Tragédie · 1643 · 5 actes

Alinde

d’Hyppolyte Jules de la la Mesnardière

Représentation
≈ 1 h 54
Distribution
4 femmes, 6 hommes
Répliques
432
Écriture
En vers
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Ortalque H 102 ≈ 30 min 7
Perside N 64 ≈ 24 min 9
Canope N 37 ≈ 14 min 2
Isaspe F 57 ≈ 9 min 8
Évandre H 37 ≈ 9 min 7
Iris F 40 ≈ 7 min 5
Alinde F 22 ≈ 7 min 6
Arcade H 23 ≈ 5 min 7
Léontin H 18 ≈ 4 min 2
Phenix H 10 ≈ 3 min 5
Chrysane F 15 ≈ 2 min 6
Phocas H 7 ≈ 1 min 3
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle IIIIIIIVV
Ortalque absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Perside absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Canope absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Isaspe absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Évandre absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Iris absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Alinde absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Arcade absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Acte I

Scène 1

Ortalque, Alinde, Arcade

Ortalque

Arcade, j'y consens ; réveillez ma raison ; Arrachez, de mon coeur cet aimable poison ; Oui, détournez mes yeux de cet oeil adorable, Et pour me rendre heureux rendez-moi misérable.

Alinde

Ah Princesse !

Arcade sort.

Arcade

Oubliez, ses funestes appas, Craignez la servitude, évitez le trépas Un frère vous conduit parmi ces précipices, Et les coeurs des Héros triomphent des délices.

Scène 2

Ortalque, Évandre

Ortalque

Quoi chasser de mon coeur un si noble tourment ! Être auprès de Perfide, et n'être pas amant ! Vivre parmi les feux sans ressentir leur flamme ! Recevoir par les yeux mille beautés dans l'âme Dont l'image agréable, et féconde en plaisirs Enchante les esprits, engendre les désirs, Et parmi ces objets demeurer insensible ! Garder dans ces transports un courage invincible ! Ces discours font fort beaux, Arcade ; sur ce point On entend les Conseils ; mais on ne les suit point.

Évandre

On sait que les amants méprisent la lumière ; Qu'un voile ténébreux leur couvre la paupière ; Qu'ils souffrent rarement un discours généreux i Et qu'un juste Conseil leur semble rigoureux. Mais que fait ce grand coeur dont la fameuse audace Mit un Roi dans Ténéde, et deux Mars dans la Thrace ? Ce coeur dont le Bosphore admira les exploits, Et qui servit de base au trône de ses Rois ?

Ortalque

Ne me provoque plus par l'éclat de ma gloire. Le vainqueur de Ténéde a perdu la victoire : Esclave à cette fois je sers une beauté Où brillent tant d'attraits parmi la Majesté, Que s'il faut dans ses fers abandonner la vie, Évandre, je consens qu'elle me soit ravie. Aussi bien de mourir par de si doux appas C'est vivre, et c'est mourir que de n'en mourir pas.

Évandre

Quoi ne pensez-vous point qu'aussitôt que l'orage Qui vous fit recueillir ces restes du naufrage Cessera de troubler l'infidèle élément, Vous perdrez pour jamais un objet si charmant ? Mais je veux que les vents désormais leurs complices Prolongeant leurs fureurs prolongent vos délices ; Et que les matelots transis dessus le port Contemplent sur les eaux cent marques de la mort : Pensez-vous qu'un amant ait assez d'indulgence Pour voir croître vos feux avec indifférence ? Jugez mieux : et discret dans l'hospitalité Exemptez votre coeur d'une infidélité.

Ortalque

D'une infidélité ! Non, non. Vous devez croire Qu'on Prince ne fait rien de fatal à sa gloire : Mais quand le Ciel plus doux m'inspira cette ardeur, Qu'il voulut par ma flaMme accroître ma splendeur..

Évandre

Ou votre aveuglement.

Ortalque

Écoutez, cher Évandre. Tout censeur doit souffrir que l'on se fasse entendre, Peut-être que l'amour me conduit sagement, Et que dans mes erreurs j'ai quelque jugement.

Évandre

Je le crois. Mais voyons.

Ortalque

Savez-vous la naissance, Les trésors, les vertus, la grandeur, la puissance Que Perside peut mettre entre ses ornements, Et dont le seul éclat anoblit mes tourments ?

Évandre

J'apprends qu'elle a dessein de joindre la Sicile ; Et qu'un vent opposé l'a mise en cet asile , Où ta civilité fatale à ton repos Récit courtoisement ce beau reste des flots.

Ortalque

Il est vrai, cher Évandre hélas ! Cette tempête Menaça les Persans pour tomber sur ma tête ! Les Dieux ont eu pitié de ces beaux étrangers ! Et pour moi seulement ils gardaient les dangers ! Quand ce riche vaisseau désancrant pour l'Europe Exposa sur ces bords et Perside, et Canope, Battus de la tempête, affaiblis, languissants, ( Ah ce seul souvenir charme encore mes sens ! ), Il sembla que le Ciel fit revenir au monde Celle dont les attraits se formèrent dans l'onde ! Jamais les yeux mortels n'ont vu tant de beauté : D'abord j'eus de l'horreur de cette cruauté Qu'un farouche élément faisait à la Déesse Qui me parut alors sous l'habit de Princesse. Je blâmai dans mon coeur Neptune, et ses rigueurs ; Perfide me toucha, je plaignis ses langueurs ; Et sans craindre les fers d'un si doux esclavage , L'offris cette maison , mes biens , mon équipage. Hélas ! Je donnai plus que je ne désirais , Et reçus dès l'abord plus que je n'espérais ! Cet oeil où la frayeur était encore peinte Lança les premiers traits dont je sentis l'atteinte. Ses regards et les miens se rencontrant en l'air Firent en se mêlant comme un certain éclair Dont l'aimable rayon perça jusqu'à mon âme ! Je sentis dès l'instant que j'étais tout en flamme ! Et dès lors mon esprit fut si fort enchanté, Que depuis mon amour ne s'est point augmenté ! Après que le repos eût soulagé leur peine , Canope raconta l'injustice, et la haine Qu'un Roi l'horreur des siens, l'opprobre de son rang, Déploya sans respect sur trois Princes du sang ; Qui lassés de gémir dessous la violence, Pour posséder la paix quittèrent l'opulence. La Perse vit réduire à ce funeste choix Les neveux de Cyrus, le sang de mille Rois. Leurs voeux, et leurs vaisseaux choisirent la Sicile. Pour trouver du repos dans le sein de cette île.

Évandre

Et Perside ?

Scène 3

Ortalque, Phocas, Évandre

Ortalque

Où font-ils ?

Phocas

Seigneur, ils vont partir. Le Prince vous attend.

Évandre

C'est pour vous divertir ; Allez.

À Phocas.

Ortalque

Dieux que je crains l'excès de votre zèle ! Qui n'est point complaisant, me paraît infidèle , Et qui choque ma flamme, avance mon trépas. À tantôt.

Phocas

Ils font prêts.

Ortalque

Moi, je ne le suis pas. Un coeur plein de désirs, plein de feux, plein de glace ; À bien d'autres pensers que le soin de la chasse. Qu'ils attendent.

Scène 4

Ortalque, Évandre

Ortalque

- Perside en cet éloignement Ne suivit pas les siens à leur embarquement. La Perse eut en dépôt ce précieux otage, De peur que les dangers de ce triste voyage Ne fissent dans les flots un liquide tombeau À tout ce que la terre a de rare, et de beau. Canope, grand seigneur, brûla d'amour pour elle ; Elle brûla pour lui d'une ardeur mutuelle , Et craignant qu'un Tyran jaloux de leurs plaisirs N'empêchât les effets de leurs chastes désirs Ils cachèrent leurs pas dans une nuit profonde Pour exposer leurs feux aux caprices de l'onde Qui s'enfla de courroux en sentant dessus foi Ces esprits enflammés, qui lui faisaient la loi. Les Autans mutinés pour seconder sa rage Poussaient ce divin couple à deux doigts du naufrage, Quand portés par l'orage, et conduits par le sort On les vit languissants s'échouer dans le port. Je ne vous dirai point quelles tapisseries, Combien de talents d'or, combien de pierreries Leur Navire entrouvert dépose en ce château Qui semble triompher de la fureur de l'eau. Car je tiens que Perside en merveilles féconde Surpasse infiniment tous les trésors du monde ; Et que l'aimable lieu qui garde un si beau corps Possède en ses attraits les plus rares trésors. Il suffit qu'aujourd'hui connaissant la fortune Qu'amour me vient offrir par les mains de Neptune, Tu secondes ma flamme, et suive mes désirs, Si tu veux, cher Évandre, arrêter mes soupirs.

Évandre

Ce coeur est Grec, et libre. Approuver, ou reprendre Ce sont ou les vertus, ou les vices d'Évandre. Souffrez donc que ma voix contraire à vos soupirs Choque vos sentiments pour régler vos désirs. Canope aura quitté le séjour de la Perse Pour souffrir loin des siens qu'un rival le traverse ? Vous pensez que Perside ait le coeur si léger Qu'elle immole un Persan aux feux d'un étranger ? Qu'un moment soit la fin d'une amour si parfaite ? Qu'on ne déteste point votre flamme indiscrète ? Et qu'enfin les mortels ne soient pas odieux De troubler un Hymen résolu par les Dieux ?

Ortalque

Non, je ne veux troubler aucune intelligence Qui fasse en deux esprits une auguste alliance. L'honore dans l'Hymen la volonté des Cieux, Et je sais respecter ce qu'estiment les Dieux. Mais si je découvrais au scrupuleux Évandre Qu'aimant avec espoir j'ai raison d'entreprendre ; Que Canope asservi par les yeux de ma soeur Veut qu'un droit mutuel l'en rende possesseur, Et qu'Iris qu'il enflamme, est prête de l'entendre, Que diriez-vous alors : que penserait Évandre ?

Évandre

Évandre vous dirait que l'esprit d'un amant Se forme cent douceurs pour flatter son tourment. Qui sait si ces Persans pour celer leur fortune N'ont point changé leurs noms sur le sein de Neptune ? Et qui peut découvrir si mouillant dans ce port Canope vous a fait un fidèle rapport ? Si l'amante est d'un sang révéré dans l'histoire, Pensez-vous que l'amant vous quitte cette gloire ? Et si cet oeil fatal n'est point du sang des Dieux, Pourquoi tant acheter un tourment spécieux ? Craignez les mains des Rois. Perfide est une Reine ; Sa parole et son port sont d'une souveraine ; Et malgré sa douceur, son air impérieux Inspire à notre esprit qu'elle trompe nos yeux.

Ortalque

Ta franchise me plaît : mais ton zèle m'outrage, Le danger qui t'effraye, irrite mon courage. Qu'importe que Perside en ce déguisement Nous cache ses grandeurs par son abaissement ? Ce soupçon glorieux doit accroître ma peine ; Puis-je trop endurer si c'est pour une Reine ? Aussi craignant les Rois je presse mon amour Avant que tant d'attraits aient averti la Cour. Je crains, non pas les mains, mais les yeux d'un Monarque ; Et s'il m'ôte Perside, il me donne à la Parque. Cher Évandre, adoucis tes fidèles rigueurs. Et termine ma vie, ou souffre mes langueurs.

Évandre

Languissez, j'y consens. Mais, quoi qui vous arrive, Songez qu'elle est Persane, amante, et fugitive ; Que loin de vous pouffer j'en détourne vos pas ; Et qu'enfin je vous suis et ne vous mène pas.

Ortalque

Allons donc.

Évandre

- De ce pas ? Et dans votre poursuite Vous croyez triompher sans art, et sans conduite ! Ah c'est trop vous flatter.

Ortalque

- J'aperçois notre amant Avançons nos desseins dans son éloignement.

Scène 5

STANCES.

seul

Scène 6

Canope, Iris

Canope

Mais Iris me paraît ! Ah ! Quelque Dieu m'inspire Que je dois aujourd'hui passer sous son empire. Madame, vous sortiez ?

Iris

Je sortais sans dessein.

Canope

Et moi qui sens toujours un trait de dans mon sein Je formais en ces lieux la mortelle pensée De ne voir qu'aux enfers ma foi récompensée, Puis qu'Iris et le Ciel prolongent mes tourments ?

Iris

Dieux ! Que vous êtes loin de ces discrets amants Dont le coeur gémissant dessous la violence Cache un long désespoir des voiles du silence ! Quoi ! Cette amour naissante est encore au berceau, Et l'amant abattu me parle du tombeau.

Canope

Hélas ! Si mes douleurs s'allègent par les plaintes ; si ces tristes discours soulagent mes atteintes ; Pourquoi m'obligez-vous à les dissimuler ! Leurs transports violents me forcent de parler, Et parmi les accès de l'ennui qui me touche Ma voix sort de mon coeur plutôt que de ma bouche. Dans cette solitude où je verse des pleurs J'adoucis mon tourment quand je plains mes malheurs ; Mais si vous désirez que rien ne me console, Et que perdant l'espoir je perde la parole ; Vous pouvez contenter cette injuste vigueur, Et captiver ma langue aussi bien que mon coeur.

Iris

Non, je n'affecte point de paraître inflexible ; Mais je suis raisonnable aussi bien que sensible. Si mon coeur est gagné, mon esprit ne l'est pas.

Canope

Que ces éloignements traitent mal vos appas ! Leur puissance est rapide, et les traits du tonnerre Parlent moins promptement pour foudroyer la terre ! Oui, j'atteste les Dieux que dans ces mouvements.

