Drame · 1798 · 3 actes

Victor, ou l’enfant de la forêt

de René Charles Guilbert-Pixerécourt

Représentation
≈ 1 h 05
Distribution
2 femmes, 6 hommes
Répliques
563
Écriture
En prose
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Victor H 202 ≈ 18 min 13
Baron N 71 ≈ 12 min 10
Valentin H 85 ≈ 11 min 9
Roger H 55 ≈ 10 min 11
Clémence F 70 ≈ 6 min 10
Madame Germain F 28 ≈ 4 min 5
Forban H 27 ≈ 2 min 5
Morneck H 11 ≈ 1 min 4
Un Habitant de Château H 6 ≈ 1 min 1
Tous N 3 ≈ 1 min 2
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle IIIIII
Victor absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Baron absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Valentin absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Roger absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Clémence absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Madame Germain absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Forban absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Morneck absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Acte I

Scène 1

Victor

Le théâtre représente le jardin d'un château fort ; il se termine dans le fond par le fossé, et à droite (1) par un mur épais, dans lequel est une petite porte qui donne de plein-pied dans la campagne. À gauche on aperçoit le dernier corps-de-logis d'un château gothique surmonté de tourelles. Du même côté, sur le devant, une arcade ruinée, au-dessous de laquelle est un berceau de verdure. Dans le lointain, la campagne. (1) Toutes les indications qu'on trouvera dans le cours de cette pièce doivent être prises relativement aux spectateurs.

Il s'assied sous le berceau et retombe dans la rêverie.

Victor

Oui, je dois fuir ce séjour ; l'honneur l'exige. Ce château où l'on éleva mon enfance ; ce jardin où je reçus cent fois les innocentes caresses de ma Clémence, de Clémence qui ne voit qu'un frère dans celui que le plus violent amour consume, je quitterai tout... Oui, tout. Mais mon protecteur !... Cet homme respectable et vertueux qui compte sur moi pour adoucir les ennuis de sa vieillesse ; aurai-je bien le courage de l'abandonner ?... Ingrat Victor ! L'as-tu pu concevoir cet affreux projet ?... Et pourquoi fuir ?... Si je lui déclarais mon amour pour sa fille, cet amour pur et fondé sur la reconnaissance, pourrait-il me repousser de son sein après m'avoir tant de fois accable des bontés les plus touchantes ?... Non Le Baron de Fritzierne est sage, il fait peu de cas de la naissance, des dons de la fortune : il n'estime que l'honneur et la probité ; il me jugera digne de sa fille, il nous unira !... Ô ma Clémence !... Et que dis-je, insensé !... Toi, malheureux enfant, trouvé dans une foret : toi, sans parents, sans amis, sans appui sur la terre, tu deviendrais le gendre de l'un des plus riches seigneurs d'Allemagne !... Non, non. Victor ; cesse de t'abuser : ce bonheur n'est pas fait pour toi. Fuis, malheureux !... Fuis des lieux que ta présence ne tarderait point à troubler.

Scène 2

Clémence, Victor

Clémence

Bonjour Victor.

Victor

Que vas-tu faire ?

Clémence

Est-ce que mes caresses te déplaisent ! Tu n'aimes donc plus ta soeur ?

Victor

Ma soeur ?

Clémence

Y a t-il du mal à embrasser son frère ?

Victor

Ton frère, Clémence !

Clémence

Eh oui, mon frère. Mais voyez donc comme il me parle aujourd'hui ?

Victor

Laisse-moi.

Clémence

Je te suis donc importune ?

Victor

Non pas. Mais....

Clémence

Tu as de chagrin, n'est-ce pas ?

Victor

Hélas !

Clémence

Oui, c'est pour cela que tu as besoin de moi ; qui adoucira tes peines ? Qui les partagera ? Qui te consolera ? Si ce n'est ta soeur.... Ta soeur qui t'aime !...

Victor

Tu m'aimes, Clémence ?

Clémence

Tenez !... Il en doute à présent ! Tu sais combien je chéris mon père ; et bien, je ne sais pourquoi, il me semble que tu m'es encore plus cher que lui ; c'est peut-être mal à moi, mais mon coeur n'est pas maître de surmonter cet excès de tendresse.

Victor

Que me dis-tu ?

Clémence

La vérité.

Victor

Ah ! Par pitié Clémence, éloigne toi, laisse-moi te fuir.

Avec beaucoup d'intérêt.

Clémence

Toi, nous fuir !.... Tu n'y songes pas... N'est-ce pas Victor, que tu n'en a pas envie !....

Victor

Laisse-moi, laisse-moi seul avec ma douleur.

Clémence

Mais, que t'ai-je donc fait pour me traiter avec tant de froideur ? Depuis quelque temps tu m'évites, tu repousses mes caresses, tout-à-l'heure encore....

Victor

Ah ! Clémence, si tu savais...

Clémence

Parle, mon cher Victor, si tu as quelque secret, dis-le moi. Je suis jeune encore, mais digne de toute ta confiance.

Il s'éloigne.

Victor

Tu l'apprendras trop tôt ce fatal secret.

Elle passe son bras autour du col de Victor, et dans l'attitude la plus suppliante et la plus expressive, le presse de lui apprendre son secret. Victor hésite longtemps, mais l'amour l'emporte.

Clémence

Peux-tu me refuser ?... Mon frère... Mon cher Victor... Tu ne m'aimes donc plus ?

Victor

Clémence, promets-moi de garder dans ton sein l'aveu que je vais te faire.

Clémence

Parle, parle, Victor.

Victor

Jure-moi...

Clémence

Qu'est-il besoin de serment ? Ton coeur et le mien ne font qu'un.

Victor

Femme divine !... Apprends !...

Clémence

Eh bien !

Victor

Apprends qu'un feu dévorant circule dans mes veines ; que je t'aime, que je t'adore...

Clémence

Quel mal est-il à cela ? Et moi aussi je t'aime, je t'adore.

Victor

Et sais-tu ce qui fait mon tourment ?

Clémence

Non.

Victor

Apprends que tu n'es pas ma soeur.

Clémence

Quoi ! Je ne suis pas...

Victor

Non, tu n'es pas ma soeur, je ne suis pas ton frère : je ne suis qu'un amant ivre de tes charmes, de tes vertus ; un enfant trouvé dans une forêt, recueilli par ton père, élevé par lui comme son propre fils. Voilà tout ce que je suis.

Clémence

Tu n'es pas mon frère... Quel bonheur !

Victor

Quoi ! Tu me pardonne de t'aimer ? Tu ne me punis point....

Clémence

Et de quoi, mon ami ? Au contraire, nous avons maintenant l'espérance d'être unis.

Victor

Qu'entends-je ! Il se pourrait ?...

Clémence

Oui, Victor, que cet espoir consolateur dissipe ta tristesse. Tu connais mon père ! Tu sais combien il a le coeur bon, généreux.

Victor

Que veux-tu dire ?

Clémence

Qu'il nous unira. Apprends qu'il m'a dit cent fois : « Ma fille, aime Victor ; aime-le bien, aime-le comme un autre moi-même. J'ai des projets sur lui.»

Victor

Comment ? Il t'aurait dit...

Clémence

Écoute : « Un jour, ajoutait-il, ce frère chéri pourra faire ton bonheur, celui de ma vieillesse.»

Victor

Et tu crois...

Clémence

Que c'est de notre hymen qu'il parlait. Oui, Victor, il te regarde déjà comme un fils, comme un gendre.

Victor

Clémence, il ne faut pas qu'un fol amour nous aveugle. Je ne suis qu'un orphelin, sans ami, sans parents, et je ne dois point prétendre...

Clémence

Viens toujours, mon cher Victor, mon frère... Ah ! Pardonne-moi ce nom qui m'est échappé.

Victor

Oh oui ! Nomme-moi ton frère, que je conserve toujours ce titre près de toi, puisqu'il ne m'est pas permis d'en espérer un plus doux.

Clémence

Viens, te dis-je, allons trouver mon père, il saura l'amour que nous avons l'un pour l'autre...

Victor

Gardons-nous de l'en instruire, je crains tout de sa colère s'il apprenait que j'eusse osé élever mes voeux jusqu'à toi.

Clémence

Non, mon ami, ne crains point qu'il ait cette rigueur extrême. Un père peut-il ne pas vouloir le bonheur de ses enfants ?

Victor

Mais Victor n'a point de richesse.

Clémence

Ton amour les remplacera. Courons, te dis-je, nous jeter dans ses bras, il ne tardera point à sceller notre bonheur. Victor avant peu sera mon époux.

À part.

Haut d'une voix mal assurée.

Victor

Moi, son époux ! Où m'égarai-je ! Écoute. Clémence, vas trouver ton père : préviens-le sur tout ce que j'ai à lui dire : un premier aveu de ta part le disposera à m'entendre plus favorablement. Je ne tarderai point à te suivre, je joindrai mes instances aux tiennes, et....

Clémence

Tu as raison ; j'y vole. Mais ne tarde pas à me rejoindre.

Victor

Peux-tu croire ?

Clémence

Tu hésites, mon ami.... Promets-moi de venir bientôt me retrouver.

Victor

Je... te... le... promets.

Clémence

Adieu, Victor.

Victor

Adieu, Clémence.

Elle sort.

Clémence

Ne tarde pas au moins.

