Comédie · 1805

Anaximandre

de Françoisc Guillaume Andrieux

Représentation
≈ 33 min
Distribution
3 femmes, 1 homme
Répliques
173
Écriture
En vers
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Anaximandre H 55 ≈ 13 min 7
Phrosine F 62 ≈ 11 min 7
Aspasie F 52 ≈ 8 min 6
Une Prêtresse des Grâces F 3 ≈ 1 min 1
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle Anaximandre
Anaximandre absentabsentabsentabsentabsent
Phrosine absentabsentabsentabsentabsent
Aspasie absentabsentabsentabsentabsentabsent
Une Prêtresse des Grâces absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Anaximandre

Scène 1

Anaximandre

Le théâtre représente un bosquet sacré qui environne Le Temple des Grâces ; les arbres et les fleurs du bosquet doivent être distribués avec goût, et orner la scène ; l'architecture du Temple, dont on voit le portique, doit être simple, mais élégante.

Anaximandre

Cette enfant là me tourne la cervelle ; Je ne vois plus, je ne rêve plus qu'elle. Je meurs d'un mal que je veux renfermer... Anaximandre !... Il te sied bien d'aimer ! Ne fais-tu pas qu'une vertu sévère, Un esprit droit, un coeur noble et sincère, Sur tout ce sexe ont bien peu de pouvoir ? C'est par des riens qu'il se laisse émouvoir. Des jeunes gens volages et frivoles, Conteurs plaisants de quelques fariboles, Extravagants, indiscrets, étourdis, Belles, voilà vos amants favoris ; Et près de vous l'honnête-homme, le sage Fait bien souvent un fort sot personnage. Moi ! déclarer que je suis amoureux ! Cachons plutôt ce penchant malheureux ; Et, s'il se peut... Mais je vois Aspasie ; À son aspect je sens ma frénésie S'accroître encore !... Et je ne puis la fuir !... Cruelle enfant !... que tu me fais souffrir !...

Scène 2

Anaximandre, Aspasie

Anaximandre

Que voulez-vous ?

Aspasie

Je venais pour vous dire...

Anaximandre

Quoi ? Parlez donc.

Aspasie

Oh, mais ! Je me retire, Si vous grondez...

Anaximandre

Non, je ne gronde pas : Mais vous pouviez tourner ailleurs vos pas. Vous savez bien que, lorsque je médite, Je n'aime pas qu'on me rende visite. Je m'occupais d'un point très important, D'où mon repos, d'où mon bonheur dépend ; Et vous prenez ce temps pour me distraire !

Aspasie

Mon cher tuteur, si j'ai pu vous déplaire, J'en suis fâchée ; et vous êtes si bon, Que j'obtiendrai, sans peine, mon pardon.

Anaximandre

Appuyez moins sur ma bonté, de grâce ; De compliments volontiers je me passe : Je suis sincère, et hais le ton flatteur.

Aspasie

Moi ! Vous flatter ! Jamais, mon cher tuteur. Vous, le soutien de ma timide enfance, Douteriez-vous de ma reconnaissance ? Ah ! Je suis loin de la bien exprimer. Vous révérer, vous servir, vous aimer, Voilà mes voeux et ma plus chère étude : Je m'en suis fait une douce habitude. Depuis cinq ans je n'ai que de beaux jours, Et c'est à vous que j'en dois l'heureux cours.

À Aspasie.

Anaximandre

Comment tenir à sa voix de sirène, Et résister au charme qui m'entraîne ? Faut-il me voir à ce point asservi ? C'en est assez !... éloignez-vous d'ici ; Je ne saurais plus longtemps vous entendre. Vous affectez un son de voix si tendre, Et des regards si touchants et si doux !... Je ne suis point tranquille auprès de vous. Oui, vous troublez le repos de ma vie.... Vous me quittez ?

Aspasie

J'obéis.

Anaximandre

Aspasie, Pourquoi me fuir ? Revenez, demeurez...

Aspasie

Pour me gronder encor ?

À part.

Haut.

Anaximandre

Quoi ! vous pleurez ! Ah ! sa douleur lui prête encor des charmes. Est-ce donc moi qui fais couler vos larmes ? Venez ici, je veux vous consoler ; Venez, osez me voir et me parler. Je ne suis point un censeur inflexible. Je parais dur, et je suis trop sensible. Je veux entrer dans vos moindres secrets ; Qui plus que moi prendra vos intérêts ? Vous ignorez combien vous m'êtes chère.

