Acte I
Scène 1
Buttler, Le Comte Tersky, Illo, Isolan, Gallas
Buttler
Il est donc arrivé, ce ministre perfide ! Parmi nous, dans nos camps, quel intérêt le guide ? Quel ordre de la cour nous vient-il apporter ? Contre Wallstein et nous qu'ose-t-on méditer ? De prêtres entouré, Ferdinand nous dédaigne. Il gouverne pour eux, quand c'est par nous qu'il règne. Wallstein, aux murs d'Égra rassemblant ses guerriers, Nous accorde un repos qu'ombragent nos lauriers. Si l'obscur citoyen murmure et s'en offense, C'est pour nous que Wallstein affronte sa vengeance : Quand seul il nous protège, on veut nous l'enlever !
Le Comte Tersky
Au prix de notre sang, il le faut conserver. Eh quoi ! De tous côtés les ennemis nous pressent. Jusques sous nos remparts les Saxons reparaissent. Si Gustave à Lutzen a reçu le trépas, Rassemblant après lui ses valeureux soldats, Bannier, digne héritier de son puissant génie, À son roi qui n'est plus soumet la Germanie. Richelieu, contre nous conspirant aujourd'hui, Aux protestanTs ligués a promis son appui. De nos anciens exploits Wallstein défend la gloire. Sous nos heureux drapeaux il retient la victoire. Ce chef, que Ferdinand regarde en ennemi, Sur son trône ébranlé l'a deux fois raffermi.
Illo
Jadis, à son nom seul, les braves accoururent. Réchauffés par sa voix, les vétérans parurent. Près de lui, des Danois abjurant les drapeaux, Se rangèrent soudain d'innombrables héros. Monarque trop ingrat ! Jaloux de sa fortune, Tu voulus en voiler la splendeur importune. Par ton ordre, à Wallstein le pouvoir fut ravi. Tu désarmas le bras qui t'avait trop servi. A ton sceptre aussitôt tes états échappèrent. Les Suédois partout contre toi s'avancèrent, Et l'on te vit alors, par l'ennemi pressé, Supplier à genoux le héros offensé. Sa valeur vainement ne fut point implorée. Il rend à Ferdinand l'Autriche délivrée, Et Ferdinand prépare, en ses lâches projets, De nouveaux attentats pour de nouveaux bienfaits.
Buttler
Après tout, Ferdinand jamais ne fut mon maître. Au sein de ses états il ne m'a point vu naître. Cette épée, à mon bras fidèle en tout pays, M'a conduit pas à pas jusqu'au poste où je suis. Des rochers de l'Ecosse aux champs de la Bavière, Je me suis frayé seul ma sanglante carrière. Je puis à mes exploits rapporter mes honneurs. Je dois tout à ce fer, rien à vos Empereurs.
Le Comte Tersky
Oui, mais sans notre Duc, votre valeur insigne N'aurait jamais conquis le rang dont elle est digne, Buttler : de Ferdinand qu'auriez-vous obtenu ? Vous languiriez encor, obscur et méconnu. Wallstein, en vous créant l'un des chefs de l'armée, Met votre rang de pair à votre renommée. L'Empereur hésitait. Wallstein vous a nommé. Son choix.
Buttler
Ce choix encor ne s'est pas confirmé : La cour tarde longtemps à l'approuver.
Le Comte Tersky
Sans doute. Wallstein vous récompense et la cour vous redoute ; C'est notre sort commun. Sans son bras protecteur, Comme il faudrait plier sous leur joug oppresseur ! Mais qu'importe en nos camps leur haine ou leur caprice ? Le Duc a le pouvoir de vous rendre justice. C'est le premier des droits qu'il s'est fait accorder.
Illo
C'est le dernier des droits qu'il consente à céder. Amis ! Que de pouvoir, que d'honneurs, d'opulence, De vos nombreux exploits seraient la récompense, Si d'un monarque avare, élevé loin des camps, Wallstein ne redoutait les perfides agents ! Mais à Vienne on s'étonne, on marchande, et l'envie Calcule froidement ce que vaut notre vie.
Le Comte Tersky
On dit que Géraldin vient pour examiner Ce qu'à ses lieutenans Wallstein a pu donner.
Isolan
Quel est ce Géraldin ? Que veut-il ? À quel titre Ferdinand de nos droits l'a-t-il rendu l'arbitre ? Et pourquoi son arrêt, par nous trop respecté.....
Gallas
Du monarque lui-même il est fort écouté. Si des armes toujours il ignora l'usage, Il a fait des conseils un long apprentissage.
Buttler
J'entends. C'est un mortel nourri dans le repos, Qui se traîne en rampant sur les pas des héros, Vient cueillir sans danger le fruit de leur victoire, Dérober leurs trésors, et profaner leur gloire, En crimes supposés transformer leurs exploits, , Et jusques dans les camps dicter d'injustes lois.
Illo
Vous qu'unit à Wallstein une amitié si tendre, Comte, à cet envoyé daignez donc faire entendre Qu'on ne peut sans péril outrager aujourd'hui Le chef qui nous commande et qui nous sert d'appui. Vous saurez adoucir cet austère langage. Vous avez de la cour un assez long usage. Vous y comptez, dit-on, des protecteurs nombreux. Votre rang, votre nom, l'éclat de vos aïeux, Vos dignités, votre âge, enfin tout vous confère Auprès de Géraldin un pouvoir salutaire.
Tous les généraux se retirent, excepté Gallas. Celui-ci attend Géraldin, qui a paru dans l'enfoncement.
Gallas
Sans doute il va paraître, et je l'attends ici. Je dois lui parler seul : Wallstein le veut ainsi. J'accepte avec regret cette tâche importune : Mais, vous le savez tous, notre cause est commune. Le voici : laissez-nous. Bientôt vous reviendrez : Je saurai ses desseins, et vous les apprendrez.
Scène 2
Géraldin, Gallas
Géraldin
Eh bien ! Digne soutien d'un prince qui vous aime, Vous notre appui secret, dans ce péril extrême, C'est en vous que la cour a placé son espoir. L'Empereur, par ma voix, vous transmet son pouvoir. Il faut perdre un rebelle et préserver l'empire. Vous nous l'avez promis : c'est à vous de m'instruire. L'audacieux Wallstein est prêt à L'emporter. Au milieu de sa course il le faut arrêter. Quels moyens avons-nous ?
Gallas
En voyant sa puissance, Et son adroite audace, et sa rare vaillance, Et ses soldats, brûlant d'une avide fureur, Mon coeur, je l'avouerai, craint tout pour l'Empereur. Wallstein traîne à sa suite une foule égarée, De richesse, d'orgueil et de sang enivrée, Qui ne vit que pour lui, n'écoute que sa voix, Contemple en lui son père et son chef à la fois, Dont au moindre signal la prompte obéissance Exécute son ordre et souvent le devance, Dont la fierté, nourrie en seize ans de combats, Dédaigne un Empereur qu'elle ne connaît pas.
Géraldin
Ah ! Malheur à l'état qui dans son imprudence Au bras armé pour lui remet sa confiance ! Jour funeste où ma voix, implorant sa valeur, Mit aux pieds d'un soldat l'empire et l'empereur ! Dès lors, de son orgueil démêlant l'artifice, Je vis que sous nos pas s'ouvrait un précipice. Mais Tilly n'était plus. Ses compagnons blessés, Par Gustave aussitôt nos bataillons pressés, La Saxe contre nous avec lui conjurée, Munich pris, la Bavière à la flamme livrée, En ce péril affreux, qui pouvait hésiter ! Nous reçûmes la loi qu'il nous voulut dicter. Ferdinand lui cédant l'autorité suprême, Déposa dans ses mains les droits du diadème : Il dispose des rangs, des honneurs, des emplois, Et tout dans cette armée est soumis à ses lois. Cependant, quand je vois quels sont les satellites Sur qui s'est appuyé son pouvoir sans limites, L'espérance eu mon coeur semble se ranimer. Par ses propres soutiens il le faut opprimer. Ses choix sont illégaux, ses dons sont éphémères: Vienne révoquera des faveurs passagères. Ainsi, les alarmant sur leur propre destin, Sachons les attirer.....
Gallas
Vous l'espérez en vain. Par un art merveilleux Wallstein retient ensemble Les élémens confus que son génie assemble. Je ne vous parle point des immenses bienfaits Qu'il prodigue aux appuis de ses vastes succès. Mais du moindre soldat il connaît la patrie, L'âge, le nom, le rang, l'origine, la vie. Tel, près de lui jadis blessé par les Danois, S'entend, après dix ans, louer de ses exploits ; Tel autre, déserteur des drapeaux de Gustave, Par lui des Suédois est nommé le plus brave. Son oeil aperçoit tout. Rien n'échappe à ses soins ; Il sait de ses guerriers les voeux et les besoins. On dirait qu'il devine, et que leurs habitudes Furent l'objet constant de ses sollicitudes ; Ou que, de chacun d'eux empressé confident, Par leurs propres aveux il apprit leur penchant. Murray, dans les combats, n'aime que le pillage : Wallstein prodigue l'or à ce vénal courage, Isolan dans l'amour concentre ses désirs, Et l'indulgent Wallstein pardonne à ses plaisirs. Buttler est orgueilleux bien plus qu'il n'est avide, Et vers les dignités le Duc lui sert de guide. De lui, malgré la cour, il a tout obtenu.
Géraldin
Plus que vous ne croyez, ce Buttler m'est connu. Sur les pas de Wallstein l'ambition l'entraîne : L'ambition pourra l'en détacher sans peine. Mais poursuivez.
Gallas
Moi-même, en dépit de ma foi, J'éprouve trop souvent son ascendant sur moi. Non qu'il ose, et je crois superflu de le dire, Par d'indignes trésors prétendre me séduire ; Ou que les titres vains dont il peut disposer, Eblouissent des yeux faits pour les mépriser ; Mais de son amitié me poursuivant sans cesse, M'accablant malgré moi du poids de sa tendresse, Redoublant pour me plaire et de zèle et d'efforts, Dans mon âme troublée il porte le remords.
Géraldin
Bannissez loin de vous ces craintes insensées. D'un frivole remords détournez vos pensées: De l'état menacé ne trompez pas l'espoir : Servir son empereur est le premier devoir.
Gallas
Je le sais. Je remplis ce devoir difficile. Je dompte, en rougissant, un scrupule indocile. Mais souvent, en secret, mon coeur, mal affermi, S'accuse avec horreur de trahir un ami.
Géraldin
Colloredo nous reste, et je connais son zèle. Je l'ai vu près d'ici surveillant le rebelle. Il a peu de soldats, mais leurs coeurs sont à lui. Il n'attend que mon ordre et marche à notre appui. De la religion appelons l'entremise. Wallstein alarme ici les prêtres et l'église. Il naquit protestant ; ils le craindront toujours.
Gallas
De ces bras impuissans n'espérez nul secours. Wallstein s'entoure ici de hordes étrangères, Nos forts sont confiés à leurs mains mercenaires. Les rangs sont oubliés et les droits confondus, Les soldats sont trompés et les chefs sont vendus,
Géraldin
Quel est donc votre espoir ?
Gallas
En cet état funeste Wallstein contre lui-même est l'appui qui nous reste. Son esprit, tour-à-tour plein d'audace et d'effroi, Même en le détrônant, voudrait plaire à son roi.. Son génie inquiet, à lui-même infidèle, Tout révolté qu'il est, frémit d'être rebelle. De superstitions son coeur est dévoré. Souvent, d'un front pensif et d'un oeil égaré, Des flambeaux de la nuit il suit la marche obscure, Et veut à lui répondre obliger la nature. Depuis plus de six mois ses confidents, en vain, Le pressent de saisir le pouvoir souverain. Ses indécisions, alarmant la Suède, Ont empêché Bannier de marcher à son aide. Feuquière, qui d'abord a secondé ses voeux, Le croit de l'Empereur l'agent fallacieux. Profitez, s'il se peut, de sa longue faiblesse, Saisissez avec art les instants qu'il vous laisse : Une illusion vaine a pu le retarder, Mais à chaque moment il se peut décider. Hâtez-vous. Plus le Duc hésite et temporise, Plus ses amis ardents pressent leur entreprise. Par les liens du sang à Wallstein attaché, Tersky tient à cette heure en son palais caché Un invisible agent de ce ministre habile, Qui, remplaçant Gustave en un temps difficile, Partage les états du Germain consterné, Et dicte ses arrêts à l'Empire étonné. Il a, cette nuit même, envoyé vers Feuquière, De la part de Wallstein, un secret émissaire. Wallstein l'ignore encor : mais, pour mieux l'engager, Le zèle de Tersky provoque le danger, Sûr, qu'au premier éclat sa fierté menacée, Du trône, comme abri, saisira la pensée. J'ai fait ce que j'ai pu. J'expose ici mes jours. Wallstein avec opprobre en peut trancher le cours. Je fais bien plus encor : je livre à sa vengeance Du déclin de mes ans la dernière espérance. Mon fils, mon cher Alfred, du même coup frappé. Dans ma perte, avec moi, peut être enveloppé. Et, trompe par la gloire et l'éclat de son maître, Périr, en regardant son père comme un traître.
Géraldin
Quoi ! Seigneur ! Votre fils ignore vos projets
On entend derrière le théâtre des décharges d'artillerie.
Thècla parait avec sa suite au fond du théâtre.
Gallas et Géraldin sortent.
Gallas
Alfred n'est point formé pour de pareils secrets Toute duplicité le révolte et l'offense. Il eût de son mépris payé ma confiance. Tout doit être, Seigneur, pour ce coeur généreux, Brillant comme le jour, et pur comme les cieux : J'ai voulu, quelquefois, commencer à l'instruire ; Mais, au premier des mots que ma bouche osait dire, Son noble étonnement me frappait de respect, Et l'aveu dans mon coeur rentrait à son aspect. De Wallstein en ces lieux il ramène la fille. Le Duc loin de la cour rappelle sa famille. Ferdinand aurait dû, sagement ombrageux, Retenir près de lui. Regrets infructueux ! Déjà, de la princesse, à la cour enlevée, L'airain qui retentit annonce l'arrivée. Elle approche. Venez. Cachons à tous les yeux L'intérêt important qui nous unit tous deux. Cherchons pour nos secrets un lieu plus solitaire. Suivez-moi.
Scène 3
Thécla, Alfred Gallas
À Élise.
La suite de Thécla sort.
Thécla
Hatez-vous de prévenir mon père. Je vais attendre ici ses ordres révérés. Vous, jusqu'à sa réponse, Élise, demeurez.
Alfred Gallas
Eh bien ? L'heure fatale est aujourd'hui venue ; Madame, aux lois d'un père, après six mois rendue, Du malheureux Alfred tout doit vous séparer. Ah ! Contre un doute affreux daignez me rassurer. Je me retrace en vain, dans ma douleur mortelle, Cet amour, cette foi, ce coeur noble et fidèle, Ce coeur, par vos serments à mon coeur engagé. Vous gardez le silence, et mon sort est changé.
Après un silence.
Thécla
Rien n'est changé pour vous : Thécla reste la même. N'êtes-vous plus Alfred ? N'est-ce pas vous que j'aime ? Cher Alfred, il est vrai, ces lieux, nouveaux pour mo Dans mon esprit tremblant avaient jeté l'effroi. De ma mère partout l'image retracée De sa perte, en mon coeur, ranime la pensée. Hélas ! Vous le savez : j'espérais avec vous La rendre, après six mois, à l'amour d'un époux. Mais je reviens sans elle, et sa cendre isolée c Peut-être appelle en vain sa fille désolée. J'ai cru d'ailleurs ici lire dans tous les yeux Je ne sais quoi de sombre et de mystérieux. Mon âme, en contemplant cette foule agitée, Dans un monde nouveau se sentait transportée. Pardonnez : mon courage est bientôt revenu, Alfred est avec moi dans ce monde inconnu.
Alfred Gallas
Thécla, fille du ciel, mon unique espérance, Thécla, mélange heureux d'amour et d'innocence, De quel trouble enchanteur ta voix remplit mes sens ! Quel bonheur dans mon sein pénètre à tes accents ! Ah ! Comment t'exprimer leur douceur infinie ! Que ne te dois-je pas, ô charme de ma vie ! Dans ce triste univers, sans desseins, sans plaisirs, Isolé, sombre, en proie à de vagues désirs, Je m'agitais en vain dans une nuit profonde. Inquiet, tourmenté, je demandais au monde Dans quel but, à quoi bon sur la terre jeté, L'homme errait dans le trouble et dans l'obscurité. Vous êtes mon espoir, mon bonheur et ma gloire. C'est pour vous que je veux marcher à la victoire, Et loin derrière moi laissant tous nos guerriers, Mériter votre choix, le Front ceint de lauriers. « Demain, oui, demain même, abjurant tout mystère, J'irai, pour mon amour, implorer votre père Sans oublier son rang, il peut combler mes voeux. Des autiques Hongrois les rois sont mes aïeux. De mon père, à la cour, on connaît l'influence. Du vôtre, s'il le faut, il prendra la défense. Wallstein a des rivaux ; Mais Gallas, en ce jour, Fidèle à l'amitié, servira mon amour.
Wallstein paraît avec Illo et Tersky au fond du théâtre. Alfred et Thécla se séparent et se rangent aux deux côtés du théâtre, Thécla avec Élise.
Thécla
Oui, cher Alfred, d'un coeur entraîné, mais timide, Soyez le protecteur, le conseil et le guide. En expirant, ma mère a voulu nous unir ; Et sa main défaillante a daigné nous bénir. Sur sa tombe, avec vous, j'ai répandu des larmes ; Votre voix a calmé l'horreur de mes alarmes. Au milieu d'étrangers, tremblante, sans secours, Votre seule pitié pût conserver mes jours. S'il fallait renoncer à l'amour qui nous lie, Sans regret, je le sens, je quitterais la vie, Trop heureuse, en cédant à ce destin jaloux, De vous avoir aimé, d'avoir vécu pour vous.
Scène 4
Wallstein, Thécla, Alfred Gallas, Le Comte Tersky
Illo sort.
Wallstein
Rassemblez mes guerriers : Géraldin va paraître. Il vient nous apporter les ordres de son maître. Je veux qu'aux yeux de tous il s'explique en ce jour, Et l'on pourra juger des projets de la cour.
Thécla
Enfin ; le sort me rend....
Wallstein
Trésor de mon vieil âge, Je te revois ! Ta vue est d'un heureux présage ! Ma fille ! Mon espoir ! Le but de mes travaux! Je découvre en tes traits mille charmes nouveaux. Prodigue en ses faveurs : la nature indulgente Accorde tous ses dons à ta beauté naissante, Tandis qu'au sein des camps ma prudente valeur Prépare assidûment ta future grandeur.
Thécla
Pour mon bonheur encor, que reste-t-il à faire ? Que demander au ciel qui me donne un tel père ? Vous, arbitre des rois, sauveur de Ferdinand, Vous, que l'état contemple avec étonnement, Que le peuple chérit, et que la cour révère, Qui dictez d'un seul mot et la paix et la guerre, La timide Thécla vous serre dans ses bras, Seule dans l'univers, Thécla ne vous craint pas,
D'un ton plus sombre.
À Alfred.
Wallstein
Chère Thécla, je veux, sur ta tête innocente, Placer de mes honneurs la parure éclatante, Te ceindre des lauriers moissonnés par mon bras... Si la haine pourtant ne me les ravit pas. Tu reviens de la cour, Alfred. on m'y soupçonne... De mes vils ennemis Ferdinand s'environne. Par mes persécuteurs il se laisse abuser.
Alfred Gallas
Ma franchise, Seigneur, ne peut vous déguiser Des bruits trop répandus que la haine accrédite, Il est vrai : contre vous on murmure, on s'irrite On contemple à regret votre absolu pouvoir. Je vous ai défendu. Je croyais le devoir. Mais que pouvait ma voix sur un roi qu'on abuse !
Wallstein
Tu n'as point découvert ce dont la cour m'accuse ?
Alfred Gallas
D'aucun crime, Seigneur, vous n'êtes accusé.