Scène 3

Victor

Victor

Malheureux ! Qu'allais-je faire ?... Me présenter au Baron de Fritzierne ? Lui demander la main de sa fille ? Quel délire m'entraînait ! Cesse de t'aveugler, Victor ; ce bon vieillard t'estime, il te traite comme son fils, mais ce sont les liens de la fraternité, et non ceux de l'amour qu'il a voulu resserrer entre sa fille et toi ; jamais il ne consentirait à une union aussi disproportionnée. Vas, fuis, il le faut d'après l'aveu que tu viens de faire. J'abhorre jusqu'à l'idée de la séduction, et cet homme généreux m'accuserait d'ingratitude !... Fuyons.

Scène 4

Valentin, Victor

Valentin

Non, Monsieur, vous ne fuirez pas.

Victor

C'est toi, Valentin ! Et d'où sais-tu ?...

Valentin

Je sais tout, Monsieur ; et ce qu'il y a de plus affreux, c'est que je l'ai appris par un autre que vous.

Victor

Valentin...

Valentin

Oui, Monsieur, je vous en veux beaucoup.

Victor

Mon ami....

Valentin

Je ne le suis pas, Monsieur, on n'a point de secret pour son ami, et je vois bien que je ne suis que votre domestique.

Victor

Mais enfin, qui t'a dit ?...

Valentin

C'est mademoiselle Clémence.

Victor

Clémence !

Valentin

Oh mon Dieu ! Oui, elle-même. Elle vient de me dire tout-à-l'heure, avec cette grâce que vous lui connaissez.

Victor

Eh bien ? Elle t'a dit....

Valentin

Que vous n'étiez pas son frère. Ça, je le savais bien, il me semble encore vous voir dans votre petit berceau le jour que Monsieur le Baron vous rapporta.

Victor

Ensuite.

Valentin

Après m'avoir raconté ce qui vient de se passer, elle m'a dit : mon cher Valentin, veille bien sur ton maître ; observe jusqu'à ses moindres démarches et viens m'en rendre compte.

Victor

Et tu as entendu ?...

Valentin

Que vous vouliez quitter cette maison. Ah ça, voyons, pourquoi voulez vous vous en aller ? Qu'est-ce qui vous y force ? Vous aimez mademoiselle Clémence, elle vous aime aussi ? Rien de plus naturel. Vous n'êtes pas son frère ? Tant mieux : vous avez l'espérance de l'obtenir.

Victor

Jamais, Valentin.

Valentin

Et moi, je vous dis que vous l'obtiendrez. Monsieur le Baron est un homme d'esprit ; il se gardera bien de refuser sa fille à un jeune homme aussi sage, aussi spirituel, aussi bien tourné que vous. Si par hasard il vous refusait ; j'irais, oui Monsieur, j'irais moi-même lui dire qu'il a tort, qu'il fait mal, qu'il...

Victor

Valentin !

Valentin

Oui, Monsieur, j'irais. C'est que je n'aime pas les injustices, moi ; et c'en serait une grande de ne pas faire votre bonheur à tous deux quand il n'a pour cela à dire qu'un oui.

Victor

Songe donc, mon ami, que les convenances...

Valentin

Est-ce qu'il doit y avoir d'autres convenances entres les honnêtes gens que celles qui font le bonheur de la société ? D'ailleurs, qui est-ce qui serait assez hardi pour vous reprocher quelque chose ?... N'êtes-vous pas honnête et vertueux ? N'avez-vous pas donné cent fois des preuves de courage dans les deux campagnes que vous venez de faire sous les ordres de Monsieur le Baron ? Ah ! Je voudrais bien que quelqu'un s'avisât de parler mal de vous devant moi !... Nous verrions beau jeu, vraiment.

Victor

Mais, ma naissance...

Valentin

Bel obstacle ! Est-ce votre faute si votre père vous a abandonné ? Devez-vous être malheureux toute votre vie, parce que vos parents sont ingrats et dénaturés ? Voilà de belles raisons que vous me donnez-la ?

Victor

Si du moins je connaissais le nom de mon père.

Valentin

Vous l'apprendrez peut-être un jour. Tant il y a que vous êtes ici, que vous avez été élevé par Monsieur le Baron, qui vous chérit comme son fils, et qu'il y aurait de l'ingratitude à lui percer l'âme, en le quittant aussi brusquement.

Victor

Il y en aurait bien davantage à nourrir dans le coeur de sa fille une passion funeste qui ne peut que faire son malheur. Non, Valentin, tout ce que tu peux me dire ne changera rien à ma résolution, elle est invariable : le soleil ne me retrouvera plus dans ce château.

Valentin

C'est votre dernier mot ?

Victor

Oui, mon ami.

Valentin

Eh bien, Monsieur, attendez moi là un moment...

Victor

Où vas-tu ?... Trouver Clémence peut-être ?...

Valentin

Non pas, Monsieur. J'ai cherché à vous détourner de ce projet insensé, mes raisons n'ont rien pu sur vous : je cours chercher mes effets.

Victor

Pourquoi faire ?

Valentin

Pour vous suivre, Monsieur. Quand un maître a la dureté de partir sans moi, croyez vous que j'aie le courage de l'abandonner ?

Victor

Quoi !... Tu veux....

Valentin

Vous suivre partout ; ne vous quitter qu'à la mort.

Victor

Y songes-tu, Valentin ? Je n'ai ni fortune, ni amis.

Valentin

Des amis, Monsieur ? Vous en aurez-un. De la fortune ? Voyez-vous cette bourse ? C'est le fruit de mes épargnes, elle est à vous.

Victor

Jamais.

Valentin

À vous, à moi, à nous, comme vous voudrez.

Victor

Brave homme !

Valentin

Et mais, cela n'est-il pas tout simple ?

Victor

Non, Valentin, je ne consentirai pas que tu me suives ; reste ; ah ! Reste plutôt près de Clémence ; je serai sûr du moins que quelqu'un lui parlera de moi quand je n'y serai plus. Entends-tu ? Je ne veux pas.

Valentin

Ah ! Vous ne voulez pas ? Eh bien, je veux voyager, moi. Ah ça, je suis mon maître, peut-être ? Vous ne pouvez pas m'empêcher d'aller où je voudrai ? Eh bien, c'est à présent que je m'en vais, je suivrai la route que vous prendrez ; si vous ne voulez pas de ma compagnie, vous me chasserez, à la bonne heure.

Victor

Moi, te chasser !... Bon Valentin !... Oh ! Jamais.

Valentin

Eh bien, voilà qui est dit, n'est ce pas ? Nous faisons route ensemble.

Victor

Oui, mon ami ; nous ne nous quittons plus.

Ils s'embrassent.

Valentin

Nous ne nous séparerons jamais. Attendez-moi là, je suis à vous dans l'instant.

Il montre celle de droite.

Victor

Non pas. Il est plus prudent de m'éloigner.... Je vais sortir par la petite porte. Tu me rejoindras par le sentier qui conduit à la forêt.

Valentin

Cela suffit, Monsieur.

Victor

De la discrétion surtout.

Valentin

Ne craignez rien.

Scène 5

Victor

Il s'avance vers la petite porte, mais à peine est elle ouverte, qu'un homme bien armé s'y présente, et entre d'un air déterminé.

Victor

C'en est fait, je vais quitter ces lieux où je laisse tout ce qui pouvait m'attacher à la vie, et je les quitte pour n'y jamais revenir.

Scène 6

Forban, Victor

Forban

Merci, l'ami. Jamais porte ne fut ouverte plus à propos.

Victor

Qui êtes-vous ?

Forban

Tu le sauras.

Victor

Que voulez-vous ?

Forban

Un mot. Es tu de ce château ?

Victor

Oui. Pourquoi ?

Forban

Connais-tu le Baron de Fritzierne ?

Victor

Sans doute.

Forban

Vas lui porter cette lettre.

Victor

Que ne la lui remettez-vous vous-même ?

Forban

J'ai juré de ne jamais lui parler.

Victor

Et de qui est cette lettre ?

Forban

De qui ? C'est un secret.

Victor

Un secret ?

Forban

Pour toi. Mais il faut qu'il la reçoive s'il ne veut périr.

Victor

Périr ?

Forban

Oui. Cette lettre doit lui sauver la vie.

Victor

Oh ciel ! Mon bienfaiteur !.. Ses jours seraient menacés ?

Forban

Très fort.

Victor

Et par qui ?... Serait-ce toi ?...

Forban

Moi !... Non, je ne lui en veux pas.

Victor

Et qui donc ?

Forban

Un homme puissant, un homme dont la seule menace est un arrêt de mort, et à qui le Baron doit une satisfaction dont ses jours répondent.

Haut.

D'un ton menaçant.

Victor

Ses jours sont en danger ; et j'allais le quitter ! Mais c'est une insulte qu'on lui fait, le Baron est vertueux. Il ne peut avoir offensé personne. Et toi on te charge d'un pareil message ; qui que tu sois, tremble de l'avoir outragé.

Il sort.

Forban

Doucement, jeune homme, ne t'y fie pas ; tu ne serais pas le plus fort. Adieu : fais ma commission, ou tu es perdu toi-même.

Scène 7

Victor

Victor

« Il faut qu'il l'a reçoive, s'il ne veut périr,» a dit cet homme. Ah ! Courons, courons la lui porter. Mais que lui dire s'il a vu Clémence ?... S'il sait.... Et qu'importe ! Sauvons d'abord ses jours.

Scène 8

Victor, Valentin

Victor

Te voilà, Valentin.

Valentin

Oui, Monsieur. Vous vous impatientez peut-être ?...

Victor

Non. Dis-moi... Le Baron ?....

Valentin

Allez, allez, Monsieur, tout est bien changé !

Victor

Comment ?

Valentin

Nous ne partons plus.

Victor

Qui te l'a dit ?

Valentin

Je viens de voir Monsieur le Baron.

