Pièce · 1861

Albert Durer

de L.d.l. Audiffret

Représentation
≈ 32 min
Distribution
3 hommes
Répliques
170
Écriture
En prose
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Duc N 44 ≈ 8 min 6
Empereur N 32 ≈ 8 min 4
Albert Durer H 36 ≈ 6 min 8
Michel Wolfmuth H 33 ≈ 6 min 6
Le Comte de Steinberg H 23 ≈ 4 min 4
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle Albert Durer
Duc absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Empereur absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Albert Durer absentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Michel Wolfmuth absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Le Comte de Steinberg absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Albert Durer

Scène 1

Le Comte de Steinberg

AIR.

Le Comte de Steinberg

On a vu des joueurs se pendre Parce qu'ils étaient malheureux : Moi je suis sage, et je vais prendre Un parti qui vaut beaucoup Inieux. Sans plus tarder , je me marie ; Mais, je prétends, bien entendu , Gagner à cette loterie Tout ce qu'à l'autre j'ai perdu. Maudite nuit ! Jeu infernal ! Toujours des pertes !... Pour combler l'abîme, il me faudrait vendre plus des deux tiers de mon patrimoine. Allons, Comte de Steinberg ! Aux grands maux les grands remèdes ! J'irai demander au Duc de Ranzan la main de sa fille, la belle Augusta, et d'un seul coup de dé... Je veux dire d'un seul trait de plume, je rétablirai mes affaires.

Scène 2

Le Comte de Steinberg, Duc

Le Comte de Steinberg

Je me proposais de me rendre chez vous, Duc de Ranzan. J'ai à vous demander une grâce d'où dépend le bonheur de ma vie.

Duc

Cela étant, je suis bien aise de vous rencontrer. Vous pouvez parler, Comte de Steinberg.

Le Comte de Steinberg

Mais ici, dans le palais de l'empereur ?

Duc

Pourquoi pas ? Nous ne sommes point attachés à la Cour en qualité de muets, et je pense que nous n'allons pas conspirer.

Le Comte de Steinberg

Vous le voulez : je m'explique... Mon esprit lancé dans l'idéal rêvait, depuis quelque temps, une femme, un être parfait, comme les poètes en inventent quelquefois.

Duc

Les rêves trop séduisants sont dangereux, je vous en avertis. À force de tenir ses regards levés vers le ciel, on ne recueille qu'amertume et dégoûts quand il faut les reporter vers la terre.

Le Comte de Steinberg

Eh bien ! Il m'est arrivé précisément le contraire. Au dernier bal de l'empereur, j'ai trouvé mieux que je n'avais rêvé : des grâces à défier la lyre des poètes, de l'esprit à l'emporter sur les anges.

Duc

Ce portrait est trop beau pour être ressemblant. La nature n'enfante pas de tels prodiges.

Le Comte de Steinberg

Il n'appartient qu'à vous d'en douter... Vous conduisiez pour la première fois votre fille à la Cour.

Duc

Ma fille ! Vous badinez... De la fraîcheur et de la gaîté comme en ont toutes les personnes de son âge, mais voilà tout.

Le Comte de Steinberg

Vous ne lui rendez pas justice. Tous les regards s'attachaient sur elle avec avidité ; on lui prodiguait des louanges que sa modestie n'entendait pas : c'était l'astre de la soirée.

Duc

Comte, ne parlez plus des poètes. Vous l'êtes.

Le Comte de Steinberg

En sortant de ce bal, j'emportai son image gravée dans mon coeur : elle n'en sortira jamais.

Duc

Ah ! ah ! ah !... Heureusement c'est moi, son père, qui reçois la déclaration.

Le Comte de Steinberg

Depuis, ma liberté m'est devenue odieuse : elle me pèse comme ses chaînes à un captif.

Duc

Parlez-vous sérieusement ?

Le Comte de Steinberg

Est-ce bien sérieusement aussi que vous m'adressez cette question ?

AIR.

Duc

Gardez-vous de vous offenser Du doute que je manifeste. Moi, j'aurais voulu vous blesser ? Cela n'est point, je vous l'atteste ; Mais à la cour lorsque l'on vit, Par habitude ou par prudence , Pense-t-on bien tout ce qu'on dit Et dit-on bien tout ce qu'on pense ? Vous vous fâchez !

