Acte I
Scène 1
Beaucornet
La scène se passe chez Monsieur Beaucornet.
Appelant.
seul
Beaucornet
Ouf !... Je ne sais plus où donner de la tête !... Je vous assure que ce n'est pas drôle de chercher à marier sa fille, surtout quand on a vu, comme moi, échouer quarante-huit partis... J'en suis à la quarante-neuvième présentation !... Ah ! Sapristi ! Si j'avais plusieurs enfants, je crois que j'y renoncerais... Mais je n'ai qu'une fille, heureusement... Du reste, je l'ai dit à Zéphyrine : j'irai jusqu'à cinquante ; si le cinquantième ne veut pas de toi, je t'enferme dans un couvent !... Vous comprenez que ça finirait par devenir fatigant.. Enfin, pour le moment, je n'en suis pas encore là... C'est aujourd'hui, à trois heures, qu'arrive le quarante-neuvième prétendu ; et il faut espérer que le mariage pourra se conclure : un jeune homme très bien, dont j'ai fait la rencontre sur l'omnibus de l Odéon... C'est en lui faisant passer ses trois sous que j'ai commencé à engager la conversation... J'ai cru comprendre que la vie de garçon finissait par lui être à charge... qu'il avait quelques espérances... Bref, en descendant, je me suis dit : voilà mon affaire ! Et je lui ai laissé mon adresse... Depuis lors, j'ai fait prendre des renseignements... chez sa concierge... Ils ont été excellents ; au point que je lui ai écrit : « Cher Monsieur, j'ai une fille à marier et si le coeur vous en dit... » - Eh bien ? Angélique ne vient donc pas m'aider ?... En voilà une qui m'en a fait manquer des mariages !... Il faut vous dire qu'elle est laide comme les sept péchés capitaux... et rien qu'à la voir... Ah ! Ça, où est-elle donc ? Angélique !...
Scène 2
Madame Beaucornet, Beaucornet
Madame Beaucornet
Il y a longtemps que vous m'appeliez ?
Beaucornet
Parbleu !... Une heure ! Je m'égosillais... Où étais-tu donc ?
Madame Beaucornet
J'aidais Zéphyrine à se parer pour la réception de son prétendu... Le quarante-neuvième...
Beaucornet
Oui, Madame... Le quarante-neuvième !... Ce qui veut dire que quarante-huit fois, vous avez fait manquer le mariage !
Madame Beaucornet
Oh ! Agénor !...
Beaucornet
Il n'y a pas d'Agénor qui tienne !... Si tu n'étais pas aussi... excentrique, avec tes toilettes et ta tournure ridicule...
Madame Beaucornet
Pouvez-vous me reprocher ?
Se rengorgeant.
Beaucornet
Je ne te reproche rien du tout... Je constate seulement que c'est chaque fois la même chose... Un prétendu se présente ; Zéphyrine lui plaît... Moi... Je lui plais... naturellement... Mais quand on t'a vue... Crac!... Par file à gauche ! On demande où est la porte...
Pleurant.
Madame Beaucornet
Ainsi maintenant vous osez soutenir que c'est moi qui empêche notre fille de se marier ?... Oh ! Si je le savais !... Je ne m'en consolerais jamais...
Beaucornet
Allons !... Voyons !... Ne fais pas l'enfant !... Ne va pas pleurer !... Je ne te dis pas cela pour te faire de la peine...
Madame Beaucornet
Que voulez-vous ? Je sais bien que je ne suis pas belle comme Madame de Pompadour !...
Il met divers objets en place.
Beaucornet
Sans doute... Mais sans être belle comme Madame de Pompadour, tu aurais pu être... un peu plus... Enfin, il ne s'agit pas de cela, à présent... Il faut hâter nos derniers préparatifs... Afin que tout ait l'air grandiose...
Madame Beaucornet
Agénor, vous rejetez sur moi la faute... Mais cependant, ce n'est pas moi qu'ils épousent...
Beaucornet
Ah ! Si je pouvais te les faire épouser ! Il y aurait longtemps que...
Madame Beaucornet
Eh bien! Agénor, c'est très simple... Quand Monsieur Philidor viendra, je resterai dans ma chambre, pour éviter de me montrer...
Beaucornet
Mon Dieu !... Je ne t'en demande pas tant !... Seulement, tu pourrais, par exemple, prendre un moyen terme... ne paraître que de dos... Tu es très bien de dos...
Madame Beaucornet
Vous croyez ?
Beaucornet
Parbleu !... Beaucoup mieux que de face...
On sonne.
Madame Beaucornet
Allons soit !... Je ferai cela pour ma fille.
Regardant une pendule.