Aspasie

Non, je le vois, vous m'aimez comme un père. Depuis longtemps vous m'en avez servi. Le mien , hélas ! que la mort m'a ravi, Avait en vous l'ami le plus sincère. Il mourut pauvre ; et moi, dans la misère, Avec ma soeur, je restais sans secours ; Mais vos bontés furent notre recours. Puis-je oublier ce trait si mémorable, Ce testament à tous deux honorable Que fit mon père ?... Il vous connaissait bien. « J'ai vécu pauvre, et je ne laisse rien : (Ce sont ses mots, il m'en souvient sans cesse) : Heureusement, j'eus, au lieu de richesse, Un ami vrai. Pour m'acquitter vers lui Comme je dois, je lui lègue aujourd'hui Le noble soin d'élever mes deux filles, De les placer dans d'honnêtes familles, Et de fournir à leur dot de son bien. Voilà le legs que mon coeur fait au sien. » Jusqu'à présent votre bonté constante De notre père a surpassé l'attente ; Ma soeur et moi, grâce à vos tendres soins, Avons toujours ignoré les besoins. Athènes admire et bénit le modèle D'une amitié rare autant que fidèle ; Et l'on verra les siècles à venir D'un si beau trait garder le souvenir.

Très tendrement.

Il lui prend la main.

Il est prêt de baiser la main d'Aspasie . puis il la quitte brusquement.

À part.

À Aspasie.

Anaximandre

Fille charmante ! Aimable créature ! Ah ! gardez bien cette âme honnête et pure. De votre bouche, il le faut avouer, J'ai du plaisir à m'entendre louer. Que vous avez de grâce et d'éloquence ! Votre amitié, voilà ma récompense. Oui, j'ose ici vous imposer la loi De me chérir, de ne chérir que moi... Pardonne-moi, ma charmante Aspasie, Quelques chagrins répandus sur ta vie : Tes pleurs coulaient encore en ce moment ; Pardonne... Hélas ! Mon fol emportement Mérite plus de pitié que de blâme. Si tu pouvais lire au fond de mon âme !... Qu'allais-je faire !... Impérieux penchant ! Faible raison !... Écoutez, mon enfant. Je veux bientôt achever mon ouvrage, Vous établir ; je songe au mariage De votre soeur...

Aspasie

Oui, vraiment ; songez-y : Si vous saviez comme son cher ami, Son Mélidore et gémit et soupire ! Ma soeur aussi, qui fait semblant de rire, Ressent parfois de secrètes douleurs, Et dans ses yeux j'ai surpris quelques pleurs. Enfin tous deux par ma voix vous conjurent De mettre fin aux tourments qu'ils endurent ; Et, de leur part, je venais vous presser.

Anaximandre

Mes chers enfants, qu'ai-je à vous refuser ? Je les unis, s'ils veulent, ce jour même.

Aspasie

Ils en seront dans une joie extrême.

Anaximandre

Je dois aussi, dans peu, songer à vous...

Aspasie

À moi ?

Anaximandre

Sans doute ; il vous faut un époux. Je vous destine un homme de mon âge, Que je connais et que j'estime, un sage, Un philosophe...

Aspasie

Ah, ciel ! Vous m'effrayez ! Quoi, mon tuteur ! Vous me sacrifiez ! Ah ! Faites choix d'un autre, je vous prie : Si vous aimez un peu votre Aspasie, Qu'il ne soit point Philosophe...

Anaximandre

Eh ! Pourquoi ? S'il vous aimait ?... S'il était... comme moi ?

Aspasie

Je le sens bien, il serait estimable ; Mais...

Anaximandre

Achevez.

Aspasie

Je le voudrais aimable.

Anaximandre

Elle m'accable, hélas ! sans s'en douter.

Aspasie

Ce que je dis semble vous agiter ; Vous pâlissez ! quel sujet vous altère ?

Anaximandre

Fatal objet, que le ciel en colère Pour mon tourment a formé tout exprès, Je veux vous fuir, vous quitter à jamais. Votre air naïf cache une âme perfide ; Ce front si doux, ce regard si timide, Promet la paix, la raison, la candeur ; Mais tout cela n'est pas dans votre coeur. Prenez un fat, un être méprisable, Qui, se couvrant d'un dehors agréable, Sera volage, et frivole, et jaloux ; Et vous aurez un mari fait pour vous.

Aspasie

Mon cher tuteur !... Mais il fuit ! Il me quitte !