Le Comte de Steinberg

Jugez de ma sincérité. Je vous demande la main de votre fille.

Duc

Assurément, tout cela est très flatteur pour Augusta.

Le Comte de Steinberg

Je ne flatte pas ; j'exprime ce que je sens et je vous conjure de prononcer mon arrêt.

Duc

Il faut donc, Monsieur le Comte, que je vous apprenne ce que vous avez encore le droit d'ignorer. Dans une affaire de cette importance, une réponse ne peut être, de la part d'un père, que le résultat des plus mûres réflexions, car il est responsable envers lui-même, envers sa famille et envers la société du dépôt que Dieu lui a confié. Quels que soient le nom que vous portez et la haute position que vous occupez auprès de l'empereur, ne trouvez pas mauvais que j'accomplisse mes devoirs dans toute leur étendue.

Le Comte de Steinberg

Mais... c'est juste !

Duc

D'ailleurs, ma fille est bien jeune. À peine a-t-elle achevé son éducation ; et s'il faut ne vous le point cacher, je m'étais promis de ne pas me séparer d'elle avant d'avoir reçu, pendant quelque temps encore, les soins de sa tendresse.

Le Comte de Steinberg

Qu'à cela ne tienne ! Nous ne vous quitterons pas.

Duc

Mais, elle se partagerait entre nous deux, et je suis égoïste.

Le Comte de Steinberg

Non, vous ne l'êtes pas. Non, vous ne sauriez l'être quand il s'agit de votre enfant, de son avenir. Consultez-la, je vous en supplie, et permettez-moi d'espérer...

Duc

Permettre d'espérer, ce serait presque prendre un engagement, et je viens de vous dire que je devais réfléchir.

Il salue profondément le duc et se dirige vers la porte à gauche.

Le Comte de Steinberg

Soit. J'attendrai vos résolutions... Je ne puis ajouter patiemment, vous ne me croiriez pas.

Duc

Et Où allez-vous donc ? Votre service vous retient pour toute la journée auprès de Sa Majesté.

À part.

Il sort par la gauche.

Le Comte de Steinberg

Je reviendrai bientôt : elle n'aura pas le temps de s'apercevoir de mon absence. Quand on ne peut payer ses dettes de jeu dans les vingt-quatre heures, faut-il bien au moins qu'on demande du temps à ses créanciers !

Scène 3

Duc

Duc

Le Comte de Steinberg pour gendre !... Il est jeune, riche, bien posé à la Cour... et cependant cette idée ne me sourit point... Nous verrons.

Scène 4

Empereur, Duc

entrant par la droite

Empereur

Vous voici, Duc ! J'en suis enchanté. Vous aimez la peinture. Vous êtes connaisseur, grand connaisseur même, et votre collection de tableaux est une des plus belles de mon empire. Les artistes trouvent en VOus un protecteur, et vous croyez, comme moi, que le ciel, en donnant des ailes au génie a voulu l'élever au niveau des plus hauts rangs et des plus grandes fortunes. Soyez donc le bienvenu. Je désirais vous voir. Il s'agit d'une question d'art.

Duc

Je suis aux ordres de Votre Majesté.

Empereur

Vous m'avez dit vingt fois qu'à l'aspect de cette fresque admirable où une main aujourd'hui inconnue a groupé les portraits de mes trois derniers aïeux, vous éprouviez un mal affreux. Vous placer en face de la figure du grand Barberousse mutilée par un regrettable accident, c'est vous mettre à la question.

Duc

Je ne m'en cache pas.

AIR.

Empereur

Comment livrer cette oeuvre de génie À la merci d'artistes inconnus ? Plus d'un défaut l'aurait ternie Sous leurs pinceaux de talents dépourvus. Oui, le contact de quelque main grossière Eût amené ce dénouement fâcheux... Et puis-je voir, en aucune manière, Maltraiter mes aïeux ? Vous n'ignorez pas que je me suis associé à votre supplice et que si cette figure n'est point encore restaurée, l'obstacle n'est venu que de la difficulté de trouver un peintre à qui l'on pût, sans crainte, confier un tel soin.

