Drame · 1879 · 3 actes

Une maison de poupée

d’Henrik Ibsen

Nora, épouse choyée de l’avocat Torvald Helmer, a autrefois emprunté en secret, en imitant une signature, pour sauver la vie de son mari. Quand le secret menace d’éclater, elle regarde enfin sa vie en face.

Représentation
≈ 2 h 09
Distribution
distribution libre
Répliques
1 315
Écriture
En prose
Dans l’app
Voix prêtes

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Nora N 574 ≈ 56 min 22
Helmer N 297 ≈ 33 min 18
Madame Linde N 188 ≈ 15 min 12
Krogstad N 119 ≈ 13 min 4
Rank N 99 ≈ 9 min 6
Femme De Chambre N 20 ≈ 1 min 8
Anne-marie N 15 ≈ 1 min 2
Enfants N 3 ≈ 1 min 1
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle IDeuxièmeTroisième
Nora absentabsentabsentabsentabsentabsent
Helmer absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Madame Linde absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Krogstad absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Rank absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Femme De Chambre absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Anne-marie absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Enfants absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Acte I

Scène 1

Femme De Chambre, Nora, Helmer

Femme De Chambre

Un coup de sonnette dans l’antichambre. Un moment après, la porte s’ouvre. Nora fait son entrée en fredonnant gaîment, son chapeau sur la tête, son manteau sur les épaules. Elle pose plusieurs paquets sur la table de droite. Par la porte de l’antichambre restée ouverte, on aperçoit un commissionnaire chargé d’un arbre de Noël et d’un panier, il remet le tout à la femme de chambre qui l’a introduit.

Nora

Cachez bien l’arbre de Noël, Hélène. Il ne faut pas que les enfants le voient avant ce soir quand il sera paré.

Elle sort son porte monnaie. — Au commissionnaire.

Nora

Combien vous dois-je ?

Nora

Voici une couronne. Le reste est pour vous.

Nora

Le commissionnaire salue et s’en va, Nora ferme la porte. Elle continue à sourire gaîment en enlevant son chapeau et son manteau.

, elle tire de sa poche un sac de pralines et en mange deux ou trois, puis elle va sur la pointe du pied à la porte du cabinet de son mari et écoute.

Nora

Ah ! il est dans son cabinet.

, du dehors.

Helmer

Est-ce l’alouette qui gazouille ?

Nora

Oui, c’est elle.

Helmer

Est-ce l’écureuil qui frétille ?

Nora

C’est l’écureuil !

Helmer

Quand est rentré l’écureuil ?

Nora

À la minute.

Elle cache le sac de pralines dans sa poche et s’essuie la bouche.

Nora

Viens, Torvald, viens voir ce que j’ai acheté.

Helmer

Ne m’interromps pas.

Scène 2

Nora, Helmer

Nora

Voyons, Torvald. Cette année nous pouvons bien dépenser un peu plus. C’est le premier Noël où il nous est permis de ne pas lésiner.

Helmer

Oui, mais nous ne devons pas être prodigues.

Nora

Un peu, Torvald, un petit peu n’est-ce pas ? Maintenant que tu vas toucher de gros appointements et que tu gagneras beaucoup, beaucoup d’argent.

Helmer

Oui, à partir du 1 er janvier, et encore il s’écoulera tout un trimestre sans que je touche rien.

Nora

Et qu’importe ! D’ici-là on empruntera.

Helmer

Nora !

Il s’approche d’elle et lui tire l’oreille par plaisanterie.

Helmer

Toujours cette légèreté. Suppose que j’emprunte aujourd’hui mille couronnes. Tu les dépenses pendant les fêtes de Noël, la veille du nouvel an une tuile me tombe sur la tête et…

, lui fermant la bouche avec la main.

Nora

Tais-toi, ne dis pas des choses pareilles.

Helmer

Mais figure-toi qu’elles arrivent. Et bien alors ?

Nora

Si cela arrivait… il me serait bien égal d’avoir des dettes ou de ne pas en avoir.

Helmer

Et les gens qui m’auraient prêté l’argent.

Helmer

Nora, Nora, tu es bien femme… Sérieusement, Nora, tu connais mes idées là-dessus. Pas de dettes, pas d’emprunts. Dans toute maison qui repose sur les dettes et les emprunts s’introduit une sorte d’esclavage, je ne sais quelle laideur. Jusqu’ici tous deux nous avons résisté et nous résisterons encore pendant le peu de temps que l’épreuve doit continuer à durer.

, s’approchant de la cheminée.

Nora

Bien, comme tu voudras.

, qui la suit.

Helmer

Allons, allons, il ne faut pas que l’alouette en soit abattue. Quoi ? Voilà l’écureuil qui fait la moue.

Il ouvre son porte monnaie.

Helmer

Nora, voyons, que penses-tu que j’ai là.

, qui se tourne vivement.

Nora

De l’argent !

Helmer

Vois.

Il lui donne quelques billets de banque.

Helmer

Mon Dieu, je sais bien qu’il y a beaucoup de dépenses dans une maison à l’approche de Noël.

, qui compte les billets.

Nora

Dix, vingt, trente, quarante ! Merci Torvald, merci. Avec ça je puis aller loin.

Helmer

Hé ! il le faudra bien.

Helmer

Et dans ce paquet qu’y a-t-il ?

, poussant un petit cri.

Nora

Non, Torvald, non. Tu ne dois pas le voir avant ce soir.

Helmer

Bon, bon ! Mais dis-moi, petite main percée, de quoi as-tu envie, toi ?

Nora

Bah ! est-ce que j’ai des caprices ?

Helmer

Je le croirai si tu le désires. Allons, dis-moi quelque chose qui te tente , quelque chose de sensé.

Nora

Vrai, je ne sais pas… ou plutôt écoute, Torvald.

Helmer

Voyons.

, elle joue avec les boutons du veston de son mari sans le regarder.

Nora

Si tu es décidé à me donner quelque chose, tu pourrais, tu pourrais…

Helmer

Allons, achève.

, d’un trait.

Nora

Tu pourrais me donner de l’argent, Torvald. Oh ! peu de chose, ce que tu aurais de disponible. Avec cela je m’achèterai quelque chose un de ces jours.

Helmer

Mais Nora…

Helmer

Comment appelle-t-on l’oiseau qui gaspille toujours.

Nora

Oui, oui, l’étourneau, je sais bien. Mais fais ce que je te dis Torvald. De la sorte j’aurai le temps de penser à quelque chose d’utile. Cela n’est-il pas très raisonnable, dis ?

, qui sourit.

Helmer

Si tu savais employer l’argent que je te donne et réellement acheter quelque chose, oui, mais cet argent fond dans la maison et s’évapore en mille riens, et bientôt il faut que je te regarnisse la bourse.

Nora

Pourtant, Torvald.

Helmer

C’est la pure vérité, ma petite Nora chérie.

Il la prend par la taille.

Helmer

L’étourneau est un animal très gentil, mais que d’argent il lui faut. C’est incroyable ce qu’il en coûte à un homme de posséder un étourneau.

Nora

Fi ! Comment peux-tu dire cela ? J’économise tout ce que je puis, vrai comme il fait jour !

Helmer

À cela rien à répliquer. Tout ce que tu peux… Seulement tu ne peux rien.

, qui fredonne et sourit gaîment.

Nora

Si tu savais quelles dépenses nous avons, nous autres alouettes et écureuils ?

Nora

Je voudrais bien avoir hérité des grandes qualités de papa.

Helmer

Et je t’aime telle que tu es de toute mon âme, mon alouette chérie, mais vois-tu… je te trouve un air aujourd’hui… je ne sais comment dire… un air un peu suspect…

, le regardant dans les yeux.

Nora

Moi !

, la menaçant du doigt.

Helmer

Oui, toi. Regarde-moi bien dans les yeux… La gourmande n’a-t-elle pas fait quelque escapade en ville aujourd’hui.

Nora

Non, pourquoi dis-tu cela ?

Helmer

Vrai, tu n’as pas fourré ton nez de gourmande à la confiserie.

Nora

Non, je t’assure, Torvald.

Helmer

Tu n’as même pas mouillé tes lèvres dans un pot de confitures ?

Nora

Non, absolument pas.

Helmer

Tu n’as pas grignoté une ou deux pralines ?

Helmer

Bien ! bien, c’est pure plaisanterie.

, qui s’approche de la table à droite.

Nora

Même en rêve, je ne songerai pas à faire quelque chose qui te déplaise. Tu peux en être bien sûr.

Helmer

Non, je le sais, ne m’as-tu pas donné ta parole ?

Il s’approche de Nora.

Helmer

Allons, garde pour toi tes secrets de Noël, des secrets que tout le monde connaîtra quand on allumera l’arbre.

Nora

As-tu pensé à inviter à dîner le docteur Rank.

Helmer

Non, à quoi bon, n’est-ce pas tout entendu. Et d’ailleurs je l’inviterai tout à l’heure quand il va arriver. J’ai commandé du bon vin. Nora, tu ne peux t’imaginer quelle fête pour moi cette soirée de Noël.

Nora

Pour moi aussi. Et comme les enfants vont être heureux, Torvald !

Helmer

Ah ! c’est une joie de penser qu’on est parvenu à une situation stable, assurée, qu’on a abondamment le nécessaire, n’est-il pas vrai ? C’est un bonheur intense que d’y penser.

Nora

Oh ! c’est merveilleux.

Nora

Moi je ne m’ennuyais pas.

, qui sourit.

Helmer

Mais le résultat, Nora, fut-il assez lamentable !

Nora

Bon, tu vas encore me faire enrager à ce sujet ! Est-ce ma faute si le chat est entré et a tout mis en pièce.

Helmer

Il est clair que non, Nora. Comment cela pourrait-il être ta faute ! Tu avais le plus grand désir que nous nous amusions tous, et c’est l’essentiel. Mais il est bon que ces mauvais temps soient passés.

Nora

Oui, j’ai encore peine à y croire.

Helmer

Maintenant, je ne m’ennuierai plus, enfermé, solitaire. Tu n’auras plus à torturer tes chers yeux et tes jolies mains.

, qui bat des mains.

Nora

Non, vrai non, Torvald ! Quel plaisir, mon Dieu !

Elle prend le bras de son mari.

Nora

Maintenant je vais t’expliquer comment j’ai pensé à nous arranger après Noël.

On entend sonner.

Nora

On sonne

Elle range les fauteuils en place.

Nora

Voilà quelqu’un qui arrive ! Comme c’est ennuyeux !

Helmer

Si c’est une visite, souviens-toi que je n’y suis pour personne.

Scène 3

Nora, Femme De Chambre, Helmer

, de la porte à droite.

Nora

Qu’elle entre !

, à Helmer.

Femme De Chambre

Monsieur le docteur est arrivé en même temps.

Helmer

Est-il entré dans mon cabinet ?

Femme De Chambre

Oui, monsieur.

Scène 4

Madame Linde, Nora

, timidement, un peu hésitante.

Madame Linde

Bonjour, Nora.

, indécise.

Nora

Bonjour.

Madame Linde

Tu ne me reconnais pas.

Nora

En effet… je ne sais… Eh si, il me semble.

Poussant une exclamation.

Nora

Christine, c’est toi.

Madame Linde

Moi-même.

Nora

Christine ! Et moi qui ne te reconnaissais pas, mais comment aurais-je ?…

Plus bas.

Nora

Comme tu es changée.

Nora

Vrai, il y a tant de temps que nous ne nous sommes vues ?… oui, c’est cela. Oh ! ces dernières huit années, quelle heureuse époque ! Si tu savais !… Et te voilà ici ! Tu as fait ce long voyage en plein hiver. Tu es courageuse.

Madame Linde

Je suis arrivée par le vapeur ce matin.

Nora

Pour passer les fêtes naturellement. Quel bonheur ! Nous allons bien nous amuser. Mais enlève ton manteau. Tu n’auras pas froid, n’est-ce pas ?

Elle l’aide.

Nora

Voilà ! maintenant nous nous assoirons à notre aise près de la cheminée. Non, mets-toi dans ce fauteuil : je prends la balancine ; c’est ma place.

Elle lui prend les mains.

Nora

Oh ! je te revois avec ta figure d’autrefois… C’était le premier coup d’œil ; voilà tout. Cependant, tu as un peu pâli, Christine… et maigri aussi.

Madame Linde

Et j’ai vieilli beaucoup, beaucoup, Nora.

Nora

Oui, un peu, un petit peu peut-être… mais pas beaucoup.

Elle s’arrête tout à coup, puis d’un ton grave reprend.

Nora

Oh ! folle que je suis, je bavarde là, ma chère et bonne Christine, tu me pardonnes ?

Madame Linde

Que veux-tu dire, Nora ?

, avec douceur.

Nora

Pauvre Christine, tu es demeurée veuve.

Madame Linde

Oui, il y a trois ans.

Madame Linde

Cela ne me surprend nullement.

Nora

Non, Christine, c’était très mal de ma part. Pauvre amie, par quelles angoisses tu as dû passer ! Il ne t’est pas resté de quoi vivre ?

Madame Linde

Non.

Nora

Et pas d’enfants ?

Madame Linde

Pas d’enfants non plus.

Nora

Alors rien ?

Madame Linde

Pas même un deuil dans le cœur, un de ces chagrins qui absorbent.

, avec un sourire incrédule.

Nora

Voyons, Christine, voyons, est-ce possible ?

, avec un sourire amer et en lui passant la main sur les cheveux.

Madame Linde

Cela arrive parfois , Nora.

Nora

Seule au monde. Quel chagrin ce doit être pour toi !… J’ai trois superbes enfants, en ce moment tu ne peux pas les voir. Ils sont sortis avec leur gouvernante. Tu vas tout me raconter maintenant.

Nora

Non, c’est à toi de parler. Aujourd’hui je ne veux pas être égoïste… je ne veux penser qu’à toi. Cependant il faut que je te dise quelque chose. Sais-tu la bonne fortune que nous avons eue ces jours-ci ?

Madame Linde

Non, qu’est-ce ?

Nora

Songe , mon mari a été nommé directeur de la banque.

Madame Linde

Ton mari ! ah ! quelle chance !

Nora

N’est-ce pas ? C’est une situation si précaire que celle d’un avocat, surtout quand il ne veut se charger que des bonnes causes et naturellement c’est ce que faisait Torvald, chose que j’approuve pleinement. Tu penses si nous sommes contents. Il doit prendre possession de sa place à partir du premier janvier et alors il aura de beaux appointements et toute espèce d’avantages. Aussi vivrons-nous autrement qu’aujourd’hui, tout à fait selon nos goûts. Oh ! Christine, quel bonheur, quel plaisir ! Crois-tu que ce soit agréable d’avoir beaucoup d’argent et d’être débarrassé de toutes préoccupations ? N’est-ce pas ton avis ?

Madame Linde

En peut-on douter ? Au moins ce doit être chose excellente d’avoir le nécessaire.

Nora

Non pas seulement le nécessaire. Beaucoup, beaucoup d’argent !

, qui sourit.

, qui sourit doucement.

Nora

Torvald suppose que je le suis encore. Mais

Elle la menace du doigt.

Nora

« Nora — Nora » n’est pas si folle que tu crois. Ah ! la vérité c’est que jusqu’ici je n’ai pas eu grand chose à gaspiller : il a fallu que nous travaillions tous les deux.

Madame Linde

Toi aussi ?

Nora

Oui, des bagatelles, des travaux à la main, du crochet, des broderies.

Elle change de ton.

Nora

Et encore autre chose. Tu sais que Torvald a quitté le ministère quand nous nous sommes mariés. Au bureau il n’y avait pas pour lui espoir d’avancement et il lui fallait gagner plus d’argent qu’avant. Mais la première année il fut surmené d’une manière terrible. Figure-toi , il lui fallait chercher toute espèce de travaux supplémentaires et être à la besogne du matin au soir. Il abusa de ses forces et tomba gravement malade, alors les médecins dirent qu’il fallait qu’il partît pour le Midi.

Madame Linde

C’est vrai, vous avez passé un an en Italie.

Nora

Oui, comme tu le devines, il n’était pas facile de se mettre en route. Ivar venait de naître. Mais il le fallait. Oh ! le voyage fut merveilleusement beau ! et il sauva la vie à Torvald ! Mais que d’argent cela nous a coûté !

Madame Linde

Je m’en doute.

Nora

Douze cents écus, quatre mille huit cents couronnes ! c’est une somme.

Nora

Je vais te dire ; c’est papa qui nous l’a donnée.

Madame Linde

Ah ! bon ! si je ne me trompe, ce fut précisément alors que mourut ton père.

Nora

Oui, Christine, justement alors et, pense , je ne pus aller le soigner. J’attendais d’un jour à l’autre la naissance d’Ivar. Le pauvre Torvald était moribond et avait besoin de mes soins. Mon bon cher père… Je ne l’ai pas revu. Oh ! c’est la peine la plus cruelle que j’ai eu à souffrir depuis mon mariage.

Madame Linde

Je le sais, tu l’aimais beaucoup… De sorte que vous êtes allés en Italie.

Nora

Oui, nous avions l’argent, et les médecins étaient pressants. Nous sommes partis un mois après.

Madame Linde

Et ton mari en est revenu entièrement guéri ?

Nora

Il se portait comme un charme.

Madame Linde

Et… ce médecin.

Nora

Que veux-tu dire ?