Victor

Que veux-tu dire ?

Valentin

Il était avec sa fille.

Victor

Mais quel rapport ?....

Valentin

Elle lui racontait tout.

Victor

Eh bien ?

Valentin

Quand il l'a vu pleurer....

Victor

Vas donc.

Valentin

Il s'est attendri.

Victor

Ensuite.

Valentin

Alors... J'ai peut-être mal fait ?

Victor

Achève donc.

Valentin

Je lui ai tout dit.

Victor

Après....

Valentin

Il s'est levé tout d'un coup ; puis il est parti.

Victor

Où est-il ?

Valentin

Mais j'ai couru plus fort que lui.

Victor

Où est-il, te dis je ?

Valentin

Il suit mes pas.

Victor

Il faut que je lui parle.

Valentin

Le voilà.

Scène 9

Clémence, Baron, Victor, Valentin

Clémence

Il n'est pas parti, mon père !.... Le voilà.

embrassant Victor

Baron

Est-il vrai, mon ami, que tu voulais nous fuir ?

Clémence

C'est donc ainsi que tu tiens tes promesses ?

Baron

Il faut que tu m'estimes bien peu pour me croire capable de sacrifier le bonheur de ma fille à l'orgueil et à l'ambition.

Clémence

Ne te l'avais-je pas dit ? Il n'a cependant pas voulu me croire.

Victor

Pardon, mon père, et vous ma Clémence. Un intérêt plus pressant me ramène vers vous...

Clémence

Que signifie ?...

Victor

Je viens de sauver vos jours.

Baron

Que veux-tu dire ?

Victor

Un homme d'un aspect effrayant et armé jusqu'aux dents, vient de me remettre cette lettre, de laquelle dépend, dit-il, votre vie.

Baron

Et c'est pour me la donner que tu as changé de dessein ?

Victor

On menaçait vos jours ! Et j'aurais pu vous quitter ?

Baron

Bon jeune homme !

Valentin

Oh ! Je le reconnais bien là.

Baron

Vas, tu en seras bien récompensé.

Victor

Voyez donc, mon père, ce que contient cette lettre mystérieuse.

Il ouvre et voit la signature.

Baron

Voyons. ROGER.

Valentin

Roger !

Victor

Quoi ! Le chef des brigands qui infestent l'Allemagne depuis si longtemps ?

Baron

Lui-même.

Valentin

Mais depuis plus de quinze ans, il a quitté ce pays.

Baron

On m'a assuré qu'il y était de retour, et qu'il avait traversé, il y a environ un mois, les terres du Comte de Moldar notre voisin.

Victor

Lisez-donc, mon père.

Baron

« Tu sais si j'ai les moyens de punir quand on n'obéit point à mes ordres....»

Valentin

L'insolent !

Baron

« Je te promets de respecter ton château et tes propriétés si tu m'accordes ce que je désire... Une femme que deux de mes soldats conduisaient à mon camp, il y a trois jours, a été arrachée de leurs bras par tes gens....»

Clémence

Quoi ? Madame Germain ?

Baron

Apparemment.

Victor

Achevez de grâce.

Baron

« Cette femme que tu as retirée chez toi est essentiellement nécessaire à mon repos ; il faut que tu me la livres dans vingt-quatre heures... »

Victor

Quelle audace !

Baron

« Tu la feras accompagner jusqu'à mon premier poste dans la forêt de Kingratz... »

Valentin

Ce n'est qu'à une demi lieue d'ici.

Baron

« Si ce terme expiré, elle n'est point en mon pouvoir, tu me verras de près. » ROGER, chef des indépendants. Quelle insolence !

Victor

Cette pauvre Madame Germain ! Ne lui aurions-nous donné l'hospitalité que pour la livrer aussi lâchement ?

Baron

Cette idée affreuse.

À part.

Elle sort.

Clémence

Tu la défendras, n'est-ce pas Victor ? Courons la prévenir de ce qui se passe ; Ses instances déciderons mon père.

Scène 10

Valentin, Baron, Victor

Valentin

Il ignore donc Roger, qu'outre cinquante hommes de troupes de l'empereur qui sont ici sous vos ordre, vous avez encore plus de cent vassaux bien exercés et prêts à ver leur sang pour vous défendre.

Baron

Il est lui-même à la tête d'une troupe formidable ; il fera le siège du château.

Valentin

Je ne crois pas qu'il l'ose.

Baron

C'est un scélérat, mais doué d'un grand caractère. Il est capable de tout pour enlever cette femme.

Victor

N'importe. Auriez-vous la faiblesse de céder à ses menaces ?

Baron

Non. Si nous pouvons nous défendre.

Valentin

En doutez-vous, monsieur le Baron ?

Victor

Mon père, vous avez du monde ici, le château est fortifié ; permettez-moi de me mettre à la tête de vos gens, et je vous réponds d'une vigoureuse résistance.

Baron

Eh bien, soit, je te charge de l'exécution. Moi, qui n'ai plus La force, j'ordonnerai dans l'intérieur, je veillerai à ce que rien ne vous manque ; et la victoire demeurera de notre côté si tu sais unir la prudence à la valeur ; car ce n'est pas tout, mon fils, que de bien commander une armée, il faut savoir ménager le sang de ses soldats ; c'est-là le premier talent du général. Toi, Valentin, comme ancien militaire, tu commanderas sous Victor. Vas rassembler notre petite armée.

Valentin

Monsieur le Baron ! Cette affaire-là ne sera pas la moins honorable pour moi, j'en réponds !

Scène 11

Baron, Victor

Baron

Conçois-tu, Victor, ce que veut dire Roger en réclamant cette femme comme essentiellement nécessaire à son repos ? D'où la connaît-il ? Quel rapport peut-il y avoir entre le crime et la vertu ? Car à Dieu ne plaise que je la soupçonne de nous en avoir imposé par les dehors les plus séduisants !

Victor

Elle semble bien malheureuse.

Baron

Mais son refus obstiné de nous confier ses chagrins... Le mystère dont elle s'environne...

Victor

Quelque considération puissante la force sans doute à se conduire ainsi ; mais je la crois vertueuse.

Baron

Je la crois de même ; cependant je prétends qu'elle s'explique.

Scène 10

Madame Germain, Baron, Victor, Clémence

Madame Germain

Ah ! Monsieur le Baron ! Parlez.... Rendez-moi la vie. Vous venez de recevoir une lettre ?

Baron

Oui, Madame, une lettre qui vous concerne.

Madame Germain

Elle est de...

Baron

Roger ? Oui, Madame, la voilà.

Madame Germain

Grand Dieu ! Sauvez-moi d'un barbare ?

Baron

Oui, je vous sauverai, femme infortunée. Relevez-vous, mais relevez-vous donc, Madame, on croirait que vous êtes obligée de me prier.

Madame Germain

Non, monsieur, je ne me relève point que vous ne m'ayez promis de ne pas céder aux voeux d'un monstre qui a fait mon malheur.

Baron

Vous craignez donc tout de sa fureur ?

Madame Germain

Oh oui ! Tout.

Baron

Pauvre Madame Germain ! Vous m'attendrissez.

Madame Germain

Homme généreux !

Baron

Mais, dites-moi.... Quelle liaison y a-t-il entre cet homme et vous ? Où l'avez vous connu ? Que veut-il de vous enfin ?

À part.

Madame Germain

Monsieur.... Que lui dire !

Baron

Il faut que je le sache pour régler ma conduire avec lui.

Madame Germain

Croyez, monsieur, qu'il en coûte à ma reconnaissance de ne pouvoir vous satisfaire. Mais, je vous l'ai déjà dit, je ne puis parler.

Baron

Vous ne pouvez parler ? Quoi ! Il faut que je vous reçoive que je vous défende sans vous connaître, sans savoir qui j'oblige ? Il faut que je fasse seul tous les frais de l'amitié ?.... Que puis-je penser d'une dissimulation aussi profonde ?

Madame Germain

Qu'il vous suffise de savoir que je n'ai point mérité les maux qui m'accablent. Oui, le ciel est témoin de mon innocence, de la pureté de ma conduite : le reste est le secret d'une amie que j'ai juré de ne point trahir. Si vous persistez à vouloir le connaître, je cours me livrer à Roger ; j'aime mieux mourir que de manquer à l'honneur.

Victor

Non, non, vous ne partirez point.

Clémence

Souffrirez-vous mon père ?...

Baron

C'en est assez, je ne vous presse plus et vais répondre à Roger, comme je le dois.

Madame Germain

Famille généreuse ! Comment pourrai-je m'acquitter envers vous ?

Scène 13

Valentin, Baron, Victor, Madame Germain

Valentin

Monsieur le Baron ! Voici nos guerriers et en bonne disposition.

Valentin se met à la tête de sa troupe, qui s'avance en bon ordre, et vient se ranger en bataille.

Baron

Fais-les avancer. Mes amis, le chef des brigands qui désolent l'Allemagne, Roger ose me menacer ; il prétend arracher de ces lieux une victime que vous avez soustraite à sa fureur, mais je compte sur votre courage pour défendre une aussi juste cause.

Victor

Je réponds d'eux, mon père.

Valentin

Quand il s'agit de servir l'innocence, je me sens dix fois plus de force.

Madame Germain

Ô mon Dieu ! Quand finiront tant de maux ?

Baron

J'étais sûr de vos coeurs et de votre obéissance. Pendant que je vais répondre à Roger ; toi, Victor, fais tout disposer pour notre défense, car je ne pense pas qu'il tarde à venir nous attaquer.

La troupe défile et se retire ayant à sa tête Victor et Valentin.

