La Comédie au Chateau
Scène 1
Dolicard, Anselme Dolicard, Buscarino
Dolicard
Oui, mon frère, j'en conviens ; j'ai une véritable passion pour la comédie de société. C'est elle qui m'a décidé à acheter ce château, situé à une faible distance de Rouen et dans lequel nous venons nous installer pour toute la saison de la villégiature. J'y ai trouvé une salle de spectacle selon mes goûts : un vrai bijou. Monsieur de Clérichamp me l'a bien fait payer trente mille francs de plus qu'il ne vaut ; mais, n'importe ! Je n'ai point de regret d'avoir conclu cette affaire.
Anselme Dolicard
Vous avez travaillé quarante ans, mon cher frère : le commerce vous a enrichi. Il est juste qu'aujourd'hui vous dépensiez votre argent comme vous l'entendez.
Dolicard
Les lettres qu'hier je vous ai prié d'écrire ont sans doute été mises exactement à la poste ?
Anselme Dolicard
En ce moment, elles doivent être toutes parvenues à leur destination.
Dolicard
Monsieur de Clérichamp mérite, sous un rapport, toute ma reconnaissance. Il m'a fourni le moyen d'utiliser ma coquette salle de spectacle, en me donnant des indications sur les amateurs du voisinage qui pourront y déployer leurs talents. J'espère qu'ils accepteront les invitations que je leur ai adressées et qu'ils ne tarderont pas à venir se concerter avec moi.
Anselme Dolicard
Je n'en doute pas.
AIR.
Dolicard
S'ils se refusaient à paraître Quel vif dépit me saisirait.
Anselme Dolicard
Bien d'autres se feraient connaître Qu'à leur place l'on admettrait. Pour votre théâtre, à la ronde, Pourriez-vous manquer de soutiens ? Toujours et partout, dans ce monde, On rencontre des comédiens.
Dolicard
Et Monsieur Buscarino le maître de chapelle de Rouen ?
Anselme Dolicard
Votre envoyé vient d'arriver ; il annonce que monsieur Buscarino le suit de près.
Dolicard
S'il faut en croire ce qu'on m'a dit, nous ne saurions nous passer de lui.
Anselme Dolicard
On nous l'a donné pour un musicien hors ligne.
Dolicard
Ce château sera donc le centre des arts et des plaisirs. Deux fois par semaine, brillante réception de tous les notables de l'arrondissement, comédie et opéra suivis d'un feu d'artifice et d'un splendide souper !
Anselme Dolicard
Nous allons éclipser Paris... Mais, je ne puis m'empêcher d'avoir le coeur gros, en songeant que Déligny notre neveu, notre seul parent aujourd'hui, ne sera pas des nôtres.
Dolicard
C'est sa faute ! Vous savez bien que, lorsque la mort de notre digne soeur le rendit orphelin, je voulus lui tenir lieu de père. Je lui destinais la suite de mes affaires, mais il refusa d'entrer dans le commerce. Monsieur préféra se faire bureaucrate, commis dans une administration. Soit ! Si je n'ai pu l'en empêcher, du moins j'ai eu le droit de l'abandonner.
Anselme Dolicard
Trois ans et davantage se sont écoulés depuis. Est-ce qu'enfin Vous ne pardonnerez pas un tort qu'il ne faut imputer qu'à la légèreté de son âge ? Il n'avait que dix-huit ans.
Dolicard
Motif de plus pour qu'il fût docile à mes conseils.
Buscarino
Oùsqu'il est, monsou Dolicard ? Oùsqu'il est?
Scène 2
Buscarino, Dolicard, Anselme Dolicard
Buscarino
Servitour ! J'arrive dé Rouen. Jé souis Buscarino, lé maestro di capella à qui monsou Dolicard a envoyé oun exprès, et jé mé rends à soun invitatioun.
Dolicard
Je vous remercie de votre empressement.
Buscarino
Mes occoupatiouns sont innombrables. C'est sur moi qué roule toute la musique dé Rouen. J'enseigne tous les instruments sans exceptioun, dépouis la serinette joursqu'au gros tambour. Mais, l'amour de mon art né mé permet pas dé récouler devant oune occoupatioun nouvelle... Vous voulez donc savoir, monsou Dolicard, si jé pouis mé charger des honorables fonctions dé chef d'orchestre dou théâtre dé votre château ? Perché pas ?