Duc

Que Votre Majesté s'affranchisse désormais de cette sollicitude !... Jusqu'à ce jour, nous avons demandé à l'étranger les toiles qui ornent nos demeures. L'école allemande n'existe point encore ; mais Martin Schon , Mecken, Michel Wolfmuth et quelques autres sont en train de la créer. Vous pourriez choisir parmi ces artistes.

Empereur

C'est ce que je me suis enfin décidé à faire. J'ai mandé auprès de moi Michel Wolfmuth, et il est averti qu'il doit apporter sa palette et ses pinceaux... Causons, en l'attendant, d'un sujet qui vous touche. Votre fille a obtenu un magnifique succès à mon dernier bal.

Duc

Ah ! Sire, puisque vous daignez vous souvenir de ma fille, voudriez-vous me permettre de vous faire une double confidence ?

Empereur

Je vous aime et je vous estime trop, Duc de Ranzan, pour refuser de vous entendre.

Duc

Le Comte de Steinberg vient de me demander la main d'Augusta.

Empereur

Le Comte de Steinberg ? Avez-vous promis ?

Duc

Non, sire.

Empereur

Vous ne promettrez pas ! Livrer un pareil trésor aux mains de cet homme ! Mais vous ne tarderiez pas à en mourir de douleur.

Duc

Vous m'effrayez !

Empereur

Des bruits qui couraient sur sa conduite m'avaient donné quelques soupçons et je tremblais de les éclaircir, en songeant aux services que mon père avait reçus du sien, lors des entreprises de Mathias Corvin. Mais, ce matin même, un rapport inattendu a déchiré le voile. Le jeu et la débauche ont dévoré la plus grande partie de sa fortune. Cette nuit encore, on l'a vu sortir tout agité d'un ignoble tripot.

Duc

Quel service me rend Votre Majesté !

Empereur

Il suffit. Je respecterai votre secret, et vous respecterez le mien... J'attends votre seconde confidence.

Duc

Vous la trouverez étrange. Un jeune homme de basse condition, si j'en juge par ses vêtements, ne cesse, depuis plusieurs mois, de suivre les pas de ma fille. Je n'ai pas tardé à m'en apercevoir, mais la prudence m'a imposé silence jusqu'à ce jour.

Empereur

Je vous délivrerai de cet insolent. Augusta doit être indignée....

Duc

Elle l'a été tout d'abord... Maintenant elle ne parle plus de lui... et quand elle le rencontre... Elle rougit.

Empereur

C'est assez ! Connaissez-vous le nom de ce jeune homme, sa demeure ?

Duc

Non, sire.

Empereur

Je saurai cela , moi... À quels traits peut-on le reconnaître ?

Duc

Il y a dans sa physionomie un inexprimable mélange de douceur et de fierté. À sa démarche aisée, on le prendrait pour le plus distingué de vos gentilshommes caché sous un déguisement, et...

Empereur

C'est bon ! Nous en reparlerons demain à mon lever. Vous vous y trouverez, Duc de Ranzan.

Scène 5

Un Laquais, Michel Wolfmuth, Empereur, Duc

Il sort.

Un Laquais

Maître Michel Wolfmuth !

Michel Wolfmuth

Je me rends aux ordres de Votre Majesté.

Empereur

Qu'avez-Vous donc ? Ce bras en écharpe...

Michel Wolfmuth

Sire, bénéfice du métier ! J'étais occupé à peindre une coupole ; je suis tombé d'un échafaudage, et je me félicite d'en être quitte pour un bras cassé.

Empereur

Combien je le regrette ! D'abord pour vous et puis pour moi. Cette fresque avait besoin de vos pinceaux.

Michel Wolfmuth

Des portraits ! Mais, c'est beau ! Je reconnais Frédéric III, votre père ; Frédéric II, votre aïeul... Quant au troisième, que s'est-il donc passé?

Empereur

C'était la figure de Barberousse, de ce chevaleresque empereur qui ne crut point s'abaisser en s'inclinant devant Guillaume de Tyr. La réputation dont vous jouissez m'a décidé à vous charger du soin de sa restauration. Par malheur, j'ai mal choisi mon temps.