Madame Linde

Je me souviens que la femme de chambre a salué du nom de docteur un monsieur qu’elle a fait entrer en même temps que moi.

Madame Linde

Ma mère vivait encore. Elle était infirme et sans nul soutien. Puis j’avais à ma charge mes deux petits frères. Je ne me suis pas cru le droit de repousser sa demande.

Nora

Non, non, tu as eu raison sûrement… Alors il était riche ?

Madame Linde

Je crois qu’il était très à son aise, mais c’était une fortune peu solide et, à sa mort, tout croula sans qu’il en soit rien resté.

Nora

Et alors ?

Madame Linde

Il me fallut me tirer d’affaire à l’aide d’un petit commerce… J’ai été directrice d’une école, que sais-je ? Les trois dernières années n’ont été pour moi qu’une longue journée de travail sans repos. Maintenant tout est fini, Nora. Ma pauvre mère n’a plus besoin de moi : je l’ai perdue ; les garçons non plus : ils peuvent à présent subvenir à leurs besoins.

Madame Linde

Non, Nora, il ne me reste plus qu’une vie insupportable. Personne à qui consacrer son existence !

Elle se lève inquiète.

Madame Linde

Aussi je n’ai pas pu demeurer là-bas dans ce recoin perdu. Ici il doit être plus facile de s’absorber dans une occupation, de se distraire de ses pensées. Si j’étais assez heureuse pour trouver une place, un travail de bureau…

Nora

Tu penses à cela ? C’est si fatigant, toi qui as besoin de te reposer ! Tu ferais mieux d’aller prendre une saison de bains.

, en s’approchant de la fenêtre.

Madame Linde

Je n’ai pas un papa qui me paie le voyage.

, se levant.

Nora

Allons ! tu es de mauvaise humeur.

Madame Linde

C’est à toi à ne pas m’en vouloir, ma chère Nora. Le pire dans une situation comme la mienne c’est qu’on s’aigrit un peu… On n’a personne pour qui travailler et malgré tout il faut regarder de tous côtés pour gagner son pain ! Ne faut-il pas vivre ? De la sorte on devient égoïste. Que veux-tu que je te dise ? Quand tu m’as annoncé il y a un moment votre heureux changement de fortune, je m’en suis réjouie pour moi plus que pour toi.

Nora

Et comment ?… Ah ! bon !… J’y suis, tu te seras dit que Torvald pourra t’être utile ?

Madame Linde

Oui, je l’ai pensé.

Madame Linde

Comme je dois te remercier de tant de sollicitude, Nora ! Je dois t’en remercier doublement, toi qui connais si peu les misères et les soucis de la vie

Nora

Moi… tu crois cela.

, en souriant.

Madame Linde

Mon Dieu ! Des travaux à l’aiguille et d’autres babioles de ce genre ! Tu es une enfant, Nora.

, secouant la tête et traversant la scène.

Nora

N’en parle pas si légèrement.

Madame Linde

Oui.

Nora

Tu es comme les autres. Tous vous croyez que je ne suis capable de rien de sérieux…

Madame Linde

Allons ! allons…

Nora

Que je n’ai aucune idée des difficultés de la vie.

Madame Linde

Mais, ma chère Nora, tu viens de me raconter tous tes embarras.

Nora

Bah !… Ces bagatelles !…

À voix basse.

Nora

Je ne t’ai pas conté le principal.

Madame Linde

Que dis-tu ?

Madame Linde

Je ne regarde personne du haut de ma grandeur. Pourtant je suis satisfaite. Je m’enorgueillis de penser que grâce à moi ma mère a passé tranquillement ses derniers jours.

Nora

Et tu t’enorgueillis aussi de ce que tu as fait pour tes frères.

Madame Linde

Il me semble que j’en ai le droit.

Nora

Je le crois aussi. Maintenant je vais te dire une chose, Christine. Moi aussi j’ai un motif de joie et d’orgueil.

Madame Linde

Je ne le mets pas en doute. Voyons, explique-toi ?

Nora

Parle plus bas, que Torvald ne nous entende pas ! Pour rien au monde je ne voudrais qu’il sache… Personne ne doit le savoir que toi, Christine, rien que toi.

Madame Linde

Mais qu’est-ce ?

Nora

Approche-toi davantage.

Elle l’attire près d’elle sur le sofa.

Nora

Oui, écoute, moi aussi je puis être orgueilleuse et satisfaite ! C’est moi qui ai sauvé la vie de Torvald.

Madame Linde

Sauvé ! Comment sauvé ?

Madame Linde

Eh bien ! mais c’est ton père qui vous a donné l’argent nécessaire.

Nora

Oui, c’est ce que croit Torvald, c’est ce que croit tout le monde ; mais…

Madame Linde

Mais…

Nora

Papa ne nous a pas donné un centime. C’est moi qui me suis procuré l’argent.

Madame Linde

Toi ! Une somme pareille ?

Nora

Douze cents écus, quatre mille huit cents couronnes, qu’en dis-tu ?

Madame Linde

Mais, Nora, comment as-tu fait ? Tu as gagné à la loterie ?

, d’un ton dédaigneux.

Nora

La loterie !

Avec un geste de mépris.

Nora

Quel mérite y aurait-il là ?

Madame Linde

Mais en ce cas où l’as-tu pris ?

, souriant d’un air de mystère et fredonnant.

Nora

Tra la la la la !

Madame Linde

Il n’était pas facile qu’on te le prête.

Madame Linde

Parce qu’une femme mariée ne peut pas emprunter sans l’autorisation de son mari.

, en secouant la tête.

Nora

Oh ! quand il s’agit d’une femme un peu pratique… d’une femme qui sait se retourner adroitement.

Madame Linde

Nora, j’ai beau me creuser la tête, je ne devine pas.

Nora

Tu n’as pas besoin de te creuser la tête. Je n’ai pas dit que j’ai emprunté cet argent. J’ai pu l’avoir autrement.

Elle se laisse tomber sur le sofa.

Nora

J’ai pu le recevoir d’un adorateur. Bah !… avec cette frimousse-là !

Madame Linde

Quelle folle tu fais !

Nora

Avoue que tu es terriblement intriguée.

Madame Linde

Dis-moi, ma chère Nora, tu n’as pas agi à la légère ?

, se redressant.

Nora

Est-ce une légèreté de la part d’une femme de sauver la vie de son mari ?

Madame Linde

Ce qui me paraît une légèreté, c’est qu’à son insu…

Madame Linde

Et ton mari ne sut pas par ton père que l’argent ne venait pas de lui.

Nora

Jamais il ne l’a su. Papa mourut peu de jours après. J’avais pensé à tout lui avouer en lui demandant de ne pas me trahir, mais il était si malade ! hélas ! je ne pus pas lui en parler.

Madame Linde

Et depuis tu ne t’en es pas confessée à ton mari.

Nora

Jamais, bon Dieu ! Y penses-tu ? lui qui est si sévère là-dessus ! Puis son amour-propre masculin en serait si froissé. Quelle humiliation de savoir qu’il me doit quelque chose. Cette pensée serait venue bouleverser tous nos rapports ; notre vie domestique si heureuse ne serait plus ce qu’elle est.

Madame Linde

Tu ne lui en parleras jamais.

, réfléchissant et souriant à demi.

Madame Linde

De sorte, ma pauvre Nora, qu’il t’a fallu tout prélever sur tes dépenses personnelles.

Nora

Naturellement. Après tout ce n’était que juste. Toutes les fois que Torvald me donnait de l’argent pour moi, je n’en dépensais que la moitié. J’achetais toujours les articles bon marché. Par bonheur, tout m’allait bien. Aussi Torvald n’a jamais rien remarqué. Mais parfois cela m’était dur, Christine, il est si agréable d’être élégante. N’est-il pas vrai ?

Madame Linde

Je crois bien.

Madame Linde

Combien as-tu pu payer de la sorte ?

Nora

Il me serait difficile de te le dire exactement. Ma petite, il n’est pas aisé de débrouiller de genre d’affaire. La seule chose que je sache c’est que j’ai payé tout ce que j’ai pu. Bien souvent je ne savais où donner de la tête…

Elle sourit.

Nora

Alors je pensais qu’un vieux monsieur très riche s’était épris de moi.

Madame Linde

Quoi ! Quel vieux monsieur ?

Nora

Pur enfantillage… Il mourait et on ouvrait son testament. On y trouvait en gros caractères cette clause : « Toute ma fortune appartient à la délicieuse madame Nora Helmer, et lui sera remise sur le champ ».

Madame Linde

Mais, chère Nora, quel est ce vieux monsieur ?

Nora

Mon Dieu ! tu ne comprends rien, ma chère. Ce vieux monsieur n’existe pas. C’est une idée qui naissait dans mon cerveau quand je ne voyais pas le moyen de me procurer de l’argent. Enfin tout ceci est maintenant tout à fait sans intérêt. Le vieux monsieur peut être où bon lui semble ; ni lui, ni son testament ne m’inquiètent parce qu’à présent je suis tranquille.

Elle se lève d’un trait.

Nora

Mon Dieu ! Quelle joie que d’y penser : tranquille, pouvoir être tranquille, tout à fait tranquille ! Jouer avec les enfants, bien arranger la maison, avec goût, comme Torvald peut le désirer. Puis viendra le printemps, le beau ciel bleu. Peut-être alors pourrons-nous un peu voyager. Retourner voir la mer ! Oh ! quelle chose adorable de vivre et d’être heureuse !

Nora

On sonne.

Madame Linde

On sonne, dois-je me retirer ?

Nora

Non, reste ; il ne viendra personne. C’est probablement pour Torvald.

Scène 5

Femme De Chambre, Nora

Femme De Chambre

Pardon, madame… Voici un monsieur qui demande à parler à l’avocat.

Nora

Tu veux dire au directeur.

Femme De Chambre

Oui, madame, au directeur. Mais comme le docteur est dans son cabinet… je ne savais pas.

Scène 6

Krogstad, Nora

, qui entre.

Krogstad

C’est moi, madame.

Krogstad

Christine frémit, se trouble et se tourne du côté de la fenêtre.

, faisant un pas vers Krogstad, troublée et à demi voix.

Nora

Vous ? Qu’y a-t-il ? Que voulez vous dire à mon mari ?

Nora

C’est vrai.

Krogstad

D’ennuyeuses affaires, madame, rien que cela.

Nora

Alors prenez la peine d’entrer dans son cabinet.

Nora

Elle le salue d’un air indifférent.

Scène 7

Madame Linde, Nora

Madame Linde

Nora… quel est cet homme ?

Nora

C’est l’homme d’affaires Krogstad.

Madame Linde

Ah ! c’est bien lui.

Nora

Tu le connais ?

Madame Linde

Je l’ai connu il y a bien des années ; il fut quelque temps clerc d’avoué chez nous.

Nora

Précisément.

Madame Linde

Comme il a changé !

Nora

Je crois qu’il a été très malheureux en ménage.

Nora

Oui, avec un tas d’enfants… Oh ! voilà que je me brûle.

Nora

Elle recule la balancine.

Madame Linde

On dit qu’il s’occupe de toutes sortes d’affaires ?

Nora

Oh ! c’est possible : Je ne sais… Mais ne parlons pas affaire ! c’est si ennuyeux…

Nora

Le docteur Rank sort du cabinet de Helmer.

Scène 8

Rank, Nora, Madame Linde

, tenant la porte entr’ouverte

Rank

Non, non, je ne veux pas te gêner. Je vais voir un moment ta femme.

Il ferme la porte et se rend compte de la présence de madame Linde.

Rank

Ah ! pardon ! Ici aussi je dérange.

Nora

Nullement !

Faisant les présentations.

Nora

Le docteur Rank… ; Madame veuve Linde.

Rank

Un nom qu’on entend souvent prononcer dans cette maison… Je crois vous avoir devancée dans l’escalier.

Madame Linde

Oui, j’ai de la difficulté à monter les étages.

Rank

Ah ! un peu usée, à ce que je vois.

Madame Linde

Non, plutôt surmenée.

Madame Linde

Je suis venu en ville chercher du travail.

Rank

Sera-ce un remède efficace contre l’excès de fatigue ?

Madame Linde

Il faut bien vivre, docteur.

Rank

Oui, c’est l’opinion générale. On croit que c’est une chose nécessaire.

Nora

Oh ! docteur, je suis sûre que même vous vous êtes attaché à la vie.

Rank

Pour sûr j’y tiens. Misérable comme je le suis, je m’obstine à vouloir souffrir aussi longtemps que possible. Tous mes malades ont le même désir et tous ceux qui ont le moral entamé pensent de même. Je viens justement d’en laisser un dans le cabinet d’Helmer. Un homme en traitement ; car il y a des hôpitaux pour ce genre de malades.

, d’une voix sourde.

Madame Linde

Ah !

Nora

Que voulez-vous dire ?

Rank

Oh ! je parle de l’agent d’affaires Krogstad, un homme que vous ne connaissez pas. Il est pourri jusqu’aux os . Eh bien ! lui aussi affirme qu’il est de la plus haute importance qu’il vive.

Rank

Je n’en sais trop rien. La seule chose que j’ai entendue, c’est qu’il était question de la banque.

Nora

Je ne savais pas que Krog… Que ce monsieur Krogstad eût rien de commun avec la banque.

Rank

Si fait ! on lui a donné une espèce d’emploi.

S’adressant à madame Linde.

Rank

Je ne sais si là-bas aussi, chez vous, il existe des gens qui s’évertue à déterrer les pourritures morales et qui lorsqu’ils trouvent un individu contaminé le mettent en observation en lui attribuant une bonne place ; les gens sains n’ont qu’à rester dehors.

Madame Linde

Il faut bien avouer que ce sont les malades qui ont le plus besoin de soins.

, haussant les épaules.

Rank

Voilà, c’est une façon de voir qui transforme la société en hôpital.

Rank

Pourquoi riez-vous ? Savez-vous seulement ce que c’est que la société ?

Nora

Est-ce que je m’occupe de votre insupportable société ? Je riais d’autre chose, une chose si drôle… Dites-moi, docteur… Tous les employés de la banque à l’avenir dépendront-ils de mon mari ?

Rank

C’est ce qui vous amuse.

, souriant et fredonnant.

Rank

Hola ! des pralines, je croyais qu’ici c’était de la contrebande.

Nora

Oui, mais celles-là, c’est Christine qui me les a données.

Madame Linde

Moi !

Nora

Allons, allons ! Ne te trouble pas. Pouvais-tu savoir que Torvald me l’a défendu. Bah ! pour une fois, n’est-il pas vrai, docteur ?… Tenez !

Elle lui met une praline dans la bouche.

Nora

Et toi aussi, Christine. J’en mangerai une, une petite, deux au plus.

Elle commence à rôder autour de la pièce.

Nora

Donc je suis immensément heureuse. Il n’y a plus qu’une chose de laquelle j’ai une envie féroce.

Rank

Dites. De quoi s’agit-il ?

Nora

Une chose que j’ai une envie irrésistible de dire devant Torvald.

Rank

Et qui vous empêche de la dire ?

Nora

Je n’ose pas, c’est trop laid.

Madame Linde

Laid !

Nora

J’ai une envie folle de dire Credieu !

Rank

Quelle toquée vous êtes !

Madame Linde

Voyons, Nora.

Rank

Vous pouvez le lui dire, le voilà.

, en cachant les pralines.

Nora

Chut… chut…

Scène 9

Nora, Helmer, Madame Linde, Rank

, s’avançant vers lui.

Nora

Eh bien ! Torvald ! tu as enfin réussi à t’en débarrasser.

Helmer

Oui, il vient de partir.

Nora

Permets-moi de te présenter ? C’est Christine qui vient d’arriver.

Helmer

Christine ?… Pardonne , mais je ne sais.

Helmer

Ah ! très bien… Une amie d’enfance de ma femme, sans doute ?

Madame Linde

Oui, monsieur, nous nous sommes connues jadis.

Nora

Et tu vois, elle a fait ce long voyage pour me parler.

Helmer

Comment ?

Madame Linde

Pas pour cela seulement…

Nora

Christine, il faut que tu le saches, est très experte dans les travaux de bureau… Elle a en outre le plus grand désir d’être sous les ordres d’un homme supérieur et d’acquérir encore plus d’expérience.

Helmer

Excellente idée, madame.

Nora

Aussi , quand elle a vu qu’on t’avait nommé directeur de la banque, — un télégramme l’a annoncé. — Elle s’est aussitôt mise en route… N’est-ce pas, Torvald, tu feras quelque chose en faveur de Christine pour l’amour de moi ? Dis ?

Helmer

Ce n’est pas absolument impossible. Madame est probablement veuve ?

Madame Linde

Oui.

Helmer

Et vous êtes habituée au travail de bureau ?

Helmer

Alors il est probable que je pourrai vous avoir une place.

, frappant des mains.

Nora

Tu vois !

Helmer

Vous êtes arrivée au bon moment, madame.

Madame Linde

Comment vous remercier ?

Helmer

Oh ! ne parlons pas de cela.

Il met son manteau.

Helmer

Mais aujourd’hui vous voudrez bien m’excuser.

Nora

Ne tarde pas trop, Torvald.

Helmer

Je ne resterai qu’une heure.

Nora

Tu t’en vas aussi, Christine ?

, en mettant son manteau.

Madame Linde

Il faut que j’aille chercher un logement.

Helmer

Nous pourrons faire ensemble une partie du chemin.

, aidant madame Linde.