Iris

Je veux voir des vertus, sans ouïr des serments. Je connais votre amour, prouvez votre constance ; Gagnez mon jugement, forcez sa résistance, Et croyez qu'un esprit qui vous aime en secret Se verra surmonter sans beaucoup de regret.

Canope

Pourquoi douter de tout où tout est si sensible ! Ma fortune est penchante, et ma flamme est visible ; Persis d'où nous sortons n'a plus cet air charmant Qui faisait ses beautés, et mon enchantement ; Tout gémit sous les fers du Tyran qui l'opprime ; Je rencontre en ces lieux un repos légitime ; En vous je trouve tout, pour vous j'ai tout quitté ; Jugez de mon amour par sa nécessité. Connaissez...

Iris

Je connais le feu qui vous anime ; J'estime sans défaut ce qui n'est pas sans crime ; Mais je puis soupçonner un choix précipité Qui n'a pour fondement qu'une légèreté.

Canope

Après ce changement ma flamme est éternelle .

Iris

Je la crois peu durable, et la vois criminelle.

Canope

Mais traiter comme un crime un effet de vos yeux !

Iris

Il doit être suspect, s'il n'est pas odieux.

Canope

Pour vous j'ai pu faillir. Quelle épreuve est plus haute ?

Iris

Je reçois votre amour ; mais je crains votre faute.

Canope

Si ma flamme vous plaît, pourquoi tant de longueur ?

Iris

C'est que voyant Canope, on ne voit pas son coeur.

Canope

Enfin qu'annoncez-vous à ma persévérance ?

Iris

Qu'il faut mourir d'amour, et vivre d'espérance.

Canope

Je brûle ! Et chaque instant me donne cent trépas !

Iris

Je le désire ainsi ; mais je ne le crois pas. Le temps nous apprendra la grandeur de vos flammes ; sa constante longueur est l'épreuve des âmes ; Il faut pour les connaître ou la vie, ou la mort ; Et quand on me ressemble, on n'attend rien du sort.

Canope

Hé pourquoi voulez-vous qu'une âme infortunée Trouve l'Éternité dans le cours d'une année ! Le soleil a-t'il droit par le nombre des jours Comme il forme les fruits, de former les amours ? Et faut-il que le temps exerce son empire sur les saints mouvements d'une âme qui soupire Les suprêmes beautés font naître en un moment Les désirs, les transports, les feux, l'embrasement ! Ainsi dès cet instant mon amour est extrême. Il ne peut s'élever au dessus de soi-même, Quand des siècles entiers prouveraient son ardeur.

Iris

Est-ce donc vous traiter avec tant de froideur Qu'entendre ces discours ? Approuver votre flamme ? Et vouloir que mes yeux commandent dans votre âme ? C'est beaucoup, c'est assez, c'est même trop pour moi Que vous recommander la constance, et la foi, Au reste, éloignez-vous.

Canope

- Dieux pourquoi cette crainte ?

Iris

Pour tromper les soupçons dont Perside est atteinte.

Canope

Perside ! Hé depuis quand ? à quoi le jugez-vous ?

Iris

À ses propos divers, trop aigres, ou trop doux. Tantôt un trait piquant m'exprime ses ombrages ; Puis cent fausses douceurs réparent ses outrages ; Et je lis à son air forcé dans sa langueur Compliments de la bouche, et reproches du coeur. Quand vous m'avez louée, en sortant de sa place Elle a dit, ses vertus sont dignes de la Thrace. Enfin c'est m'avertir qu'elle observe mes pas, Et que j'entende bien ce qu'elle ne dit pas. Je la plains ; et pourtant... Dieux ! Voici la Princesse !

Scène 7

Perside, Canope, Iris, Arcade

à Chrylane, sur qui elle est appuyée

Perside

Quoi ! Toujours en secret !

Canope

- Je cherchais votre altesse, Et pensais la trouver en ces aimables lieux.

Perside

Vous vous cherchiez plutôt dans ces aimables yeux Qui brillent d'une flamme et si vive, et si pure. Mais ne craignez-vous point de me faire une injure ? Et que cet entretien rempli de tant d'appas Soit si plaisant pour vous qu'il ne me plaise pas ? Vous aimez mon repos, craignez ma jalousie.

Canope

Madame, je sais bien que cette fantaisie Tâcherait vainement de troubler votre coeur. Il a les qualité d'un illustre vainqueur : Comme il sait acquérir, il fait garder sa prise.

Perside

Oui ; mais cette beauté fatale à ma franchise Peut régner dessus vous ainsi que dessus moi. Si je sens que cet oeil peut m'imposer la loi, Je connais votre coeur, il n'est pas insensible.

Iris

Le mien est innocent, le sien est invincible.

Perside

Je crois l'un ; mais pour l'autre, on en pourrait douter.

Iris

J'ai trop de jugement pour vous le disputer. Je sais qu'il est à vous.

Perside

- Il sait qu'il y doit être.

Canope

L'esclave généreux ne change point de maître.

Iris

Il a des yeux, Madame, et voit par leurs clartés Qu'on ne trouve qu'en vous ces suprêmes beautés Qui remplissent les coeurs de constance, et de gloire.

Perside

Enfin vous emportez une double victoire. Vous charmez, nos esprits par vos civilités, Et vos puissants attraits forcent nos volontés. Ce font des agréments dont je suis amoureuse.

Iris

On gagne en un instant une âme généreuse. Mes yeux ont trop d'honneur d'être victorieux si leurs traits innocents triomphent à vos yeux. C'est vaincre les vainqueurs, et déclarer la guerre Aux aimables Tyrans qui captivent la terre.

Perside

Vous m'aimez, il suffit, et je veux seulement Ces illustres captifs, Iris, et notre amant. Pour le premier effet de ce doux esclavage Suivez, votre Tyran, passons dans ce bocage.

Arcade

Allez pour un moment.

Canope

Nous partageons le jour ; Cette heure est pour la chasse, et le soir pour l'amour.

Perside

Peut-être pour la haine. Où voit-on dans le monde Une douceur tranquille, et durable, profonde ? Tout change. Vous savez...

Canope

- Je sais que cette loi Respecte également vos attraits, et ma foi.

Acte II

Scène 1

Perside, Isaspe, Chrysane

Perside

Il est, il est Perfide. On voit sur son visage De ses feux languissants le funeste présage. Soit que notre attentat trouble son jugement ; Soit qu'Iris qu'il poursuit, ait fait ce changement ; Mon malheur me fait voir des marques dans cette âme D'un remords qui la glace, ou d'un oeil qui l'enflamme. Je fais ce que je dois, je fais ce que je puis Pour sortir prudemment de la peine où je suis ; Mais un pâle Démon remet dans ma pensée Le mortel repentir d'une flamme insensée, Et ce trône éclatant qu'un caprice indiscret Me fit quitter sans honte, et perdre sans regret. Le Parthe le Persan dont les vastes provinces Adoraient dans mes mains les marques de leurs Princes , Un Roi dont je méprise et le lit, et la foi Sont autant de censeurs qui parlent contre moi. Dans ces déguisements d'Alinde fugitive Cent visions d'une âme et coupable, et craintive, Tristes avant-coureurs de quelque trahison, Viennent confusément effrayer ma raison, Te souvient-il du jour où ma flamme tragique Exposa ses ardeurs sur le golfe Persique ? Et des trompeurs discours dont cet esprit charmant Éblouit ma prudence à notre embarquement ? Quel changement ; Isaspe ! Hélas ! Que cette joie Qu'amour fait ressentir à sa nouvelle proie, A le marcher rapide, le cours violent ! Que le mal est soudain que le plaisir est lent ! Mais quel astre ennemi des douceurs de ma vie Excite les fureurs dont je suis poursuivie. Et m'inspire aujourd'hui qu'Iris a plus d'appas Qu'au temps où mon amour ne la soupçonnait pas ! Quel Démon m'avertit que lorsque ma présence A troublé leur commerce, et leur intelligence, Ces amants criminels ont paru fort surpris, Et que mon seul abord a glacé leurs esprits ! Soupçons injurieux, tyrans des belles flammes, Lâches, n'attaquez point l'honneur des grandes âmes. Sortez de mon esprit, ombrages importuns Qui ne devez troubler que les esprits communs. Perside sait aimer, Canope est adorable ; Canope sait aimer, et Perside est aimable. Ainsi quelques malheurs que prépare le sort, Leur amour doit franchir les bornes de la mort.

Isaspe

Madame...

Perside

- Quels transports, et quelle inquiétude Agitent mes esprits dans cette incertitude ! Canope est sans défauts ! Canope est sans appas : Je condamne ! J'absous ! Je crains ! Je ne crains pas ! En un temps ma raison fait naître l'assurance : Ma faiblesse à son tour fait mourir l'espérance ! Je blâme dans mon coeur mes folles visions ! Et ne puis résister à leurs illusions ! Que tes faveurs, amour, sont proches de l'outrage ! Que tes plus doux accès sont voisins de la rage ! Et qu'il est difficile en cet aveuglement D'accorder la sagesse, et le dérèglement !

Chrysane

Enfin...

Perside

Il faut mourir : si Canope est coupable, La mort n'a point d'horreur qui ne soit désirable. Sa faute, où mon erreur demandent mon trépas, Et s'il est innocent, moi, je ne la suis pas. Après avoir quitté ma superbe tiare, Changé mon air natal pour ce pays barbare, Perdu la Majesté dans ce déguisement, Quitté jusqu'à mon nom pour suivre mon amant, C'est souffrir mille morts qu'en être mécontente. C'est le triste penser dont l'horreur m'épouvante ; C'est l'état où l'espoir ne me peut secourir; C'est l'état où l'amour me contraint de mourir.

Isaspe

Si Canope inconstant adore d'autres charmes Un mépris généreux doit arrêter vos larmes, Votre coeur outragé doit éteindre ses feux, Détacher ses liens, s'absoudre de ses voeux, S'armer contre un ingrat d'un courroux légitime, Effacer par son sang les tâches de son crime, Et laisser cet exemple à la postérité Des transports d'un amour puissamment irrité.

Chrysane

Qu'on voie en ce volage une histoire tracée Où les justes fureurs d'une Reine offensée signalent sa grandeur par ses ressentiments, Et donnent l'épouvante aux perfides amants. Madame, c'est ainsi qu'une horrible vengeance Doit perdre les ingrats après leur inconstance, Et ce n'est point l'effet d'un esprit généreux De pleurer pour leur perte, et de mourir pour eux.

Perside

Non, ma fille, il est vrai : mais je fuis méprisée, Et qui peut consoler une amante abusée ! Mais crois-tu qu'un grand coeur puisse manquer de foi ? Dis, ne me flatte point, parle, conseille-moi. Dis tout ce que tu crois. Mais le crois-tu coupable ? Iris vaut- elle tant ? Est elle plus aimable ? Pour moi je ne vois pas... Mais ses yeux sont puissants. Possible mes soupçons ont abusé mes sens. Ma fille, dis-moi donc ; font-ils en confidence ? Et les a-t-on surpris en quelque intelligence ? Parle-moi franchement.

Chrysane

Mais...

Perside

Ah ne le dis pas ! Un mot si dangereux peut causer mon trépas ! Je cherche des raisons qui nourrissent ma flamme ; Je veux des vérités, qui plaisent à mon âme. Trompe-moi, j'y consens, fais durer mon tourment ; Trouve de la constance en mon perfide amant.

Isaspe

Mais, Madame, à quel point son ombre vous emporte ! Quoi ! Cette connaissance et si claire, et si forte De l'ardeur de Canope, et de ses sentiments, Se peut elle accorder avec ces changements !

Chrysane

Passer en un instant de l'amour à la haine ! Un Prince ambitieux s'éloigner d'une Reine ! Un coeur si généreux oublier aujourd'hui Celle qui s'oublia pour ne penser qu'à lui !

Isaspe

Qui prouva la grandeur de son amour extrême Par le noble mépris d'un double Diadème ! Et dont l'esprit charmant, et la rare beauté Détruisent l'inconstance et l'infidélité.

Perside

Ah j'ai trop entrepris ! Hélas je m'en accuse ! J'ai trop fait pour l'ingrat ! Le perfide en abuse ! C'est ici leur palais ! Voici leur élément ! Ils viennent me trahir !...

Isaspe

Vous trahir ! Nullement.

Perside

Ah l'amante a rougi ; sa couleur s'est changée ; Et tes yeux l'ont bien vu, s'ils l'ont envisagée.

Isaspe

Je n'ai rien aperçu.

Perside

- Tu le dis faiblement !

Isaspe

N'en jugez, rien de mal ; mais croyez seulement Qu'il faut avoir vos yeux pour connaître ces crimes.

Perside

Quoi ! Leurs discours secrets te semblent légitimes.

Isaspe

Ils ne sont point secrets puis qu'ils font sans dessein. Elle a voulu sortir ; il a reçu sa main ; Ils parlaient en marchant ; mais où ? Dans une place Où tout le monde aborde, où tout le monde passe.

Perside

Mais si j'ai du soupçon d'un si long entretien ?

Isaspe

En cela vous faillez. Car puisqu'il n'en sait rien.

Perside

Il le sait.

Isaspe

S'il est vrai, vous péchez l'un et l'autre ; Vous de gêner son coeur ; lui de troubler le vôtre.

