Comédie · 1910

Une répétition

de Guy de Maupassant

Représentation
≈ 19 min
Distribution
1 femme, 1 homme
Répliques
101
Écriture
En vers
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Madame Destournelles F 49 ≈ 8 min 3
Monsieur Destournelles H 19 ≈ 6 min 3
René N 32 ≈ 5 min 2
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle Une Répétition
Madame Destournelles absent
Monsieur Destournelles absent
René absentabsent
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Une Répétition

Scène 1

Monsieur Destournelles, Madame Destournelles

Monsieur Destournelles, en redingote, prêt à sortir, entre par la porte de droite, et s'arrête stupéfait en apercevant sa femme.

Monsieur Destournelles

Madame, qu'est-ce donc que cette mascarade ? Je comprends ! vous allez jouer quelque charade !

Madame Destournelles

Vous l'avez dit, Monsieur.

Monsieur Destournelles

Le costume est charmant. Vous êtes adorable en cet accoutrement.

Madame Destournelles

Fi donc ! Des compliments ?... Mais je suis votre femme, À quoi bon ?

Monsieur Destournelles

La réplique est cruelle, Madame. Je dis la vérité simple, c'est mon devoir Et d'homme et de mari.

Madame Destournelles

Merci.

Monsieur Destournelles

Peut-on savoir À quel sujet ma femme est devenue actrice, Et poète peut-être, ou collaboratrice De quelque auteur fameux ? J'ignorais jusqu'ici Que l'art vous eût jamais causé quelque souci. Pardon. Et la charade ?

Madame Destournelles

Est une comédie.

Monsieur Destournelles

Bravo ! Vous chaussez donc le socque de Thalie ? Alors, si ce n'est point être trop indiscret, Pourrais-je, en vous priant, connaître le sujet ?

Madame Destournelles

Une églogue.

Monsieur Destournelles

Parfait ! C'est une bucolique ! Et, l'avez-vous choisie avec ou sans musique ?

Madame Destournelles

Sans musique.

Monsieur Destournelles

Tant pis ?

Madame Destournelles

Et pourquoi, s'il vous plaît ?

Monsieur Destournelles

À mon avis du moins, c'eût été plus complet. Je suis très pastoral. Je trouve que sur l'herbe Un petit air de flûte est d'un effet superbe. Et puis tout vrai berger, étendu sous l'ormeau, Ne doit chanter l'amour qu'avec un chalumeau ; C'est l'accompagnement forcé de toute idylle : L'usage en est resté depuis le doux Virgile.

Madame Destournelles

Je ne vous savais point si pétillant d'esprit. J'avais, jusqu'à ce jour, méconnu mon mari. À présent je voudrais vous faire prendre un rôle ; En marquis Pompadour vous seriez vraiment... drôle.

Monsieur Destournelles

Madame, c'est très vrai. Qui pourrait faire bien Une chose à laquelle on n'entend juste rien ?

Madame Destournelles

Vous en voulez beaucoup à cette comédie ?

Monsieur Destournelles

Certes ; je n'aime pas les bergers d Arcadie ! Et puis je veux laisser à chacun son métier. Tout le monde, il est vrai, pourrait être portier ; Mais acteur... oh non pas ! Cela c'est autre chose. Vous ignorez comment on rit, on marche, on cause Quand on a, par hasard, un public devant soi. Votre grand naturel est de mauvais aloi.

Madame Destournelles

Je sais depuis longtemps cette vieille rengaine.

Monsieur Destournelles

Le vrai dans un salon est du faux sur la scène, Et le vrai sur la scène est faux dans un salon ! L'actrice, dans le monde, a souvent mauvais ton, Je vous l'accorde, mais, quand vous prenez sa place, Votre plus doux sourire a l'air d'une grimace.

Madame Destournelles

Et vos charmants conseils ont l'air impertinent. Est-ce fini ?

Il hésite et cherche ce qu'il doit dire.

