Comédie · 1861

La comédie au chateau

de L.d.l. Audiffret

Représentation
≈ 32 min
Distribution
7 hommes
Répliques
168
Écriture
En prose
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Dolicard H 78 ≈ 10 min 11
Léricourt H 17 ≈ 5 min 1
Anselme Dolicard H 28 ≈ 5 min 8
Buscarino H 16 ≈ 4 min 2
Stanislas H 8 ≈ 4 min 1
Lucinet H 16 ≈ 4 min 1
Déligny H 3 ≈ 1 min 1
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle La Comédie au Chateau
Dolicard
Léricourt absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Anselme Dolicard absentabsentabsent
Buscarino absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Stanislas absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Lucinet absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Déligny absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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La Comédie au Chateau

Scène 1

Dolicard, Anselme Dolicard, Buscarino

Dolicard

Oui, mon frère, j'en conviens ; j'ai une véritable passion pour la comédie de société. C'est elle qui m'a décidé à acheter ce château, situé à une faible distance de Rouen et dans lequel nous venons nous installer pour toute la saison de la villégiature. J'y ai trouvé une salle de spectacle selon mes goûts : un vrai bijou. Monsieur de Clérichamp me l'a bien fait payer trente mille francs de plus qu'il ne vaut ; mais, n'importe ! Je n'ai point de regret d'avoir conclu cette affaire.

Anselme Dolicard

Vous avez travaillé quarante ans, mon cher frère : le commerce vous a enrichi. Il est juste qu'aujourd'hui vous dépensiez votre argent comme vous l'entendez.

Dolicard

Les lettres qu'hier je vous ai prié d'écrire ont sans doute été mises exactement à la poste ?

Anselme Dolicard

En ce moment, elles doivent être toutes parvenues à leur destination.

Dolicard

Monsieur de Clérichamp mérite, sous un rapport, toute ma reconnaissance. Il m'a fourni le moyen d'utiliser ma coquette salle de spectacle, en me donnant des indications sur les amateurs du voisinage qui pourront y déployer leurs talents. J'espère qu'ils accepteront les invitations que je leur ai adressées et qu'ils ne tarderont pas à venir se concerter avec moi.

Anselme Dolicard

Je n'en doute pas.

AIR.

Dolicard

S'ils se refusaient à paraître Quel vif dépit me saisirait.

Anselme Dolicard

Bien d'autres se feraient connaître Qu'à leur place l'on admettrait. Pour votre théâtre, à la ronde, Pourriez-vous manquer de soutiens ? Toujours et partout, dans ce monde, On rencontre des comédiens.

Dolicard

Et Monsieur Buscarino le maître de chapelle de Rouen ?

Anselme Dolicard

Votre envoyé vient d'arriver ; il annonce que monsieur Buscarino le suit de près.

Dolicard

S'il faut en croire ce qu'on m'a dit, nous ne saurions nous passer de lui.

Anselme Dolicard

On nous l'a donné pour un musicien hors ligne.

Dolicard

Ce château sera donc le centre des arts et des plaisirs. Deux fois par semaine, brillante réception de tous les notables de l'arrondissement, comédie et opéra suivis d'un feu d'artifice et d'un splendide souper !

Anselme Dolicard

Nous allons éclipser Paris... Mais, je ne puis m'empêcher d'avoir le coeur gros, en songeant que Déligny notre neveu, notre seul parent aujourd'hui, ne sera pas des nôtres.

Dolicard

C'est sa faute ! Vous savez bien que, lorsque la mort de notre digne soeur le rendit orphelin, je voulus lui tenir lieu de père. Je lui destinais la suite de mes affaires, mais il refusa d'entrer dans le commerce. Monsieur préféra se faire bureaucrate, commis dans une administration. Soit ! Si je n'ai pu l'en empêcher, du moins j'ai eu le droit de l'abandonner.

Anselme Dolicard

Trois ans et davantage se sont écoulés depuis. Est-ce qu'enfin Vous ne pardonnerez pas un tort qu'il ne faut imputer qu'à la légèreté de son âge ? Il n'avait que dix-huit ans.

Dolicard

Motif de plus pour qu'il fût docile à mes conseils.

Buscarino

Oùsqu'il est, monsou Dolicard ? Oùsqu'il est?