Nora

Quel ennui que nous soyons si à l’étroit !… Il nous est tout à fait impossible.

Madame Linde

Y penses-tu ma chère ? Au revoir, Nora, et merci.

Nora

Les voici ! les voici !

Nora

Elle court ouvrir, Anne-Marie entre avec les enfants.

Nora

Entrez, entrez !

Elle se baisse pour les embrasser.

Nora

Oh ! mes astres ! Vois, Christine, ne sont-ils pas jolis.

Rank

Ne restez pas ici au courant d’air.

Scène 11

Nora

Nora

Ce n’est pas possible ? Un gros chien a couru après vous… Il ne mordait pas ?… Non, les chiens ne mordent pas de gentilles poupées comme vous. Eh ! Ivar, attention à ne pas regarder les paquets. Non. Non, il y a dedans quelque chose de méchant… Quoi ?… Vous voulez jouer ?… à quoi ?… à cache cache ? Oui, nous allons jouer à cache cache. C’est Bob qui se cache d’abord ?… Non ?… Fort bien… c’est moi !

Scène 12

Krogstad, Nora

Krogstad

Pardonnez, madame.

, elle pousse un cri et se lève à demi.

Krogstad

La porte était entr’ouverte. On avait oublié de la fermer.

, se levant.

Nora

Mon mari n’est pas à la maison, monsieur Krogstad.

Krogstad

Je le sais.

Nora

Alors… Que voulez-vous ?

Krogstad

Vous dire un mot.

Nora

À moi ?

Bas aux enfants.

Nora

Allez trouver Anne-Marie… Quoi ?… Non, le monsieur ne fera pas de mal à maman. Quand il sera parti, nous reprendrons le jeu.

Nora

Elle accompagne les enfants jusqu’à la porte à gauche et la ferme.

Scène 13

Nora, Krogstad

, inquiète et agitée.

Nora

Vous voulez me parler ?

Krogstad

Oui, je le désire.

Nora

Aujourd’hui ?… Mais nous ne sommes pas encore au premier du mois.

Nora

Que désirez-vous ? Il m’est réellement impossible aujourd’hui.

Krogstad

Jusqu’à nouvel ordre, nous ne parlerons pas de cela. Il s’agit de quelque chose de tout différent. Pouvez-vous m’accorder un instant !

Nora

Oui, oui… quoique…

Krogstad

Bien… J’étais assis au restaurant Olsen… J’ai vu passer par là votre mari.

Nora

Ah !

Krogstad

Avec une dame.

Nora

Bien… Et ?

Krogstad

Puis-je vous poser une question ? Cette dame est madame veuve Linde ?

Nora

Oui.

Krogstad

Elle vient d’arriver de province ?

Nora

Aujourd’hui même.

Krogstad

C’est votre amie.

Nora

Oui, mais je ne comprends pas…

Nora

Je le sais.

Krogstad

Alors, vous êtes au courant. Je me le figurais bien. Allons, permettez-moi de vous demander si madame Linde va avoir une place à la banque ?

Nora

Comment osez-vous me demander cela ? Vous qui êtes un des subordonnés de mon mari… Mais, puisque vous me le demandez, je vous le dirai… Oui, madame Linde aura une place à la banque et elle l’aura grâce à moi, monsieur Krogstad. Maintenant vous voilà renseigné.

Krogstad

J’ai deviné juste.

, se promenant.

Nora

Mon Dieu ! On a sa petite influence. Quoi qu’on ne soit qu’une femme, cela ne veut pas dire que… Quand on occupe une situation subalterne, monsieur Krogstad, il faut faire attention de ne pas blesser une personne qui… hum !…

Krogstad

Qui a de l’influence…

Nora

Une assez grande.

, changeant de ton.

Krogstad

Madame, auriez-vous la bonté d’employer votre influence en ma faveur ?

Nora

Comment ? Que veut dire ?

Nora

Que voulez-vous dire ? Qui pense à vous l’enlever ?

Krogstad

Oh ! il est inutile de dissimuler. Je comprends fort bien que votre amie n’aime pas se rencontrer avec moi, et maintenant je sais à qui je dois ma mise à pied.

Nora

Mais je vous assure.

Krogstad

Bref en deux mots ; il est encore temps et je vous conseille d’user de votre influence pour l’empêcher.

Nora

Mais je n’ai pas d’influence, monsieur Krogstad.

Krogstad

Comment ? Il y a un moment vous me disiez…

Nora

Évidemment pas dans ce sens. Comment pouvez-vous croire que j’ai un pareil pouvoir sur mon mari ?

Krogstad

Oh ! je connais votre mari, depuis que nous avons été étudiants ensemble. Et je ne crois pas que M. le directeur de la banque soit plus ferme que les autres gens mariés.

Nora

Si vous parlez avec dédain de mon mari. Je vous mets à la porte.

Krogstad

Madame est belliqueuse.

Nora

Je ne vous crains pas. Après le Nouvel An, il ne s’écoulera pas longtemps que je ne sois affranchie.

, il se domine.

Nora

Cela en a tout l’air.

Krogstad

Ce n’est pas seulement à cause des appointements ; ce n’est pas là le plus important : Il y a autre chose… Je vais tout vous dire. Vous savez naturellement, comme tout le monde, que j’ai commis une imprudence, voici bon nombre d’années.

Nora

Je crois en avoir entendu parler.

Krogstad

L’affaire n’est pas allée jusqu’aux Tribunaux, mais sur le moment tous les chemins me furent fermés, c’est alors que j’entrepris le genre d’affaires que vous savez. Il fallait bien que je cherchasse à m’occuper. Et j’ose dire que je n’ai pas été pire que les autres. Maintenant je veux sortir de là. Mes fils grandissent. Pour eux il faut que je reconquière le plus de considérations possible. La porte de la banque était pour moi le premier échelon, et voici maintenant que votre mari m’en a précipité pour m’enfoncer de nouveau dans la boue.

Nora

Mais, mon Dieu, monsieur Krogstad, il n’est pas en mon pouvoir de vous aider.

Krogstad

Ce qui vous manque, c’est la volonté de le faire, mais j’ai des moyens de vous y obliger.

Nora

Vous n’irez pas dire à mon mari que je vous dois de l’argent.

Nora

Ce serait honteux.

Des larmes dans la voix.

Nora

Ce secret qui est ma joie et mon orgueil… qu’il le sache d’une façon si vilaine, par vous… Vous m’exposeriez aux plus grands ennuis.

Krogstad

Rien qu’aux plus grands ennuis ?

, d’un trait.

Nora

Ou plutôt faites-le. C’est vous qui y perdrez le plus. Mon mari verra alors quel genre d’hommes vous êtes ; et vous pourrez être bien assuré de perdre votre place.

Krogstad

Je viens de vous demander si vous ne craignez pas autre chose que des ennuis domestiques.

Nora

Si mon mari le sait, il voudra naturellement payer de suite et alors nous serons débarrassés de vous…

, faisant un pas vers elle.

Krogstad

Écoutez, madame… ou vous n’avez pas de mémoire, ou vous ne savez rien des affaires. Il faut que je vous mette un peu au courant.

Nora

C’est-à-dire ?

Krogstad

Au moment de la maladie de votre mari, vous êtes venue solliciter de moi un emprunt de douze cents écus.

Nora

Je ne connaissais que vous.

Krogstad

Je vous ai promis de vous procurer cet argent.

Krogstad

Je vous ai promis de vous le procurer sous certaines conditions. Mais alors vous étiez si préoccupée de la maladie de votre mari, et si impatiente d’avoir l’argent du voyage que vous n’avez pas fait grande attention aux détails. Vous ne serez donc pas étonnée que je vous les rappelle. Or donc, je vous ai promis de vous procurer cet argent, contre un reçu que j’ai rédigé.

Nora

Oui, et que j’ai signé.

Krogstad

Parfaitement, mais au bas du reçu j’ajoutai quelques lignes par lesquelles votre père donnait sa garantie. Ces lignes, votre père devait les signer.

Nora

Il devait, dites-vous ? Il les a signées.

Krogstad

Je laissais la date en blanc, ce qui voulait dire que votre père devait dater en signant, vous en souvenez-vous ?

Nora

Oui, je crois en effet…

Krogstad

Puis je vous ai remis le reçu, pour que vous l’ envoyiez à votre père par la poste. N’est-ce pas exact ?

Nora

C’est exact.

Krogstad

Et sans doute vous l’avez fait immédiatement, car cinq ou six jours s’étaient à peine écoulés, vous m’avez apporté la garantie signée par votre père, et alors je vous ai remis la somme.

Krogstad

À peu de chose près. Mais revenons à ce que nous disions… C’était vraiment une époque bien triste pour vous, madame.

Nora

Oui, c’est vrai.

Krogstad

Je crois que votre père était très malade ?

Nora

Moribond.

Krogstad

Il mourut peu après.

Nora

Oui.

Krogstad

Dites-moi, madame, vous souvenez-vous par hasard de la date de la mort de votre père, c’est-à-dire du quantième du mois.

Nora

Papa est mort le 27 septembre.

Krogstad

Exact. Je m’en suis enquêté, et voilà pourquoi je ne m’explique pas,

Il tire un papier de son portefeuille.

Krogstad

certaine particularité.

Nora

Quelle particularité ?… Je ne sais…

, après un court silence, elle relève la tête et le regarde d’un air de défi.

Nora

Non, ce n’est pas lui. C’est moi qui ai écrit le nom de papa.

Krogstad

Vous avez bien conscience de toute la gravité de cet aveu !

Nora

Pourquoi ? Sous peu de jours vous aurez votre argent.

Krogstad

Permettez-moi une question. Pourquoi n’avez-vous pas envoyé le reçu à votre père.

Nora

C’était impossible : Il était si malade : Pour lui demander sa signature, il aurait fallu que je lui indiquasse la destination de l’argent, et dans l’état où il se trouvait, je ne pouvais lui dire que la vie de mon mari était en danger. Ça n’était pas possible.

Krogstad

En ce cas, il aurait mieux valu renoncer au voyage.

Nora

Impossible. Ce voyage, c’était le salut de mon mari ; je ne pouvais y renoncer.

Krogstad

Mais vous n’avez pas songé à la supercherie que vous commettiez vis-à-vis de moi.

Krogstad

Madame, évidemment vous n’avez pas une idée nette de la responsabilité que vous avez encourue. Je vous dirai seulement que l’acte qui a entraîné la perte de tout mon avenir était moins criminel que celui-là.

Nora

Vous ? Vous voulez me faire croire que vous avez jamais été capable d’un élan pour sauver la vie de votre femme.

Krogstad

Les lois ne tiennent pas compte des mobiles.

Nora

Mais alors les lois sont mauvaises.

Krogstad

Mauvaises ou non… si je porte ce papier à la justice c’est d’après elles que vous serez jugée.

Nora

J’en doute fort. Une fille n’avait-elle pas le droit d’épargner à son vieux père moribond des inquiétudes et des soucis ? Une femme n’avait-elle pas le droit de sauver la vie de son mari ? Il se peut que je ne connaisse pas le fond des lois mais je suis certaine que quelque part on a dû y inscrire que cela est permis. Et vous qui êtes homme de lois, vous savez bien cela ? Vous me semblez bien peu malin pour un avocat, monsieur Krogstad.

Krogstad

C’est possible. Mais les affaires comme celles que nous traitons tous deux, vous conviendrez que je les connais ? Maintenant faites ce qu’il vous plaira. La seule chose que je vous dis c’est que si je trinque une seconde fois, vous me tiendrez compagnie.

Krogstad

Il salue et sort.

Scène 14

Nora, Enfants

Nora

Bah ! Il voudrait me faire peur ! Mais je ne suis pas si sotte.

Elle rassemble les vêtements de ses enfants, mais au bout d’un instant elle s’arrête.

Nora

Pourtant… Mais ce n’est pas possible… C’est par amour que j’ai agi…

, à la porte de gauche.

Enfants

Maman, le monsieur est parti.

Nora

Bien, bien je le sais. Vous ne parlerez à personne de ce monsieur. Vous entendez, pas même à papa !

Enfants

Non, maman. Veux-tu jouer maintenant ?

Nora

Non, non, pas maintenant.

Enfants

Mais tu nous l’avais promis, maman.

Nora

Je ne puis pas. Allez-vous - en ! J’ai beaucoup à faire. Allez, mes trésors !

Nora

Elle les congédie tendrement et ferme la porte.

Scène 15

, elle s’assied sur le sofa, prend une broderie et fait quelques points, mais aussitôt elle s’arrête.

Scène 16

Femme De Chambre, Nora

, apportant l’arbre de Noël

Femme De Chambre

Où dois-je le mettre, Madame ?

Nora

Ici au milieu.

Femme De Chambre

Faut-il apporter autre chose ?

Nora

Non, merci, j’ai ce qu’il me faut.

Nora

La femme de chambre s’en va en laissant l’arbre sur la table.

Scène 18

Helmer, Nora

Helmer

Oui, quelqu’un est-il venu ?

Nora

Non, non.

Helmer

C’est étrange. J’ai vu Krogstad sortir de la maison.

Nora

Ah ! oui, Krogstad est venu un instant.

Helmer

Je le vois à ta figure. Il est venu te supplier de me parler pour lui.

Nora

Oui.

Helmer

Et tu devais le faire comme si cela venait de toi-même, en me cachant sa visite. Ne t’a-t-il pas demandé cela ?

Nora

Oui, Torvald, mais…

Helmer

Nora ! Nora ! Et tu as pu agir ainsi ! Engager une conversation avec un pareil homme et lui faire une promesse et pour comble me mentir.

Nora

Te mentir ?

Helmer

Ne m’as-tu pas dit que personne n’était venu ?

Il la menace du doigt.

Helmer

Il ne faut pas que mon oiseau chanteur y revienne. Les oiseaux aux chants mélodieux doivent avoir le bec pur et propre pour bien gazouiller sans jamais détonner…

Il la prend par la taille.

Helmer

N’est-ce pas vrai !… Oui, je le savais bien.

Il la lâche .

Helmer

Plus un mot là-dessus !

Il s’assied devant la cheminée.

Helmer

Comme on est bien ici !

Helmer

Il feuillette ses papiers. Nora continue à parer l’arbre. Silence.

Nora

Torvald !

Helmer

Dis ?

Nora

Je suis si gaie à la pensée d’aller après-demain au bal costumé des Stenborg.

Helmer

Et moi je meurs de curiosité de savoir quelle surprise tu nous prépares.

Nora

Oh ! que c’est ennuyeux !

Helmer

Qu’est-ce qui est ennuyeux ?

Nora

Je ne trouve pas un costume qui vaille ! Tout est insignifiant, idiot.

Helmer

Nous y voilà ! La petite Nora a maintenant cette lubie en tête.

, derrière le fauteuil les coudes appuyés sur le dossier.

Nora

Tu es très pressé, Torvald ?

Helmer

Oh !…

Nora

Quels sont ces papiers.

Helmer

Des affaires de la banque.

Nora

Ah !

Nora

Alors c’est pour cela que le pauvre Krogstad ?

Helmer

Hein ! Hein !

, lui passant la main dans les cheveux.

Nora

Si tu n’étais pas si occupé, je te demanderais une grande faveur.

Helmer

Voyons, qu’est-ce ?

Nora

Personne n’a autant de goût que toi. J’ai un si grand désir d’être à mon avantage à ce bal. Torvald, ne pourrais-tu t’occuper de moi et décider le costume que je porterai ?

Helmer

Hola ! Hola ! La têtue ne se donne pas pour battue.

Nora

Oui, Torvald, je ne puis rien décider sans toi.

Helmer

Bon, bon ! On y pensera et on trouvera quelque idée.

Nora

Ah ! que tu es aimable ?

Elle revient à l’arbre de Noël. Silence.

Nora

Mais dis, ce qu’a fait Krogstad est-il vraiment si terrible ?

Helmer

Il a commis des faux. Sais-tu ce que cela veut dire !

Helmer

Oui, on agit bien des fois par légèreté. Je ne suis pas assez cruel pour condamner sans pitié un homme pour un seul acte de ce genre.

Nora

Non, n’est-ce pas, Torvald ?

Helmer

Plus d’un peut se relever moralement, à la condition de confesser sa faute et de subir sa peine.

Nora

Sa peine ?

Helmer

Mais Krogstad n’a pas suivi cette voie. Il a voulu sortir d’affaires par l’intrigue et les artifices. C’est là ce qui l’a perdu moralement.

Nora

Crois-tu que… ?

Helmer

Penses-y. Un homme pareil, qui a conscience de son crime, doit mentir et dissimuler toutes les heures. Il doit porter un masque même au milieu des siens. Oui, devant sa femme et ses enfants. Et cela, quand on pense aux enfants, c’est affreux.

Nora

Pourquoi ?

Helmer

Parce que pareille atmosphère de mensonges doit infecter de principes malsains toute une famille ! Chaque fois que ces enfants respirent, ils absorbent des germes de mal.

, s’approchant de lui.

Helmer

Et comment en douter, chérie ? J’ai eu mille occasions d’en faire l’expérience comme avocat : presque toutes les personnes dépravées de bonne heure ont eu des mères menteuses.

Nora

Pourquoi précisément des mères ?

Helmer

Le plus souvent c’est la mère dont l’hérédité agit. Cependant souvent celle du père, comme il est naturel, se fait sentir. Tous les avocats savent parfaitement cela. Et pourtant Krogstad a empoisonné ses propres enfants de son atmosphère de mensonge et de dissimulation. Voilà pourquoi je l’appelle un homme perdu moralement.