Monsieur Destournelles

Non. Pas encore. - Maintenant, Vos pièces de salon, fausses et précieuses, Me portent sur les nerfs, et me sont odieuses. Voilà mon sentiment. Quant au petit monsieur Frisé, la bouche en coeur, et raide comme un pieu, Débitant gauchement ses fades sucreries, Autant fait par le ciel pour ces galanteries Qu'un âne pour chanter une chanson d'amour ; Commerçant le matin, et le soir troubadour, Qui, calculant le prix ou des draps ou des toiles, Répète vaguement des couplets aux étoiles, Et quitte son comptoir d'un petit air léger Pour prendre la houlette et devenir berger, C'est un sot le matin, et le soir c'est un cuistre Dont le rire est stupide et la grâce sinistre ! Encore, eussiez-vous pris quelque morceau plaisant Qui, sans prétention, pourrait être amusant ! Mais choisir une églogue !... Et quelle mise en scène ? C'est dans ces prés fleuris où serpente la Seine. Ce salon représente un champ, frais et coquet. Pour plus de vraisemblance on y pose un bouquet À droite est une dame habillée en bergère ; Elle écoute, effeuillant un rameau de fougère, Un monsieur costumé ; c'est un petit marquis ; Il porte lourdement un habit rose exquis, S'incline, et dans la main il tient une houlette Qu'il présente à la dame avec un air fort bête. - Trois tabourets épars simulent des brebis - Tout est faux, le décor, les gens et les habits, Est-ce vrai ?... Ce dindon, enfin, qui fait la roue, Doit vous baiser la main, quand ce n'est point la joue, Et par cette faveur son orgueil attisé À d'autres libertés se croit autorisé. Puis ces longs tête-à-tête où l'on feint la tendresse ; Où l'honnête femme a des rôles de maîtresse... Sont d'un mauvais exemple aux gens de la maison.

Madame Destournelles

Vraiment ! Je n'aurais pas prévu cette raison ! Mais comme je veux être une femme soumise, Que je ne veux pas voir ma vertu compromise Aux yeux de Rosalie ou de votre cocher, Je renonce à jouer.

Monsieur Destournelles

Bon ! Pourquoi vous fâcher ?

Madame Destournelles

Rien que ce tête-à-tête à présent m'épouvante ! Personne encor sur moi n'a rien dit, je m'en vante ! Songez : si le concierge apprend par un valet Qu'un jeune homme à mes pieds fut vu ; qu'il me parlait D'amour, et qu'il avait la perruque poudrée, La nouvelle en ira par toute la contrée. Le facteur, en donnant ses lettres chaque jour, Distribuera ce bruit aux portes d'alentour : Il ira grossissant de la loge aux mansardes. Et tous, du balayeur de la rue aux poissardes Qui roulent leur voiture avec les : « ce qu'on dit » Me toiseront, des pieds au front, d'un air hardi !

Monsieur Destournelles

Voyons, si j'ai tenu quelque propos maussade, Ce n'était, après tout, qu'une simple boutade.

Madame Destournelles

Je sais que nous devons tout supporter, soupçons, Injures, mots blessants de toutes les façons ! Nous devons obéir à la moindre parole, Être humbles et toujours douces ; c'est notre rôle, Je le sais ; mais enfin ma douceur est à bout. Nos maîtres... nos maris, qui se permettent... tout, Rôdent autour de nous ainsi que des gendarmes, Nous accusent sans cesse, espionnent...

Monsieur Destournelles

Pas de larmes, Je t'en prie ; et faisons la paix. Pardon, C'est vrai, Je fus brutal et sot... je l'avoue, et suis prêt À tout ce qu'il faudra pour que tu me pardonnes. Tiens, je baise tes mains. Comme elles sont mignonnes ! J'y veux mettre ce soir deux gros bracelets d'or ; Mais tu joueras. M'as-tu pardonné ?

Madame Destournelles

Pas encor.

Monsieur Destournelles

Non ? Mais bientôt.

Madame Destournelles

Qui sait ?

Scène 2

Un Domestique, René, Monsieur Destournelles

annonçant

Un Domestique

Monsieur René Lapierre.

entrant

René

En marquis Louis XV.

Saluant Monsieur Lapierre

Monsieur Destournelles

Ah ! Votre partenaire ; Au revoir. Beau Marquis.

René

Monsieur, pour vous servir.

Il sort. - René baise la main de madame Destournelles.

Monsieur Destournelles

Le costume est charmant et vous sied à ravir.