Michel Wolfmuth

Permettez, sire, que j'examine de plus près... Je ne crois point me tromper. Il serait dangereux de vouloir refaire la figure. Quelques coups de pinceau peuvent suffire pour rétablir l'harmonie dans cette oeuvre magnifique... Seulement, il faut qu'ils soient donnés par une main habile.

Empereur

En est-il une digne de suppléer la vôtre.

Michel Wolfmuth

Bien certainement, et la fresque y gagnerait. C'est celle d'un de mes élèves, Albert Durer.

Empereur

Un de vos élèves ! Vous n'y songez pas ?

Michel Wolfmuth

Cet élève sera bientôt le chef de notre école. Léonard-de Vinci semble lui avoir légué le sentiment du beau qui constitue l'art ; Le Pérugin, cette grâce des mouvements, cet éclat des couleurs qui trompent le regard, en le mettant en présence de la nature même. Il n'a que vingt-quatre ans ; mais, à dix-sept, Andréa Mantegua de Padoue, avait déjà exposé un chef-d'oeuvre.

Empereur

Maître Wolfmuth , je ne sais si je me trompe ; il me semble que ce nom d'Albert Durer ne m'est pas précisément inconnu.

Duc

Effectivement, on l'a prononcé l'an dernier à l'occasion de l'incendie qui dévora une maison voisine de ce palais. Un vieillard était sur le point d'être enveloppé par les flammes ; un jeune homme s'élança et l'arracha à une mort certaine.

Michel Wolfmuth

C'était Albert Durer, mon élève.

Empereur

Il me semble qu'on l'a prononcé encore au sujet d'une aventure qui a couru toute la Bavière. On prétend qu'un jeune homme du peuple heurta involontairement un grand seigneur dans un passage étroit. Le grand seigneur tira son épée. Le jeune homme s'en saisit, la brisa, remit la pointe au grand seigneur et, armé de l'autre tronçon , s'écria : « En garde ! » On ajoute que le grand seigneur se sauva à toutes jambes et son nom est resté ignoré. Quant au jeune homme...

Michel Wolfmuth

Toujours mon élève, Albert Durer !

Empereur

Votre élève n'est donc pas seulement un homme de talent, c'est aussi un homme de coeur... Je lui livre cette fresque.

Michel Wolfmuth

Sire, en sortant de chez moi, je lui ai donné ordre, à tout événement, de venir me rejoindre ici avec sa palette et ses pinceaux.

Sortie par la droite.

Empereur

C'est bien ! Maître Michel Wolfmuth ; je vous remercie. Vous lui ferez connaître ce que je de mande de lui. Suivez-moi, Duc de Ranzan.

Scène 6

Michel Wolfmuth

AIR.

Michel Wolfmuth

Le voilà qui déjà s'élève ! Rien ne peut plus le retenir. C'est maintenant sur cet élève Que je fonde mon avenir. Douce espérance ! Un jour, peut-être, Grâce à son nom partout cité, On pourra voir celui du maître Passer à la postérité. Durer perce.... Il perce de toutes les manières, et Sa Majesté ne manquera certainement pas de le prendre sous sa protection...

Scène 7

Albert Durer, Michel Wolfmuth

Albert Durer

En vérité, maître, il n'a pas été facile de pénétrer jusqu'à vous. Que de cérémonies pour introduire un pauvre écolier dans le palais d'un empereur ! Si je n'avais pas été porteur de cet attirail, je serais, à coup sûr, resté à la porte.

Michel Wolfmuth

Je croyais que tu arriverais plus tôt. Je parie qu'avant de te mettre en chemin, tu as donné le dernier coup de pinceau à cette tête de jeune fille....

Albert Durer

Vous avez raison... Je me suis dit que la foudre pouvait tomber à chaque instant et m'écraser, et je n'ai pas voulu risquer de laisser inachevé le portrait de la personne que j'aime le mieux en ce monde, après ma mère.

Michel Wolfmuth

Tu es fou, mon ami ! Cette personne est une des plus riches héritières de l'Allemagne ; son père est le favori de l'empereur. Que peux-tu espérer ?

Albert Durer

Rien, et pourtant je ne voudrais pas guérir de ma blessure.