Il lui tend les mains.

Helmer

Et voilà pourquoi il faut que ma gracieuse petite Nora me promette de ne plus me parler en sa faveur ? Donne-moi ta parole ? Allons ! Qu’est-ce là ! La main ! Comme ça ! C’est convenu ! Je t’assure qu’il me serait impossible de travailler avec lui. À la lettre j’éprouve un malaise physique près de gens pareils.

, elle retire sa main et va se placer du côté opposé de l’arbre.

Nora

Quelle atmosphère lourde il y a ici ! Et moi qui ai tant à faire !

, se levant et rassemblant ses papiers.

Helmer

Avant le dîner il faut que je relise une partie de ceci ; puis je penserai à ton costume… Il est possible aussi que j’aie quelque chose à attacher à l’arbre de Noël enveloppé dans du papier doré.

Il lui pose la main sur la tête.

Helmer

Oh ! mon cher oiseau chanteur !

Helmer

Il sort par la porte de son cabinet.

Scène 20

Anne-marie, Nora

, à la porte à gauche.

Anne-marie

Les enfants veulent absolument venir avec leur mère.

Nora

Non, non, ne les laisse pas venir avec moi.

Anne-marie

Bien, bien, madame !

Scène 21

Nora

, pâle de terreur.

Nora

Dépraver mes enfants… empoisonner la maison.

Elle lève la tête.

Nora

Ce n’est pas vrai. C’est faux, vrai comme j’existe.

Nora

Rideau.

Acte Deuxième

Scène 2

Anne-marie, Nora

, entre par la porte de gauche, avec une grande boîte de carton.

Anne-marie

J’ai enfin trouvé la boîte du costume.

, obéissant.

Anne-marie

Il se peut que le costume ne puisse être porté tel qu’il est.

Nora

Oh ! je le mettrai bien volontiers en morceaux !

Anne-marie

Ah ! cela non ! On peut l’arranger facilement. Il ne faut qu’un peu de patience.

Nora

Oui, j’irai demander à madame Linde de m’aider.

Anne-marie

Sortir de nouveau avec un si mauvais temps !… Vous allez prendre froid et tomber malade.

Nora

Ce ne serait pas le pire qui pourrait m’arriver.

Anne-marie

Les pauvrets jouent avec les cadeaux de Noël, mais…

Nora

Ils parlent beaucoup de moi…

Anne-marie

Ils sont si habitués à la société de leur maman.

Nora

Oui, Anne-Marie, mais vois-tu, dans l’avenir, je ne pourrai pas être autant avec eux.

Anne-marie

Les enfants s’habituent à tout.

Nora

Tu le crois. Penses-tu que si leur maman partait pour toujours, ils l’oublieraient.

Nora

Dis-moi, Anne-Marie… Je me suis toujours demandé quelque chose. Comment as-tu eu le courage de confier ton enfant à des mains étrangères ?

Anne-marie

Et que faire, puisqu’il me fallait élever la petite Nora !

Nora

Oui, mais comment as-tu pu te décider ?

Anne-marie

Il se présentait pour moi une si bonne place. C’était une chance rare pour une fille qui avait eu un malheur… car le gredin ne voulait rien faire pour moi.

Nora

Ta fille t’aura oubliée sans doute.

Anne-marie

Ah ! non, bien sûr, elle m’a écrit quand elle a fait sa première communion, et puis une autre fois, quand elle s’est mariée.

, lui jetant les bras autour du cou.

Nora

Ma vieille nounou, tu as été une bonne mère pour moi, quand j’étais petite.

Anne-marie

La pauvre petite Nora n’avait d’autre mère que moi.

Nora

Et si mes enfants venaient à n’en plus avoir, je sais bien que tu… Tout cela est parler pour ne rien dire.

Elle ouvre la boîte.

Nora

Allons ! va les retrouver, il faut que… Tu verras comme je serai jolie demain.

Anne-marie

Dans tout le bal, il n’y aura personne d’aussi joli que madame. Voilà mon avis.

Anne-marie

Elle sort par la porte à gauche.

Scène 3

Nora

, ouvrant la boîte, puis la repoussant.

Nora

Si j’osais sortir… Si j’étais sûre que personne ne viendra… si je savais qu’il ne se passera rien à la maison pendant ce temps. Quelle folie ! Personne ne viendra. Plus de folles inquiétudes… Brossons le manchon. Les jolis gants ! les jolis gants… Ah ! chassons les idées. Un, deux, trois, quatre, cinq, six !

Elle pousse un cri.

Nora

Ah ! les voici.

Nora

Elle veut gagner la porte, mais elle reste indécise.

Scène 4

Madame Linde, Nora

, entre après s’être débarrassée de son manteau et de son chapeau dans l’antichambre.

Madame Linde

Ah !

Nora

C’est toi, Christine. Il n’y a personne avec toi, n’est-ce pas ? Comme tu arrives à propos !

Madame Linde

J’ai su que tu étais venu me chercher.

Madame Linde

Ah ! ah ! tu vas donner une vraie représentation ?

Nora

Oui, c’est le désir de Torvald. Voici le costume. Torvald me l’a fait faire là-bas, mais il est si abîmé que je ne sais vraiment pas…

Madame Linde

Il sera vite arrangé. La garniture seule est décousue par endroit. Dépêchons. Du fil ! des aiguilles ! Ah ! voilà tout ce qu’il faut ?

Nora

Que tu es bonne !

, causant.

Madame Linde

De sorte que tu te déguises demain. Écoute, je viendrai un moment te voir, moi aussi. Je ne t’ai pas remerciée pour la bonne soirée d’hier.

, se levant, et traversant la scène.

Nora

Il me semble qu’hier on n’était pas bien ici comme d’habitude. Tu aurais dû arriver un peu plus tôt, Christine. Il est vrai que Torvald a au plus haut point l’art de rendre la maison agréable.

Madame Linde

Et toi aussi… Ne nie pas. Tu es bien la fille de ton père. Mais, dis-moi, le docteur Rank est-il toujours aussi affaissé qu’hier ?

Nora

Non, hier, il l’était plus que d’habitude. Le malheureux souffre d’une terrible affection de la moelle épinière. Vois-tu, son père était un être répugnant ! Il entretenait des maîtresses et… on pourrait même dire pis. Aussi son fils a-t-il été maladif depuis son enfance.

, laissant tomber son travail.

Nora

Bah ! quand on a eu trois enfants, quand on reçoit la visite de certaines dames qui sont à moitié médecins, et qui vous racontent bien des choses…

, elle se remet à coudre. Silence.

Madame Linde

Le docteur Rank vient ici tous les jours ?

Nora

Tous les jours. C’est le meilleur ami de Torvald et aussi le mien. Le docteur Rank est pour ainsi dire de la maison.

Madame Linde

Mais, dis-moi, cet homme est-il complètement sincère, je veux dire, aime-t-il à faire des compliments !

Nora

Au contraire. Pourquoi cette question ?

Madame Linde

Hier, quand tu me l’as présenté, il m’a assuré qu’il avait souvent entendu prononcer mon nom et, pourtant, j’ai vu plus tard que ton mari n’avait pas de moi la plus légère idée. Comment se fait-il alors que le docteur Rank ait pu ?…

Nora

Tu as raison Christine. Torvald a une grande adoration pour moi. Il veut que je ne sois que pour lui, comme il dit. Les premiers temps, il était jaloux rien que m’entendre parler des personnes aimées qui m’entouraient auparavant. Naturellement, je me suis abstenue d’en parler dès lors, mais avec le docteur Rank, j’en parle souvent. Cela l’amuse de m’entendre.

Nora

Mettre fin à quoi ?

Madame Linde

À bien des choses… Hier, tu me parlais d’un adorateur riche qui devait te procurer de l’argent.

Nora

C’est vrai. Mais cet adorateur n’existe pas malheureusement. Qu’y a-t-il encore ?

Madame Linde

Le docteur Rank est-il riche ?

Nora

Oui, il a de la fortune.

Madame Linde

Et pas de famille ?

Nora

Aucune, mais.

Madame Linde

Et il vient ici tous les jours ?

Nora

Tu le sais bien.

Madame Linde

Comment un homme chevaleresque pourrait-il ainsi manquer de délicatesse ?

Nora

Je ne te comprends pas.

Madame Linde

Ne joue pas la comédie, Nora. Je crois que je devine à qui tu as emprunté les douze cents écus.

Madame Linde

Alors, ce n’est vraiment pas à lui ?

Nora

Sûrement non. Il ne m’en est pas venue un seul instant la pensée. D’abord, il ne pouvait pas nous prêter d’argent à cette époque. Il n’a fait son héritage qu’ensuite.

Madame Linde

Je crois que ça a été un bonheur pour toi, ma chère Nora.

Nora

Non, jamais, je n’aurai eu l’idée de demander au docteur… et pourtant je suis certaine que si je lui demandais…

Madame Linde

Mais naturellement, tu ne le feras pas…

Nora

Bien entendu ! Je ne crois pas que ce soit nécessaire, mais je suis sûre que si je parlais au docteur Rank…

Madame Linde

À l’insu de ton mari…

Nora

Il faut bien que j’en sorte. Je me suis engagée là-dedans sans qu’il le sache. Maintenant il faut que cela finisse.

Madame Linde

Je te le disais bien hier, mais…

, allant et venant.

Nora

Un homme peut se débrouiller plus facilement de ce genre d’affaires qu’une femme.

Madame Linde

Si tu parles du mari, oui.

Madame Linde

Naturellement.

Nora

Et on peut le déchirer en mille morceaux et… le brûler, cet infâme papier !

, elle regarde fixement Nora, abandonne son travail et se lève lentement.

Madame Linde

Nora, tu me caches quelque chose.

Nora

C’est à ma figure que tu le reconnais ?

Madame Linde

Depuis hier, il s’est passé quelque chose. Nora, dis-moi ce que c’est ?

, se tournant de son côté.

Nora

Christine !

Écoutant.

Nora

Chut ! Torvald est là. Passe dans la chambre des enfants. Torvald ne peut supporter de voir coudre. Dis à Anne-Marie de t’aider.

, ramassant une partie du travail.

Madame Linde

Bon ! Mais je ne m’en irai pas que tu ne m’aies tout dit franchement.

Madame Linde

Elle sort par la porte à gauche.

Scène 5

Helmer, Nora

, allant à sa rencontre.

Helmer

C’était la couturière ?

Nora

Non, c’était Christine qui m’aidait à arranger mon costume. Tu verras quel effet je vais faire.

Helmer

Oui, j’ai eu une belle idée.

Nora

Une idée superbe, mais aussi je suis gentille de vouloir te complaire.

, lui caressant le menton.

Helmer

Gentille ?… De complaire à ton mari ? Allons, toquée ! Je sais que ce n’est pas là ce que tu voulais dire. Mais je ne veux pas t’interrompre. Tu dois avoir à essayer, je suppose.

Nora

Et toi tu vas travailler ?

Helmer

Oui,

Lui montrant des papiers.

Helmer

Tu vois, je suis allé à la banque.

Helmer

Il va entrer dans son cabinet.

Nora

Torvald ?

, s’arrêtant.

Helmer

Tu dis ?

Nora

Si l’écureuil te demandait instamment quelque chose ?…

Helmer

Quoi ?

Helmer

Avant tout je voudrais savoir de quoi il s’agit.

Nora

Si tu voulais être complaisant et aimable, l’écureuil gambaderait et ferait toutes espèces de grimaces.

Helmer

Parle vite.

Nora

L’alouette gazouillerait sur tous les tons.

Helmer

L’alouette ne fait pas autre chose.

Nora

Je danserais pour t’amuser comme les sylphides au clair de la lune.

Helmer

Nora, est-ce que ce ne serait pas ce dont tu m’as parlé ce matin ?

, s’approchant.

Nora

Oui, Torvald… fais-moi ce plaisir.

Helmer

Et tu as le courage de m’en reparler ?

Nora

Oui, oui, il faut que tu consentes, il faut que Krogstad conserve son poste à la banque.

Helmer

Ma chère Nora, j’ai destiné ce poste à madame Linde .

Nora

Je t’en suis très reconnaissante, mais ne peux-tu congédier quelqu’autre employé et pas Krogstad ?

Nora

Ce n’est pas pour cela, Torvald. C’est pour toi, toi-même, tu as dit qu’il écrivait dans les mauvais journaux, il pourrait te faire tant de mal, j’en ai une peur épouvantable.

Helmer

Oh ! je comprends… Tu te seras souvenue de ce qui s’est passé autrefois et tu t’es épouvantée.

Nora

De quoi parles-tu ?

Helmer

Évidemment tu penses à ton père.

Nora

Oui, souviens-toi de tout ce qu’ont écrit dans les journaux sur papa de vilaines gens… et de toutes les calomnies qu’ils ont lancées contre lui. Je crois qu’on l’aurait destitué si le ministère ne t’avait pas envoyé faire l’enquête et si tu ne t’étais pas montré si bienveillant pour lui.

Helmer

Ma petite Nora, il y a une grande différence entre ton père et moi. Ton père n’était pas un fonctionnaire inattaquable ; moi j’en suis un et j’espère continuer à l’être tant que je conserverai ma position.

Nora

Oh ! qui sait ce que les mauvaises langues sont capables d’inventer. Nous pourrons être si bien, si tranquilles, si contents dans notre nid paisible, toi, les enfants et moi ! Voilà pourquoi je te supplie avec tant d’insistance.

Nora

Eh bien !

Helmer

Non, peu importe naturellement pourvu que tu fasses triompher ta volonté ! Peux-tu vraiment croire que j’irai me rendre ridicule aux yeux de tout le personnel, faire savoir que je dépends de toute espèce d’influences extérieures. Tu peux être certaine que les conséquences ne tarderaient pas à se faire sentir, et d’ailleurs, il y a une autre raison qui rend la présence de Krogstad impossible à la banque tant que j’en serai le directeur.

Nora

Laquelle ?

Helmer

En ce qui concerne sa tache morale… à la rigueur je pourrais être indulgent…

Nora

Oui, n’est-ce pas, Torvald ?

Nora

Torvald, tu ne penses pas un mot de ce que tu dis.

Helmer

Si fait et pourquoi pas ?

Nora

Parce que ce serait un mobile mesquin.

Helmer

Que dis-tu, mesquin ? Tu me juges mesquin ?

Nora

Nullement, mon cher Torvald, tout au contraire et c’est pour cela…

Helmer

Cela revient au même. Tu dis que mes mobiles sont mesquins, par conséquent je dois l’être, mesquin. Vraiment ? Il est temps que cela finisse.

Helmer

Il appelle Hélène.

Nora

Que vas-tu faire ?

Helmer

Prendre une résolution.

Helmer

La femme de chambre entre.

Scène 6

Helmer, Femme De Chambre

Helmer

Prenez cette lettre. Allez tout de suite chercher un commissionnaire pour la porter immédiatement, l’adresse est sur l’enveloppe. Voilà de l’argent.

Femme De Chambre

Bien, monsieur.

Femme De Chambre

Elle sort emportant la lettre.

Scène 7

Helmer, Nora

Helmer

Eh bien ! madame la têtue !

, d’une voix étouffée.

Nora

Qu’y a-t-il dans cette enveloppe ?

Helmer

La révocation de Krogstad.

Nora

Arrête, Torvald, il est encore temps. Oh ! Torvald, arrête cette lettre. Fais-le pour moi, pour toi, pour les enfants ! Écoute-moi , Torvald… Fais-le, tu ne sais pas ce qu’il peut nous en coûter à tous.

Helmer

Il est trop tard.

Nora

Oui, trop tard.

Helmer

Ma chère Nora, je te pardonne cette angoisse bien qu’au fond elle soit injurieuse pour moi. Oui, elle l’est. N’est-ce pas une injure que de croire que je pourrai avoir à craindre la vengeance d’un misérable chicaneau ? Mais de toutes façons je te la pardonne, parce que cela prouve la grande affection que tu as pour moi.

Il la serre dans ses bras .

Helmer

Il le faut, ma Nora adorée. Quoi qu’il arrive, il le faut. Dans les heures graves tu verrais que j’ai de la force et du courage et que je prends tout sur moi.

, effrayée.

Helmer

Tout, te dis-je.

, d’une voix ferme.

Nora

Jamais tu ne feras pas cela.

Helmer

Bien ! alors nous partagerons, Nora, comme mari et femme. Cela doit être ainsi.

La caressant.

Helmer

Es-tu contente maintenant ? Allons ! Allons ! pas de ces regards de colombe effarouchée ! Tout cela est pure imagination. À présent ce que tu devrais faire, c’est jouer la tarentelle et t’exercer au tambourin. Je vais m’enfermer dans mon cabinet. De là-bas je n’entendrai rien ! Tu pourras faire tout le bruit que tu voudras et quand Rank viendra tu lui diras où je suis.

Scène 8

Nora

Nora

Il serait capable de le faire. Il le ferait malgré tout… Jamais, oh ! jamais… Tout plutôt que cela, au secours !… Un moyen… On sonne… Le docteur Rank… Tout, tout plutôt que cela.

Scène 9

Nora, Rank

Nora

Bonsoir, docteur, je vous ai reconnu à votre manière de sonner… N’entrez pas maintenant dans le cabinet de Torvald, Je crois qu’il est occupé.