Wallstein
Ah ! Je les reconnais. Ils ne l'ont point osé. S'ils m'avaient accusé, j'aurais pu leur répondre, Et la voix de Wallstein aurait su les confondre. Leur haine, en cette lutte, a craint de s'engager : Alfred, si l'on se lait, c'est qu'on veut se venger. Et le peuple ?
Alfred Gallas
Le peuple, en sa fougue indiscrète, Recueille des rumeurs qu'au hasard il répète.
Le Comte Tersky
On nomme jusqu'au chef qui doit vous remplacer.
Alfred Gallas
Un vain bruit....
Wallstein
Les ingrats ! Ils m'y veulent forcer !
Alfred Gallas
Vos vertus, vos exploits, l'éclat de vos services, Sans peine arrêteront le cours des injustices. Que pourra des complots la sombre iniquité Contre l'honneur, la gloire et la fidélité !
À Alfred et à Thécla.
À Alfred, en le prenant par la main.
Wallstein
Et la fidélité !.... Quoi ! Ce devoir sévère, À la cour, à tout prix, m'ordonnerait de plaire ! Après tant de travaux rentrer dans le néant, N'avoir été du sort que l'aveugle instrument, Retomber dans le rang de ces êtres vulgaires Qui doivent au hasard leurs pompes éphémères, Qu'un flot soudain élève, et qu'un flot engloutit, Sont-ce là des vertus que le devoir prescrit ? Allez. Laissez-moi seul. Alfred, ta jeune audace Au nombre des héros marque déjà ta place. Ton courage par moi fut toujours admiré, Du prix de tes exploits Wallstein t'a décoré. Il te prend pour second dans sa noble carrière. Songe, que de tout temps il t'a servi de père, Que lui-même a guidé tes pas mal affermis, Qu'il t'admet, jeune encor, au rang de ses amis.
Alfred Gallas
Ah ! Seigneur ! Disposez de mon sang, de ma vie. L'amitié la plus sainte à votre sort me lie. Mon bras, pour vous défendre, impatient d'agir....
Alfred sort d'un côté. Thécla et Élise sortent de l'autre.
Wallstein
Va. J'y compte. Il suffit,
Scène 5
Le Comte Tersky, Wallstein
Le Comte Tersky
Seigneur, il faut choisir : Céder à l'Empereur, ou, vous servant vous-même, Par un heureux effort, saisir le rang suprême. Quel moment plus propice à vos vastes projets Jamais à vos désirs promit plus de succès ! Dans la splendeur habile où votre rang s'étale, Vous marchez, entouré d'une pompe royale. De vos soldats vaillants, de vos nombreux amis, Les coeurs sont entraînés et les yeux éblouis. Chacun se croit plus fort au milieu de la foule : Gardez que sans retour ce torrent ne s'écoule, Et qu'en cent lieux divers, par les combats placés, Ces chefs ne soient bientôt loin de vous dispersés ! Chacun, rentrant alors dans la route commune, D'un oeil plus réfléchi contemple sa fortune, Et s'empresse d'offrir à son prince irrité Le vulgaire tribut de la fidélité.
Wallstein
Qui t'a dit que Wallstein les veut rendre infidèles? M'a-t-on vu prendre place au nombre des rebelles ? Ai-je abjuré l'honneur, et de la trahison Mérité-je déjà l'injurieux soupçon? Je veux sur mes soldats conserver ma puissance: C'est mon bien, c'est mon droit, le fruit de ma vaillance ; Je le veux. Mais Wallstein, justement irrité, Est loin encor, crois-moi, de Wallstein révolté.
Le Comte Tersky
Seigneur, est-ce à plaisir que votre esprit s'abuse ? Que vous sert avec moi cette inutile ruse ? Tersky dans vos secrets n'est-il donc plus admis, Et ne traitons-nous pas avec les ennemis ? Moi-même en votre nom....
Wallstein
J'ai daigné les entendre. Oui, s'il le faut, Wallstein veut pouvoir se défendre. Mais traiter avec eux, ce n'est point les servir. Je veux sauver l'empire, et non pas le trahir.
Le Comte Tersky
D'autres motifs, Seigneur, glacent votre courage. Pardonnez les aveux où mon zèle s'engage. Qui croirait qu'un héros fait pour tout gouverner, Par un art imposteur se laissât fasciner! Un devin mensonger tient votre âme abattue, Et votre incertitude est l'astre qui nous tue.
Wallstein
De tous les généraux êtes-vous assuré ?
Le Comte Tersky
Tous n'attendent qu'un mot de leur chef révéré. Déjà, de Géraldin pressentant l'insolence, Leur courroux unanime a demandé vengeance.
Wallstein
Isolan ?
Le Comte Tersky
J'en réponds.
Wallstein
Clary, Murray, Méllas, Don Fernand ?
Le Comte Tersky
Ils suivront l'exemple de Gallas, Sous ses commandements ils servent dès l'enfance. L'habitude est garant de leur obéissance.
Wallstein
Je puis compter sur eux ?
Le Comte Tersky
Si vous comptez sur lui,
Wallstein
Gallas, en tous les temps, fut mon plus ferme appui. Mais Géraldin paraît.
Scène 6
Wallstein, Géraldin, Illo, Buttler, Alfred Gallas
Les généraux se rangent autour de Wallstein, un peu en arrière. Géraldin s'avance vers Wallstein, sur le devant du théâtre.
Wallstein
Vous devinez sans peine, Seigneur, que je connais le soin qui vous amène. On en parle partout assez publiquement. L'empire en retentit. J'ai voulu cependant Que l'armée en ces lieux apprît par votre bouche Tout ce qui me concerne et tout ce qui la touche. Compagnons de ma gloire et chéris de mon coeur, Ces guerriers, de leur sang, ont servi l'Empereur, A sa reconnaissance ils ont assez de titres. Prenez-les pour témoins. Je les prends pour arbitres,
Géraldin
Vous l'ordonnez, Seigneur, mais daignez réfléchir Qu'aux ordres de la cour je ne fais qu'obéir, Que de ses volontés interprète docile, Je dois....
Wallstein
Épargnez-vous un exorde inutile. Je saurai distinguer entre la cour et vous. Vous n'avez rien à craindre.
Géraldin
Alors qu'un sort jaloux, Après plus de treize ans d'une guerre importune, De l'État menacé fit pâlir la fortune, Le sage Ferdinand, à ses vaillants soldats, Voulut donner un chef vainqueur en cent combats, Et qui par son génie et par sa renommée, Rendît à nos drapeaux leur gloire accoutumée. Qui mieux que vous, Seigneur, eût mérité son choix ? Son espoir fut rempli par vos premiers exploits. Sous votre abri puissant les peuples respirèrent, Les perfides Saxons au loin se retirèrent, Gustave s'arrêta. Son génie étonné Par son digne rival parut comme enchaîné. Vous sûtes le forcer par vos lenteurs savantes A fondre en un seul corps ses légions errantes. Nuremberg vit bientôt aux pieds de ses remparts Flotter des Suédois les nombreux étendards. Sous ces murs, à combattre ils croyaient vous contraindre, Mais Wallstein immobile était bien plus à craindre. La famine en leur camp sème partout la mort. Gustave au désespoir veut affronter le sort. Vainement contre vous ce désespoir le guide, Il n'obtient pour les siens qu'une mort plus rapide, Et. cent bouches d'airain sur ses pâles soldats Du haut de votre camp vomissent le trépas. Il fuit, et tout honteux de sa gloire flétrie, Dans les champs de Lutzen court terminer sa vie.
Wallstein
Pourquoi nous parler tant de nos travaux passés ? Ce que nous avons fait, nous le savons assez, Et l'on ne vous a pas, à ce que je puis croire, Envoyé dans ces lieux pour vanter notre gloire,
Géraldin
Seigneur, sur vos exploits j'aimais à m'arrêter, Et ma justice encor se plaît à raconter Ce que vous dut l'Empire, et ce qui sert d'excuse, A des torts passagers dont la cour vous accuse. Vous teniez en vos mains la victoire et la paix : On vous voit tout-à-coup suspendre vos succès, Braver la volonté d'un prince qui vous aime, Ainsi qu'un fugitif, retourner en Bohême, Ouvrir la Franconie à ce jeune Weymar Qu'une erreur déplorable entraîne après son char. L'Empereur étonné, sollicite, supplie. Il pourrait commander, et c'est en vain qu'il prie.
Wallstein
Arrêtez, Géraldin. Que faisions-nous alors ?
Illo
De l'Oder menacé nous défendions les bords.
Buttler
Nos efforts délivraient la Silésie entière.
Alfred Gallas
Contre les Suédois nous servions de barrière.
À Géraldin.
Wallstein
Voilà ce qu'on appelle un coupable repos. Poursuivez.
Géraldin
Ce rebelle, auteur de tous nos maux, De Thourn, à vos succès vous voyant infidèle, Puise dans vos lenteurs une audace nouvelle. Il répand en tous lieux qu'il est votre allié, Ranime son parti qui fuyait effrayé, S'approche, vous menace, insulte à votre gloire.
Wallstein
Eh bien
Géraldin
Son fol orgueil vous force à la victoire. Il veut fuir. On l'arrête. Arbitre de son sort, Vous pouviez, vous deviez le livrer à la mort. Des lois qu'il outrageait l'éternelle justice, Nos peuples, nos autels réclamaient son supplice. Oh ! Surprise ! Malgré ses infidélités, Malgré tant de forfaits, tant de fois répétés, Malgré l'arrêt sacré d'un tribunal suprême, Malgré l'ordre formel de Ferdinand lui-même, Vous le renvoyez libre, et son impunité Rend un chef et l'espoir au parti révolté. Ainsi vous seul, Seigneur.....
Wallstein
J'entends, voilà mes crimes. Nous cueillons des lauriers, vous voulez des victimes. La cour est implacable et ne pardonne pas À qui d'un malheureux lui ravit le trépas. Honte et malheur à nous, si notre obéissance Servait ainsi d'organeà l'aveugle vengeance, D'un zèle avilissant se faisait un devoir, Et prononçait l'arrêt dicté par le pouvoir. Allez : nul d'entre nous ne se rendra complice De ces lâches forfaits que vous nommez justice, Et si vous prétendez ces services nouveaux, Respectez mes guerriers, et cherchez des bourreaux. Au reste, que veut-on ? Parlez.
Géraldin
Qu'à l'instant même, Sans retard, sans délai, vous quittiez la Bohême.
Aux généraux.
À Géraldin.
Wallstein
Eh quoi ! Durant l'hiver ! Au milieu des frimas ! Vous voyez. Où veut-on que nous portions nos pas ?
Géraldin
Aux bords où sans pudeur, levant sa tête impie, Dans nos temples souillés triomphe l'hérésie : Depuis deux ans, Seigneur, le Danube indigné Par de vils apostats, voit son bord profané : Remplissez les destins du Dieu qui nous protège: Renversez les autels d'un culte sacrilège. Allez, frappez.
Wallstein
J'écoute, avec étonnement, Ces éclats imprévus d'un zèle intolérant : Plus d'un guerrier, Seigneur, au sein de mon armée, Professe une croyance en Autriche opprimée. Lorsque pour l'Empereur j'assemblai des soldats, De leur religion je ne m'informai pas. Je voulus oublier de funestes querelles. Je les cherchai vaillants, dociles, prompts, fidèles : Tels je les ai trouvés : mais de leur sang versé Le souvenir bientôt paraît être effacé.
Géraldin
A leurs exploits, Seigneur, je rends un juste hommage ; Mais pourquoi, dans ces lieux, enchaîner leur courage, Laisser sur d'autres bords l'ennemi triomphant, Et dépouiller ici le pauvre et l'innocent ?
Wallstein
Quel reproche perfide, et quelle indigne ruse ! Amis, c'est nous qu'on trompe et c'est nous qu'on accuse ! Sort affreux du soldat ! à souffrir condamné, Par la faim, par le froid, au pillage entraîné ; Lui-même, gémissant d'un crime involontaire, De ses pleurs, de son sang il arrose la terre ! À tous ses attentats c'est vous qui le forcez, Et sur ses attentats c'est vous qui prononcez.
Géraldin
Wallstein tenait jadis un tout autre langage.
Wallstein
Je sais qu'on abusa de mon jeune courage.
Géraldin
Vous vouliez seul lever et nourrir vos soldats.
Wallstein
On m'en a trop puni, je ne l'oublierai pas.
Géraldin
Enfin, quand Ferdinand vous donna cette armée.....
Wallstein
Me la donna, Seigneur ? Mon nom seul l'a formée.
Géraldin
Vous nous vendez bien cher un bienfait passager !
Wallstein
Pour prix de ce bienfait, vous osez m'outrager ! C'en est trop : je suis las de souffrir tant d'injures. Votre imprudente main vient rouvrir mes blessures. Vous souvient-il du jour où, par vous dépouillé, Wallstein victorieux se vit humilié, Trahi, proscrit, chassé ?
Géraldin
Vous connaissez vous-même De ce jour malheureux la violence extrême. Ferdinand fut contraint....
Il se fait un grand mouvement parmi les généraux, pendant que Wallstein parle. Ils regardent Géraldin d'un air menaçant.
Wallstein
Une seconde fois Il n'aura pas en vain outragé mes exploits. Qu'un autre, de la cour, supporte le caprice. J'abdique le pouvoir. Qu'un autre s'en saisisse. Wallstein, dès aujourd'hui, ne dépend plus de vous. Amis, ne blâmez pas un trop juste courroux. Le ciel sait qu'à regret Wallstein vous abandonne. Il le faut. Son honneur, votre intérêt l'ordonne. C'est moi que l'on poursuit. Ah ! Puissiez-vous, du moins, D'un si lâche complot n'être que les témoins. Et puisse l'Empereur, envers vous équitable, Epuiser sur moi seul sa vengeance implacable. Je voudrais l'espérer. Le mérite passé Par la faveur du jour est bientôt éclipsé. D'un général nouveau protégés ou complices, D'autres recueilleront le fruit de vos services. Je n'y puis rien.
À Géraldin.
Aux généraux.
À Wallstein.
Alfred Gallas
Seigneur, daignez, au nom du ciel.... Suspendez, rétractez un arrêt si cruel.... Non, vous ne pouvez pas.... Ministre de l'Empire, Unissez-vous à moi.... tremblez s'il se retire. Et vous, nobles amis, qui l'avez vu cent fois.... Vos soldats, vos enfants vous parlent par ma voix. Rassurez, rassurez leur tendresse alarmée. Seigneur, votre nom seul contient encor l'armée. Tout est détruit, perdu, si vous nous délaissez.
Wallstein
Oui, tout sera détruit, je le prévois assez. Oui, mon fidèle Alfred, tant de soins, tant de peines, Vos destins confiés à des mains incertaines.... Je ne puis détourner ce funeste avenir. Puis-je vous commander quand c'est pour vous trahir?
Illo
Ah ! Laissez-nous, du moins, délibérer ensemble. Permettez que l'armée en conseil se rassemble, Peut-être que la cour nous voyant réunis....
À Géraldin.
À Illo.
Géraldin et tous les généraux se retirent, à l'exception d'Illo.
Wallstein
Je n'ai plus de pouvoir et tout vous est permis. Mais cherchez d'autres lieux où, loin de ma présence, Chacun puisse à son gré dire tout ce qu'il pense. Surtout que Géraldin soit par vous respecté. C'est le dernier emploi de mon autorité. Retirez-vous. Restez.
Wallstein
De leur courroux extrême, Avec habileté, profite à l'instant même. C'est dans un tel moment qu'on en peut disposer : Va, ne leur laisse pas le temps de s'apaiser. Que chacun, par écrit, embrassant ma querelle, S'engage avec serment à me rester fidèle. Dis-leur qu'à ce prix seul je les puis soutenir.
Wallstein et Illo se retirent par des côtés différents.
Illo
Je réponds d'eux, Seigneur, et cours vous obéir.
Acte Second
Scène 1
Wallstein, Le Comte Tersky
Wallstein
Eh bien ! À me défendre as-tu su les porter ?
Le Comte Tersky
Tous jurent à l'envi de ne vous point quitter. Plus Géraldin répand la menace et l'injure, Plus l'intérêt s'alarme et la fierté murmure. Leur zèle impatient devançait mes efforts, Et moi-même, j'ai dû contenir leurs transports.
Wallstein
Gallas t'a secondé ?
Le Comte Tersky
Fidèle en apparence, Gallas à nos serments souscrit sans résistance. Mais j'ai bien observé ses gestes, ses discours, Et je crains ce vieillard élevé dans les cours. Sa voix et des regards trahissaient l'artifice.
Wallstein
Cesse de tes soupçons la trop longue injustice.
Le Comte Tersky
Seul avec Géraldin à toute heure engagé, Il l'a suivi partout.
Wallstein
Je l'en avais chargé.
Le Comte Tersky
On l'a vu recevoir de secrets émissaires.
Wallstein
Ne me répète plus des rumeurs mensongères.
Le Comte Tersky
Son fils....
Wallstein
Mon noble Alfred ! L'univers sous mes pas S'écroulerait, qu'Alfred ne me trahirait pas.
Le Comte Tersky
Vous le pensez ainsi ; mais mon instinct redoute....
Wallstein
Il faut te rassurer : je le veux bien, écoute. Partout à mes côtés Gallas a combattu. Je connais sa valeur, je crois à sa vertu. Dès mes plus jeunes ans son amitié m'est chère, Mais un autre motif me dirige et m'éclaire. Gallas est un appui que m'ont donné les deux : Il est, pour les mortels, des jours mystérieux, Où, des liens du corps, notre âme dégagée, Au sein de l'avenir est tout à coup plongée, Et saisit, je ne sais par quel heureux effort, Le droit inattendu d'interroger le sort. La nuit qui précéda la sanglante journée Qui du héros du nord trancha la destinée, Je veillais au milieu des guerriers endormis. Un trouble involontaire agitait mes esprits. Je parcourus le camp. On voyait dans la plaine Briller, des feux lointains, la lumière incertaine. Les appels de la garde et les pas des chevaux Troublaient seuls, d'un bruit sourd, l'universel repos. Le vent, qui gémissait à travers les vallées, Agitait lentement nos tentes ébranlées. Les astres, à regret perçant l'obscurité, Versaient sur nos drapeaux une pâle clarté. Que de mortels, me dis-je, à ma voix obéissent! Qu'avec empressement sous mon ordre ils fléchissent! Ils ont, sur mes succès, placé tout leur espoir. Mais si le sort jaloux m'arrachait le pouvoir, Que bientôt je verrais s'évanouir leur zèle ! En est-il un du moins qui me restât fidèle ! Ah ! S'il en est un seul, je t'invoque, ô destin! Daigne me l'indiquer par un signe certain. Que vers moi, le premier, dès l'aurore il s'avance ! A peine j'achevais que je vois, en silence, Un guerrier qui s'approche : il parle ; c'est Gallas. D'un coursier belliqueux il conduisait les pas. – Mon frère, me dit-il, pardonne à ma faiblesse. Dans ma vaine terreur reconnais ma tendresse. Un songe, un songe affreux cette nuit m'a frappé: Je t'ai vu d'ennemis partout, enveloppé, Sur ton cheval blessé, cherchant en vain la suite, Et, malgré les efforts, tombant sous leur poursuite. Déjà le jour parait, demain nous combattrons. Gustave, dans le sang, vient laver ses affronts. Je t'amène un coursier que j'ai choisi moi-même, Ne monte pas le tien ; crois un ami qui t'aime. – Je cédai. Le jour même, en un combat douteux, Je me vis entouré de Suédois nombreux, Dont la mort de Gustave enflammait la furie. Le coursier de Gallas me conserva la vie. Un soldat, sur le mien, accompagnait mes pas ; Tous deux en même temps trouvèrent le trépas. Crois-moi, Tersky, le sort a pour l'homme un langage Méconnu du profane, et compris par le sage. Penses-tu que, suivant leur cours majestueux, Les astres ne soient faits que pour orner les cieux, Pour éclairer la terre et pour servir de guides Aux vulgaires humains dans leurs travaux sordides? Non. De la destinée annonçant les arrêts, Tout se tient, tout se meut par des ressorts secrets La nature, soumise à des lois invisibles, Dévoile, à qui l'entend, des décrets infaillibles.