Michel Wolfmuth

Je te plains !... Mais occupons-nous d'autre chose... Dans cette fresque remarquable, tu vois une figure mutilée. L'empereur te charge de la restaurer. C'est celle de Barberousse.

Il se rapproche de la fresque et monte sur une chaise pour la considérer de plus près.

Albert Durer

J'ai vu quelque part un portrait de ce prince que l'on dit très ressemblant. Ses traits ne sont point sortis de ma mémoire, et il me semble que je pourrais les reproduire avec fidélité. Laissez-moi examiner la fresque. Maître, en y regardant attentivement, on distingue encore les lignes principales, les couleurs... La restauration de cette figure ne sera qu'un jeu d'enfant.

Michel Wolfmuth

Tu crois !... À l'ouvrage donc, Albert !

Albert Durer

Oui, à l'ouvrage ! Et dans un moment, il ne tiendra qu'à l'empereur de contempler les traits du plus illustre de ses aïeux.

Scène 8

Le Comte de Steinberg, Albert Durer

Il aperçoit Durer, reste immobile sur le seuil de la porte et chante à part.

AIR.

Le Comte de Steinberg

Quel objet a frappé ma vue ?

Albert Durer

Oui, c'est bien lui, j'en suis certain !

Le Comte de Steinberg

Quelle circonstance imprévue Le jette ainsi sur mon chemin ?... Allons, que mon trouble s'apaise !

Les regards attachés sur le Comte qui traverse la scène.

Albert Durer

Il éprouve de l'embarras. Et moi, je puis, tout à mon aise, Le regarder de haut en bas.

Scène 9

Michel Wolfmuth, Albert Durer

Michel Wolfmuth

Qu'est-ce donc que ceci, Albert ?

Albert Durer

Le jeune seigneur que vous venez de voir et qui s'est éloigné, honteux...

Michel Wolfmuth

Je l'ai reconnu. C'est le Comte de Steinberg.

Albert Durer

Le Comte de Steinberg est un lâche. La pointe de son épée à la main, il ne se bat pas contre ceux qui n'en ont que la poignée.

Michel Wolfmuth

Quoi ! Ce serait là ?...

Albert Durer

Oui, j'en suis certain.

Michel Wolfmuth

Un tel homme dans le palais de l'Empereur !

Albert Durer

Heureusement que Barberousse n'est ici qu'en peinture.

Michel Wolfmuth

Calmons-nous. L'Empereur peut revenir. Qu'il te trouve à l'ouvrage !

Albert Durer

Une échelle, Maître, une échelle !

Fausse sortie.

Michel Wolfmuth

En voici une. C'est sans doute à notre intention qu'elle a été apportée ici... Maintenant je te laisse. Un mot encore !... Tu sais que le Duc de Ranzan est attaché à la personne de l'empereur.

Albert Durer

Je le sais.

Michel Wolfmuth

Il peut se faire qu'il entre dans ce salon. Dans ce cas, que la fermeté de ta main ne soit point trahie par ton émotion.

Albert Durer

J'y tâcherai.

À part.

Haut.

AIR.

ENSEMBLE.

Reprise de l'air.

Michel Wolfmuth

Ami, fais-toi connaître Dans ce noble séjour : Il faut un coup de maître Pour étonner la cour. Je vais donner quelques Ordres dans mon atelier : à tantôt ! Je rapporterai la poignée de l'épée de ce grand seigneur. Qui sait si l'occasion de la lui rendre ne se présentera pas !

Michel Wolfmuth

Ami, fais-toi connaître Dans ce noble séjour : Il faut un coup de maître Pour étonner la cour.

Albert Durer

Je me ferai connaître Dans ce noble séjour : Mais plus que moi, mon maître Étonnerait la cour.

Scène 10

Albert Durer

Il ouvre la boîte et prend sa palette et ses pinceaux.

Albert Durer

Quelle journée ! Le Duc de Ranzan, le Comte de Steinberg et moi, moi le pauvre Albert Durer, réunis dans le palais de l'Empereur !... Ah ! Devant cette fresque, il est prudent de chasser une pareille idée.

Scène 11

Duc, Albert Durer

Duc

Le jeune artiste est, dit-on, arrivé... Je veux avoir un tableau de lui. .

Saluant profondément.