Rank

Et vous ?

, pendant que le docteur entre et qu’elle ferme la porte.

Nora

Oh ! vous savez, pour vous j’ai toujours un moment.

Rank

Merci. Je mettrai à profit tout le temps que je pourrai.

Nora

Comment ? Tout le temps que vous pourrez ?

Rank

Oui, ne vous alarmez pas.

Nora

L’expression est un peu étrange. Va-t-il se passer quelque chose ?

Rank

Ce que je prévois depuis longtemps, mais je ne croyais pas que ce fût si tôt.

, le prenant par un bras.

Nora

Qu’y a-t-il ? Que vous a-t-on dit ? Docteur, dites-le moi.

, s’asseyant près de la cheminée.

Rank

J’ai descendu la côte jusqu’en bas. Il n’y a plus rien à faire.

, soulagée.

Rank

Et de qui donc peut-il s’agir ? À quoi bon me tromper moi-même ? Je suis le plus misérable de mes malades… Ces jours-ci j’ai fait un examen général de mon état. C’est la banqueroute. Avant un mois sans doute je pourrirai dans le cimetière.

Nora

Taisez-vous ? Quelle affreuse façon de parler.

Rank

C’est la chose même qui est laide. Le pire, cependant ce sont les horreurs qui doivent précéder. Il ne me reste plus à procéder qu’à un seul examen ; quand je l’aurai fait, je saurai à peu de chose près pour quand sera le dénouement. Je désire vous dire une chose. Helmer, avec son tempérament délicat, a une aversion profonde pour tout ce qui est laid, je ne veux pas le voir à mon chevet.

Nora

Mais docteur…

Rank

Je ne le veux sous aucun prétexte. Je lui fermerai ma porte. Sitôt que j’aurai la certitude de la catastrophe, je vous enverrai une carte de visite marquée d’une croix noire. Vous saurez alors que l’abomination de la désolation est commencée.

Nora

Non, aujourd’hui vous êtes trop extravagant, et moi qui désirais tant que vous fussiez de bonne humeur.

, se bouchant les oreilles.

Nora

Chut ! soyons gais, soyons gais !

Rank

En vérité c’est risible ! Mon épine dorsale, la pauvre innocente, doit souffrir encore à cause de la vie joyeuse que mon père a menée quand il était lieutenant.

, à gauche près du guéridon.

Nora

Il aimait trop les asperges et le foie gras, n’est-ce pas ?

Rank

Et les truffes ?

Nora

Ah ! oui, les truffes et les huîtres.

Rank

Et les huîtres, bien entendu.

Nora

Et par là-dessus des rasades de Porto et de Champagne… Il est regrettable que toutes ces choses si bonnes attaquent l’épine dorsale.

Rank

Surtout quand elles attaquent une malheureuse épine dorsale qui n’en a jamais joui.

Nora

Oh ! oui, c’est ce qu’il y a de plus triste dans l’affaire !

, qui la regarde attentivement.

Rank

Hum !

, après une pause.

Nora

Pourquoi souriez-vous ?

Rank

Mais c’est vous qui avez souri.

, se levant.

Rank

Vous êtes plus moqueuse que je ne pensais.

Nora

C’est qu’aujourd’hui je suis si en disposition de dire des bêtises.

Rank

Cela se voit

, mettant les mains sur les épaules du docteur.

Nora

Cher, cher docteur, il ne faut pas mourir et nous abandonner, Torvald et moi.

Rank

Ce sera un chagrin dont vous serez bien vite consolés. On oublie si vite ceux qui meurent.

, le regardant avec inquiétude.

Nora

Croyez-vous ?

Rank

On se crée de nouvelles relations et ensuite…

Nora

On se crée de nouvelles relations ?

Rank

Vous et Helmer, vous le ferez sitôt que j’aurai disparu. Pour vous, il me semble que vous avez déjà commencé. Que venait faire ici cette madame Linde ?

Nora

Ah ! vous n’allez pas être jaloux de cette pauvre Christine.

Rank

Mais si, je le suis ! Elle me succédera dans la maison. Quand mon heure aura sonné, cette dame…

Rank

Aujourd’hui encore ? Vous voyez bien.

Nora

Elle est là pour m’aider à arranger mon costume. Mon Dieu, que vous êtes incompréhensible.

Elle s’assied sur le sofa.

Nora

Maintenant il faut être sensés. Demain vous verrez avec quelle grâce je danse et vous pourrez dire que je ne danse ainsi que pour vous, et pour Torvald bien entendu.

Elle tire différentes choses de la boîte.

Nora

Docteur, venez vous asseoir pour que je vous montre quelque chose ?

, s’asseyant.

Rank

Quoi ?

Nora

Vous n’avez qu’à regarder… Voyez ?

Rank

Des bas de soie.

Nora

De couleur chair, n’est-ce pas joli ? Maintenant il fait trop sombre, mais demain… Non, non, vous ne verrez que les pieds. Cependant si par hasard vous voyez un peu plus haut…

Rank

Hum, hum !…

Nora

Pourquoi faites-vous ce geste de doute ? Ne croyez-vous pas qu’ils m’iront bien ?

Rank

Sur quel échantillon dois-je en juger ?

, le regardant un moment.

Nora

Fi ! Êtes-vous vilain ?

Elle lui secoue légèrement une oreille avec les bas.

Nora

Voilà tout ce que vous méritez.

Nora

Elle les remet dans la boîte.

Rank

Y a-t-il d’autres merveilles à admirer ?

Nora

Aucune, vous ne verrez rien parce que vous n’êtes pas sage.

Nora

Elle fouille dans la boîte tout en fredonnant.

, après un court silence.

Rank

Quand je suis avec vous ici familièrement, je n’arrive pas à comprendre… je ne comprends pas ce qu’il serait advenu de moi si je n’étais jamais venu dans cette maison.

, souriant.

Nora

Vraiment, oui, je crois qu’en fin de compte vous êtes joliment bien ici.

, baissant la voix et regardant fixement dans le vide.

Rank

Et il faut abandonner tout cela.

Nora

Quelle niaiserie ! Pourquoi devez-vous nous abandonner ?

, toujours à voix baisse et regardant dans le vague devant lui.

Rank

Et ne laisser derrière soi le moindre motif de reconnaissance… Ne laisser tout au plus qu’une peine passagère… Ne laisser qu’une place vide que viendra occuper le premier venu.

Nora

Et si je vous demandais… ? Non.

Rank

Si vous me demandiez quoi ?

Nora

Une grande preuve d’affection.

Nora

C’est-à-dire un immense service.

Rank

Voudrez-vous me donner une fois cette grande joie ?

Nora

Oui, mais vous ne savez pas de quoi il s’agit.

Rank

Nous allons voir. Parlez.

Nora

Non, non, ce n’est pas possible, docteur. C’est une chose si énorme : un conseil, une aide et un service tout à la fois.

Rank

Tant mieux ! Je ne me doute pas de ce que ce peut être, mais parlez donc. N’avez-vous pas confiance en moi ?

Nora

Comme en personne. Je sais que vous êtes mon meilleur, mon plus loyal ami. Aussi je vais tout vous dire. Eh bien ! Docteur, il faut que vous m’aidiez à éviter quelque chose. Vous savez combien Torvald m’aime, il n’hésiterait pas à donner sa vie pour moi.

, se penchant vers elle.

Rank

Nora, croyez-vous qu’il soit le seul ?

, faisant un léger mouvement.

Nora

Comment ?

Rank

Le seul qui donnerait volontiers sa vie pour vous ?

, tristement.

Nora

Mais vraiment ?

, se levant tranquillement, très naturelle.

Nora

Laissez-moi passer.

, lui livrant passage, mais sans se lever.

Rank

Nora !

, sur la porte d’entrée.

Nora

Hélène, apporte la lampe.

Allant vers la cheminée.

Nora

Oh ! cher docteur ! Comme vous avez mal fait !

Rank

Est-ce un mal de vous avoir aimée aussi profondément qu’il se peut.

Nora

Non, mais de me l’avoir dit… C’était assez…

Rank

Que voulez-vous dire ? Que vous le saviez ?

Rank

La femme de chambre apporte la lampe.

Rank

Nora… Madame… Je vous demande si vous le saviez…

Nora

Est-ce que je le sais ? Je ne puis réellement pas vous le dire… Comment avez-vous pu être si maladroit, docteur ? Tout allait si bien.

Rank

Enfin maintenant vous avez la certitude que je suis à votre disposition corps et âme, voulez-vous parler ?

, le regardant.

Nora

Après ce que vous venez de me dire ?

Nora

C’est fini, vous ne saurez rien.

Rank

Si, si, ne me châtiez pas de cette façon. Laissez-moi vous aider autant qu’il est possible humainement.

Nora

Maintenant il ne vous est pas loisible de rien faire pour moi… d’ailleurs je n’ai besoin de personne. Vous le devinez bien ce n’était qu’un caprice, pas autre chose. C’est évident.

Elle s’assied dans la balancine et le regarde en souriant.

Nora

Ah ! vous êtes tout à fait ce qu’on appelle un homme chic ! N’avez-vous pas honte, maintenant que la lampe est allumée ?

Rank

À dire vrai, non ; mais faut-il que je m’en aille… pour toujours ?

Nora

Allons donc ! Naturellement vous viendrez comme avant. Vous savez bien que Torvald ne peut pas se passer de vous.

Rank

Oui, mais vous ?

Nora

Moi, tout est si agréable à mes yeux quand vous êtes là !

Rank

C’est ce qui m’a induit en erreur. Vous êtes une énigme. Il m’a semblé parfois que vous aviez autant de plaisir à être avec moi qu’avec Helmer !

Nora

Parfaitement… Il y a les gens qu’on aime. Et les gens avec qui on se plaît.

Nora

Quand j’étais à la maison, j’aimais papa par dessus tout naturellement, mais je n’avais pas de plus grand plaisir que de descendre en cachette à l’office. Les domestiques ne me grondaient jamais et étaient toujours en train de se raconter les histoires les plus divertissantes…

Rank

Ah parfait !… De sorte que ce sont les servantes que je remplace.

, se levant d’un trait et courant à lui.

Nora

Non, mon Dieu ! cher docteur, non, ce n’est pas ce que j’ai voulu dire. Mais vous pouvez bien comprendre que maintenant ce qui m’arrivait avec papa, m’arrive avec Torvald.

Scène 10

Femme De Chambre, Nora, Rank

, sortant de l’antichambre.

Femme De Chambre

Madame…

Femme De Chambre

Elle lui parle à l’oreille et lui donne une carte.

Nora

Ah !…

Nora

Elle met la carte dans sa poche.

Rank

Quelque ennui ?

Nora

Non, rien de semblable. C’est… mon nouveau costume.

Nora

Oui, celui-là, mais il y en a un autre. C’est moi qui l’ai commandé… Torvald n’en doit rien savoir…

Rank

Ah ! voilà donc ce grand secret.

Nora

Le voilà ! Allez donc vite le trouver. Il est dans la pièce du fond… Empêchez-le de venir…

Rank

Vous pouvez être tranquille, il ne m’échappera pas.

Rank

Il passe dans le cabinet d’Helmer.

Scène 11

Nora, Femme De Chambre

, à la femme de chambre.

Nora

On attend dans la cuisine ?

Femme De Chambre

Oui, il est monté par l’escalier de service…

Nora

On ne lui a pas dit qu’il y avait du monde ?

Femme De Chambre

Oui, mais cela n’a servi de rien.

Nora

Il n’a pas voulu partir ?

Femme De Chambre

Non, il dit qu’il ne s’en ira que quand il aura parlé à Madame.

Femme De Chambre

Oui, oui, je comprends.

Femme De Chambre

Elle sort.

Scène 12

Nora

Nora

Voici l’instant terrible… Le voici qui vient… Non, non, cela est impossible. Cela ne peut pas arriver.

Nora

La femme de chambre introduit Krogstad et ferme la porte.

Scène 13

Nora, Krogstad

, s’approchant de lui.

Nora

Parlez bas, mon mari est là.

Krogstad

Peu importe !

Nora

Que voulez-vous ?

Krogstad

Vous dire quelque chose.

Nora

Parlez vite, qu’est-ce ?

Nora

Je n’ai pas pu l’empêcher, monsieur Krogstad. J’ai plaidé votre cause jusqu’au bout, mais tout a été inutile.

Krogstad

Votre mari a-t-il si peu d’affection pour vous ? Il sait ce qui peut arriver et malgré cela il ose.

Nora

Pourquoi vous imaginez-vous qu’il le sait.

Krogstad

Réellement, je ne l’ai jamais cru. Mon bon Torvald Helmer ne serait pas homme à faire preuve de tant de courage.

Nora

Monsieur Krogstad, j’exige que vous respectiez mon mari.

Krogstad

Bien entendu, je le respecte autant que je le dois, mais vous mettez tant de soin à lui cacher cette affaire… Je me permets de supposer que vous êtes mieux informée qu’hier sur la gravité de ce que vous avez fait.

Nora

Mieux informée que ce que j’aurais pu l’être par vous !

Krogstad

En effet, un juriste aussi détestable.

Nora

Que me voulez-vous ?

Nora

Prouvez-le ! Pensez à mes enfants.

Krogstad

Votre mari a-t-il pensé aux miens ? Mais peu importe, je voulais vous dire de ne pas prendre la chose si au tragique. D’abord je ne déposerai pas de plainte contre vous.

Nora

Vraiment non. J’en étais certaine.

Krogstad

Il vaut bien mieux terminer cette affaire à l’amiable. Il est inutile que des tiers s’en mêlent ! Cela peut rester entre nous trois.

Nora

Mon mari ne doit jamais savoir…

Krogstad

Comment pouvez-vous l’empêcher ? Peut-être pouvez-vous payer ce qui reste dû ?

Nora

Immédiatement, non.

Krogstad

Vous avez peut-être trouvé un moyen de vous procurer de l’argent ces jours-ci ?

Nora

Non, je n’ai pas trouvé de moyens que je puisse employer.

Krogstad

D’ailleurs, cela ne vous servirait à rien. Vous m’offririez n’importe quelle somme que je ne vous rendrais pas le reçu.

Krogstad

Je veux simplement le conserver, l’avoir en ma possession. Nul étranger ne doit le savoir. De sorte que si vous avez pensé à quelque résolution désespérée…

Nora

J’y ai pensé.

Krogstad

À tout abandonner et à fuir.

Nora

J’y ai pensé, oui.

Krogstad

Ou à quelque chose de pire encore…

Nora

Comment pouvez-vous savoir ?

Krogstad

Renoncez à ces idées.

Nora

Mais comment savez-vous que je les ai ?

Krogstad

Presque tous, nous les avons d’abord. Je les ai eues comme les autres, mais j’avoue que le courage m’a manqué.

, d’une voix sourde.

Nora

Moi aussi !

, tranquillisé.

Krogstad

N’est-il pas vrai ? Vous aussi le courage vous a manqué ?…

Nora

Oui.

Nora

Vous lui dites tout ?

Krogstad

Avec les plus grandes atténuations possibles.

, d’une voix haletante.

Nora

Il ne faut pas qu’il voie cette lettre. Déchirez-la, je trouverai de l’argent.

Krogstad

Pardon, madame ; mais je crois vous avoir dit, il y a un moment…

Nora

Oh ! je ne parle pas de l’argent que je vous dois. Dites-moi la somme que vous demandez à mon mari et je vous la donnerai.

Krogstad

Je ne demande pas d’argent à votre mari.

Nora

Alors, que voulez-vous ?

Krogstad

Je vais vous dire : Je veux réussir, madame, je veux faire fortune et votre mari doit m’y aider. Depuis un an et demi, je n’ai commis aucun acte indélicat. Pendant tout ce temps j’ai lutté avec les plus dures difficultés. J’étais satisfait de recommencer à gravir les échelons un à un. Maintenant on me congédie. Il ne me suffit pas qu’on me réintègre par suite d’une faveur. Je veux entrer à la banque dans des conditions meilleures qu’avant… Il faut que votre mari crée une place pour moi…

Nora

Cela, il ne le fera jamais.

Nora

Jamais !

Krogstad

Voudriez-vous plutôt ?…

Nora

Maintenant j’ai du courage.

Krogstad

Oh ! oh ! Vous ne m’effrayez pas. Une dame distinguée, délicate comme vous…

Nora

Vous verrez… vous verrez…

Krogstad

Sous la glace peut-être ? Dans l’abîme humide, froid et sombre ? Et au printemps on revient à la surface défigurée, méconnaissable, sans un cheveu.

Nora

Vous ne me faites pas peur.

Krogstad

Et vous non plus. On ne fait pas ces choses-là, madame, à quoi bon d’ailleurs ? De toutes façons, le papier est là, dans mon portefeuille.

Nora

Quand je n’existerai plus.

Krogstad

Oubliez-vous qu’alors votre mémoire sera dans mes mains ?

Krogstad

Nora perplexe le regarde.

Krogstad

Il sort.

Scène 13

Nora

, entr’ouvrant avec précaution la porte du vestibule, et écoutant.

Nora

Il est parti… Il n’enverra pas sa lettre, non, non, c’est impossible.

Elle ouvre de nouveau la porte.

Nora

Qu’est-ce ? Il s’est arrêté, il réfléchit… Va-t-il aller ?…

Nora

La voici dans la boîte !

Elle revient en silence à la porte de l’antichambre.

Nora

Ça y est ! Torvald, Torvald, nous sommes perdus !