Scène 2

Buscarino, Dolicard, Anselme Dolicard

Buscarino

Servitour ! J'arrive dé Rouen. Jé souis Buscarino, lé maestro di capella à qui monsou Dolicard a envoyé oun exprès, et jé mé rends à soun invitatioun.

Dolicard

Je vous remercie de votre empressement.

Buscarino

Mes occoupatiouns sont innombrables. C'est sur moi qué roule toute la musique dé Rouen. J'enseigne tous les instruments sans exceptioun, dépouis la serinette joursqu'au gros tambour. Mais, l'amour de mon art né mé permet pas dé récouler devant oune occoupatioun nouvelle... Vous voulez donc savoir, monsou Dolicard, si jé pouis mé charger des honorables fonctions dé chef d'orchestre dou théâtre dé votre château ? Perché pas ?

Dolicard

Bien ! J'en suis charmé. On m'a fait de vous un tel éloge...

AIR.

Buscarino

Dans les concerts ma mère était choriste, Emploi moins haut qué ses rares talents : Mon père était clarinette et bassiste Et jé naquis au brouit des instrouments. Trois mois après, d'oune main déjà soure, Prompt à tenter d'harmonioux essais, Sour mon berceau jé battais la mésoure, En écoutant les cris qué jé poussais. Cé n'est pas pour mé vanter. Comme on naît couisinier ou poète, je souis né mousicien. Maintenant, Monsou, jé fais des prodiges. Par exemple, jé né mé flatte pas dé faire parler les mouets, mais je les fais chanter.

Anselme Dolicard

Comment !

Buscarino

C'est comme j'ai l'honnour dé vous lé dire, si bien, qué j'ai fourni, cette année-ci, oune haute-contre au théâtre dé Bourdeaux, oun baryton à celoui dé Marseille, et à Paris, aux Italiens, oune basse d'oun rare mérite.

Dolicard

Ce n'est pas possible !

Buscarino

Pas possible !... Tenez, Monsou, perdez la voix par suite d'oune émotion trop vive, d'oune maladie ou d'oun accident quelconque et, si jé lé veux, vous trouverez encore, dans votre gosier, cinquante mille francs dé rente.

Dolicard

Je ne me soucie pas trop de tenter l'expérience.

Anselme Dolicard

Il pourrait y avoir du danger.

AIR.

Buscarino

À votre choix, vous déviendrez, Lorsqué j'accoumplirai ma tâche, Oun ténor égal à Douprez, Oune basse comme Lablache. Et même , moussou Dolicard , Si la chose dévait vous plaire, Jé pourrais dé vous, par mon art, Faire oune chantouse légère. Permettez !

Dolicard

Il faudrait crier cent fois au miracle !

Buscarino

Perché pas ? Vous comprenez donc qué jé vous serai d'oune immense outilité. Si jé pouis faire chanter les mouets à piou forte raisoun ceux qui né lé sont pas. Donnez-moi oune voix nazillarde comme celle dé Polichinelle, aigoue comme lé sifflet d'oune machine à vapeur, doure, pésante comme oun encloume, jé mé charge dé vous l'adoucir au point que vous croirez entendre les sons d'oune floute ou d'oune mandoline.

Dolicard

Je veux bien vous croire... Maintenant, permettez-moi de vous demander quelle somme je devrai vous offrir en échange de votre précieux concours ?

Buscarino

Jé né travaille pas pour dé l'argent. L'argent ! Jé lé méprise.... Jé mé contenterai dé votre approbatioun et dé cinq mille francs par mois ?

Dolicard

Cinq mille francs par mois !

AIR.

Buscarino

Dans son palais, il broulait dé m'entendre, L'hiver dernier, l'empéreur dé Maroc : Mon réfous dout bien lé sourprendre Réfous poli mais ferme comme oun roc. Cet amatour dé mousique savante, Si mon génie eût vers loui pris soun vol, M'aurait donné trois mille francs dé rente Pour chaque si bémol. Oui, oune bagatelle ! Vous né savez pas cé qué j'ai réfousé. Mais, jé n'ai pas voulou quitter la France, perché c'est là qué l'on trouve les talents les piou soublimes et les vins les piou exquis.

Dolicard

Certainement, je suis bien convaincu de ce que vous valez. Il me semble pourtant que cinq mille francs par mois. ..