Perside

Quoi ! Tu n'aperçois point ces regards ajustés ! Ces forts attachements ces signes concertés ! Comment ! Tu ne vois pas que même en ma présence Les respects qu'il lui rend, passent la complaisance. Qu'il sèche autour de moi quand il ne la voit pas ! Et qu'il porte auprès d'elle ou ses yeux, ou ses pas ! À toute heure il la cherche, à toute heure il la trouve À toute heure il lui parle, à toute heure il l'approuve Il soupire ! Il pâlit ! Ses yeux sont languissants !

Isaspe

Leur manière est coupable, et leurs coeurs innocents.

Perside

Il est, il est Perside.

Isaspe

- Il l'est à votre vue ; Mais celle des amants est fort souvent déçue. Quel moyen d'en juger sur des signes si vains ? Cette fille est prudente.

Perside

- Et par là je la crains.

Isaspe

Mais Canope est Persan ; songez qu'elle est de Thrace.

Perside

Plus son climat est rude, plus elle a de grâce.

Isaspe

Lui pourquoi vous aigrir, et le mettre en danger ?

Perside

Le vice est sans raison.

Isaspe

L'on change pour changer. Ainsi tous ses pensers ont de mauvaises causes. Vous versez du poison sur les meilleures choses...

Perside

Mais est-il innocent ? En voudrais-tu jurer ?

Isaspe

Oui, Madame.

Perside

- Il suffit ; il faut donc endurer.

Isaspe

Non ; mais dans ces soupçons votre âme est criminelle. Il paraît mal soigneux : mais non pas infidèle ; Et votre passion craintive en ses désirs S'oppose aveuglément à ses propres plaisirs. Songez ....

Perside

- Ah si jamais tu sentis les atteintes De ces sombres fureurs qui font naître mes plaintes, Tu sais que le pois de ce triste poison surmonte les conseils, et détruit la raison ! Dans ces fâcheux accès l'âme toute troublée Augmente les soupçons dont elle est accablée ! Elle blâme sa faute ! Elle aime son erreur ! Elle fait la raison elle fuit la fureur ! Et parmi cent efforts où rien ne lui succède Elle prend tour à tour le mal et le remède ! Tantôt par le conseil d'un fort raisonnement Elle se voit régner dans le coeur de l'Amant ! Et tantôt démentant cette aimable pensée Elle y voit des objets dont elle est offensée Un penser la transporte un penser la retient Sa vision s'en va, sa vision revient ! Et dans ces mouvements sa prudence abattue suit le fantôme affreux d'une ombre qui la tue ! Je sens bien chère Isaspe, en cette obscurité Que l'esprit le plus clair ne voit plus la clarté Que tout rempli d'horreur, tout couvert de ténèbres Il forme son tourment de visions funèbres ! Que lui-même il s'aveugle : et que les yeux fermés Il choque des écueils que lui-même a forme Par quel art, justes Dieux, une femme, une amante Se peut-elle exempter d'un mal qu'elle fomente ! Et comment un mortel peut-il être vainqueur D'un serpent immortel qui renaît dans son coeur ! Astre miraculeux dont l'âme vagabonde Fait passer ses vertus jusqu'au centre du monde, Ou la paix, ou la mort ! Dessille, ouvre mes yeux ! Où je dois n'être point, où je dois être mieux; Fais que dans mes malheurs je meure généreuse, Où que dans mes plaisirs je vive plus heureuse ! Mon coeur par les soupçons fièrement agité Ne peut plus se suspendre en cette extrémité !

Isaspe

Vous vous perdez Madame ; sur la vaine image D'une façon rêveuse, ou d'un sombre visage, Accuser d'inconstance on si parfait amant, C'est faire une injustice, au lieu d'un jugement.

Chrysane

Déchiffrer dans les yeux ces marques incertaines Qui montrent nos plaisirs, ou découvrent nos peines ; C'est par excès d'esprit accroître ses tourments, Et puiser ses malheurs dans ses raffinements.

Isaspe

Madame, il le faut voir un peu de conférence Détruira vos soupçons, vaincra leur apparence ; Et vous éprouverez que les yeux d'un amant sont un merveilleux charme en semblable tourment.

Perside

Allons donc, chère Isaspe, où mon impatience Brûle de rencontrer des preuves de constance ! Voyons ce cher objet d'une longue fureur ! Et qui me plaît encore au milieu de l'horreur !

Isaspe

Allons : mais pour un temps suspendez votre peine.

Chrysane

On le verra bientôt ; il chasse dans la plaine.

Perside

Dieux quand reviendra-t-il ah je meurs !

Chrysane

- On vous fuit ; Fuyez dans cette atteinte et le monde, et le bruit.

Scène 2

Ortalque, Phocas

À Phocas.

Ortalque

Ce plaisir m'est travail quand le jour est trop sombre Mais vos pas assidus me suivent comme une ombre. Qu'est-ce que voulez-vous ?

Phocas

- Viens, sinon d'être ici ; Le Prince me l'ordonne, et je dois faire ainsi.

Phocas se retire.

Ortalque

Arcade est fort soigneux : mais quoi qu'il se propose, Ses soins, et son repos font une même chose. Allez, retirez-vous. Qu'il règle ses desseins. Je le pense que mon fort n'est pas entre ses mains.

Scène 3

Ortalque, Évandre

Ortalque

Que je hais ces esprits qui par excès de crainte Aggravent les tourments dont une âme est atteinte ! Tyrans officieux qui blâme ce retour, Ou cessez de m'aimer, ou souffrez mon amour. Ainsi loin de ses yeux ma douleur me rappelle ! Ainsi près de ses yeux mon mal se renouvelle ! Et le charme inconnu de ses divins appas Fait brûler qui la voit, et qui ne la voit pas !

Évandre

Mais quoi ! Lui déclarer aux dépens de ses larmes Que son cruel amant est perfide à ses charmes ! Qu'Iris règne aujourd'hui dans ce coeur inconstant ! Que ses feux passagers n'ont duré qu'un instant ! Et qu'au premier moment qu'il toucha ce rivage Il gémit sous les fers d'un nouvel esclavage ! Hélas ! Qu'elle tempête à ses chastes désirs Où l'heureuse ignorance entretient les plaisirs ! Consultez ce dessein, dont l'effet exécrable Vous rendant odieux la rendra misérable.

Ortalque

Peut-être.

Évandre

- Songez-y. Pensez qu'en ce transport Pour avoir son amour vous lui donnez la mort, Et qu'après la fureur dont votre âme est portée Vous mourrez de regret pour l'avoir écoutée. Je le répète encore. Évandre est tout à vous ; Mais il doit vous servir par des moyens plus doux ; Et ne peut approuver que par impatience On poursuive un plaisir par une violence.

Ortalque

Par quoi donc ? Par des pleurs ? Quoi ! Se taire, et brûler !

Évandre

Ou parlez sans vous perdre sou brûle sans parler.

Ortalque

Mais parmi ces ardeurs que veux-tu que je fasse !

Évandre

Tout, pour n'ajouter point l'imprudence à l'audace . Tout, pour agir en Prince.

Ortalque

Enfin je suis amant ; Mon rang m'est insensible, et je sens mon tourment: Je souffre, et vent guérir.

Évandre

- Comment ! Par son supplice ?

Ortalque

Mais pour finir les miens il faut que je guérisse.

Évandre

Céder à ce désir sans l'avoir combattu !

Ortalque

Je poursuis la Princesse, et non pas la vertu.

Évandre

Mais l'erreur méditée est- elle pardonnable !

Ortalque

Mon but c'est d'être heureux, et non pas raisonnable !

Évandre

Pour sauver sa raison il faut perdre le jour.

Ortalque

Si j'avais ces clartés, je n'aurais point d'amour.

Évandre

Mais pour régir ses feux ferme-t-on la paupière ?

Ortalque

Ces feux n'ont point d'ardeur s'ils ont quelque lumière. Réserve tes conseils pour une autre saison ; L'amour fuit le plaisir, et non pas la raison. Ses attraits sont puissants ; mais le Dieu qui m'anime Se plaît d'être vainqueur, et même par le crime. Et toi, si tes esprits s'embrasaient à leur tour, Tu dirais, le bonheur est vertu dans l'amour. Puisque dans ce tourment que le destin m'envoie Je ne vois plus d'esprit qu'en cette injuste voie ; J'aime mieux que Perfide ait un peu de douleur Que languir plus longtemps sous le faix du malheur. Rien n'empêche, et tout veut qu'en semblable conquête Pour jouir du repos j'excite la tempête. Poursuivons.

Évandre

- Poursuivez. Ce complot odieux N'occupera jamais ni ma voix, ni mes yeux.

Scène 4

Évandre

Évandre

Trompeurs événements ! Malheurs sans apparence ! Ah ce discours fatal me prive d'espérance ! Iris, ces yeux mourants vont perdre leur flambeau ! Et mon feu sans clarté me conduit au tombeau ! Feu caché, mais puissant ! Après cette disgrâce Perfide va quitter le Persan pour le Thrace ! Iris est pour Canope ! Ah sanglant trait du sort ! Mais trompons le barbare, et rompons son effort. La Thrace est son climat, nous sortons de la Grèce ; Il montre sa fureur, faisons voir notre adresse ; Écartons ces Persans, chassons tout de ce port. Feignons, Arcade vient.

Scène 5

Évandre, Arcade

Évandre

- Quel aveugle transport ! Quel dessein furieux ! Quelle étrange manie ! Expliquer son amour par une tyrannie ! Attendre des faveurs d'un esprit irrité ! Et fonder ses plaisirs sur une cruauté !

Arcade

Comment ! Nos deux amants sont-ils pas à la chasse !

Évandre

Ortalque est revenu des plaines d'Hermothrace Pour trahir malgré moi Canope, et son amour !

Arcade

Heureux dérèglement favorable retour ! Mes voeux font accomplis. Si Perside est sensible, Ortalque est odieux ; sa trame est impossible, Les Persans outragés vont partir de ces lieux.

Évandre

J'approuve ce départ. Mais je plains ces beaux yeux.

Arcade

Moi, je plains leur destin ; mais je crains leur présence ; Et pour les éloigner, je dépêche à Byzance. Il y va de ma gloire. Enfin le sang des Rois Ne doit point s'engager sans leurs augustes lois.

Embrassant Arcade.

Évandre

Non, Prince ; mais je crains que cette âme insensée Ne trouve aucune aigreur dans la belle offensée. J'aime ( et vous l'apprendrez ) votre sang glorieux, Et dans cette maison je rencontre mes Dieux. Oui, trompons ...

Scène 6

Arcade, Iris, Évandre

Arcade

- C'est ma soeur. Dieux la faute incroyable !

Iris

Quoi ?

Évandre

- Ce coeur de métal, cette âme impitoyable Entretient la Princesse, et lui fait compliment sur les feux criminels de son perfide amant.

Iris

Ah fureur sans pareille ! Ô Dieux quelle imprudence A porté son amour à cette violence !

Arcade

Quel trouble ! Quel tourment !

Iris

- Ciel qui vois ma douleur, Écarte loin de moi la haine, et le malheur ! Cette âme ( tu le sais ) ne peut-être blâmée Que du crime innocent de souffrir d'être aimée. Mais il faut dissiper cet orage imprévu ; Sachons par cet endroit si Perfide l'a vu.

Scène 7

Ortalque, Perside, Chrysane, Isaspe

Ortalque

Ce coeur qui s'offre à vous, n'est pas un coeur vulgaire Qui choque votre gloire en tâchant de vous plaire. Issu des Rois de Thrace, et digne de leur sang, Il voit des Potentats au dessous de son rang.

Perside

Je vous l'ai dit, seigneur. Vos bontés sont extrêmes ; Votre âme a des grandeurs dignes des diadèmes ; Vous comblez de bienfaits l'Empire des Persans, Qui croient loin de nous que leurs Dieux sont absents. Parmi tant de saveurs que ce lieu nous dispense, Où vos seules vertus sont votre récompense, Nous mourons du regret de n'avoir que des voeux Pour payer les effets d'un coeur si généreux. Ma constante amitié, bien que faible en puissance, Égale et vos bienfaits, et leur magnificence. Pour l'amour ; vous savez qu'un objet glorieux Remplissait mon esprit quand j'entrai dans ces lieux. Enfin n'en parlons plus. Mon amour offensée ; Ne saurait plus souffrir votre injuste pensée ; Et si vous me presse, les flots font un secours Qui me peut exempter de semblables discours. S'ils ont pu soulager Perfide infortunée Ils pourront délivrer Perfide importunée.

Ortalque

Madame, je me tais, puisque tous mes soupirs Sont des vents importuns qui troublent vos plaisirs. J'honore les desseins que forme votre altesse ; Je trouve des appas dans le trait qui me blesse ; J'accuse mon destin ; mais je plains votre sort.

Perside

Pourquoi le plaignez-vous ? A-t-on juré ma mort ? Ce Monarque outrageux qui conspire ma perte Est-il dans ce rivage ? Et m'a ton découverte ? Quoi ? Sommes-nous surpris ? Achevez, hardiment, Mon esprit se dispose à tout événement ; Seigneur, vous le savez. Où tend cette aventure ? Vous pouvez me l'apprendre, et je vous en conjure.

Ortalque

Ah qu'ai-je dit ! Madame, oubliez ces propos Indignes que votre âme en perde son repos. Un sentiment d'orgueil, de dépit, de tristesse ; Un peu de jalousie, et beaucoup de faiblesse Surmontent ma raison, et lui donne la loi. Pour être trop à vous je ne suis plus à moi. Mais causant ce désordre...