Scène 2
Illo, Wallstein, Le Comte Tersky
Illo
Tersky....
Wallstein
Que voulez-vous ?
Illo
Nous sommes découverts. Éwald est arrêté, saisi, chargé de fers.....
Wallstein
Que dit-il ? répondez. Quelle alarme soudaine.
Illo
Déjà vers l'Empereur une escorte l'entraîne. Il va tout révéler.
Wallstein
Quel secret important ?... Parlez.
Il sort.
Illo
Instruis le Duc, je retourne à l'instant, Je vais tout observer.
Wallstein
D'où vient tant d'épouvante ?
Le Comte Tersky
Hélas ! Vous blâmerez mon ardeur imprudente, Seigneur, je le prévois. De vos ordres chargé Avec le Suédois je m'étais engagé. Vous-même le saviez ; mais votre incertitude Semblait, de l'oublier, s'être fait une étude. Enfin, depuis trois jours, un envoyé secret, De la part de Bannier, m'a remis un projet. Ce projet, qu'a dicté l'Ambassadeur de France, Assure dans vos mains la royale puissance. Suspendre ma réponse était le rejeter. Sur votre assentiment j'ai cru pouvoir compter. J'ai voulu jusqu'au bout conduire l'entreprise ; Espérant qu'à la fin, si, par mon entremise, Je vous offrais l'appui des deux ambassadeurs, Vous vous résigneriez à vos propres grandeur
Wallstein
Achève.
Le Comte Tersky
Ce projet, vengeur de vos injures, Souscrit par moi, Seigneur, remis en des mains sûres, Au ministre français devait être porté.
Wallstein
Eh bien !
Le Comte Tersky
Non loin d'ici, tout à coup arrêté, Le malheureux Ewald, mon fidèle émissaire, Captif, cette nuit même, a passé la frontière : On le conduit à Vienne.
Après un silence, et avec une extrême émotion.
A Tersky, d'un ton sévère.
Tersky fait un mouvement pour sortir.
Avec désespoir.
Wallstein
Oh ciel ! Que m'as-tu dit ! À ce coup imprévu je demeure interdit. Ferdinand ! Ferdinand ! L'ami de ma jeunesse !... Que j'ai si bien servi !... lui, de qui la tendresse Me combla de ses dons !... Je dus à ses faveurs Et ma première gloire et mes premiers honneurs! Quel souvenir en moi s'élève et me déchire !... Oh ! Qu'un bras secourable hors d'ici me retire !... Si pourtant, tout à coup, j'abjurais mon dessein ! Si, revenant à lui,... te croiront-ils, Wallstein! Iras-tu lâchement implorer leur clémence ? Ils n'ont pas même en toi respecté l'innocence ! Sortez... avec moi seul je veux délibérer. Non ; reste. Des Saxons il faut nous assurer. Vers eux, sur l'heure même, envoie en diligence. Tu m'as perdu.
Le Comte Tersky
Seigneur !...
Wallstein
Redoutable puissance, Avenir inconnu, destin mystérieux, Tes arrêts, je le sais, sont écrits dans les cieux. Que prétends-tu de moi ? Pourquoi, dès ma jeunesse, D'un trop funeste espoir m'as-tu flatté sans cesse ? Je ne demandais pas tes perfides faveurs.
Le Comte Tersky
Je vais donc envoyer vers les Ambassadeurs.
Wallstein
Oui... vas...
Le Comte Tersky
Grâces au ciel !
Wallstein sort.
Wallstein
Tersky, suspends ta joie ; Modère un vain transport, où l'orgueil se déploie. D'un arrogant espoir le sort est l'ennemi. Qui triomphe d'avance en est bientôt puni.
Scène 3
Géraldin, Le Comte Tersky, Gallas
Géraldin
Puis-je encor de Wallstein avoir une audience ?
Tersky sort.
Le Comte Tersky
Des travaux importants demandent sa présence. Je le suis. Vous pouvez l'attendre dans ces lieux.
Gallas
Vous connaissez enfin son secret odieux. Mais de ses trahisons la trame découverte, Ne fera, je le crains, qu'avancer notre perte. Il va précipiter ses desseins criminels. Tous s'unissent à lui par des voeux solennels. Bientôt, à la révolte il saura les conduire. Moi-même, à leurs serments, il m'a fallu souscrire. Sans fruit j'aurais lutté. Pressez votre retour. De ce comble d'audace avertissez la Cour.
Géraldin
D'un succès plus heureux je nourris l'espérance, Il est vrai : des guerriers j'ai vu la violence Leur serment m'est connu ; mais ce même serment Peut du perfide encor hâter le châtiment. Dans les esprits troublés germe la défiance ; On s'étonne, on hésite, on observe en silence ; Et déjà quelques chefs sont venus jusqu'à moi, Me confier leur doute et m'apporter leur foi. Sans leur rien expliquer, j'ai reçu leurs promesses. L'un d'entr'eux, que Wallstein a comblé de largesses, Isolan est à nous.
Gallas
Lui, dont le zèle ardent Provoquait la révolte et bravait Ferdinand !
Géraldin
Oui, lui-même. Telle est leur fougue passagère. Un instant la fait naître, un instant la modère. Leur mécontentement s'exhale en vains discours, Et de l'obéissance ils reprennent lecours. Cependant, si le Duc plus avant les engage, S'il les entraîne au but qu'il couvre d'un nuage, Quand ce but frappera leurs regards étonnés, Ils en auront trop fait pour être pardonnés. Tout dépend d'aujourd'hui. Si vous servez mon zèle, Aujourd'hui suffira pour perdre le rebelle,
Gallas
Parlez.
Buttler paraît au fond du théâtre.
Géraldin
Ce traité fait avec les ennemis, Et dans les mains d'Ewald par nos guerriers surpris, Sur les complots du Duc doit éclairer l'armée, Par vous que la nouvelle en soit partout semée. De ce pacte honteux instruisez vos soldats. Découvrez-leur le gouffre entr'ouvert sous leurs pas. Du nom de l'étranger que ces murs retentissent. Au nom de l'étranger tous les partis s'unissent. Ce nom, dans tous les temps, justement détesté, Ramène tous les coeurs à la fidélité, Et chacun redoutant le titre de transfuge, Dans le sein du devoir va chercher un refuge. Mais ; sans tarder...
Gallas
Buttler s'approche de ces lieux. Évitez, croyez-moi, ce soldat factieux. Aux succès de Wallstein son intérêt conspire. Gardez-vous....
Gallas sort.
Géraldin
L'intérêt est facile a séduire. À Wallstein triomphant il prête son appui. S'il entrevoit sa chute, il sera contre lui. Loin de le vouloir fuir, je le cherche, au contraire. Le Duc, par des honneurs, flatta cette âme altière. À ses séductions on pourra l'arracher, Et des honneurs plus grands l'en sauront détacher. Laissez-moi lui parler.
Scène 4
Buttler, Géraldin
Buttler
L'Armée ici m'envoie. Les moyens tortueux que votre zèle emploie Sont connus de nos chefs. Ils ne souffriront pas Qu'on ose en leur présence égarer leurs soldats. Vous espérez en vain tromper leur vigilance. Wallstein cède à nos voeux. Il garde la puissance. À ses guerriers soumis lui seul doit ordonner. Vous, d'Égra, dès ce jour il faut vous éloigner.
Géraldin
Contre moi tout-à-coup d'où vous vient tant de haine ; Seigneur ? À quels excès votre chef vous entraîne ! Dans l'horreur des complots, malgré vous engagé...
Buttler
De vous entendre ici je ne suis point chargé. C'est l'ordre de partir que ma voix vous annonce, Et je dois à Wallstein porter votre réponse.
Géraldin
Buttler ! Avec regret je m'éloigne de vous ; Je vous vois, du Monarque affrontant le courroux, Lever contre l'État votre bras téméraire. Insensé ! Quand deux Rois se déclarent la guerre, Chacun d'eux s'appuyant sur un droit prétendu, Avec un zèle égal peut être défendu. Mais vous ! Même à vos yeux votre cause est injuste. Contre qui marchez-vous ? contre un pouvoir auguste, Qui, partout, en tous lieux, des peuples respecté, Oppose à vos efforts sa sainte antiquité. Le temps qui l'a fondé le défend, le protège : En vain dans ses fureurs l'ambition l'assiège. L'habitude, qui veille au fond de tous les coeurs, Les frappe de respect, les poursuit de terreurs, Et sur la foule aveugle, un instant égarée, Exerce une puissance invisible et sacrée, Héritage des. temps, culte du souvenir, Qui toujours au passé ramène l'avenir. De nos dissensions rouvrez donc les annales, Remontez à ces temps de discordes fatales, Où Procope et Ziska, victorieux longtemps, Du trône et de l'autel sapaient les fondements. Qui n'eût alors pensé que l'Autriche vaincue Aux pieds des révoltés se verrait abattue ? Mais de ces révoltés un instant vit changer En juste châtiment le succès passager. Plus tard à nos drapeaux la victoire infidèle Ranima de nouveau cette secte rebelle. Rodolphe à ses clameurs fut contraint de céder, Et prêta les serments qu'on lui vint commander. Ferdinand, aujourd'hui, lavant sa longue injure, Déchire ces serments, dictés par le parjure, Ainsi de l'équité les éternelles lois Relèvent tôt ou tard la majesté des Rois. Nouveau Ziska....
Buttler
Sans fruit votre zèle s'épuise, Seigneur ! Que voulez-vous qu'un vieux guerrier vous dise ? Soldat obéissant, j'exécute en ce jour L'ordre du général nommé par votre cour. Je n'examine point si par quelque mystère Wallstein de l'Empereur mérite la colère. D'une cour inquiète et de ses vains débats Le bruit nous importune et ne nous trouble pas. Je remplis mon devoir. Choisi par votre maître, Le Duc est notre chef.
Géraldin
Il a cessé de l'être. Oui. Déjà l'Empereur, prévenant ses desseins, A ravi le pouvoir à ses coupables mains. On prépare en secret la perte du rebelle.
Buttler
Son sort sera le mien, je lui reste fidèle. Jeune, obscur, inconnu, sans amis, sans aïeux, Pauvre et sans protecteur j'arrivai dans ces lieux. Pour unique trésor et pour seul héritage, J'apportais avec moi ce fer et mon courage. Dans les rangs des soldats trop longtemps confondu, Je me croyais déjà pourra gloire perdu. Vainement ma valeur, pendant quarante années, Cherchait à soulever le poids des destinées. Arrachant à la cour ses injustes faveurs, D'autres à mes exploits ravissaient les honneurs. Wallstein m'a distingué dans cette foule immense ; Par lui de mes travaux j'obtiens la récompense : Au rang que je mérite il a su me nommer. La cour n'a pas encor daigné m'y confirmer......
Géraldin
Des longs retardements dont votre esprit s'irrite Wallstein seul est l'auteur. Les forfaits qu'il médite De l'Empereur sur vous attirent le soupçon. Ne servez plus d'organe à la sédition. D'un chef qui vous trompait désavouez les crimes. Rendez, Buttler, rendez vos honneurs légitimes. Un traître, pour salaire à la déloyauté, N'offre qu'un lustre vain, douteux et contesté. Le véritable honneur est d'une autre nature. Tout éclat disparaît quand sa source est impure. Par un juste pouvoir il doit être transmis, Et la main qui l'accorde en forme tout le prix. De la cour, par ma bouche, acceptez l'indulgence : Je puis...
Buttler
Il est trop tard. Si Ferdinand, d'avance. Eût de l'obscur Buttler cru devoir s'assurer, J'aurais sur mes projets pu mieux délibérer : Mais un engagement public, irrévocable....
Géraldin
Ah ! Cet engagement ne vous rend point coupable, Tous l'ont souscrit, Seigneur, ne vous y trompez pas ; Il reste à l'Empereur de fidèles soldats, Qui signant cet écrit, par crainte ou par prudence, Ont déjà de leur Prince imploré la clémence.
Buttler
Des traîtres ! Non, jamais cet exemple honteux...
Géraldin
Qui trahit un rebelle en est plus vertueux. Vous n'avez point encor mérité ma franchise. Géraldin, avec vous, malgré lui se déguise. Mais je sais les serments que vous avez prêtés. À les prêter aussi, par moi sollicités, D'autres m'ont révélé tous ces noirs artifices. Buttler, vous vous croyez entouré de complices, Vous marchez en aveugle au milieu d'ennemis.
Buttler
Se peut-il ?
Après un silence pendant lequel il examine Buttler.
Géraldin s'arrête encore pour considérer Buttler, qui regarde autour de lui avec inquiétude et se tait.
Géraldin
Votre sort en vos mains est remis. Wallstein est, sans ressource, engagé dans le crime. La vengeance des lois l'a marqué pour victime. Un invisible bras est sur lui suspendu. Un pas, un pas encor, et le traître est perdu. Parmi les factieux la discorde est semée. L'Empereur a pour lui les trois quarts de l'armée. Pourquoi, vous enivrant d'un espoir incertain, Voulez-vous au hasard livrer votre destin ? Wallstein est dans un camp, Ferdinand sur le trône. Ce que Wallstein promet, Ferdinand vous le donne. Si le Duc succombait, avec lui condamné, Au supplice avec lui vous seriez entraîné. Si le sort couronnait sa noire perfidie, De ses vastes États perdant une partie, L'Empereur garde encor, dans son adversité, De quoi récompenser votre fidélité. Choisissez donc, Buttler : ou rigueurs ou clémence. D'aujourd'hui seulement la justice commence. Vos erreurs, vos complots, tout peut être effacé. Si vous tardez d'un jour, le moment est passé.
Isolan s'approchede Géraldin et recule en apercevant Buttler. Buttler, en voyant Isolan, veut s'éloigner.
Buttler
Je n'irai point, changeant tout-à-coup de langage, Seigneur, d'un vain remords faire ici l'étalage. J'ai pu de l'Empereur mériter le courroux. Je puis tout réparer, mais tout dépend de vous. Sur des doutes nombreux il me faut satisfaire. Je n'accepterai point une grâce précaire. Je veux.... On vient.
Scène 5
Géraldin, Isolan, Buttler
À Isolan.
À tous deux.
À Isolan.
Géraldin
Restez ; rentré dans le devoir, Isolan, comme vous, a rempli mon espoir. Arraché par mes soins à la cause rebelle, Ainsi que vous, Buttler est un guerrier fidèle. Vous le voyez. Il est plus d'un chef en ces lieux Qui gémit de servir un soldat factieux. Mais chacun nourrissant une terreur secrète Dérobe à tous les yeux sa pensée inquiète, Espérant par l'exemple aux forfaits entraîné, S'il est plus violent, être moins soupçonné. Je connais de Buttler la valeur magnanime. Ferdinand le craignait, mais Ferdinand l'estime. Près d'un maître éclairé je serai son appui ; Des honneurs mérités, se préparent pour lui, Il a dès ce moment toute ma confiance ; Vous pouvez sans détour parler en sa présence.
Isolan
Des complots de Wallstein. je vous viens avertir, Gallas, par Wallstein même, a su les découvrir. De cacher ses desseins perdant toute espérance, Wallstein a des Saxons embrassé l'alliance. Ils sont près de ces lieux, Seigneur, et cette nuit Leur secours dans Égra doit se voir introduit. Gallas les préviendra. Déjà, sous sa conduite, Sans bruit, de notre armée il rassemble l'élite. Il saura la guider par des sentiers obscurs, Dans l'épaisse forêt qui vient border nos murs. La, sous le double abri du silence et de l'ombre, Invisible, immobile il attend la nuit sombre Pour attaquer, surprendre, et disperser soudain Le nouvel allié qu'appelle ici Wallstein. Alfred retarde seul les projets qu'il médite ; Gallas le cherche, il veut l'entraîner à sa suite. Ils vont partir : quittez ce séjour dangereux: Redoutez les transports de Wallstein furieux, Qui, se voyant trahi par un ami qu'il aime, Voudra de l'Empereur se venger sur vous-même.
À Buttler et à Isolan.
Géraldin
Il suffit : à l'instant je vais suivre Gallas. Vous partez avec nous ?
Buttler
Nous ne partirons pas, Seigneur ; la foule aveugle, aux excès entraînée, Aisément par la cour peut être pardonnée. Nous, longtemps de Wallstein instruments tous les deux Nous devons redouter un sort plus rigoureux. C'est en vain qu'aujourd'hui, déduisant sa vengeance, L'Empereur effrayé nous promet sa clémence, Nous connaissons trop bien l'artifice des lois. On les voit, limitant les vains pardons des rois, À leurs engagements opposer leur justice, Et dans le délateur poursuivre le complice. Contre un destin pareil il faut nous garantir ; Qu'un service éclatant prouve le repentir, Que par nos propres mains, de notre erreur passée La trace pour jamais disparaisse effacée. Loin de nous de Gallas les plans insidieux, À côté de Wallstein nous vous servirons mieux,
Géraldin
Buttler !
Buttler
Dans le péril dont le poids nous menace, Chacun peut employer ou la ruse ou l'audace, Et choisir les moyens de témoigner sa foi Et de sauver le prince et la patrie et soi. Je vous sers, si l'on veut se fier à mon zèle ; Si l'on refusé, au Duc je resterai fidèle, Prononcez. Le voici.
Scène 6
Wallstein, Géraldin, Le Comte Tersky, Illo
À Géraldin.
Wallstein
Géraldin en ces lieux ! Vous semez parmi nous des bruits séditieux.
Géraldin
Seigneur.....
À Buttler.
À Géraldin.
Buttler, Isolan et Géraldin sortent.
À Tersky.
Wallstein
Vous abusez de ma bonté facile, Je le sais. Qu'à l'instant il sorte de la ville, Buttler, et que par vous son départ soit hâté. Allez. Mon ordre en tout est-il exécuté ?
Le Comte Tersky
Oui, Seigneur : et déjà vos messagers rapides, Appellent des Saxons les bandes intrépides. Ils viendront cette nuit entourer nos remparts. Les protestants cachés s'arment de toutes parts. Les bannis que séduit l'espoir de la vengeance, De ces murs qu'ils fuyaient, s'approchent en silence. Le fer est dans leurs mains, la fureur dans leurs yeux.
Illo
De Thourn doit rassembler ses Husites nombreux, Des cendres de leur maître implacables sectaires, Et d'un culte proscrit martyrs héréditaires,
Pendant ce dernier vers, Gallas entre. Tersky se tait en l'apercevant. Wallstein fait signe à Illo et à Tersky de sortir.
Illo et Tersky sortent.
Le Comte Tersky
Dans votre cause ainsi tout le peuple engagé....
Scène 7
Wallstein
Wallstein sort.
Wallstein
Approche, vieil appui de ton chef outragé : J'ai reçu tes serments, j'en accepte l'hommage, Et je vais dès ce jour achever mon ouvrage. Ami, je te connais. Brave au sein du danger, Dans la nuit d'un complot tu crains de t'engager ; Tu redoutes la cour. Ta timide prudence Veut, même en conspirant, ménager l'apparence. J'y consens. Si le ciel sourit à mes projets, Tu viendras partager le fruit de mes succès. À les voir s'écrouler si le sort me destine, Je ne t'entraîne point dans ma vaste ruine. Sur ma tombe muette abjure ton erreur, Et d'un prince tremblant regagne la faveur : Je n'exige de toi qu'un service facile. Il est de mes guerriers dont l'esprit indocile A mon juste courroux peut craindre de s'unir. Pour un jour seulement il les faut contenir. Tu le peux. Avec eux balance, temporise. Je saurai cependant achever l'entreprise. Encore un mot. Alfred ignore mes desseins. Il faut associer ton fils à mes destins. Autrefois, tu le sais, par l'hymen de ma fille, Je voulais sur le trône élever ma famille, Et qu'unissant ma race à la race des rois, Aux peuples étonnés mon sang donnât des lois. Mais les temps sont changés. Ami, je vais moi-même A mes propres exploits devoir le diadème, Wallstein n'a plus besoin de secours empruntés, Et dédaigne l'appui des rois qu'il à domptés. Alfred aime Thécla ; que son bras me seconde. Le courage en ce jour est le maître du monde. Parle donc à ton fils, cher Gallas, et dis-lui Ce que son bienfaiteur lui destine aujourd'hui. Je le vois qui s'approche et je vous laisse ensemble.