Dolicard
Bien ! J'en suis charmé. On m'a fait de vous un tel éloge...
AIR.
Buscarino
Dans les concerts ma mère était choriste, Emploi moins haut qué ses rares talents : Mon père était clarinette et bassiste Et jé naquis au brouit des instrouments. Trois mois après, d'oune main déjà soure, Prompt à tenter d'harmonioux essais, Sour mon berceau jé battais la mésoure, En écoutant les cris qué jé poussais. Cé n'est pas pour mé vanter. Comme on naît couisinier ou poète, je souis né mousicien. Maintenant, Monsou, jé fais des prodiges. Par exemple, jé né mé flatte pas dé faire parler les mouets, mais je les fais chanter.
Anselme Dolicard
Comment !
Buscarino
C'est comme j'ai l'honnour dé vous lé dire, si bien, qué j'ai fourni, cette année-ci, oune haute-contre au théâtre dé Bourdeaux, oun baryton à celoui dé Marseille, et à Paris, aux Italiens, oune basse d'oun rare mérite.
Dolicard
Ce n'est pas possible !
Buscarino
Pas possible !... Tenez, Monsou, perdez la voix par suite d'oune émotion trop vive, d'oune maladie ou d'oun accident quelconque et, si jé lé veux, vous trouverez encore, dans votre gosier, cinquante mille francs dé rente.
Dolicard
Je ne me soucie pas trop de tenter l'expérience.
Anselme Dolicard
Il pourrait y avoir du danger.
AIR.
Buscarino
À votre choix, vous déviendrez, Lorsqué j'accoumplirai ma tâche, Oun ténor égal à Douprez, Oune basse comme Lablache. Et même , moussou Dolicard , Si la chose dévait vous plaire, Jé pourrais dé vous, par mon art, Faire oune chantouse légère. Permettez !
Dolicard
Il faudrait crier cent fois au miracle !
Buscarino
Perché pas ? Vous comprenez donc qué jé vous serai d'oune immense outilité. Si jé pouis faire chanter les mouets à piou forte raisoun ceux qui né lé sont pas. Donnez-moi oune voix nazillarde comme celle dé Polichinelle, aigoue comme lé sifflet d'oune machine à vapeur, doure, pésante comme oun encloume, jé mé charge dé vous l'adoucir au point que vous croirez entendre les sons d'oune floute ou d'oune mandoline.
Dolicard
Je veux bien vous croire... Maintenant, permettez-moi de vous demander quelle somme je devrai vous offrir en échange de votre précieux concours ?
Buscarino
Jé né travaille pas pour dé l'argent. L'argent ! Jé lé méprise.... Jé mé contenterai dé votre approbatioun et dé cinq mille francs par mois ?
Dolicard
Cinq mille francs par mois !
AIR.
Buscarino
Dans son palais, il broulait dé m'entendre, L'hiver dernier, l'empéreur dé Maroc : Mon réfous dout bien lé sourprendre Réfous poli mais ferme comme oun roc. Cet amatour dé mousique savante, Si mon génie eût vers loui pris soun vol, M'aurait donné trois mille francs dé rente Pour chaque si bémol. Oui, oune bagatelle ! Vous né savez pas cé qué j'ai réfousé. Mais, jé n'ai pas voulou quitter la France, perché c'est là qué l'on trouve les talents les piou soublimes et les vins les piou exquis.
Dolicard
Certainement, je suis bien convaincu de ce que vous valez. Il me semble pourtant que cinq mille francs par mois. ..
Buscarino
Jé vous vois venir. Vous allez marchander lé génie ! Ô forfatto !
Anselme Dolicard
Dans toutes les affaires, Monsieur, chaque intéressé commence par exposer ses prétentions. On discute ensuite et l'on finit par se mettre d'accord... si l'on peut.
Il se précipite vers la porte.