Beaucornet
Tiens !... On a sonné... Trois heures ?... C'est lui !... Allons, dépêche-toi... Tu recommanderas à Zéphyrine de venir nous retrouver au salon sous un prétexte quelconque.
Madame Beaucornet
Oui, mon ami.
Madame Beaucornet sort.
Il sort du même côté que sa femme.
Beaucornet
Et puis, c'est une chose entendue : de dos !! Moi, de mon côté, je vais aller me bichonner un peu... J'irai jusqu'au cinquantième, mais, à partir du cinquante-unième...
Scène 3
Un Domestique, Philidor
Un Domestique
Si Monsieur veut prendre la peine d'entrer au salon, je vais aller prévenir Monsieur et Madame...
Philidor
Madame ?... Comment ; il y a aussi Madame ?
Un Domestique
Il y a Monsieur... Il y a Madame... Il y a même Mademoiselle...
Le domestique se retire.
Philidor
Ah ! Oui... Oui... C'est bien !... Tiens ? Il y a aussi Madame ?... Son concierge me l'avait caché... Après tout... ça m'est égal... je ne déteste pas les belles-mères... Elles servent de repoussoir... J'avais apporté un sac de bonbons pour la jeune fille et un autre pour le papa... Je lui offrirai celui du beau-père... Ça me mettra bien avec elle. Dame c'est qu'il y a longtemps que je suis sur la brèche ; je commence à connaître les petites roueries... J'en suis à ma vingt-quatrième présentation, et mon oncle m'a dit : « Si dans un mois tu n'as pas de position et tu n'es pas marié, je te déshérite... » C'est que je n'ai pas envie d'être déshérité !... Du reste, il paraît que la jeune fille est charmante... J'ai rencontré son père sur l'omnibus de l Odéon... Un homme très aimable, qui s'est aussitôt reculé pour me laisser asseoir et qui s'est empressé de faire passer mes trois sous au conducteur... Il s'est ouvert à moi ; je me suis confié à lui... Bref, avant de me quitter, il m'a présenté ses civilités... et sa carte, en me disant : « Cher Monsieur, je suis enchanté d'avoir fait votre connaissance ; j'ai précisément une fille à marier... Il y aura une dot... Si le coeur vous en dit... » Le coeur m'en a dit tout de suite... à cause de mon oncle... J'ai fait prendre des renseignements discrets chez son concierge... Ils ont été excellents... Ça prouve qu'il est généreux envers son portier.,. En somme, je ne suis pas difficile, et pourvu qu'elle sache chanter ma musique...
Scène 4
Beaucornet, Philidor
Beaucornet
Bonjour, cher Monsieur !...
Philidor
Monsieur, j'ai bien l'honneur de vous saluer...
Il lui présente un siège.
Beaucornet
Comment donc !... L'honneur est pour moi... Veuillez vous asseoir. Et comment ça va-t-il ?
À part.
Philidor
Pas mal, merci... Il n'est pas du tout embarrassé ; on voit qu'il en a l'habitude...
Beaucornet
Vous trouvez un homme un peu fatigué... Les affaires... Ah ! Dame ! Les affaires absorbent beaucoup... Du reste, il n'y a que cela pour gagner de l'argent... Vous devez, Monsieur, en savoir quelque chose !
Philidor
Sans doute... Sans doute... Bien que je ne sois pas, à proprement parler, dans le commerce...
Beaucornet
Ah ! Vous n'êtes pas dans le commerce ?
Philidor
Je suis dans la musique...
À part.
Beaucornet
Oh ! Excellent, la musique... Aujourd'hui, il n'y a que la musique...pour faire fortune... Nous sommes par excellence dans un siècle de chantage... Ça marche très bien...
Philidor
Mais vraiment, Monsieur, je m'en veux de ne pas vous avoir encore demandé des nouvelles de ces dames...
Haut.
Beaucornet
Aïe !... Ma femme, pincé !... Mais elles vont bien... très bien... Je vous remercie... Je pense que vous aurez l'avantage de voir ma fille Zéphyrine.
Scène 5
Zéphyrine, Beaucornet, Philidor
Zéphyrine
Papa, est-ce que tu n'aurais pas vu ma broderie, par hasard ?... Ah ! Pardon... Messieurs, je vous dérange ?...
À Philidor.
À Zéphyrine.
Beaucornet
Du tout... Du tout. Monsieur, je vous présente ma fille... Monsieur Philidor Gaudissart, un jeune homme charmant.
Zéphyrine
Monsieur...
Philidor
Mademoiselle... Effectivement j'ai eu l'honneur de rencontrer Monsieur votre père... sur...
Il fait signe à Philidor et à Zéphyrine de s'asseoir.