Scène 8
Alfred Gallas, Gallas
Gallas reste quelque temps immobile sans regarder son fils, et avec un air de méditation et d'embarras.
Alfred Gallas
Pourquoi faut-il qu'un ordre en ce lieu nous rassemble ? Mon père, contre moi seriez-vous courroucé ? Déjà, dès mon retour votre accueil m'a glacé. Qu'ai-je donc fait ?
Gallas
Réponds. Tu vois l'armée entière De la cour pour Wallstein affronter la colère. Ses guerriers, tu le sais, veulent tous aujourd'hui Le sauver avec eux, ou se perdre avec lui.
Alfred Gallas
Comme eux tous pour Wallstein je donnerais ma vie. Oui, Seigneur, nous saurons, bravant la calomnie, Contre ses ennemis défendre son honneur, Et sur son innocence éclairer l'Empereur.
Gallas
L'éclairer ! Insensé !
Alfred Gallas
Que prétendez-vous dire ?
Gallas
Quel magique pouvoir prolonge ton délire ! Il faut de ta raison rallumer le flambeau, Et de tes yeux, mon fils, arracher le bandeau. Ecoute, et qu'entre nous tout mystère finisse. De cet engagement connais-tu l'artifice ?
Alfred Gallas
L'artifice !
Gallas
Ton coeur n'a conçu nuls soupçons ?
Alfred Gallas
Des soupçons !
Gallas
De Wallstein ici nous embrassons Contre un prince irrité la douteuse querelle.
Alfred Gallas
Eh bien !
Gallas
Mais si Wallstein n'est plus qu'un chef rebelle, Si foulant à ses pieds nos serments et le sien, Il nous veut enlacer d'un indigne lien ?
Alfred Gallas
Mon père...
Gallas
Oui, l'on nous trompe, et ce guerrier coupable Ourdit en ce jour même une trame exécrable. Le traître se dit prêt à nous abandonner. Vers l'ennemi, mon fils, il veut nous entraîner.
Alfred Gallas
Loin de vous, loin de moi cette horrible imposture! Non, Wallstein ne veut point nous conduire au parjure. Il nous connaît trop bien. Tant de nobles guerriers Pourraient-ils tout-à-coup profaner leurs lauriers ! Pour nous, comme pour lui, ce crime est impossible.
Gallas
Il se couvre à nos yeux d'un prétexte plausible. Tout l'Empire, dit-il, a besoin de la paix. Ferdinand la refuse aux voeux de ses sujets. A céder à ces voeux il le faut donc contraindre. Wallstein, cachant ainsi le but qu'il veut atteindre, Trafique de la paix avec les ennemis. Le sceptre de Bohême en doit être le prix.
Alfred Gallas
Quel horrible soupçon contre lui vous abuse ! C'est vous, c'est son ami, c'est Gallas qui l'accuse. Tout mon sang se soulève à cette indignité. Ah ! Wallstein de nous deux avait mieux mérité.
Gallas
Ne parlons point de nous. Il s'agit de l'Empire, Du prince, de l'État, contre qui l'on conspire, Ferdinand devant nous frémit épouvanté. On veut briser son trône antique et respecté, Et que de ses honneurs l'Autriche dépouillée Des mains de ses enfants languisse mutilée. Par ce coupable espoir tous les choix sont dictés. Le pouvoir est partout en proie aux révoltés. Wallstein de leurs forfaits les paie ainsi d'avance.
Alfred Gallas
Mais vous-même, Seigneur, partagez sa puissance. C'est par son choix, mon père....
Gallas
Il se croit sûr de moi.
Alfred Gallas
Arrêtez, chaque mot redouble mon effroi. Mon père...
Gallas
Dès longtemps sa franchise outrageante M'a fait de ses desseins l'ouverture imprudente. Il hésitait encor. Mais enfin cette nuit, Si nous ne l'arrêtons, son projet s'accomplit. Il m'a tout révélé, ses plans, ses artifices, Ses secrets alliés, ses traités, ses complices.
Alfred Gallas
Vos discours sont pour moi couverts d'un voile épais. Il vous a ; dites-vous, confié ses projets; Mais, s'il l'eût fait, Seigneur, votre noble franchise Sans doute eût condamné sa coupable entreprise. Docile à vos avis, il vous eût écouté, Ou, si dans ses complots il avait persisté, Vous voyant l'ennemi de sa puissance impie, Vous aurait-il laissé la liberté, la vie ?
Gallas
Oui, mon fils, j'ai lutté, j'ai blâmé son dessein. Je le croyais encor dans le crime incertain. Mais, lorsqu'enfin j'ai vu son audace inflexible, J'ai prescrit à ma bouche un silence pénible. Le péril était grand, le devoir a parlé. J'ai rempli ce devoir et j'ai dissimulé.
Alfred Gallas
Encor un coup, cessez. Contre un chef que j'honore Je ne vous ai pas cru : je vous crois moins encore, Quand c'est vous-même ici que vous calomniez. Les projets d'un ami vous seraient confiés ; Il viendrait, près de vous déposant tout mystère, Dans un coeur mal connu verser son âme entière, Il croirait sans péril vous pouvoir consulter, Et vous, pour le trahir auriez pu l'écouter !
Gallas
Je n'avais pas brigué sa triste confiance.
Alfred Gallas
Fallait-il le tromper par votre affreux silence ?
Gallas
Le crime perd ses droits à la sincérité.
Alfred Gallas
C'est à son propre coeur qu'on doit la vérité.
Gallas
Je pardonne aux transports d'une aveugle jeunesse. Les moments nous sont chers. Ecoute ; le temps presse. Tu ne sais rien encor.
Alfred Gallas
Juste ciel ! Je frémis. Qu'allez-vous ajouter ?
Il lui présente un papier.
Gallas
Prends cette lettre ; lis. Ma vie en cet instant dépend de ton silence. Je me fie à ton coeur, le puis-je à ta prudence ? Tu ne me réponds rien... J'en brave le danger. Si mon fils me trahit, qu'aurais-je à ménager !
Alfred Gallas
Ciel ! Qu'ai-je lu ! Le jour s'obscurcit à ma vue ! Quoi ! Le Duc déposé, condamné !
Gallas
Continue.
Alfred Gallas
Vous, mon père ! Grands Dieux ! Vous, vous son successeur !
Il s'arrête et regarde Alfred, qui, plongé dans une profonde rêverie, ne lui répond pas.
Alfred fait un mouvement d'horreur.
Gallas
Pour un instant, mon fils. Mais bientôt l'Empereur Comme chef de l'armée envoie ici son frère. Tu sais tout. Je le vois. Ton courroux se modère. Ton coeur me rend justice, et ton aveugle effroi Se calme... Il faut choisir d'un rebelle ou de moi. J'ai détaché de lui les chefs de nos cohortes. Ces guerriers avec moi vont sortir de nos portes. Par de nouveaux serments je les ai tous liés. Les bons sont avertis, les méchants surveillés. Mais ne te hâte pas de condamner ton père : J'eus longtemps pour Wallstein une amitié sincère, Et j'ai pour lui moi-même imploré Ferdinand: Le Monarque à l'exil borne son châtiment. Il faut me suivre, Alfred. Ton coeur en vain balance. Ton père et ton devoir vaincront ta résistance. Viens donc.
Alfred Gallas
À votre tour, écoutez votre fils. Je ne sais quels succès vous vous êtes promis. Mais si vous avez cru que mon obéissance Viendrait à vos détours prêter son assistance, Et dans la perfidie avec vous s'engager, Vous connaissiez Alfred et l'auriez dû juger. Quiconque a sur mon coeur placé sa confiance Trouvera dans ce coeur sa juste récompense. Je puis de ses desseins devenir l'ennemi, Mais je ne puis jamais me feindre son ami. Le silence qui trompe est un lâche artifice : N'espérez pas qu'Alfred à ce point s'avilisse. Wallstein me croit à lui. Sans lui rien déguiser, Je dois ou le servir, ou le désabuser. Tous vos raisonnements ne sauraient me confondre. Je vais trouver le Duc, le sommer de répondre, L'interroger moi-même et savoir aujourd'hui Qui je dois croire enfin ou de vous ou de lui.
Gallas
Tu pourrais....
Alfred Gallas
Oui, Seigneur. En vain votre prière...
Gallas
Eh bien ! Cours, malheureux ! Va donc livrer ton père. Immole la nature à l'amour que ton coeur....
Alfred Gallas
Qu'est-il besoin d'amour quand il s'agit d'honneur!
Gallas
Qui t'arrête ? Poursuis ; achève ton ouvrage : De Wallstein contre moi cours allumer la rage. Vois ton père expirant comme un vil criminel, Et ton lit nuptial teint du sang paternel.
Alfred Gallas
Qu'as-tu dit !... Qu'as-tu fait !... ô trop coupable père ! Tu nous as tous perdus... Et moi, que dois-je faire ? Pourquoi t'enveloppant de replis tortueux Suivre, un poignard en main ; ton ami malheureux ? N'as-tu pas reculé devant ta propre image ? Pardonne. Malgré moi, mon désespoir t'outrage. Nature, estime, amour, tout est perdu pour moi... Dieu ! Quel soupçon nouveau s'élève contre toi ? Le pouvoir de Wallstein sera ton héritage ! Si cet indigne espoir... tu pâlis... ton visage... Malheureux que je suis, tout mon être est changé. Dans l'horreur du soupçon mon coeur est engagé. Ce misérable coeur, né pour la confiance, En vain autour de lui cherche encor l'innocence.
Gallas
J'entends du bruit. On vient. Mon fils, épargne-moi. Ma vie est en tes mains....
Il saisit la main de son père avec amertume et désespoir.
Alfred Gallas
Dissipez votre effroi. Sans pitié, sans remords, on m'a ravi la mienne. Il faut qu'Alfred pour vous se taise, se contienne. Eh bien ! Rassurez-vous. Vous verrez vos secrets Dans ma tombe bientôt renfermés pour jamais. Partez.
Thécla paraît au fond du théâtre avec Élise.
Thécla s'avance. Gallas sort après un moment d'hésitation.
Gallas
Mon fils ! Ô ciel !
Scène 9
Thécla, Alfred Gallas
Thécla
Avec impatience Thécla vous vient porter sa timide espérance. De notre amour mon père avait paru surpris. De trouble et de terreur mes sens étaient remplis. Je déplorais déjà mon aveu trop sincère. Son front s'était voilé d'un nuage sévère, Et sa bouche inflexible avait longtemps vanté La grandeur qu'à Thécla destinait sa fierté. Déplorable grandeur qui m'aurait arrachée Au noeud qui, pour jamais, tient mon âme attachée. Je l'ai revu bientôt oubliant son courroux, Alfred, il m'a daigné parler d'un ton plus doux, Sa voix et ses regards respiraient la tendresse. Soit qu'il fût malgré lui touché de ma tristesse, Soit qu'un autre motif eût changé son dessein – Ton Alfred, m'a-t-il dit, peut mériter ta main. – Tout mon coeur se ranime, et je suis accourue Pour goûter avec vous ma joie inattendue. Vous ne répondez pas...
Alfred Gallas
En cet affreux moment Ton coeur est le seul bien qui reste à ton amant. Thécla, fuyons ces lieux... il en est temps encore... Ou n'a point perverti cet être que j'adore.... Thécla, ton coeur est vrai, noble, simple, ingénu, N'est-ce pas ? Réponds-moi. tu n'as jamais connu Ni les détours honteux, ni la ruse perfide.... Viens, viens dans un désert... suis la main qui te guide. Crois-moi. Tu ne sais pas... le souffle des mortels Corrompt tout ; des coeurs purs, fait des coeurs criminels. L'innocence par eux séduite, profanée...
Thécla
Quel effroi vous jetez dans mon âme étonnée ! Que parlez-vous de fuite, et de crime et d'horreur ? Mon père, vous voyez, permet notre bonheur. Gallas....
Alfred sort.
Alfred Gallas
Ah ! Chaque mot redouble ma misère. Pourquoi ta bouche ici nomme-t-elle mon père ? Ace funeste nom tout mon sang s'est troublé. Je le sens. Il faut fuir, ou tout est révélé.
Scène 10
Thécla, Élise de Neubronn
Thécla
Que peut-il vouloir dire, et quelle horreur l'agite ? Il me fuit : comment puis-je expliquer cette fuite ? Quels tourments, quels remords semblent le déchirer ? Parle-moi, que ta voix vienne me rassurer. Tu me tiens lieu de mère, et ta main protectrice De mon destin cruel adoucit l'injustice. Élise, dans ton sein j'ai versé mes douleurs, Et je n'ai plus que toi pour essuyer mes pleurs.
Élise de Neubronn
Ses discours ont porté dans mon âme tremblante Le même étonnement et la même épouvante. Si j'en crois mes soupçons, ce mystère fatal D'un grand événement doit être le signal. J'ai vu de tous côtés nos troupes irritées. On parle de rigueurs par la cour méditées, On parle de complots avec les ennemis. La discorde et la haine agitent les esprits. On s'attroupe, ou murmure, on menace. Immobile, , Le Duc à ces rumeurs oppose un front tranquille ; Mais il est consumé par des ennuis secrets.
Thécla
Un funèbre génie habite en ce palais. Depuis que dans ces murs le Duc m'a appelée, Malgré moi, je me sens éperdue et troublée. Je suis seule, sans force ; Alfred est loin de moi. Alfred ! Dans l'univers Thécla n'avait que toi ! Allons chercher Alfred : va le trouver, Élise : Qu'il revienne en ces lieux, qu'il parle, qu'il me dise Quel malheur si subit a causé sa douleur. Hélas ! Souffrir ensemble est un dernier bonheur.
Acte Troisième
Scène 1
Wallstein
Wallstein
Eh quoi ! C'en est donc fait..... du sort inexorable, L'arrêt est prononcé..... l'arrêt irrévocable ! Vers la rébellion son invisible bras A, presqu'à mon insu, précipité mes pas. Ce n'étoit ce matin qu'une vague pensée, Et ce soir, malgré moi, tout-à-coup annoncée, Elle éclate au dehors, et d'un bruit menaçant Va porter l'épouvante au coeur de Ferdinand. Le ciel m'en est témoin. Jamais au fond de l'âme Je ne voulus ourdir cette coupable trame. A mon gré de l'Empire agiter les destins, Tenir d'un maître ingrat le sort entre mes mains, Pouvant la lui ravir, lui laisser la puissance, Flattait de ma fierté la superbe imprudence. J'aimais, sans m'en servir, à sentir mon pouvoir, Je voyais près de moi le sentier du devoir, Encore ouvert ! Soudain un mur d'airain s'élève, Ce projet si confus, il faut que je l'achève. Tout m'accuse, tout vient déposer contre moi. Plus je fus innocent, plus suspecte est ma foi. Ce qu'a pu me dicter la fougue, la colère, La confiance aveugle ou l'ardeur téméraire, Les désirs fugitifs, errans dans mon esprit, Ce qu'au hasard j'ai fait, ce qu'au hasard j'ai dit, Paraît un plan, s'unit, se combine, s'entasse, Et formant de soupçons une invincible masse, Obscurcit le passé, subjugue l'avenir, Semble prouver le crime et force à l'accomplir !
Scène 2
Le Comte Tersky, Wallstein
Le Comte Tersky
L'Envoyé Suédois vous demande audience.
Wallstein
Ah ! Combien l'écouter me fait de violence, Et qu'il m'est dur de voir cet étranger hautain M'offrir comme un bienfait un secours incertain, Me vendre chèrement sa douteuse assistance, Prétendre, en m'offensant, à ma reconnaissance, Calculer à loisir nos dangers, nos besoins, Et s'applaudir des maux dont ses yeux sont témoins, Espérant, si le ciel me trompe en cette lutte, Comme de mes succès, profiter de ma chute !
Le Comte Tersky
Eh ! Laissez-lui, Seigneur, s'il sert à vos projets, Son espoir, ses calculs et ses motifs secrets ! Il saura mal, peut-être, en son âpre franchise, Ambassadeur guerrier, vous cacher sa surprise. Dès l'enfance asservi par un vain préjugé, Harald de vos desseins souvent a mal jugé. Son coeur, pour le héros que chérit sa patrie, Porta le dévouement jusqu'à l'idolâtrie, Et, plein du souvenir d'un monarque adoré, Dans tous les souverains voit un objet sacré. De Gustave, à ses yeux, l'éclat les environne, Dans Ferdinand lui-même il respecte le trône. Mais d'un agent aveugle et d'un obscur soldat Dédaignez le suffrage, et songez à l'état. Votre gloire par lui ne peut être blessée ; Il n'est qu'un instrument ; qu'importe sa pensée ?
Après un silence.
Wallstein
Va. Je t'entends. Plus fier et plus heureux que moi, Fidèle à son pays et fidèle à son Roi, Harald au fond du coeur nous méprise peut-être. En m'unissant à lui, je lui parais un traître. Que porte le traité qu'il me vient présenter ?
Le Comte Tersky
Si vous-même aujourd'hui vous daignez l'accepter, Si la triple alliance est par vous confirmée, Richelieu vous promet de solder votre armée, Et Bannier à votre aide envoie un corps nombreux.
Tersky se tait.
Wallstein
Eh quoi ! Ces étrangers n'exigent rien pour eux ? Réponds.
Le Comte Tersky
Vos longs retards leur ont fait quelqu'ombrage. Il faut de votre foi leur accorder un gage.
Wallstein
Quel est-il ?
Le Comte Tersky
Je l'ignore. Harald veut en ce jour Sur ce point : à vous seul s'expliquer sans détour.
Après un silence et avec effort.
Tersky sort.
Wallstein
Un gage ! Il m'ose ainsi montrer sa défiance! Tout mon coeur contre lui se révolte d'avance. N'importe. il peut venir. Je sens rougir mon front. Apprends-moi donc, ô sort ! à porter cet affront! Tu me tiens malgré moi sous ton joug despotique, J'obéis en esclave à ta loi tyrannique, Mais cette loi de fer indigne ma fierté. Ah ! Sévère est l'aspect de la nécessité.
Scène 3
Wallstein, Harald
Wallstein
Vous venez de la part d'un sage et d'un grand homme. J'honore en vous son choix. C'est Harald qu'on vous nomme....
Harald
Oui, Seigneur.
Wallstein
Votre nom ne m'est pas inconnu.
Harald
Ce nom jusques à vous peut être parvenu. Près du Roi, qu'à Lutzen frappa la mort cruelle, Autant que je l'ai pu, j'ai signalé mon zèle.
Wallstein
Sans doute. Il m'en souvient, Pour venger son trépas, Votre ardente valeur s'acharna sur mes pas. Vous me surprîtes seul ; l'attaque était soudaine : A vos guerriers nombreux j'échappai, mais à peine.
Harald
Je suis fier d'avoir vu, par un sort glorieux. Reculer un instant un héros si fameux.
Wallstein
Votre main fit tomber mon casque de ma tête.
Harald
Pour vous, par cette main, la couronne s'apprête.
Wallstein
Vos pouvoirs ?
Il lui remet une lettre, et, après un moment de silence pendant lequel Wallstein lit, il continue d'un ton froid et contenu.
Wallstein lui fait signe de s'asseoir.
Ils s'asseyent tous les deux.
Harald
Les voici. Mais avant de finir, Que de points importants il nous faut éclaircir !
Wallstein
Votre maître avec moi bannit tout artifice. Pour monter sur le trône il m'offre son service, Et croit, par ce secours à ma grandeur prêté, Du Roi que vous pleurez remplir la volonté.
Harald
Il est vrai. Ce grand Roi, durant sa noble vie, Toujours de son suffrage honora le génie, Et se plut, devant tous, à louer vos exploits. À régner, disait-il, les héros ont des droits.