Buscarino
Et vous appelez cela oune affaire ! Vous croyez qué lé génie sé pèse comme oune balle dé coton ou sé mesoure comme oune pièce dé calicot ? Profanatioun ! Portez-vous bien, Monsou ! Jé retourne à Rouen subito. Lé maestro Buscarino, lé Rossini dé la Seine Inférioure né peut vous convenir. Adressez-vous à des râcleurs dé professioun, mais armez-vous dé courage, car, vous aurez pour mousique oun affreux charivari.
Anselme Dolicard
Monsieur Buscarino, laissez-moi vous dire encore quelques mots !
Buscarino
Pas oun seul dé piou !
Anselme Dolicard
Tâchons de nous entendre ! Je vous en prie.
Buscarino
J'en ai trop entendou.
Anselme Dolicard
Vous m'écouterez.
ENSEMBLE
AIR.
Buscarino
Non, non, diavolo !
Buscarino
D'oune terrible offense J'ai dou mé courroucer ; Loin dé vous l'espérance Dé pouvoir l'effacer !
Il s'éloigne rapidement : Anselme lui court après.
Dolicard
Calmez cette colère Faite pour étonner ! Faut-il qu'on s'exaspère ? Ne peut-on raisonner ?
Scène 3
Dolicard
Dolicard
Quel homme !... Quelle présomption !.... Quelles exigences !... Je n'en reviens pas.... Si tous les artistes dont j'aurai besoin pour mes soirées, indépendamment des amateurs, n'ont pas des prétentions plus modérées, il m'en coûtera cher.
Scène 4
Dolicard, Anselme Dolicard
Dolicard
Eh bien, mon frère !
AIR.
Anselme Dolicard
Il a suivi la berge étroite Du ruisseau qui sort du verger ; Vers la prairie en ligne droite, Puis, je l'ai vu se diriger. L'habile homme a voulu, je pense, Entraîné par ses vifs penchants, Pour mieux nous prouver sa science Faire une fugue à travers champs. Que vous dirai-je ? Monsieur Buscarino a sauté quatre à quatre les marches du perron ; et aussitôt...
Dolicard
Et il a foulé mon jardin potager ?
Anselme Dolicard
En prenant cette voie, il s'y est trouvé forcé.
Dolicard
Le malheureux !
Scène 5
Léricourt, Dolicard, Anselme Dolicard
Léricourt
J'ai l'honneur de vous saluer, Messieurs. Je demande Monsieur Dolicard, le nouveau propriétaire de ce château.
Dolicard
C'est moi, Monsieur.
Léricourt
Enchanté ! Voici la lettre que vous avez pris la peine de m'écrire.
Dolicard
Ah ! Vous êtes Monsieur Léricourt ?
Léricourt
Et je viens vous remercier d'avoir songé à moi pour vos soirées. J'aime le spectacle avec fureur.
Dolicard
C'est comme moi.
Léricourt
J'ai même déjà eu quelques succès sur plusieurs théâtres de société.
Dolicard
Je le crois.
Léricourt
Je joue les rôles à effet, ceux qui remplissent la scène.... Quel répertoire avez-vous en vue ?
Dolicard
Tous les genres sont bons, hors le genre ennuyeux.
Léricourt
Telle est aussi mon opinion... Et vous avez choisi pour la représentation d'ouverture ?...
Dolicard
Je suis en balance.
Léricourt
Voulez-vous me permettre de vous proposer une pièce ?
Dolicard
Volontiers : je vous en serai reconnaissant.
Léricourt
Robert le Diable.
Dolicard
Robert le Diable !
Léricourt
Poème de Monsieur Scribe, musique de Monsieur Meyerbeer.
Dolicard
Je ne connais que cela.
Léricourt
Entendons-nous, cependant. Je propose bien ce grand opéra, mais sans la musique !
Dolicard
Sans la musique !
Léricourt
Oui, Monsieur ; et je me charge volontiers du rôle de Bertram. Ce n'est pas le diable !
Dolicard
Pardonnez-moi ! Bertram est le diable en personne.
Il déclame.
Léricourt
Avant toi j'y serai.... Qu'il cueille ce rameau Et sur lui je reprends un empire nouveau ! De ses propres désirs devenant la victime, Dès qu'il pourra les satisfaire tous, Ce pouvoir souverain va le conduire au crime Et le crime conduit à nous. Et le crime conduit à nous. Vous ne m'avez pas compris. J'ai voulu dire que ce rôle ne présentait pas de grandes difficultés, pour moi du moins. Je me sens d'enlever les spectateurs avec ce morceau du troisième acte. Jetez là-dessus les arpéges, les gammes chromatiques, un ut dièse, et vous n'obtiendrez pas les effets que je viens de produire par la déclamation.