Beaucornet
Sur l'omnibus de l Odéon... parfaitement... à l'entrée de la rue des Saints-Pères... Je me souviens très bien... Ah !... Ça été une vraie chance. Et nous disions avec Monsieur... ou plutôt Monsieur me disait... qu'il est dans la musique...
Philidor
Oui, Mademoiselle, dans la composition... C'est moi qui suis l'auteur de ces petites chansons... un peu légères, qui divertissent la population parisienne...
Zéphyrine
Oh ! Monsieur, je suis charmée d'apprendre... et laissez-moi vous féliciter... elles sont d'un esprit !...
Philidor
Vous êtes bien indulgente, Mademoiselle... Je vois que vous vous occupez aussi... Vous êtes musicienne, sans doute ?
Zéphyrine
Oh ! Fort peu... Monsieur...
Haut.
Beaucornet
Que dis-tu, malheureuse ? Mais si... Monsieur, mais si ; vous pouvez vous en rapporter à moi... Elle est fille d'un père qui autrefois a beaucoup cultivé le saxophone... et je lui ai inculqué...
Philidor
Ah ! Mademoiselle joue du saxophone ?...
Zéphyrine
Oh ! Non, Monsieur...
Beaucornet
Je veux dire que je lui ai inculqué mes principes musicaux... Elle vous chantera, un de ces soirs, une de vos petites chansons...
Zéphyrine
Mais certainement, Monsieur... Je tâcherai... Si je pouvais seulement en connaître les titres...
Philidor
Parfaitement... Mademoiselle... Tenez: voici d'abord le catalogue de mes chansons éditées et de celles qui doivent paraître incessamment... Voici les titres de mes romances sentimentales... Ceux de mes chansons spirituelles ; et enfin la liste de celles qui ne sont ni spirituelles, ni sentimentales...
Beaucornet
Pristi ! Comme il y en a !... c'est un Meyerbeer !...
Zéphyrine
Monsieur... Je vous remercie... Et après les avoir soumises à maman... je me mettrai sans faute à l'étude...
Philidor
Enfin, voilà, Monsieur... Maintenant, si Mademoiselle ne peut pas les chanter, peut-être que Madame Beaucornet...
Beaucornet
Allons, bon ! Encore ma femme !...
Zéphyrine
Maman qui a beaucoup plus de voix que moi pourra certainement, Monsieur...
Philidor
Me sera-t-il permis de lui présenter aujourd'hui mes hommages ?...
Bas.
Beaucornet
Je le pense, Monsieur... Zéphyrine, va prévenir ta mère pour qu'elle vienne au salon... Avec précaution... de dos !...
Zéphyrine
Comment ?
Zéphyrine sort.
Beaucornet
Va... va... ta mère saura ce que je veux dire... Eh bien ! Voilà ma fille...
Philidor
Laissez-moi vous dire, Monsieur, qu'elle est charmante... d'une gaîté... d'un esprit... d'une amabilité !...
Beaucornet
Oh ! Mais il va très bien...
Philidor
Et vous dites qu'elle n'est pas musicienne ?
Haut.
Beaucornet
Il y revient. Elle l'est... mais elle pourra se perfectionner...
Philidor
À la bonne heure !... C'est si agréable, Monsieur, la musique !... Si vous saviez, moi, je l'aime tant que je m'endors en jouant de l'ophicléide...
Beaucornet
Ça ne m'étonne pas... Si j'en jouais... Ça me produirait absolument le même effet...
Scène 6
Madame Beaucornet, Philidor, Beaucornet, Zéphyrine
Madame Beaucornet
C'est pour ma fille !...
À part.
Philidor
Madame... Je tenais avant de partir... À vous offrir mes hommages... En voilà une manière de se présenter !...
Madame Beaucornet
Vous êtes bien aimable, Monsieur...
Philidor
J'avais même pensé à vous être agréable, en vous apportant un petit sac de bonbons...
Elle tend la main par derrière et Philidor lui donne le sac.
Madame Beaucornet
Mais certainement, Monsieur, je vous remercie....
Beaucornet
Ça va très bien !
À Zéphyrine qui entre.
Il lui offre un autre sac de bonbons.
Philidor
Elle a de drôles de manières, la maman ! Mademoiselle., pourrai-je aussi vous offrir ?...
Zéphyrine
Monsieur, je vous remercie mille fois... Vous êtes vraiment trop aimable...
Philidor
Ce sont des ANIS !...
Beaucornet
Des ANIS ? Ah ! Parfaitement, c'est très digestif...
Philidor
Mon Dieu!... j'ai un ami dans le commerce des bonbons, et lorsqu'il m'arrive de faire un cadeau, comme j'ai une remise...
Beaucornet
Je comprends cela... Il n'y a pas de petites économies...
Philidor
Ne voulant pas abuser de vos instants, je vous demande la permission de me retirer... Madame, j'ai bien l'honneur de vous saluer...