En prenant tout-à-coup le ton de la plus grande confiance.
Wallstein
Lui-même eut seul le droit de tenir ce langage. Harald, nous poursuivons un commun avantage. Ennemi généreux, Wallstein, plus d'une fois, A d'un péril pressant sauvé les Suédois. Souvent de mes guerriers j'arrêtai la furie. Vos bataillons épars aux champs de Franconie, Me durent, vers Gustave, un facile retour.... De là vient contre moi la haine de la cour. Formons donc désormais une étroite alliance, Et qu'entre nous enfin règne la confiance.
Harald
Seigneur, la confiance est l'ouvrage du temps, Et déjà nous traitons sans fruit depuis deux ans.
Wallstein
Je vois dans ce discours un soupçon que j'excuse. Contraint par l'injustice à descendre à la ruse, Entraîné malgré moi.... dominé par le sort.... Je.... trahis l'Empereur.... je pourrais sans remord Tromper un ennemi comme je trompe un maître.... Répondez.... c'est ainsi que me jugeant peut-être....
Harald
Le Chancelier, Seigneur, a daigné me charger De traiter avec vous et non de vous juger.
Wallstein
Ferdinand me poursuit. Sa noire ingratitude S'est fait de m'offenser une constante étude ; Deux fois à ses serments je me suis confié, Je me suis vu deux fois proscrit, sacrifié. Il m'outrage innocent, qu'il me craigne rebelle. Tout de le devenir me fait la loi cruelle, Ma gloire, mon honneur, mes droits, ma sûreté : Si je trahis enfin, c'est par nécessité.
Après un silence.
Harald
Je le crois. Autrement, qui pourrait s'y résoudre ? Mais ce n'est point à nous de blâmer ou d'absoudre. À vos secrets motifs nous sommes étrangers, Seigneur : vous connaissez vos devoirs, vos dangers. C'est à vous de juger quel dessein vous anime, Si l'entreprise est juste ou bien illégitime ; Pour nous, à force ouverte ici nous combattons. Une occasion s'offre, et nous en profitons. Ainsi donc, si tous deux, sûrs enfin l'un de l'autre....
Wallstein
Eh bien ! Qu'exigez-vous ? Et quel doute est le vôtre ? Votre maître peut tout. Voici l'instant fatal. Je suis prêt. Il n'a plus qu'à donner le signal, Qui l'arrête ?
Il hésite.
Harald
Seigneur, vos exploits, votre gloire, Les palmes ; dont cent fois vous ceignit la victoire, Mansfeld vaincu.par vous, et Tilly surpassé, Le Danois fugitif, de l'Empire chassé, Par un soudain prodige une invincible armée Tout-à-coup et d'un signe à votre voix formée, Tous ces faits sont présens à notre souvenir : Cependant...
Wallstein
Cependant ?
Il s'arrête encore.
Harald
S'il en faut convenir, Nous pensons....
Wallstein
Finissez un détour inutile.
Il s'arrête de nouveau.
Harald
Nous pensons, pardonnez, qu'il est moins difficile De rassembler d'un mot, d'entraîner aux combats, À la mort, des milliers d'intrépides soldats, Que d'en conduire un seul.... Excusez ma franchise.
Wallstein
Achevez.
Harald
À fausser la foi qu'il a promise.
Il remet à Harald l'engagement signé par les généraux.
Wallstein
Suédois, protestant, l'en doit penser ainsi. Par un zèle sincère entraîné jusqu'ici, Chacun de vos guerriers, armé pour sa croyance, Fait avec le ciel même une auguste alliance, Combat pour son pays, pour son Dieu, pour sa foi, Et marche, encor guidé par l'ombre de son Roi. Mais d'un culte ébranlé défenseurs mercenaires, Mes soldats, rassemblés des rives étrangères, Sont un amas confus de mille nations, Soulevé par le trouble et les séditions. Les uns, du fond du Nord, viennent pour le pillage. D'autres ont vu le jour dans cette île sauvage Où le peuple sans frein, foulant aux pieds les lois, Se plaît à mépriser la majesté des Rois. Quelques-uns dans la Gaule ont reçu la naissance, Et dans les factions nourris dès leur enfance, Proscrits ou fugitifs, ils cherchent en ce lieu L'impunité qu'ailleurs leur ravit Richelieu. D'autres sont accourus des champs de l'Italie. Tous n'ont que leurs drapeaux pour Dieux et pour patrie. A leur seul intérêt consacrant leur valeur, Ils servent ma fortune, et non pas l'Empereur. Des serments oubliés n'ont rien qui les arrête. Qui veut régner sur eux doit marcher à leur tête. Jamais, devant un front dépouillé de lauriers, L'on ne verra fléchir l'orgueil de mes guerriers ; Et tous, de Ferdinand abjurant la mémoire, N'attendent que de moi leur grandeur et leur gloire. Voulez-vous un garant de leur fidélité ? Lisez l'engagement que leur zèle a dicté.
Harald
Je me rends, et je vais m'expliquer sans mystère. Je puis conclure un pacte à tous deux salutaire, Seigneur, vous accorder le secours le plus prompt Et du bandeau royal décorer votre front. Je le puis d'un seul mot : mais, par ce traité même, Telle est du Chancelier la volonté suprême, Il faut que, nous prouvant votre sincérité, Entre nous tout soupçon soit par vous écarté.
Wallstein
Comment ?
Harald
Bientôt l'Autriche, un instant ébranlée, Dirigera sur vous sa force rassemblée. Prévenez sa vengeance, et jusqu'en ses états Conduisez sans retard vos valeureux soldats. Détournez loin d'ici l'orage qui s'apprête. Allez de l'Allemagne achever la conquête. La Bohême est soumise à votre autorité : Que ses forts, en nos mains, soient gages du traité, Jusqu'au jour où la paix, notre commun ouvrage, Nous aura de l'Empire assuré le partage. Notre appui, nos secours, nos bras sont à ce prix. Prononcez à présent. Mes ordres sont remplis. Au nom du Chancelier, votre allié, mon maître, Pour Roi, dès aujourd'hui, je vous puis reconnaître.
Wallstein
Harald, je vous écoute, et je crois m'abuser. Quel indigne traité m'osez-vous proposer ? Pour prix de vos secours, vous céder mes provinces ! Tout chargé de vos fers, m'asseoir parmi nos Princes, Abandonner mon peuple ? Et pour premiers bienfaits Permettre à l'étranger d'opprimer mes sujets! A tant d'abaissement si je pouvais souscrire, De quel oeil, justes Dieux verraient-ils mon empire ! De quel oeil verraient-ils un Monarque avili, Les placer lâchement sous le joug ennemi ! Je prétends qu'à mes lois la Bohême obéisse, ais j'étendrai sur elle une main protectrice : Je n'y veux commander que pour la mieux servir, Et Ferdinand ni vous n'oserez l'envahir. Je vois trop vos projets. Tour-à-tour nous abattre, Par des traites adroits conquérir sans combattre, Sur nos divisions fonder votre pouvoir, Et nous accabler tous, oui, voilà votre espoir.
Harald
Ces transports imprévus excitent ma surprise ; Mais j'y vais, sans courroux, répondre avec franchise. Appelés par les cris des peuples opprimés, Pour défendre leurs droits, nos bras se sont armés. Nous avons traversé l'orageuse Baltique : Notre sang a fondé la liberté publique. Le Germain nous doit tout. Mais il voudrait bannir De nos bienfaits passés l'importun souvenir. Il voit avec envie, au sein de l'Allemagne, Nos guerriers, que partout la victoire accompagne. Au fond de nos forêts il nous veut renvoyer. Un peu d'or, à ses yeux, suffit pour nous payer. Nous n'accepterons point cet indigne salaire. Notre Prince a péri sur la terre étrangère ; Nous voulons de sa cendre assurer les honneurs, Et rester citoyens où nous fûmes vainqueurs. Et qui nous dit qu'un jour, trompant notre espérance, Vous-même ne rompiez une courte alliance, Et grâce à nos efforts, vainqueur de Ferdinand, Ne tourniez contre nous votre pouvoir naissant ? Je parle sans détour. De notre confiance La Bohême en nos mains doit être l'assurance. Mais nos secours alors, secondant votre bras, Pourront sous votre joug mettre d'autres états ; Et nous consentirons qu'un échange facile Rende, pour tous les deux, notre victoire utile.
Wallstein
J'ai conquis mes états je les saurai garder. Auprès du Chancelier retournez sans tarder. Portez-lui ma réponse. A cet opprobre insigne Il s'est en vain flatté que Wallstein se résigne. Je ne livrerai point mon pays malheureux Pour en tenir de vous quelques débris honteux. Non. Non. Jamais.
Harald sort.
Harald
Seigneur, je vois avec estime Ces éclats d'un courroux peut-être magnanime. Au scrupule tardif qui vous vient retenir, Avant de conspirer il fallait réfléchir. Qui prétend usurper la grandeur souveraine En doit payer le prix au destin qui l'entraîne. De vos propres succès vous êtes l'ennemi. Le devoir ne se peut accomplir à demi.
Illo entre précipitamment.
Wallstein
Voilà ces alliés dont on vantait le zèle ! Qu'aisément se trahit leur amitié cruelle ! S'ils m'offrent leur secours, c'est pour me dépouiller : De mes propres états ils veulent m'exiler. Ah ! Que plutôt cent fois tout mon espoir s'écroule ! Que plutôt tout mon sang en longs torrents s'écoule, Avant que l'étranger, par Wallstein déchaîné, Profane insolemment le sol où je suis né !
Scène 4
Wallstein, Illo, Le Comte Tersky
Wallstein
Illo, que voulez-vous?
Illo
Tersky vers vous m'envoie : À des troubles soudains votre armée est en proie. De mouvemenTs confus vos soldats agités Promènent au hasard des regards irrités. Leurs nombreux bataillons, entr'eux d'intelligence, Armés, d'un air farouche et d'un profond silence, Auprès de leurs drapeaux courent se réunir. à des ordres secrets tous semblent obéir. On dirait au combat que chacun se dispose. Nous tenions vainement d'en pénétrer la cause, Aucun ne veut nous suivre, aucun ne veut parler.
Wallstein
Qui donc à mon insu les a pu rassembler ? Où sont leurs généraux?
Illo
En ce désordre extrême Je croyais les trouver en votre palais même. Buttler, le seul Buttler, secondant nos efforts, Des soldats avec nous apaise les transports. Nous avons admiré son crédit salutaire. Il parle aux plus mutins, les flatte, les modère. Un regard, un coup-d'oeil les ramène au devoir.
Wallstein
Et d'où vient que sur eux il a tant de pouvoir ?
Illo
Nous l'ignorons, Seigneur ; mais ce guerrier fidèle Dans ce péril subit nous a prouvé son zèle.
Wallstein
Gallas ?
Illo
Partout en vain nos regards l'ont cherché. Ce timide vieillard est en fuite ou caché.
Wallstein
Se pourrait-il ?... Mais non. Et vos propres cohortes ?
Illo
De la ville, Seigneur, elles gardent les portes.
Wallstein
Les soldats de Murray ?
Illo
Veillent sur les remparts.
Wallstein
Les Flamands, les Wallons ?
Illo
Près de leurs étendards, Sur la place attroupés ils restent immobiles.
Illo sort par un des côtés. Dans le même moment Tersky entre par le côté opposé.
Wallstein
Allez. De mes guerriers ce sont les moins dociles. De la cour en secret leur chef est l'instrument. Que le corps de Buttler les dissipe à l'instant.
Le Comte Tersky
Avez-vous ordonné que les Houlans partissent ?
Wallstein
Je n'ai rien ordonné.
Le Comte Tersky
Seigneur, ils nous trahissent. Les postes avancés sont délaissés par eux. À peine on voit encor leurs escadrons nombreux Qui, suivant loin d'Égra leur rapide carrière, Rejettent derrière eux des torrents de poussière.
Wallstein
Palfy qui les commande?
Le Comte Tersky
Eh ! Ne savez-vous pas ?... Vers Tabor, par votre ordre, il a porté ses pas.
Il veut sortir avec Tersky. Illo rentre.
Wallstein
Par mon ordre ! Perçons ce mystère coupable. Viens, suis-moi.
Illo
Trahison ! Perfidie exécrable !
Wallstein
Que dis-tu ?
Illo
Les mutins refuses d'obéir, Seigneur ; tous mes efforts n'ont pu les contenir. Ils déclarent Gallas seul chez de cette armée.
Wallstein
Gallas !
Le Comte Tersky
Ciel !
Illo
Sa puissance est partout proclamée.
Wallstein se couvre le visage de ses mains, et se laisse tomber dans un fauteuil.
Le Comte Tersky
Le traître !
Illo
Il a lui-même, en partant de ces lieux, Montré de l'Empereur l'ordre mystérieux. La révolte par lui préparée et conduite...
Wallstein
Alfred ?
Illo
Sans doute Alfred l'a suivi dans sa fuite. Ensemble ils ont traîné ce perfide dessein.
Le Comte Tersky
Ah ! Mon pressentiment n'était que trop certain ! Seigneur, si repoussant une aveugle tendresse...
En se levant, et d'un ton ferme.
Il veut sortir avec Illo et Tersky.
Wallstein
Gallas ! Alfred ! Grands Dieux !... Étouffons ma faiblesse. Amis ! C'est pour moi seul que ce jour est affreux. Loin de vous tout effroi. Nos efforts généreux Sont en vain traversés par un ami coupable. Voyez... J'ai surmonté la douleur qui m'accable. Le trait qui m'a percé ne m'affaiblira pas : Il a doublé plutôt la force de mon bras. Je tournerai contre eux ce trait qui me déchire. Oui ; je les veux punir de l'avoir pu séduire. Ils paieront les tourments qu'ils me font éprouver. D'un appui, dans l'ingrat, ils ont cru me priver ; Mais son crime a rendu ma victoire infaillible, Et le lion blessé n'en est que plus terrible.
Scène 5
Thécla, Wallstein, Illo
Thécla
Mon père !
Pendant ces vers de Wallstein, Illo sort.
Wallstein
Malheureuse ! Ah ! Que veux-tu de moi ? À quel traître, à quel lâche as-tu donné ta foi ! Gallas nous a trahis ; Alfred est son complice : Alfred a partagé son horrible artifice. Laisse-moi.
Thécla
Dans ce crime Alfred n'a point trempé. Jamais, jamais Alfred ne vous aurait trompé ; Jamais sans me revoir il ne m'aurait quittée: J'en atteste le ciel.
Illo
Toujours plus irritée La foule des mutins...
Wallstein sort, Illo et Tersky le suivent.
Wallstein
Je les vais disperser. Ne tardons plus, allons.
Scène 6
Thécla
Thécla
Qu'ose-t-on m'annoncer ? Alfred, me disent-ils, est un traître, un parjure. De ces bruits odieux je connais l'imposture. Ce n'est pas là ma crainte ; et mon coeur rassuré Par ces affreux soupçons ne peut être égaré. Mais d'où vient qu'il nous fuit !... Si son père l'abuse, Si lui-même est trompé... si quelque indigne ruse... De cette obscurité ne me puis-je affranchir? Grand Dieu ! Sur son destin daigne enfin m'éclaircir ! J'ignore tout, hélas ! Tout, hors son innocence.
Scène 7
Thécla, Alfred Gallas
Elle s'appuie sur le bras d'Alfred, et s'arrête, ne pouvant parler.
En se remettant, et avec plus de calme.
Thécla
Alfred... c'est toi... Le ciel m'a rendu ta présence. De mon saisissement je ne puis revenir.... Alfred ils t'accusaient de tromper... de trahir.... Que ne soupçonnait pas leur fureur insensée !... J'ai rejeté bien loin leur coupable pensée. Thécla pas un instant de ton coeur n'a douté. Je ne sais quel tumulte a soudain éclaté. Des factieux, dit-on, répandus dans l'armée L'agitaient. Mais peut-être elle est déjà calmée. Mon père à leurs regards vient de se présenter : À son ordre, à sa voix nul ne peut résister. De te revoir ici quelle sera sa joie ! Cher Alfred, c'est un Dieu qui vers nous te renvoie. Je retrouve avec toi l'espoir et le bonheur.
Il sort avec impétuosité.
Alfred Gallas
Il n'en est plus : dissipe une trop douce erreur. Ton amant, ton Alfred n'est que le fils d'un traître. Honteux à tous les yeux je voulais disparaître, Loin de ce lieu fatal chercher un prompt trépas, Je partais. Tout-à-coup j'apprends que nos soldats, Par mon père excités, oh comble de misère ! Non loin de ce palais, s'arment contre ton père. Je ressaisis ma force et viens le secourir, Te revoir, te quitter, le sauver et mourir. Adieu.
Elle veut sortir.
Thécla
Non, je te suis.
Scène 8
Élise de Neubronn, Thécla
Élise de Neubronn
Quel effroi vous égare ! N'affrontez pas, Madame, une foule barbare. Le Duc a sur l'armée un absolu pouvoir. Vous la verrez bientôt, rentrant dans le devoir, Et confuse et soumise, à l'envi reconnaître Un chef qui fut toujours son sauveur et son maître.
Thécla
Va, tu combats en vain mon noir pressentiment, Élise ; si l'espoir me ranime un moment, Bientôt il disparaît, et la nuit plus épaisse Redouble dans mon sein le tourment qui m'oppresse. Tout est perdu. Ce jour ne sépare-t-il pas La fille de Wallstein et le fils de Gallas ? Entre nos deux maisons la guerre est déclarée. Pour jamais contre nous leur haine est conjurée. Ô toi, dont les regards contemplent tes enfants, Toi qui daignas sourire à leurs feux innocents, Prends pitié de ta fille en un lieu si funeste, Ô ma mère, et du haut de ton séjour céleste, Contre un destin cruel qui nous frappe aujourd'hui, Que ton bras nous protège et nous serve d'appui.
Acte Quatrième
Scène 1
Thécla
Illo paraît avec des soldats.
Thécla
Nul ne vient. Chaque instant accroît mon épouvante. J'erre dans ce palais, solitaire et tremblante. Des soldats, disait-on, les transports sont calmés. Ces transports tout-à-coup seraient-ils rallumés ? Retenue en ces lieux par un ordre sévère, Je frémis pour Alfred, je frémis pour mon père. C'est pour m'accabler mieux du poids de la douleur Que le sort me berça d'un rêve de bonheur. Comme il nous a trompés ! Quels lugubres présages Président à ces noeuds, formés dans les orages ! Les plus doux sentiments sont des pièges cruels Que tend la destinée aux malheureux mortels. De l'âpre ambition les décrets redoutables Sur nos voeux innocents frappent impitoyables. Son pouvoir ennemi se nourrit de nos pleurs. Le monde est sans amour et sans pitié les coeurs. Il faut fuir cette terre où l'âme est opprimée. J'ai connu le bonheur : j'aimai, je fus aimée. C'est assez. Dieu clément, termine mon destin, Et rappelle bientôt ton enfant dans ton sein ! Illo !... c'est vous...
Scène 2
Illo, Thécla
Illo
Soldats, veillez à cette porte. Et que nul étranger n'y pénètre ou n'en sorte.
Thécla
Illo ! Que fait mon père?
Tersky paraît avec Isolan, Buttler et d'autres officiers.
Illo
Il parlait aux mutins. On voyait s'adoucir leurs esprits incertains, Madame ; mais remplis d'un imprudent courage, Les soldats de Buttler ont rallumé leur rage : Ils ont, de l'Empereur déchirant les drapeaux, Arboré de Wallstein les étendards nouveaux Que nous tenions cachés, et qui devaient paraître Quand, dans les murs d'Égra, le Duc serait le maître. De colère, aussitôt les coeurs se sont émus ; Nos cris, nos désaveux ont été superflus. Une troupe d'amis, près du Duc rassemblée, Soutient des factieux l'attaque redoublée. Craignant que leur fureur ne pénètre en ces murs, Wallstein envoie ici ses guerriers les plus sûrs, Dont le zèle, écartant la horde conjurée, De ce dernier asile au moins garde l'entrée. J'exécute son ordre et retourne à l'instant Vers ce héros trahi....