Dolicard
Vous rendez fort bien la pensée de l'auteur. Cependant, il est des gens qui pourraient trouver étrange qu'on séparât la musique des paroles.
Il chante.
Léricourt
Bon, bon , bon, bon , bon, Jour, jour, jour, jour, jour, Bonjour, bonjour, bonjour, Monsieur Lé, monsieur ri, monsieur court, Monsieur Léricourt, Léricourt , Léricourt. J'en doute. La musique fait longueur. Messieurs les compositeurs n'entendent pas les choses comme les autres hommes. Par exemple, supposons, Monsieur Dolicard, qu'il vous prenne envie de me dire en ce moment où je vous parle : « Bonjour, monsieur Léricourt ! » Ce sera l'affaire la plus simple du monde : « Bonjour, monsieur Léricourt! » Un compositeur s'y prendra d'une autre manière : Et puis, songez-vous au déluge de notes que ces mots vont faire pleuvoir ?... Bonjour ! Cela annonce le matin. L'orchestre commence pianissimo par imitation de l'aurore qui se lève calme et paisible. Un instant après, le soleil se montre à l'horizon : l'orchestre le salue par un riforzando. Bientôt, la vaste scène de la nature est inondée de feux et de lumière. Les hommes s'agitent, les oiseaux chantent, les boeufs, les vaches et les taureaux beuglent. Entendez-vous alors ce bruit étrange ? Les contrebasses, les ophicléides, les saxophones, les timbales, la grosse-caisse, tout s'en mêle, et le tintamarre ne permet plus au pauvre bonjour d'arriver jusqu'à vos oreilles.
Dolicard
Quel original !
Anselme Dolicard
Il est presque de la force de Monsieur Buscarino.
Léricourt
Dernièrement, j'étais à Paris, au Grand-Opéra où l'on jouait précisément Robert le Diable. La prima-dona entonnait son grand air : Grâce pour toi même et grâce pour moi, lorsque je m'aperçus que j'avais oublié ma tabatière à ma maison de campagne, située à deux pas d'ici, sur le passage du chemin de fer. Aussitôt, je quitte la salle, je cours à la gare de Rouen, je monte en wagon, j'arrive à ma maison de Campagne, je prends ma tabatière, et je reviens ensuite à Paris par le premier convoi. Le croiriez-vous ? Rentré au Grand-Opéra, je retrouve la prima-dona à la même place, chantant encore : « Grâce pour toi-même et grâce pour moi ».
Dolicard
Ah ! ah ! ah !
Léricourt
Seulement, l'orchestre que j'avais laissé roucoulant comme une tourterelle, était devenu furieux comme un lion harcelé et poussait de tels cris qu'on ne comprenait pas que les dames et les chevaliers endormis autour de la princesse, pussent ne pas se réveiller.
Dolicard
L'anecdote est piquante.
Dolicard
Je connais un membre du conservatoire de musique : je la lui raconterai.
Léricourt
Ajoutez, s'il vous plaît, que ces répétitions et ce tapage sont une insulte pour les spectateurs.
Dolicard
Une insulte !
Léricourt
Oui, une insulte, une double insulte. Leur dire cent fois la même chose et finir par la leur crier sur un pareil accompagnement, c'est à la fois se méfier de leur intelligence et les prendré pour des sourds. Nous voilà donc d'accord : nous jouerons Robert le Diable sans la musique. Je serai délicieux dans Bertram... Au revoir, Monsieur. Vous nous promettez de charmantes soirées.
Scène 6
Anselme Dolicard, Dolicard
Anselme Dolicard
Que pensez-vous de tout ceci, mon frère ?
Dolicard
Je pense qu'avec des Buscarino et des Lericourt, il n'y aurait pas moyen d'exécuter nos projets. Comment faire quelque chose avec des gens qui ont des prétentions si exorbitantes ou dont le cerveau enfante de pareilles extravagances ?
Anselme Dolicard
Il est certain que nous débutons mal.