Scène 3

Madame Destournelles, René

Madame Destournelles

Au moins, avez-vous bien retenu votre rôle ?

René

Je n'en oublierai point une seule parole.

Madame Destournelles

Alors nous commençons puisque vous êtes prêt : Je suis seule d'abord. Le marquis apparaît. Sans me voir il arrive au milieu de la scène ; Pendant quelques instants il rêve et se promène ; Et puis il m'aperçoit. Nous y sommes ?

Elle s'assied sur une chaise basse. Il s'approche d'elle avec des grâces prétentieuses.

René

J'y suis.

Madame Destournelles

Soyez plus libre et plus naturel.

Son épée se prend entre ses jambes.

René

Je ne puis ; J'en suis fort empêché, car mon habit me gêne.

Il fait le même manège que tout à l'heure, mais d'une façon encore plus maniérée.

Madame Destournelles

Votre rapière va s'échapper de sa gaine. Vous paraissez épais et lourd. Recommençons. Vous n'avez pas besoin de toutes ces façons, Monsieur.

Madame Destournelles

Je voudrais bien vous voir prendre ma place, Madame. Comment donc voulez-vous que je fasse ?

Madame Destournelles

Comme si vous étiez un marquis naturel ; Un vrai marquis. Quittez cet air trop solennel, Et marchez simplement comme un monsieur qui passe. Relevez quelque peu votre épée, avec grâce ; Une main sur la hanche ; et puis promenez-vous, Sans avoir tant de plomb fondu dans les genoux. Vous êtes empesé comme un dessin de mode.

René

Si je ne portais point cet habit incommode...

Il recommence.

Madame Destournelles

Vous me faites l'effet d'un marquis croque-mort, Soyez donc gracieux.

René

Est-ce bien ?

Se tournant vers René qui la regarde fixement en l'écoutant.

Madame Destournelles

Pas encor. Que l'homme est emprunté ! Dire que toute femme, J'entends femme du monde, est actrice dans l'âme. La femme de théâtre est gauche, et ne sait pas Sourire, se lever, s'asseoir, ou faire un pas Sans paraître tragique. Un rien les embarrasse. Cela ne s'apprend point, c'est affaire de race. On peut acquérir l'art, mais non le naturel. Par l'étude on devient ce que fut la Rachel Qui demeura toujours raide ou prétentieuse, Souvent fort dramatique, et jamais gracieuse. Moi, j'ai joué deux fois, et j'eus un succès fou. J'avais une toilette exquise, un vrai bijou. On m'applaudit, c'était comme une frénésie ; J'ai cru que je ferais mourir de jalousie Madame de Lancy qui jouait avec moi. Je disais quelques vers : je ne sais plus trop quoi ; Quelque chose de drôle et qui fit beaucoup rire. Mais, la deuxième fois, je n'avais rien à dire ; Je faisais une bonne apportant un plateau Où devait se trouver un verre rempli d'eau. J'apportai le plateau ; mais j'oubliai le verre. L'acteur me regarda d'une façon sévère ; Le public se tordait ; alors je m'aperçus Que j'avais le plateau voulu, mais rien dessus. Ma foi, je n'y tins pas, j'ai ri comme une folle. Le monsieur n'a pas pu reprendre la parole Tant on était joyeux. On a ri tout le temps !... Mais que faites-vous donc, Monsieur, je vous attends ?

René

Madame, j'écoutais.

Madame Destournelles

C'est moi qui vous écoute. Vous n'avez pas de temps à perdre. Allons, en route Eh bien ?

René

Je ne sais plus du tout le premier vers.

Madame Destournelles

Monsieur, vous commencez à m'agacer les nerfs.

René

Quand j'aurai le premier, tous viendront à la suite.

Madame Destournelles

Certes, ils viendront. À moins qu'ils ne prennent la fuite.

René

Comme on oublie ! Allons, soufflez-moi, rien qu'un peu.

Elle souffle

Madame Destournelles

Ah ! puissé-je, en soufflant, rallumer votre feu. Je te vis, charmante bergère

René

Je te vis, charmante bergère, Assise, un jour, sur la fougère ; Oui, là-bas, je te vis un jour ; Et tout mon coeur brûla d'amour ; Non point de flamme passagère Qui s'éteint, trompeuse et légère. C'est d'un indestructible amour Que je brûlai, douce bergère, Quand je te vis sur la fougère... C'est bien ?

