Comédie · 1833 · 2 actes

À Quoi Rêvent les Jeunes Filles

d’Alfred de Musset

Représentation
≈ 45 min
Distribution
3 femmes, 5 hommes
Répliques
257
Écriture
En vers
Dans l’app
Voix prêtes

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Le Duc Laërte H 42 ≈ 20 min 6
Ninon F 56 ≈ 8 min 7
Silvio H 37 ≈ 7 min 4
Ninette F 51 ≈ 5 min 6
Le Comte Irus H 40 ≈ 4 min 4
Voix N 3 ≈ 1 min 1
Flora F 9 ≈ 1 min 2
Spadille H 9 ≈ 1 min 2
Quinola H 8 ≈ 1 min 2
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle III
Le Duc Laërte absentabsentabsent
Ninon absentabsentabsent
Silvio absentabsentabsentabsentabsent
Ninette absentabsentabsentabsent
Le Comte Irus absentabsentabsentabsent
Voix absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Flora absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Spadille absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Acte I

Scène 1

Ninette, Ninon, Voix

Ninette

Onze heures vont sonner. - Bonsoir, ma chère soeur. Je m'en vais me coucher.

Ninon

Bonsoir. Tu n'as pas peur De traverser le parc pour aller à ta chambre ? Il est si tard ! - Veux-tu que j'appelle Flora ?

Elle sort en appelant son chien.

Ninette

Pas du tout. - Mais vois donc quel beau ciel de septembre ! D'ailleurs, j'ai Bacchanal qui m'accompagnera. Bacchanal ! Bacchanal !

Elle se déshabille.

Ninon

O Christe ! Dum fixus cruci Expandis orbi brachia, Amare da crucem, tuo Da nos in amplexu mori.

Ninette

Ma chère, je suis morte.

Ninon

Qu'as-tu ? Qu'arrive-t-il ?

Ninette

Je ne peux plus parler.

Ninon

Pourquoi ? Mon Dieu ! Je tremble en te voyant trembler.

Ninette

Je n'étais pas, ma chère, à trois pas de ta porte ; Un homme vient à moi, m'enlève dans ses bras, M'embrasse tant qu'il peut, me repose par terre, Et se sauve en courant.

Ninon

Ah ! Mon Dieu ! Comment faire ? C'est peut-être un voleur.

Ninette

Oh ! Non, je ne crois pas. Il avait sur l'épaule une chaîne superbe, Un manteau d'Espagnol, doublé de velours noir, Et de grands éperons qui reluisaient dans l'herbe.

Ninon

C'est pourtant une chose étrange à concevoir, Qu'un homme comme il faut tente une horreur semblable. Un homme en manteau noir, c'est peut-être le diable. Oui, ma chère. Qui sait ? Peut-être un revenant.

Ninette

Je ne crois pas, ma chère : il avait des moustaches.

Ninon

J'y pense, dis-moi donc, si c'était un amant !

Ninette

S'il allait revenir ! - Il faut que tu me caches.

Flora paraît sur la porte.

Ninon

C'est peut-être papa qui veut te faire peur. Dans tous les cas, Ninette, il faut qu'on te ramène. Holà ! Flora, Flora ! Reconduisez ma soeur. Adieu, va, ferme bien ta porte.

Elles s'embrassent. Ninette sort avec Flora.

Ninette

Et toi la tienne.

Elle se décoiffe.

Elle les détache.

Elle se couche.

Elle s'assoupit. - On entend par la fenêtre le bruit d'une guitare et une voix.

Ninon

Des éperons d'argent, un manteau de velours ! Une chaîne ! Un baiser ! - C'est extraordinaire. Je suis mal en bandeaux ; mes cheveux sont trop courts. Bah ! J'avais deviné ! - C'est sans doute mon père. Ninette est si poltronne ! - Il l'aura vu passer. C'est tout simple, sa fille, il peut bien l'embrasser. Mes bracelets vont bien. Ah ! Demain, quand j'y pense, Ce jeune homme étranger qui va venir dîner ! C'est un mari, je crois, que l'on veut nous donner. Quelle drôle de chose ! Ah ! J'en ai peur d'avance. Quelle robe mettrai-je ? Une robe d'été ? Non, d'hiver : cela donne un air plus convenable. Non, d'été : c'est plus jeune et c'est moins apprêté. On le mettra sans doute entre nous deux à table. Ma soeur lui plaira mieux. - Bah ! Nous verrons toujours. - Des éperons d'argent ! - Un manteau de velours ! Mon Dieu ! Comme il fait chaud pour une nuit d'automne. Il faut dormir, pourtant. - N'entends-je pas du bruit ? C'est Flora qui revient ; - non, non, ce n'est personne. Tra-la, tra-deri-da. - Qu'on est bien dans son lit ! Ma tante était bien laide avec ses vieux panaches Hier soir à souper. - Comme mon bras est blanc ! Tra-deri-da. - Mes yeux se ferment. - Des moustaches... Il la prend, il l'embrasse et se sauve en courant.

Voix

- Ninon, Ninon, que fais-tu de la vie ? L'heure s'enfuit, le jour succède au jour. Rose ce soir, demain flétrie. Comment vis-tu, toi qui n'as pas d'amour ?

Ninon

Est-ce un rêve ? J'ai cru qu'on chantait dans la cour ?

Voix

Regarde-toi, la jeune fille. Ton coeur bat et ton oeil pétille. Aujourd'hui le printemps, Ninon, demain l'hiver. Quoi ! Tu n'as pas d'étoile, et tu vas sur la mer ! Au combat sans musique, en voyage sans livre ! Quoi ! Tu n'as pas d'amour, et tu parles de vivre ! Moi, pour un peu d'amour je donnerais mes jours ; Et je les donnerais pour rien sans les amours.

Ninon

Je ne me trompe pas ; - singulière romance ! Comment ce chanteur-là peut-il savoir mon nom ? Peut-être sa beauté s'appelle aussi Ninon.