Perside

- Il n'est plus temps de feindre: Ce refus décevant m'oblige de tout craindre : Parlez ouvertement. La rage, et les Enfers N'ont aucuns mouvements que mon coeur n'ait soufferts Depuis cette parole.

Ortalque

Après tout, votre Altesse Voit dans l'excès d'un mal un défaut de sagesse Elle voit que l'amour qui régit mes discours Na pas trop de clartés pour conduire leurs cours. L'esprit infortuné n'est jamais raisonnable : Mais parmi les malheurs l'erreur est pardonnable. Madame, c'est un mot poussé sans jugement.

Perside

Que je crains l'artifice et le déguisement ! Enfin vous m'outragez par cette résistance Qui montre votre humeur, et mon peu de puissance. Hé bien, ne parlez point, le silence est permis ; Et l'on doit tout souffrir parmi ses ennemis .

Ortalque

Je pense l'être moins qu'un Persan qui soupire Pour ma soeur.

Perside

- Ah cruel !

Ortalque

- Il sort de votre empire ; Et ses voeux embrasés la pressaient aujourd'hui De prouver par l'Hymen l'amour qu'elle a pour lui Cependant on l'adore, et cet heureux Perside. Est esclave d'Iris, et maître de Perfide. Madame, pardonnez...

Perside

- Ma fille, approche-toi.

Ortalque

Je savais ses complots ; mais sans que votre loi...

Chrysane

Ah Seigneur ! Ô bons Dieux ! Sa fureur est extrême !

Isaspe

Madame est-il croyable ? Il parle pour soi-même !

Perside

Ah Canope ! Ah cruel ! Quoi ! Spectacle odieux, Vous pouvez soutenir les éclairs de mes yeux ? Sortez de ma présence. Ô poisons, fer, et flammes, Voyons si vous avez de quoi guérir les âmes ! Ah voila mes soupçons !

Chrysane

Cachez ces déplaisirs ; Il faut qu'un cabinet renferme vos soupirs.

Acte III

Scène 1

Ortalque

Ortalque

Ah méchant ! Ah cruel ! Ah perfide ! Ah barbare ! Doncques cette beauté si charmante, et si rare Ne pouvait recevoir des marques de ta foi Que par des cruautés qui l'arment contre toi ! Vaines prétentions de mon âme insensée ! Prudence d'un ami fièrement repoussée ! Pensers désespérés conseils pleins de fureur Que vous me remplissez de tristesse, et d'horreur ! Mais pourquoi s'outrager ? Elle était inflexible, son amour trop aveugle, et mon mal trop sensible. Indiscrets, ou prudents, nos veux ont réussi ; Et qui pour être heureux n'aurait pas fait ainsi ? Mais que dis-je, insensé cette âme inexorable Doit souffrir ce cruel qui la rend misérable ! Et ces yeux enflammés dont j'ai vu la fierté. Nous doivent des douceurs pour une cruauté ! Sens bizarre, et perclus je l'aime, et l'outrage ! Je veux montrer mes feux, et je fais voir ma rage ! Pour toucher sa pitié je la prive du jour ! Bref mes seules fureurs expliquent mon amour ! Non, ne me contez plus, sentiments tyranniques, Qu'on pardonne aux amants ces transports frénétiques ! Tous excès sont loués dans les beaux mouvements ; Mais une juste horreur fuit ces dérèglements. En quels temps, en quels lieux un coeur rempli d'alarmes Comble-t-il de faveurs la cause de ses larmes ? Et ces yeux pleins d'attraits, mais ces yeux affligeZ Seront-ils obligeants lorsqu'ils sont outragés ? Frivoles visions ! Téméraire assurance ! Discours présomptueux ! Ridicule espérance ! Allez, ne flattez plus cet esprit indiscret ! Qu'il vive de douleurs qu'il meure de regret ! Il prouve son amour par des effets de haine ; S'il cherche les plaisirs, qu'il rencontre la peine ! C'est le prix glorieux ...

Scène 2

Ortalque, Évandre

Ortalque

- Évandre qu'ai-je fait ! Ah pardon, cher ami !

Évandre

- Je suis trop satisfait, Si dans cet intervalle un remords légitime Approuve mes conseils, et punit votre crime. Que les transports soudains font de lentes douleurs ! Et qu'un esprit rapide est sujet aux malheurs ! Mais je ne prétends pas durant cette infortune Augmenter vos tourments d'une plainte importune. Comment est son esprit depuis votre rapport ?

Ortalque

Le dirai-je, ô grands Dieux ! Elle invoque la mort ! Son oeil brillant témoin des fureurs de son âme Condamne également et ma vue, et ma flamme ? Plus je suis embrasé, plus je suis odieux ! Je ne vois que disgrâce !

Évandre

- Ortalque, espérez mieux. Peut-être que l'amour sans raison, par caprice, Vous prépare un triomphe, et non pas un supplice. Relevez, relevez votre esprit abattu ; L'homme n'est pas heureux par la seule vertu : Les plaisirs sont des biens, le hasard les dispense, Et l'erreur par ses lois n'est pas sans récompense. Le sort qui nous conduit, trompe nos jugements, Et confond nos esprits par les événements. Suspendez vos douleurs. Votre intérêt m'anime; Je prends part au succès qui suivra votre crime ; Arcade qui m'attend vous fera le discours De l'état de Perfide, et de notre secours.

Ortalque

Va donc, esprit charmant. Console, apaise, implore ; Fais voir que je languis, témoigne que l'adore ; Dis qu'on excès d'amour a produit ma fureur.

Évandre

Je sais par où je dois excuser votre erreur. Espérez, et vivez.

Ortalque

Je revis, et j'espère. Il n'est point de tourments qu'Évandre ne tempère ; Et puisque ton discours va fléchir ces beaux yeux, Je connais un mortel assez semblable aux Dieux.

Scène 3

Ortalque, Iris

Ortalque

Ma soeur, je vois déjà le courroux qui j'emporte ; Mais l'amour de soi-même est toujours la plus forte. L'esprit le plus ardent, et le plus généreux Balance quand il faut se rendre malheureux ; Et dans le long accès d'un mal qui l'importune, Bannit tous les respects pour bannir l'infortune. Je devais le silence à tes chastes soupirs ; Je devais plus longtemps affermir tes plaisirs ; : Le sang parlait pour toi ; mais l'amour m'a fait plaindre, Et parmi ses tourments je n'ai pu me contraindre. Que veux-tu ? J'ai subi le joug impérieux Du Tyran des mortels, et du maître des Dieux. Parmi ses monuments mon âme suspendue A longtemps combattu, s'est longtemps défendue ; Mais elle a succombé sous un faix si pressant, Et n'a pu s'arrêter sur un pas si glissant..

Iris

Non, je n'improuve point qu'en semblable tempête On perde ses trésors pour conserver la tête. Mon frère peut toujours disposer de mon sort, Et chercher ses plaisirs même au prix de ma mort.

Ortalque

Même au prix de ta mort ! Tu cesserais de vivre, Si ce perfide amant cessait de te poursuivre ! Et ton coeur est touché d'un si fort sentiment Qu'il te faut accorder la mort, ou cet amant. C'est en dire un peu trop pour une âme bien née.

Iris

Comme il réglait ses voeux par un juste Hyménée, Et qu'alors votre humeur approuvait son dessein, Canope, je l'avoue, est entré dans mon sein ; Et parmi les douceurs d'une amour légitime J'ai brûlé sans frayeur, pouvant brûler sans crime. Mon Frère fit ma flamme, il peut l'éteindre aussi ; Au moins si ces désirs se détruisent ainsi. Hélas : c'est bien assez que le mien diminue ! La raison doit venir, et l'amour est venue.

Ortalque

Il est vrai j'ai failli par l'espoir d'être heureux. Qui n'est point déréglé quand il est amoureux !

Iris

Quand il est amoureux; mais dans votre poursuite Un excès de fureur, un défaut de conduite A détruit votre flamme, et mes feux innocents ! Hé quoi mes intérêts...

Ortalque

- N'ont pu rien sur mes sens ; Et dans ce mouvement de mon âme enflammée J'aurais fait...

Iris

- Moins de mal, si vous m'eussiez aimée. Mais...

Ortalque

Ne m'accuse point ; accuse le malheur Qui produit ma disgrâce, et cause ta douleur.

Iris

Pourquoi charger le Ciel des crimes de la terre ? L'injustice du sort ne m'a point fait la guerre ; Vos transports déréglés ont produit mon tourment.

Ortalque

Hé bien : j'ai pu faillir puisque j'étais amant.

Iris

N'alléguez point l'Amour. Quoi ! Veut-il qu'on s'abuse ?

Ortalque

Non : mais s'il ne le veut,pour le moins il l'excuse. Il naît par le désordre, il s'accroît par l'erreur. Enfin beaucoup d'amour c'est un peu de fureur.

Iris

Mais la vôtre est fatale à tout ce qui vous aimer; Vous immolez Canope, Perside, et moi-même ! Hôte dans bienveillance et frère sans douceur ! Tyran d'une étrangère ! Et bourreau d'une soeur ! Cruel !

Ortalque

- Toi que les Dieux ont rendu plus discrète, Qui sais l'art de parler, et l'art d'être muette, Adoucis les aigreurs de ton ressentiment Pour obliger un frère en son engagement. Tes noeuds sont détachés ?

Iris

- Hélas, oui ! Mais de sorte Qu'on voit en quels endroits leur étreinte était forte.

Ortalque

Couvre tes sentiments ; moi, je règle les miens Et je veux aujourd'hui renouer tes liens.

Iris

Ah je n'espère plus ! Perside a trop de charmes : Elle vous pressera, vous lui rendre les armes. En elle tout commande : et son air, et ses yeux, Et ses pleurs, sa voix, tout est impérieux. Bref j'ai pour ennemis dans ces justes alarmes L'amour et la Pitié ; ses regards, et ses larmes. Vous direz.

Ortalque

- Rien du tout. J'adore ses appas ; Mais je veux l'apaiser, et ne l'éclaircir pas.

Iris

Vous l'aimez, il suffit ; vous craindrez sa colère.

Ortalque

Non ; je suis averti ; je sais que pour lui plaire Il faut flatter sa peine, et prendre un plus long tour. Enfin laisse à mes soins le soin de notre amour. Que Perside lamente, ou caresse, ou foudroie, Nous irons aujourd'hui de la crainte à la joie. Adieu ; trompons Arcade. Il choque mes plaisirs, Et s'oppose en son âme à tes justes désirs. Ce secret dans nos coeurs peut être profitable, Ou faire par ta bouche un trouble inévitable . Mais Arcade revient.

Scène 4

Ortalque, Arcade, Iris

Ortalque

Hé bien, Arcade ?

Arcade

- Hé bien. Perside est un miracle, et son noble entretien M'a fait voir à loisir que cette âme hautaine Conserve en ses malheurs des sentiments de Reine.

Ortalque

Mais enfin que dit-elle ?

Iris

- Hélas en ce moment Elle condamne...

Ortalque

Hé qui ?

Iris

- Moi, vous, et son amant.

Ortalque

Ah je ne doute point du courroux qui l'enflamme ; Dis-moi ce qu'elle fait, non pas ce qu'elle blâme. Paraît-elle inflexible ? Est-elle encore en pleurs ? La verrai-je ? Est-il temps ? Parle, achève, je meurs ! En deux mots son état ?

Arcade

Sa parole est modeste, Et la douleur est belle en cette âme céleste.

Iris

Doux et puissant esprit, j'ai pitié de ton fort !

Arcade

Arcade, ( a-t-elle dit ) je songeais à la mort. Et ce trouble apparent qu'on lit sur mon visage Est le sensible effet d'un funeste présage. L'Astre ennemi du jour dont les pas languissants Font travailler notre âme, et reposer nos sens, Achevait d'accomplir son humide carrière, Et cédait dans les airs la place à la lumière ; Quand l'esprit en suspens, et les yeux entrouverts Te pensais au destin qui conduit l'Univers. Lors un bruit imprévu, grondant comme un tonnerre, Assemblé s'élever du centre de la terre. Au faux jour d'un flambeau qui lui soit sombrement J'ai vu sortir un corps du fonds d'un monument, Qui traînant après foi ses vêtements funèbres, A marché lentement dans l'horreur des ténèbres Sa voix rauque et lugubre en ses tristes accents A formé certains mots plaintifs et gémissants ; Et son oeil hâve et morne entrouvrant la paupière A lancé vers mes yeux deux longs traits de lumière. D'un pas faible, et tremblant je l'ai vu s'approcher, D'une main pâle et froide il m'est venu toucher, Et durant les frissons que m'engendrait la crainte Il a marqué de sang l'endroit de son atteinte ; Puis avant qu'un grand souffle ait éteint le flambeau J'ai vu ce corps affreux rentrer dans le tombeau.

Ortalque

Dieux qu'elle vision !

Iris

- J'en ai l'âme glacée. Et je tremble au récit de cette horreur passée !

Arcade

Perfide la ressent. On voit dans sa langueur Des signes évidents du trouble de son coeur. Mais malgré ses frayeurs, cette âme inquiétée Couvre les déplaisirs dont elle est agitée.

Iris

Qui pourrait l'écouter sans plaindre ses malheurs !

Arcade

Quoi ! Vous pouvez la plaindre, et causer ses douleurs !