Albert Durer

Ah ! Monseigneur le Duc de Ranzan !

Duc

Comment !... Est-ce bien vous qu'on nomme Albert Durer ?

Albert Durer

Moi-même.

Duc

Ce n'est pas dans le palais de l'Empereur que je croyais vous rencontrer. Mais, puisqu'il en est ainsi, ne craignez-vous pas que je vous adresse les reproches que vous méritez ?

Albert Durer

Quoi que vous puissiez dire, Monseigneur, je suis prêt à m'incliner respectueusement devant vous.

Duc

Depuis six mois, il ne m'est plus possible de me montrer avec ma fille dans les rues de Nuremberg que je ne vous trouve sur mon passage. Vos regards audacieux s'attachent sur mon enfant. Je me suis tû par des considérations dont je n'ai point à vous rendre compte. Mais, faut-il bien enfin que je mette un terme à votre conduite sans excuse !

Albert Durer

Sans excuse ! Vous vous trompez, Monseigneur. J'avais résolu de faire un tableau où la figure de Rebecca occuperait la première place. Mon imagination était impuissante à me fournir un modèle tel que je le désirais, et je me décidai à le chercher parmi les jeunes filles de Nuremberg. J'allais, je parcourais la ville en tous sens, au hasard, mais vainement ; et je commençais à me lasser, lorsqu'un jour, à quelque pas de votre demeure, je vous rencOntrai. Votre fille était à vos côtés, et j'avais découvert mon modèle.

Duc

Que dites-vous là ?

Albert Durer

Ma Rebecca fut belle dès les premiers traits que je jetai sur la toile. Mais ce n'était point assez. Chaque fois que je m'étais trouvé sur votre passage, je rentrais dans l'atelier de Maître Wolfmuth et j'ajoutais à mon oeuvre quelques-unes de ces grâces que j'avais surprises au modèle et que nul artiste n'aurait pu deviner.

Duc

Il me semble que cette oeuvre devrait être terminée depuis longtemps.

Albert Durer

Il y a deux semaines, j'ai cru qu'elle l'était, et j'en ai fait une copie, mais, hier, à la dernière heure du jour, sur les bords de la Pegnitz, je me suis dit que je n'avais point encore atteint la réalité.

Duc

Jeune homme, je vous défends de continuer à vous attacher aux pas de ma fille ! Je vous le défends !

Albert Durer

Vous me le défendez ! Et s'il me plaît de retoucher de nouveau mon tableau ! Non, non, je ne vous obéirai pas tant que je serai libre de parcourir les rues de Nuremberg et les bords de la Pegnitz.

Duc

Durer, on dit que vous avez du talent, et divers traits que l'on raconte de vous attestent que vous avez plus encore : la noblesse du coeur. Je veux vous donner une preuve d'estime. Ce que j'ai le droit d'exiger, ce que j'ai le pouvoir de vous imposer... je vous le demande comme une grâce.

Albert Durer

Comme un grâce ! Vous, le Duc de Ranzan, demander une grâce au pauvre Albert Durer ! Ah ! Que vous êtes puissant à cette heure, Monseigneur ! Je vous ai dit que je ne vous obéirais pas tant que je serais libre de parcourir les rues de Nuremberg et les bords de la Pegnitz. Eh bien ! Je quitte l'Allemagne ; je vais mettre entre votre fille et moi l'espace de plusieurs royaumes. Vous ne me rencontrerez plus sur votre chemin.

Duc

Durer, je suis ému... vivement ému de votre généreuse résolution, et je vous en remercie. Des motifs impérieux m'empêchent de la combattre... et je suis même forcé de me montrer plus exigeant encore. J'avais devancé l'empereur pour vous prier de me vendre un de vos meilleurs tableaux : maintenant je veux en avoir deux : cédez-moi l'original et la copie de votre Rebecca. Je souscris d'avance au prix que vous fixerez, et songez bien qu'ils ont pour moi une grande valeur.

Albert Durer

Monseigneur, dès ce soir, on portera chez vous la copie, à la condition expresse que vous l'accepterez comme un don. Quant à l'original, je l'emporte avec moi.

AIR.

Duc

Il me faut ces deux tableaux, Pour des motifs qui sont graves. L'art réserve à vos pinceaux Des figures plus suaves. Non, Durer, vous n'agirez point ainsi.