Voix

Qu'importe que le jour finisse et recommence, Quand d'une autre existence Le coeur est animé ? Ouvrez-vous, jeunes fleurs. Si la mort vous enlève, La vie est un sommeil, l'amour en est le rêve, Et vous aurez vécu, si vous avez aimé.

Ninon

Ses éperons d'argent brillent dans la rosée ; Une chaîne à glands d'or retient son manteau noir. Il relève en marchant sa moustache frisée. - Quel est ce personnage et comment le savoir ?

Scène 2

Le Comte Irus, Quinola, Spadille, Le Duc Laërte

Le Comte Irus

Lequel de vous, marauds, m'a posé ma perruque ? Outre que les rubans me font mal à la nuque, Je suis couvert de poudre, et j'en ai plein les yeux.

Quinola

Ce n'est pas moi.

Spadille

Ni moi.

Quinola

Moi, je tenais la queue.

Spadille

Moi, Monsieur, je peignais.

Il éternue.

Le Comte Irus

Vous mentez tous les deux. Allons, mon habit rose et ma culotte bleue, Hum ! Hum ! Diable de poudre ! - Hatsch ! Je suis aveuglé.

Quinola

Monsieur, vous ne sauriez mettre cette culotte. La lampe était auprès ; - toute l'huile a coulé.

Spadille

Monsieur, votre habit rose est tout rempli de crotte ; Quand je l'ai déployé le chat était dessus.

Le Comte Irus

Ciel ! De cette façon voir tous mes plans déçus ! Écoutez, mes amis ; - il me vient une idée : Quelle heure est-il ?

Spadille

Monsieur, l'horloge est arrêtée.

Le Comte Irus

A-t-on sonné déjà deux coups pour le dîné ?

Quinola

Non, l'on n'a pas sonné.

Spadille

Si, si, l'on a sonné.

Le Comte Irus

Je tremble à chaque instant que le nouveau convive Qui doit venir dîner ne paraisse et n'arrive.

Spadille

Il faut vous mettre en vert.

Quinola

Il faut vous mettre en gris.

Le Comte Irus

Dans quel mois sommes-nous ?

Spadille

Nous sommes en novembre.

Quinola

En août ! En août !

Le Comte Irus

Mettez ces deux habits. Vous vous promènerez ensuite par la chambre, Pour que je voie un peu l'effet que je ferai. Les valets obéissent.

Spadille

Moi, j'ai l'air d'un marquis.

Quinola

Moi, j'ai l'air d'un ministre.

Le Comte Irus

Spadille a l'air d'une oie, et Quinola d'un cuistre. Je ne sais pas à quoi je me déciderai.

Le Duc Laërte

Et vous, vous avez l'air, mon neveu, d'une bête. N'êtes-vous pas honteux de vous poudrer la tête, Et de perdre, à courir dans votre cabinet, Plus de temps qu'il n'en faut pour écrire un sonnet ? Allons, venez dîner ; - votre assiette s'ennuie.

Le Comte Irus

Vous ne voudriez pas, au prix de votre vie, Me traîner au salon, sans rouge et demi-nu ? Quel habit faut-il mettre ?

Le Duc Laërte

Eh ! Le premier venu. Allons, écoutez-moi. Vous trouverez à table Le nouvel arrivé ; - c'est un jeune homme aimable, Qui vient pour épouser un de mes chers enfants. Jetez, au nom de Dieu, vos regards triomphants Sur un autre que lui ; ne cherchez pas à plaire, Et n'avalez pas tout comme à votre ordinaire. Il est simple et timide, et de bonne façon ; Enfin c'est ce qu'on nomme un honnête garçon. Tâchez, si vous trouvez ses manières communes, De ne point décocher, en prenant du tabac, Votre charmant sourire et vos mots d'almanach. Tarissez, s'il se peut, sur vos bonnes fortunes. Ne vous inondez pas de vos flacons damnés ; Qu'on puisse vous parler sans se boucher le nez. Vos gants blancs sont de trop ; on dîne les mains nues.

Le Comte Irus

Je suis presque tenté, pour cadrer à vos vues, D'ôter mon habit vert, et de me mettre en noir.

Le Duc Laërte

Non, de par tous les saints, non, je vous remercie. La peste soit de vous ! - Qui diantre se soucie, Si votre habit est vert, de s'en apercevoir ?

Le Comte Irus

Puis-je savoir, du moins, le nom de ce jeune homme ?

Le Duc Laërte

Qu'est-ce que ça vous fait ? C'est Silvio qu'il se nomme.

Le Comte Irus

Silvio ! Ce n'est pas mal. - Silvio ! - Le nom est bien ; Irus, - Irus, - Silvio ; - mais j'aime mieux le mien.

Le Duc Laërte

Son père est mon ami, - celui de votre mère. Nous avons le projet, depuis plus de vingt ans, De mourir en famille, et d'unir nos enfants. Plût au ciel, pour tous deux, que son fils eût un frère !

Le Comte Irus

Vrai Dieu ! Monsieur le Duc, qu'entendez-vous par là ? Ne dois-je pas aussi devenir votre gendre ?

Exeunt.

Le Duc Laërte

C'est bon, je le sais bien ; vous pouvez vous attendre À trouver votre tour ; - mais Silvio choisira.

Scène 3

Ninon, Ninette, Silvio, Le Duc Laërte, Le Comte Irus

Le jardin du duc.

Ninon

Cette voix retentit encore à mon oreille.

Ninette

Ce baiser singulier me fait encor frémir.

Ninon

Nous verrons cette nuit ; il faudra que je veille.

Ninette

Cette nuit, cette nuit, je ne veux pas dormir.

Ninon

Toi dont la voix est douce, et douce la parole, Chanteur mystérieux, reviendras-tu me voir ? Ou, comme en soupirant l'hirondelle s'envole, Mon bonheur fuira-t-il, n'ayant duré qu'un soir ?

Ninette

Audacieux fantôme à la forme voilée, Les ombrages ce soir seront-ils sans danger ? Te reverrai-je encor dans cette sombre allée, Ou disparaîtras-tu comme un chamois léger ?