Ortalque

Ô Ciel dois-je être heureux par l'espoir qui me reste ! Où sentir les effets d'un songe si funeste ! Mais puis-je les revoir ces yeux pleins de fureur Qui portent dans mon sein l'amour, et la terreur ! Oui, bien qu'ils soient chargés d'éclairs, et de tonnerre, Bien qu'ils soient préparés à me jurer la guerre, J'y trouve des douceurs, j'y trouve des appas ! S'ils demandent ma mort, je ne m'en plaindrai pas. Enfin dans cet état où mon âme est réduite Je donne tout au fort.

Arcade

Et rien à la conduite.

Ortalque

Bref, je veux la revoir.

Arcade

- Bien, voyez librement ; Mais voyez sans parler, où parlez sobrement. J'ignore ses desseins. Mais après une offense Jamais juste courroux n'eut moins de violence. Il est vrai qu'elle fort d'un Palais odieux Où son coeur...

Ortalque

- Quoi ! Comment elle fort de ces lieux?

Arcade

Oui tâchez....

Bas.

Ortalque

- Oui, je tâche... Ah traître : il se faut rendre ! Lui parler pour guérir, la voir pour s'en déprendre ! Iris, pensez a vous.

Iris

Oui, mourons ! C'est mon sort !

Ortalque

Voici quelqu'un. Adieu.

Scène 5

Isaspe, Ortalque

Isaspe

- Ce fidèle rapport. Conserve une Princesse, et vous remplit de gloire Pour n'avoir pu couvrir une trame si noire. Mais si vous désire par un trait généreux Exprimer les devoirs d'un esprit amoureux, Vous devez confirmer ce rapport légitime, Et montrer le Persan dans l'horreur de son crime.

Ortalque

Dans l'horreur de son crime ! Hélas j'en ai trop fait. Oui, j'ai fait un discours, j'en déplore l'effet ! Et ce coeur repentant des douleurs de Perfide Déteste ce rapport ainsi qu'un parricide !

Isaspe

Perside attend de vous ce notable secours, Et je viens de sa part vous faire ce discours. Vous pouvez, éprouver durant sa jalousie Que l'on charme un grand coeur par une courtoisie. Quoi ! Vous la refusez ?

Ortalque

- Non ; je ne le dis pas, Funeste engagement ! adorables appas !

Isaspe

Montrez-nous leur pouvoir.

Ortalque

Dieux ! Ma peine est extrême ! Iris Perfide ! Amour ! On doit tout à soi-même.

Isaspe

Sans doute. Agissez donc pour vos propres désirs, Et juge qu'un moment établit vos plaisirs.

Ortalque

Hélas ! Je ne le puis !

Isaspe

Pourquoi cette faiblesse ?

Ortalque

Par excès de pitié par excès de tendresse ! Je crains que cet objet lui cause le trépas !

Isaspe

Mais enfin vous l'aimez, où vous ne l'aimez pas.

Ortalque

Hélas trop !

Isaspe

Prouvez-lui. Vous savez son envie.

Ortalque

Mais dois-je lui prouver aux dépens de sa vie !

Isaspe

Elle peut sans vos soins se conserver le jour. Elle a de la raison ; n'ayez que de l'amour.

Ortalque

Mais c'est par trop d'amour que je crains de lui plaire !

Isaspe

Mais puis que vos bontés excitent sa colère, Faites ce qu'elle veut ; C'est ce que vous devez. Triomphez, d'un rival ; au moins si vous pouvez. Où l'on est imposteur, où l'autre est détestable.

Ortalque

Ah ce crime apparent n'est que trop véritable.

Isaspe

Hé bien, puis qu'il est vrai, faites voir son horreur Et pour bannir l'amour rappelez la fureur.

Ortalque

Mais j'en crains le succès !

Isaspe

Quittez cette pensée ; Ne craignez que pour vous une amante offensée ; Vous avez tant osé, poursuivez jusqu'au bout. Après n'avoir rien craint, que sert de craindre tout ? Il n'est, il n'est plus temps ; achevez votre ouvrage. Manquez-vous de pouvoir ?

Ortalque

Non pas ; mais de courage.

Isaspe

Hé vous avez trop tard ce louable défaut. Achevez ; on le veut.

Ortalque

Je ne puis !

Isaspe

- Il le faut. Oui, convaincre ses yeux, ou choquer sa puissance ; Accomplir ses desseins, ou perdre sa présence.

Ortalque

Quoi ! noyer ses beaux yeux !

Isaspe

Quoi ! Leur désobéir !

Ortalque

Mais leur faire ce mal !

Isaspe

Mais vous faire haïr ! Mais vous faire quitter ! Car enfin dans une heure Perfide va partir. Voyez.

Ortalque

- Quelle demeure ! Ô Dieux !

Isaspe

Vous consultez, et ses puissants appas Règnent dans votre coeur, et ne l'émeuvent pas . Hé bien, puis que ses yeux sont faibles dans votre âme, Je dirai...

Ortalque

Vous direz que tout cède à ma flamme. Oui, je vais observer ce perfide chasseur, Et voir à son retour s'il ira chez ma soeur. Remarquez, cher esprit, que pour plaire à Perfide Te fuis hôte indiscret, et frère parricide ! Que j'immole ma gloire à ses divins appas ! Et qu'enfin je perds tout pour ne la perdre pas.

Isaspe

Allez donc, et croyez que votre déférence Ne peut être reçue avec indifférence.

Scène 6

Isaspe

Canope vient par le bois.

Isaspe

Ô Ciel ! Je le confesse, en ces obscurités, Mon jugement confus a perdu ses clartés ! Ortalque être imposteur ! Canope être infidèle ! Iris brûler pour lui ! Lui s'enflammer pour elle ! Et dans cet esclavage indigne de son chois Préférer ses liens à la gloire des Rois ! Traiter insolemment les charmes d'une Reine Qui même en cet exil la rendent souveraine ! Ah je suis sans lumière ! Et ma faible raison Ne voit qu'un labyrinthe en cette trahison. Que je plains tes malheurs, Princesse infortunée ! Quels astres présidaient le jour que tu fus née ! si Canope est coupable, et qu'il manque de foi, Que j'ai pour lui d'horreurs, et de larmes pour toi !

Scène 7

Isaspe, Canope

Isaspe

Seigneur, on vous attend.

Canope

- Encore quelque ombrage ? Dieux !quand la verra-t-on sans trouble, et sans nuage !

Isaspe

Si son coeur est sans joie, il n'est pas sans raison.

À son écuyer.

Canope

Que les Dieux soient bénis pour cette guérison ! J'allais plein de douleur condamner sa pensée Sur ce songe importun dont son âme est blessée. Mais puisque la raison adoucit son tourment, Je m'en vais chez Iris y passer un moment. Madame, dites lui[.] Vous allez dans sa chambre ; Revenez dans une heure, où m'envoyez Sicambre.

Scène 8

Isaspe

Isaspe

Encore une défaite ah mes yeux font ouverts; Te vois dans ce transport tes desseins découverts ; Bien qu'en toi la fureur se joigne à l'artifice, Je connais clairement mon erreur, et ton vice. Ces signes de froideur, ces marques de dédain, Ces mots précipités, ce départ si soudain, Ce choix du lieu suspect, ces fuites éternelles Découvrent sans nos yeux tes flammes criminelles. Dieux ! Voici cet objet des injures du fort ! Ah pauvre Reine !

Scène 9

Perside, Isaspe, Chrysane

Perside

Hé bien allons-nous à la mort ! Ortalque a-t-il promis de découvrir la trame De l'aimable ennemi qui règne dans mon âme: Et qu'une injuste amour m'empêche de haïr Dans l'instant où j'apprends songe à me trahir !

Isaspe

Madame, ah plut aux Dieux que ce cruel rivage Eut vu ce faible corps périr dans le naufrage ! Et que l'eau frémissante eut creusé mon cercueil Dans les trompeurs rochers d'un effroyable écueil Au moins j'eusse évité les sensibles atteintes Que donne à mon esprit le sujet de vos plaintes ! Je serais hors d'état de pleurer vos malheurs ! Et de joindre ma mort à vos autres douleurs !

Perside

Quoi ! Ma Fille ! Ton coeur si ferme, et si fidèle Abandonne ta Reine, et veut s'éloigner d'elle ! Qu'ai-je fait, ô Destins ! Auteur de la clarté, Je n'ai plus rien de vous, vous m'avez tout ôté ! J'ai laissé des grandeurs, j'ai quitté des couronnes ! Je gardais seulement deux aimables personnes ! Isaspe, mon Amant faisaient tous mes trésors Par les charmants attraits de l'esprit et du corps; Mais l'on m'est arraché par une amour funeste ! Et je perds le secours de celle qui me reste ! Poursuivez, poursuivez, Arbitres des humains ! Versez tous les malheurs qui font entre vos mains ! Après ces déplaisirs n'épargnez plus ma tête ! Te ne crains pas la mort et je fuis toute prête !

Isaspe

Hé Madame excusez ces lâches sentiments ! L'esprit est emporté des premiers mouvements ! Mais donnez à mes pleurs que malgré cet orage Qu'excite en votre coeur l'amant qui vous outrage ; Quoi qu'il ait entrepris, quoi qu'il fasse aujourd'hui L'on ne vous verra point vous affliger pour lui ! Peut- être que j'ai tort dans l'horreur qui m'anime ; Que mes yeux font trompez par l'image du crimes Que votre amant est juste, et qu'Ortalque est menteur ; Dieux s'il était fidèle, et le Thrace imposteur !

Chrysane

Madame, tout s'apprête. Un moment de bonace Vous met au jour suivant loin des bords de la Thrace. Arrêtez vos soupirs. Si Chrysane a des yeux, Ortalque est l'artisan de ce crime odieux.

Isaspe

Madame, hé parlez, donc faites-nous cette grâces. Dissipez les froideurs du soupçon qui vous glace ! Ma Reine, en ma faveur rappelez vos plaisirs ! Vous devez cette joie à mes justes désirs.

Perside

Ma Fille, je le veux, s'il n'est point impossible D'avoir dans ces malheurs un courage insensible ! Mais je crains que le ma vainque ma liberté ! Et que le sentiment force la volonté. Aimant avec excès que puis-je te promettre ? Je bannirai l'amour s'il veut me le promettre ; Et j'aurai le désir d'effacer de mon coeur L'agréable sujet d'une injuste langueur. Ah ma fille il faudrait dans ce malheur extrême Pour détruire l'amour, se détruire soi-même ! Je sens bien que l'on veut, mais que l'on ne peut pas Chasser un ennemi rempli de tant d'appas. La raison ....

Scène 10

Perside, Phocas, Chrysane

PERSIDE, CHRYSANE, PHOCAS, ISASPE.

Perside

Que veut-il ?

Phocas

- Apprendre à votre Altesse Qu'Ortalque est en état d'accomplir sa promesse Canope est chez Iris.

Phocas s'approche de Chrysane, pour lui parler.

Chrysane

— Hélas !

Perside

Faut-il aller ! Ô rigueur des destins ! Mais pourquoi reculer ? Mon âme ne veut plus être ainsi suspendue. Allons donc recevoir le trépas par la vue.

Acte IV

Scène 1

Scène 2

Perside, Ortalque

Perside

Hé bien que font les hommes ! Est-il rien de plus faible : et l'état où nous sommes. Ne découvre-t-il pas que des plus amoureux Se font les plus ingrats, et les moins généreux ! Ah Canope ! Il fallait que j'eusse plus de charmes Pour captiver tes sens, pour prévenir mes larmes ! Mais si quelques défauts rabaissaient mes beautés Je devais t'attacher par d'autres qualités ! Quand le reçu tes voeux je plaisais à ta vue ; Te n'avais point d'attraits dont je ne sois pourvue ; Le temps n'eût point changements premiers agréments, si ton coeur n'eût changé ses premiers sentiments. Mais ô trompeur éclat de cette injuste flamme ! Tu n'auras plus l'honneur de luire dans mon âme. La raison où l'horreur me viendront secourir ; Et je mourrai plutôt pour te faire mourir.

Ortalque

Punissez sans pitié ce crime irrémissible ; Déployez les fureurs d'un courage inflexible ; songe dans vos transports que ceux de votre rang Effacent les affronts par des fleuves de sang. L'impie en ce climat ne trouve point d'asile. Madame, commandez. si mon bras est utile, Il peut exterminer un forfait odieux, Et venger d'un seul coup et Perside, et les Dieux.

Perside

Vous couperiez le fil de cette illustre vie sans craindre les destins qui vous l'ont asservie ! Quoi ! vous auriez le coeur de faire en trahison Un infâme échafaud d'une auguste maison ! Et moi je permettrais qu'un coup illégitime Vengeant honteusement un crime par un crime ! Ha, seigneur ce discours me fait frémir d'horreur !

Ortalque

Je vous sers, et mon bras doit punir cette erreur.

Perside

Hé pourquoi votre bras : est-ce vous qu'on offense ?

Ortalque

On trompe une Princesse, et j'en prends la défense .

Perside

Garde votre secours ; on ne l'implore pas.

Ortalque

Qui tourmente Perfide, est digne du trépas.

Perside

Qui choque ses désirs est digne de sa haine.

Ortalque

C'est un reste d'amour qui la rend trop humaine.

Sentiment feint.

Perside

Hé bien j'ai trop d'amour, et vous trop de fureur. Canope est criminel, je ressens son erreur ; Mais d'un bras offensé dépend mon allégeance . Il pêche contre moi, j'en prendrai la vengeance, Et sans verser du sang en de si nobles lieux Je saurais contenter et Perfide, et les Dieux. Mais c'est trop vous parler, et dans cette licence Qui pousse à tous moments un propos qui m'offense; Votre esclave dira qu'un si libre discours Est encore un effet de nos folles amours.