Dolicard
On rit, malgré soi, de ces sottises-là ; mais on n'introduit pas ceux qui les débitent dans sa société : Ils vous forceraient à rougir... Monsieur de Clérichamp qui m'a dit tant de bien des talents de monsieur Léricourt, m'aurait-il voulu mystifier ?
Anselme Dolicard
Ne le croyez pas. Les éloges qu'il lui a donnés prouvent seulement qu'il n'est pas connaisseur.
AIR.
Dolicard
De Robert le Diable, vraiment, La position est critique ; Monsieur Léricourt , gravement, Veut le jouer sans la musique. Peut-être un autre qui viendra, Contant aussi des fariboles, Hardiment me proposera De le jouer sans les paroles.
AIR.
Anselme Dolicard
Par tous pays, sur la lyrique scène, Quand ce Robert promet de se montrer, Toute la salle, en un instant, est pleine De spectateurs venus pour admirer. Si, désormais, il faut que l'on se passe Et du poète et du musicien, Les amateurs s'éloigneront en masse, Car du chef-d'oeuvre il ne restera rien. Qu'on mette en pratique des idées à tel point extraordinaires et elles amèneront de singuliers résultats !
Scène 7
Lucinet, Dolicard, Anselme Dolicard, Ensemble
Lucinet
On m'a dit que je pouvais entrer. Vous voyez en moi Lucinet. J'ai reçu l'aimable épître de Monsieur Dolicard, et je me rends....
Dolicard
Je vous remercie, Monsieur ! Il n'y a donc pas eu indiscrétion à vous demander votre appui pour mes soirées.
Lucinet
Comment donc ! C'était bien juste. Entre voisins, on n'a rien à se refuser. La preuve, c'est que je m'empresse de venir attirer votre attention sur un spectacle qui, à coup sûr, obtiendra votre suffrage et celui de votre aimable société.
Dolicard
Parlez.
Lucinet
Je vous offre une superbe pièce de l'ancien répertoire, une pièce dans laquelle Lekain, Larive et Mademoiselle Desgarcins électrisaient jadis la foule.
Dolicard
Il y a du bon dans l'ancien répertoire. Quelle est cette pièce ?
Lucinet
C'est une tragédie.
Dolicard
Une tragédie !
Lucinet
En cinq actes et en vers, comme l'on n'en fait plus, et dont l'action se passe à la Porte.
AIR.
Dolicard
Non, je ne veux pas que chez moi On traite les gens de la sorte : Lorsqu'on les a reçus chez soi, On ne peut les mettre à la porte. À la porte ! À la porte, dites-vous ?
Lucinet
Bah ! Chacun de nous a raison. ... Nous parlons, vous, par coq-à-l'âne ; De la porte de la maison, Et moi de la Porte-Ottomane.
Dolicard
Ah ! ah ! ah ! C'est bien différent !
Lucinet
Vous devez connaître la tragédie que je viens vous proposer. Qui n'a point lu Zaïre, de Monsieur de Voltaire ? Qui n'a pas retenu le touchant hémistiche : « Zaïre, vous pleurez ! »
Dolicard
Ah ! Zaïre !
Lucinet
Oui, Zaïre, mais mise en Vaudeville.
Dolicard
En vaudeville !
Il tire un rouleau de papier de sa poche.
AIR.
Portant le doigt à son front.
Lucinet
Sa muse était vive et hardie ; Mais pourtant je ne risque rien De soutenir que mon génie Plane de pair avec le sien. Cette Zaïre désolée Et mourant enfin pour sa foi , Je sens là qu'il me l'a volée, En la composant avant moi. Ni plus ni moins. Et pour que vous n'en doutiez pas, je vous apporte un échantillon des couplets que nous intercalerons dans les vers alexandrins de monsieur de Voltaire. Ils sont de ma composition, et j'espère qu'ils ne dépareront pas l'oeuvre du grand poète.
Dolicard
Peut-être votre poésie ferait-elle pâlir la sienne : mais, je vous l'avoue, on aime si peu la tragédie aujourd'hui, que je n'oserais pas hasarder celle-ci sur mon théâtre. Qu'en dites-vous, mon frère ?