Scène 3

Aspasie

Aspasie

Qu'ai-je donc fait ? Qu'ai-je dit qui l'irrite ? Ah ! Je ne puis supporter sa douleur. Depuis un temps, il est sombre et rêveur ; En me parlant, il s'emporte, il s'apaise ; Je suis la seule ici qui lui déplaise. Je le chagrine... Apparemment, hélas ! J'ai des défauts que je ne connais pas. Mais quelle fille est parfaite, à mon âge ? Avec le temps, je deviendrai plus sage ; Je ferai tout pour le voir satisfait, Et mériter qu'il m'aime... tout-à-fait.

Scène 4

Aspasie, Phrosine

Aspasie

J'entends ma soeur... toujours vive et légère ! Toujours riant ! quel heureux caractère !

Phrosine

Ah ! Si je ris, ce n'est pas sans sujet : Je te mettrai bientôt dans le secret.

Aspasie

Auparavant sachez une nouvelle Qui vous fera grand plaisir.

Phrosine

Quelle est-elle ?

Aspasie

On vous marie aujourd'hui.

Phrosine

Bon ! Tant mieux ; Et Mélidore en sera bien joyeux. Le bon enfant que ce cher Mélidore ! Il m'aime bien ! Je l'aime plus encore ! Avec transport je vais former ces noeuds, Et bon bonheur est de le rendre heureux. Mais je m'oublie, et te parle sans cesse De mon amant...

Aspasie

Ce sujet m'intéresse.

Phrosine

Je le crois bien. Mais il faudrait aussi Parler un peu du tien....

Aspasie

Moi ! Dieu merci, Je n'en ai point...

Phrosine

Tu n'en as point ! Quel conte ! À le nier je te trouve un peu prompte ; Mais c'est en vain. Je sais très bien, ma soeur, Que vous avez un humble adorateur, Un tendre amant, qui cache dans son âme Une très vive et très discrète flamme...

Aspasie

Et quel est-il ? Me direz-vous son nom ?

Phrosine

Tu le connais.

Aspasie

Point du tout.

Phrosine

Si fait.

Aspasie

Non.

Phrosine

Eh bien, c'est....

Aspasie

Qui ? C'est trop me faire attendre.

Phrosine

Un moment. C'est...

Aspasie

Qui donc ?

Phrosine

Anaximandre.

Aspasie

Notre tuteur ?

Phrosine

Oui, tu l'as su charmer.

Aspasie

Bon ! vous croyez qu'un savant peut aimer ? Il a, vraiment, bien autre chose à faire !

Phrosine

Non ; dès qu'on aime, on n'a plus qu'une affaire.

Aspasie

Ma soeur s'amuse, et veut m"inquiéter.

Phrosine

Moi ? Je dis vrai ; tu n'en doit pas douter. Le cher tuteur, que cet amour dévore, A confié sa peine à Mélidore, Qui m'a tout dit en grand secret ; et moi, Discrètement, je n'en parle qu'à toi. D'un philiosophe avoir tourné la tête, Cela s'appelle une rare conquête !

Aspasie

Mais, tout-à-l'heure, il vient de me gronder ; Quand il me voit, il a l'air de bouder : J'ai grand besoin qu'un philosophe m'aime ! Je n'en veux point ; je l'ai dit à lui-même. Que dirait-on, si j'acceptais sa foi ? On ne ferait que se moquer de moi. Ne croyez pas que jamais j'y consente.

Phrosine

De ce galant tu n'es donc pas contente ? Je conviendrai qu'il n'est pas fort joli ; Mais, hors ce point, c'est un homme accompli...

Aspasie

Laissons cela. Vous ne cherchez qu'à rire À mes dépens ; mais vous avez beau dire, Je ne crois point mon tuteur amoureux, Et la sagesse a seule tous ses voeux.

Phrosine

Tu ne crois point ? Mais c'est me faire injure, Que de douter d'un fait que je t'assure. Pour te punir, je te le prouverai Très clairement, ou bien je ne pourrai...

Aspasie

Prouvez-le donc ; je serai satisfaite.

Phrosine

Tu le veux ?

Aspasie

Oui ; c'est ce que je souhaite.

Aspasie se cache tout-à-fait. Phrosine se retire au fond du théâtre, de manière qu'Anaximandre entre sans l'apercevoir.

Phrosine

Ma foi ! Tu vas en avoir le plaisir ; Car j'aperçois notre tuteur venir. Il semble exprès que le ciel nous l'adresse. Je veux ici, sans beaucoup de finesse, Tirer de lui l'aveu de son tourment, Et qu'il s'explique intelligiblement. Mais le voici : retire-toi, ma chère, Et ne dis mot ; le reste est mon affaire.