Ninon

L'eau, la terre et les vents, tout s'emplit d'harmonies. Un jeune rossignol chante au fond de mon coeur. J'entends sous les roseaux murmurer des génies... Ai-je de nouveaux sens inconnus à ma soeur ?

Ninette

Pourquoi ne puis-je voir sans plaisir et sans peine Les baisers du zéphyr trembler sur la fontaine, Et l'ombre des tilleuls passer sur mes bras nus ? Ma soeur est une enfant, - et je ne le suis plus.

Ninon

Ô fleurs des nuits d'été, magnifique nature ! Ô plantes ! Ô rameaux, l'un dans l'autre enlacés !

Ninette

Ô feuilles des palmiers, reines de la verdure, Qui versez vos amours dans les vents embrasés !

Entrent Laerte, et Irus un cigare à la bouche.

Silvio

Mon coeur hésite encor ; - toutes les deux si belles ! Si conformes en tout, si saintement jumelles ! Deux corps si transparents attachés par le coeur ! On dirait que l'aînée est l'étui de sa soeur. Pâles toutes les deux, toutes les deux craintives, Frêles comme un roseau, blondes comme les blés ; Prêtes à tressaillir, comme deux sensitives, Au toucher de la main. - Tous mes sens sont troublés. Je n'ai pu leur parler, - j'agissais dans la fièvre ; Mon âme à chaque mot arrivait sur ma lèvre. Mais elles, quel bon goût ! Quelle simplicité ! Hélas ! Je sors d'hier de l'université.

Le Duc Laërte

Eh bien ! Notre convive, où ces dames sont-elles ?

Le Comte Irus

Quoi ! Vous sortez de table, et vous ne fumez pas ?

Ninon et Ninette paraissent.

Silvio

Ô mon père ! Ô mon duc ! Je ne puis faire un pas. Tout mon être est brisé.

Ninon se sauve. - Irus court après elle.

Le Comte Irus

Voilà ces demoiselles. Ninon, ma barbe est fraîche, et je vais t'embrasser.

Ils sortent en se promenant.

Le Duc Laërte

Ne sauriez-vous Irus, dîner sans vous griser ?

Scène 4

Ninette, Ninon, Flora, Silvio, Le Duc Laërte, Le Comte Irus

Ninette

Où cours-tu donc, Flora ? Mon Dieu ! La belle chaîne ! Voyez donc ! - Les beaux glands ! Qui t'a donné cela ?

Ninon

Voyons ! Laisse-moi voir. - Ah ! Je suis hors d'haleine. Quel sot que cet Irus ! - Tu l'as trouvé, Flora ? Le beau collier, ma foi ! Vraiment, comme elle est fière !

Elle l'entraîne dans un coin.

Flora

Je voudrais vous parler.

Ninette

Quoi donc ? c'est un mystère ?

Flora

Rentrez dans votre chambre, et lisez ce billet.

Ninon

Un billet ? d'où vient-il ?

Elle le lui met dans son sein.

Flora

Mettez-le, s'il vous plaît, Dans ce petit coin-là, sur votre coeur, ma belle.

Ninon

Tu sais donc ce que c'est ?

Ninon sort en courant.

Flora

Moi, non, je n'en sais rien.

Ninette

Qu'as-tu dit à ma soeur, et pourquoi s'en va-t-elle ?

Flora

Tenez, lisez ceci.

Ninette

Pourquoi ? Je le veux bien. Mais qu'est-ce que c'est donc ?

Flora

Lisez toujours, ma chère. Mais prenez garde à vous. - J'aperçois votre père ; Allez vous enfermer dans votre appartement.

Ninette

Pourquoi ?

Elles sortent. Entrent Laërte et Silvio.

Flora

Vous lirez mieux, et plus commodément.

Silvio

Je crois que notre abord met ces dames en fuite. Ah ! Monseigneur, j'ai peur de leur avoir déplu.

Le Duc Laërte

Bon, bon, laissez-les fuir ; vous leur plairez bien vite. Dites-moi, mon ami, dans votre temps perdu, N'avez-vous jamais fait la cour à quelques belles ? Quel moyen preniez-vous pour dompter les cruelles ?

Silvio

Père, ne raillez pas, je me défendrais mal. Bien que je sois sorti d'un sang méridional, Jamais les imbroglios, ni les galanteries, Ni l'art mystérieux des douces flatteries, Ce bel art d'être aimé, ne m'ont appartenu. Je vivrai sous le ciel comme j'y suis venu. Un serrement de main, un regard de clémence, Une larme, un soupir, voilà pour moi l'amour ; Et j'aimerai dix ans comme le premier jour. J'ai de la passion, et n'ai point d'éloquence. Mes rivaux, sous mes yeux, sauront plaire et charmer. Je resterai muet ; - moi, je ne sais qu'aimer.

Le Duc Laërte

Les femmes cependant demandent autre chose. Bien plus, sans les aimer, du moment que l'on ose, On leur plaît. La faiblesse est si chère à leur coeur Qu'il leur faut un combat pour avoir un vainqueur. Croyez-moi, j'ai connu ces êtres variables. Il n'existe, dit-on, ni deux feuilles semblables, Ni deux coeurs faits de même, et moi, je vous promets Qu'en en séduisant une on séduit tout un monde. L'une aura les pieds plats, l'autre la jambe ronde, Mais la communauté ne changera jamais. Avez-vous jamais vu les courses d'Angleterre ? On prend quatre coureurs, - quatre chevaux sellés ; On leur montre un clocher, puis on leur dit : Allez ! Il s'agit d'arriver, n'importe la manière. L'un choisit un ravin, - l'autre un chemin battu. Celui-ci gagnera, s'il ne rencontre un fleuve ; Celui-là fera mieux, s'il n'a le cou rompu. Tel est l'amour, Silvio ; - l'amour est une épreuve ; Il faut aller au but, - la femme est le clocher. Prenez garde au torrent, prenez garde au rocher ; Faites ce qui vous plaît, le but est immobile. Mais croyez que c'est prendre une peine inutile Que de rester en place et de crier bien fort : Clocher ! Clocher ! Je t'aime, arrive ou je suis mort.