Buscarino

Jé vous vois venir. Vous allez marchander lé génie ! Ô forfatto !

Anselme Dolicard

Dans toutes les affaires, Monsieur, chaque intéressé commence par exposer ses prétentions. On discute ensuite et l'on finit par se mettre d'accord... si l'on peut.

Il se précipite vers la porte.

Buscarino

Et vous appelez cela oune affaire ! Vous croyez qué lé génie sé pèse comme oune balle dé coton ou sé mesoure comme oune pièce dé calicot ? Profanatioun ! Portez-vous bien, Monsou ! Jé retourne à Rouen subito. Lé maestro Buscarino, lé Rossini dé la Seine Inférioure né peut vous convenir. Adressez-vous à des râcleurs dé professioun, mais armez-vous dé courage, car, vous aurez pour mousique oun affreux charivari.

Anselme Dolicard

Monsieur Buscarino, laissez-moi vous dire encore quelques mots !

Buscarino

Pas oun seul dé piou !

Anselme Dolicard

Tâchons de nous entendre ! Je vous en prie.

Buscarino

J'en ai trop entendou.

Anselme Dolicard

Vous m'écouterez.

ENSEMBLE

AIR.

Buscarino

Non, non, diavolo !

Buscarino

D'oune terrible offense J'ai dou mé courroucer ; Loin dé vous l'espérance Dé pouvoir l'effacer !

Il s'éloigne rapidement : Anselme lui court après.

Dolicard

Calmez cette colère Faite pour étonner ! Faut-il qu'on s'exaspère ? Ne peut-on raisonner ?

Scène 3

Dolicard

Dolicard

Quel homme !... Quelle présomption !.... Quelles exigences !... Je n'en reviens pas.... Si tous les artistes dont j'aurai besoin pour mes soirées, indépendamment des amateurs, n'ont pas des prétentions plus modérées, il m'en coûtera cher.

Scène 4

Dolicard, Anselme Dolicard

Dolicard

Eh bien, mon frère !

AIR.

Anselme Dolicard

Il a suivi la berge étroite Du ruisseau qui sort du verger ; Vers la prairie en ligne droite, Puis, je l'ai vu se diriger. L'habile homme a voulu, je pense, Entraîné par ses vifs penchants, Pour mieux nous prouver sa science Faire une fugue à travers champs. Que vous dirai-je ? Monsieur Buscarino a sauté quatre à quatre les marches du perron ; et aussitôt...

Dolicard

Et il a foulé mon jardin potager ?

Anselme Dolicard

En prenant cette voie, il s'y est trouvé forcé.

Dolicard

Le malheureux !

Scène 5

Léricourt, Dolicard, Anselme Dolicard

Léricourt

J'ai l'honneur de vous saluer, Messieurs. Je demande Monsieur Dolicard, le nouveau propriétaire de ce château.

Dolicard

C'est moi, Monsieur.

Léricourt

Enchanté ! Voici la lettre que vous avez pris la peine de m'écrire.

Dolicard

Ah ! Vous êtes Monsieur Léricourt ?

Léricourt

Et je viens vous remercier d'avoir songé à moi pour vos soirées. J'aime le spectacle avec fureur.

Dolicard

C'est comme moi.

Léricourt

J'ai même déjà eu quelques succès sur plusieurs théâtres de société.

Dolicard

Je le crois.

Léricourt

Je joue les rôles à effet, ceux qui remplissent la scène.... Quel répertoire avez-vous en vue ?

Dolicard

Tous les genres sont bons, hors le genre ennuyeux.

Léricourt

Telle est aussi mon opinion... Et vous avez choisi pour la représentation d'ouverture ?...

Dolicard

Je suis en balance.

Léricourt

Voulez-vous me permettre de vous proposer une pièce ?

Dolicard

Volontiers : je vous en serai reconnaissant.

Léricourt

Robert le Diable.

Dolicard

Robert le Diable !

Léricourt

Poème de Monsieur Scribe, musique de Monsieur Meyerbeer.

Dolicard

Je ne connais que cela.

Léricourt

Entendons-nous, cependant. Je propose bien ce grand opéra, mais sans la musique !

Dolicard

Sans la musique !

Léricourt

Oui, Monsieur ; et je me charge volontiers du rôle de Bertram. Ce n'est pas le diable !