Madame Beaucornet
Bonjour, Monsieur...
Zéphyrine s'incline.
Philidor
Mademoiselle...
Beaucornet
J'espère, cher Monsieur, que vous nous ferez l'honneur de venir quelquefois passer la soirée chez nous...
À part, en s'en allant.
Il sort.
Philidor
Mais certainement, Monsieur... avec le plus grand plaisir... C'est égal, je la retiens, la belle-mère.
Beaucornet
Eh bien !... Qu'en dis-tu, Zéphyrine ? Voilà j'imagine un gentil garçon ?
Zéphyrine
Mais oui, papa, charmant...
Beaucornet
N'est-ce pas, Madame Beaucornet ?
Madame Beaucornet
Je n'ai pas pu bien l'examiner...
Beaucornet
Ah ! C'est juste... Eh bien, il me paraît charmant ; seulement, il n'y a pas à dire, Zéphyrine, il faut te mettre à piocher sérieusement la musique...
Zéphyrine
Oh ! Oui, papa ; allons vite la travailler...
Beaucornet
Et toi, Angélique, mes compliments !... Je t'assure que tu es mieux de dos... que de face...
Ils sortent.
Madame Beaucornet
Flatteur 1...
Acte Deuxième
Scène 1
Beaucornet, Zéphyrine, Madame Beaucornet
La scène se passe chez Monsieur Beaucornet, comme au premier acte.
Beaucornet
Allons ! Zéphyrine, à l'oeuvre, ma fille ! Je vais essayer de t'inculquer mes principes musicaux... Il n'y a pas à dire... Il faut que je fasse de toi une musicienne...
Zéphyrine
Oui, papa !...
Beaucornet
Et toi, la maman, tu vas seconder nos efforts...
Madame Beaucornet
Oui, Agénor, je ferai tout pour le bonheur de notre fille...
Beaucornet
C'est égal, avouez que j'ai eu une fière idée, le jour où j'ai pris l'omnibus de l Odéon et où j'ai fait la rencontre de ce Monsieur Philidor Gaudissart...
Zéphyrine
Oh ! Oui... et je suis joliment heureuse; car j'avoue que la perspective du couvent ne me souriait guère...
Madame Beaucornet
Pauvre enfant !... Oh ! J'y serais entrée à ta place, Zéphyrine...
Beaucornet
Tiens !... C'est une idée... Je n'y avais pas songé... Vous comprenez que cela commençait à devenir fastidieux de recevoir prétendus sur prétendus... d'essuyer refus sur refus... Ouf !... J'en avais assez !...
Zéphyrine
Mais quelle drôle d'idée vous avez eue, maman, de lui tourner tout le temps le dos, à Monsieur Philidor ? Il n'aura pas trouvé cela aimable.
Madame Beaucornet
C'est ton père qui l'a voulu ainsi, ma fille... Et je me suis cette fois, comme toujours, conformée à sa volonté...
Beaucornet
Parfaitement... Parfaitement... Ce sont des manières nouvelles... Les manières du grand monde... C'est très distingué...
Zéphyrine
Ah ! Je suis bien aise de le savoir... La prochaine fois, je me présenterai ainsi... pour faire le grand genre...
Haut.
Beaucornet
Allons bon !... Il ne manquait plus que cela... Mais non... Mais non... C'est le grand genre pour les belles-mères seulement...
Madame Beaucornet
Et surtout pour celles qui n'ont pas la beauté de Madame de Pompadour.
Zéphyrine
Oh ! Il doit y en avoir beaucoup, alors...
À sa femme.
Beaucornet
Allons allons ! Nous n'avons pas de temps à perdre... Monsieur Philidor doit revenir un de ces soirs et il faut que tu aies déjà fait des progrès... Toi, tu battras la mesure...
Madame Beaucornet
À combien de temps ? À deux temps ? À trois temps ?...
Beaucornet
Ça ne fait, rien... A autant de temps que tu voudras, pourvu que tu la battes sans t'arrêter... C'est tout ce qu'il faut...
Madame Beaucornet
Ça va être un peu fatigant !...
Beaucornet
Ah ! Je te conseille de te plaindre...
Elle commence à battre la mesure à quatre temps.
Madame Beaucornet
Je ferai cela pour ma fille...
Ils s'assoient en rond.
Beaucornet
Attends !... Attends !... Il est inutile de battre des temps pour rien... Les temps... c'est de l'argent... qui m'a élevé dans des principes d'ordre et d'économie... Je vais d'abord apprendre à Zéphyrine le solfège... Sais-tu ce que c'est que le solfège, ma fille ?
Zéphyrine
J'en ai une idée vague...