Se jetant aux pieds du duc en pleurant.

Albert Durer

Je résiste : en pareil cas, On peut se montrer tenace. Mais, ne les demandez pas Comme une nouvelle grâce.

Duc

Relevez-vous, mon ami !

Albert Durer

Tout ce que le ciel m'a donné d'âme et d'intelligence, je l'ai mis dans ces tableaux ; me les arracher l'un et l'autre, ce serait m'arracher la vie.

Duc

Arrêtez... Votre imagination...

Albert Durer

Si j'étais noble et riche, comme vous l'êtes, Monseigneur, je vous les céderais pour le seul prix qu'il vous fût possible d'en donner, et je ne m'éloignerais pas de Nuremberg.

Haut.

Il sort par la droite.

Duc

Pauvre jeune homme ! Finissons cette conversation. J'accepte la copie. Je l'accepte comme un présent. Mais quand vous serez loin de l'Allemagne, quelle que soit votre position, n'oubliez pas que vous avez laissé ici un véritable ami... Pour ce qui est de l'original de votre tableau, emportez-le... Si jamais quelqu'un reconnaît ma fille dans votre Rebecca, vous répondrez à celui qui vous interrogera, que l'artiste a le droit de choisir ses modèles partout où il les trouve, et que Raphaël a peint ses vierges d'après nature.

Scène 12

Albert Durer

Il parcourt un moment la scène en silence et comme absorbé dans ses réflexions, Puis, il s'écrie tout-à-coup.

Il reprend sa palette, ses pinceaux et monte vivement sur l'échelle.

Albert Durer

Allons ! Avant de quitter Nuremberg, rendons la vie au grand Barberousse

Scène 13

Michel Wolfmuth, Albert Durer

Michel Wolfmuth

Eh bien ! Où en sommes-nous ?

Albert Durer

Je commence seulement, maître ; mais, je l'avais prévu, ma tâche sera facile.

Michel Wolfmuth

Je ne dirai pas tant mieux, car je sais combien les difficultés t'effraient peu... À quoi as-tu employé ton temps depuis que je t'ai quitté ?

Albert Durer

J'ai vu le Duc de Ranzan. ..

Michel Wolfmuth

Cela ne m'étonne pas. Je t'avais bien dit...

Albert Durer

Je lui ai promis la copie de mon tableau de Rebecca.

Michel Wolfmuth

Cela m'étonne davantage... Raconte moi ce qui s'est passé entre vous deux.

Albert Durer

Plus tard , maître, si vous le voulez bien. Maintenant, souffrez que je sois tout entier à Barberousse.

Il va s'asseoir de l'autre côté de la scène.

AIR.

Après un moment de réflexion.

Il se lève et s'approche de Durer.

Michel Wolfmuth

Du temple de la renommée, Enfant tu vas franchir le seuil ; Ton Allemagne bienaimée En tressaille déjà d'orgueil. La noble Italie où rayonne L'art, en prodiges si fécond, Détachera de sa couronne Un laurier pour orner ton front. Tu as raison. Mais, pourquoi ces êtres marqués du sceau du génie, ne sont-ils pas exempts des faiblesses de l'humanité ?... Qui sait l'abîme où une passion insensée conduira mon Albert ? Courage, mon ami !

Albert Durer

Quelques moments encore, et j'aurai achevé ma besogne.

On entend un bruit dans la coulisse.

Michel Wolfmuth

Parfait ! On vient. Continue. Tu sais que tu es tout entier à Barberousse : ne te dérange donc pas, fût-ce pour l'Empereur lui-même.

Scène 14

Empereur, Le Comte de Steinberg, Michel Wolfmuth, Duc, Albert Durer

Empereur

N'insistez pas davantage, Comte de Steinberg. Je ne puis vous autoriser à vous éloigner de moi. Il faut que j'aie une conversation particulière avec vous.

Le Comte de Steinberg

Que me veut-il ?

Michel Wolfmuth

Sire, il ne manque plus que quelques traits à la figure de votre aïeul. Mon élève est inspiré. Un seul mouvement pour s'incliner devant Votre Majesté, pourrait tout compromettre... Je lui ai commandé de continuer quand même vous viendriez à paraître ici.