Dolicard

Pardonnez-moi ! Bertram est le diable en personne.

Il déclame.

Léricourt

Avant toi j'y serai.... Qu'il cueille ce rameau Et sur lui je reprends un empire nouveau ! De ses propres désirs devenant la victime, Dès qu'il pourra les satisfaire tous, Ce pouvoir souverain va le conduire au crime Et le crime conduit à nous. Et le crime conduit à nous. Vous ne m'avez pas compris. J'ai voulu dire que ce rôle ne présentait pas de grandes difficultés, pour moi du moins. Je me sens d'enlever les spectateurs avec ce morceau du troisième acte. Jetez là-dessus les arpéges, les gammes chromatiques, un ut dièse, et vous n'obtiendrez pas les effets que je viens de produire par la déclamation.

Dolicard

Vous rendez fort bien la pensée de l'auteur. Cependant, il est des gens qui pourraient trouver étrange qu'on séparât la musique des paroles.

Il chante.

Léricourt

Bon, bon , bon, bon , bon, Jour, jour, jour, jour, jour, Bonjour, bonjour, bonjour, Monsieur Lé, monsieur ri, monsieur court, Monsieur Léricourt, Léricourt , Léricourt. J'en doute. La musique fait longueur. Messieurs les compositeurs n'entendent pas les choses comme les autres hommes. Par exemple, supposons, Monsieur Dolicard, qu'il vous prenne envie de me dire en ce moment où je vous parle : « Bonjour, monsieur Léricourt ! » Ce sera l'affaire la plus simple du monde : « Bonjour, monsieur Léricourt! » Un compositeur s'y prendra d'une autre manière : Et puis, songez-vous au déluge de notes que ces mots vont faire pleuvoir ?... Bonjour ! Cela annonce le matin. L'orchestre commence pianissimo par imitation de l'aurore qui se lève calme et paisible. Un instant après, le soleil se montre à l'horizon : l'orchestre le salue par un riforzando. Bientôt, la vaste scène de la nature est inondée de feux et de lumière. Les hommes s'agitent, les oiseaux chantent, les boeufs, les vaches et les taureaux beuglent. Entendez-vous alors ce bruit étrange ? Les contrebasses, les ophicléides, les saxophones, les timbales, la grosse-caisse, tout s'en mêle, et le tintamarre ne permet plus au pauvre bonjour d'arriver jusqu'à vos oreilles.

Dolicard

Quel original !

Anselme Dolicard

Il est presque de la force de Monsieur Buscarino.

Léricourt

Dernièrement, j'étais à Paris, au Grand-Opéra où l'on jouait précisément Robert le Diable. La prima-dona entonnait son grand air : Grâce pour toi même et grâce pour moi, lorsque je m'aperçus que j'avais oublié ma tabatière à ma maison de campagne, située à deux pas d'ici, sur le passage du chemin de fer. Aussitôt, je quitte la salle, je cours à la gare de Rouen, je monte en wagon, j'arrive à ma maison de Campagne, je prends ma tabatière, et je reviens ensuite à Paris par le premier convoi. Le croiriez-vous ? Rentré au Grand-Opéra, je retrouve la prima-dona à la même place, chantant encore : « Grâce pour toi-même et grâce pour moi ».

Dolicard

Ah ! ah ! ah !

Léricourt

Seulement, l'orchestre que j'avais laissé roucoulant comme une tourterelle, était devenu furieux comme un lion harcelé et poussait de tels cris qu'on ne comprenait pas que les dames et les chevaliers endormis autour de la princesse, pussent ne pas se réveiller.

Dolicard

L'anecdote est piquante.

Dolicard

Je connais un membre du conservatoire de musique : je la lui raconterai.

Léricourt

Ajoutez, s'il vous plaît, que ces répétitions et ce tapage sont une insulte pour les spectateurs.

Dolicard

Une insulte !

Léricourt

Oui, une insulte, une double insulte. Leur dire cent fois la même chose et finir par la leur crier sur un pareil accompagnement, c'est à la fois se méfier de leur intelligence et les prendré pour des sourds. Nous voilà donc d'accord : nous jouerons Robert le Diable sans la musique. Je serai délicieux dans Bertram... Au revoir, Monsieur. Vous nous promettez de charmantes soirées.

Scène 6

Anselme Dolicard, Dolicard

Anselme Dolicard

Que pensez-vous de tout ceci, mon frère ?