Beaucornet
Ça ne suffit pas... Il faut avoir une idée nette et précise du solfège... Le solfège... C'est de la musique...
Zéphyrine
Ah ! Bien !... Bien !...
Madame Beaucornet
À la bonne heure ! Voilà ce qui s'appelle une définition claire et nette...
À sa femme.
Beaucornet
Qui est-ce qui a parlé de clarinette. Madame, si vous voulez donner la leçon à ma place, puisque vous êtes si savante ?...
Madame Beaucornet
Mais non... mais non... Agénor... J'ai dit que votre explication était claire et nette...
Il se rassied.
Beaucornet
À la bonne heure !... Tu sais donc, ma fille, ce que c'est que le solfège ?...
Zéphyrine
Oui, papa... C'est de la musique...
Beaucornet
Très bien... Mais voici où commence la difficulté : la musique c'est une simultanéité de bruits... Tu comprends ?...
Zéphyrine
Oui, papa... Ainsi, quand nous crions tous ensemble, nous faisons de la musique?
Beaucornet
Précisément!... Dans la musique, il y a des tons... Il y a aussi des dièses et des bémols... Mais, nous apprendrons cela plus tard... D'ailleurs, si on ne pouvait faire de la musique qu'à la condition de savoir tout cela, personne n'en ferait... Ce qu'il y a de plus important, en musique, ce sont les notes... Il y a plusieurs genres de notes : les notes noires qui, pour cette raison, sont appelées noires, et les notes blanches qui, pour celte raison, sont appelées blanches...
Madame Beaucornet
C'est extrêmement logique...
Beaucornet
Parfaitement... Tu sais donc déjà, ma fille, ce qu'on entend par blanches et par noires... Les blanches ? Rien n'est plus simple... Quand on chante, on reste un petit moment dessus, en faisant, par exemple : do - o - o - o, et cela fait le compte... Mais pour les noires, c'est beaucoup plus difficile .. Leur classification comporte des subdivisions... C'est-à-dire qu'il y a des noires surmontées d'un petit crochet et qu'on appelle CROCHES et d'autres noires surmontées d'un double petit crochet et qu'on appelle doubles CROCHES...
Zéphyrine
D'où leur vient ce nom de CROCHES ?
Beaucornet
Ah ! Bien... C'est sans doute du nom de l'inventeur... Mais nous n'avons pas le temps de nous en occuper...
Zéphyrine
Nous y reviendrons...
Beaucornet
Maintenant que te voilà sérieusement instruite des principes fondamentaux, nous allons faire ce qu'on appelle de la vraie musique... c'est-à-dire que nous allons chanter...
Madame Beaucornet
Agénor, laissez-moi vous dire que je vous admire ; vous avez,dans la manière de donner les définitions, une précision et une netteté qui vous honorent...
Zéphyrine
Oh ! Oui, papa... Pourquoi ne vous êtes-vous pas fait professeur de musique ?
Beaucornet
Certainement... J'aurais pu ainsi gagner beaucoup d'argent, je le sais bien... J'ai joui autrefois d'une grande réputation, surtout comme joueur de saxophone... Mais les choses ont tourné autrement... Allons, à présent, ma fille, va me chercher les chansons de Monsieur Philidor.
Elle se lève et va prendre un rouleau placé sur un meuble.
Zéphyrine
Oui, papa... Les voici...
Madame Beaucornet
Zéphyrine, ne donne à ton père que celles que nous avons choisies ensemble...
Elle présente quelques romances à son père.
Zéphyrine
Oui, maman...
Lisant :
Bis.
Beaucornet
Nom d'un p'tit bonhomme Ah ! Sapristi 1 La fille à Jérôme ! La fille à Jérôme !... Nom d'un p'tit bonhomme Ah ! Sapristi 1 La fille à Jérôme J'l'aim' t'y ! Ah ! Voyons... Nous disons, d'abord: La Fille à Jérôme... Eh ! Bien ! Nous allons chanter : La Fille à Jérôme... Tu dois te souvenir des paroles qui, d'ailleurs, sont fort belles :
Zéphyrine
Quel talent il faut avoir pour composer de si belles choses !
Beaucornet
D'autant plus qu'il compose lui-même et les paroles et la musique, à ce qu'il paraît !... Et ses chansons font fureur...
Madame Beaucornet
Qui disait donc que le goût public dégénérait ?
À sa fille.
Beaucornet
Des mécontents !... Des envieux !... Des gens incapables d'apprécier de belles choses... Allons, voyons, commençons... Madame Beaucornet, c'est le moment de nous servir de chronomètre... Bats la mesure... celle que tu voudras ; pourvu que ça marche, c'est tout ce qu'il faut... Toi, tu chanteras... Et moi j'imiterai le saxophone pour l'accompagnement...