Victor

Marchons mes amis.

Acte II

Scène 1

Valentin, Un Habitant de Château, Tous, Un Garde

Valentin

Vienne maintenant l'ennemi quand il voudra ; nous sommes en état de le recevoir.

Un Habitant de Château

Et d'importance !

Valentin

Buvons un coup, mes amis, le vin donne des forces et ne fera qu'augmenter nos bonnes dispositions.

On apporte du vin, tous se rangent autour d'un banc et boivent.

Un Habitant de Château

Bien vu, pas vrai camarades ? À la santé de notre commandant.

Tous

À sa santé.

Valentin

Merci, mes amis.

Un Habitant de Château

Monsieur Valentin, en attendant que le capitaine Roger nous mette à même d'exercer nos bras, si vous vouliez nous chanter une de ces chansons militaires qu'on chantait de votre temps... Là.... Vous entendez bien ce que je veux dire ?

Valentin

Oui, oui.

Tous

Ah oui, monsieur Valentin, une petite chanson.

Un Habitant de Château

Tenez ! Celle-là que vous chantez si bien...

Valentin

Celle qui dit que le vin mène à la gloire ?

Un Habitant de Château

Oui, c'est cela, nous serons tous charmés de vous entendre.

Valentin

Volontiers, mes amis ; ah ça, vous répéterez le refrain en choeur.

Un Habitant de Château

Oui, nous savons cela.

Valentin

Allons... j'y suis.

sur le rempart

Un Garde

Voici monsieur Victor.

Ils se retirent.

Valentin

Ce sera pour un autre moment, allez tous à vos postes.

Scène 2

Victor, Valentin

Victor

Eh bien, Valentin, tout est-il disposé ?

Valentin

Oui, mon général.

Victor

Les remparts ?...

Valentin

Sont amplement garnis d'artillerie. Tous les postes sont gardés ; le pont-levis est défendu par une batterie qui fera un bruit d'enfer et leur tuera bien du monde s'ils osent en approcher.

Victor

Les fossés ?...

Valentin

Sont pleins d'eau.

En désignant celle de droite.

Victor

Bien. Et la vieille tour ?...

Valentin

Comme c'est l'endroit le plus faible du château et qu'ils peuvent facilement s'en emparer en forçant la petite porte du rempart, j'ai fait remplir le bas de matières combustibles auxquelles on mettra le feu dès qu'ils y seront rentrés.

Victor

Ah Valentin !... Ce moyen...

Valentin

Est excusable. N'avons-nous pas à combattre des ennemis dix fois plus nombreux que nous ? Il faut leur ôter l'envie d'y revenir.

Victor

Vas dans la chambre qui est au-dessous de la tourelle du nord, tu observeras les mouvements de l'ennemi, et tu viendras m'en rendre compte.

Valentin

J'y vais, mon général : ah ! Ah ! Nous allons voir beau jeu.

Scène 3

Victor, Baron, Clémence, Madame Germain

Victor

Vous voilà, mon père ! Et toi aussi, ma Clémence !.... Pourquoi quittez-vous l'asile que je vous ai choisi ?

Baron

Le danger n'est point assez pressant pour que ces dames se séparent de nous ; quant à moi, je prétends bien ne pas rester dans l'inaction, tandis que tu combattras pour nous défendre.

Victor

Je ne souffrirai pas que vous exposiez vos jours.

Baron

As-tu quelque renseignement sur la force et la position de l'ennemi, car je ne doute pas qu'après ma réponse Roger ne se mette bientôt en campagne ?

Victor

Valentin est en vedette, et nous instruira à temps de tous ses mouvements.

Baron

Nous pouvons donc causer un moment des intérêts qui te sont chers.

Victor

Bon père !

Baron

Je te l'ai déjà dit, tu seras mon gendre. C'est ta femme, ton vieux père, ce sont tes possessions que tu vas défendre. Je ne dis pas cela pour augmenter ton courage ; tout me prouve assez que je puis compter sur ta tendresse et ton appui. Oui, Victor,tu seras l'époux de Clémence : j'ai nourri dés long - temps dans mon sein cet espoir consolant : je me suis dit cent fois : voilà celui qui me succédera, qui protégera ma fille et soutiendra ma vieillesse.

Clémence

Pourquoi ne lui as-tu pas dit cela plutôt ?... Combien de chagrins tu lui aurais épargnés ?.... 21

Victor

Quoi ! Ce n'est point une erreur ?.... Votre main bienfaisante daignera serrer des noeuds ?...

Baron

Oui, mon ami. J'y mets cependant une condition.

Clémence

Tu la rempliras, n'est-ce pas Victor ?

Victor

Parlez, mon père.

Baron

Tu sais que je fais peu de cas de la naissance et de la fortune ; l'honneur et la probité sont les seuls titres que je veux trouver dans mon gendre et sa famille. Tes parents, Victor, je ne les connais point ; toi-même ignores à qui tu dois le jour ; il faut que tu le saches. Tu vas voir si j'exige trop : quelque part que ce soit ton père, quel que soit son état et sa fortune, s'il est honnête homme, tu seras l'époux de ma fille. Me trouves-tu déraisonnable ?

Victor

Pourriez-vous le croire ?

Baron

Exempt de presque tous les préjugés qui affligent la société, je n'en ai qu'un, mais bien puissant, qui dirige ma conduite et sera toujours le mobile de mes actions ; c'est que j'adore la vertu et que j'abhorre le crime. Oui, la vertu malheureuse est digne de mon hommage, de tous mes bienfaits ; mais le crime, fut-il couvert d'or ! Rien ne pourra m'en rapprocher. La ligne qui nous sépare ira se perdre dans mon tombeau.

Victor

N'en doutez pas, mon père, quel qu'il soit, doit être vertueux, je le sens à mon coeur, à mon amour pour le bien ; il ne peut être que malheureux.

Baron

Ce sera un titre de plus à mon estime.

Victor

Eh bien, homme généreux, dès que les dangers qui vous menacent seront dissipés, je partirai et ne tarderai point, je l'espère, à revenir vous sommer de faire mon bonheur.

Baron

La main de Clémence t'attend au retour.

Victor

Mais où le chercher ce père tant désiré ? Quels lieux m'ont vu naître ? Et puis-je me flatter de l'y retrouver encore ?

Baron

Je te dois à cet égard tous les renseignements qui sont en mon pouvoir. Tu sais que je t'ai trouvé exposé, il y a bientôt vingt quatre ans, dans une caverne à l'entrée de la forêt de Kingratz.

Madame Germain

À l'entrée de la forêt de Kingratz ! Il y a vingt-quatre ans ?

Baron

La richesse de ton berceau m'a toujours fait présumer que tes parents n'étaient point dans l'indigence, mais que quelque circonstance impérieuse les avait forcés d'en agir ainsi. Ce portrait que je trouvai sur toi n'a servi qu'à confirmer mes conjectures. Je te le remets ; il peut t'être utile dans la recherche que tu vas entreprendre.

À Madame Germain.

Clémence

C'est une femme... Oh quelle est jolie !... Vois-donc, ma bonne amie.

Madame Germain

Se peut-il ! Ô ciel !

Baron

Qu'avez-vous, Madame Germain ?

Victor

D'où naît ce trouble ?

Madame Germain

Ce portrait.... Monsieur...

Baron

Eh bien ?... Ce portrait...

Madame Germain

Sachez...

Clémence

Achevez donc...

Madame Germain

Sachez que c'est...

Scène 4

Valentin, Baron, Victor, Clémence

On sonne l'alarme, des cris de aux armes se font entendre. Le jour baisse.

Valentin

Eh vite ! Et vite ! Sauvez-vous ; Roger sera dans un moment au pied des murailles...

Baron

Rentrez dans le château.

Valentin

Il est suivi d'une troupe nombreuse.

Victor

Retire-toi, ma Clémence.

Clémence

Mon père, cette nuit paraît devoir être terrible ; qui peut deviner l'issue d'un combat incertain ?... Permettez que mon amant...

Victor et Clémence s'embrassent.

Baron

Je t'entends. Viens, mon fils, viens presser sur ton coeur celle que tu vas défendre.

Victor

Vienne maintenant Roger !... Je me sens invincible.

Clémence

N'expose pas trop de jours qui me sont chers.

Victor

Valentin, je te recommande ces dames. Rentrez aussi, mon père.

Valentin

Reposez-vous sur moi.

Tous, excepté Victor, rentrent dans le château.

Il fait nuit.

Baron

Je te rejoindrai bientôt.

Scène 5

Officier, Roger, Forban, Baron, Victor, Madame Germain

Victor crie aux armes, la trompette sonne l'alarme dans les cours, et le son lugubre du beffroi se fait entendre de la tourelle du fond. Victor fait la revue de ses troupes, et les distribue aux différents postes. On voit défiler dans le lointain les troupes de Roger conduites par lui-même. Plusieurs des brigands portent des flambeaux. On les perd de vue un moment ; mais ils reparaissent bientôt et viennent s'établir vis-à-vis le rempart du fond. Un héraut s'avance jusqu'au bord du fossé, et sonne trois fois du cor ; voyant que personne ne se présente, Roger fait recommencer. ALors, un officier paraît en haut de la vieille tour, et lui répond :

Officier

On n'a rien à démêler avec un brigand tel que toi. Fuis, si tu crains la mort.