Dolicard

Je pense qu'avec des Buscarino et des Lericourt, il n'y aurait pas moyen d'exécuter nos projets. Comment faire quelque chose avec des gens qui ont des prétentions si exorbitantes ou dont le cerveau enfante de pareilles extravagances ?

Anselme Dolicard

Il est certain que nous débutons mal.

Dolicard

On rit, malgré soi, de ces sottises-là ; mais on n'introduit pas ceux qui les débitent dans sa société : Ils vous forceraient à rougir... Monsieur de Clérichamp qui m'a dit tant de bien des talents de monsieur Léricourt, m'aurait-il voulu mystifier ?

Anselme Dolicard

Ne le croyez pas. Les éloges qu'il lui a donnés prouvent seulement qu'il n'est pas connaisseur.

AIR.

Dolicard

De Robert le Diable, vraiment, La position est critique ; Monsieur Léricourt , gravement, Veut le jouer sans la musique. Peut-être un autre qui viendra, Contant aussi des fariboles, Hardiment me proposera De le jouer sans les paroles.

AIR.

Anselme Dolicard

Par tous pays, sur la lyrique scène, Quand ce Robert promet de se montrer, Toute la salle, en un instant, est pleine De spectateurs venus pour admirer. Si, désormais, il faut que l'on se passe Et du poète et du musicien, Les amateurs s'éloigneront en masse, Car du chef-d'oeuvre il ne restera rien. Qu'on mette en pratique des idées à tel point extraordinaires et elles amèneront de singuliers résultats !

Scène 7

Lucinet, Dolicard, Anselme Dolicard, Ensemble

Lucinet

On m'a dit que je pouvais entrer. Vous voyez en moi Lucinet. J'ai reçu l'aimable épître de Monsieur Dolicard, et je me rends....

Dolicard

Je vous remercie, Monsieur ! Il n'y a donc pas eu indiscrétion à vous demander votre appui pour mes soirées.

Lucinet

Comment donc ! C'était bien juste. Entre voisins, on n'a rien à se refuser. La preuve, c'est que je m'empresse de venir attirer votre attention sur un spectacle qui, à coup sûr, obtiendra votre suffrage et celui de votre aimable société.

Dolicard

Parlez.

Lucinet

Je vous offre une superbe pièce de l'ancien répertoire, une pièce dans laquelle Lekain, Larive et Mademoiselle Desgarcins électrisaient jadis la foule.

Dolicard

Il y a du bon dans l'ancien répertoire. Quelle est cette pièce ?

Lucinet

C'est une tragédie.

Dolicard

Une tragédie !

Lucinet

En cinq actes et en vers, comme l'on n'en fait plus, et dont l'action se passe à la Porte.

AIR.

Dolicard

Non, je ne veux pas que chez moi On traite les gens de la sorte : Lorsqu'on les a reçus chez soi, On ne peut les mettre à la porte. À la porte ! À la porte, dites-vous ?

Lucinet

Bah ! Chacun de nous a raison. ... Nous parlons, vous, par coq-à-l'âne ; De la porte de la maison, Et moi de la Porte-Ottomane.

Dolicard

Ah ! ah ! ah ! C'est bien différent !

Lucinet

Vous devez connaître la tragédie que je viens vous proposer. Qui n'a point lu Zaïre, de Monsieur de Voltaire ? Qui n'a pas retenu le touchant hémistiche : « Zaïre, vous pleurez ! »

Dolicard

Ah ! Zaïre !

Lucinet

Oui, Zaïre, mais mise en Vaudeville.

Dolicard

En vaudeville !

Il tire un rouleau de papier de sa poche.

AIR.

Portant le doigt à son front.

Lucinet

Sa muse était vive et hardie ; Mais pourtant je ne risque rien De soutenir que mon génie Plane de pair avec le sien. Cette Zaïre désolée Et mourant enfin pour sa foi , Je sens là qu'il me l'a volée, En la composant avant moi. Ni plus ni moins. Et pour que vous n'en doutiez pas, je vous apporte un échantillon des couplets que nous intercalerons dans les vers alexandrins de monsieur de Voltaire. Ils sont de ma composition, et j'espère qu'ils ne dépareront pas l'oeuvre du grand poète.