Ortalque

Quoi, Madame Elle parle !

Perside

On dit qu'elle m'outrage ; Mais je plains son erreur, et pardonne à son âge. Faux ou vrai, je puis tout, et j'en dispose aussi ; Bref parmi vos pareils les Reines sont ainsi. le veux plaindre en repos mes erreurs, et leur suite ; Et changeant de destin, je change de conduite.

Ortalque

Quoi : ce méchant esprit que ma seule pitié Comble depuis vingt ans de marques d'amitié S'oppose à mon bonheur se prend à votre Altesse ! Et condamne les moeurs d'une auguste Princesse ! Elle en mourra l'infâme, et mes Dieux irrités, Verront par son trépas comme ils font respectés. Ô Ciel pourquoi faut-il que sa fâcheuse absence Suspende en cet instant le cours de ma vengeance ! Que son éloignement la dérobe à nos yeux ! Et que la seule nuit la ramène en ces lieux ! Ah je veux, âme ingrate, esclave forcenée, Je veux par cette nuit borner ta destinée ! De tes jours criminels éteindre le flambeau ! Et jusque dans ton lit te creuser le tombeau !

Perside

C'est trop que le trépas pour de simples paroles. Je ne fuis pas sensible à ces discours frivoles ; Mais pour vivre sans blâme, ils auront le pouvoir De me priver souvent du plaisir de vous voir. Aussi bien mon malheur cherche une solitude Dont l'horreur soit conforme a son inquiétude.

Ortalque

Vous formez contre moi ce dessein rigoureux ! Et le crime d'autrui me rendra malheureux ! Ai-je donc fomente l'erreur que je déteste, Et que je veux punir d'un supplice funeste ! Madame, ai-je failli ? Puis-je pas justement Accuser vos rigueurs dans ce bannissement ! Ah c'est trop m'exercer de la joie à la plainte ! Du désir à l'espoir, de l'espoir à la crainte ! Fatal renversement ! Amour ! Ah ce poison Devait m'ôter le jour en m'ôtant la raison ! Mais enfin vous pouvez disposer de mon âme ; Vous régissez le cours du beau feu qui l'enflamme ; Il faut suivre les lois des maîtres de mon fort, Et prendre de vos yeux où la vie, où la mort. Vos regards...

Perside

Il suffit ; et pour la bienséance. Dont j'apprends en ces lieux l'extrême conséquence, souffrez que déformais nous parlions un peu moins ; Où bien que tous vos gens nous servent de témoins.

Scène 3

Ortalque

Ortalque

Ah traîtres ! Ni témoins, ni censeurs, ni complices ! Tyrans de mes plaisirs ! bourreaux de mes délices ! Nombre abject, rampant, vous parlez ! Vous blâmez ! Toi l'éternelle horreur de ces yeux allumez ! Toi qui réglais mes feux ! Toi que mon imprudence Employa follement à cette confidence ! Tu mourras, vile esclave un juste châtiment Doit immoler ta vie à mon ressentiment ! Oui, je dois ton supplice à cet oeil adorable Qui paraît animé, non pas inexorable ; Et qui dans cet avis piquant, mais assez, doux, Nous montre de l'espoir au travers du courroux, Sitôt que le sommeil arrosant ta paupière Aura forcé tes yeux de bannir la lumière, Ce fer va terminer tes insolents propos, Et faire ton cercueil du lieu de ton repos. Ta langue me perdait par sa fière licence ; Mais je puis t'imposer un éternel silence ; Et dans ce mouvement d'un coeur qui te poursuit Mêler ton ombre affreuse aux ombres de la nuit.

Scène 4

Perside, Chrysane

Perside

Que Seste aille au devant de l'esclave qu'il aime ; Qu'ils détournent leurs pas du Cap de Théradème ; Et que sans voir Ortalque ils entrent doucement En quelque endroit secret de mon appartement. Vous gardez en ce lieu cette esclave enfermée ; Si tôt qu'elle entrera, que j'en sois informée : La chose est importante et pour elle, et pour moi . Allez.

Chrysane

Seste est absent ; il va trouver le Roi. Pour l'esclave ; il est tard,la nuit veut qu'elle arrive. Je vais seule et sans bruit l'attendre sur la rive. Je sais l'ordre, Madame. Enfin dans cet emploi Doutez de mon adresse, et nos pas de ma foi.

Scène 5

Perside

Perside

Puisque dans ses bontés Isaspe est si cruelle Qu'elle rend par ses soins ma disgrâce éternelle, Ouvrons-nous le tombeau par un bras étranger Qui nous donne la mort en pensant nous venger. Éprouvons si le Ciel lassé de nous poursuivre Dispense enfin ce coeur de languir, et de vivre: Et parmi cent rigueurs de l'Amour et du fort, Essayons d'être heureux à rencontrer la mort. Changez, Dieux sans pitié devenez secourables ! Vous devez le trépas à tous les misérables. Exécrable séjour de l'infidélité, Thrace, toujours perfide à l'Hospitalité, Achève ton ouvrage, et viens me faire encore Ce que tu fis jadis au jeune Polydore ! Venge, venge, cruelle, aux yeux des immortels Une erreur qui choqua mon trône, et leurs Autels ! Mais dans ce doux espoir de notre heure fatale Qu'annonce la fureur de cette âme brutale, Rentre en moi, ma douleur, et ne découvre pas Le dessein généreux d'un si noble trépas. Parmi ces déplaisirs, après cette infortune Tout me semble odieux, la clarté m'importune ; Et le Destin ne peut... Mais quel fâcheux discours Vient trouble les projets du dernier de mes jours !

Scène 6

Canope, Perside

Canope

Écoutez-vous encor ces frivoles mensonges Dont les vaines terreurs s'impriment par les songes ? Cet esprit si puissant n'a-t-il point écarté Le fantôme ombrageux qui troublait sa clarté ! Ma Reine, qu'avez-vous ? Votre mine contrainte Veut cacher les transports dont vous êtes atteinte ; Mais je vois clairement en votre Majesté Les divers mouvements d'un esprit agité. sans doute vous souffrez des peines violentes ; Je lis dans vos regards des passions parlantes ; Et si mes visions ne font pleines d'erreur, Votre coeur est rempli de tristesse, et d'horreur.

Perside

Il est vrai, je ressens un grand trouble dans l'âme Et parmi les bouillons du courroux qui l'enflamme, Un penser composé de tristesse et d'horreur Y soulève les flots d'une juste fureur : Et pour ne point celer quel sujet la fomente, Je déteste un ingrat, et je plains une amante.

Canope

Quel est donc cet ingrat dont l'infidélité Vous comble ainsi d'horreur contre sa lâcheté !

Perside

Un dont mes propres yeux ont appris l'inconstance, Et dont le sang Royal sentit l'indifférence.

Canope

Qui porta ses mépris jusques au sang Royal ! Et que vos propres yeux ont connu déloyal !

Perside

Oui, qui fut le bourreau d'une Reine asservie, Et n'eût point de remords de hasarder sa vie.

Canope

Madame, expliquez- vous. C'est souffrir le trépas Que d'ouïr ce discours, et ne l'entendre pas. Ce crime est-il récent ? Et connais-je le traître ? Ma Reine, apprenez-moi...

Perside

Vous devez le connaître.

Canope

Moi, Madame ! Hé par quoi ?

Perside

- Par certain sentiment ; Par un trouble secret.... Hé parlez, hardiment ; Je sais tout.

Canope

Et moi rien.

Perside

Rien ! Votre âme est bien dure

Canope

La vôtre a des clartés...

D'une manière méprisante et fâchés.

Perside

- Trop, pour voir un parjure. Mais pour ne point poursuivre un discours si pressant Qui travaille un coupable, et choque un innocent, Sachez que je lisais les crimes de Thésée, Et l'état malheureux d'Ariane abusée. Avoue que ce Grec dont le coeur sans pitié Ne fut jamais sensible aux traits de l'amitié, Paya mal les bienfaits qui préviendront sa perte, En laissant la Princesse en cette île déserte : Et que tous les écueils n'avaient point de rochers Qui ne dussent couvrir Thésée, et ses nochers.

Canope

Il est vrai, tous les Dieux firent une injustice . En souffrant que l'ingrat fut exempt de supplice. Les tigres, les lions, la foudre, les éclairs, L'inconstance des flots, la colère des airs, Les prodiges des eaux, les monstres de la terre Devaient jurer la Paix pour lui faire la guerre, Et venger puissamment un crime sans pareil Qui choquait une Reine, et le sang du soleil. Mais, Madame, est-il vrai que son ingratitude Ait plongé votre esprit dans cette inquiétude ? Est-ce le seul sujet des justes mouvements Qui font voir tant d'aigreur parmi vos sentiments ? Ma Reine, dites tout.

Perside

Oui, l'horreur qui m'accable Vient d'un héros trompeur, vient d'un Amant coupable Qui trahit lâchement une chaste Beauté, Et paya ses douceurs par une cruauté. Je déteste un ingrat dont l'horrible inconstance Augmente sa noirceur par cette circonstance, Qu'après mille bontés, capables d'émouvoir L'esprit le plus rebelle aux lois de son devoir, Il laisse un cil charmant,pour lui trop plein de grâce, Sur un bord étranger dans Naxe, ou dans la Thrace ! Ah ce seul souvenir transporte ma raison Comme si l'endurais la même trahison ! Et parmi ces terreurs de mon âme abusée Perfide est Ariane, et Canope est Thésée.

Canope

Ma Reine, il faut chasser ces noires visions Qui troublent notre amour par leurs impressions. Ce Grec fut bien cruel ; mais le temps où nous sommes Ne voit plus ces défauts dans l'élite des hommes. Pour moi que mon étoile, et mes propres désirs Attachent fortement à de justes plaisirs, Je connais mon devoir, je sais qui je dois suivre; Et cessant de l'aimer, je cesserai de vivre. Ainsi je ne fais plus de serments solennels Qui servent à mon coeur de liens éternels. Finissons ces discours, qui durant les ténèbres Fourniraient à vos yeux mille tableaux funèbres . Quand l'esprit trop constant s'abîme en ses propos, Un penser importun vient troubler son repos. Les sentiments trop vifs causent des rêveries, Et l'excès de raison engendre des furies.

Perside

Je le veux, finissons . Il est temps que nos yeux Laissent veiller pour nous les Astres, et les Dieux Mais ne trouvez- vous point qu'Ariane offensée Augmenta ses malheurs par sa lâche pensée ? Pour finir en Princesse, et mourir noblement Un coup devait fermer sa vie, et son tourment. Grec parjure ! Inconstant ! mais hélas ! Ta faiblesse Infecte les esprits ailleurs que dans la Grèce ! Adieu. séparons-nous ; achevons cet effort. Voyons file sommeil est frère de la mort.

Scène 7

Canope

Canope

Grec parjure ! Inconstant ! mais hélas ! Ta faiblesse Infecte les esprits ailleurs que dans la Grèce ! Ailleurs que dans la Grèce ! Ah nous sommes surpris ! Et l'horreur de mon crime embrase ses esprits ! Qui, ses yeux ont percé jusqu'au fonds de mon âme ; Ils ont vu des rayons de ma nouvelle flamme; Ces soupçons déguisés, ces mots à double sens, Ce dépit orgueilleux, ces termes si pressants, son teint rouge de feu, mon front pâle de crainte Montrent que j'ai failli, font voir qu'elle est atteinte, Et que dans ces discours pleins de force, et d'horreur le fuis ce Prince ingrat dont on hait la fureur. Ailleurs que dans la Grèce. Oui, cruel dans la Thrace ! Ici mon coeur s'enflamme, et ma vertu se glace Ici je laisse Alinde ! Ici ma cruauté Est le prix de son trône, et de sa liberté D'Alinde en qui les Dieux surmontant leur puissance Ont mis plus de beautés qu'ils n'ont de connaissance. Ah jeune et belle Reine un secret mouvement Me contraint de blâmer ce soudain changement. Oui, mon coeur malgré moi convaincu de son crime Répugne à se courber fous le joug qui opprime : Il tremble en résistant aux lois de la raison Et croupit à regret dans une trahison .. Trahison, justes Dieux : Quoi ! dans cette pensée Tu souffres les ardeurs d'une flamme insensée Tu vois le précipice, et d'un pas furieux Tu fuis les mouvements d'un Maître impérieux Dont l'esprit inconstant, et fécond en outrages Détruit bizarrement ses plus parfaits ouvrages Tyran de mon repos, Amour Dieu sans bonté Dieu qui portes le sens contre la volonté ! Que veux-tu, Dieu cruel De cette âme enflammée Dans les feux criminels dont elle est consumée Que veux- tu d'un esprit tout brûlant de désirs Qui ne peut s'affermir dans le choix des plaisirs, Et qui dans son penchant retenu par la honte Ne peut céder sans crime au mal qui le surmonte Réciproque tourments alternatifs d'un esprit combattu ! Syndérèse du vice attraits de la vertu ! Mouvements des plaisirs sentiments de la gloire ! Rivaux ! C'est trop combattre, achevez la victoire ! Dans ce champ vos exploits couronnent tour à tour La raison, la Fureur, le Devoir, et l'Amour ! Alinde, qui l'eût crû, que cette âme affligée Pût souffrir les transports dont elle est assiégée ! Et que ce coeur ingrat qui vient de t'offenser Dût sentir les remords d'un injuste penser ! Ah tourne ici tes yeux, objet rempli de charmes ! Fais paraître un effet de ces brillantes armes ! Arrête les progrès d'un funeste poison Qui s'oppose à ta gloire, et détruit ma raison ! Vertu, Devoir, Honneur, Déités impuissantes, Réveillez, réveillez vos forces languissantes: Ce coeur faible et honteux reconnaît vos appas ! Et lui-même il se hait de ne les suivre pas ! Toi qui vois augmenter les troubles de mon âme ! Ô Ciel règle le cours de l'ardeur qui l'enflamme, Vois l'état où je suis ! Vois l'horreur que je sens ! Rallume dans mon coeur ses désirs innocents ! Où s'il faut, juste Ciel, que ma gloire finisse, Fais que dans mon erreur je trouve mon supplice ! Exécrable penser ! Hymen rempli d'horreur ! Honteux dérèglement ! Désirs pleins de fureur ! Ah je sens dans l'accès d'un remords légitime, Que pour être sans peine, il faut être sans crime. Mais hélas ! Pour sortir de cette extrémité Il faut que le soleil nous rende la clarté ! La nuit étend par tour l'épaisseur des ses voiles, Et par tout le sommeil est tombé des étoiles.