Scène 3
Le Comte Tersky, Thécla
Le Comte Tersky
Wallstein est triomphant. De quelques insensés l'imprudence funeste Contre lui des soldats avait armé le reste. Au sein de la mêlée il s'est précipité. La colère brillait sur son front redouté. Il force à s'entr'ouvrir la foule qui l'obsède : Aux cris des révoltés le silence succède. Les coeurs, à son aspect, s'émeuvent tour-à-tour De doute, de frayeur, de respect et d'amour. Un corps seul lui résiste, et d'un sombre murmure Répète encor les mots de serment, de parjure, Du nom de Ferdinand fait retentir les cieux. Wallstein veut apaiser ces cris séditieux. Il s'avance. D'un traître on voit briller l'épée : Du sang de votre père elle eût été trempée, Sur lui le fer coupable était déjà levé. Soudain paraît Alfred : Alfred seul l'a sauvé. Alfred que de Gallas nous croyions le complice !
Thécla
Alfred ! Alfred ! Mon coeur t'avait rendu justice.
Le Comte Tersky
Il saisit d'un bras sûr le perfide assassin: Il s'empare du glaive échappé de sa main. Buttler, de nos dangers la cause involontaire, Lui vient prêter alors un secours salutaire. Nous perçons au milieu des mutins effrayés. Ils abjurent leur crime, ils tombent à nos pieds. Wallstein n'est entouré que de bandes loyales, Qui, le servant d'un zèle et d'une ardeur égales, Jusqu'au sein du palais dans leurs bras l'ont porté, Avec des cris de joie et de fidélité.
Thécla sort avec Tersky et tous les autres, excepté Buttler et Isolan.
Thécla
Courons au-devant d'eux : grâce au destin prospère, Je verrai dans Alfred le sauveur de mon père.
Scène 4
Isolan, Buttler
Isolan
Hé bien ! De tes efforts voilà donc tout le fruit !
Buttler
De Wallstein,jusqu'au bout, l'ascendant nous poursuit. Je croyais, que par moi la révolte allumée A sa cause coupable arracherait l'armée, Et qu'à tous les regards ses drapeaux arborés Dessilleraient des yeux sur son crime éclairés.
Isolan
Qui l'eût prévu qu'Alfred aurait pris sa défense ?
Buttler
La fortune inconstante a trompé ma prudence : J'ai dû servir Wallstein contre les révoltés, Et calmer les transports par moi-même excités.
Isolan
Demain, de nos complots la trame est découverte. Demain, l'aurore vient éclairer notre perte.
Buttler
Nous la devancerons.
Isolan
Quels projets sont les tiens ? Réponds.
Buttler
Pour perdre un traître il est mille moyens.
Isolan
Quels sont-ils ?
Buttler
Maintenant je ne puis t'en instruire. Mais le rebelle en vain pense atteindre à l'Empire. Déjà le précipice est creusé sous ses pas.
Isolan
Que prétends-tu?
Buttler
Ce soir, ici, tu l'apprendras. Silence ; le voici.
Scène 5
Wallstein, Un Soldat, Un Autre Soldat, Un Troisième
Wallstein en entrant tient Alfred et Thécla par la main. Thécla se place avec Élise d'un côté du théâtre, Alfred de l'autre, mais séparé du reste des officiers.
Ferdinand II, assis sur son trône, coupa avec des ciseaux la Lettre de majesté qui garantissait les privilèges de la Bohême.
Wallstein
La révolte est calmée. Sous la loi du devoir j'ai fait rentrer l'armée. Guerriers, de votre erreur perdons le souvenir. J'aspire à vous défendre au lieu de vous punir. Ainsi que moi, jouets d'un Monarque parjure Hâtez-vous de venger notre commune injure. Ce peuple, que l'Autriche opprima trop longtemps, Délivrons-le des fers qu'ont forgés ses tyrans. J'ai servi malgré moi leur fureur sanguinaire; A force de succès j'ai cru finir la guerre ; J'ai cru que l'Empereur, raffermi par mon bras, En vainqueur indulgent régirait ses Etats. Vain espoir ! Dans sa cour, d'insolence enivrée, Je l'ai vu déchirer votre chartre sacrée, Prodiguer vos trésors à de vils favoris, Jusqu'au sein de l'exil poursuivre les proscrits, Et du prêtre de Rome esclave inexorable, Désignant tour-à-tour, dans son zèle implacable, Le père pour victime et le fils pour soldat, Traîner l'un à la mort, traîner l'autre au combat. J'ai vu de ce tyran l'aveugle intolérance Ravir à ses sujets jusqu'au droit du silence, Et ce peuple, au mépris des traités solennels, Par des chiens écumants chassé jusqu'aux autels. *** Ce joug sera brisé, j'en atteste ma gloire. Et vous que j'ai cent fois conduits à la victoire, Vous, soldats, pour quel maître avons-nous combattu ? Pour un Prince énervé, sans force et sans vertu, Qui, tremblant dans le cloître où languit sa faiblesse, D'un oeil sombre et jaloux nous contemple sans cesse. Où sont les ennemis que mon bras n'ait domptés? Est-il quelque torrent qui nous ait arrêtés, Quelque roc escarpé, quelque forêt obscure, Quelqu'obstacle, créé par l'art ou la nature, Que nos hardis efforts n'aient contraints à fléchir ? Et c'est nous maintenant qu'on parle de punir ! Nous, dont rien n'a lassé la longue obéissance ! Contre nous, tout-à-coup on feint la défiance, Et sur l'Empire entier l'on nous veut disperser, Pour se mieux affranchir de nous récompenser. Eh quoi donc ! Aux dangers livrant notre jeunesse, Nous avons combattu, souffert, lutté sans cesse, De nos yeux fatigués repoussé le repos, Bravé mille périls, supporté mille maux, Par le fer, par le feu, marqué notre carrière, Veillé dans le carnage et dormi sur la pierre, Et lorsqu'enfin la paix, fruit de notre valeur, Fait briller en ces lieux l'aurore du bonheur, Amis, de ses bienfaits on prétend nous exclure. Seuls, nous serions privés du repos qu'elle assure ! On veut que sans relâche, en d'éternels combats, Serviles instruments, nous cherchions le trépas ! Lorsque loin des hasards ses prêtres l'applaudissent, Qu'importe à Ferdinand que ses soldats périssent ? A tout prix, l'un de l'autre, il faut nous éloigner. La Cour, sans crainte alors, nous pourra dédaigner. L'un recevra du glaive une mort inutile ; L'autre, pauvre, isolé, mendiant un asile, Peut-être ira mourir, de misère accablé, Au lieu même où son sang pour son Prince a coulé.
Un Soldat
Sauvez-nous, guidez-nous, prenez notre défense, Nous vous jurons respect, amour, obéissance.
Un Autre Soldat
Meurent vos ennemis ! Nous les poursuivrons tous.
Un Troisième
Nous ne reconnaissons d'autre maître que vous.
À Illo et à Tersky.
Tout le monde sort, excepté Illo, Tersky, Thécla, Élise et Alfred.
À Illo et à Tersky.
À Illo.
Illo sort.
À Tersky.
Tersky sort.
Wallstein
Et moi, je jure ici qu'ardent à vous défendre, Wallstein, dès cet instant, saura tout entreprendre. Le destin des héros qui m'ont donné leur foi Ne dépend désormais que du ciel et de moi. Peuple, je détruirai votre indigne esclavage ; Vous aurez les honneurs dus à votre courage, Guerriers ; retirez-vous ; laissez-moi méditer Les desseins généreux prêts à s'exécuter. Vous, demeurez tous deux, amis. Ma confiance S'en repose à présent sur votre vigilance. Il faut rendre des chefs aux corps abandonnés. Que ces chefs, au plutôt, soient par toi désignés. C'est dans les rangs obscurs, Illo, qu'il les faut prendre. Jusqu'au simple soldat ne crains pas de descendre : Consulte en les nommant leur courage et leur foi : Lorsqu'ils me devront tout, ils seront plus à moi : Fais surveiller aussi ces cuirassiers rebelles, Qui, seuls de mes guerriers, sont restés infidèles. Dans les murs de la ville ils sont encor épars. Va. Tu sais qu'aujourd'hui j'attends sous nos remparts D'Arnim et des Saxons l'importante assistance ; Au-devant de leurs pas qu'un messager s'avance, Et dès qu'ils paraîtront, que j'en sois averti.
Scène 6
Wallstein, Alfred Gallas, Thécla
Wallstein
Alfred, avec Gallas je t'avais cru parti : J'ai méconnu ta foi. Tu m'as sauvé la vie : Sois mon fils, à ton sort que Thécla soit unie.
Alfred Gallas
Un bonheur aussi grand ne m'est pas destiné : À l'horreur des regrets pour jamais condamné, Permettez, qu'expiant le crime de mon père, Je cherche loin de vous la fin de ma misère.
Thécla
Ciel !
Alfred Gallas
Gallas avec lui prétendait m'entraîner, Il vous avait trahi, j'ai dû l'abandonner. Par d'indignes complots il croyait vous surprendre. Contre ces attentats mon bras dut vous défendre, Je l'ai fait. Maintenant, je dois vous fuir tous deux. Entre mon père et vous, doublement malheureux, Dans l'an je vois un traître, et dans l'autre un rebelle, Pardonnez ma franchise, à moi-même cruelle, Et.....
Wallstein
Je t'excuse encor Alfred, écoute-moi. Je conçoit quel scrupule ébranle ici ta foi. Ton sort, jusqu'à ce jour, indulgent et tranquille Traçait à tes vertus une route facile. Sous l'abri du devoir paisiblement rangé, Tu marchais d'un pas sûr, d'un coeur non partagé : Il n'en est plus ainsi. La route se divise. Le doute a pénétré dans ton âme indécise. Tu vois lutter entre-eux, sous des noms différents, Devoirs contre devoirs, penchants contre penchants. Le destin, désormais juste envers le courage, Des antiques grandeurs veut un nouveau partage. Le monde est ébranlé sur ses vieux fondements. Le temps vient Renverser les ouvrages du temps. D'un pouvoir passager faibles dépositaires ? Les Rois vantent en vain leurs droits héréditaires. Les trônes écroulés tombent de toutes parts. Sur ces trônes brisés plantons nos étendards. À ce noble dessein la fortune conspire. Weymar, au bord du Main, fonde un nouvel empire. Mansfeld eut échangé, sans un destin fatal, Le casque du guerrier contre un bandeau royal. L'étranger, qu'attiraient nos guerres intestines, Jette au milieu de nous de profondes racines. L'empire est déchiré. Notre fidélité Retarde en vain l'arrêt de la fatalité. Je marche donc au trône où son ordre m'entraîne. J'ai dirigé toujours ta jeunesse incertaine, Alfred....
Alfred Gallas
Tout est changé. Pour la première fois, Sans être convaincu, j'écoute votre voix, Seigneur ; que répondrai-je à ce nouveau langage ? Ne tournez pas vers moi votre auguste visage, Ces traits nobles et purs, ces regards pleins de feu, Semblent me déclarer la volonté d'un Dieu. Et comment tout-à-coup secouer leur puissance ! Tout mon être est encor dans votre dépendance, Quand mon coeur déchiré la brise avec effort. Seigneur, entendez-moi. Par quel soudain transport, Souillant de vos exploits l'antique renommée, Voulez-vous vers le crime entraîner votre armée, Fonder votre pouvoir sur la rébellion, Démentir votre gloire et flétrir votre nom ? Wallstein finir ainsi son illustre carrière !
Wallstein
J'ai retardé longtemps un parti nécessaire, Cher Alfred, et Wallstein, lent à se révolter, A de la cour longtemps voulu tout supporter. Mais rien de Ferdinand ne fléchit la vengeance.
Alfred Gallas
Laissez-moi lui porter, Seigneur, votre défense. Permettez qu'à l'instant, volant auprès de lui, Alfred, l'heureux Alfred devienne votre appui. Je saurai, j'en suis sûr, le forcer à m'entendre.
Wallstein
Il n'est plus temps.
Alfred Gallas
Eh bien ! Seigneur, osez descendre D'un rang où désormais vous ne pouvez rester, Puisque par un forfait il le faut acheter. Innocent, vertueux, environné de gloire, Léguez à l'avenir une illustre mémoire. Inscrit par la victoire aux fastes des héros, Wallstein a-t-il encor besoin d'exploits nouveaux ? Le plus grand des mortels, soyez-en le plus juste. Laissez-moi partager votre retraite auguste, Thécla vous y suivra. Couronnez notre amour, Oublions et l'envie et la haine et la cour. Etendez sur nous deux votre main paternelle ; Ah ! Nous vous chérirons d'une ardeur si fidèle. Vous verrez vos enfants, heureux de vos bienfaits, Ne vivant que pour vous, ne vous quitter jamais. J'ai trop vu de combats, de meurtre et de carnage. Cette gloire sanglante a lassé mon courage, Et mon coeur a besoin de plus doux sentiments. Venez.
Wallstein
Je te l'ai dit, Alfred, il n'est plus temps. Wallstein a déjà fait le pas irréparable Et doit vivre en Monarque ou périr en coupable.
Alfred Gallas
Eh bien ! Puisqu'il le faut, suivez votre courroux. Vous êtes offensé, je le veux, vengez-vous. Mais de la trahison repoussez l'assistance, Tirez de l'Empereur une digne vengeance. Proclamez vos projets, sortez de ses états. Rendez-lui ses cités, ses trésors, ses soldats. Fort de votre nom seul, déclarez-lui la guerre; Assez de combattants suivront votre bannière, Et moi-même à ce prix, Seigneur, je vous suivrai : Tout en vous condamnant je vous imiterai. Même au sein de l'erreur l'âme peut rester pure ; Mais tromper, mais trahir, mais descendre au parjure....
Après un silence, et d'un ton plus doux.
Wallstein
La jeunesse, imprudente en ses éclats fougueux, Distribue au hasard des noms injurieux, Et ne réfléchit pas, légère en ses murmures, Qu'elle fait dans les coeurs de profondes blessures. Que tenté-je, après tout, que n'aient fait les héros Admirés des mortels en leurs heureux travaux ? Le sceptre, de tout temps, fut conquis par l'audace. Albert ainsi lui-même a raffermi sa race. En détrônant Adolphe, il établit les droits Qu'invoque Ferdinand pour nous donner des lois. Pendant que nous parlons, franchissant la distance, Mon nouvel allié vers nos remparts s'avance. L'indulgente amitié t'a longtemps écouté. Décide maintenant. Le sort en est jeté. Alfred, profite encor de ma reconnaissance. De tes premiers refus je pardonne l'offense. Etouffe un vain regret qui m'enlève ta lui. Ton chef, ton vieux ami, Wallstein revient à toi. Mes soins et mon amour, dès ta première enfance, De tes exploits naissants furent la récompense. Alfred ! Rappelle-toi cet hiver rigoureux, Où sous Prague investi nous combattions tous deux, Hélas ! Ton père et moi ! Ta faible main glacée, Tenait avec effort ton enseigne pressée, Que ton instinct guerrier ne voulait point quitter. Dans ma tente, aussitôt, Gallas te fit porter. Je te pris dans mes bras ; et ma main caressante Rappela dans ton coeur ta chaleur expirante. Pour toi, depuis ce temps, Wallstein a-t-il changé ? Je l'ai chéri toujours, accueilli, protégé. Des milliers de guerriers comblés de mes largesses Ont obtenu de moi des honneurs, des richesses. Mais je te réservais, Alfred, un autre prix. Tous m'étaient étrangers : toi seul étais mon fils. Va, ne me quitte pas. Cet effort impossible...
Alfred Gallas
Eh ! Seigneur ! Mes serments, un devoir inflexible... Plaignez-moi : vous voyez mes pleurs, mon désespoir.....
Wallstein
Ton coeur ne te dit point quel est ton vrai devoir ! A ce coeur qui se lait, je vais le faire entendre. Nourrissant pour Gallas l'amitié la plus tendre ? Sur sa fidélité je m'étais confié ; Maître de mes secrets, il m'a sacrifié. C'est lui, qui du devoir a brisé la barrière, Lui, qui me poursuivant de sa main meurtrière De l'erreur sur mes yeux a tissu le bandeau, Dans un sein qui l'aimait a plongé le couteau, Sous mes pas avec art a préparé l'abîme Et, pour mieux l'entraîner, caressé sa victime. C'est à toi maintenant d'expier ce forfait, Alfred : viens réparer ce que Gallas a fait. Reste ici. Loin d'unpère et d'un ami parjure, Demon coeur déchiré viens guérir la blessure.
Il prend la main de Thécla avec l'expression de la plus vive douleur.
Alfred Gallas
Oui, mon père est coupable, et son fils malheureux Voudrait l'absoudre en vain de son crime honteux. Les forfaits dans ces murs s'entassent l'un sur l'autre. Mais nous, Thécla, mais nous, quel crime est donc le nôtre ? Quels devoirs, quels serments avons-nous outragés ? Quels attentats sur nous doivent être vengés ? D'aucun de ces forfaits notre coeur n'est complice. Impitoyable sort ! Quelle est donc ta justice ? Pourquoi ton bras sur nous vient-il s'appesantir? Qu'avons-nous fait ?
Wallstein
Alfred !
Il se jette aux pieds de Thécla.
Alfred Gallas
Non, je ne puis partir. Mon âme subjuguée a ressaisi le doute ; Mon oeil de la vertu n'aperçoit plus la route, Je sens de ma raison s'éteindre le flambeau; De tous ceux que j'aimais je deviens le bourreau. Ma main brise un bonheur qu'un mot leur pourrait rendre. Dans le fond de mon coeur deux voix se font entendre. Tout est douteux, obscur. Suis-je un être odieux, En refusant ce mot qui les rendrait peureux ? Oh qu'une voix du ciel descende sur la terre ! Fais briller devant moi cette pure lumière Qui par la vérité conduit à la vertu, Dieu puissant ! Prends pitié d'un esprit éperdu! Ou toi..... Toi, que ce Dieu fit si pure et si belle, C'est à ton noble coeur que mon coeur en appelle. Thécla ; de tout mon sort je m'en remets sur toi. Au nom de notre amour, j'interroge ta foi. Alfred, à ses serments devenant infidèle, Alfred, sur son pays levant sa main cruelle, Et préparant la honte et peut-être la mort D'un père criminel que son coeur plaint encor, D'un Monarque abusé trompant la confiance, Dis ! Pourras-tu l'aimer ? Tu gardes le silence ! Thécla, songe qu'un mot va fixer mon destin, Je n'interroge pas la fille de Wallstein, J'interroge d'Alfred la compagne chérie. Il s'agit du repos, de l'honneur de ma vie, De l'honneur des guerriers qui marchant sur mes pas Se croiront vertueux en ne me quittant pas.
Thécla
Alfred ! Hélas !
Alfred Gallas
Arrête et suspends ta réponse. Réfléchis bien, avant que ta bouche prononce. Entre tous les devoirs ton coeur trop généreux Verrait-il le plus saint dans le plus douloureux ! Ce n'est pas cet instinct, Thécla, qu'il faut en croire. Ne cherchons point, séduits par une vaine gloire. D'un gigantesque effort la barbare fierté, Mais la simple vertu, mais la simple équité. Rappelle-toi pour moi les bienfaits de ton père, Combien à ce héros ma jeunesse fut chère : L'habitude, l'amour, la longue intimité, Et la reconnaissance et l'hospitalité, D'un souvenir sacré les profondes empreintes, Thécla, pour les mortels sont aussi des lois saintes. Décide.
Thécla
De ton coeur l'arrêt s'est échappé. Ton premier mouvement ne peut t'avoir trompé. Ce qui t'a fait rougir, Alfred, doit être un crime. Va, quelque fût ton choix, injuste ou légitime, Thécla te garderait son amour et sa foi Tu ne pourrais cesser d'être digne de moi, Du monde avec Alfred je braverais le blâme, Mais le remords jamais ne doit flétrir ton âme. Pars.
Alfred Gallas
Il faut te quitter !
Elle s'appuye sur Élise. Tersky entre et reste un moment dans l'enfoncement. Wallstein en l'apercevant, interrompt Thécla.