Dolicard

Peut-être votre poésie ferait-elle pâlir la sienne : mais, je vous l'avoue, on aime si peu la tragédie aujourd'hui, que je n'oserais pas hasarder celle-ci sur mon théâtre. Qu'en dites-vous, mon frère ?

Anselme Dolicard

Je suis de votre avis ; il ne faut pas braver l'opinion.

Lucinet

On peut la redresser.

Dolicard

Je ne veux pas me charger de ce soin.

Lucinet

Soit ! Puisque vous manquez de courage, je n'insisterai pas ; mais à défaut de ma tragédie, je tiens un mélodrame à votre disposition.

Dolicard

Un mélodrame ! Je ne dis pas non, s'il est intéressant.

Lucinet

Je n'en connais pas de plus pathétique.

Dolicard

Son titre ?

Lucinet

Les Chiens du Mont Saint-Bernard.

Dolicard

Nous avons vu jouer cette pièce à l'Ambigu-Comique.

Dolicard

Oui, je me le rappelle.

Lucinet

C'est cela même : on l'avait reprise... Je n'y trouve qu'un défaut, un seul auquel nous pouvons aisément remédier : nous remplacerons les chiens par des dromadaires.

Dolicard

Vous plaisantez !

Lucinet

Point du tout ! Les chiens marchent ou courent plus ou moins vite, mais terre à terre. Vous diriez qu'ils rampent et, autour d'eux, on ne voit que hautes montagnes. Quel rapport, je vous le demande, y a-t-il entre ces hautes montagnes et des chiens ? À ces chiens, substituez des dromadaires. Les dromadaires s'avancent surmontés de leurs bosses sur le dos, diminutifs des hautes montagnes. Par suite, l'harmonie s'établit entre les hautes montagnes et les dromadaires ; et les Chiens du Mont Saint-Bernard forment le spectacle le plus attrayant, le plus sympathique qu'il soit possible d'imaginer.

Dolicard

Mais, Monsieur, avez-vous bien songé à tous les inconvénients de cette substitution ? Je me borne à vous en signaler un. Les dromadaires sont originaires des pays chauds, et chacun sait qu'un hiver glacial règne constamment sur les Alpes du Saint-Bernard.

AIR.

Lucinet

Ces animaux pourront être au supplice , Dans les hauts lieux à ce point refroidis ; Mais ils feront de l'exercice, Pour réchauffer leurs membres engourdis. Leur pied rapide effleurera la terre ; Et le touriste, à l'attente d'un chien, Voyant vers lui venir un dromadaire, S'en trouvera fort bien. Qu'importe ! Enfin, Monsieur Dolicard, je vous laisse le choix entre Zaïre, en vaudeville, et Les Chiens du Mont Saint Bernard, sans les chiens... Demain, je reviendrai chercher votre réponse.

AIR.

Ensemble

Ces sujets si littéraires Pour vous séduire sont faits ; L'un avec ses dromadaires, Et l'autre avec ses couplets.

Dolicard

Monsieur Lucinet, vous êtes Un homme fort précieux : Aux offres que vous nous faites Nous allons réfléchir mieux.

Scène 8

Dolicard, Anselme Dolicard

Dolicard

Mon frère, je ne veux pas pousser les choses plus loin. Un chef d'orchestre à cinq mille francs par mois d'appointements, un grand opéra sans la musique, une tragédie en vaudeville et Les Chiens du Mont Saint-Bernard avec des dromadaires, c'est assez. Ma salle de spectacle restera fermée.

Anselme Dolicard

Je crois que c'est ce qu'il y a de mieux à faire.

Dolicard

Avez-vous conservé la liste des personnes à qui vous avez écrit de ma part ?

Anselme Dolicard

Sans doute.

Dolicard

Rendez-moi un autre service. Allez préparer une nouvelle lettre pour chacune d'elles. Dites leur que des motifs impérieux me rappelant à Paris, mes fêtes sont ajournées à l'an prochain. Je signerai.

Anselme Dolicard

J'approuve cette détermination. Vous aurez ainsi douze grands mois pour prendre de plus amples renseignements. Je vais écrire sans retard.

Scène 9

Dolicard

AIR.

Dolicard

Tous ces beaux faiseurs d'embarras Sont cependant une trouvaille : Non, non, je ne soupçonnais pas Originaux de cette taille. . S'il me fallait suivre leurs goûts, Je puis bien dire, sans malice, Qu'on les prendrait tous pour des fous Et moi par un Jocrisse.