Scène 5

Anaximandre, Phrosine

En disant ces deux vers elle conduit Anaximandre jusqu'à la coulisse ou est cachée Aspasie ; pendant que le philosophe salue et demeure courbé, elle tire de force Aspasie de sa cachette, la place devant lui, et dit :

Anaximandre

C'en est donc fait ; ce funeste poison A triomphé de toute ma raison. J'ai beau combattre un amour ridicule ; Son feu cuisant dans mes veines circule ; Il me pénètre, il dévore mon sein, Et dans mes fers je me débats en vain.

Phrosine

Dans sa douleur, il gronde, il s'apostrophe. Vous en tenez, sublime philosophe ; Nous parviendrons à vous faire jaser. Jamais Amant sut-il se déguiser, Et renfermer le feu qui le dévore ?

Anaximandre

Aimable enfant, ton coeur novice encore, Toujours paisible et pur comme un beau jour, Ne fut jamais agité par l'amour. Heureux cent fois le mortel fait pour plaire, Qui, t'inspirant un trouble involontaire, Et dans ton âme éveillant le désir, Sera l'objet de ton premier soupir !

Phrosine

Fort bien, vraiment ! Je m'aperçois qu'un sage Tient quelquefois un assez doux langage.

À Phrosine.

Anaximandre

Si je pouvais !... Ô Ciel ! tout est perdu : Je vois Phrosine..... Aurait-elle entendu ? Eh quoi ! C'est vous ! Quel sujet vous amène ? Je n'aime pas qu'ainsi l'on me surprenne... Vous étiez-là, peut-être... à m'écouter ?

Phrosine

Qui vous écoute est sûr de profiter. Tous vos discours, dictés par la sagesse, Partent d'un coeur qui n'a point de faiblesse. Un moraliste, en ses réflexions, Voit le néant des folles passions ; Il fuit l'orgueil, les soupçons, les querelles, Surtout l'amour et les appas des belles : Car c'est le piège où le plus sage est pris ; Qu'en dites-vous ?

Anaximandre

Je suis de votre avis. Oui, l'amour est un piège redoutable, Un piège affreux, peut-être inévitable : Trop rarement on fait s'en garantir. On le déteste, et l'on vient y périr.

Phrosine

Ah ! c'est du moins une folie aimable ; C'est la plus douce et la plus excusable ; Et tel, tout haut, déclame avec rigueur Contre l'amour, qui brûle au fond du coeur : Je m'y connais : aisément je devine...

Anaximandre

Comment ? De qui parlez-vous là, Phrosine ? Ce ton railleur...

Phrosine

Mon Dieu ! point de courroux. Eh ! qui vous dit que l'on parle de vous ? Seriez-vous donc amoureux ?

À Phrosine.

Anaximandre

La traîtresse Sait mon secret, et rit de ma faiblesse ; Je le vois trop. Phrosine, épargnez-moi : Vous plaisantez, je ne sais trop pourquoi.

Phrosine

Vous ne savez ? Ah ! soyez plus sincère, Mon cher Tuteur ; laissez-là le mystère : Rien ne m'échappe ; on ne me trompe pas. Pour un amant, je vous le dis tout bas, Dissimuler est un effort extrême : Presque toujours il se trahit lui-même. Un geste, un mot découvre son ardeur. Depuis longtemps, votre air sombre et rêveur, Certains regards tendres et pathétiques. Et des discours... très peu philosophiques M'ont appris...

Anaximandre

Quoi ! vous m'auriez soupçonné ?...

Phrosine

J'ai fait bien mieux, vraiment ; j'ai deviné, Et dans vos yeux malgré vous, j'ai su lire Que vous aimez, que vous n'osez le dire, Que la sagesse, en guerre avec l'amour, Le fait céder et lui cède à son tour, Qu'enfin l'objet dont votre âme est remplie, C'est...

Anaximandre

Taisez-vous.

Phrosine

C'est ma soeur Aspasie... Vous vous troublez ; je suis sûre du fait.

Anaximandre

Phrosine !... Eh bien ! vous savez mon secret. Au nom des Dieux, si ma douleur vous touche, Sur ce secret n'ouvrez jamais la bouche, À votre soeur surtout cachez-le bien ; Vous causeriez son malheur et le mien. Il est trop vrai que je brûle, que j'aime, Que je voudrais le cacher à moi-même. Indigne aveu !

Phrosine

Le grand mal que voilà ! Qu'avec regret vous avouez cela !

Anaximandre

Moi !... moi ! Que j'aime et que je cherche à plaire ?