Anselme Dolicard
Je suis de votre avis ; il ne faut pas braver l'opinion.
Lucinet
On peut la redresser.
Dolicard
Je ne veux pas me charger de ce soin.
Lucinet
Soit ! Puisque vous manquez de courage, je n'insisterai pas ; mais à défaut de ma tragédie, je tiens un mélodrame à votre disposition.
Dolicard
Un mélodrame ! Je ne dis pas non, s'il est intéressant.
Lucinet
Je n'en connais pas de plus pathétique.
Dolicard
Son titre ?
Lucinet
Les Chiens du Mont Saint-Bernard.
Dolicard
Nous avons vu jouer cette pièce à l'Ambigu-Comique.
Dolicard
Oui, je me le rappelle.
Lucinet
C'est cela même : on l'avait reprise... Je n'y trouve qu'un défaut, un seul auquel nous pouvons aisément remédier : nous remplacerons les chiens par des dromadaires.
Dolicard
Vous plaisantez !
Lucinet
Point du tout ! Les chiens marchent ou courent plus ou moins vite, mais terre à terre. Vous diriez qu'ils rampent et, autour d'eux, on ne voit que hautes montagnes. Quel rapport, je vous le demande, y a-t-il entre ces hautes montagnes et des chiens ? À ces chiens, substituez des dromadaires. Les dromadaires s'avancent surmontés de leurs bosses sur le dos, diminutifs des hautes montagnes. Par suite, l'harmonie s'établit entre les hautes montagnes et les dromadaires ; et les Chiens du Mont Saint-Bernard forment le spectacle le plus attrayant, le plus sympathique qu'il soit possible d'imaginer.
Dolicard
Mais, Monsieur, avez-vous bien songé à tous les inconvénients de cette substitution ? Je me borne à vous en signaler un. Les dromadaires sont originaires des pays chauds, et chacun sait qu'un hiver glacial règne constamment sur les Alpes du Saint-Bernard.
AIR.
Lucinet
Ces animaux pourront être au supplice , Dans les hauts lieux à ce point refroidis ; Mais ils feront de l'exercice, Pour réchauffer leurs membres engourdis. Leur pied rapide effleurera la terre ; Et le touriste, à l'attente d'un chien, Voyant vers lui venir un dromadaire, S'en trouvera fort bien. Qu'importe ! Enfin, Monsieur Dolicard, je vous laisse le choix entre Zaïre, en vaudeville, et Les Chiens du Mont Saint Bernard, sans les chiens... Demain, je reviendrai chercher votre réponse.
AIR.
Ensemble
Ces sujets si littéraires Pour vous séduire sont faits ; L'un avec ses dromadaires, Et l'autre avec ses couplets.
Dolicard
Monsieur Lucinet, vous êtes Un homme fort précieux : Aux offres que vous nous faites Nous allons réfléchir mieux.
Scène 8
Dolicard, Anselme Dolicard
Dolicard
Mon frère, je ne veux pas pousser les choses plus loin. Un chef d'orchestre à cinq mille francs par mois d'appointements, un grand opéra sans la musique, une tragédie en vaudeville et Les Chiens du Mont Saint-Bernard avec des dromadaires, c'est assez. Ma salle de spectacle restera fermée.
Anselme Dolicard
Je crois que c'est ce qu'il y a de mieux à faire.
Dolicard
Avez-vous conservé la liste des personnes à qui vous avez écrit de ma part ?
Anselme Dolicard
Sans doute.
Dolicard
Rendez-moi un autre service. Allez préparer une nouvelle lettre pour chacune d'elles. Dites leur que des motifs impérieux me rappelant à Paris, mes fêtes sont ajournées à l'an prochain. Je signerai.
Anselme Dolicard
J'approuve cette détermination. Vous aurez ainsi douze grands mois pour prendre de plus amples renseignements. Je vais écrire sans retard.
Scène 9
Dolicard
AIR.
Dolicard
Tous ces beaux faiseurs d'embarras Sont cependant une trouvaille : Non, non, je ne soupçonnais pas Originaux de cette taille. . S'il me fallait suivre leurs goûts, Je puis bien dire, sans malice, Qu'on les prendrait tous pour des fous Et moi par un Jocrisse.