Thécla
Nos coeurs restent unis, Ne me plains pas. Mes maux seront bientôt finis D'une faute étrangère il faut porter la peine. Pars, dérobe ta tête au sort qui nous entraîne. Adieu.
En montrant Thécla.
À Tersky.
Tersky sort, et rentre un instant après avec Buttler, Illo et d'autres généraux.
Wallstein
C'en est assez, je ne te retiens plus. Wallstein a trop longtemps écoute tes refus. Et puisqu'un vain scrupule ou ton ingratitude De plaire à l'Empereur font ton unique étude Jouis d'avoir pour lui quitté ton bienfaiteur, Repoussé ma tendresse et déchire son coeur. Mais, en partant, apprends encor à me connaître. Alfred, prends tes guerriers, mène-les vers ton maître ; Désormais dans ces murs où tout doit m'obéir, Je ne veux point avoir de rebelle à punir. Je t'ai nommé leur chef. J'étais loin de me dire Qu'un jour contre Wallstein Alfred les dût conduire. Les cuirassiers d'Alfred partiront avec lui, Et des portes d'Égra sortiront aujourd'hui. Sous les murs du palais qu'à l'instant ils se rendent. Depuis assez longtemps mes généraux attendent. Qu'ils entrent.
Scène 7
Wallstein, Alfred Gallas
Wallstein
Laissez-nous. Sortez.
Il promène ses regards de défiance successivement sur Buttler, Illo et Tersky, et s'adresse enfin à Buttler.
Il tend la main à Buttler. Buttler retire sa main et fait un mouvement en arrière. On entend dans le lointain des trompettes qui annoncent l'approche des cuirassiers d'Alfred. Des officiers de son régiment paraissent au fond du théâtre.
Il se précipite vers Thécla.
On entend de nouveau plus fortement les trompettes.
Alfred regarde avec désespoir les officiers qui sont au fond du theâtre.
On entend pour la troisième fois, et plus fortement encore, les trompettes.
En se retournant avec désespoir vers les officiers qui sont dans l'enfoncement.
Il se précipite au milieu des officiers qui l'entourent. Élise soutient Thécla et la conduit hors de la scène. Wallstein la suit. Illo, Tersky, Buttlersuivent Wallstein.
Alfred Gallas
Quoi, sans pitié, Vous brisez les liens de l'antique amitié ! Oh ! Daignez m'accorder un regard moins sévère ! Cette affreuse douleur, rendez-la moins amère ! Ne me repoussez pas ; tournez vers moi les yeux: Dites qu'Alfred n'est point un objet odieux. Je pleure aussi sur vous. En ces lieux je vous laisse Entouré de guerriers qui, faussant leur promesse. Puissent-ils vous servir avec fidélité ! L'arrêt, l'arrêt terrible est contre vous porté. Le salaire est promis. Votre tête sacrée Au premier meurtrier par les lois est livrée. C'est en ce jour fatal que vous auriez besoin Qu'un ami redoublât et de zèle et de soin, Que veillant sur vos jours, sa tendresse craintive Au plus léger péril fût toujours attentive, Et ceux que j'aperçois.... Vous restez près de lui, Buttler ; promettez-moi de lui servir d'appui, De verser, s'il le faut, votre sang pour sa vie. Alfred, en le quittant, Alfred vous le confie. Engagez-moi pour lui votre honneur, votre foi. Donnez-moi votre main, Buttler, donnez-la-moi. Qu'entends-je, malheureux ! Ô douleur inouïe ! Dieux ! Que n'est-ce déjà la trompette ennemie ! En sortant de ces murs, pourquoi n'allons-nous pas Au glaive étincelant demander le trépas ? Thécla, regarde-moi : Thécla, ne crains personne. Regarde encor l'amant qui t'aime et t'abandonne. Apprenne qui voudra notre amour, nos malheurs. Devant mille témoins laisse couler tes pleurs. Qu'avons-nous à cacher ? à quoi bon le mystère ? Il ne sert qu'aux heureux. Nous, dans notre misère, Sans espoir, sans ressource, à souffrir condamnés, Qu'importe l'univers à deux infortunés ! Malheureux ! Que prétend votre ardeur trop funeste ! Vous enviez encor le moment qui me reste : Le dernier !... insensés qui d'un zèle égaré Osez choisir pour guide un coeur désespéré. Encor : soit. Le destin pèse sur moi, m'entraîne. Je dévoue à la mort votre vie et la mienne. Il ne sera plus temps de vous en repentir. Venez donc : qui me suit doit s'attendre à périr.
Acte CI
Scène 1
Wallstein, Le Comte Tersky
Ce dernier, pendant que Wallstein parle à Élise, reste dans l'enfoncement.
À Tersky. Élise sort.
Wallstein
C'est nourrir trop longtemps d'inutiles douleurs ; Dites-lui, qu'un moment j'ai pardonné ses pleurs ; Mais il faut réparer une erreur passagère ; Oui : Thécla doit répondre à l'amitié d'un père, Et son coeur, désormais, doit recevoir ma loi : Ici, dans peu d'instants, je l'attends près de moi. . Vous, approchez, Tersky : que vient-on de m'apprendre ? Sans mon ordre, en ces lieux, qu'ose-t-on entreprendre ? Eh quoi ! Les citoyens, désarmés et proscrits, Trouvent dans mes guerriers leurs plus durs ennemis ! Les cachots, pour saisir leurs victimes tremblantes, Ouvrent de toutes parts leurs portes menaçantes. Aux catholiques seuls les temples enlevés Semblent aux novateurs par mes lois réservés. Le Husite féroce, en son intolérance, Par des cris de fureur prélude à la vengeance. Quel est donc cet abus de mon autorité ? Pensez-vous...
Le Comte Tersky
Oui, je pense à votre sûreté. Seigneur ; de mécontents un parti redoutable, A l'Autriche vendu, cache un regret coupable. Timide, il se résigne à la loi des combats; Mais des serments forcés ne me rassurent pas. J'ai mis ces factieux hors d'état de vous nuire. La rigueur est l'appui de tout nouvel empire. J'ai sévi sans pitié. L'exil et les cachots De ces mutins secrets préviendront les complots. Songez que les traiter avec trop d'indulgence C'est braver le parti qui prend votre défense. Voulez-vous que, bientôt, triste et découragé, Il abandonne un chef qui l'aura mal vengé ?
Wallstein
Quoi ! Tersky, faut-il donc, opposant crime à crime, Etre persécuteur dès qu'on n'est plus victime ? Et verra-t-on Wallstein, d'un vain soupçon pressé, Imiter le tyran par son bras renversé ? Je ne le sais que trop. Jusqu'ici ma carrière Par d'innombrables maux épouvanta la terre., Semblables dans leur course aux vents impétueux, Mes guerriers dispersaient les mortels devant eux. De ma longue indulgence un mot m'absout peut-être. Je dépendais alors des volontés d'un maître. Mes erreurs sont de lui ; mes vertus sont à moi, Et mon destin nouveau me trace une autre loi. Je ne suis plus Wallstein ivre du bruit des armes, Possesseur d'un pouvoir grossi par les alarmes ; Mais Wallstein couronné, Wallstein législateur, Garant de l'équité, du faible protecteur. Je veux que dans l'éclat de ma gloire nouvelle, Le Prince bienfaisant efface le rebelle. Je veux des factions apaiser les fureurs, Non que les opprimés deviennent oppresseurs. De mes guerriers surtout l'insolence m'outrage.
Le Comte Tersky
Gardez-vous d'irriter leur farouche courage. Ce peuple qui vous sert, leur valeur l'a soumis. Ses biens sont leur partage, ils réclament ce prix. Votre force est en eux ; leur grandeur est la vôtre, Et soldat et vous, vous régnez l'un par l'autre.
Thécla entre. Tersky sort.
Wallstein
Qui ! Moi ! De mes soldats monarque dépendant, Caresser leur audace et régner eu tremblant ! Moi, laisser le champ libre à leurs vastes caprices, Des biens de l'innocent acheter leurs services, Me traîner sous leur joug, et lâche ambitieux, Payer un sceptre vil de ce prix odieux ! Le chef qu'ils ont choisi n'est-il donc qu'un esclave ? S'il leur cède, avili ; menacé, s'il les brave ? C'est en vain qu'on s'en flatte, et je ne serai pas Le fléau de mon peuple et le Roi des soldats. Répare, sans tarder, les erreurs d'un faux zèle.. Réprime des guerriers l'avidité cruelle. Des mains de l'innocent qu'on détache les fers : Qu'à tous les citoyens les temples soient ouverts. Que tous en liberté, protestants, catholiques, Professent de leur foi les pieuses pratiques. Wallstein honore ainsi, d'une égale équité Son culte primitif et son culte adopté.
Scène 2
Wallstein, Thécla
Wallstein
Écoute sans murmure et ton père et ton maître. Je fus à les désirs trop indulgent peut-être ; Du voile de l'oubli recouvrons le passé. Par toi-même en ce jour ton destin fut tracé. Le Danemark, jadis. éprouva ma vengeance : Son Prince, maintenant, brigue mon alliance. Pour toi, de mes desseins limitant la grandeur, J'avais daigné charger Alfred de ton bonheur. Mais tantôt avec lui ton âme conjurée, S'est, contre ton amour, devant moi déclarée. Alfred a repoussé mes faveurs, mes bienfaits ; Il nous fuit : reprenons de plus nobles projets. Ta main doit affermir le trône de ton père, Et ton hymen m'assure un appui nécessaire ; Obéis. Autrefois je demandais aux cieux Un fils, digne héritier du nom de ses aïeux, Qui, marchant sur mes pas de victoire en victoire, Couronnât mon ouvrage et surpassât ma gloire. Inutiles souhaits ! Le sort trop rigoureux Ne voulut accorder qu'une fille à mes voeux ; Que cette fille au moins cesse d'être rebelle ! Qu'elle oublie un amant à Wallstein infidèle ! Appaise, il en est temps, un Tardif désespoir, Etouffe ta faiblesse et remplis ton devoir.
Thécla
Je dois à votre aspect déguiser ma souffrance: Je le sais. N'exigez nulle autre obéissance, Et ne prétendez pas qu'aux regards d'une cour, Prisonnière, je traîne un malheur sans retour. Sur mon coeur déchiré quand Alfred règne encore, Je pourrais accepter un hymen que j'abhorre, Et tromper, sans rougir, par un affreux serment, À la fois un époux, le ciel et mon amant ! Non, non. Ne tentez plus un effort inutile ; Laissez-moi loin d'ici me chercher un asile, Mon père permettez qu'en des lieux retirés, Par la religion aux larmes consacrés, J'attende, vers le ciel élevant ma prière, Le terme désiré de ma triste carrière. Pour moi, tout autre sort n'est qu'un objet d'effroi, Alfred seul...
Wallstein
Cet Alfred est indigne de toi. Sur les pas de Gallas l'ambition le guide ; Il suit, sans en rougir, les traces d'un perfide : Ton coeur, pour l'arrêter, fut d'un trop faible prix, Il aspire aux honneurs dans les camps ennemis.
Thécla
Que servirait ici que je le justifie ? Le destin pour toujours sépare notre vie. Puissiez-vous sur Alfred n'être point dans l'erreur ! Qu'il trouve, en d'autres lieux, la gloire et le bonheur. Ces voeux, Seigneur, pour vous ne sont point un outrage, Alfred à vos desseins ne porte plus d'ombrage. Puisse-t-il loin de nous...
Scène 3
Le Comte Tersky, Wallstein
Le Comte Tersky
Arnim victorieux Vous envoie annoncer un exploit glorieux, Seigneur : de nos succès s'ouvre ainsi la carrière.
Wallstein
En quels lieux ?
Le Comte Tersky
Près d'ici.
Wallstein
Contre quel adversaire ? Les chemins détournés qu'Arnim doit traverser N'offrent point d'ennemis qu'il ait pu repousser.
Le Comte Tersky
Ses messagers, Seigneur, pourront mieux vous instruire.
Wallstein
Près de moi, sans retard, il les faut introduire. Qu'ils viennent.
Le Comte Tersky
Les voici.
Scène 4
Wallstein, Officiers, Thécla
Wallstein
Je vois avec plaisir Les lauriers dont vos fronts viennent de se couvrir. Pour nos communs travaux j'accepte ce présage.
Officiers
Nous n'avons remporté qu'un léger avantage, Seigneur ; les combattants que nous avons vaincus Ont tenté contre nous des efforts superflus. L'on eût dit qu'à dessein ils couraient à leur perte. De nos fiers bataillons la plaine était couverte, Lorsqu'en nombre inégal, tout-à-coup, des guerriers Contre nous avec rage ont poussé leurs coursiers.
Wallstein
Je ne puis concevoir quelle troupe ennemie A sitôt sur Arnim dirigé sa furie. Gallas a-t-il déjà rassemblé des soldats ?
Thécla, qui jusqu'alors n'a point écouté, s'approche et écoute avec inquiétude.
Officiers
Non : ce n'était point lui ; nous connaissons Gallas.
Wallstein
D'où venaient ces guerriers ?
Thécla écoute toujours plus attentivement.
Officiers
Leur rapide cohorte D'Égra semblait à peine avoir quitté la porte.
Wallstein
Ils vous ont attaqué ?
Officiers
Non loin de ce rempart.
Thécla
Ciel !
Wallstein
Laisse-nous.
À l'officier.
Thécla
Non, non, mon père, il est trop tard ! Leur chef ?
Officiers
Il était jeune, et son fougueux délire....
Thécla
Son nom ?
Thécla chancèle. Son père la soutient.
Thécla tombe dans les bras d'Élise.
Officiers
Madame, aucun n'a pu nous en instruire. Tous sont morts... Mais après le succès obtenu, À leurs drapeaux sanglants nous avons reconnu Cette troupe célèbre à vaincre accoutumée, Le corps des cuirassiers, fameux dans votre armée.
Tersky et les officiers sortent.
Wallstein
Thécla, reprends tes sens ; Thécla, reviens à toi. Amis, éloignez-vous. L'étonnement l'effroi... Je vous suivrai.
Scène 5
Élise de Neubronn, Wallstein, Thécla
Élise de Neubronn
Seigneur, je la vois qui respire. Parlez-lui, votre voix...
Wallstein
Que pourrai-je lui dire ?
Elle regarde son père.
Elle regarde autour d'elle.
Thécla
Où suis-je ! Sur mes yeux un nuage épaissi... Mon père... Où donc est-il ?... Quoi !... N'est-il plus ici ?...
Wallstein
Qui donc ?
Thécla
Celui... par qui... sa mort fut annoncée.
Élise de Neubronn
Ah ! Madame, écartez cette horrible pensée, Ranimez vos esprits ; que nos soins, nos secours...
Wallstein
Élise, à sa douleur laisse un plus libre cours. N'arrête pas ses pleurs ; que son coeur se soulage. Elle saura pour moi ressaisir son courage : Contre ce premier choc elle n'a pu lutter.
Thécla
Mon père... je suis mieux... mais daignez m'écouter. Vous voyez que déjà ma force est revenue. Rappelez ce guerrier... Pourquoi fuit-il ma vue ? Souffrez, souffrez qu'ici je le puisse revoir, Que seule.
Élise de Neubronn
Non, Seigneur, craignez son désespoir.
Wallstein
Thécla ! Pourquoi braver un tourment inutile ?
Thécla
Lorsque je saurai tout, je serai plus tranquille. Ne sais-je donc pas tout ?... Qu'apprendre sur mon sort ?... Que veut-on me cacher ?... Je le sais... il est mort. Votre refus accroît mon angoisse cruelle : À genoux... par pitié... mon père !
Élise sort.
Wallstein
Qu'on l'appelle, J'y consens. Tu le vois, je compte sur ton coeur : Je te crois. Tu sauras surmonter la douleur, Digne sang du guerrier qui t'a donné la vie, Toi, fille de Wallstein !
Élise de Neubronn
Vous êtes obéie, Madame, mais songez....
Thécla
Revient-il ?
Élise de Neubronn
Le voici.
Wallstein
Thécla !
Pendant ces deux derniers vers, l'officier qui a suivi Élise rentre, et Wallstein sort.
Thécla
Mon père.... Adieu.... Qu'Élise reste ici.
Scène 6
Officiers, Thécla
Officiers
Vous me voyez confus, Madame, et j'ose à peine... J'ai causé, malgré moi, votre frayeur soudaine. Un hasard malheureux qu'on ne pouvait prévoir, M'a forcé d'apporter...
Après un court silence.
Thécla
C'était votre devoir. Vous avez de mon coeur pénétré le mystère: Mais il faut m'accorder une grâce dernière.
Officiers
Madame !
En s'efforçant de paraître encore plus calme
Thécla
Poursuivez le récit commencé. Je saurai... vous entendre... et mon trouble est passé.
Officiers
Par ces tristes détails votre âme déchirée...
Thécla
Non. je vous les demande... et j'y suis préparée.
Thécla fait un mouvement. L'officier s'arrête jusqu'à ce qu'elle lui fasse signe de continuer.
Thécla chancèle et s'appuyé sur le dos d'un fauteuil.
Thécla, qui a écouté ces derniers vers avec une angoisse toujours croissante, est prête à tomber. Élise la soutient.
Officiers
Appelé par Wallstein, dans Égra cette nuit Son fidèle allié devait être introduit. L'armée avait atteint la distance marquée, Et nous nous reposions jusqu'à l'heure indiquée. Un tourbillon épais frappe nos yeux surpris : L'avant-garde recule et crie aux ennemis. À ces cris imprévus, chacun de nous s'élance ; Mais, plus prompt que la foudre, un escadron s'avance, Et, chassant, dispersant nos soldats sous ses coups, Pénètre, avec son chef, jusqu'au milieu de nous. Une attaque si prompte un instant nous désarme : Mais, surmontant bientôt cette subite alarme, Nos cavaliers d'Arnim reçoivent le signal. Rougissant de leur trouble et du nombre inégal, Nos guerriers indignés, de tous côtés accourent, Cernent les ennemis, les pressent ; les entourent: A leur retour enfin tout chemin est fermé. De se rendre, leur chef par le nôtre est sommé. On le reconnaissait à l'écharpe éclatante Qui ceignait en longs plis son armure brillante. Il s'arrête, et d'un signe animant ses soldats, Il les presse, il les force à marcher sur ses pas. S'élançant au milieu de l'épaisse mêlée, Ils percent de nouveau dans la foule ébranlée: Un de nos bataillons s'entrouvre dispersé. Mais du jeune guerrier le cheval est blessé, Il se cabre, résiste à la main qui le guide, Tombe. Ses compagnons, dans leur élan rapide, Ne peuvent retenir leurs coursiers effrayés, Poursuivent leur carrière... et le foulent aux pieds. Ah ! Madame.
Thécla
Achevez.
Officiers
En le voyant sans vie, Ses cuirassiers soudain redoublent de furie. Un sombre désespoir s'est emparé d'eux tous. Prodigues de leur sang, ils reviennent sur nous. Ces tigres acharnés ne daignent rien entendre. Accablé par le nombre, aucun ne veut se rendre, Tous enfin ont péri.
Thécla
Son corps inanimé...
Officiers
Dans un cloître voisin nous l'avons renfermé.
Thécla
Ce cloître...
Officiers
Est près d'ici.
Thécla
Son nom ?
Officiers
Sainte Ildegonde.
Thécla
Qui l'habite ?
Officiers
Des soeurs de piété profonde, Et dont l'austérité...
Thécla
Quelle porte y conduit ?
Officiers
Celle qui de ces lieux vers la Saxe...
Thécla
Il suffit.
Officiers
Le récit douloureux, arraché de ma bouche, Madame, a ranimé...
L'officier sort.
Thécla
Votre intérêt me touche... Oui... je le crois... mon sort... obtient votre pitié : Mais allez.
Scène 7
Thécla, Élise de Neubronn
Thécla
Il me faut prouver ton amitié, Élise : il faut partir, partir à l'instant même.
Élise de Neubronn
Partir ! Que dites-vous ? Ciel ! Dans ce trouble extrême ! Madame !