Phrosine

Pourquoi donc pas ? Voyez, la belle affaire ! Vous lui plairez, c'est moi qui vous le dis : Mais écoutez, et suivez mes avis. Défaites-vous de cette barbe énorme Qui vous déguise et qui vous rend difforme. Ce manteau brun vous vieillit de dix ans. Quittez cela ; voyez nos élégants : C'est un habit qu'il faudra qu'on vous brode ; Je vous dirai la couleur à la mode. Tous ces points-là chez vous autres savants, Semblent des riens : ces riens sont importants ! Ils font valoir la taille, la figure : Adonis même eut besoin de parure.

Anaximandre

Vous me donnez des conseils merveilleux ! Qui ? Moi ? J'irais faire l'avantageux, D'un jeune fat copier la folie, Et posément jouer l'étourderie ? Je me ferais siffler, montrer au doigt ; Mon air léger paraîtrait gauche et froid... Et cependant jugez de ma faiblesse Et du pouvoir d'une aveugle tendresse : Si je voyais, pour plaire à votre soeur, Qu'il me fallut changer de ton, d'humeur, Devenir fat et galant malhabile, Me faire enfin chansonner par la ville ; De mon amour tel est l'indigne excès, Je crois encor que je m'y résoudrais. Heureux, content, si me rendant justice Elle sentait le prix du sacrifice ; Et si son coeur, comme le mien épris, M'aidait du moins à braver le mépris !

Phrosine

Vous devenez déjà plus raisonnable : Sans être fat, on peut être agréable, Faire sa cour, prendre le ton galant, Et... par exemple, il vous manque un talent...

Anaximandre

Lequel ?

Phrosine

Je vais vous paraître un peu folle. Que voulez vous ? Notre sexe est frivole : Heureux qui sait sur nos goûts se régler ! Pour nous séduire, il faut nous ressembler.

Anaximandre

Phrosine, enfin, où tend ce préambule ?

Phrosine

Dût mon projet vous sembler ridicule, Mon avis est qu'il faudrait commencer...

Anaximandre

Eh bien, par où ?

Phrosine

Par apprendre à danser.

Anaximandre

Moi ! Que je danse ?

Phrosine

Oui, si vous voulez plaire. C'est un talent important, nécessaire. Que voulez-vous qu'on fasse d'un amant Qui ne sait pas saluer seulement ?

Anaximandre

À danser, moi, j'aurais fort bonne grâce !

Phrosine

Bon ! Est-ce là ce qui vous embarrasse ? C'est moins que rien.... Et tenez, sans façon, Nous sommes seuls ! Prenez une leçon. Sans me flatter, je puis servir de maître ; Essayez-en.

Anaximandre

Cela ne saurait être : Grâces au Ciel, l'amour ne me fait point Extravaguer encor jusqu'à ce point.

En lui prenant la main.

Phrosine

Ah ! Vous voilà ! Toujours de la morale ! Jadis Hercule a filé pour Omphale. Et ce héros, vaincu par deux beaux yeux, N'en est pas moins au rang des demi-Dieux. Consolez-vous : filer pour une belle Fait moins d'honneur que danser avec elle. Ça, commençons.

Anaximandre

Quoi ! Sérieusement ? Vous espérez...

Phrosine

Quelques pas seulement.

Anaximandre

Non, point du tout.

Phrosine

Rien qu'une révérence. Là.

Anaximandre

C'est avoir bien de la complaisance.

Phrosine

Allons, courage... avancez quelques pas... Encor... encor... saluez... bas... plus bas...

Anaximandre

Mademoiselle, agréez cet hommage ; Il est flatteur : car c'est celui d'un sage.

Aspasie s'enfuit ; Phrosine ne fait que s'éloigner un peu.

Anaximandre

Que vois-je ? Ô Ciel ! Quel tour !... Il est affreux ! Dans le complot vous étiez toutes deux, Enfants ingrats, et votre perfidie... De mes regards ôtez-vous, je vous prie : Après un trait si méchant et si noir, Je ne veux plus vous parler, ni vous voir. Quoi ! Me jouer ainsi, moi qui les aime, Qu'elles devraient aimer...

Scène 6

Mélidore, Anaximandre, Phrosine

Mélidore

Ah ! C'est vous-même ! Je vous cherchais ; eh, bien ! Quand daignez-vous Remplir mes voeux, mes désirs les plus doux ? Votre bonté dès longtemps me destine Le coeur, la main de l'aimable Phrosine : Mettez enfin le comble à vos bienfaits, Et que ce jour...

Anaximandre

Vous ne l'aurez jamais.

Phrosine

Jamais ! Ô Ciel ! Que dites-vous ? J'atteste...

