évanouit soudain. »
Armande
Je ne sais trop vraiment si je rêve ou je veille. C'est vous qui me parlez ainsi, Monsieur Corneille ? C'est le trait le plus noir du seigneur Cupidon D'avoir changé le vieil Horace en Céladon : C'est une raillerie ou c'est une gageure.
Pierre Corneille
Mon amour à ce point vous ferait-il injure ? J'espérais qu'à défaut d'un vulgaire bonheur Il était d'un mérite à pouvoir faire honneur.
Armande
N'est-il pas fort plaisant que l'amant de Chimène Joue avec l'éventail léger de Célimène, Et qu'oubliant ainsi son passé glorieux, Il vienne étourdiment rêver pour mes beaux yeux ? Mais parlons tout de bon, songez-vous, sur mon âme, À quelle femme ici vous offrez votre flamme ?
Pierre Corneille
Certes l'adolescent galant qui sort d'ici Et que vous n'avez pas vu partir sans souci, Est mieux fait pour remplir votre coeur de clémence - S'il osait vous aimer - que ma triste démence !... Nous aimons bien pourtant malgré nos cheveux gris, Des derniers feux d'amour nous connaissons le prix Et la femme est pour nous la déesse, l'idole ! Quand pour les jeunes gens elle est jouet frivole. Et souvent on les voit dans leurs feux inconstants Se railler des bontés qu'on a pour leurs vingt ans Avec quelque rivale...
Armande
Oh ! Servir de risée ! Être haïe encor passe... mais méprisée !... Sans doute ; il est près d'elle.
Pierre Corneille
Ah ! Ce coeur !...
Elle sort.
Armande
Arrêtez ! De si hauts sentiments ne sont pas mérités. C'est faire trop d'honneur à votre humble servante, Et votre « Illusion » serait trop décevante ; En vain, elle sait plaire, inspirer et charmer, Elle n'est pas du temps où l'on savait aimer. Songez qu'à mon berceau ma précoce mémoire S'ornait des vers fameux qui firent votre gloire, Et que j'ai bégayé votre nom triomphant, Votre nom immortel avec ma voix d'enfant, Que j'ai trop admiré l'auteur du Cid, en somme, Pour oser quelque jour ne voir en lui qu'un homme, Ce serait l'abaisser par trop, en vérité, Et l'on m'en blâmerait dans la postérité ; Célimène ne peut aimer quand elle admire, Cherchez pour votre coeur un plus digne martyre, C'est Psyché seulement qui doit aimer un Dieu ; Pour moi, je me dérobe à cet honneur... Adieu ! -
Scène 6
Pierre Corneille
Il s'assied et écrit pendant les derniers vers.
Il écrit fiévreusement.
Pierre Corneille
Se peut-il qu'à ce point on puisse me confondre ? Et mon coeur atterré n'a point osé répondre ! Avec quelle insolence et quelle cruauté, Du sommet de mon rève elle m'a rejeté, Me souffleter ainsi de l'oubli de mon âge, Voir dans mon pur amour un ridicule hommage, Et mépriser ainsi sans remords, sans émoi, Le sentiment profond d'un homme tel que moi ! Je ne la verrai plus, mais devant que je parte, Je veux lui décocher cette flèche du Parthe. Ah ! Vous raillez mon Dieu, belle, d'un ton narquois, Mais je tire pour vous ce trait de son carquois.
Scène 7
Molière, Pierre Corneille
Molière
Vous travaillez encor !... Votre plume s'escrime, Avec une vigueur qui doit plier la rime, Cette scène, on l'attend, ami, de toutes parts.
Pierre Corneille
Plus de scène, plus rien, je m'exile, je pars !
Molière
Hein! Que dites-vous là, lorsque le temps rapide...
Pierre Corneille
On disait vrai, c'est une ingrate, une perfide.
Molière
Qui ?
Pierre Corneille
La femme est un monstre effroyable et cruel, Le plus grand châtiment dont nous frappe le ciel.
Molière
Si je comprends un mot, que le diable m'emporte !
Pierre Corneille
Je ne franchirai plus le seuil de cette porte.
Molière
Et notre scène, holà ! Je ne vous quitte pas.,. Où voulez-vous courir ?
Pierre Corneille
Où je vais ?... Au trépas !
Molière
Diantre ! Mais d'où vous vient pareille frénésie ?
Pierre Corneille
Elle était mon rayon, ma fleur, ma poésie.
Molière
Mais qui donc, têtebleu ?
Pierre Corneille
Raillé comme un barbon.
Molière
Ah ! Ça mais, rêve-t-il, est-il fou pour de bon ?
Pierre Corneille
« J'aimais quand j'étais jeune et ne déplaisais guère, Quelquefois de soi-même on cherchait à me plaire. Que n'ai-je vu le jour quelques lustres plus tard, Peut-être à son amour je pouvais avoir part. »
Molière
Part à l'amour de qui ? Serait-ce de ma femme ?