Madame Beaucornet
Soyez tranquille...
Madame Beaucornet bat une mesure à tort et à travers. Zéphyrine chante d'une manière ridicule, de temps à autre, son père jette des notes qui imitent un grognement sourd. Ils chantent :
Pour la musique, s'adresser à la Librairie théâtrale.
Bis.
Beaucornet
Nom d'un p'tit bonhomme ! Ah ! Sapristi ! La fille à Jérôme !... La fille à Jérôme !... Nom d'un p'tit bonhomme 1 Ah 1 sapristi !... La fille à Jérôme !... J'l'aim' t'y !... Allons ! De l'ensemble... Il faut de l'ensemble !...
Beaucornet
Parfait !... C'est parfait!... Zéphyrine, tu as une voix d'ange !... À la bonne heure !...
Zéphyrine
Ainsi, tu es satisfait, papa ?
Beaucornet
Comment donc ? C'est-à-dire que Monsieur Gaudissart, lorsqu'il t'entendra, sera dans la jubilation...
Madame Beaucornet
J'ai battu la mesure avec tact et délicatesse, n'est-ce pas, Agénor ?
Beaucornet
À merveille !... Ma chérie... comme Benjamin Godard... à merveille !...
Zéphyrine
Oh ! Quel bonheur !... Je n'entrerai pas au couvent !
Beaucornet
Je le crois bien !... Vois-tu, tous les soirs, je te donnerai une leçon semblable... Nous étudierons, chaque fois, une chanson nouvelle, et tu arriveras petit à petit à posséder un répertoire de chansons de jeunes filles des mieux composés...
Zéphyrine
Oui, mon petit père...
Ils se prennent par le bras et sortent tous en chantant :
Bis.
Beaucornet
Nom d'un p'tit bonhomme ! Ah ! Sapristi ! La fille à Jérôme !... La fille à Jérôme !... Nom d'un p'tit bonhomme 1 Ah ! sapristi !... La fille à Jérôme !... J'l'aim' t'y !... Ah !... Ce beau résultat m'a donné chaud... C'est égal, je n'imaginais pas qu'un garçon dont j'ai fait la connaissance sur l'omnibus de l Odéon, en faisant passer ses trois sous... eût un talent pareil... Maintenant, allons nous coucher, pour ne pas trop nous fatiguer... Au moins, tu as bien retenu l'air et les paroles !
Acte Troisième
Scène 1
Beaucornet, Madame Beaucornet
La scène se passe chez Monsieur Beaucornet.
S'interrompant.
Lisant.
À part.
Lisant.
S'interrompant.
Lisant.
Allant et venant.
Appelant.
Beaucornet
« Cher Monsieur,j'ai reçu votre aimable invitation et je suis très heureux de pouvoir m'y rendre... » Ah !... Eh bien ! Moi aussi! « Mais... » Allons, bon ! Il y a un mais... «... je serais bien aise de me trouver seul avec vous... » Seul avec moi ?... Est-ce qu'il voudrait me faire un mauvais parti ?... « Pour vous entretenir d'une question aussi importante que délicate et que je n'ai pas encore eu le courage d'aborder avec vous... Présentez, je vous prie, mes hommages à ces dames et agréez pour vous, cher Monsieur, etc. Diable !... Diable!... « Seul avec moi... il n'a pas encore eu le courage... » Que signifie cela ?... Décidément, il faudra que je renonce à marier ma fille... Vous allez voir que ce mariage va manquer... Voilà encore une nouvelle complication... Et de quoi pourra-t-il bien être question dans cet entretien particulier ?... Angélique C'est peut-être à cause de ma femme ?... Parbleu !... Maintenant, j'y suis... C'est à cause d'elle... Elle les fait tous manquer...
Madame Beaucornet
Que désirez-vous, cher ami ?...
Beaucornet
Tiens !... Je viens de recevoir une lettre de Monsieur Philidor...
Madame Beaucornet
Il ne vient pas ?
Beaucornet
Si ; mais...
Madame Beaucornet
Le mariage est manqué ?
Beaucornet
Non : mais...
Madame Beaucornet
Voyons, Monsieur Beaucornet, parlez !... Je suis impatiente de savoir...
Beaucornet
Ah ! Vous êtes impatiente ?... Moi aussi, je suis très impatient... Et cependant, j'attends... Eh bien ! Monsieur Philidor va venir, et il demande à m'entretenir seul d'une question aussi importante que délicate... Tu ne te douterais pas de ça, toi ?...
Madame Beaucornet
Mon Dieu... Non... Que peut-il avoir à vous dire ?...
Beaucornet
Je n'en sais rien... Je cherche... Et cherche un peu toi-même, au lieu de me regarder... comme une tourte !