Madame Destournelles

« C'est bien » n'est pas au rôle, assurément. Et puis ce serait bien... si c'était autrement.

René

Pourquoi cela ?

Madame Destournelles

Pourquoi ? vous êtes détestable Comme un petit garçon qui récite une fable. Votre voix, votre corps, vos gestes sont en bois. Avez-vous aimé ?

René

Moi ?

Madame Destournelles

Vous.

René

Certes... quelquefois.

Madame Destournelles

Eh bien, racontez-moi cela.

René

Quoi ?

Madame Destournelles

Vos conquêtes ; Car je ne vous vois pas faisant tourner les têtes.

René

Je ne dirai point si j'ai réussi...

Elle attend. Il reste debout devant elle dans une pose embarrassée.

Elle prend le chapeau du marquis ; s'en coiffe ; fléchit un genou devant lui, et, avec une moquerie dans la voix.

Elle le regarde en riant, puis, se relevant.

Changeant de ton. D'une voix brève.

Madame Destournelles

Toujours ? Non. Vous ne devez pas être heureux en amours. Eh bien ! nous allons voir ce que vous savez faire. Supposons qu'une femme, habile en l'art de plaire, Se trouve en tête-à-tête avec vous. Son... esprit Dès longtemps attira votre coeur et le prit. - Supposons que je sois cette femme charmante - Vous voulez exprimer l'amour qui vous tourmente ; Nous sommes tous deux seuls. - Allez. - Eh bien, c'est tout ? On peut sans péril écouter jusqu'au bout. Alors changeons de rôle, et soyez la bergère. Je vais improviser. Asseyez-vous, - ma chère. - Il l'embrasse. Êtes-vous une bergère en Sèvres ? Troublez-vous. Qu'un soupir s'échappe de vos lèvres. Baissez les yeux, tremblez, pâlissez, rougissez. Çà, nous ne ferons rien. Cher monsieur, c'est assez.

René

Je suis mauvais, la faute en est à mon costume ; Si j'étais en habit tout simple, je présume Que je saurais sans peine exprimer mon amour. À l'époque fleurie où régnait Pompadour, Presque autant que la tête on poudrait la pensée ; Et la phrase ambiguë, avec soin cadencée, Semblait une chanson aux lèvres des amants. Ils avaient en l'esprit encor plus d'ornements Que de rubans de soie à leur fraîche toilette. L'amant était léger, l'amante était follette. Ils ne se permettaient que de petits baisers Pour ne point faire tort à leurs cheveux frisés ; Et gardaient tant de grâce et de délicatesse Qu'un mot un peu brutal eût rompu leur tendresse. Mais aujourd'hui, qu'on a décousu pour toujours La pompe des habits et celle des discours, Nous ne comprenons plus ces futiles manières ; Et pour se faire aimer il faut d'autres prières, Plus simples mais aussi plus ardentes.

Madame Destournelles

Il faut, Cher monsieur, pour jouer un rôle sans défaut, Se mettre, avec l'habit, la peau du personnage ; Sentir avec son coeur, penser selon son âge, Aimer comme il aimait.

René

Mais moi, si j'aime aussi.

Madame Destournelles

Vous n'aimez pas.

René

Pardon, j'aime.

Madame Destournelles

Mais non.

René

Mais si.

Madame Destournelles

Alors vous avez dû lui dire : « Je vous aime. » Rappelez-vous le ton, et puis faites de même.

René

Non. Je n'ai point osé lui dire.

Madame Destournelles

C'est discret. Vous avez donc pensé qu'elle devinerait ?

René

Non.

Madame Destournelles

Mais qu'espérez-vous alors ?

René

Moi ? Rien. Je n'ose.

Madame Destournelles

C'est faux. L'homme toujours espère quelque chose.

René

Je ne veux qu'un sourire, un mot, un bon regard.

Madame Destournelles

C'est trop peu.

René

Rien de plus. À moins que le hasard, Un jour, plaide ma cause.