Silvio

Je sens la vérité de votre parabole, Mais si je ne puis rien trouver même en parole, Que pourrai-je valoir, seigneur, en action ? Tout le réel pour moi n'est qu'une fiction ; Je suis dans un salon comme une mandoline Oubliée en passant sur le bord d'un coussin. Elle renferme en elle une langue divine, Mais si son maître dort, tout reste dans son sein.

Le Duc Laërte

Écoutez donc alors ce qu'il vous faudra faire. Recevoir un mari de la main de son père, Pour une jeune fille est un pauvre régal. C'est un serpent doré qu'un anneau conjugal. C'est dans les nuits d'été, sur une mince échelle, Une épée à la main, un manteau sur les yeux, Qu'une enfant de quinze ans rêve ses amoureux. Avant de se montrer, il faut leur apparaître. Le père ouvre la porte au matériel époux, Mais toujours l'idéal entre par la fenêtre. Voilà, mon cher Silvio, ce que j'attends de vous, Connaissez-vous l'escrime ?

Silvio

Oui, je tire l'épée.

Le Duc Laërte

Et pour le pistolet, vous tuez la poupée, N'est-ce pas ? C'est très bien ; vous tuerez mes valets. Mes filles tout à l'heure ont reçu deux billets ; Ne cherchez pas, c'est moi qui les ai fait remettre. Ah ! Si vous compreniez ce que c'est qu'une lettre ! Une lettre d'amour lorsque l'on a quinze ans ! Quelle charmante place elle occupe longtemps ! D'abord auprès du coeur, ensuite à la ceinture. La poche vient après, le tiroir vient enfin. Mais comme on la promène, en traîneaux, en voiture ! Comme on la mène au bal ! Que de fois en chemin, Dans le fond de la poche on la presse, on la serre ! Et comme on rit tout bas du bonhomme de père Qui ne voit jamais rien, de temps immémorial ! Quel travail il se fait dans ces petites têtes ! Voulez-vous, mon ami, savoir ce que vous êtes, Vous, à l'heure qu'il est ? - Vous êtes l'idéal, Le prince Galaor, le berger d'Arcadie ; Vous êtes un Lara ; - j'ai signé votre nom. Le vieux duc vous prenait pour son gendre, - mais non, Non ! Vous tombez du ciel comme une tragédie ; Vous rossez mes valets ; vous forcez mes verrous ; Vous caressez le chien ; vous séduisez la fille ; Vous faites le malheur de toute la famille. Voilà ce que l'on veut trouver dans un époux.

Silvio

Quelle mélancolique et déchirante idée ! Elle est juste pourtant ; - qu'elle me fait de mal !

Le Duc Laërte

Ah ! Jeune homme, avez-vous aussi votre idéal ?

Silvio

Pourquoi pas comme tous ? Leur étoile est guidée Vers un astre inconnu qu'ils ont toujours rêvé ; Et la plupart de nous meurt sans l'avoir trouvé.

Le Duc Laërte

Attachez-vous du prix à des enfantillages ? Cela n'empêche pas les femmes d'être sages, Bonnes, franches de coeur ; c'est un goût seulement ; Cela leur va, leur plaît, - tout cela, c'est charmant. Écoutez-moi, Silvio : - ce soir, à la veillée, Vous vous cuirasserez d'un large manteau noir. Flora dormira bien, c'est moi qui l'ai payée. Ces dames, pour leur part, descendront en peignoir. Or vous vous doutez bien, par cette double lettre, Que ce que vous vouliez, c'était un rendez-vous. Car, excepté cela, que veut un billet doux ? Vous pénétrerez donc par la chère fenêtre. On vous introduira comme un conspirateur. Que ferez-vous alors, vous, double séducteur ? Vous entendrez des cris. - C'est alors que le père, Semblable au commandeur dans le Festin de Pierre, Dans sa robe de chambre apparaîtra soudain. Il vous provoquera, sa chandelle à la main. Vous la lui soufflerez du vent de votre épée. S'il ne reste par terre une tête coupée, Il y pourra du moins rester un grand seau d'eau, Que Flora lestement nous versera d'en haut. Ce sera tout le sang que nous devrons répandre. Les valets aussitôt le couvriront de cendre ; On ne saura jamais où vous serez passé, Et mes filles crieront. « Ô ciel ! Il est blessé ! »

Silvio

Je n'achèverai pas cette plaisanterie. Calculez, mon cher duc, où cela mènera. Savez-vous, puisqu'il faut enfin qu'on nous marie, Si je me fais aimer, laquelle m'aimera ?

Le Duc Laërte

Peut-être toutes deux, n'est-il pas vrai, mon gendre ? Si je le trouve bon, qu'avez-vous à reprendre ? Ô mon fils bien-aimé ! Laissons parler les sots.

Silvio

On a bouleversé la terre avec des mots.

Le Duc Laërte

Eh ! Que m'importe à moi ! - Je n'ai que vous au monde Après mes deux enfants. Que me fait un brocard ? Vous êtes assez mûr sous votre tête blonde Pour porter du respect à l'honneur d'un vieillard.

Silvio

Ah ! Je mourrais plutôt. Ce n'est pas ma pensée.

Irus entre.

Le Duc Laërte

Supposons que des deux vous vous fassiez aimer. Celle qui restera voudra vous pardonner. Votre image, Silvio, sera bientôt chassée Par un rêve nouveau, par le premier venu. Croyez-moi, les enfants n'aiment que l'inconnu. Dès que vous deviendrez le bourgeois respectable Qui viendra tous les jours s'asseoir à déjeuner, Qu'on verra se lever, aller et retourner, Mettre après le café ses coudes sur la table, On ne cherchera plus l'être mystérieux. On aimera le frère et c'est ce que je veux. Si mon sot de neveu parle de mariage, On l'en détestera quatre fois davantage, C'est encor mon souhait. Mes enfants ont du coeur ; L'une soit votre femme, et l'autre votre soeur. Je me confie à vous, - à vous, fils de mon frère, Qui serez le mari d'une de mes enfants, Qui ne souillerez pas la maison de leur père, Et qui ne jouerez pas avec ses cheveux blancs. Qui sait ? peut-être un jour ma pauvre délaissée Trouvera quelque part le mari qu'il lui faut. Mais l'importante affaire est d'éviter ce sot.