Scène 10
Stanislas, Dolicard
Stanislas
J'arrive dans ces lieux et non sans dessein, car J'ai besoin de parler à Monsieur Dolicard.
Dolicard
Vous vous adressez à lui-même. Voulez vous avoir la bonté de me dire ce que vous désirez.
Stanislas
Non, je n'accueille point encor cette supplique. Avant de vous répondre , il faut que je m'explique Sur mon nom , mon passé, ma réputation, Et sur bien d'autres points formant addition.
Dolicard
Parlez, Monsieur.
Stanislas
Mon nom est Stanislas. Je le tiens de mon père ; Et je le porte haut : mes dix enfants, j'espère, Feront ce que je fais ; et la postérité Aura pour ce grand nom un encens mérité. Sous le premier empire, aux champs de l'Allemagne, En Italie, en Prusse, en Russie, en Espagne, Je cueillais des lauriers , intrépide soldat, Et j'accomplis quinze ans ce glorieux mandat. Rentré dans mes foyers, je me sentis poète ; Tous les feux d'Apollon s'allumaient dans ma tête. La France applaudissait, quatorze mois après, Vingt mille six cent vers pour elle faits exprès. Depuis ce moment-là ma muse souveraine Cède, sans résister, au penchant qui l'entraîne. Je rime tout le jour; et, quand l'ombre descend , Le sommeil sur mes yeux s'abat, incandescent. Dans les songes éclos de pareils incendies Je ne vois que sonnets, poèmes, tragédies, Stances se déroulant sur des rythmes égaux, Drames échevelés, chansons et madrigaux : Mon esprit, ennemi des ornements postiches, Moissonne sans efforts de riches hémistiches , Et l'aube qui revient blanchir le firmament Éclaire mes chefs-d'oeuvre enfantés en dormant.
Dolicard
Je ne suis nullement étonné d'apprendre que vous êtes poète ; et, d'ailleurs, vous me le prouvez... J'honore la poésie et ceux qui la cultivent : mais cependant, s'il vous plaisait de vous exprimer en prose, je crois que...
Stanislas
Pour descendre si bas, j'ai la muse trop fière. Je ne parle qu'en vers, même à ma cuisinière : Et si jamais arrêt est contre moi rendu Voulant qu'on m'emprisonne ou que je sois pendu, Je m'y soumets, Monsieur, d'où provienne la cause, Pourvu qu'on n'aille pas le rédiger en prose.
Dolicard
Cela étant, continuez à vous exprimer en vers. Quant à moi qui n'ai jamais su accoupler deux rimes....
Stanislas
Votre langage au mien ne peut être pareil ; L'aigle seul doit prétendre à fixer le soleil. Ne vous gênez donc pas : oubliez la césure, Répudiez la rime et brisez la mesure.
Dolicard
Je vous remercie de la permission... Mais enfin, Monsieur, daignerez-vous m'apprendre le motif qui vous amène ici ?
Stanislas
Très volontiers... Monsieur, vous m'avez insulté, Et je viens châtier votre témérité. Vous deviez bien penser qu'un ancien militaire Ne pourrait recevoir un injure et se taire.
Dolicard
Moi ! Je vous ai insulté ! Mais, c'est la première fois de ma vie que j'ai l'honneur de vous voir ! Il n'y a qu'un instant, je ne vous connaissais pas même de nom.
Stanislas
Impossible, Monsieur ! Impossible, je dis... Il n'est, dans le canton, ni château, ni taudis, Ni colline, ni mont, ni plaine, ni vallée, Où n'éclate ma gloire, au grand jour étalée. Vous me connaissiez donc, c'est un point convenu : Là-dessus tout débat serait fort mal venu. Cependant, pour orner vos fêtes dramatiques, Avez-vous fait appel à mes dieux domestiques ? Leur demandâtes-vous que Monsieur Stanislas, Poète complaisant et vigoureux Atlas, Vint, de votre théâtre étayant les deux pôles, Le porter au besoin sur ses mâles épaules ?... Ou vous avez douté de mon rare talent Ou vous n'avez pour moi qu'un mépris insolent. Dans l'un ou l'autre cas, l'offense est infinie Et l'honneur de mon nom veut qu'elle soit punie. Or, voici deux briquets : choisissez, soyez prompt. Songez qu'il faut du sang pour laver cet affront.