Scène 10

Stanislas, Dolicard

Stanislas

J'arrive dans ces lieux et non sans dessein, car J'ai besoin de parler à Monsieur Dolicard.

Dolicard

Vous vous adressez à lui-même. Voulez vous avoir la bonté de me dire ce que vous désirez.

Stanislas

Non, je n'accueille point encor cette supplique. Avant de vous répondre , il faut que je m'explique Sur mon nom , mon passé, ma réputation, Et sur bien d'autres points formant addition.

Dolicard

Parlez, Monsieur.

Stanislas

Mon nom est Stanislas. Je le tiens de mon père ; Et je le porte haut : mes dix enfants, j'espère, Feront ce que je fais ; et la postérité Aura pour ce grand nom un encens mérité. Sous le premier empire, aux champs de l'Allemagne, En Italie, en Prusse, en Russie, en Espagne, Je cueillais des lauriers , intrépide soldat, Et j'accomplis quinze ans ce glorieux mandat. Rentré dans mes foyers, je me sentis poète ; Tous les feux d'Apollon s'allumaient dans ma tête. La France applaudissait, quatorze mois après, Vingt mille six cent vers pour elle faits exprès. Depuis ce moment-là ma muse souveraine Cède, sans résister, au penchant qui l'entraîne. Je rime tout le jour; et, quand l'ombre descend , Le sommeil sur mes yeux s'abat, incandescent. Dans les songes éclos de pareils incendies Je ne vois que sonnets, poèmes, tragédies, Stances se déroulant sur des rythmes égaux, Drames échevelés, chansons et madrigaux : Mon esprit, ennemi des ornements postiches, Moissonne sans efforts de riches hémistiches , Et l'aube qui revient blanchir le firmament Éclaire mes chefs-d'oeuvre enfantés en dormant.

Dolicard

Je ne suis nullement étonné d'apprendre que vous êtes poète ; et, d'ailleurs, vous me le prouvez... J'honore la poésie et ceux qui la cultivent : mais cependant, s'il vous plaisait de vous exprimer en prose, je crois que...

Stanislas

Pour descendre si bas, j'ai la muse trop fière. Je ne parle qu'en vers, même à ma cuisinière : Et si jamais arrêt est contre moi rendu Voulant qu'on m'emprisonne ou que je sois pendu, Je m'y soumets, Monsieur, d'où provienne la cause, Pourvu qu'on n'aille pas le rédiger en prose.

Dolicard

Cela étant, continuez à vous exprimer en vers. Quant à moi qui n'ai jamais su accoupler deux rimes....

Stanislas

Votre langage au mien ne peut être pareil ; L'aigle seul doit prétendre à fixer le soleil. Ne vous gênez donc pas : oubliez la césure, Répudiez la rime et brisez la mesure.

Dolicard

Je vous remercie de la permission... Mais enfin, Monsieur, daignerez-vous m'apprendre le motif qui vous amène ici ?

Stanislas

Très volontiers... Monsieur, vous m'avez insulté, Et je viens châtier votre témérité. Vous deviez bien penser qu'un ancien militaire Ne pourrait recevoir un injure et se taire.

Dolicard

Moi ! Je vous ai insulté ! Mais, c'est la première fois de ma vie que j'ai l'honneur de vous voir ! Il n'y a qu'un instant, je ne vous connaissais pas même de nom.

Stanislas

Impossible, Monsieur ! Impossible, je dis... Il n'est, dans le canton, ni château, ni taudis, Ni colline, ni mont, ni plaine, ni vallée, Où n'éclate ma gloire, au grand jour étalée. Vous me connaissiez donc, c'est un point convenu : Là-dessus tout débat serait fort mal venu. Cependant, pour orner vos fêtes dramatiques, Avez-vous fait appel à mes dieux domestiques ? Leur demandâtes-vous que Monsieur Stanislas, Poète complaisant et vigoureux Atlas, Vint, de votre théâtre étayant les deux pôles, Le porter au besoin sur ses mâles épaules ?... Ou vous avez douté de mon rare talent Ou vous n'avez pour moi qu'un mépris insolent. Dans l'un ou l'autre cas, l'offense est infinie Et l'honneur de mon nom veut qu'elle soit punie. Or, voici deux briquets : choisissez, soyez prompt. Songez qu'il faut du sang pour laver cet affront.