Anaximandre

Je vous ferais un présent trop funeste ; N'y pensez plus.

Phrosine

Vous connaissez mon coeur. Et vous voulez !...

Anaximandre

Je veux votre bonheur. Que la raison enfin vous détermine.

À Phrosine.

Phrosine

Ah ! Mon bonheur est d'adorer Phrosine. Mais quel sujet l'irrite donc si fort ? Belle Phrosine, apprenez-moi mon sort ; D'où peut venir ce courroux qui m'accable ?

Phrosine

Hélas ! C'est moi qui suis seule coupable, Et c'est moi seule aussi qu'on veut punir Par ce refus qu'on fait de nous unir.

Phrosine

Coupable, vous ? La faute, qu'elle est-elle ? Qu'avez vous fait ?

Phrosine

C'est une bagatelle, Un rien.

Anaximandre

Un rien ? Soyez de bonne foi : Était-ce à vous de vous jouer de moi ? C'est pour mon coeur le tourment le plus rude Que d'être ainsi payé d'ingratitude. Vous me portez de trop sensibles coups ; Je veux vous fuir et vous oublier tous. Je chercherai, loin d'ici, quelqu'asile Où j'irai vivre ignoré, mais tranquille, De mes erreurs h^ter la guérison, Et retrouver peut être ma raison.

Phrosine

Que dites-vous ? Quel étrange système ! Pourquoi quitter des lieux où l'on vous aime ? Pourquoi nous fuir ? Ah ! Restez parmi nous : Votre bonheur nous est si cher à tous ! Tout vous répond en ces lieux d'une vie Par l'amitié, par l'amour embellie ; Oui, par l'amour ; ce soir même je veux Voir s'accomplir les plus doux de vos voeux. Hier pour vous, à l'Amour, à sa mère, J'ai dans leur Temple adressé ma prière : Mes voeux ardents ont été bien reçus. Et mon encens a su plaire à Vénus. De la Prêtresse écoutez la réponse. Voici sur vous ce que Vénus prononce : « Si ton ami veut être heureux amant, S'il veut toucher l'objet de son tourment, Fixer enfin les plaisirs sur ses traces, Qu'il aille offrir un sacrifice aux Grâces. » Que cet Oracle a satisfait mon coeur ! Il est pour vous le signal du bonheur ; Osez compter sur ces douces promesses, Allez fléchir trois aimables Déesses ; Et désormais prêt à suivre leurs lois, Implorez-les pour la première fois.

Anaximandre

Faut-il donne, en risquant cette épreuve, De ma faiblesse une nouvelle preuve ? N'importe ; allons, quel qu'en soit le succès, Vénus l'ordonne, et moi, je m'y soumets ; Mon coeur séduit saisit avec ivresse Tout ce qui sert à flatter sa tendresse...

Phrosine

Entrons au Temple.

Anaximandre

Allons, je m'y résous.

Phrosine

Je vous approuve, et vais parler pour vous.

Anaximandre

Vous pouvez tout sans doute auprès des Grâces ; Et moi j'en dois craindre quelques disgrâces. Malgré cela, j'oserai, s'il vous plaît...

Anaximandre et Mélidore s'avancent vers le Temple ; Mélidore frappe à la porte ; le Temple s'ouvre ; trois Prêtresses des Grâces viennent au-devant du Philosophe.

Phrosine

Sans doute, osez ; ce sera fort bien fait.

Scène 7

Une Prêtresse des Grâces, Anaximandre

Une Prêtresse des Grâces

Qui vous amène aux pieds de nos Déesses ? Quels sont vos voeux ? Parlez.

Anaximandre

Belles Prêtresses, Anaximandre aux Grâces a recours, Et son bonheur dépend de leur secours. Vous les servez, rendez-les moi propices : Obtenez-moi leurs faveurs protectrices ; J'ai trop longtemps, hélas ! pour mon malheur, Fuis leurs autels et leur culte enchanteur : Sur leurs bontés pourtant je compte encore, Je vais fléchir un objet que j'adore, Et je leur viens demander à genoux Le don de plaire à cet objet si doux.

Une Prêtresse des Grâces

Eh quoi !... C'est vous, austère Anaximandre ? Vous, amoureux !.... Je vous trouve un air tendre ; Un feu plus doux dans vos yeux est entré : Ainsi l'Amour change tout à son gré. Les Grâces vont achever le prodige ; De leurs attraits l'invincible prestige Toujours senti, toujours mal imité, Fil plus touchant, plus beau que la beauté. À leur pouvoir on ne peut se soustraire ; Suivez-moi donc, venez apprendre à plaire. De nos leçons, initié discret, Profitez bien ; mais gardez le secret. Ne craignez point des épreuves pénibles, Vous connaîtrez des mystères paisibles ; Doux, enchanteurs, réglés par les plaisirs, Et le succès passera vos désirs.