Pierre Corneille
Elle m'a méprisé d'une façon infâme.
Molière
Ah ! Fort bien ! Je comprends ! - Voilà qui va des mieux.
Pierre Corneille
Trouvez-vous pas ce trait effroyable, odieux ?
Souriant à part.
Molière
Moi !!! Je connais la scène, elle m'est familière. Le Dépit...
Pierre Corneille
Ma Psyché !
À Corneille qui marche à grands pas, le suivant.
Molière
Parfait ! Pauvre Molière ! Calmez-vous.
Pierre Corneille
Laissez-moi.
Molière
Comprenez.
Pierre Corneille
Laissez-moi.
Molière
Le valet rebuté, c'est toujours mon emploi.
Pierre Corneille
Me traiter !
Molière
C'est affreux.
Pierre Corneille
Mais voici ma vengeance. Remettez-lui ceci.
Molière
Merci de l'obligeance !
Pierre Corneille
Et dites-lui surtout que mon coeur irrité La traîne au pilori de la postérité...
Molière
C'est trop fort !
Pierre Corneille
Croyez-vous que son coeur en frémisse ?
À part.
Haut.
Molière
Sans nul doute. Il faut bien répondre à son caprice. Mais vous adoucirez un pareil châtiment Et l'on sait ce que c'est qu'un courroux d'un amant.
Pierre Corneille
Non... Elle n'aura plus de part à ma tendresse.
Molière
Et si je ramenais plus douce, la traîtresse ?
Pierre Corneille
Mais quel droit auriez-vous sur son coeur attendri ?
Molière
Un droit minime en soi : le droit de son mari.
Pierre Corneille
Son mari !!! Mais c'est vrai ! C'est à vous... Ô démence C'est à vous que je fais pareille confidence ! Ah ! c'est le dernier coup ! Laissez-moi de ce pas Cacher mon crime affreux dans l'oubli du trépas. Vengez-vous d'un perfide et sans autres alarmes...
Prenant la plume.
Molière
Certes ! Étant l'offensé, j'ai droit au choix des armes Et je mets celle-ci, mon maitre, en votre main, \ Certain qu'elle écrira ma scène avant demain.
Pierre Corneille
Quoi, vous pouvez songer ?
Molière
Je songe à mon théâtre.
Pierre Corneille
Vous ne vous vengez point de ce sot idolâtre... De ce crime...
Molière
Quel crime ?
Pierre Corneille
Enfin... d'avoir rêvé...
Molière
D'aimer ma femme?... Hélas ! Ça m'est bien arrivé.
Pierre Corneille
Et vous bornerez là toute votre colère ?
Molière
Je vous sais si bon gré d'avoir su lui déplaire.
Pierre Corneille
Ah ! Vous me réveillez avec ce mot... Merci Mais quel trouble ignoré m'avait pu rendre ainsi ? La raison rentre enfin dans ma tête plus saine.
Molière
Profitons-en ! Ma scène alors, il faut ma scène !
Pierre Corneille
Vous l'aurez aujourd'hui... Je pars.
Molière
Et prompt retour.
Pierre Corneille
Et tenez ! Je la liens cette scène d'amour. Ah ! Mes soixante hivers ; on vous croit incapables D'exprimer du printemps les accents ineffables : Mais tout renaît en moi comme aux jours de bonheur, La scène sera faite...
Molière
Aujourd'hui !
Il sort.
Pierre Corneille
Sur l'honneur!
Scène 8
Molière, Armande
Armande rentre.
À Armande.
Molière
Mais c'est donc une loi de cette triste vie Qu'il faille nous donner à tous la comédie ? À la belle à présent. Voyons son embarras. Eh bien, vous m'avez mis, ma chère, en de beaux draps ! Corneille sort d'ici dans une humeur étrange En jurant que de vous il faudra qu'il se venge.
Armande
Ce doit être un avis pour messieurs les auteurs De choisir un peu mieux leurs collaborateurs.
Molière
Qu'a-t-il fait ?
Armande
Eh ! Qu'importe ? Il part, j'en suis ravie.
Molière
Il ne nous reverra, m'a-t-il dit, de sa vie.
Armande
Ah ! Mon deuil en est fait.
Molière
Et vous avez grand tort.
Armande
Quoi vous prenez parti pour lui, vous ! C'est trop fort ! Savez-vous qu'il osa me déclarer sa flamme ! Quelle audace ! - À son âge !
Molière
Ah !...
Armande
N'est-ce point infâme ?
Molière
Que non pas ! C'est le fait d'un vieillard bien portant À son âge ! Combien en voudraient faire autant.
Armande
Oui... Vous raillez, vous ! Mais moi, sans nulle clémence, J'ai vite rafraîchi son esprit en démence.