Dolicard

C'est inconcevable ! Je vous proteste que je n'ai point entendu vous offenser, que je ne soupçonnais même point que vous fussiez dans ce monde.

Stanislas

Vous ai-je bien compris ? N'est-ce point un vain songe ? A vos torts osez-vous ajouter le mensonge ? Craignez de me réduire à vous percer le sein, Sans combat, sans pitié, comme un vil assassin. Du crime à la vertu supprimant la distance, Vous me pourriez changer en gibier de potence. Oui, sachez-le, Monsieur : quand on me pousse à bout, Je deviens furieux et capable de tout !

Courant à la coulisse et appelant.

Pendant que Dolicard appelle à son secours, Stanislas jette par terre son chapeau, ses moustaches postiches, sa redingote, un des deux sabres et se retrouve vêtu en jeune homme.

Dolicard

Cet homme est fou ; il m'épouvante. Au secours ! Au secours ! On veut me tuer. Venez, Venez, mon frère !.. Mais, venez donc !... Venez donc !... Je vous en supplie... Bientôt il ne serait peut-être plus temps.

Scène 11

Dolicard, Déligny, Anselme Dolicard, Tous

Il se retourne et fait un mouvement de surprise en reconnaissant Déligny.

Dolicard

Enfin ! En croirai-je mes yeux ? Déligny, mon neveu !

Déligny

Votre neveu lui-même qui est accouru pour prendre votre défense et qui a déjà châtié l'insolent qui vous menaçait. Le voilà étendu par terre.

Dolicard

Quoi ! Ce chapeau, ces moustaches, cette redingote ?...

Pendant le dialogue précédent, il est allé chercher dans la coulisse une corbeille qu'il traîne sur la scène.

Montrant la corbeille.

Il tire successivement de la corbeille divers vêtements.

Anselme Dolicard

Oui, mon frère, cette vieille défroque, c'est Monsieur Stanislas, le soldat poète : et j'ai renfermé là-dedans d'autres personnages de votre connaissance, qui ne viendront plus vous importuner. Voici le maëstro Buscarino qui ne demande que cinq mille francs par mois d'appointements... Voici monsieur Léricourt qui joue le grand opéra sans la musique... Voici monsieur Lucinet, qui met les tragédies de Voltaire en vaudeville et remplace les chiens du Mont-Saint-Bernard par des dromadaires.

Dolicard

Ah ! Je vois ce que c'est : Déligny a représenté ces divers personnages.

Anselme Dolicard

Oui, sur mon invitation et avec mon aide. Sachant combien vous êtes amateur de comédie de société, il a consacré, depuis plus de trois ans, tous ses moments de loisir à s'exercer dans ce genre d'amusement. Vous venez d'avoir la preuve qu'il y excelle. Et maintenant, refuserez-vous de pardonner à un neveu qui, pour vous plaire, a acquis de pareils talents ? À un neveu qui suffirait pour illustrer votre théâtre ?

Dolicard

Déligny ! T'accorde-t-on souvent des congés ?

Déligny

Quinze jours, tous les ans.

Dolicard

Dans la belle saison ?

Déligny

Dans la belle saison.

Dolicard

Ces quinze jours, tu ne manqueras jamais de les venir passer ici. Je veux qu'on ne parle plus que de toi dans le département de la Seine-Inférieure... Et vous, mon frère, je vous remercie du tour charmant que vous m'avez joué.

Anselme Dolicard

Je m'y attendais. C'est pour cela que je n'ai point craint d'inaugurer les fêtes de votre château par une comédie...

Il prend la main de Déligny.

AIR.

Aux spectateurs.

Dolicard

Après trois ans et plus de brouillerie, Oncle et neveu se touchent dans la main : Grâce, Messieurs, à cette comédie , La paix entre eux est rétablie enfin. Que votre accueil à tous deux sympathique Ajoute encore à leur contentement ! Et, si la pièce excite la critique, Applaudissez du moins au dénouement. Où j'ai été acteur sans le savoir.

Tous

Que votre accueil à tous deux sympathique Ajoute encore à leur contentement ! Et, si la pièce excite la critique, Applaudissez du moins au dénouement

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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