Elle réfléchit.
Madame Beaucornet
Oui, Monsieur Beaucornet... Je vais chercher... C'est probablement...
Beaucornet
Parbleu !... Je m'en doute bien que c'est pour ça... Mais quoi ?... Tu crois que c'est pour ?...
Madame Beaucornet
Oh ! Non... Ce n'est pas cela !...
Beaucornet
Quoi ? Pas cela ?... Dis... Dis toujours, voyons... Sers-moi au moins à quelque chose...
Madame Beaucornet
Oui, Monsieur Beaucornet... Eh bien! C'est... probablement pour... la dot !..
Beaucornet
Parbleu !... C'est pour la dot !... C'est évident... Il va peut-être me demander cent ou cent cinquante mille francs !... Ce mariage est devenu impossible... Tu vas voir qu'il surviendra encore quelque ANICROCHE qui le fera manquer.
Madame Beaucornet
Ma pauvre fille !...
Beaucornet
Ne lui en dis rien, à ta pauvre fille !... Elle est déjà assez bouleversée, avec sa musique qu'elle pioche du matin au soir... Ne lui en dis rien !... Tu lui laisseras entendre seulement que Monsieur Philidor ne peut pas venir ce soir... et elle se couchera...
On sonne.
Madame Beaucornet
Oui, Agénor...
Beaucornet
Tiens!... Le voici... Allons, laisse-moi...
À part.
Elle sort.
Madame Beaucornet
Oui, Agénor... Ah!... Ma pauvre fille !...
Philidor entre.
Beaucornet
C'est évident, parbleu !... C'est pour la dot !... Les autres se sont esquivés à cause de ma femme... lui se retirera à cause de la dot!... J'irai bien cependant jusqu'à quarante mille, cinquante mille... soixante... mais... Mais, je ne puis pas cependant me mettre sur la paille... Lui!...
Scène 2
Beaucornet, Philidor
Beaucornet
Bonjour, cher Monsieur !...
Philidor
Bonjour, monsieur Beaucornet, vous avez reçu ma lettre ?
À part.
Haut.
Beaucornet
À l'instant, Monsieur... à l'instant même. Parbleu, c'est pour la dot !... Et j'y ai vu qu'il s'agit entre nous d'une question aussi importante que délicate... Asseyez-vous donc !...
Philidor
Mon Dieu !... Monsieur, sans être précisément de la dernière importance, la question vaut la peine d'être abordée... Lorsqu'on se marie, n'est-ce pas, on aime bien...
Beaucornet
Certainement... Certainement !... Je conçois bien que...
Philidor
Vous savez ce que c'est: ces choses-là, on attend toujours le dernier moment pour les dire... et quelquefois... il arrive que... plus tard... on se reproche...
Beaucornet
Oh !... Bien entendu... Bien entendu... Mon Dieu !... Je ne veux pas être vilain... Voulez-vous que j'ajoute dix-mille francs ?... N'est-ce pas assez ?
Philidor
Oh ! Monsieur...
Beaucornet
Douze mille ?...
Philidor
Je vous assure... que...
Beaucornet
Quinze mille ?... Cela fera cinquante-cinq mille francs... Monsieur, c'est tout ce que je puis faire pour ma fille...
Philidor
Oh ! Monsieur, laissez-moi vous dire qu'il ne s'agit pas de celai... Mademoiselle Zéphiyrine n'eût-elle pour dot que ses charmes fascinateurs et le talent sur la musique que je lui connais...
Beaucornet
Allons donc !... Ça vous suffirait ?...
Philidor
Oh ! Monsieur... amplement... amplement...
Haut.
Beaucornet
À la bonne heure !... En voilà un qui n'est pas exigeant! Mais alors, cher Monsieur, je ne comprends plus pourquoi vous m'avez demandé cet entretien...
Philidor
Puisque vous le permettez, je vais vous l'expliquer : je n'ai pas besoin de vous dire, Monsieur...
Beaucornet
Oh ! non... non...
Philidor
... Que si, comme j'ai tout lieu de le croire...
Beaucornet
Oh ! oui... oui... oui...
Philidor
Le mariage se conclut...
Beaucornet
Ah ! bien... bien... bien...
Philidor
J'aurai fait là un mariage de pure inclination...
Beaucornet
Ah ! Monsieur 1 vous parlez d'or... Le mariage d'inclination est bien le plus beau de tous les mariages... Surtout quand les parents de la fille n'ont rien à débourser.
Philidor
Vous devez savoir que du jour où, sur l'impériale de l omnibus, vous me fîtes le portrait angélique de Mademoiselle votre fille, j'en devins éperdument amoureux... Sa passion pour interpréter mes chansons ne contribua pas peu à entretenir la dito qui éclatait déjà dans mon âme ; et, je me sentis surtout un vif penchant pour le mariage, le jour où un certain oncle à moi me dit : « Si dans un mois tu n'es pas marié, je te déshérite... »
Beaucornet
Ah ! Parfaitement !... Parfaitement, je comprends cela, c'est assez naturel...