Molière
Et vous avez mal fait ! N'avez-vous pas compris D'un hommage pareil le haut et digne prix ? Avez-vous pu penser que cet époux fidèle, Cet homme plein d'honneur et ce père modèle Vienne achever sa route et son noble destin En mettant à vos pieds un vieillard libertin ? N'avez-vous pas conçu que vous étiez le rêve, La vague Déité que son génie élève, Et que dans cet amour voguant en plein azur Il ne glissait rien d'équivoque ou d'impur ? Que votre charme aidait sa Muse glorieuse... Ah ! Vous auriez compris, étant plus orgueilleuse, Quel prix pouvait avoir ce prestige vainqueur Qui lui rendait d'un coup les vingt ans de son coeur.
Armande
C'est bien subtil pour moi. - Mais sa flamme éthérée En courroux, dites-vous, s'est bientôt déclarée ? Voilà pour l'idéal un trait bien maladroit.
Il lui remet la lettre de Corneille.
Molière
C'est que l'humanité reprend toujours son droit. Mais voyez ! Vous toujours si prompte à la satire, Le bouquet à Chloris que cela vous attire.
Scène 9
Molière, Baron, Armande
Stances à la marquise. (Poésies diverses de P. Corneille.)
Molière
C'est un chef-d'oeuvre pur... mais un bonbon amer.
Baron
Il en coûte parfois de blesser un coeur fier.
À Molière lui montrant le billet.
Armande
De quoi vous mêlez-vous ? Se peut-il que j'endure !...
Molière
Certes, le vieux lion a la griffe encor dure Et j'ai peut-être eu tort de le défendre ainsi.
Baron
Mais vous vous vengerez.
Armande
N'en prenez point souci. Si je ne puis sur l'un faire passer l'orage, Un autre peut porter les marques de ma rage.
Molière
Eh bien ! N'êtes-vous plus une femme d'esprit ?
Armande
Oui... Je ris de cela.
Il remonte.
Molière
C'est pire quand on rit.
Armande
C'est votre faute... Où donc alliez-vous, je vous prie ?
Baron
Rompre à jamais avec...
Armande
Cette vieille de Brie ?...
Baron
Oui.
Molière
Toujours quereller.
Armande
Je reconnais mon tort Et me voilà soumise au plus parfait accord.
Scène 10
Pierre Corneille, Molière, Armande, Baron
Pierre Corneille
Ô brave et cher ami, dont l'amitié parfaite... M'a pardonné l'affront...
Molière
Notre scène ?
Molière lit à part.
Pierre Corneille
Elle est faite. Lisez.
Pierre Corneille
Ah ! Permettez, Madame, qu'à genoux Je demande pardon des discours les plus fous, Les plus impertinents qu'ait subis une femme ; Mais l'Amour et Psyché frémissaient en mon âme Et de leur feu si beau la céleste vigueur, Pour enflammer mes vers, avait brûlé mon coeur.
Armande
Un hommage si doux pouvait-il me déplaire ?
Corneille plie la genou.
Pierre Corneille
Quoi ? Vous me refusez un moment de colère. Vous dédaignez de voir quels sont mes attentats Et m'en punissez mieux en ne punissant pas.
Molière
Ah ! C'est parfait, divin !
Baron
Oh ! Que de patenôtres !
Montrant le manuscrit.
Molière
Quoi, vous, vous, à ses pieds ! Elle doit être aux vôtres. Il n'est rien de plus pur, de plus beau, de plus doux ! Ce chef-d'oeuvre se doit écouter à genoux.
Baron
Vous n'allez pas du moins faire cette folie.
Armande
Voyons.
Il lui donne le manuscrit.
Molière
Lisez !
Baron
J'enrage !
Armande
Oh ! La scène jolie !
Baron
Mais je suis au martyre.
Armande
Oui, Monsieur... à genoux, Lisez... et supposez que vous êtes jaloux.
Baron
« Je le suis, ma Psyché, de toute la nature, Les rayons du soleil vous baisent, trop souvent, Vos cheveux souffrent trop les caresses du vent, Dès qu'il les flatte, j'en murmure, L'air même que vous respirez Avec trop de plaisir passe par votre bouche ; Votre habit de trop près vous touche Et sitôt que vous soupirez Je ne sais quoi qui m'effarouche Craint parmi vos soupirs des soupirs égarés...
Pierre Corneille
Il pleure, cet enfant.
Armande
Pardonnez !
Baron
Noble maître !
Pierre Corneille
C'est à d'autres genoux, enfants, qu'il vous faut mettre, J 'écrivais, il est vrai, mais Molière dictait.
Molière
Je dictais, j'en conviens, le Génie écoutait.
Pierre Corneille
Lui seul est grand, amis, son oeuvre est sans pareille.
Molière
Il n'est qu'un homme grand ici : le grand Corneille!
Armande
Et l'admiration de l'avenir humain, Vous joindra comme moi tous les deux par la main.