Le Comte Irus

À souper ! à souper ! Messieurs, l'heure est passée.

Le Duc Laërte

Vous avez, Dieu me damne, encor changé d'habit.

Exeunt.

Le Comte Irus

Oui, celui-là va mieux ; l'autre était trop petit.

Acte II

Scène 1

Le Duc Laërte, Silvio

Le Duc Laërte

Lorsque cette lueur, que vous voyez là-bas, Après avoir erré de fenêtre en fenêtre, Tournera vers ce coin pour ne plus reparaître, Il sera temps d'agir. - Elle y marche à grands pas.

Silvio

Je vous l'ai dit, seigneur, cela ne me plaît pas.

Le Duc Laërte

Eh bien ! Moi, tout cela m'amuse à la folie. Je ne fais pas la guerre à la mélancolie. Après l'oisiveté, c'est le meilleur des maux. En général d'ailleurs, c'est ma pierre de touche ; Elle ne pousse pas, cette plante farouche, Sur la majestueuse obésité des sots. Mais la gaîté, Silvio, sied mieux à la vieillesse ; Nous voulons la beauté pour aimer la tristesse. Il faut bien mettre un peu de rouge à soixante ans ; C'est le métier des vieux de dérider le temps. On fait de la vieillesse une chose honteuse ; C'est tout simple : ici-bas, chez les trois quarts des gens, Quand elle n'est pas prude, elle est entremetteuse. Cassandre est la terreur des vieillards indulgents. Croyez-vous cependant, mon cher, que la nature Laisse ainsi par oubli vivre sa créature ? Qu'elle nous ait donné trente ans pour exister, Et le reste pour geindre ou bien pour tricoter ? Figurez-vous, Silvio, que j'ai, la nuit dernière, Chanté fort joliment pendant une heure entière. C'était pour intriguer mes filles ; mais, ma foi, Je crois, en vérité, que j'ai chanté pour moi.

Silvio

Aussi, dans tout cela, cher duc, c'est vous que j'aime. Il faudra pourtant bien redevenir moi-même. Songez donc, mon ami, qu'il ne restera rien Du héros de roman.

Le Duc Laërte

Mon Dieu ! Je le sais bien. Un roman dans un lit, on n'en saurait que faire. On réalise là tous ceux qu'on a rêvés. Après la bagatelle il faut le nécessaire ; Et j'espère pour vous, mon cher, que vous l'avez. Très ordinairement, dans ces sortes de choses, Ceux qui parlent beaucoup savent prouver très peu. C'est ce qui montre en tout la sagesse de Dieu. Tous ces galants musqués, fleuris comme des roses, Qu'on voit soir et matin courir les rendez-vous, S'assouplir comme un gant autour des jeunes filles, Escalader les murs, et danser sur les grilles, Savent au bout du doigt ce qui vous manque, à vous. Vous avez dans le coeur, Silvio, ce qui leur manque. Je me moque d'avoir pour gendre un saltimbanque, Capable de passer par le trou d'une clef. Si vous étiez comme eux, j'en serais désolé. Mais la méthode existe ; - il faut songer à plaire. Une fois marié, parbleu ! C'est votre affaire. Permettez-moi, de grâce, une autre question. Avez-vous jusqu'ici vécu sans passion ? En un mot... franchement, mon cher, êtes-vous vierge ?

Silvio

Vierge du coeur à l'âme, et de la tête aux pieds.

Le Duc Laërte

Bon ! Je ne hais rien tant que les jeunes roués. Le coeur d'un libertin est fait comme une auberge ; On y trouve à toute heure un grand feu bien nourri, Un bon gîte, un bon lit, - et la clef sur la porte. Mais on entre aujourd'hui : demain il faut qu'on sorte. Ce n'est pas ce bois-là, dont on fait un mari. Que tout vous soit nouveau, quand la femme est nouvelle. Ce n'est jamais un bien que l'on soit plus vieux qu'elle, Ni du corps ni du coeur. - Tâchez de deviner. Quel bonheur, en amour, de pouvoir s'étonner ! Elle aura ses secrets, et vous aurez les vôtres. Restez longtemps enfants : vous vous en ferez d'autres. Ce secret-là surtout est si vite oublié !

Silvio

Si ma femme pourtant croit trouver un roué, Quel misérable effet fera mon ignorance ! N'appréhendez-vous rien de ces étonnements ?

Le Duc Laërte

Ceci pourrait sonner comme une impertinence. Mes filles n'ont, Monsieur, que de très bons romans. Ah ! Silvio, je vous livre une fleur précieuse. Effeuillez lentement cette ignorance heureuse. Si vous saviez quel tort se font bien des maris, En se livrant, dans l'ombre, à des secrets infâmes, Pour le fatal plaisir d'assimiler leurs femmes Aux femmes sans pudeur dont ils les ont appris ! Ils ne leur laissent plus de neuf que l'adultère. Si vous étiez ainsi, j'aimerais mieux Irus. Rappelez-vous ces mots, qui sont dans l'Hespérus : « Respectez votre femme, amassez de la terre Autour de cette fleur prête à s'épanouir ; Mais n'en laissez jamais tomber dans son calice. »

Silvio

Mon père, embrassez-moi. - Je vois le ciel s'ouvrir.

Le Duc Laërte

Vous êtes, mon enfant, plus blanc qu'une génisse ; Votre bon petit coeur est plus pur que son lait ; Vous vous en défiez, et c'est ce qui me plaît. Croyez-en un vieillard qui vous donne sa fille. Puisque je vous ai pris pour remplir ma famille, Fiez-vous à mon choix. - Je ne me trompe pas.

Silvio

La lumière s'en va de fenêtre en fenêtre.

Le Duc Laërte

L'heure va donc sonner. - Mon fils, viens dans mes bras.

Silvio

Elle se perd dans l'ombre, elle va disparaître.