Dolicard
C'est inconcevable ! Je vous proteste que je n'ai point entendu vous offenser, que je ne soupçonnais même point que vous fussiez dans ce monde.
Stanislas
Vous ai-je bien compris ? N'est-ce point un vain songe ? A vos torts osez-vous ajouter le mensonge ? Craignez de me réduire à vous percer le sein, Sans combat, sans pitié, comme un vil assassin. Du crime à la vertu supprimant la distance, Vous me pourriez changer en gibier de potence. Oui, sachez-le, Monsieur : quand on me pousse à bout, Je deviens furieux et capable de tout !
Courant à la coulisse et appelant.
Pendant que Dolicard appelle à son secours, Stanislas jette par terre son chapeau, ses moustaches postiches, sa redingote, un des deux sabres et se retrouve vêtu en jeune homme.
Dolicard
Cet homme est fou ; il m'épouvante. Au secours ! Au secours ! On veut me tuer. Venez, Venez, mon frère !.. Mais, venez donc !... Venez donc !... Je vous en supplie... Bientôt il ne serait peut-être plus temps.
Scène 11
Dolicard, Déligny, Anselme Dolicard, Tous
Il se retourne et fait un mouvement de surprise en reconnaissant Déligny.
Dolicard
Enfin ! En croirai-je mes yeux ? Déligny, mon neveu !
Déligny
Votre neveu lui-même qui est accouru pour prendre votre défense et qui a déjà châtié l'insolent qui vous menaçait. Le voilà étendu par terre.
Dolicard
Quoi ! Ce chapeau, ces moustaches, cette redingote ?...
Pendant le dialogue précédent, il est allé chercher dans la coulisse une corbeille qu'il traîne sur la scène.
Montrant la corbeille.
Il tire successivement de la corbeille divers vêtements.
Anselme Dolicard
Oui, mon frère, cette vieille défroque, c'est Monsieur Stanislas, le soldat poète : et j'ai renfermé là-dedans d'autres personnages de votre connaissance, qui ne viendront plus vous importuner. Voici le maëstro Buscarino qui ne demande que cinq mille francs par mois d'appointements... Voici monsieur Léricourt qui joue le grand opéra sans la musique... Voici monsieur Lucinet, qui met les tragédies de Voltaire en vaudeville et remplace les chiens du Mont-Saint-Bernard par des dromadaires.
Dolicard
Ah ! Je vois ce que c'est : Déligny a représenté ces divers personnages.
Anselme Dolicard
Oui, sur mon invitation et avec mon aide. Sachant combien vous êtes amateur de comédie de société, il a consacré, depuis plus de trois ans, tous ses moments de loisir à s'exercer dans ce genre d'amusement. Vous venez d'avoir la preuve qu'il y excelle. Et maintenant, refuserez-vous de pardonner à un neveu qui, pour vous plaire, a acquis de pareils talents ? À un neveu qui suffirait pour illustrer votre théâtre ?
Dolicard
Déligny ! T'accorde-t-on souvent des congés ?
Déligny
Quinze jours, tous les ans.
Dolicard
Dans la belle saison ?
Déligny
Dans la belle saison.
Dolicard
Ces quinze jours, tu ne manqueras jamais de les venir passer ici. Je veux qu'on ne parle plus que de toi dans le département de la Seine-Inférieure... Et vous, mon frère, je vous remercie du tour charmant que vous m'avez joué.
Anselme Dolicard
Je m'y attendais. C'est pour cela que je n'ai point craint d'inaugurer les fêtes de votre château par une comédie...
Il prend la main de Déligny.
AIR.
Aux spectateurs.
Dolicard
Après trois ans et plus de brouillerie, Oncle et neveu se touchent dans la main : Grâce, Messieurs, à cette comédie , La paix entre eux est rétablie enfin. Que votre accueil à tous deux sympathique Ajoute encore à leur contentement ! Et, si la pièce excite la critique, Applaudissez du moins au dénouement. Où j'ai été acteur sans le savoir.
Tous
Que votre accueil à tous deux sympathique Ajoute encore à leur contentement ! Et, si la pièce excite la critique, Applaudissez du moins au dénouement