Roger dirige une partie de sa troupe vers le pont-levis, et suivi d'un petit nombre, s'avance bien distinctement vers la droite comme pour s'emparer de la vieille tour. Les remparts font bientôt garnis, on se bat avec acharnement. La scène n'est plus éclairée que par les torches et le feu de la mousqueterie. Les assiégeants sont repoussés au fond. Alors tous leurs efforts se dirigent sur le pont-levis, il est enfoncé, et les indépendants se précipitent dans la cour ; mais Victor suivi d'un bon nombre des siens les repousse, ils sont contraints de repasser le pont, et Victor les poursuit encore au-delà des remparts. Dès que Victor et la suite ont disparu, Forban paraît à l'angle de la vieille tour, et s'avance avec précaution, pour s'assurer que les combattants sont éloignés.

Roger

Moi, fuir !... Amis, secondez ma fureur.

La porte du bâtiment de droite s'ouvre, le Baron en sort bien accompagné.

Forban

Roger paraît accompagné de quelques brigands. Capitaine !... Capitaine !... Les ennemis sont sortis ; relevons le pont... La victoire est à nous.

Les gens du Baron fondent sur les brigands qui étant en nombre inférieur s'échappent et fuient de toutes parts. Le Baron reste seul avec Roger ; il se livre entr'eux un combat assez vif. Le Baron se défend vigoureusement, mais enfin ses forces le trahissent, il va succomber....

Baron

C'est ce que nous allons voir.

Roger

Rends-toi, ou tu es mort.

Baron

Moi ! Me rendre à Roger !...

Victor dégage le Baron et se bat avec fureur contre Roger. Dans ce moment, Madame Germain, forcée par l'incendie de la vieille tour de se sauver, sort par la petite porte qui donne sur la plate-forme. Le combat de Victor et de Roger la frappe, elle rentre dans le bâtiment et descend avec précipitation. La victoire longtemps incertaine penche enfin du côté de Victor : il désarme Roger et va le percer, quand celui-ci s'échappe, passe derrière une coLonne, et lui tire un coup de pistolet. Victor furieux fond sur lui, le terrasse et lève le bras pour frapper. Madame Germain accourt, se jette au-devant du coup, et s'écrie :

Victor

Tu es Roger !... Monstre, tu vas périr !....

Madame Germain

Malheureux ! Vous allez commettre un crime !

Stupéfaction générale. Tableau. Victor anéanti laisse échapper son sabre. Le Baron qui, pendant le combat de Roger et de Victor, était sorti par le pont-levis pour aller chercher du secours, rentre et reste immobile ainsi que sa suite. Clémence est consternée, Madame Germain est toujours devant Victor et retient son bras. Roger seul est de sang-froid, il profite de leur étonnement, se lève, s'échappe, saute sur le rempart et se précipite dans le fossé. Des cris de victoire retentissent dans tout le château. On voit les indépendants en désordre regagner les montagnes en fuyant.

Victor

Un crime !

Scène 6

Valentin, Victor

Valentin

Ah ! Ah ! Je vous l'avais bien dit, Monsieur le Baron, que nous leur ôterions l'envie d'y revenir !

Victor

Allez vous reposer, mes amis.

Tout le monde sort.

Valentin

J'irai bientôt vous aider à réparer le désordre.

Scène 6

Baron, Madame Germain, Victor, Clémence, Valentin

Baron

Je prétends savoir enfin, Madame, quel intérêt vous attache à ce brigand. Sans autre recommandation que celle du malheur, nous nous armons pour votre défense ; votre ennemi prétendu tombe entre nos mains, et vous nous l'arrachez au moment où sa mort allait délivrer l'Allemagne d'un de ses fléaux les plus terribles.

À part.

Madame Germain

Monsieur, Pourquoi suis-je venue ici ?

Victor

Répondez, Madame, êtes-vous la complice, la femme ou l'amie d'un monstre pour lequel vous témoignez tant d'attachement ?

Madame Germain

Que me demandez-vous ?

Victor

La vérité.

Madame Germain

Tremblez de l'apprendre ce terrible secret.

Baron

Expliquez-vous.

Victor

Parlez, Madame... Quel est ce brigand ?....

Madame Germain

C'est vous qui m'y forcez....

Baron

Je le veux.

Victor

Je l'exige.

Madame Germain

Eh malheureux ! C'est ton père !

Baron

Son père !

Clémence

Roger ! Son père !

Tous sont consternés.

Victor

Lui ! Mon père !... Oh mon Dieu !

Madame Germain

Oui, Roger est son père.... Je fus l'amie de la malheureuse Adèle sa mère que ce monstre avait enlevée à ses parents, et que je ne voulus jamais abandonner. Cette infortunée, affaiblie par la douleur et sentant sa fin approcher, me conjura de soustraire cet enfant qu'elle chérissait à l'infâme métier auquel le destinait son père. «Oh mon amie, me dit-elle, dérobons cette innocente créature au crime qui l'entoure et qui l'attend ; confions-le aux soins de quelque étranger généreux et compatissant ; je consens à me priver de mon fils, pourvu qu'il soit vertueux .» Environnée de brigands qui nous surveillaient, je fus longtemps sans trouver l'occasion de la satisfaire. Enfin, elle se présenta, j'aperçus un jour un homme endormi a l'entrée d'une des cavernes que nous occupions dans la forêt de Kingratz. Cet homme c'était vous, Monsieur le Baron. Vos vêtements m'annoncèrent que vous étiez dans l'opulence, j'examinai vos traits, ils portaient tous l'empreinte de la probité : oui, me dis-je, voilà celui que je cherche ; je cours prendre ce dépôt précieux, et je l'apporte à vos pieds. Mais, ô fatale précaution !

Victor

Qu'allez-vous encore m'apprendre ?

Madame Germain

Roger, de retour d'une expédition, demande à embrasser son fils. « Tu ne le verras plus, lui répond ma courageuse amie, je l'ai soustrait a tes infâmes projets... - Malheureuse ! poursuit Roger. Où est-il ? Rends-moi mon fils. - Non, jamais. Il est perdu pour toi.» À ces mots, le tigre se précipite sur elle et lui perce le sein.

Victor

Ô jour d'horreur !

Baron

Ô crime abominable !

Madame Germain

L'infortunée expira dans mes bras, après avoir exigé de moi le serment de ne jamais révéler ses cruelles aventures, et de ne point apprendre à son fils le mystère de sa naissance, si le hasard me le faisait rencontrer ; je sens que je vous déchire l'âme.

Victor

Qu'avez-vous fait, femme imprudente !

Madame Germain

J'ai dû empêcher un parricide.

Clémence

Pauvre Victor ! Que je te plains !

Valentin

Malheureux jeune homme ! Il est donc vrai que la vertu peut naître du crime !

Baron

Viens, ma fille, suis-moi.

Victor

Ne fuyez pas l'infortuné Victor... Arrêtez mon pe... Monsieur... Ah ! Je le vois, je ne suis pour vous qu'un objet d'horreur.

Baron

Qu'un malheureux.... que je plains... que j'estime.

Victor

Est-il bien vrai que vous me conservez votre estime ?

Valentin

Avez-vous rien fait pour qu'on vous en prive ?... Je réponds, moi, que vous la méritez plus que jamais.

Victor

Mon bonheur serait...

Baron

Dieu !... Ce sont les traits de son père... Viens, Clémence...

Clémence

Mais songe qu'il n'a pas son coeur.

Madame Germain

Il a votre âme toute entière.

Valentin

Et qu'importe son père... n'est il pas bon et vertueux ?

Clémence

Toi-même te plaisais souvent à le dire... Comment un seul mot a-t-il pu changer les projets que tu viens de faire ?...

Baron

Moi ! T'unir au fils de Roger !... Que je déshonore ma famille par cet hymen honteux... Cesse de l'espérer... Viens.

Clémence

Puis je le quitter dans cet affreux moment ?

Baron

Viens, te dis-je.....

Clémence

Mon père...

Il l'entraîne.

Baron

Je l'exige.

Victor

Clémence et toi aussi tu me fuis !...

Clémence

Non, Victor, je ne te quitte plus.

Il l'entraîne de nouveau.

Baron

C'est trop me résister.

Clémence

Mon père !

Victor

Arrêtez, ou je meurs à vos yeux.

Madame Germain

Prenez pitié de leur douleur.

Valentin se jette à genoux, et poursuit avec la plus grande sensibilité.

Valentin

Comment a-t-il pu mériter tant de rigueur ? Il est malheureux, d'accord ; mais n'est il pas toujours, dites-moi, ce même Victor que vous chérissiez tant, que vous vous plaisiez à nommer sans cesse votre fils ?... Eh bien ? Peut-il être responsable des torts de son père ? Devez-vous, pouvez-vous le punir d'une faute qu'il n'a point partagée ?... Non, monsieur... Vous vous êtres montré jusqu'à présent trop sensible, trop équitable pour vouloir commettre une injustice aussi révoltante.... Ici le Baron fait un mouvement d'impatience. Oh ! Je vous demande bien pardon, Monsieur le Baron... Mais c'est que je l'aime tant... Je le vois si malheureux, que mon coeur ne peut plus se contenir... Je vous le demande en grâce... Ne le désespérez pas ce pauvre jeune homme.

Clémence

Mon père, n'est-ce pas toi qui m'as ordonné de l'aimer ?...

Victor et Clémence se lèvent, et se précipitent dans ses bras.

Baron

Levez-vous, mes enfants, et venez sur mon sein. Vous m'avez attendri, votre douleur l'emporte, et tu peux encore espérer d'être l'époux de ma fille.

Victor

Moi, son époux !