Il regarde travailler Durer.

Empereur

Vous avez bien fait, Maître Wolfmuth ; c'est ainsi que je comprends les artistes.

Duc

Voilà qui tient du merveilleux ! En si peu de temps !

Durer fait un mouvement comme si l'échelle vacillait et l'Empereur continue avec effroi.

Empereur

Ne le troublons pas. Admirons en silence. Mais, qu'ai-je vu ? L'échelle n'a-t-elle pas vacillé ?... Steinberg, retenez-là !...

Le Comte de Steinberg

Moi, sire !... Maître Wolfmuth, rendez ce service à votre élève.

Empereur

Ce sera moi !

Michel Wolfmuth

Les sujets d'un prince qui veille ainsi sur un pauvre artiste ne sauraient être malheureux !

Il s'incline devant l'Empereur.

Albert Durer

C'est fait ! Sire !...

Empereur

Durer, vous avez justifié les éloges que Maître Wolfmuth vous a donnés. Votre pinceau était digne de s'associer à celui qui créa ce chef-d'oeuvre. Vous serez une des gloires de l'Allemagne, et si le Comte de Steinberg a refusé de vous secourir dans le danger, nous voulons qu'aucun seigneur de notre empire ne se puisse croire en droit de vous dédaigner. Nous vous anoblissons. Nous vous donnons pour armoiries trois écussons d'argent, deux en chef et un en pointe sur un champ d'azur. Comte de Steinberg, honorez l'élève de Maître Michel Wolfmuth. Sachez que s'il nous est possible de faire d'un simple artiste un gentilhomme, nous ne pourrions jamais, avec toute notre puissance, faire d'un gentilhomme un artiste comme Albert Durer.

Duc

Sire, la noblesse que vous venez de donner à ce jeune homme supprime la distance qui existait entre lui et moi. Votre Majesté daignera-t-elle me permettre d'unir son blason au mien, en lui accordant la main de ma fille ?

Empereur

Je devine. Nous avons déjà parlé de lui... Albert Durer, soyez l'époux d'Augusta.

Albert Durer

Est-il possible ?

Le Comte de Steinberg

Monsieur le Duc de Ranzan a donc oublié que, ce matin même, je lui ai demandé la faveur de devenir son gendre. Me fera-t-il la grâce de m'expliquer la préférence ?...

Il tire de dessous ses vêtements la poignée d'une épée et la présente au Comte.

Michel Wolfmuth

Pardon, Monseigneur, si je vous interromps : mais je craindrais que ce qui se passe ne finît par me faire oublier que mon élève vous doit une restitution. Voici la poignée de votre épée que vous avez laissée, il y a quelque temps, entre ses mains.

Empereur

Comment ! Le Comte de Steinberg ?...

Michel Wolfmuth

Sire, Votre Majesté reconnaîtra les armoiries qui en décorent le pommeau.

Il prend la poignée, l'examine et dit au Comte.

Empereur

Ce sont les vôtres.

Le Comte de Steinberg

Je suis perdu !

Le comte sort par la gauche.

Empereur

Nous défendons, par égard pour la mémoire de votre père, qu'on parle autour de nous de cette aventure, surtout en y mêlant votre nom. Mais comme nous admettons Albert Durer à nous faire sa cour, nous pensons, Comte de Steinberg, qu'il vous serait pénible de vous trouver ici face à face avec lui. Nous vous engageons donc à vous rendre dans votre terre la plus rapprochée des frontières de nos états. Vous y resterez jusqu'à ce qu'il nous plaise de vous rappeler. Allez !

Scène 15

Empereur, Tous

Empereur

Et vous, Maître Wolfmuth, nous ne saurions vous oublier. Nous vous nommons notre premier peintre et nous vous confions la direction de notre galerie de tableaux... à condition que vos oeuvres et celles de votre élève y occuperont la première place.

AIR.

Tous

Enfin, chez nous la peinture, S'illustre par ses travaux ! On croirait voir la nature, Artistes, sous vos pinceaux. Bientôt de l'Europe entière Vous fixerez les regards. Que l'Allemagne soit fière ! Et disons : « Gloire aux beaux arts ! »

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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