Scène 14

Madame Linde, Nora

, elle entre, portant le costume, par la gauche.

Madame Linde

Je n’ai pu faire mieux ! Veux-tu l’essayer ?

, bas, d’une voix étouffée.

Nora

Christine, viens ici.

, jetant le vêtement sur le sofa.

Madame Linde

Qu’as-tu ? Tu sembles tout à fait bouleversée ?

Madame Linde

Oui, je la vois parfaitement.

Nora

C’est une lettre de Krogstad.

Madame Linde

Nora… C’est Krogstad qui t’a prêté cet argent ?

Nora

Oui, et maintenant Torvald saura tout.

Madame Linde

Crois-moi, Nora, cela vaut mieux pour vous deux.

Nora

C’est que tu ne sais pas tout, j’ai employé une fausse signature.

Madame Linde

Grands dieux ! Que dis-tu ?

Nora

Maintenant, écoute quelque chose, Christine. Écoute ce que je vais te dire, il faut que tu me serves de témoin.

Madame Linde

De témoin de quoi, dis ?

Nora

Si je devenais folle… et cela peut bien arriver.

Madame Linde

Nora !

Nora

Ou s’il m’arrivait quelqu’autre chose, et que je ne fusse pas là pour…

Madame Linde

Nora, Nora, tu perds la tête.

Madame Linde

Oui, comment peux-tu croire ?

Nora

Alors, tu dois déclarer que c’est faux, Christine. Je n’ai pas perdu la tête, j’ai le jugement sain, et je te le dis, personne ne l’a su. J’ai agi seule, absolument seule, souviens-toi bien de cela…

Madame Linde

Bien ! je m’en souviendrai, mais je ne comprends pas.

Nora

Ah ! comment comprendrais-tu ? Ce qui va arriver est un prodige.

Madame Linde

Un prodige !

Nora

Oui, un prodige, mais c’est si terrible… Christine, il ne faut pas que cela arrive, je ne le veux pas. Il ne le faut à aucun prix.

Madame Linde

Je vais parler sur-le-champ à Krogstad.

Nora

Ne va pas le voir ; tu serais mal reçue.

Madame Linde

Il y eut un temps où il eût fait tout au monde pour me plaire.

Nora

Lui ?

Madame Linde

Où habite-t-il ?

Scène 15

Helmer, Nora, Madame Linde

, de son cabinet, heurtant à la porte de communication.

Helmer

Nora.

, avec un cri d’angoisse.

Nora

Qu’arrive-t-il ? que me veux-tu ?

Helmer

Allons ! allons ! n’aie pas peur. Nous ne pouvons pas entrer. Tu as fermé la porte. Sans doute tu essayes ton costume ?

Nora

Oui, oui, je l’essaye… Que je vais être belle, Torvald !

, après avoir regardé la carte.

Madame Linde

Il habite tout près d’ici, là, au coin de la rue.

Nora

Oui. Mais à quoi bon ? Nous sommes perdus. La lettre est dans la boîte.

Madame Linde

Et c’est ton mari qui a la clef.

Nora

Il l’a toujours.

Madame Linde

Krogstad peut réclamer sa lettre avant qu’elle ne soit lue. Il peut inventer un prétexte quelconque.

Nora

Mais c’est justement l’heure où Torvald a l’habitude…

Madame Linde

En attendant, va le retrouver chez lui. Je reviens aussi vite que je le pourrai.

Madame Linde

Elle s’en va en hâte par la porte du vestibule.

Scène 16

Nora, Helmer, Rank

Nora

Torvald.

, en dedans.

Helmer

Bon ! on peut enfin entrer… Viens, Rank. Nous allons voir.

Il entre.

Helmer

Mais où en sommes-nous ?

Nora

Quoi, cher Torvald ?

Helmer

Rank m’a préparé à assister à une grande exhibition de costume.

, qui entre à son tour.

Rank

C’est ce que j’avais compris, mais il paraît que je me suis trompé.

Nora

Absolument. Avant demain personne ne me verra dans tous mes atours.

Helmer

Mais, ma chère Nora, comme tu es pâle ! T’es-tu fatiguée en répétant la tarentelle ?

Nora

Non, je ne l’ai pas même répétée une fois.

Helmer

Alors, il faut que je m’en mêle.

Helmer

Bien ! nous nous y remettrons.

Nora

Oui, n’est-ce pas ? Tu vas enfin t’occuper de moi ? Tu me le promets. Je suis si inquiète… de cette soirée… Pas d’affaires, pas de lettres, tu veux bien.

Helmer

Je te le promets. Ce soir je suis entièrement à ta disposition… ma petite alouette… Ah ! vraiment, auparavant il faut que je voie quelque chose.

Helmer

Il se dirige vers la porte du vestibule.

Nora

Que vas-tu faire ?

Helmer

Voir seulement s’il y a des lettres.

Nora

Non, Torvald, n’y va pas.

Helmer

Pourquoi ?

Nora

Je t’en supplie, Torvald. Il n’y en a pas.

Helmer

Laisse-moi voir.

Helmer

Ah !

Nora

Je ne pourrai danser demain, si je ne répète pas aujourd’hui avec toi.

, s’approchant d’elle.

Nora

Ah ! oui, une peur terrible ! Nous allons répéter tout de suite. Nous avons encore le temps avant de nous mettre à table. Assieds-toi là, mon cher Torvald, et joue. Reprends-moi, donne-moi des conseils comme d’habitude.

Helmer

Puisque tu le désires, allons-y !

, criant.

Nora

Allons, joue, je vais danser.

, qui joue.

Helmer

Plus lentement, plus lentement !

Nora

Je ne puis pas.

Helmer

Moins vite, moins vite !

Nora

Mais je ne puis pas.

Helmer

Non, non, ce n’est pas ça du tout.

, en riant, et en agitant le tambourin.

Nora

Que te disais-je ?

Rank

Laissez-moi me mettre au piano.

, se levant.

Helmer

De tout cœur, comme cela je pourrai mieux la guider.

Scène 17

Madame Linde, Nora, Helmer, Rank

, s’arrêtant embarrassée

Madame Linde

Ah !

Nora

Tu me surprends en pleine folie.

Helmer

Mais, Nora, ma chérie, tu danses comme si ta vie était en jeu.

Nora

Elle l’est.

Helmer

Arrête-toi, Rank. C’est une faveur, arrête-toi, te dis-je.

Helmer

Le piano se tait, et Nora s’arrête soudain.

Helmer

Nora, je ne l’aurais jamais cru, tu as oublié tout ce que je t’avais appris.

, jetant loin d’elle le tambourin.

Nora

Tu le vois.

Helmer

Allons ! Tu as besoin de beaucoup travailler.

Nora

Tu vois si j’en ai besoin. Tu me guideras jusqu’au bout, Torvald.

Helmer

Tu peux y compter.

Helmer

Bon ! Encore la terreur de cet homme.

Nora

Eh ben oui, il y a un peu de cela.

Helmer

Nora, je le lis sur ta figure. Sûrement il y a là une lettre de lui.

Nora

Je ne le sais pas. Mais à cette heure il ne faut pas lire ces choses-là. Que nulle ombre ne viennent s’interposer entre nous avant que ce soit fini.

, à part à Helmer.

Rank

Il ne faut pas la contrarier.

, lui passant le bras autour de la taille.

Helmer

Allons, ma petite, on fera ce que tu veux, mais demain quand tu auras dansé…

Nora

Tu seras libre.

Scène 18

Femme De Chambre, Nora

, de la porte à droite.

Femme De Chambre

Madame est servie.

Nora

Apporte du champagne, Hélène.

Femme De Chambre

Oui, madame.

Femme De Chambre

Elle sort.

Scène 19

Helmer, Nora, Rank

Helmer

Oh ! là, oh là ! Il va y avoir un festin, paraît-il.

Nora

Fête et festin jusqu’à demain.

Elle crie à la femme de chambre.

Nora

Et quelques pralines, Hélène, ou plutôt beaucoup de pralines. Une fois n’est pas coutume.

, lui prenant les mains.

Helmer

Allons ! Je t’aime ainsi. Il ne faut pas se rendre folle de peur. Il faut redevenir comme toujours une alouette mélodieuse.

Nora

Oui, Torvald, oui, mais précède-nous. Et vous aussi docteur. Toi, Christine tu m’aideras à m’arranger les cheveux.

, à part à Helmer, en se dirigeant vers la porte de la salle à manger.

Rank

Qu’y a-t-il ?… Tout cela ?… Présage-t-il… quelque chose de particulier ?…

Helmer

Nullement, ami. Ce n’est que cette angoisse puérile dont je t’ai parlé.

Helmer

Ils sortent par la droite.

Scène 20

Madame Linde, Nora

Madame Linde

Il est parti pour la campagne.

Nora

Je l’ai vu à ta figure.

Madame Linde

Il revient demain au soir. Je lui ai laissé quatre lignes.

Nora

Tu n’aurais pas dû le faire. Il ne faut essayer de rien empêcher. Au fond, c’est un plaisir d’attendre la terreur.

Madame Linde

Qu’attends-tu ?

Nora

Oh ! tu ne comprendrais pas. Suis-les. Je viens tout de suite.

Nora

Madame Linde sort.

Scène 21

Nora

Nora

Cinq heures ! D’ici à minuit sept heures, puis vingt-quatre heures jusqu’à minuit de demain. Alors j’aurais dansé la tarentelle. Vingt-quatre heures ! J’ai vingt-quatre heures à vivre.

Scène 22

Helmer, Nora

, à la porte de droite.

Helmer

Mais où est l’alouette ?

, bondissant dans ses bras.

Nora

La voici !

Nora

Rideau.

Acte Troisième

Scène 1

Madame Linde

, regardant sa montre.

Madame Linde

Il ne vient pas. L’heure est passée cependant.

Elle se reprend à écouter.

Madame Linde

Ah ! c’est lui !

Scène 2

Madame Linde, Krogstad

, à voix basse.

Madame Linde

Entrez, je suis seule.

, à la porte.

Krogstad

J’ai reçu une lettre de vous. Qu’est-ce que cela veut dire ?

Krogstad

Oui. Et l’entrevue doit nécessairement avoir lieu ici.

Madame Linde

Je ne pouvais vous recevoir chez moi. Je n’ai pas d’entrée particulière… Venez, nous serons seuls. Les Helmer sont au bal au second.

, entrant.

Krogstad

Bah ! bah ! Les Helmer dansent cette nuit ! Mais est-ce bien vrai ?

Madame Linde

Qu’y a-t-il d’étonnant ?

Krogstad

Rien.

Madame Linde

Voyons, Krogstad. Nous avons à causer .

Krogstad

Nous deux ? Que pourrions-nous nous dire encore ?

Madame Linde

Bien des choses.

Krogstad

Je ne l’aurais pas cru.

Madame Linde

C’est que vous ne m’avez jamais bien comprise.

Krogstad

La chose n’était pas difficile à comprendre. Une femme sans cœur éconduit un homme quand un parti plus avantageux se présente.

Madame Linde

Me croyez-vous donc tout à fait dépourvue de cœur. Croyez-vous aussi que la rupture ne m’a rien coûté ?

Madame Linde

Avez-vous cru réellement cela, Krogstad ?

Krogstad

Si ce n’était ainsi, pourquoi m’avez-vous écrit comme vous l’avez fait ?

Madame Linde

Je ne pouvais agir autrement. Décidée à rompre, je devais arracher de votre cœur tout ce qu’il éprouvait pour moi.

, se frottant les mains.

Krogstad

Ah ! c’est cela. Et tout ça pour une question d’argent !

Madame Linde

Vous ne devez pas oublier que j’avais alors à soutenir une mère et deux petits frères. Nous ne pouvions vous attendre. Vous n’aviez alors que des espérances si lointaines.

Krogstad

À supposer même qu’il en fût ainsi, vous n’aviez pas le droit de me repousser pour un autre.

Madame Linde

Je ne sais… Je me le suis demandé bien des fois.

, baissant la voix.

Krogstad

Quand vous fûtes perdue pour moi, ce fut comme si la terre avait manqué sous mes pieds. Regardez-moi, je suis un naufragé cramponné à une planche.

Madame Linde

Peut-être le salut n’est-il pas loin ?

Krogstad

Il était là, et vous êtes venu me l’arracher.

Krogstad

Je le crois puisque vous me le dites. Mais maintenant que vous le savez, n’allez-vous pas refuser cette place ?

Madame Linde

Non, cela ne vous servirait à rien.

Krogstad

Ah bah ! Moi, à votre place, je le ferais de toutes façons .

Madame Linde

J’ai appris à agir judicieusement. La vie et la dure nécessité me l’ont enseigné.

Krogstad

Eh bien ! à moi la vie m’a appris à ne pas me fier aux paroles.

Madame Linde

En cela elle vous a donné une sage leçon. Mais aux actes vous avez foi sans doute ?

Krogstad

Que voulez-vous dire ?

Madame Linde

Vous êtes, dites-vous, un naufragé cramponné à une planche.

Krogstad

J’ai de bonnes raisons pour parler ainsi.

Madame Linde

Moi aussi, je suis un naufragé cramponné à une planche. Je n’ai personne à qui consacrer ma vie, personne qui ait besoin de moi.

Krogstad

Vous l’avez voulu.

Krogstad

Où voulez-vous en venir ?

Madame Linde

Qu’en dites-vous, Krogstad, si ces deux naufragés se tendaient la main ?

Krogstad

Que dites-vous ?

Madame Linde

Ne vaut-il pas mieux se cramponner ensemble sur la même planche ?

Krogstad

Christine !

Madame Linde

Quel est, croyez-vous, le motif qui m’a attiré dans cette ville ?

Krogstad

Vous auriez pensé à moi ?

Madame Linde

Il faut que je travaille pour supporter l’existence. Tous les jours de ma vie, si loin que je reporte mes souvenirs, je les ai passés à travailler. C’était ma plus grande, mon unique joie. Maintenant que je me vois seule au monde, je me sens abandonnée. J’éprouve un vide horrible. Quand on ne pense qu’à soi, cela détruit tout l’attrait du travail. Voyons, Krogstad, trouvez-moi pour qui et pour quoi travailler ?

Krogstad

Je ne vous crois pas ? Ce n’est là qu’orgueil de femme qui s’exalte et veut se sacrifier.

Madame Linde

M’avez-vous jamais connu exaltée ?

Madame Linde

Oui.

Krogstad

Connaissez-vous ma réputation, ce que l’on dit de moi ?

Madame Linde

Si je vous ai bien compris tout à l’heure, vous croyez que j’aurais pu vous sauver.

Krogstad

J’en suis sûr.

Madame Linde

Tout n’est-il pas à refaire ?

Krogstad

Christine ! Avez-vous bien pensé à ce que vous dites ? Oui, je le vois sur votre visage. De sorte que vous auriez le courage…

Madame Linde

J’ai besoin d’un être à qui je serve de mère et vos enfants ont besoin d’une mère. Nous aussi, nous éprouvons une inclination l’un vers l’autre. J’ai foi en ce qu’il y a au fond de vous, Krogstad. Avec vous, rien ne me fera peur.

, lui prenant les mains.

Krogstad

Merci, Christine, merci ! Maintenant il faut que je me relève aux yeux du monde et je saurai le faire. Ah ! mais j’oubliais…

, qui écoute.

Madame Linde

Chut ! la tarentelle ! Partez, partez, partez tout de suite !

Krogstad

Pourquoi ?

Krogstad

Bien ! je m’en vais… D’autant plus que cela est inutile… Vous ne savez pas, je suppose, ce que j’ai fait contre les Helmer ?

Madame Linde

Vous vous trompez, Krogstad, je le sais.

Krogstad

Et vous avez le courage de… ?

Madame Linde

Je sais à quoi le désespoir peut conduire un homme tel que vous.

Krogstad

Ah ! si je pouvais détruire mon œuvre.

Madame Linde

Vous le pouvez, votre lettre est encore là dans la boîte.

Krogstad

En êtes-vous sûre ?

Madame Linde

Je le sais, mais…

, il la dévisage.

Krogstad

C’est là l’explication… Vous vouliez sauver votre amie à tout prix ? Vous feriez mieux de me l’avouer franchement ? C’est bien cela ?

Madame Linde

Quand on s’est vendue une fois pour sauver quelqu’un, on ne recommence pas.

Krogstad

Je vais redemander ma lettre.

Krogstad

Allons, cela va de soi ! J’attends l’arrivée de Helmer et je lui dis que je veux reprendre ma lettre, qu’il ne s’agit là dedans que de ma révocation et qu’il est inutile qu’il la lise.

Madame Linde

Non, Krogstad. Il ne faut pas que vous redemandiez votre lettre.

Krogstad

Cependant, n’est-ce vraiment pas pour cela que vous m’avez fait venir ici ?

Madame Linde

Au premier moment d’alarme, oui. Mais il s’est écoulé vingt-quatre heures et pendant ce temps j’ai vu se passer ici des choses incroyables. Il faut qu’Helmer sache tout. Ce mystère fatal doit se dissiper. Il faut qu’ils s’expliquent. Assez de mystères et de faux-fuyants.

Krogstad

Bien ! si vous en prenez la responsabilité… Mais il y a une chose que je puis faire en tout cas et qu’il faut que je fasse tout de suite.

, écoute.

Madame Linde

Dépêchez-vous… Partez, le bal est fini… Nous ne sommes plus en sûreté.