Le Duc Laërte

Ton rôle est bien appris ? Tu n'as rien oublié ?

Silvio

La lumière s'éteint.

Exeunt.

Le Duc Laërte

Bravo ! L'heure est venue. Suivons tout doucement le mur de l'avenue. Allons, mon cavalier, sur la pointe du pied.

Scène 2

Ninon, Ninette, Toutes Deux À La Fois, Le Comte Irus, Le Duc Laërte, Toutes Les Deux, Flora

Une terrasse.

Ninon

Que fais-tu là si tard, ma petite Ninette ? Il est temps de dormir. - Tu prendras le serein.

Ninette

Je regardais la lune en mettant ma cornette. Que d'étoiles au ciel ! - Il fera beau demain.

Ninon

Tradéri.

Ninette

Que dis-tu ?

Ninon

C'est une contredanse. Tradéri. - Sans amour... Ah ! Ma chère romance !

Ninette

Va te coucher, Ninon ; je ne saurais dormir.

À part.

Ninon

Ma foi, ni moi non plus. Il n'aurait qu'à venir.

Ninette

Léonore avait un amant Qui lui disait : Ma chère enfant...

Ninon

Je crains vraiment pour toi que le froid ne te prenne.

À part.

Ninette

J'étouffe de chaleur. Je tremble qu'il ne vienne.

Ninon

Qui lui disait : Ma chère enfant...

Ninette

Je crois que son dessein est de coucher ici.

Ninon

On monte l'escalier ; mon Dieu ! Si c'était lui !

Ninette

Léonore avait un amant...

Ninon

Elle ne songe pas à me céder la place. S'il allait arriver !

Ninette

Ma chère soeur, de grâce, Va-t'en te mettre au lit.

Ninon

Pourquoi ? Je suis très bien. Écoute : - promets-moi que tu n'en diras rien ; Je vais te confier...

Ninette

Il faut que je t'avoue...

Ninon

Jure-moi sur l'honneur...

Ninette

Garde-moi le secret.

Ninon

Tiens ; ouvre cette lettre.

Ninette

Et toi, lis ce billet.

Ninon

« Si l'amour peut faire excuser la folie, au nom du ciel, ma belle demoiselle, accordez-moi... »

Ninette

« Si l'amour peut faire excuser la folie, au nom du ciel, ma chère demoiselle... »

Toutes Deux À La Fois

Grand Dieu ! Le même nom !

Ninette

Ma chère, l'on nous joue !

Ninon

Quelle horreur !

Ninette

J'en mourrai.

Ninon

Faut-il être effronté !

Ninette

Flora me paiera cher pour l'avoir apporté !

Ninon

Ce beau collier sans doute était sa récompense. Hélas !

Ninette

Hélas !

Ninon

Ma chère, à présent que j'y pense, C'est lui qui t'a suivie, hier, au parc anglais.

Ninette

C'était lui qui chantait.

Ninon

Tu le sais ?

Ninette

J'écoutais.

Ninon

Je le trouvais si beau !

Ninette

Je l'avais cru si tendre !

Ninon

Nous lui dirons son fait, ma chère, il faut l'attendre.

Ninette

Je veux bien ; restons là.

Ninon

Comment crois-tu qu'il soit ?

Ninette

Brun, avec de grands yeux. Il n'a pas ce qu'il croit ; Nous allons nous venger de la belle manière.

Ninon

Brun, mais pâle. Je crois que c'est un mousquetaire. Nous allons joliment lui faire la leçon.

Ninette

Bien tourné, la main blanche et de bonne façon. C'est un monstre, ma chère, un être abominable !

Ninon

Les dents belles, l'oeil vif. - Un monstre véritable. Quant à moi, je voudrais déjà qu'il fût ici.

Ninette

Et le parler si doux ! - Je le voudrais aussi.

Ninon

Pour lui dire en deux mots...

Ninette

Pour lui pouvoir apprendre...

Ninon

Et l'air si langoureux qu'on pourrait s'y méprendre !...

Ninette

Ah ! Mon Dieu, quelqu'un vient ; j'ai cru que c'était lui.

Ninon

C'est lui, c'est lui, ma chère. Silvio entre, le visage couvert de son manteau et l'épée à la main.

Irus entre, l'épée à la main, d'un côté ; le duc Laërte de l'autre.

Ninette

Entrez donc par ici !

Le Comte Irus

Holà ! Quel est ce bruit !

Laërte et Silvio croisent l'épée.

Le Duc Laërte

Holà ! Quel est cet homme ?

Le Comte Irus

Monsieur, demandez-lui s'il est bon gentilhomme.

Le Duc Laërte

Non, non, c'est un voleur !

Flora jette par la fenêtre un seau d'eau sur la tête d'Irus.

Laërte et Silvio se retirent.

Le Comte Irus

Aïe ! Aïe ! Il m'a tué. Au secours ! On m'inonde. Ah ! Je suis tout mouillé !

Ninon

Qu'est devenu Silvio ?

Elles cherchent et rencontrent Irus.

Ninette

Je ne vois pas mon père.

Elles se sauvent.

Toutes Les Deux

À l'assassin ! Au meurtre ! Un homme est là par terre.

Flora entré dans l'obscurité ; elle rencontre Irus, qu'elle prend pour Silvio.

Le Comte Irus

Oui, oui, n'attendez pas que j'aille me lever ; Si je disais un mot, ils viendraient m'achever.

Flora

Êtes-vous là, seigneur Silvio ?

Le Comte Irus

Laissons-la croire. C'est moi ! Je suis Silvio.

Elle le pousse dans une fenêtre ouverte.

Flora

Vous avez donc reçu Quelque coup de rapière ? Entrez dans cette armoire,

Elle l'enferme dans sa chambre.

Ninette

Entrez dans cette chambre, ou vous êtes perdu.

Scène 3

Le Comte Irus, Silvio, Le Duc Laërte, Ninon, Ninette

Une chambre. - Le point du jour.

Le Comte Irus

Je n'entends plus de bruit.

Silvio

Je ne vois plus personne.

Le Comte Irus

Par la mort-Dieu ! Monsieur, que faites-vous ici ?