Anaximandre

À vos bontés, plein d'espoir, je me livre.

À Phrosine.

Une Prêtresse des Grâces

Venez, entrons ; votre ami peut vous suivre. Vous, demeurez : il suffit d'un témoin, Et de nos dons vous n'avez pas besoin.

Scène 8

Phrosine

Phrosine

Faut-il en croire un si flatteur oracle ? On nous promet un assez beau miracle : Ce philosophe austère, renfrogné, Va revenir de roses couronné, tout différent, en un mot, de lui-même. Mais pour ma soeur quelle surprise extrême ! Son oeil, trompé par un tel changement, Méconnaîtra, je gage, son amant. C'est elle-même ici qui se présente : Je veux l'induire en une erreur plaisante ; Et par un compte arrangé tout exprès, Savoir un peu ses sentiments secrets.

Scène 9

Aspasie, Phrosine

Aspasie

Eh bien ! Est-il encor fort en colère ?

Phrosine

Que je t'apprenne ; écoute-moi, ma chère.

Aspasie

Comme il grondait ! Vraiment ; il m'a fait peur.

Phrosine

Il faut te dire...

Aspasie

Aussi, c'est vous, ma soeur ; Auriez-vous dû ?...

Phrosine

Bon, bagatelle pure. Mais fais-tu bien une grande aventure ? Tout change ici : tu vas dans un moment, À tes genoux voir un nouvel amant.

Aspasie

Un autre amant ! Vous vous moquez encore !

Phrosine

C'est un ami du galant Mélidore, Un philosophe, et qui pourtant, dit-on, Joint l'art de plaire au don de la raison ; Ce n'est plus là le brusque Anaximandre, Toujours grondant, toujours prompt à reprendre, Par son abord effarouchant les jeux, Se donnant l'air encor d'être amoureux ; Sage masqué, prétendu philosophe, Au fonds, savant d'une très mince étoffe....

Aspasie

Ah ! Juste Ciel ! Que dites-vous, ma soeur ? Vous le traitez avec trop de rigueur ; Vous l'insultez, ce sage qui nous aime, Vous, qui souvent m'avez vanté vous-même, Et ses vertus que l'on doit respecter, Et ses bienfaits qui nous font subsister. Combien de fois je vous ai rencontrée Toute attendrie et l'âme pénétrée De quelque trait de cet homme si grand ! Vous en parliez avec ravissement ; Vous le nommiez un véritable sage. C'était du coeur que partait ce langage. Pourquoi changer aujourd'hui de discours ? Ce qu'il était, ne l'est-il pas toujours ? Ah ! Croyez-moi, quoi que vous puissiez dire, Notre bonheur est tout ce qu'il désire.

Phrosine

Eh ! mais.... tu prends la chose au sérieux ; Cet autre te conviendra bien mieux. Il faut le voir.

Aspasie

Allons, vous êtes folle.

Phrosine

Tu le verras ; car j'ai donné parole.

Aspasie

Non, je ne puis.... Que dirait mon tuteur ?

Phrosine

Ce Tuteur-là te tient beaucoup au coeur.

Aspasie

Eh ! mais.... Je dois lui demeurer soumise. Je crois qu'il faut que son choix m'autorise. Si cet amant n'était pas de son goût ! Tenez, ma soeur, moi je craindrais surtout De l'affliger.

Phrosine

Va, tu n'as rien à craindre. Notre tuteur n'aura point à se plaindre. Tu le verras, loin d'en être jaloux, Te supplier d'accepter cet époux.

Aspasie

À vous entendre, il ne m'aime donc guère.

Scène 10

Phrosine, Aspasie

Le Temple des Grâces s'ouvre, Mélidore en sort avec Anaximandre qu'il tient par la main ; celui-ci est galamment paré.

Phrosine

On vient ; c'est lui, c'est ton amant, ma chère ; Reçois-le bien. Je te laisse.

Aspasie

Un moment. Je resterais moi seule ?...

Phrosine

Assurément. Vous jaserez tête à tête à votre aise. Il est charmant, et n'a rien qui ne plaise. Adieu.

Aspasie

Demeure.

Phrosine

Eh, non.

Aspasie

J'ai peur...

Phrosine sort et emmène Mélidore.