Krogstad

Je vous attends en bas.

Madame Linde

Bien ! Vous m’accompagnerez jusqu’à ma porte.

Krogstad

Jamais je n’ai été aussi heureux.

Krogstad

Il sort par l’antichambre dont la porte demeurera ouverte jusqu’à la fin.

Scène 3

Madame Linde, Nora, Helmer

Madame Linde

Quel avenir ! Quelles nouvelles perspectives ! J’ai quelqu’un pour qui travailler. Je vivrai pour quelqu’un, j’aurai un foyer à entretenir. Ah ! je vais m’y mettre.

Elle écoute.

Madame Linde

Les voici ! Vite mon manteau !

Madame Linde

Elle prend son chapeau et son manteau. On entend la voix de Helmer et de Nora. Cette dernière entre amenée presque de force par son mari. Nora en costume italien est drapée dans un châle. Helmer porte le frac et le domino.

, à la porte faisant résistance.

Nora

Non, non, je ne veux pas rentrer. Je vais remonter. Je ne veux pas rentrer si tôt.

Helmer

Voyons, ma Nora chérie.

Nora

Ah ! de grâce, Torvald ! Je t’en supplie rien qu’une heure.

Helmer

Pas une minute, ma petite Nora. Tu sais ce qui est convenu. Allons, entre, tu prends froid, dans ce vestibule.

Helmer

Il l’oblige à entrer malgré sa résistance.

Madame Linde

Bonsoir.

Nora

Christine.

Madame Linde

Excusez-moi, j’avais tant envie de voir Nora habillée.

Nora

Tu m’as attendue ici tout le temps.

Madame Linde

Oui, malheureusement je suis arrivée trop tard. Tu étais déjà montée et je n’ai pas voulu m’en aller sans te voir.

, enlevant le châle de Nora.

Helmer

Alors, regardez-la bien. Il me semble qu’elle en vaut la peine. Est-elle jolie, n’est-il pas vrai, madame Linde ?

Madame Linde

Vraiment jolie.

Helmer

Merveilleusement. N’est-il pas vrai ? C’était aussi l’opinion de tout le monde là-haut. Mais que ce cher petit être est têtu. Vous ne pourriez pas croire qu’il m’a fallu presque employer la force pour l’emmener du bal.

Nora

Ah ! Torvald. Tu regretteras de ne m’avoir pas accordé une heure de plus.

Helmer

Il entre dans la pièce voisine et allume deux bougies.

Scène 4

Nora, Madame Linde

, très bas.

Nora

Qu’y a-t-il ?

Madame Linde

Je lui ai parlé.

Nora

Et ?

Madame Linde

Nora, il faut tout dire à ton mari.

, d’une voix défaillante.

Nora

Je le savais.

Madame Linde

Tu n’as rien à craindre de Krogstad, mais il faut que tu parles.

Nora

Je parlerai.

Madame Linde

La lettre parlera pour toi.

Scène 5

Helmer, Madame Linde

, entrant.

Helmer

Eh bien ! L’avez-vous bien admirée, madame.

Madame Linde

Oui, et maintenant je vais prendre congé de vous.

Helmer

Déjà… Ce petit ouvrage est-il à vous ?

, prenant un bout de tricot que lui tend Helmer.

Madame Linde

Merci, j’allais l’oublier.

Helmer

Vous tricotez donc.

Madame Linde

Mais oui.

Helmer

Vous devriez plutôt broder.

Madame Linde

Et pourquoi ?

Helmer

C’est plus joli. Voyez-vous, on tient la broderie de la main gauche… comme ceci, et l’on lève l’aiguille de la main droite comme cela. Vous voyez cette courbe qui se creuse prolongée et légère, n’est-il pas vrai ?

Madame Linde

C’est bien possible !

Madame Linde

Bonne nuit, Nora, et ne sois plus têtue.

Helmer

Excellent conseil, madame.

Madame Linde

Bonsoir, monsieur le directeur.

, qui l’accompagne jusqu’à la porte.

Helmer

Bonne nuit ! bonne nuit ! Vous savez le chemin, je suppose. Je vous aurais accompagnée bien volontiers, mais c’est si près. Bonne nuit ! Bonne nuit !

Helmer

Madame Linde sort.

Scène 6

Helmer, Nora

Helmer

Grâce au ciel, la voilà partie. Cette femme est réellement assommante !

Nora

N’es-tu pas trop fatigué ?

Helmer

Non, je n’ai pas l’ombre de fatigue

Nora

Tu n’as pas sommeil non plus ?

Nora

Oui, je suis très fatiguée. Je suis même certaine que je m’endormirai tout de suite.

Helmer

Tu vois comme j’avais raison de ne pas vouloir que nous restions plus longtemps.

Nora

Tu as toujours raison dans tout ce que tu fais.

, qui l’embrasse sur le front.

Helmer

Allons, l’alouette commence à parler comme un livre, mais dis-moi si tu as remarqué comme Rank était gai ce soir.

Nora

Ah ! je n’ai pas eu l’occasion de lui parler.

Helmer

Moi aussi, je n’ai presque pas causé avec lui, mais voici longtemps que je ne l’avais vu de si bonne humeur.

Il la regarde un instant et s’approche d’elle.

Helmer

Mais qu’il est bon de se retrouver dans sa maison, d’être seul avec toi ! Oh ! la jolie femme, l’enchanteresse que tu es.

Nora

Ne me regarde pas ainsi, Torvald.

Helmer

Et comment ne regarderai-je pas mon cher trésor, cette splendeur qui m’appartient, rien qu’à moi, entièrement à moi !

, allant se placer de l’autre côté de la table.

Nora

Ne me parle pas ainsi ce soir.

, la suivant.

Nora

Oui, je l’espère bien.

Helmer

Vraiment, ma Nora adorée. Oh ! quand nous sommes dans le monde comme ce soir, sais-tu pourquoi je te parle si peu, pourquoi je demeure loin de toi me contentant de te lancer quelques coups d’œil à la dérobée, sais-tu pourquoi, c’est parce que j’aime me figurer que tu es mon amour secret, ma jeune, ma mystérieuse fiancée et que tout le monde ignore nos liens.

Nora

Oui, oui, oui, je sais que toutes tes pensées sont pour moi.

Helmer

Et quand nous sortons, que je pose le châle sur tes épaules délicates et jeunes, quand je cache cette nuque merveilleuse, il me semble que tu es ma jeune épousée, que nous revenons de la noce, que je t’emmène pour la première fois à la maison et que nous allons enfin être seuls… Je vais être seul avec toi, avec ma tendre beauté tremblante. Toute cette soirée je n’ai fait que soupirer après toi. Quand je t’ai vu feindre une poursuite, quand j’ai vu tes mouvements provocants en dansant la tarentelle, mon sang a commencé à bouillir, je n’ai pu résister et voilà pourquoi je t’ai enlevée si vite.

Nora

Va-t’en, Torvald. Laisse-moi, cela ne me dit rien.

Helmer

Qu’ as-tu ? Tu te moques de moi, petite Nora ? Tu ne veux pas, dis-tu ? Ne suis-je pas ton mari ?

Helmer

On sonne à la porte du dehors.

, tressaillant.

Nora

Tu as entendu ?

, passant dans l’antichambre.

Scène 7

Rank, Helmer, Nora

, du vestibule.

Rank

C’est moi. Puis-je entrer un instant ?

, de mauvaise humeur.

Helmer

Qu’est-ce qu’il lui prend à celui-là maintenant ?

Haut.

Helmer

Attends un peu.

Il va ouvrir.

Helmer

Allons ! c’est gentil à toi de ne pas passer devant notre porte sans frapper .

Rank

Il m’a semblé entendre ta voix et j’ai voulu entrer un instant.

Il embrasse d’un regard toute la pièce autour de lui.

Rank

Voici ce cher foyer de famille ! Vous jouissez dans votre maison de la paix et du bien-être ! Que vous êtes heureux !

Helmer

Mais toi aussi, là-haut, tu paraissais tout à fait content.

Rank

Je m’amusais beaucoup. Et pourquoi pas ? Pourquoi ne pas jouir de tout ici bas, du moins tant et aussi longtemps qu’on le peut… Le vin était exquis.

Helmer

Surtout le champagne.

Rank

Toi aussi tu t’en es aperçu. C’est incroyable ce que j’en ai sablé.

Nora

Torvald a aussi beaucoup bu de champagne ce soir.

Rank

Vraiment ?

Rank

Eh bien ! sapristi, pourquoi ne passerait-on pas une bonne nuit après une journée bien employée.

Helmer

Bien employée ? Aujourd’hui je ne puis m’en vanter !

, lui frappant sur l’épaule.

Rank

Oh ! moi si, je l’affirme.

Nora

Docteur Rank vous avez dû étudier aujourd’hui quelque cas intéressant.

Rank

Très intéressant.

Helmer

Vois-tu bien Nora, ma petite Nora qui parle science.

Nora

Et peut-on vous féliciter du résultat ?

Rank

Certes, oui.

Nora

C’est une victoire ?

Rank

La meilleure, pour le médecin, comme pour le malade ! La certitude.

, vivement dirigeant sur lui un regard investigateur.

Nora

La certitude ?

Rank

Une certitude complète. Après cela n’avais-je pas le droit de passer une soirée gaie ?

Nora

Sans doute, docteur !

Rank

Tout se paie dans la vie.

Nora

Docteur, vous devez aimer beaucoup les mascarades.

Rank

Oui, quand on y voit beaucoup de costumes grotesques.

Nora

Dites donc, quel costume mettrons-nous, vous et moi, la prochaine fois ?

Helmer

La petite folle ! Elle pense déjà à son prochain bal.

Rank

Vous et moi ! Écoutez, vous serez en mascotte.

Helmer

Bien, mais trouve-moi un joli costume de mascotte.

Rank

Que ta femme soit comme nous la voyons tous les jours !

Helmer

Bien dit ! Et toi, as-tu songé à ton déguisement ?

Rank

Cela, mon ami, c’est déjà décidé.

Helmer

Voyons.

Rank

Au premier bal masqué je serai en invisible.

Helmer

La bonne plaisanterie !

, réprimant un sourire.

Helmer

Bien, bien, tu as raison.

Rank

Mais j’oubliais tout à fait le but de ma visite. Helmer, donne-moi un de tes cigares, un de tes havanes foncés.

Helmer

Très volontiers.

Helmer

Il lui tend la boîte de cigares.

, il prend un cigare et en coupe la pointe.

Rank

Merci.

, frottant une allumette.

Nora

Permettez-moi de vous donner du feu.

Rank

Merci.

Nora approche l’allumette et allume le cigare.

Rank

Et maintenant adieu.

Helmer

Adieu, adieu, cher ami.

Nora

Dormez bien, docteur Rank.

Rank

Merci de votre bon souhait !

Nora

Vous ne m’en souhaitez pas autant.

Rank

À vous ! oh ! Si vous le désirez !.. Dormez bien, vous aussi, et merci pour la lumière que vous m’avez fournie.

Rank

Il les salue d’un geste de tête et sort.

Scène 9

Helmer, Nora

, contenant sa voix.

Helmer

Il avait bu son comptant.

, distraite.

Nora

Peut-être bien.

Nora

Helmer tire ses clefs de sa poche et passe dans l’antichambre.

Scène 10

Nora, Helmer

Nora

Que vas-tu faire, Torvald ?

Helmer

Vider la boîte aux lettres. Elle est pleine et il n’y aurait pas de place pour les journaux demain matin.

Nora

Tu vas travailler cette nuit ?

Helmer

Tu sais bien que non. Qu’est-ce ? On a touché la serrure.

Nora

À la serrure.

Helmer

Il n’y a pas de doute. Qu’est-ce que cela veut dire ?… Je ne puis croire que les servantes… Voici un morceau d’épingle à cheveux ! Nora, c’est une des tiennes.

, vivement.

Helmer

Il faut que tu leur fasses passer cette habitude, hum, hum… Allons ! Elle s’est ouverte quand même !

il retire le contenu de la boîte et appelle.

Helmer

Hélène, Hélène, éteignez la lumière de l’antichambre.

Helmer

Il entre et ferme la porte de l’antichambre.

Scène 11

Helmer, Nora

, les lettres à la main.

Helmer

Vois comme il y en a !

il regarde les adresses.

Helmer

Qu’est cela ?

, à la fenêtre.

Nora

Cette lettre… Non, non, Torvald.

Helmer

Deux cartes de visite de Rank.

Nora

Du docteur ?

Helmer

Rank, docteur en médecine. Elles sont par-dessus les lettres ; il les a jetées dans la boîte en sortant.

Nora

Y a-t-il quelque chose d’écrit ?

, qui les regarde.

Helmer

Il y a une grande croix au-dessus du nom, vois ? Quelle vilaine plaisanterie ! On dirait qu’il fait part de sa propre mort.

Nora

C’est ce qu’il fait en réalité !

Nora

Oui, les cartes signifient qu’il a à jamais pris congé de nous. Il veut s’enfermer pour mourir.

Helmer

Mon pauvre ami, je savais que je ne le conserverais pas longtemps, mais si vite ! Et il va se cacher comme un animal blessé.

Nora

Si cela doit arriver, mieux vaut que ce soit sans un mot, n’est-ce pas Torvald ?

, se promenant.

Helmer

Il était devenu de la famille. Je ne puis me faire à l’idée de le perdre. Ses souffrances, son caractère renfermé faisait comme un fond sombre au tableau ensoleillé de notre bonheur… Enfin, peut-être cela vaut-il mieux au moins pour lui.

Il s’arrête.

Helmer

Et peut-être aussi pour nous, Nora. Maintenant nous voici exclusivement voués l’un à l’autre.

Il la prend dans ses bras.

Helmer

Ah ! ma petite femme adorée, jamais je ne te serrerai assez étroitement. Vois-tu, Nora, bien des fois j’ai voulu te voir menacée de quelque danger pour pouvoir exposer ma vie, donner mon sang, tout risquer, tout pour te protéger…

, s’arrachant de ses bras, d’une voix ferme et résolue.

Nora

Maintenant lis les lettres, Torvald.

Helmer

Non, non, pas ce soir. Je veux demeurer avec toi, avec ma petite femme idolâtrée.

Nora

Avec cette idée de la mort de ton ami…

, se jetant à son cou.

Nora

Bonne nuit, Torvald, bonne nuit.

, la baisant sur son front.

Helmer

Bonne nuit, mon oiseau chanteur, dors en paix. Je vais parcourir les lettres.

Helmer

Il passe dans sa chambre emportant les lettres et ferme la porte.

Scène 12

Nora

, d’une voix brève, pleine de râles et secouée de sanglots.

Nora

Ne plus le revoir, jamais ! jamais ! et les enfants… ne les revoir jamais eux non plus ! Oh ! cette eau glacée, noire… Cet abîme sans fond ! Ah ! si du moins c’était déjà fait !… Maintenant il la prend… il la lit… Non non, pas encore ! Adieu, Torvald… adieu, mes enfants.

Nora

Elle se précipite vers la porte. Au même instant Helmer ouvre brusquement la porte de sa chambre et entre une lettre pliée à la main.

Scène 13

Helmer, Nora

Helmer

Nora !

, jetant un cri pénétrant.

Nora

Ah !

Nora

Oui, je le sais. Laisse-moi sortir, laisse-moi sortir.

, la retenant.

Helmer

Où vas-tu ?

, essayant de le repousser.

Nora

Tu ne dois pas me sauver, Torvald.

, reculant.

Helmer

Alors c’est vrai. Cette lettre dit vrai. C’est horrible. Non, non, non, c’est impossible… Cela ne peut pas être.

Nora

C’est vrai. Je t’ai aimé plus que tout au monde.

Helmer

Eh ! Laissons-là les enfantillages.

, faisant un pas en arrière.

Nora

Torvald !

Helmer

Malheureuse. Qu’as-tu eu le courage de faire ?

Nora

Laisse-moi aller, tu ne porteras pas le poids de ma faute, tu ne répondras pas pour moi.

Helmer

Assez de comédies !

Il ferme la porte de l’antichambre.

Helmer

Tu vas rester là et me rendre compte de tes actes. Comprends-tu ce que tu as fait, dis, le comprends-tu.

, le regarde avec une expression croissante de rigidité et dit d’une voix atone.

Nora

Oui, maintenant je commence à comprendre le fond des choses.

, se promenant avec agitation.

Helmer

Nora muette le suit d’un regard fixe.

, s’arrêtant devant elle.

Helmer

J’aurais dû pressentir qu’il arriverait quelque chose de ce genre. J’aurais dû le prévoir avec la légèreté de principes de ton père… Et tu as hérité de ces principes… pas de religion, pas de morale, pas de sentiment du devoir… Oh ! je suis bien puni d’avoir jeté un voile sur ta conduite. Je l’ai fait pour toi et voilà comment tu me récompenses.

Nora

Oui, voilà.

Helmer

Tu viens de détruire mon bonheur, de briser tout mon avenir. Je n’y puis penser sans frémir. Me voici dans les mains d’un homme sans scrupules, il peut faire de moi ce qui lui plaît, me demander ce qu’il veut, commander, ordonner à sa guise, sans que j’ose même souffler mot. Ainsi je puis me voir réduit à l’impuissance, coulé à pic par la légèreté d’une femme.

Nora

Quand je ne serai plus de ce monde, tu seras libre.

, calme et froide.

Nora

Oui.