Thécla
Il faut partir.
Élise de Neubronn
Vous me glacez d'effroi. Où voulez-vous aller ?
Thécla
Il n'est qu'un lieu pour moi, Son tombeau. viens, Élise, il m'attend, il m'appelle.
Élise de Neubronn
Thécla !
Thécla
Tu fus toujours ma compagne fidèle. Pour aller jusques là, prête-moi ton appui,
Élise de Neubronn
Qu'y pouvez-vous chercher ?
Thécla
Ce qui reste de lui. Hâte-toi. Prends pitié du tourment qui m'agite, Prépare tout.
Élise de Neubronn
Madame, une semblable fuite. D'un monde soupçonneux redoutez les discours,
Thécla
Est-ce donc dans ses bras, Élise, que je cours ?
Élise de Neubronn
À travers nos guerriers comment sortir des portes ?
Thécla
Un peu d'or aisément séduira ces cohortes.
Élise de Neubronn
J'ignore les chemins.
Thécla
Ma main te conduira.
Élise de Neubronn
Dans cette obscurité...
Thécla
La nuit nous cachera,
Élise de Neubronn
Mais si l'on vous poursuit, si la garde attentive ; Aperçoit, reconnaît...
Thécla
Dans une fugitive, Dans un être abattu, brisé par le destin, Quel oeil reconnaîtrait la fille de Wallstein !
Élise de Neubronn
Nous ne pourrons franchir une armée étrangère,
Thécla
Le malheur librement peut parcourir la terre,
Élise de Neubronn
L'orage nous menace, et le ciel à grands flots...
Thécla
Était-il doucement sous les pieds des chevaux !
Élise de Neubronn
J'embrasse vos genoux, songez à votre père.
Thécla
Mon père !... il régnera.
Élise de Neubronn
Redoutez sa colère.
Thécla
Il a voulu régner : tout m'est indifférent : De lui, de l'univers, qu'ai-je à craindre à présent ? Quelle douleur encor peut m'être réservée ?
Élise de Neubronn
Quand dans ce lieu fatal vous serez arrivée, Que ferez-vous ?
Thécla
Peut-être il saura m'inspirer, Peut-être, près de lui, je pourrai respirer. Élise, un mouvement que je ne puis décrire, Que je ne puis dompter, vers sa cendre m'attire,
Élise de Neubronn
Ah ! Du moins attendez, Madame ! Au nom du ciel ! Le temps.... le repos....
Thécla sort.
Thécla
Oui, le repos éternel, Celui qu'il a trouvé. viens si je te suis chère ; Tes vains retardements augmentent ma misère. Chaque instant qui s'écoule ajoute à ma, douleur. Ses généreux amis accusent ma lenteur. Dans la nuit du trépas ils ont voulu le suivre, À la mort de son chef aucun n'a pu survivre. Ce qu'ils ont fait, ces coeurs endurcis aux combats, Ces soldats, ces guerriers, je ne le ferais pas ! Oui, je cours te rejoindre, ombre chère et fidèle.
Élise sort à la suite de Thécla.
Élise de Neubronn
Elle m'échappe... on vient... Grand Dieu ! Prends pitié d'elle.
Scène 8
Buttler, Isolan
Isolan paraît.
Buttler
Quel bruit s'est fait entendre ?... Écoutons... tout se tait... Isolan ne vient pas. L'heure fuit, tout est prêt. Qui le retient? C'est lui. J'attendais ta présence. Les Saxons vont entrer dans nos murs sans défense. Alfred, vaincu par eux, n'a pu leur échapper. Il faut cette nuit même, ou périr ou frapper.
Isolan
Frapper ! Et qui ?
Buttler
Wallstein.
Isolan
Que dis-tu ?
Isolan recule d'horreur.
Buttler
Dans une heure, Pour nous sauver tous deux, il faut que Wallstein meure. Tu promis d'obéir. C'est à moi d'ordonner.
Isolan
J'ai promis de combattre, et non d'assassiner. Voilà donc tes projets ! Quelle entreprise impie ! Tout couvert de ses dons, tu veux trancher sa vie !
Buttler
De la reconnaissance il oublia les lois, À la reconnaissance il a perdu ses droits.
Isolan
Notre chef !
Buttler
Il le fut.
Isolan
Un bienfaiteur !
Buttler
Un traître.
Isolan
Un grand homme !
Buttler
Un rebelle, ennemi de son maître.
Isolan
Ton coeur ne frémit pas ?
Buttler
Wallstein seul doit trembler. Son arrêt est porté.
Isolan
Qui voudra l'immoler ?
Buttler
Mes guerriers.
Isolan
Leur valeur abjecte et mercenaire, Du trépas d'un héros dévore le salaire ! Mais nous, Buttler !.... Abjure un si lâche dessein ; Rejoignons près d'ici Gallas et Géraldin. Leurs soldats sont cachés dans la forêt prochaine. Nous pourrons dans ces murs les faire entrer sans peines Les postes occupés par nos secrets amis S'ouvriront devant nous.
Buttler
Si nos voeux sont trahis, Si Wallstein nous prévient ?
Isolan
Disputant la victoire Nous combattrons alors sans flétrir notre gloire.
Buttler
C'est risquer trop de sang pour quelques vains lauriers.
Isolan
Mourir dans les combats est le sort des guerriers, Et mieux vaut mille fois leur trépas légitime Que d'épargner ainsi leur sang au prix d'un crime.
Buttler
Un crime ! Je punis un soldat révolté.
Isolan
Oui, mais par un forfait cent fois plus détesté.
Buttler
Un serment solennel à Ferdinand me lie. Enfin, tout est permis à qui sert la patrie.
Isolan
La patrie ! Ainsi donc ce titre respecté Couvre tes attentats d'un voile d'équité! Repousser loin du trône une race avilie, Couronner un héros, c'est servir la patrie, Nous disais-tu jadis. Par la cour regagné, Tu prétends aujourd'hui qu'il meure assassiné : Ton poignard est levé sur sa tête blanchie, Et c'est encor, dis-tu, pour servir la patrie !
Il aperçoit Wallstein qui entre.
Buttler
A quoi bon du passé ce tardif souvenir ? Le présent nous commande, il lui faut obéir. Tout est prêt, suis-moi. Ciel !
Scène 9
Wallstein, Buttler, Isolan
Pendant cette scène, Isolan reste constamment les yeux baissés, pensif, et comme agité intérieurement. Buttler, au contraire, se fait violence, pour paraître sans inquiétude.
Wallstein
Un destin trop sévère À d'un héros naissant termine la carrière. Je veux que mon armée, imitant mes douleurs, Rende aux restes d'Alfred les funèbres honneurs. Amis, vous l'aviez vu, dès sa plus tendre enfance, Auprès de votre chef signaler sa vaillance : Toujours aux premiers rangs il avait combattu. Que n'espérions-nous pas de sa jeune vertu! Hélas ! Un vain scrupule égara son courage ; Mais sa valeur encor mérite notre hommage. Des fautes qu'il commit n'accusons que le sort. Il n'est point de courroux que n'apaise la mort.
Buttler
Aux cendres d'un transfuge, accorder tant de gloire !
Wallstein
D'un soldat qui n'est plus respectez la mémoire.
Buttler
Il quitta vos drapeaux.
Wallstein
Il ne m'a point trahi.
Buttler
Il abjura son chef.
Wallstein
Il pleura son ami. Que ne peut-on me rendre un coeur aussi fidèle !
Buttler
Seigneur, tous vos guerriers...
Wallstein
Oui.... je connais leur zèle. Pour m'obéir, Buttler, c'est vous que j'ai nommé. Rapportez dans ces lieux ce corps inanimé. Hâtez-vous de partir. Demain avant l'aurore Trouvez-vous près de moi.
À Isolan à voix basse.
Buttler
Seigneur, plutôt encore. Viens.
Isolan
Non, dans tes forfaits je ne veux point tremper. Je vais trouver Gallas.
Buttler et Isolan sortent.
Buttler
Et moi, je vais frapper.
Scène 10
Wallstein
Après un silence et quelques moments de méditation.
Wallstein sort.
Wallstein
La pitié n'entre point dans leur coeur implacable. Mobile est leur amour, leur haine inexorable. Tandis qu'ils m'écoutaient, leurs fronts étaient baissés. – Ils détournaient de moi leurs yeux embarrassés. – Ils s'observaient l'un l'autre, et semblaient se contraindre.– Quelle secrète voix m'avertit de les craindre? Dois-je vous écouter, vagues pressentiments ? Vous m'avez sur Gallas abusé quarante ans. Instinct confus, faut-il te prendre encor pour guide ? Es-tu la voix du ciel ? Non, le ciel est perfide. L'amitié m'a trahi. Les astres m'ont trompé. D'une éternelle nuit l'homme est enveloppé. On interroge en vain l'inflexible nature. Il faut donc marcher seul dans cette route obscure, Seul, et sans un ami qui. me servant d'appui, D'un trône solitaire adoucisse l'ennui ! Alfred est mort. Thécla, repoussant ma tendresse, Me reproche en secret la douleur qui l'oppresse. Les avides soldats sur mes pas empressés Disputent les honneurs par mes mains dispensés. J'aimais Gallas : le sort me l'a rendu parjure. En vain d'un voile épais je couvre ma blessure ; Pour oublier Gallas il faut tout oublier ; C'est la moitié de moi qu'il faut sacrifier. Chacun de mes exploits le retrace à ma vue. Notre longue carrière ensemble parcourue, Tant de nobles desseins ensemble exécutés, Tant de maux, de périls avec lui supportés, Tout nous était commun : sa lâche perfidie De tous mes souvenirs a dépouillé ma vie. Le passé tout entier semble m'abandonner. Ce n'était pas ainsi que je comptais régner ! Trop aveugles humains ! Déçus par la distance, Nous lassons de nos voeux l'avenir qui s'avance. Il se venge de nous, même en nous exauçant ; Il trompe nos désirs, même en les remplissant, Et nos regards, à peine, en le Voyant paraître, Sous des traits si changés le peuvent reconnaître. N'importe. Ces regrets qui viennent m'égarer, Ces faiblesses du coeur, il les faut abjurer, Ne voir dans les mortels qu'un instrument qu'on brise Et qui sert d'autant mieux que plus on le méprise. Impérieux destin, ton ordre est satisfait ! Tu m'entraînais au trône et j'y monte en effet. Mais je sens dans mon coeur se flétrir l'espérance, Je ne t'invoque plus. Je cède à ta puissance. Comme un poids étranger je reçois tes bienfaits Et me livre en aveugle à tes sombres décrets. Rentrons, La nuit s'avance, et dans ce jour d'orage Trop de coups ont usé ma force et mon courage Le repos chassera ce trouble de mon sein : Qui sait ce que l'aurore éclairera demain !
Scène 11
Thécla, Élise de Neubronn
Thécla
Il s'éloigne : avançons. À peine je respire : Où donc est le soldat qui nous devait conduire ?
Élise de Neubronn
Il s'est placé, Madame, aux portes du palais.
Élise sort.
Thécla
Je crains de m'égarer dans ces détours secrets ; Va le chercher, Élise : ici je puis t'attendre. À cette heure, en ces lieux, nul ne peut nous surprendre. Cours et reviens. Ô vous, vous que je vais quitter, Pardonnez. À mon sort je n'ai pu résister. Au coup qu'elle a reçu votre fille succombe. Vous marchez vers un trône et je cherche une tombe : Je dérobe à vos yeux l'ennui de ma douleur. Je vous laisse entouré de pompe et de splendeur. Puisse le ciel du moins, content de mes misères, Veiller avec bonté sur vos destins prospères!
Élise de Neubronn
Ah ! Madame ! D'effroi mon esprit éperdu.... Qu'allons-nous devenir ! Hélas ! Tout est perdu. Du palais assiégé gardant les avenues, De farouches guerriers en ferment les issues. J'ai, de loin, entendu les clameurs des soldats, Le nom de l'Empereur et celui de Gallas. On dit que par la ruse il a surpris nos portes, Qu'Isolan contre nous a guidé ses cohortes: On dit que de son fils ignorant le destin, Il le veut arracher au pouvoir de Wallstein. Il s'avance au milieu de la garde séduite : Il va bientôt lui-même empêcher notre fuite. J'ai vainement cherché quelques détours obscurs, Déjà son nom partout commande dans ces murs.
Thécla
Ciel ! Mon père est trahi. Viens.
Élise de Neubronn
Que voulez-vous faire ?
Thécla
Élise, à ce perfide on va livrer mon père. On entend du bruit derrière le théâtre. Courons le prévenir. Hâtons-nous : soutiens-moi. Dieux ! C'est Gallas.
Scène 12
Gallas
Gallas
Restez et calmez votre effroi. Je ne viens point, vengeur inflexible et sévère, Dans un ancien ami poursuivre votre père. Fidèle, contre lui j'ai défendu l'état, Mais j'ai su le sauver d'un horrible attentat. L'auguste Ferdinand, qu'en ces lieux je remplace, De ce peuple égaré daigne accorder la grâce. Sa clémence pardonne aux citoyens soumis. Ce pardon généreux à mes voeux fut promis. J'exerce en cet instant l'autorité suprême, Et Wallstein, avec vous, peut quitter la Bohême.
Scène 13
Gallas, Isolan, Thécla, Buttler, Géraldin
Gallas
Isolan ! Quel effroi j'aperçois dans vos yeux !
Isolan
Ne m'interrogez pas.
Gallas
Wallstein ?
Isolan
N'est plus !
Thécla
Grands Dieux !
Isolan
Par votre ordre, empressé de prévenir le crime, J'allois aux meurtriers arracher leur victime. Plein d'un espoir trompeur, de loin je les suivais Dans les sombres détours de ce vaste palais. J'entendais résonner sous ces voûtes funèbres Leurs pas précipités au milieu des ténèbres. J'appelle : mais en vain. Dans la profonde nuit, De mes cris impuissants l'écho seul retentit. Je parviens jusqu'au seuil. La garde était forcée, Les soldats massacrés et la porte enfoncée. J'entre : mais avant moi Buttler a pénétré. J'aperçois le héros d'assassins entouré, Immobile, intrépide, opposant pour défense À ses vils meurtriers son auguste silence. Je redouble d'efforts, je crie.... il est trop tard. Le féroce Butller saisissant son poignard.... Je n'ai pu de ce monstre arrêter la furie. Il frappent sous son bras Wallstein tombe sans vie. Mais à peine le coup a-t-il été porté, Que chacun du forfait paraît épouvanté. Un désespoir soudain saisit la troupe ingrate. En longs gémissements le repentir éclate, L'un tombant à genoux, de remords dévoré, Arrose de ses pleurs ce corps défiguré. L'autre de ses bienfaits rappelle la mémoire, Et couvert de son sang redit encor sa gloire. Leurs larmes, leurs sanglots redemandent au ciel Leur chef, leur bienfaiteur atteint d'un trait mortel, Et dans l'affreux Buttler détestant leur complice Ils allaient de ce traître abréger le supplice. J'ai suspendu leurs coups. On le traîne en ces lieux ; Qu'il reçoive le prix de son crime odieux.
Gallas
Malheureux ! Qu'as-tu fait ? Oses-tu bien, perfide, Offrir à mes regards ton aspect parricide? Monstre né des enfers ! Dans ce coeur révéré De quel droit plongeais-tu ton bras dénaturé ?
À Géraldin.
Buttler
Vous-même, de quel droit me prodiguer l'outrage ? Qu'ai-je fait, après tout, qu'achever votre ouvrage ? Tous deux contre Wallstein nous avons conspiré : Par tous deux à la fois le coup fut préparé. Osez-vous à ma vue affecter l'innocence ? Entre Buttler et vous quelle est la différence? Wallstein était mon chef, mais non pas mon ami. Mon bras l'a poignardé, mais vous l'aviez trahi. Qu'importe qu'à présent, mortel pusillanime, Complice de son sort, vous pleuriez ma victime ? Ministre de l'état que Buttler sut venger, Votre ennemi n'est plus : sachez me protéger.
Gallas
Vous, contre ma fureur, défendrez-vous ce traître ?
Il fait signe à Buttler de s'éloigner. Buttler sort.
Géraldin
Que Ferdinand prononce : il est seul noire maître.
À Thécla.
Gallas
O remords ! ô douleur ! Triste fidélité, Dans quel abîme affreux m'as-tu précipité ! Et vous, qu'à peine ici j'ose nommer encore, Pourriez-vous m'imputer un forfait que j'abhorre ? À veiller sur ses jours j'avais mis tous mes soins : Isolan, ces soldats, ce peuple en sont témoins. J'apportais son pardon. Le ciel, dans sa vengeance, A trompé sans pitié ma plus chère espérance.
Elle regarde autour d'elle avec égarement.
Elle se lève.
Thécla
Qui me parle ?... quel bruit me poursuit en ces lieux ? Quelles traces de sang viennent frapper mes yeux ? Laissez, laissez-moi fuir... leur tombe est mon asile... Là... le trépas m'attend sur leur pierre immobile... J'entends la voix des morts qui m'appelle auprès d'eux. Oui, mon oeil t'aperçoit, héros majestueux, Toi que je vis toujours, guidé par la victoire, Comme un astre éclatant répandre au loin ta gloire. Un instant t'a plongé dans l'éternelle nuit !. Tu fais signe à ta fille, et ta fille te suit. Prophétique terreur, tu m'avais avertie. Même heureuse, en tremblant je contemplais la vie. Mon coeur, plein d'un effroi qu'il ne pouvait bannir, Sentait peser sur lui le funèbre avenir. Bonheur, espoir, amour, décevantes images, Pourquoi m'entouriez vous de vos trompeurs nuages ?... Ils ne sont point trompeurs... Dans les cieux réunis, Mon père, Alfred...
À Isolan.
Isolan se tait.
Gallas
Quel trouble égare ses esprits ? Que dit-elle d'Alfred ?
À Gallas.
Thécla
Maître des destinées, Tu défends d'avancer le terme des années. Par des coups redoublés me consacrant à toi, Sans rival ici-bas tu veux régner sur moi. Quand j'aspire au trépas, ta volonté m'arrête. Sous ton joug redouté tu fais courber ma tête. Mon âme vainement veut prendre son essor. Ton ordre la retient : il faut attendre encor. Mais aux pieds des autels, dans les larmes plongée, Entre les morts et toi ma vie est partagée. Je dois, en te servant, désarmer ton arrêt, Et de la mort ainsi mériter le bienfait. Vous, si pour tant de maux quelque pitié vous reste, Ne me retenez pas dans ce séjour funeste. Ne me séparez plus du tombeau qui m'attend. Un autre près de lui s'élève maintenant. Laissez-moi réunir au nom de ma misère À la cendre d'Alfred la cendre de mon père.
Gallas
Alfred ! Dit-elle encore ! Isolan ! Dieux ! Mon fils ! Parlez !
Isolan
Il est trop vrai, Seigneur, et vos amis Vous dérobaient en vain cette triste nouvelle. Frappé dans un combat d'une atteinte mortelle, Alfred...
Gallas
Mon fils est mort ! Sous le fer ennemi Moi-même j'ai traîné mon fils et mon ami ! Alfred, unique espoir d'un coeur flétri par l'âge, C'est moi qui t'ai frappé. Ta mort est mon ouvrage. Trop malheureux ami que j'avais outragé, Wallstein ! Wallstein ! Hélas ! Le ciel t'a trop vengé.
Thécla
Ce ciel, à mon insu, vous punit par ma bouche. Père de mon Alfred, votre douleur me touche, Vous le pleurez : mon coeur ne saurait vous haïr. Ce coeur, déjà soumis au Dieu qu'il va servir, Ce coeur, rempli d'Alfred, vous plaint.... et vous pardonne, Méritez ce pardon. Défendez près du trône De mon père expiré les malheureux amis. Ils errent dans ces murs, menacés et proscrits. Sauvez-les des fureurs d'une cour ennemie. Rendez ce dernier culte à l'amitié trahie : Je vais d'un Dieu sévère apaiser le courroux, Et pleurer sur Alfred, sur mon père et sur vous.