Silvio

C'est une question qui m'appartient aussi.

Le Comte Irus

Ah ! Tant que vous voudrez, mais la mienne est la bonne.

Silvio

Je vous la laisse donc, en n'y répondant pas.

Le Comte Irus

Eh bien ! Moi, j'y réponds. - Si j'y suis, c'est ma place. Ce n'est pas par-dessus le mur de la terrasse Que j'y suis arrivé, comme un larron d'honneur. J'y suis venu, cordieu ! Comme un homme de coeur. Je ne m'en cache pas.

Silvio

Vous sortez d'une armoire.

Le Comte Irus

S'il faut vous le prouver pour vous y faire croire, Je suis votre homme au moins, mon petit hobereau.

Il veut s'en aller.

Silvio

Je ne suis pas le vôtre, et vous criez trop haut.

Le Comte Irus

Par le sang ! Par la mort ! Mon petit gentilhomme, Il faut donc vous apprendre à respecter les gens ? Voilà votre façon de relever les gants !

Silvio

Écoutez-moi, Monsieur, votre scène m'assomme. Je ne sais ni pourquoi, ni de quoi vous criez.

Le Comte Irus

C'est qu'il ne fait pas bon me marcher sur les pieds. Vive-Dieu ! Savez-vous que je n'en crains pas quatre ? Palsambleu ! Ventrebleu ! Je vous avalerais.

Silvio

Tenez, mon cher Monsieur, allons plutôt nous battre. Si vous continuiez, je vous souffletterais.

Le Comte Irus

Mort-Dieu ! Ne croyez pas, au moins, que je balance.

Le Duc Laërte

Ninette ! Holà, Ninon !

Il rentre dans son armoire, et Silvio dans le cabinet.

Le Comte Irus

C'est le père. - Silence. Esquivons-nous, Monsieur, nous nous retrouverons.

Le Duc Laërte

Ninon ! Ninon !

Elle se jette à genoux.

Ninon

Mon père, après l'histoire affreuse Qui s'est passée ici, j'attends tous vos pardons. Je n'aime plus Silvio. - Je vivrai malheureuse, Et mon intention est d'épouser Irus.

Le Duc Laërte

Je suis vraiment ravi que vous ne l'aimiez plus. Quel roman lisiez-vous, Ninon, cette semaine ?

Ninette

Ô mon père ! ô mon maître ! Après l'horrible scène Dont cette nuit nos murs ont été les témoins, À supporter mon sort je mettrai tous mes soins. Je hais mon séducteur, et je me hais moi-même. Si vous y consentez, Irus peut m'épouser.

Il sort. Ninon et Ninette le suivent.

Le Duc Laërte

Je n'ai, mes chers enfants, rien à vous refuser. Vous m'avez offensé. - Cependant je vous aime, Et je ne prétends pas m'opposer à vos voeux. Enfermez-vous chez vous. - Ce soir, à la veillée, Vous trouverez en bas la famille assemblée. Comme vous ne pouvez l'épouser toutes deux, Irus fera son choix. Tâchons donc d'être belles ; Il n'est point ici-bas de douleurs éternelles. Allez, retirez-vous.

Scène 4

Le Comte Irus, Silvio

Le Comte Irus

Vous avez entendu ?

Silvio

À merveille, Monsieur, et je suis confondu. Laquelle prendrez-vous ?

Le Comte Irus

Je ne rends point de compte.

Silvio

Vous daignerez me dire, au moins, Monsieur le Comte, Laquelle des deux soeurs il me reste à fléchir.

Le Comte Irus

Je n'en sais rien, Monsieur, laissez-moi réfléchir.

Silvio

Ninette vous plaisait davantage, il me semble.

Le Comte Irus

Vous l'avez dit. Je crois que je la préférais.

Silvio

Fort bien. Maintenant donc allons nous battre ensemble.

Ils sortent.

Le Comte Irus

Je vous ai dit, Monsieur, que je réfléchirais.

Scène 5

Le Duc Laërte, Le Comte Irus, Ninon, Ninette, Spadille, Quinola

Le jardin.

On entend deux coups de pistolet.

Irus entre, la tête enveloppée de son mouchoir, Spadille portant son chapeau et Quinola sa perruque.

Le Duc Laërte

Mon Dieu ! Tu m'as béni. - Tu m'as donné deux filles. Autour de mon trésor je n'ai jamais veillé. Tu me l'avais donné, - je te l'ai confié. Je ne suis point venu sur les barreaux des grilles Briser les ailes d'or de leur virginité. J'ai laissé dans leur sein fleurir ta volonté. La vigilance humaine est une triste affaire. C'est la tienne, ô mon Dieu ! Qui n'a jamais dormi. Mes enfants sont à toi ; je leur savais un père, J'ai voulu seulement leur donner un ami ; - Tu les as vu grandir, - tu les as faites belles. De leurs bras enfantins, comme deux soeurs fidèles, Elles ont entouré leur frère à cheveux blancs. Aux forces du vieillard leur sève s'est unie ; Ces deux fardeaux si doux suspendus à sa vie Le font vers son tombeau marcher à pas plus lents. La nature aujourd'hui leur ouvre son mystère. Ces beaux fruits en tombant vont perdre la poussière Qui dorait au soleil leur contour velouté. L'amour va déflorer leurs tiges chancelantes. Je te livre, ô mon Dieu ! Ces deux herbes tremblantes. Donne-leur le bonheur, si je l'ai mérité. Qui se bat par ici ? Quel est donc ce tapage ? Que diantre faites-vous dans ce sot équipage, Mon neveu ?

Le Comte Irus

Je suis mort. Il vient de me viser.

Le Duc Laërte

Il était bien matin, Irus, pour vous griser.

Le Comte Irus

Regardez mon chapeau, vous y verrez sa balle.

Entrent Ninon et Ninette, toutes deux vêtues en religieuses.

Le Duc Laërte

Alors votre chapeau se meurt, mais non pas vous. Que nous veut à présent cet habit de vestale ? Sommes-nous par hasard à l'hôpital des fous ?