Philidor
Quoi? Qu'est-ce qui est assez naturel, qu'on me déshérite ?
Beaucornet
Du tout... Du tout... Que, dans ces conditions, vous vous sentiez du goût pour le mariage...
Philidor
À la bonne heure !... Or, cet oncle qui est très vieux...
Beaucornet
Pauvre homme !...
Philidor
Est très riche... Il peut avoir aujourd'hui cinquante mille livres de rente...
Beaucornet
Cinq... cinquante mille livres de rente ?... Et vous hésitez à épouser ma fille ?...
Philidor
Du tout... Du tout... Au contraire ?... Seulement, je tenais à vous dire... Et vous devez savoir qu'aujourd'hui ce n'est pas en faisant des équations du troisième degré, ni surtout de la poésie qu'on arrive à faire fortune...
Beaucornet
Hélas ! Monsieur...
Philidor
Et comme tout finit par se savoir, je tenais à ne pas vous laisser ignorer que mon oncle a gagné cette fortune dans... dans...
Beaucornet
Des spéculations... équivoques ?
Philidor
Oh ! Du tout, Monsieur...
Beaucornet
Eh bien, alors ?...
Philidor
Dans une industrie... fort utile... fort nécessaire... indispensable même au bien-être de l'humanité ; mais sur laquelle certains mauvais plaisants jettent une sorte de... discrédit... Bref, c'est dans les engrais que mon oncle a fait fortune... a gagné son petit million...
Beaucornet
Son petit million !... Vous serez millionnaire un jour ! Et vous vous laissez arrêter par cette bagatelle ?
Philidor
En voilà un, au moins, qui n'a pas de préjugé...
Beaucornet
Vous connaissez le proverbe : l'argent n'a pas d'... Et c'est tout ce que vous aviez à me dire ?
Philidor
Absolument tout...
Beaucornet
Et quand expire le délai que votre oncle vous a donné pour trouver une femme légitime ?
Philidor
Samedi prochain... Monsieur...
Beaucornet
Et nous sommes aujourd'hui lundi... Dans mes bras, mon gendre !...
Ils se jettent dans les bras l'un de l'autre.
Philidor
Avec plaisir, beau-père !
II lui tend un fauteuil.
Beaucornet
Remettez-vous!... Tenez, voici un fauteuil. Je vais aller prévenir ces dames...
Philidor
Comment donc ? Ne vous dérangez pas !...
Il sort.
Beaucornet
Ah ! Monsieur, que je suis heureux de penser que ma fille a enfin trouvé à se marier suivant son coeur...
Philidor
Et moi! qui avais toujours rêvé un mariage d'inclination, comme ça se trouve !... Ah bien ! Il m'étonne par exemple ! Si je m'attendais à celle-là !... Je croyais que ma révélation allait lui porter un coup...
Scène 3
Beaucornet, Madame Beaucornet, Philidor, Zéphyrine
Beaucornet
Non !... Non !... Va !... Tu peux te retourner...
Madame Beaucornet
Monsieur...
À Zéphyrine.
Philidor
Madame... Je suis enchanté d'avoir l'honneur de vous présenter mes hommages... Je n'avais pas encore fait votre connaissance... de ce côté... Mademoiselle !
Zéphyrine
Monsieur...
Beaucornet
Eh bien ! Vous ne devineriez jamais pourquoi Monsieur Philidor voulait me parler en tête-à-tête ?
Madame Beaucornet
Non... Pourquoi ?
Philidor
Comment ? Il va leur dire ?...
Beaucornet
Eh bien ! C'est parce qu'il n'osait pas vous avouer qu'il a un oncle millionnaire dont il va hériter!...
Madame Beaucornet
Pas possible !...
Zéphyrine
Comment ? C'est pour cela ?
Beaucornet
Rien que pour cela!... Aussi n'ai-je fait aucune observation... Et Monsieur se déclare l'homme le plus satisfait du monde de devenir hic et nunc notre gendre...
Madame Beaucornet
Ah ! Monsieur, que vous rendez notre fille heureuse !...
Zéphyrine
Figurez-vous que si je ne vous avais pas connu, j'entrais tout simplement au couvent !...
Philidor
Et imaginez-vous que si vous m'aviez repoussé, j'étais déshérité !...
Au public.
Beaucornet
Hein ? Comme ça se trouve... C'est égal, je n'aurais jamais cru qu'à la cinquantième présentation, ma fille ferait un mariage d'amour !...