Scène 8

Perside, Isaspe

Perside

Croirais-tu que l'ingrat s'est si peu défendu, Qu'on voyait clairement qu'il était confondu ? Cependant il persiste en son ingratitude, Et me laisse languir dans cette incertitude i Lui ! Qui dès le moment que mon coeur agité A fait voir du soupçon de sa fidélité, Devait des yeux en terre implorer ma clémence, Il tâche en gauchissant d'éviter ma présence ! Mais je veux qu'un discours pressant et généreux Lui reproche l'horreur de son crime amoureux ; Qu'il marque ses projets, qu'il découvre sa trame, Et le fasse rougir de l'ardeur qui l'enflamme. Fais lui donc ce présent si tôt que le soleil Blanchira le Bosphore à son premier réveil. Adieu, retire toi ; le sommeil m'importune, Et je sens son pouvoir malgré mon infortune. Adieu donc chère Isaspe. Embrasse un triste corps Où toutes les douleurs font leurs derniers efforts.

Isaspe

Modère-les, Madame ; et suivez cette envie De sortir d'un climat fatal à votre vie. Partez, au jour naissant d'un si funeste lieu Que l'ingrat ait de vous cet éternelle adieu. Mais songez dans ces pleurs indignes d'une Reine Que dompter les Destins c'est être souveraine. Allons, Madame, allons. Dans cet accablement Vos esprits ont besoin de quelque allégement.

Perside

Allons donc éprouvons si la nuit a des charmes Capables d'arrêter de si honteuses larmes. Mais toi qui dois paraître au lever du soleil, songe a toi, pense au temps, va prendre du sommeil.

Isaspe

Mais ....

Perside

Chrysane est ici. N'augmente point ma peine Va donc, ma fille ; adieu.

Isaspe

Je vous plains, belle Reine.

Scène 9

STANCES.

Acte V

Scène 1

Ortalque, Évandre

Ortalque

Quand mon bras a versé ce sang vil, et perfide Qui troublait mes desseins, et la paix de Perside ....

Évandre

Quel sang que dites-vous ?

Scène 2

Phocas, Ortalque, Évandre

Phocas

Seigneur ?

Ortalque

- Qu'est-ce ?

Phocas

Un Courrier.

Ortalque

Un Courrier ?

Phocas

Oui, Seigneur pour quelque emploi guerrier. On connaît cette charge au bâton qu'il apporte.

Ortalque

Qu'il vienne. Emploi fâcheux mais il faut que j'en forte.

Évandre

Oui, si le Roi l'approuve. Il faut suivre ses lois.

Ortalque

La Princesse est ma Reine, et ses yeux font mes Rois !

Scène 3

Ortalque, Phenix, Évandre

Ortalque

Arcade est éloigné, mais comme en sa présence Te reçois les décrets qui viennent de Byzance. Tous deux nous commandons, il gouverne à son tour, Mais je prends le premier les ordres de la Cour.

Phenix

Le Roi m'a fait partir. Mon ordre est pour les Princes Qui veillent sur les ports de ses vastes Provinces. Te cherche en ce climat de fameux passagers Que les vents ont jetez sur ces bords étrangers. Un Perse, et trois beautés. La jeune est souveraine, Et joint à son éclat la Dignité de Reine. Depuis que ses appas n'errent plus sur les eaux La nuit a trente fois vu luire ses flambeaux. Pour son nom, c'est Alinde ; on trône est son partage ; sa marque est sa beauté ;son Printemps est son âge ; son port est son attrait ; ses yeux son ornement ; sa maison est Persane ; un Prince est son amant; son teint est brun et vif. Mais, seigneur, cette image Est le charmant tableau des traits de son visage.

Ortalque

Ô Ciel ! Qu'elle a d'appas !

Évandre

Elle plaît à vos yeux ; Mais les femmes des Rois font compagnes des Dieux.

Au Courrier.

Ortalque

C'est pourquoi je l'adore. Enfin c'est une Reine ? Un amant l'accompagne ? Et leur suite est certaine !

Phenix

Oui, Seigneur, elle est Reine. On respecte ses lois Aux lieux où le soleil est le grand Dieu des Rois. Celui dont les fureurs ont usurpé sa terre Prenait cette Beauté comme un prix de la guerre, Leur Hymen s'avançait, et le Parthe vainqueur L'attendait en sa Cour pour régner dans son coeur ; Quand les crimes du Roi repassant dans son âme La forcent de haïr et sa vue, et sa flamme. Léontin, jeune Prince, adroit, beau, généreux Combat dans son esprit ce Monarque amoureux. L'aimé détruit l'Amant. La Reine assujettie Immole à son sujet la Perse, et la Parthie. Elle fort d'un État régi par ses aïeux ; Elle fait d'un vainqueur surmonté par ses yeux, Et tirant Léontin des combats qu'il respire Pour sauver son amant elle perd (on Empire. La Sicile est l'objet du superbe vaisseau Qui préserve leurs feux des caprices de l'eau. Mais les vents mutinez, les pouffent vers l'aurore, Et ce nouveau soleil éclaire le Bosphore. sa fuite est le trépas du cruel conquérant Qui veut mourir loin d'elle, ou vivre en l'acquérant ; Et c'est pour l'obliger que tous les Rois du monde Cherchent cette beauté qui fort du sein de l'Onde. Mytilene, et Ténéde ont vu briller ses yeux. Seigneur, vous l'apprendrez. Je passe aux autres lieux.

Ortalque

Retarde un moment. Puis qu'Évandre vous mène Sa voix, et le repos vont charmer votre peine. Avant la fin du jour vous saurez mes desseins ; Et si la Reine est proche, elle est entre nos mains.

Scène 4

Ortalque

Ortalque

Prince l'horreur du Ciel, et le fléau de la terre Oisif durant la Paix, cruel durant la guerre ! Fâcheux à la campagne, odieux à la Cour ! Trompeur dans l'amitié, malheureux dans l'amour ! Quitte les vains projets d'un si haut Hyménée, Et cesse d'attenter contre ta destinée ! Les Dieux ont arrêté ( si l'Olympe a des Dieux, ) Que cet astre d'amour s'éclipse pour tes yeux ! Élevant tes désirs pour accroître ta peine Ils t'ont fait observer les charmes d'une Reine ! Et lorsqu'un peu d'espoir te semblait secourir, Ils la font s'éloigner pour te faire mourir. Meurs donc, meurs, il le faut, le Destin te l'ordonne, L'espérance te quitte, Alinde t'abandonne ! Un Roi vient la ravir pour l'intérêt d'un Roi. Et deux États Unis font trop forts contre toi ! Moi quitter sans effort en bien que je posséder Qu'est devenu ce bras la foudre de Ténéde Ce bras dont la Phrygie a senti les exploits ? Et qui malgré les Dieux peut vaincre tous les Rois ! Mais ton Roi ! maison Roi qui règne par toi-même. Ce coeur qu'il fait gémir, soutient son diadème. Je dois tout à son rang, il doit tout à ma foi ; Et j'ai trop fait pour lui s'il ne fait tout pour moi. Évandre ! Ah belle Reine ! Amour funeste vue ! Insolence du fort à moi seul imprévue ! Ah pourquoi s'engager ! Comment ne l'aimer pas ! Et qui peut sans mourir contempler ses appas ! Mais ton Roi veut l'avoir ! Mais elle est découverte ! Il s'en faut arracher, où courir à ta perte ! Le trépas où l'amour, il n'est point de milieu ; Et s'armer contre un Roi c'est tenir contre un Dieu Ah ma crainte était juste, et ma perte est certaine. Je respecte le Roi ; mais j'adore une Reine ! Il peut tout, moi beaucoup ; il est fort, je le fuis ; Je la tiens, il la veut ; je le dois, je ne puis. Aimons donc et mourons, mes plaisirs font ma gloire ; s'il faut être vaincus, disputons la victoire ; Voyons fondre l'orage, et choquons pour ces yeux Le Ciel, l'Onde, la Terre, et les Rois, et les Dieux.

Scène 5

Arcade, Phenix, Évandre

Arcade

PArlez-lui fortement ne flattez point sa peine ; Il gagne le repos en perdant cette Reine ; Et sans un prompt secours, ce coeur prêt à périr Est capable de tout, excepté de guérir ! Charmant effet du fort ! Le Roi prévient ma plainte ! Avant que je l'implore il dissipe ma crainte ! Pour nous le Ciel l'inspire par ce mandement Il rompt au point fatal les complots d'un Amant !

Phenix

Seigneur, qu'il est heureux !

Évandre

Je ne crains plus sa perte. Que peut-il ? Tout est fait ; Alinde est découverte.

Phenix

Voyons cette merveille.

Arcade

Au lever du soleil ! Quoi ! Dès le point du jour !

Phenix

- J'attendrai son réveil.

Évandre

Vos sens feront charmez. L'ayant peu regardée, J'en ai pour mon repos une trop belle idée.

Arcade

Elle occupe aujourd'hui le moindre appartement; L'esclave est dans sa chambre ; Elle suit son amant. son ail ne peut souffrir l'approche d'un perfide. Qu'Iris a pu ravir aux charmes de Perside.

On sort.

Évandre

Vous savez ses douleurs. Ortalque est aux abois Combattons son amour dans le fonds de ce bois.

Scène 6

Canope

Canope

Dieux, quel bonheur lors que l'âme est atteinte, De goûter des douceurs et sans trouble, et sans crainte ! De régler ses ardeurs par de nobles désirs ! Et languir mollement en de justes plaisirs ! A peine en ce climat le retour de l' Aurore Va former les rayons dont le jour se colore : Et déjà les remords de mon injuste amour. Me viennent annoncer la lumière du jour ! Cent fois dans le tableau d'un sommeil plein d'alarmes J'ay vu cette beauté se noyer dans ses larmes ! Accuser doucement les outrages du fort ! se punir de ma faute, et se donner la mort ! Infâmes changements de ma flamme amoureuse Comment trompâtes-vous cette âme généreuse ! Que la mienne a d'horreur de son enchantement ! Qu'il lui vient de lumière après l'aveuglement ! Ah pardon, belle Reine : Iris vous rend les armes Ce coeur où vous règne, n'adore plus ses charmes ! Mon charme se dissipe, et vos divins appas Vont m'ordonner la vie, où signer mon trépas ! Parlons, c'est trop languir, recouvrons l'innocence ! Implorons ces beaux yeux qui pleurent notre offense ! Nos pleurs feront tarir la source de leurs pleurs ! Nos douleurs finiront leurs mortelles douleurs ! Allons !

Scène 7

Canope, Isaspe, Alinde

Canope

- Quoi ! Si matin ! Qu'elle affaire pressante Vous fait suivre les pas de la clarté naissante ? Le soleil vient d'entrer dans le vaste des Cieux, Et déjà le sommeil est sorti de vos yeux :

Isaspe

Oui, Seigneur, et pour vous. Mais ce mot de la Reine...

Canope

De la Reine, bons Dieux !

Isaspe

Ah votre crainte est vaines Vous sentez vos vertus, et ce coeur enflammé...

Canope

Mais le vôtre à cet air me paraît animé. Baisons cent et cent fois cette aimable peinture De la plus belle main qu'ait formé la nature. Est-elle d'aujourd'hui ?

Isaspe

Non, c'est de cette nuit.

LETTRE D'ALINDE À LÉONTIN.

STANCES.

Canope

Ce discours nous dira quel sujet l'a produit. A voir ce qui défend ces divins caractères, S'il est sans son dément, il n'est pas sans mystères.

Alinde

- Ah détestable !

Isaspe

- Imprudente !

Comme ils veulent aller à l'appartement de Perfide, la porte s'ouvre, ils voient Chrysane et d'autres domestiques mettre la Princesse dans un fauteuil ; et elle a une écharpe sur le côté comme ayant été pansée de ses blessures.

Canope

Ah cruel !

Scène 8

Isaspe, Léontin, Phenix, Arcade, Alinde

Isaspe

Madame !

Léontin

- Ah malheureux !

Isaspe

- Mon soin continuel...

Phenix

Juste Ciel qu'est ceci !