Baron

Oui, tu le peux. Écoute le projet que je viens de former. Madame Germain nous a dit que Roger brûlait de retrouver son fils, et qu'il était disposé à l'accabler de toute la tendresse d'un père ?... Eh bien, vas le trouver, rends-lui son fils pour un moment, dis-lui que s'il souscrit à mes voeux, l'hymen va t'unir à ma fille, mais que j'exige d'abord qu'il renonce à son infâme métier ; qu'il quitte un nom couvert d'opprobre, pour en prendre un dont tu n'aies point à rougir : dis-lui, qu'il aura par mes soins une retraite assurée dans la partie la plus agréable de l'Allemagne. Mais que je veux de sa part un entier sacrifice. S'il t'en fait le serment, et s'il y est fidèle, je te jure que tu seras l'époux de Clémence ; s'il refuse mes offres au contraire, tu ne l'a reverras jamais... Qu'en penses-tu, Victor, puis-je faire davantage ?

Victor

Ô digne bienfaiteur ! Tant de bonté m'accable ! Oui, je vais le trouver.... Je saurai la soumettre cette âme fière et rebelle !.... Roger ne pourra résister aux tendres sollicitations d'un fils qui attend de lui son bonheur.

Valentin

Pour cette sols, Monsieur, je vous suivrai.

Victor

Non, Valentin, mon absence ne sera pas longue.

Valentin

C'est égal, Monsieur. Croyez-vous que je vous laisse aller seul, au milieu d'une troupe de brigands ?... Ils n'auraient qu'à vous tuer !... Je me reprocherais votre mort toute ma vie... Au lieu qu'à deux on peut se défendre au moins.....

Au Baron.

Victor

Sois tranquille je ne cours aucun danger... Je vais donc partir, et ne tarderai point à revenir digne de vos bienfaits.

Il sort, Clémence et Madame Germain vont pour le suivre, Victor arrête Clémence.

Baron

Ce sera combler mes désirs. Je vais tout faire disposer pour ton départ.

Scène 8

Victor, Clémence

Victor

Clémence, quoique j'espère triompher de Roger, et le rendre à la vertu, je ne me dissimule point cependant les difficultés d'une pareille entreprise, et je frémis de la condition que m'a imposé ton père si le succès ne couronnait point notre attente....

Clémence

Ne parle pas de cela Victor... Tu me désespères.

Victor

Accepte, ma Clémence, comme un gage de mon amour, ce bracelet de cheveux que ta main a tissés ; porte-le toujours, qu'il te rappelle un infortuné qui méritait peut être un meilleur sort.

Clémence

Tiens, Victor, prends cette écharpe ; qu'elle te conduise partout au champ d'honneur, et si le sort nous sépare, qu'elle te rappelle ta Clémence, et cette maison hospitalière où ton enfance trouva un asile doux et tranquille. Jure-moi qu'elle ne te quittera jamais ; et que jamais, surtout, elle n'ornera le sein d'une rivale.

Victor met un genou en terre, et Clémence le ceint de son écharpe. Ensuite elle se jette à genoux près de lui, et tous deux prononcent le serment suivant.

Victor

Je le jure !

Victor

Ô dieu ! Toi qui connais nos coeurs et la pureté de nos serments, daigne les consacrer ces serments inviolables par ton auguste protection.

Ils se relèvent d'un air calme et serein. Clémence tend la main à Victor, qui la couvre de baisers ; puis elle rentre dans le bâtiment de droite soutenue par Madame Germain, tandis que Victor et Valentin vont rejoindre le Baron.

Clémence

Je jure en ta présence et celle de nos amis les plus chers, de ne vivre que pour celui que mon coeur a choisi dès l'enfance, et de n'être jamais à d'autre.

Acte III

Scène 1

Roger

Roger

Non, je ne reviens point de ma surprise. Roger qu'aucun péril n'effraye, que jamais personne n'a vaincu... Roger a échoué devant un enfant ! Oh je m'en vengerai cruellement ! Je prétends, avant trois jours, réduire en cendres le château de cet insolent Baron... Il apprendra si c'est impunément qu'on me résiste.

Scène 2

Forban, Roger

On entend dans le lointain une marche militaire.

Forban

Capitaine, la troupe de Dragovick rentre au camp, et demande à partager les prises qu'elle a faites.

Roger

J'y vais. A-t-on relevé les postes ?

Roger sort.

Forban

Oui, capitaine.

Scène 3

Morneck, Forban, Victor, Un Indépendant

Morneck

Forban, les prises sont-elles considérables ?

Forban

Mais pas mal.

Morneck

Il aurait mieux valu pour nous que nous fussions de cette expédition, que d'aller attaquer ce diable de château.

Forban

Oui vraiment, cette nuit nous a coûté cher.

Morneck

Nous avons perdu là de braves camarades.

Forban

Et demandez moi pourquoi tant de monde tué ? Pour une femme. Comme si le capitaine Roger n'en avait pas d'autres, cent fois plus belles, à sa disposition.

Morneck

Ce n'est pas qu'il en soit amoureux. Mais elle fut autrefois l'amie de sa femme, et il espère toujours la forcer de lui apprendre ce qu'est devenu ce fils, qu'il regrette et dont il nous entretient quelquefois. Il serait à-peu-près du même âge que le fils du Baron, et Roger comptait en faire un jour notre chef.

Forban

À propos de ce jeune homme. Sais-tu qu'il est intrépide ? Il se bat comme un enragé.

Morneck

Comment, diable !... Il a failli tuer notre capitaine.

Forban

Lui !

Morneck

Oui, vraiment.

Il se fait un grand bruit en-dehors.

Forban

Ah ! Mille morts ! C'est fait de lui, s'il tombe jamais entre nos mains.

Victor

Je veux voir Roger.

de même

Un Indépendant

Tu ne le verras pas.

Victor

Je le verrai, vous dis-je.

Morneck

Vois donc, Forban, quel est cet homme qu'on amène.

Forban

Heureux hasard ! C'est lui-même.... j'en veux faire un sacrifice.

Scène 4

Morneck, Forban, Victor

Morneck

Que viens-tu faire ici, jeune insensé ?

Il tire un pistolet de sa ceinture, Morneck l'arrête.

Forban

C'est donc toi qui as fait égorger et brûler nos camarades ?... Je ne sais qui retiens ma colère... Je devrais.....

Victor

Lâche ! Il est bien digne de toi d'insulter un ennemi sans défense !... Si je disais un mot, tu rentrerais dans la poussière, et Roger lui même prendrait soin de me venger, mais tu es trop vil a mes yeux pour que je m'abaisse à te punir.

Morneck

Mais enfin, qui t'amène en ces lieux ?

Victor

J'y viens parler à Roger.

Forban

Et que lui veux-tu ?

Victor

Tu le sauras, s'il juge à propos de t'en instruire.

À Morneck qui le retient encore.

Forban

C'en est trop.... Laisse-moi venger mes camarades.

Victor

Qu'on me conduise à lui et tu vas pâlir en sachant qui je suis.

Forban

Le voici.

Scène 5

Morneck, Roger, Victor

Morneck

Capitaine, un envoyé du Baron de Fritzierne demande à te voir.

Roger

C'est toi, jeune homme ! Que me veux-tu ?

Victor

Te parler sans témoins.

Roger

Parle, ce sont mes amis.

Victor

Je ne le puis. Il s'agit d'un secret qui te concerne.

À ses officiers.

Forban en s'éloignant témoigne de l'humeur.

Roger

D'un secret... qui... me... concerne ? Éloignez-vous un moment. Nous sommes seuls, qu'as-tu à me dire ?

Scène 6

Victor, Roger

Victor

Me connais-tu, Roger ?

Roger

Oui, comme un ennemi que j'ai combattu.

Victor

Sais-tu qui je suis ?

Roger

Non. Mais enfin, qui t'amène ici ?

Victor

Il te souvient du jour où la malheureuse Adèle expira sous tes coups.

Roger

Ah ! Ne me rappelle pas ce douloureux souvenir !

Victor

Eh bien ! Ce fils qui causa la mort de sa mère...

Roger

Parle.... Oh oui... Parle-moi de ce fils que j'aime et que toute mes recherches n'ont pu me faire découvrir.

Victor

Ce fils... qu'on t'a enlevé....

Roger

Le connaîtrais-tu ?

Victor

Et qui jusqu'à présent n'avait connu que le bonheur...

Roger

Il serait malheureux ! Toi qui le connais, dis-moi, où est-il ?... Que fait-il ?...

Victor

Il vient trouver son père.

Roger

Trop heureux Roger ! Tu vas revoir ton fils ! Je vole au-devant de lui ? Achève.... de grâce.... Où est-il ?....

Victor

Devant toi.

Roger

Quoi ? Tu serais....

Victor

Oui. Je suis le fils d'Adèle.

Roger

Mais comment...

Victor

Reconnais-tu ce portrait ?

Avec beaucoup d'âme.

Roger

C'est elle. Oui, la voilà... Viens dans mes bras... que je te presse sur ce sein paternel !... Dis-moi, mais dis-moi donc, qui m'a rendu mon fils, et à qui je dois le bonheur de le revoir ?...

Victor

À Madame Germain. C'est elle qui m'a révélé le secret de ma naissance, et qui m'a remis entre les mains du Baron de Fritzierne à qui je dois tout.

Roger

Le Baron de Fritzierne ?...

Victor

Hélas ! Elle a détruit d'un mot tout le charme de ma vie.

Roger

Je ne te comprends pas.

Victor

Qui. Les liens qui m'attachent à toi causent à jamais mon malheur.

Roger

Moi ! Causer le malheur de mon fils ?

Victor

Mais d'un mot tu pourrais le faire cesser.

Roger

Serait-il vrai ?

Victor

Oui. Il dépend de toi....

Roger

Parle... Parle, mon fils.