Madame Destournelles

Oh ! le hasard ne plaide, N'oubliez point ceci, que pour celui qui l'aide.

René

Je souffre horriblement de n'oser point parler. Son oeil, quand il me fixe, a l'air de m'étrangler ; J'ai peur d'elle.

René saisit ses mains et les baise avec passion. Elle les retire vivement, très étonnée, un peu fâchée.

Madame Destournelles

Mon Dieu ! que les hommes sont... bêtes. Savez-vous point encore, ignorant que vous êtes, Que ces compliments-là ne nous blessent jamais. Vous verriez, si j'étais un homme, et si j'aimais. Je n'autorise pas ces manières trop lestes ; La parole suffit, monsieur, gardez vos gestes.

René

Certes, j'étais timide et grotesque. Pourquoi ? Je craignais que mon coeur éclatât malgré moi ! Et qu'au lieu des fadeurs de ces propos frivoles, Ce coeur qui débordait ne dit d'autres paroles. Elle s'éloigne de lui, il la poursuit en tenant sa robe Ah ! vous l'avez permis, madame, il est trop tard. Vous n'avez donc pas vu briller dans mon regard, Quand il était sur vous, des éclairs de folie ; Ni trouvé sur ma face égarée et pâlie Ces sillons qu'ont creusés les tortures des nuits ? Vous n'avez donc pas vu que souvent je vous fuis ; Qu'un frisson me saisit quand votre main m'effleure ; Et que si j'ai perdu la tête, tout à l'heure, C'est qu'en me regardant vos lèvres ont souri, Que votre oeil m'a touché, marqué, brûlé, meurtri ? Ainsi qu'un malheureux, monté sur une cime, Se sent pris tout à coup des fièvres de l'abîme, Et se jette éperdu dedans, la tête en feu ; Ainsi, quand je regarde au fond de votre oeil bleu, Le vertige me prend d'un amour sans limite ! Il saisit sa main et la pose sur son coeur Tenez, sentez-vous pas comme mon coeur palpite ?

La porte du fond s'ouvre sans bruit, et Monsieur Destournelles apparaît, tenant à chaque main un écrin à bracelet. Il s'arrête et écoute sans être vu.

Madame Destournelles

C'est trop. On vous croirait la cervelle égarée ; Et la diction même a l'air exagérée.

René

Oui, c'est vrai, mon esprit s'égare, je suis fou ! Quand on lâche un cheval, la bride sur le cou, Il s'emporte, et voilà ce qu'a fait ma pensée ; Jusqu'ici je l'avais tenue et terrassée, Mais elle a, près de vous, des élans trop puissants. Je ne puis exprimer les ardeurs que je sens ! Oui, je vous aime, et j'ai la lèvre torturée Du besoin de toucher votre bouche adorée ; Et mes bras, malgré moi, s'ouvrent pour vous saisir, Tant me pousse vers vous un immense désir.

Madame Destournelles

Je me fâche. Cessez cette plaisanterie.

René

Je vous aime, je vous aime.

Madame Destournelles

Assez, ou je crie.

René

Pardon.

Madame Destournelles

Relevez-vous, Monsieur, je vais sonner.

René

Mon Dieu ! Vous ne pourrez jamais me pardonner.

Scène 4

Monsieur Destournelles, Madame Destournelles

Monsieur Destournelles

Bravo ! bravo ! Très bien ! vous jouez à merveille ! Je ne vous croyais pas une chaleur pareille. Mes compliments, Monsieur, c'est très bien. Et j'avais La sotte intention de vous trouver mauvais ! Oh ! mille fois pardon, vous êtes admirable ; Et vous avez surtout cet art incomparable D'être si naturel, si juste, si vivant, Que ce morceau d'amour est vraiment émouvant. Tout est parfait : la voix, l'expression, le geste ! Le difficile est fait maintenant, et le reste Viendra tout seul. Pourtant, il faut savoir comment Vous vous en tirerez juste au dernier moment ; Car cela va toujours très bien quand on répète ; Mais aux jours de Première on perd un peu la tête.

Madame Destournelles

Mon ami, demeurez tranquille sur ce point, Car si Monsieur la perd... je ne la perdrai point.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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