Phrosine

De quoi ? Tu fais l'enfant ! Allons, aguerris-toi.

Scène 11

Anaximandre, Aspasie

Anaximandre

En vous offrant l'hommage le plus tendre, Belle Aspasie, à quoi dois-je m'attendre ? D'un vain espoir ne m'a-t-on point flatté ? Serai-je au moins sans colère écouté ?

Aspasie

Je ne sais pas quel espoir on vous donne... Ni vos desseins... Mais enfin je m'étonne Qu'un inconnu... dès la première fois...

À Aspasie.

Anaximandre

Un inconnu ? Que dit-elle ? Je vois Que cet habit la trompe et me déguise. Laissons durer un moment sa méprise. Ah ! Pour céder à des charmes si doux, Qu'est-il besoin d'être connu de vous ? Dès qu'on a pu vous voir ou vous entendre Il faut aimer, même sans rien prétendre. De la Beauté tel est l'heureux pouvoir ; Elle séduit souvent sans le savoir. D'amants cachés une foule l'adore ; Simple et modeste, elle seule l'ignore. À ce portrait vous vous reconnaissez, Oui, c'est ainsi que vous nous séduisez.

Aspasie

Il est galant, et je le crois sincère.

Anaximandre

Voulez-vous donc vous contenter de plaire, Belle Aspasie ? Et le plus pur amour N'obtiendra-t-il de vous aucun retour ? Hélas ! Je viens d'implorer la puissance Des déités qu'en ces lieux on encense. Tous leurs attraits admirés des mortels, N'eussent jamais obtenu des autels. On rend hommage à leurs douces faiblesses, Et l'amour seul en a fait des Déesses. Imitez-les. Vous avez leur beauté ; Ayez encor leur sensibilité. Au rang des Dieux vous monterez comme elles. L'Olympe attend les héros et les belles.

À Anaximandre.

Aspasie

Cet amant-là, sans mentir, est charmant. Je l'avouerai, vous louez joliment ; Vos discours ont des grâces que j'admire. Mais cependant que puis-je ici vous dire ? Je ne suis point ma maîtresse, et ma foi, Pour la donner, ne dépend point de moi.

Anaximandre

Oui, je le sais, un tuteur vous enchaîne ; Il a pour vous un amour qui vous gêne, Qui vous déplaît, et même son dessein Est, m'a-t-on dit, d'obtenir votre main. Il croit vous rendre à ses voeux favorable ; Mais ce Tuteur enfin n'est point aimable ; Il est bourru, philosophe, grondeur...

Aspasie

Ah ! Gardez-vous bien d'offenser mon tuteur ; Il est si bon ! Si généreux ! Si sage ! Je lui dois tout, et je suis son ouvrage : Ses volontés décideront mon sort. Que ne peut-il sur lui faire un effort, À ses vertus joindre un air moins sauvage ! Et que n'a-t-il enfin votre langage !

Anaximandre

Et jusques-là s'il savait se forcer, Entre nous deux vous pourriez balancer ?

Aspasie

Non, croyez-moi, je dis ce que je pense ; Anaximandre aurait la préférence.

À Aspasie.

Anaximandre

Elle m'enchante !... Ah ! c'est assez jouir De son erreur ; il faut me découvrir. Chère Aspasie, as-tu pu t'y méprendre ? Vois à tes pieds, vois ton Anaximandre Ivre d'amour, transporté de plaisir, Qui pour jamais jure de te chérir...

Aspasie

C'est vous !

Anaximandre

Tu vois ce que l'amour peut faire. Je t'adorais ; mais il fallait te plaire : Le philosophe est devenu galant. Que dois-je attendre après ce changement ?

Il lui baise la main.

Aspasie

Ah, mon ami ; mon tuteur et mon père ! Qui voulez-vous que mon coeur vous préfère ? Formé par vous, ce coeur est votre bien ; Je vous le dois, et ne vous donne rien.

Scène Dernière

Phrosine, Anaximandre

Phrosine

Fort bien, vraiment. Enfin, notre Aspasie Prend donc du goût pour la philosophie ?

Anaximandre

Vous me voyez au comble de mes voeux. Mais il me reste à vous unir tous deux ; Votre bonheur au mien est nécessaire.

Phrosine

J'avais bien dit que vous sauriez lui plaire. Une autre fois, prendrez-vous mes avis ? Vous plaignez-vous de les avoir suivis ? Vous le voyez : un savoir admirable Et des vertus ne rendent point aimable : L'esprit et les talents sont bien ; Mais, sans les Grâces, ce n'est rien.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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