Victor

Le Baron de Fritzierne a une fille charmante. Clémence était l'objet de tous mes voeux ; nous nous aimions, son père consentait à nous unir, j'allais être heureux, lorsque le fatal secret de ma naissance se découvre. Dès lors le mépris m'environne, on me rejette au loin, et le sang de la vertu ne peut plus s'unir au mien.

Roger

Achève.

Victor

Je voulais fuir, ensevelir ma honte au fond des déserts ; une voix bienfaisante me rappelle : « Vas trouver ton père, me dit ce tendre protecteur, dis-lui que je puis tout oublier s'il se rend à mes voeux. Que je partage avec lui ma fortune, pourvu qu'il abandonne ses complices, qu'il fuie pour jamais une terre arrosée du sang de l'innocent, qu'il aille vivre dans une retraite profonde. Qu'enfin il ne soit plus Roger, et je te donne ma fille... »

Roger

Quel orgueil !

Victor

« Mais s'il se refuse à tes désirs, s'il rejette mes bienfaits, vas, fuis loin de moi, de ton amante. Le même lieu ne nous verra plus réunis.»

Roger

Eh bien ?

Victor

Voilà, Roger, ce que m'a dit le plus généreux des hommes ; tel est le motif qui m'a fait chercher ta présence. Parle, te sens-tu la vertu nécessaire pour quitter le métier que tu fais ? Pour assurer le bonheur de ton fils et le repos de ta vieillesse ? J'attends ta réponse pour te serrer dans mes bras, ou te fuir pour jamais.

Roger

A-t-il pu croire, ton orgueilleux Baron, que je serais assez lâche pour abandonner les guerriers qui me suivent, l'éclat qui m'environne, pour aller vivre obscurément comme celui que la nature a formé sans courage et sans forces ? Non, qu'il ne l'espère pas.

Victor

Tu refuses donc de faire mon bonheur ?

Avec dignité.

Roger

Au contraire, mon fils. Consens à rester près de moi, tu me verras sans cesse occupé des moyens de te plaire et de te rendre agréable ce séjour. Vas, tu préféreras bientôt les charmes d'une vie libre et indépendante aux prétendus avantages que les préjugés semblent te promettre dans la société ; chacun de mes soldats qui ne voit en moi qu'un père, te regardera comme un nouvel ami ; tes exploits ne tarderont point à t'associer à ma gloire, et ton nom devenu fameux, sera bientôt digne du mien.

Victor

Ainsi, l'éclat d'une fausse gloire, l'espoir d'un bonheur imaginaire ferme ton coeur aux plus doux sentiments de la nature et te prive des plus précieuses jouissances !....

Roger

L'amour de mon fils me suffit.

Victor

Eh bien, rends-toi donc à ses désirs... Roger !.... Peux-tu demeurer insensible à mes prières, à ma douleur ?....

Roger

Non, mon fils, je ne puis céder à tes voeux. Mes trésors, ma vie même, j'aurais pu te les donner. Mais le sort de mes camarades, leur bonheur, leur amour, tout cela n'est point à moi ; je ne puis en disposer. C'est à regret que je t'afflige, mais rien ne me fera changer.

Victor

Adieu, Roger.

Roger

Quoi !... Tu veux déjà te séparer de moi ? Non, mon fils, je ne te laisserai point partir sitôt.

Victor

Voudrais-tu me retenir ?

Roger

Non, je ne prétends point disposer de ta liberté. Tu partiras, mais dans quelques jours, lorsque j'aurai eu le temps de te faire connaître ces hommes que tu méprises et ton père lui-même que tu crains d'appeler de ce doux nom.

Victor

Moi ! Que je consente jamais à vivre avec de tels brigands ?

Il tire un coup de pistolet, tous les Indépendants se lèvent, Forban, Fausmann, Morneck et Dragovick accourent.

Roger

Brigands !... Et qui t'a dit que mes camarades méritassent de porter ce nom ? Je ne te cacherai pas que plusieurs d'entr'eux avaient eu une jeunesse fougueuse, et que moi-même poussé avec ardeur vers le vice qui me semblait plus attrayant que la vertu, j'avais bien quelques torts à me reprocher. Quoi qu'il en soit, ces hommes ardents, audacieux, m'ont choisi pour leur chef, pour leur premier ami ; dès ce moment j'ai formé le projet de les rendre meilleurs, de les soumettre à des statuts, à des convenances sociales, et tu vas voir si j'y suis parvenu.

Scène 7

Roger

Tout le monde se retire.

Roger

Camarades, ce jeune homme est le fils d'une victime innocente, qui est tombée sous mes coups ; il m'est cher comme mon propre fils, que tout le monde ait ici pour lui les plus grands égards. La moindre insulte qui lui serait faite, serait regardée par moi comme un outrage envers ma personne, et je la vengerais dans le sang du coupable. Vous m'entendez. Il n'y aura point de travaux aujourd'hui. Que chacun se prépare aux honneurs que je vais rendre à ce jeune étranger. Forban, rassemble nos camarades, et que mes ordres soient promptement exécutés.

Scène 8

Roger, Victor

Roger

Tu les connaîtras bientôt ces hommes que tu traites de brigands, et tu me diras alors si tu as vu dans la Misnie, la Moldanie, dans toute l'Allemagne, des troupes mieux tenues, plus soumises et mieux disciplinées.

Victor

Et n'est-ce point avec ces mêmes hommes que depuis vingt ans tu portes le deuil et la désolation par toute l'Allemagne ?

Roger

Tu te trompes, mon fils. Je n'ai fait que défendre le faible contre les vexations des riches insolents et oppresseurs.

Victor

Qui t'en a donné le droit ?

Roger

Mon amour pour l'humanité.

Victor

Et qui t'a dit qu'ils fussent coupables ?

Roger

Leurs victimes.

Victor

S'il était vrai, la loi les eût frappés.

Roger

Elle ne l'a point fait.

Victor

N'importe. Les punir autrement est un assassinat.

Roger

Mon fils !

Victor

Quoi ! Sans autre droit qu'un horrible caprice, qu'une criminelle ambition, vous allez ravager leurs terres, dévaster leurs campagnes, la crainte et l'effroi volent devant vous ; le feu, le sang, le carnage et la mort vous suivent et vous accompagnent. Ah Roger !... Quand même on les eût égarés, ce n'est point en les égorgeant qu'on ramène les hommes.

Roger

C'est assez... Je pardonne à ton aveuglement.

Victor

C'en est fait, ma Clémence, je te perds pour jamais.

Scène 9

Roger, Victor, Valentin, Clémence

Une musique guerrière et bruyante se fait entendre. On voit arriver en bon ordre les différents corps de la troupe de Roger. Le premier est commandé par Forban, le deuxième par Morneck, le troisième par Fausmann, le quatrième par Dragovick. Au milieu des pelotons, on distingue six lutteurs nus et couverts d'une simple draperie. Les troupes exécutent en présence de Victor différentes évolutions, ensuite elles forment une enceinte, dans laquelle entrent les lutteurs. Les prix destinés aux vainqueurs sont portés sur des carreaux par des nègres. Les luttes commencent. Après le premier assaut, les vainqueurs se présentent à Roger, pour être couronnes, mais Dragovick quitte son rang et vient les défier ; il les combat, les défait tous et remporte le prix. Après la lutte six concurrents se présentent pour un combat au sabre. Forban et Dragovick combattent à la hache, Morneck et Fausmann s'attaquent au poignard. Ces combats particuliers sont suivis d'un assaut général, dans lequel tout est confondu. On voit les sabres et les haches voler sur la tête des lutteurs, enfin, les vaincus sont terrassés, et le tournoi se termine par un tableau vigoureusement dessiné dans lequel les vainqueurs emploient tour-à-tour la force et l'adresse pour retenir leurs adversaires. Une fanfare annonce la fin du tournoi, les vainqueurs sont conduits à Roger qui les couronne, ils rentrent ensuite dans les pelotons, et les troupes défilent dans le même ordre qu'auparavant.

Roger

Suis-moi, viens visiter mon camp, j'espère détruire entièrement les préjugés à notre égard.

Victor

Ne t'en flatte pas Roger.

Roger

Eh bien ! Si tu persistes, tu seras maître alors de me quitter ; mais ce ne sera pas du moins sans que je t'aie comblé de bienfaits qui te mettent à l'abri de l'infortune. Viens.

Valentin

Je lui parlerai, vous dis je ; je veux voir mon maître ; je veux voir mon maître : je ne m'en retournerai pas sans l'avoir vu d'abord.... On me tuerait plutôt.

Clémence

Le voilà ! Valentin !.... Le voilà...

Scène 10

Victor, Valentin, Clémence, Roger

Victor

Valentin !... Clémence !...

Valentin

Mon cher maître !

Clémence

Victor !

Valentin

Mon bon maître ! Que je suis heureux de vous revoir !

Roger

Quels sont ces étrangers ?

À Victor.

Valentin

Je suis son vieil ami ; c'est moi qui l'ai élevé, il ne m'a pas permis de le suivre ce matin ; mais je n'ai pu résister au désir de savoir quelle impression ses discours avaient produit sur vous. Mademoiselle Clémence, ai-je dit, il faut que j'aille voir ce que fait là-bas notre jeune maître.... C'est que vraiment, ça me tourmentait de ne plus vous voir.... Oh ! je n'y étais plus.... Enfin, que vous dirai je ? Quand mademoiselle m'a vu bien décidé à venir vous trouver : elle m'a dit, mais Valentin, si je t'accompagnais, si j'allais joindre mes instances à celles de Victor ?... Sans doute, mademoiselle, venez... Cela ne peut que produire un bon effet... Un homme, quelque dur qu'il soit, ne peut être tout-à-fait insensible aux larmes d'une jeune et jolie femme.... Mettez vos habits d'homme, et sortons comme si nous allions à la promenade... Nous sommes partis... Et nous voilà.