Helmer

Tout cela est si incroyable que je n’en reviens pas. Mais il faut prendre un parti… Enlève ce domino, enlève, te dis-je… Il faut que je le contente d’une façon ou d’une autre. Il faut étouffer la chose à tout prix. Pour nous, que ce soit comme si rien n’était changé, bien entendu je ne parle que des apparences. En conséquence, tu continueras à vivre ici, cela va sans dire, mais il te sera interdit d’élever tes enfants. Je n’ose pas te les confier. Ah ! être obligé de parler ainsi à celle que j’ai tant aimée et qui encore… Enfin c’est du passé, c’est sans remède ; à l’avenir il ne faut plus penser au bonheur, mais uniquement à sauver des débris, des ruines, des apparences…

Helmer

On sonne à la porte au dehors.

, tressaillant.

Helmer

Qu’est-ce ?… Si tard… Malédiction ! Serait-ce déjà ?… Cet homme aurait-il ?… Cache-toi, Nora… Dis que tu es malade.

Helmer

Nora ne bouge pas, Helmer va ouvrir la porte.

Scène 15

Femme De Chambre, Helmer

, à demi vêtue, sur la porte de l’antichambre.

Femme De Chambre

Une lettre pour Madame.

Helmer

Donnez-la moi.

Helmer

Il prend la lettre et ferme la porte.

Scène 16

Helmer, Nora

Helmer

C’est de lui. Mais tu ne l’auras pas, je la lirai moi-même.

Nora

Lis.

, s’approchant de la table.

Helmer

Je n’en ai pas le courage. Peut-être sommes-nous pris l’un et l’autre… Non, il faut que je le sache.

Helmer

Il ouvre rapidement la lettre, parcourt quelques lignes, examine un papier qui y est joint et pousse un cri de joie. Nora l’interroge du regard.

Helmer

Nora !… Non, je relis… Oui, c’est cela, je suis sauvé… Nora, je suis sauvé.

Nora

Et moi ?

Nora

Durant ces trois jours j’ai soutenu une lutte violente.

Helmer

Et tu t’es désespérée. Tu ne voyais pas d’autre issue que… Non, non, nous ne conserverons aucun souvenir de tous ces ennuis. Allons célébrer notre délivrance en répétant sans cesse : « C’est passé ! c’est passé ! » Mais écoute-moi, Nora, il semble que tu ne comprends pas. C’est passé ! Allons, que signifie ce sérieux ? Oh ! ma pauvre petite Nora, j’y suis ! Tu ne peux croire que je te pardonne , mais crois-le, Nora, je te le jure, tout est pardonné. Je sais bien que tout ce que tu as fait tu l’as fait pour amour de moi.

Nora

C’est vrai.

Helmer

Tu m’as aimé comme une femme doit aimer son mari. Seulement tu te trompais dans l’emploi des moyens. Mais crois-tu que je t’aime moins parce que tu n’es pas capable de te guider toi-même. Non, non, repose-toi sur moi. Ni aide, ni direction ne te manqueront. Je ne serais pas homme si ton incapacité ne te rendait doublement séduisante à mes yeux. Oublie les paroles dures que je t’ai dites dans les premiers moments de terreur quand je croyais que tout allait crouler sur moi. Je t’ai pardonné, Nora. Je te jure que je t’ai pardonné.

Nora

Merci de ton pardon.

Nora

Elle sort par la porte de droite.

Helmer

Non, reste ici…

il la suit des yeux.

Helmer

Pourquoi vas-tu dans l’alcove ?

, de sa chambre.

, près de la porte qui est restée ouverte.

Helmer

Bien, repose-toi, tâche de calmer ton esprit. Petit oiseau effarouché, repose en paix. J’ai des ailes assez larges pour t’abriter.

Il marche sans s’éloigner de la porte.

Helmer

Oh ! quel foyer paisible et enchanteur que le nôtre , Nora ! Tu es ici en sûreté. Je te garderai comme si tu étais une colombe recueillie par moi, après que je l’ai tirée saine et sauve des serres du vautour. Je saurai calmer ton pauvre cœur palpitant. J’y réussirai peu à peu. Crois-moi, Nora, demain tu verras tout avec d’autres yeux. Tout continuera comme auparavant. Je n’aurai pas besoin de te dire à tout instant que je t’ai pardonné, parce que toi-même tu le comprendras sans aucun doute. Comment peux-tu croire, que je veuille te repousser, ni te faire aucun reproche ? Ah ! tu ne sais pas ce que c’est qu’un vrai cœur d’homme ! Il est si doux, si agréable pour la conscience d’un homme de pardonner sincèrement du fond du cœur. Ce n’est pas seulement sa femme qu’il voit dans l’être pardonné, c’est aussi sa fille. Ainsi tu me paraîtras dans l’avenir, petit être effaré, sans boussole. Ne te préoccupe de rien, Nora. Sois franche avec moi, pas davantage, et je serai à la fois ta volonté et ta conscience… Tu te tais… Tu ne t’es pas couchée… tu t’es rhabillée ?

, avec ses

Nora

Oui, Torvald, je me suis rhabillée.

Helmer

À cette heure pourquoi ?

Nora

Je ne dormirai pas cette nuit.

Helmer

Mais, ma chère Nora…

, regardant sa montre.

Helmer

Nora, que veut dire cet air grave ?

Nora

Assieds-toi, la conversation sera longue. Nous avons beaucoup à causer.

Nora

Helmer s’assied en face d’elle.

Helmer

Tu m’inquiètes, Nora, je ne te comprends pas.

Nora

Tu dis bien, tu ne me comprends pas, et moi non plus, je ne t’ai pas compris jusqu’à cette nuit. Ne m’interromps pas, écoute ce que je te dis. Il s’agit de régler nos comptes.

Helmer

Dans quel sens ?

, après un silence.

Nora

Nous voici l’un en face de l’autre. Quelque chose n’éveille-t-il pas ton attention ?

Helmer

Que veux-tu dire ?

Nora

Voilà huit ans que nous sommes mariés. Réfléchis un moment. N’est-ce pas la première fois que nous deux, mari et femme, nous causons sérieusement ?

Helmer

Sérieusement, oui… mais quoi ?

Nora

Huit ans ont passé et plus encore depuis que nous nous connaissons. Et jamais il ne s’est échangé entre nous un mot sérieux sur un sujet grave.

Nora

Je ne parle pas de préoccupations. Ce que je veux dire c’est que jamais en rien nous n’avons regardé ensemble le fond des choses.

Helmer

Mais voyons, ma chère Nora, est-ce là une occupation pour toi.

Nora

Voilà bien le fait, tu ne m’as jamais comprise. Vous avez toujours été très injustes envers moi, papa d’abord et toi ensuite.

Helmer

Quoi ! tous les deux ! Mais il n’y a personne qui t’ait aimée autant que nous.

, secouant la tête.

Nora

Jamais vous ne m’avez aimée. Il vous a paru agréable d’être en admiration devant moi ni plus ni moins.

Helmer

Voyons, Nora, que veut dire ce langage ?

Nora

Je te le dis, Torvald. Quand j’étais avec papa, il m’exposait ses idées et je les suivais. Si j’en avais d’autres qui me fussent personnelles, je les cachais, parce que cela ne lui aurait pas plu. Il m’appelait sa poupée et jouait avec moi comme je jouais avec les miennes… Ensuite je suis venue chez toi.

Helmer

Tu emploies des expressions singulières pour parler de notre mariage.

, sans changer de ton.

Helmer

Tu es incompréhensible, Nora, et ingrate. N’as-tu pas été heureuse ici ?

Nora

Jamais, je croyais l’être, mais je ne l’ai jamais été.

Helmer

Comment, tu n’as jamais été heureuse ?

Nora

Non, j’étais gaie, cela oui. Tu étais si gentil pour moi. Mais notre maison n’était qu’un salon de fête. J’ai été grande poupée chez toi, comme j’avais été petite poupée chez papa et nos enfants à leur tour ont été mes poupées. J’aimais à te voir jouer avec moi, comme les enfants s’amusaient à me voir jouer avec eux. Voilà ce qu’a été notre union, Torvald.

Helmer

Il y a quelques vérités dans ce que tu dis… Bien que tu exagères et que tu grossisses beaucoup les faits. Mais dorénavant tout changera. Le temps du plaisir est passé ; celui de l’éducation commence.

Nora

L’éducation de qui ? La mienne ou celle des enfants ?

Helmer

Les deux, Nora.

Helmer

Et c’est toi qui dis cela ?

Nora

Quant à moi, quelle préparation ai-je pour élever des enfants ?

Helmer

Nora !

Nora

Ne le disais-tu pas tout à l’heure, ne disais-tu pas qu’il y a une tâche que tu n’osais pas me confier ?

Helmer

Je l’ai dit dans un moment d’irritation. Maintenant tu vas t’en servir comme de tremplin ?

Nora

Mon Dieu, tu l’as très bien dit. C’est une tâche supérieure à mes forces. Il y en a une autre à laquelle je dois m’appliquer auparavant. Je veux penser d’abord à m’élever moi-même. Tu n’es pas homme à me faciliter ce travail. Il faut que je l’entreprenne seule. Voilà pourquoi je vais te quitter.

, se levant d’un bond.

Helmer

Quoi ! que dis-tu ?

Nora

J’ai besoin d’être seule pour me rendre compte de moi-même et de tout ce qui m’entoure. Voilà pourquoi je ne puis demeurer avec toi.

Helmer

Nora ! Nora !

Nora

Je veux partir tout de suite. Cette nuit je trouverai asile chez Christine .

Nora

Dorénavant tu ne peux rien me défendre… J’emporte tout ce qui est à moi. Je ne veux rien recevoir de toi ni maintenant ni jamais.

Helmer

Mais que veut dire cette folie.

Nora

Demain je pars pour mon pays. Là je pourrai vivre plus facilement.

Helmer

Aveugle que tu es, pauvre créature sans expérience !

Nora

Je tâcherai d’acquérir de l’expérience, Torvald.

Helmer

Abandonner ton foyer, ton mari, tes enfants. Tu ne penses pas à ce que l’on va dire.

Nora

Je n’y puis penser. Je ne sais que ce qui m’est indispensable.

Helmer

Ah ! c’est irritant. De sorte que tu manqueras à tes devoirs les plus sacrés.

Nora

Qu’appelles-tu mes devoirs les plus sacrés ?

Helmer

Tu as besoin que je te le dises ? Est-ce que ce ne sont pas tes devoirs envers ton mari et tes enfants ?

Nora

J’en ai d’autres non moins sacrés.

Nora

Mes devoirs envers moi-même.

Helmer

Avant tout tu es épouse et mère.

Nora

Je n’y crois plus. Je crois que je suis avant tout un être humain, avec les mêmes droits que toi, ou que du moins je dois tâcher de l’être. Je sais que la majorité des hommes te donnera raison et, que ces idées sont imprimées dans les livres, mais maintenant je ne puis penser à ce que disent les hommes et à ce qu’ils impriment dans les livres. Je ne sais rien, mais je vais tout tirer de moi-même. Il faut que je forme moi-même mes idées là-dessus, et que j’essaye de m’en rendre compte.

Helmer

Quoi ! Tu ne te rends pas compte que ton poste est au foyer. N’as-tu pas un guide infaillible sur ces questions ? N’as-tu pas la religion ?

Nora

Hélas ! Torvald, je ne sais pas exactement ce que c’est que la religion.

Helmer

Tu ne sais ce que c’est.

Nora

Je ne sais que ce que m’a dit le pasteur Hausen en me préparant à la confirmation « La religion c’est ceci, cela et le reste. » Quand je me trouverai seule et affranchie, j’examinerai cette question comme tant d’autres. Je verrai si le pasteur disait vrai, ou du moins si ce qu’il m’a dit était vrai par rapport à moi.

Nora

Que veux-tu, Torvald ? Il m’est difficile de te répondre. Je ne sais, je ne vois pas clair là-dedans, je ne sais qu’une chose, c’est que mes idées sont complètement distinctes des tiennes. Je vois aussi que les lois ne sont pas ce que je croyais, mais que ces lois soient justes, cela je ne puis l’admettre. Qu’une femme n’ait pas le droit d’éviter un souci à son vieux père moribond, et de sauver la vie à son mari, cela n’est pas possible.

Helmer

Tu parles comme une enfant. Tu ne comprends rien à la société à laquelle tu appartiens.

Nora

Non, non, je n’y comprends rien, mais je puis m’enquérir et me rendre compte de qui a raison de la société ou moi.

Helmer

Tu es malade, Nora. Tu as la fièvre, et je crois même que tu n’as pas ton bon sens.

Nora

Cette nuit je me trouve plus alerte d’esprit, plus sûre de moi que jamais.

Helmer

Et c’est avec cette sûreté, cette lucidité que tu abandonnais ton mari et tes enfants ?

Nora

Oui.

Helmer

Cela ne peut avoir qu’une explication.

Helmer

Tu ne m’aimais pas.

Nora

C’est vrai. C’est en effet le nœud de tout.

Helmer

Nora ! Et c’est ainsi que tu me le dis ?

Nora

Je le regrette, Torvald, parce que tu as été bon pour moi. Mais qu’y faire ? Je ne t’aime pas.

, faisant des efforts pour demeurer calme.

Helmer

De cela, je suppose, tu es aussi parfaitement convaincue.

Nora

Absolument. Et c’est pour cela que je ne veux pas rester ici davantage.

Helmer

Et comment peux-tu m’expliquer comment j’ai perdu ton amour ?

Nora

C’est très simple. C’est l’œuvre de cette nuit, quand j’ai vu que le prodige attendu ne se produisait pas, alors j’ai compris que tu n’étais pas l’homme que je croyais.

Helmer

Explique-toi, je ne te comprends pas.

Helmer

Ah ! oui… quand j’aurais livré ma femme à la honte, au mépris…

Nora

Quand cela serait arrivé, j’étais tout à fait sûre que tu allais te présenter pour répondre de tout, en disant : « C’est moi le coupable ! »

Helmer

Nora !

Nora

Tu vas dire que je n’aurais pas accepté un pareil sacrifice. C’est vrai. Mais à quoi aurait servi mon affirmation à côté de la tienne. Eh bien ! c’était là le prodige que j’espérais avec terreur et pour l’éviter, je voulais mourir.

Helmer

Nora, j’aurais travaillé avec plaisir pour toi jour et nuit, et j’aurais subi toutes espèces de privations et de peines, mais il n’y a personne qui offre son honneur pour l’être qu’il aime.

Nora

Des milliers de femmes l’ont fait.

Helmer

Oh ! Tu penses comme une enfant, et tu parles de même.

, sourdement.

Helmer

Je le vois hélas ! je le vois. Il s’est ouvert entre nous un abîme, mais dis, Nora, ne peut-il se combler ?

Nora

Telle que je suis maintenant, je ne puis pas être ta femme.

Helmer

Je puis me transformer.

Nora

Peut-être, si on t’enlève ta poupée.

Helmer

Me séparer de toi ! de toi, non, non, Nora. Je ne puis me résigner à cette idée.

, se dirigeant vers la porte de droite.

Nora

Raison de plus pour en finir.

Nora

Elle sort et revient avec son manteau, son chapeau et un petit sac de voyage qu’elle pose sur une chaise près du guéridon.

Helmer

Nora, pas encore, pas encore. Attends demain.

, mettant le manteau.

Nora

Je ne puis passer la nuit sous le toit d’un étranger.

Helmer

Mais nous pouvons vivre par la suite comme des frères.

, mettant son chapeau.

Helmer

Mais un jour, Nora, un jour ?

Nora

Que te répondre ? J’ignore ce qu’il en sera de moi.

Helmer

Mais, quoiqu’il en soit de toi, tu es ma femme.

Nora

Écoute, Torvald, quand une femme abandonne le domicile conjugal comme je le fais maintenant, les lois, dit-on, affranchissent le mari de toute obligation envers elle. En tout cas, je t’en tiens quitte, il n’est pas juste que tu sois enchaîné quand je ne le suis pas. Pleine liberté pour tous les deux ! Tiens, voici ton anneau. Rends-moi le mien.

Helmer

Cela aussi ?

Nora

Oui.

Helmer

Le voici.

Nora

Merci. Maintenant tout est fini. Je te laisse les clefs. La femme de chambre est au courant de tout, mieux que moi. Demain, après mon départ, Christine viendra emballer tout ce que j’ai apporté ici. Je veux qu’on me l’envoie.

Nora

Bien sûr, je penserai souvent à toi, et aux enfants, et à la maison.

Helmer

Puis-je t’écrire ?

Nora

Non, jamais, je te le défends.

Helmer

Oh !… mais je puis t’envoyer…

Nora

Rien, rien.

Helmer

T’aider si tu en as besoin.

Nora

Je te dis que non… Je n’accepte rien d’un étranger.

Helmer

Nora, ne serai-je jamais plus pour toi qu’un étranger ?

, prenant le sac de voyage.

Nora

Ah ! Torvald, il faudrait pour cela le plus grand des prodiges.

Helmer

Lequel ?

Nora

Il faudrait nous transformer tous deux au point… hélas ! Torvald, je ne crois plus aux prodiges.

Helmer

Mais moi je veux y croire ! Dis, quel est ce prodige ?… Nous devons nous transformer tous deux au point que…

Nora

Au point que notre union devienne un véritable mariage. Adieu !

Nora

Elle sort. On entend se fermer la porte de la rue.

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