Ninon

Mon père, permettez à deux infortunées D'aller finir leurs jours dans le fond d'un couvent.

Le Duc Laërte

Ah ! Voilà ce matin par où souffle le vent ?

Ninette

Mon père et mon seigneur, vos filles sont damnées. Elles n'auront jamais que leur Dieu pour époux.

Le Duc Laërte

Voyez, mon cher Irus, jusqu'où va votre empire, On prend toujours le mal pour éviter le pire. Mes filles aiment mieux épouser Dieu que vous. Levez-vous, mes enfants ; - je suis ravi, du reste, De voir que vous aimez Silvio toutes les deux. Rentrez chez moi. - Ce jour doit être un jour heureux, Et vous, mon cher garçon, allez changer de veste.

Le Comte Irus

Ai-je du sang sur moi ? Mon oreille me cuit.

Spadille

Oui, Monsieur.

Quinola

Non, Monsieur.

Exeunt.

Le Comte Irus

Je me suis bien conduit.

Scène 6

Silvio, Ninon

La terrasse.

Silvio

Écoutez-moi, Ninon, je ne suis point coupable. Oubliez un roman où rien n'est véritable Que l'amour de mon coeur, dont je me sens pâmer.

Ninon

Taisez-vous ; - j'ai promis de ne pas vous aimer.

Silvio

Flora seule a tout fait par une maladresse, Les billets d'hier soir portaient la même adresse, C'est en les envoyant que je me suis trompé ; Le nom de votre soeur sous ma plume est tombé. Le vôtre de si près, comme vous, lui ressemble. La main n'est pas bien sûre, hélas ! Quand le coeur tremble Et je tremblais ; - je suis un enfant comme vous.

Ninon

De quoi pouvaient servir ces deux lettres pareilles ? Je vous écouterais de toutes mes oreilles, Si vous ne mentiez pas avec ces mots si doux.

Silvio

Je vous aime, Ninon, je vous aime à genoux.

Ninon

On relit un billet, Monsieur, quand on l'envoie. Quand on le recopie, on jette le brouillon. Ce n'est pas malaisé de bien écrire un nom. Mais comment voulez-vous, Silvio, que je vous croie ? Vous ne répondez rien.

Silvio

Je vous aime, Ninon.

Ninon

Lorsqu'on n'est pas coupable on sait bien se défendre. Quand vous chantiez hier de cette voix si tendre, Vous saviez bien mon nom, je l'ai bien entendu. Et ce baiser du parc que ma soeur a reçu, Aviez-vous oublié d'y mettre aussi l'adresse ? Regardez donc, Monsieur, quelle scélératesse ! Chanter sous mon balcon en embrassant ma soeur !

Silvio

Je vous aime, Ninon, comme voilà mon coeur. Vos yeux sont de cristal, - vos lèvres sont vermeilles Comme ce ciel de pourpre autour de l'occident. Je vous trompais hier, vous m'aimiez cependant.

Ninon

Que voulez-vous qu'on dise à des raisons pareilles ?

Silvio

Votre taille flexible est comme un palmier vert ; Vos cheveux sont légers comme la cendre fine Qui voltige au soleil autour d'un feu d'hiver. Ils frémissent au vent comme la balsamine ; Sur votre front d'ivoire ils courent en glissant, Comme une huile craintive au bord d'un lac d'argent. Vos yeux sont transparents comme l'ambre fluide Au bord du Niémen ; - leur regard est limpide Comme une goutte d'eau sur la grenade en fleurs.

Ninon

Les vôtres, mon ami, sont inondés de pleurs.

Silvio

Le son de votre voix est comme un bon génie Qui porte dans ses mains un vase plein de miel. Toute votre nature est comme une harmonie ; Le bonheur vient de vous, comme il vous vient du ciel. Laissez-moi seulement baiser votre chaussure ; Laissez-moi me repaître et m'ouvrir ma blessure. Ne vous détournez pas ; laissez-moi vos beaux yeux. N'épousez pas Irus, je serai bien heureux. Laissez-moi rester là près de vous, en silence, La main dans votre main passer mon existence À sentir jour par jour mon coeur se consumer...

Ninon

Taisez-vous ; - j'ai promis de ne pas vous aimer.

Scène 7

Le Duc Laërte, Ninon, Ninette

Un salon.

Le Duc Laërte

Me voici sur mon trône assis comme un grand juge. L'innocence à mes pieds peut chercher un refuge. Irus est le bourreau, Silvio le confesseur. Nous sommes justiciers de l'honneur des familles. Chambellan Quinola, faites venir mes filles. Ninon et Ninette entrent, habillées en bergères.

Ninon

C'est en mon nom, grand duc, comme au nom de ma soeur, Que je viens déclarer à Votre Seigneurie L'immuable dessein que nous avons formé.

Le Duc Laërte

Voilà l'habit claustral galamment transformé.

Ninette

Nous vivrons loin du monde, au fond d'une prairie, À garder nos moutons sur le bord des ruisseaux. Nous filerons la laine ainsi que vos vassaux. Nous renonçons au monde, au bien de notre mère. Il nous suffit, seigneur, qu'une juste colère Vous ait donné le droit d'oublier vos enfants.

Le Duc Laërte

Vous viendrez, n'est-ce pas, dîner de temps en temps ?

Ninette

Nous vous demanderons un éternel silence. Si notre séducteur vous brave et vous offense, Notre avis, monseigneur, est d'en écrire au roi.

Il entre un maire et un notaire.

À Ninon.

À Ninette.

À Irus.

Le Duc Laërte

Le roi, si j'écrivais, me répondrait, je crois, Que nous sommes bien loin, et qu'il est en affaire. Tout ce que je puis donc, c'est d'en écrire au maire, Et c'est ce que j'ai fait, car il soupe avec nous. Allons, mon Angélique, embrassez votre époux. Il ne s'en ira point, ne pleurez pas, Ninette. Embrassez votre frère, il est aussi le mien. Et vous, mon cher Irus, ne baissez point la tête ; Soyez heureux aussi ; - votre habit vous va bien.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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