Arcade

- Passer jusqu'à l'outrage ! L'excès de son amour fait l'excès de ta rage ! Prince lâche, et cruel !

Léontin

Redouble ta rigueur ! Mais excuse mon bras, et condamne mon coeur. Ah pardon, grande Reine ! Une âme si bien née Ne doit point accabler une âme infortunée ! Si vous saviez l'état... Mais avant mon trépas Puis-je au moins espérer que vous ne mourrez pas ? Funeste aveuglement !

Alinde

Arrêtez cette plainte. Vos voeux accomplis ; triomphe sans contrainte. Pour ne vous troubler point je vais quitter le jour.

Léontin

Ô déplorable effet de courage, et d'amour ! Ah j'expire ah je meurs ! Ah crime irrémissible ! Belle Reine ah barbare !

Alinde

Ah votre âme insensible Quand mes justes soupirs la touchaient vainement, Commence à revenir de son enchantement. Mais faut-il espérer que de fortes atteintes Tirent de Léontin ces généreuses plaintes ? Oui, pour me consoler je crois ce changement, Et l'excès du désir force mon jugement. Léontin ! Léontin ! (n'ayant plus rien à craindre Déformais la raison nous dispense de feindre, Et nous laisse reprendre en cette extrémité Des noms hé ! Trop fameux par ma calamité. ) Hélas ! Il n'est plus temps, que votre amour tardive Tâche en vain d'arrêter une âme fugitive. Si quand je vous parlais vous eussiez, écouté Des termes si pressants, et si pleins de clarté, Votre coeur n'aurait point ce remords légitime, Je serais sans douleur, et vous seriez sans crime. Mais le Ciel a voulu qu'un injuste flambeau Éblouit votre esprit jusques sur mon tombeau : Et puisqu'il le permet en cette conjoncture, Rentrez dedans mon coeur ; voilà son ouverture. La mort qui va couper la trame de mes jours Doit renouer le fil de nos chastes amours.

Léontin

Adorables bontés ! âme trop généreuse ! Hé quoi ! Vous conservez, votre flamme amoureuse ! Vous que l'horrible effet d'une infidélité Doit remplir de fureur contre ma lâcheté Moi qui viens d'entasser le crime sur le crime ! Moi qui fume du sang d'une telle victime ! Aurais-je assez, de front pour songer seulement À ne pas m'abîmer au fonds d'un monument ! Cieux, Enfers, quelle horreur ! Dieux, Démons, quelle gêne ! Dans ce penser affreux que vous êtes ma Reine, Que l'ingrat Léontin, ce sujet révolté, Vient d'ouvrir le cercueil à votre Majesté : A vous ! Qui pour m'aimer quittâtes votre Empire, Quoi ! Je parais encor ! je parle ! et je respire ! Ah mon fort ferait doux, si par un juste effort Vous armiez, votre bras pour me donner la mort ! Mais hélas est-ce assez d'un léger homicide Pour un sujet ingrat ! pour un amant perfide !

Alinde

Cruel, n'accroissez point les rigueurs de mon sort : Je voulais votre amour, et non pas votre mort. Maintenant que mes yeux se couvrent de ténèbres Te laisse avec plaisir ces demeures funèbres, Puis qu'en nous séparant je vois que vous plaignez Les injustes douleurs d'un coeur où vous régnez. Avant que le cercueil vous ravisse ma cendre, Touchez ce triste corps dont l'âme fut si tendre . Embrassez, embrassez cet espoir du tombeau Dont même en cet état votre oeil est le flambeau . Redonnez- moi ce coeur puis qu'il n'est plus coupable. C'est la seule douceur dont je me sens capable.

Léontin

Vous redonner un coeur dont les déguisements Opposaient des glaçons à vos embrasements ! Un coeur tout consumé de feux illégitimes ! Tout noir de trahisons ! tout infecté de crimes ! Quoi ! Ce coeur tout sanglant vous pourrait approcher Mais pour vous obéir il le faut arracher. Il doit en cet état contenter votre envie ; Hélas ! Privé trop tard et de crime, et de vie !

Alinde

Ah ne poursuivez plus ces discours odieux ! Je veux que vous viviez pour me fermer les yeux ! Hé cruel ! pourrais-tu sans un excès de haine Tromper en cet état les désirs de ta Reine ! Par mes feux si constants, par mes sortes douleurs Par ces fleuves de sang, par ces torrents de pleurs, Accorde à mes soupirs ces dernières délices Que mon cher Léontin soit exempt de supplices : Ne me refuse point. Puisque je meurs pour toi, Dois-je pas obtenir que tu vives pour moi !

Léontin

Non, ma Reine ! Il est temps que ce corps misérable Cesse d'être infecté d'un esprit si coupable ! Que ce coeur profané par mille changements Arrête par la mort ses lâches mouvements ! Inutiles fureurs ! Vaine résipiscence ! Ah vous venez trop tard pour sauver l'innocence ! Adorable victime, et d'amour, et de foi, Que ne puis-je mourir et pour vous, et pour moi ! Mais souffrez dans l'instant où vous m'êtes ravie, Qu'au moins je fois à vous en sortant de la vie ! Qu'amour et le bûcher finissants nos langueurs ! Brûlent de même flamme et nos coeurs, et nos coeurs !

Alinde

Hé non conserve-toi dans ce plaisir extrême De faire vivre en toi la moitié de vous même.

Léontin

Ma Reine, je ne puis après votre départ Ce coeur serait privé de sa meilleure part ! Il faut, il faut mourir le cercueil à des charmes Puisqu'il va posséder le sujet de mes larmes !

Alinde

Mon âme tu mourrais pour me désobliger !

Léontin

Ma Reine je vivrais pour ne vous pas venger !

Alinde

Mais puis que je le veux puis que je le commande !

Léontin

Mais puis que je ne puis ! Puis que je le demande, N'arrêtez point le cours d'un juste repentir !

Alinde

Non ; je te le défends je n'y puis consentir.

Léontin

Un ingrat !

Alinde

Mon amant !

Léontin

Un cruel !

Alinde

Mais je l'aime ! Et luI donner la mort, c'est me tuer moi-même !

Léontin

Quoi ! Languir loin de vous !

Alinde

Oui, pour l'amour de moi ! Et ta Reine en mourant t'impose cette loi ! Ne me travaille plus !

Léontin

N'ayez point cette envie ! Je crains trop ces tourments pour conserver ma vie !

Alinde

Ah cruel ! Tu veux donc à mon dernier moment Gêner ce pauvre esprit par un double tourment ! Mais enfin tu le veux. Il faut que je ressente Et la mort de l'amant, et la mort de l'amante ; Et que j'aie aujourd'hui pour surcroît de malheur Martyre sur martyre, et douleur sur douleur. songe que mon trépas t'apporte moins de blâme Que l'excès du remords ne figure à ton âme ! Hélas ! Ce que je fais je l'ai fait chaque jour ! L'amour me fait mourir, et je mourais d'amour !

Phenix

Sachons le criminel.

Arcade

- Quel est le parricide? Est-ce un autre ? Est-ce vous ?

Léontin

C'est un couple perfide ! Mais Ortalque est trompé ! Moi je ne l'étais pas !

Arcade

Dieux, mon frère l'adore, et cause son trépas !

Phenix

Quoi ! l'amour d'un grand coeur plus fatal que la haine Frémir contre une amante ! Immoler une Reine ! Quel penser !

Arcade

- Ah je crains ce changement de lieux ! Et que dans cette esclave on ait trompé ses yeux[.]

Scène 9

Ortalque, Phenix, Léontin, Alinde, Isaspe, Chrysane, Arcade, Évandre

Ortalque

Madame le voici cet amant plein d'outrage Dont ce funeste coup vous fait sentir la rage ! Le voici l'imprudent dont la juste fureur Vient punir à vos yeux sa flamme, son erreur ! Quand mon fort a permis que par votre artifice J'ai frappé ce beau corps au lieu de Sélénice ; Mon amour s'est noirci par une impiété Qui s'augmente aujourd'hui par votre qualité ! Le meurtre dont ma main se trouve ensanglantée Remplit d'un tel effroi mon âme épouvantée, Qu'à peine je reviens de cet étonnement Pour venger vos douleurs par le même tourment ! Ô Destins : ô cruel effroyable aventure ! Opprobre de l'amour ! Horreur de la nature !

Phenix

seigneurs ! Que je vous plains

Ortalque

N'ayez que de l'horreur.

Léontin

Blâmez ma perfidie

Ortalque

Accusez ma fureur !

Léontin

C'est à quoi je réduis l'amante qui m'honore !

Ortalque

Et moi je traite ainsi la beauté que j'adore ! Contemplez dans ce Prince un hôte injurieux Un frère impitoyable un amant furieux ! Mais ce bras parricide, et bourreau d'une Reine Sait le prix glorieux que je dois à sa peine ; Et ce fer tout sanglant...

Léontin

Entrera dans mon coeur, Heureux en ce moment d'éprouver sa rigueur. Ma Reine !...

Alinde

Ah furieux !

Ortalque

Imprudent ! Misérable ! Ton fer tranche les jours de ce couple adorable Sans punir ta fureur sans venger son trépas !

Alinde

À la mort à la mort ! Suivons, suivons ses pas ! Amis injurieux !

Léontin

Jugez par cette plaie si mon amour est faux, si ma douleur est vraie. Ce fer ne m'a rien fait, ses coups font innocents ; Mais celui qui vous tue est celui que je sens ! Que j'expire à vos yeux : c'est ma dernière envie. La mort vient effacer la honte de ma vie. Adieu, ma belle Reine ! ..

Alinde

Ah mon âme, où vas-tu ! Beau sang, cruel témoin d'une rare vertu, Ne sors point de ce coeur ! Ne me sois point rebelle ! Léontin ! Léontin ! Hé ! C'est moi qui t'appelle ! Mon âme ! mon amour ! ah : ses yeux languissants Accordent leurs regards à mes tristes accents ! Attends-moi, mon amour ! Une âme si fidèle Ne doit point s'en aller quand c'est moi qui l'appelle ! Mais hélas ! il expire et ses derniers soupirs Exhalent doucement sa vie, et mes plaisirs ! Dieux qui me poursuivez, puisqu'il faut que je meure, Vous pouviez, m'accorder de vivre moins d'une heure ! Ah ! L'extrême douleur m'ôte le sentiment ! Et je ne puis mourir par excès de tourment !

Isaspe

Ah Madame !

Alinde

Ah ma Fille !

Chrysane

Hélas ! Quelle journée :

Ortalque

Cruel persécuteur d'on illustre Hyménée, Expie par ton sang l'horreur de ta maison : Fais dans ce désespoir un acte de raison ! Vois qu'un noble remords est toujours légitime ! Apprends par cet exemple à réparer ton crimes

Arcade

Vous vivrez pour la Reine, et pour la secourir.

Ortalque

Te vivrai pour la Reine Hé je la fais mourir !

Alinde

Mais puisqu'en ces fureurs votre bonté m'outrage En m'ôtant un moyen de terminer ma rage, Cherchons dans les rochers un prompt soulagement.

Évandre

Arrêtons les transports de ce funeste amant.

Scène 10

Isaspe, Chrysane, Alinde

Isaspe

Grands Dieux, quels accidents ! Amour infortunée, Quel astre, ou quel Démon régit ta destinée !

Chrysane

Hé Madame ! ôtez vous ce fâcheux souvenir ?

Alinde

Ma fille, attends un peu ; mes douleurs vont finir. Quitterais-je un grand coeur dont la flamme est ravie ! Plus aimable en sa mort, qu'odieux en sa vie ! Triste et charmant objet de ma fidélité, Quitterais je celui pour qui j'ai tout quitté ! Je vivais pour t'aimer, je mourrai pour te suivre ! Ta mort plus que mes coups m'empêchera de vivre ! Reçois ces ornements désormais superflus Puis qu'Alinde est sans âme, et que tu ne vis plus !

Scène 11

Iris, Phenix, Alinde, Chrysane, Isaspe

Iris

Ô spectacle tragique !

Phenix

Objet digne de larmes !

Alinde

Madame, vous voyez un effet de vos charmes Ce coeur percé de coups, ce corps sans mouvement.

Iris

Sont des maux arrivés par mon consentement ! Madame pardonnez à cette âme aveuglée Les erreurs d'une amour qui l'avait déréglée ! Si mes pleurs et mon sang soulagent vos douleurs Je répandrai mon sang, j'épuiserai mes pleurs ?

Alinde

Hélas je vous pardonne, et ce corps adorable Parut assez charmant, fut assez désirable Pour faire en ce climat ce qu'il fit à ma Cour ! Ah la pitié me tue ! Ah j'expire d'amour ! Esprit dont le tombeau respecte la lumière, sois témoin des douceurs de mon heure dernière. Ces pleurs, et ces soupirs te parleront pour moi ; Et ma fin t'apprendra combien je fuis à toi. Beau corps où ta Princesse enfermait ses délices, Belle âme où le trouvai ma joie, et mes supplices, Voyez comme je meurs. Le trépas est bien doux À qui doit espérer de vivre avecque vous.

Chrysane

Chrysane infortunée !

Isaspe

Isaspe inconsolable !

Iris

Ô couple généreux ô couple pitoyable ! Il fallait pour finir ton fort injurieux La fierté de la Thrace, et les traits de mes yeux.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

Apprendre ce rôle pour de vrai ? Dans l’app Réplique, les autres personnages te donnent la réplique, et l’app te fait retrouver ton texte jusqu’à ce que tu le saches.