Victor

Mes bons !... Mes chers amis !

Valentin

Mais à présent... Voilà qui est bien décidé, je ne vous quitte plus... J'ai eu trop de peur de vous perdre.

Roger

Quoi ! C'est-là...

Victor

Oui, c'est-là cette Clémence que j'adore, que tu refuses de nommer un jour ta fille, et qui ne craint point de venir te prier de céder à mes voeux....

Roger

C'est à ce regret que je vous afflige, mais je te l'ai déjà dit, je ne puis quitter mes camarades... Un serment solennel m'attache à eux...

Clémence

Eh quoi ! Tu pourrais être insensible au cri de la nature ?...

Victor

Ah, Roger ! Rends-moi mon père, je le sens à mon coeur ; il m'est impossible d'étouffer la voix qui me parle pour toi.

Roger

Ô ! Mon cher fils !... Qu'ils me sont doux, ces tendres épanchements...

Victor

Eh bien ! Si tu l'aimes ce fils, souscrits à ces désirs.

Clémence

Peux-tu rien comparer aux plaisirs qui t'attendent, lorsque vivant sans crainte, sans remords, dans une retraite ignorée et profonde...

Victor

Au milieu des enfants dont tu auras comblé les voeux, et qui te devront leur bonheur.

Clémence

Nous te prodiguerons chaque jour les plus tendres caresses.

Victor

Et que tu verras s'élever autour de toi des êtres intéressants, à qui nous apprendrons dès leur naissance, à te bénir, à t'aimer...

Clémence

Crois-moi, Roger, rien ne remplace ces délicieux instants.

Roger

Laissez-moi, mes amis...

Victor

Tu t'attendris, Roger !...

Clémence

Cède ! Ah ! Cède à ma prière !...

Valentin

Consentez à faire leur bonheur !...

Clémence

Un mot...

Victor

Un seul mot !... Et tu es digne d'être père !...

On entend un son de trompette en signe d'alarme, Roger se relève, et Morneck entre.

Roger

Levez-vous, mes enfants.... Vos larmes... Votre douleur ont fait sur moi...

Scène 11

Morneck, Roger, Victor, Clémence

Morneck

Capitaine, le corps considérable qui nous poursuit, et que nos vedettes avaient signalé hier, s'avance sur la forêt. Si tu n'y prends garde, nous ne tarderons point à être investis.

Roger

Il suffit.

Victor

Qu'entends-je !

Clémence

Ô mon père !

Roger

Morneck, pendant que je vais donner mes ordres, et disposer tout pour notre défense ; toi, conduis ce jeune homme et ses deux amis dans la caverne où est placé le corps de réserve, je te charge de veiller sur eux, s'il leur arrive le moindre mal, tu m'en réponds sur ta tête.

Victor

Mais Roger, pourquoi nous retenir ?

Roger

La fuite devient impossible actuellement, et votre propre sûreté exige que vous restiez ici

Clémence

Ah, Victor ! Qu'allons-nous devenir ?

Roger

Ne craignez rien, Madame, nous mourrons tous avant qu'on ne parvienne jusqu'à vous.

Victor

Adieu, Roger.

Victor et Roger s'embrassent, puis Morneck conduit Victor, Clémence et Valentin, dans une des cavernes du fond.

Roger

Viens dans mes bras, mon fils, peut-être cet embrassement sera-t-il le dernier !

Scène 12

Roger, Tous

Roger tire un coup de pistolet, tous les Indépendants accourent et se rangent autour de lui.

Roger

Camarades, un ennemi puissant, que nous avons fait repentir plus d'une fois de sa témérité, ose encore nous attaquer. Les troupes de l'Empereur marchent vers notre retraite, je ne vous retracerai point les belles actions qui vous ont illustré, je ne chercherai point à exciter votre courage, il m'est que trop connu. Je vous rappellerai seulement que nous n'avons d'espoir que dans une vigoureuse résistance, et qu'une mort ignominieuse attend ceux d'entre nous qui tomberaient vivants entre les mains de l'ennemi. Jurons donc, mes amis, de nous battre jusqu'au dernier soupir. Jurons, si nous succombions au nombre, de nous réfugier dans ce souterrain que j'ai fait miner à cet effet, et d'y périr plutôt que de nous rendre.

Roger fait défiler devant lui toute sa troupe, et se met à la tête pour aller à la rencontre des Allemands, il sort par la droite. L'ennemi ne tarde point à paraître par le côté opposé ; les sentinelles font une légère résistance, mais on passe bientôt outre. Les deux partis en viennent aux mains et se battent avec acharnement. Roger est tantôt vainqueur, tantôt vaincu. Il fait des prodiges de valeur, mais enfin il paraît contraint de céder au nombre et se replie sur la droite. On entend un grand bruit d'armes, d'artillerie, etc. Plusieurs pelotons de la troupe de Roger paraissent fuir l'ennemi qui les presse vivement, ils tâchent en se battant de gagner l'entrée des cavernes et s'y précipitent. Les Allemands les y poursuivent et veulent s'y introduire, mais l'entrée en est bientôt fermée par des morceaux de roche, alors on se dispose à la forcer. On se bat encore dans le bois qui est au-dessus des cavernes, lorsque la mine éclate et renverse tous ceux qui sont dessus. Les arcades sont brisées et tout le fond ne présente plus qu'un amas de ruines fumantes. Roger paraît sur le haut des cavernes, il se défend contre plusieurs soldats ennemis, mais il est accablé par le nombre et tombe atteint d'un coup de pistolet. Un moment après on voit Victor poursuivis par plusieurs Allemands et se défendant avec la plus grande intrépidité. Ses assaillants le pressent vigoureusement, il en met deux hors de combat et reste seul à seul ; en reculant, il se heurte contre un arbre et tombe ; il se relève cependant, et se défend pendant quelque temps à genoux, il parvient à désarmer son adversaire, alors celui-ci se précipite sur Victor, et le prenant par son écharpe, l'entraîne avec force, lui fait faire plusieurs tours et cherche à le terrasser. Enfin, il y parvient et lève le bras pour le frapper de son sabre qu'il a ramassé, lorsque Clémence accourt rapidement et le perce d'un poignard. Les deux amants s'embrassent, Victor se relève et tous deux se disposent à fuir lorsqu'ils sont de nouveau enveloppés par un corps d'Allemands. Victor se met au devant de Clémence et pare tous les coups qu'on lui porte : enfin ils ont beau se défendre, ils vont périr.

Tous

Nous le jurons.

Scène 13

Valentin, Baron, Clémence, Officier Général

Valentin

Les voilà !... Les voilà !... Sauvez-les...

Baron

Arrêtez... Ce jeune homme est mon fils.

Clémence

Mon père !

À Victor.

À l'officier.

Baron

Que je suis heureux de vous rejoindre, mes chers enfants ! Que d'inquiétudes vous m'avez causées !... Tu étais à peine sorti du château, lorsque j'appris que les troupes de l'Empereur, attirées par le combat de cette nuit, se disposaient à forcer la retraite de Roger. Tremblant qu'on ne te prît pour un des brigands de sa suite et que ma Clémence ne fût la victime de son amour et de son imprudence, j'ai volé à votre secours ; mais le ciel est juste, je le vois ; il n'a point souffert que l'innocent fût confondu avec le coupable. Monsieur, je vous réponds de ce jeune homme.

Officier Général

Il suffit, Monsieur le Baron. Je vais vous donner une escorte pour vous conduire à votre château.

Baron

Il n'en est pas besoin, mes gens m'ont accompagné.

Clémence

Pauvre Victor ! Quels dangers tu as couru !

Valentin

Les enragés ; comme ils y allaient !

Scène 14

Officier, Baron

Officier

Roger, blessé dangereusement, demande à voir le jeune homme qui l'est venu trouver aujourd'hui.

Baron

Qu'on l'emmène.

Scène 15

Roger

On apporte Roger sur un brancard en feuillage et couvert d'une draperie. Il fait signe qu'on s'éloigne, et quand il est seul avec le Baron, sa fille, Victor, Valentin, et Madame Germain, il dit d'une voix mourante et entrecoupée.

Au Baron.

Roger, avant de mourir, tend ta main à Victor, qui se jette à genoux devant lui, tout le monde est consterné. Il se fait un roulement. Tableau général.

Roger

J'ai voulu te voir à mes derniers moments, mon fils, j'ai voulu te faire l'aveu des crimes que j'ai vainement cherché à te déguiser sous les systèmes les plus faux et les plus dangereux. Vous à qui je dois le bonheur d'avoir vu mon fils, et qui l'avez préservé de la séduction et des crimes auxquels mon exemple aurait pu le porter ; vous qui méritez seul d'être nommé son père, ne l'abandonnez pas ; oubliez le sang dont il sort pour ne vous souvenir que de ses vertus... Consentez à l'unir à votre fille. Combien sa douleur m'avait ému ! Ah ! Si la mort n'était pas venue m'arracher à tout ce que j'aime, Roger aurait pu vous forcer peut-être à l'estimer, Clémence aurait pu sans rougir se nommer ma fille... Adieu... Victor... N'oublie jamais mon exemple... Mes remords... Que ce triste moment soit sans cesse présent à ta pensée... qu'il te rappelle qu'il est une heure suprême, où le coupable ne peut plus se faire illusion sur ces crimes, adieu... Pardonne-moi ta triste existence.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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