Acte I
Scène 1
Justine
Elle entre en scène avec an plumeau, un balai et tout ce qu'il faut pour faire an appartement.
Elle s'allonge sur un fauteuil.
Entendant du bruit.
Elle se lève vivement et époussette les meubles.
Justine
Déjà trois heures ? Et mon salon qui n'est pas fait !... Un mardi, le jour de réception de madame !... Quelle scie !... Je vous demande un peu si elle aurait besoin de recevoir, Madame... Une dame veuve avec sa fille... Des gens qui accordent à peine trente-cinq francs par mois à leur bonne... Et ça veut se mêler de faire des embarras... Aussi, j'en donne pour l'argent. Ah ! Là là... Je suis fatiguée... Non ! Si vous les voyiez, les mardis de madame, c'est à se tordre... D'abord, il ne vient jamais personne... Ça n'empêche pas madame d'être toujours sur son trente-deux et d'avoir des airs affairés pour me dire : « Justine !... Justine!... Voilà du monde ! On a sonné... Allez donc ouvrir !... » Moi, comme une niaise, je vais ouvrir et, va te promener, jamais personnel... Je crois que c'est le locataire du dessous qui s'amuse à faire des niches à madame. Oh !... La voici !...
Scène 2
Madame Bouchencoeur, Justine
Madame Bouchencoeur
Comment, Justine, votre salon n'est pas encore fait, à trois heures et quart, un mardi ?...
Justine
J'ai bien le temps !...
Madame Bouchencoeur
Comment, vous avez bien le temps ?... Vous oubliez donc que c'est aujourd'hui mon jour de réception ?...
Justine
Madame oublie à son tour qu'il ne vient jamais personne ?...
À part.
Passant le doigt sur un meuble.
Madame Bouchencoeur
Ceci ne vous regarde pas !... Et je vous prie de garder pour vous ces réflexions impertinentes... A-t-on jamais vu ?... Tenez ! Ce meuble est couvert de poussière...
Justine
Si madame l'avait essuyée, elle n'y serait pas...
Madame Bouchencoeur
Ah ! Ça, allez-vous finir ?... Vous saurez que je ne supporte pas les impertinences, surtout celles qui viennent de mes domestiques...
Justine
Oh ! Là... là... Vos domestiques... Madame est encore bien heureuse d'en avoir une, avec ses trente-cinq francs par mois...
On sonne.
Elle va ramasser elle-même le balai, le plumeau et les jette dehors.
Madame Bouchencoeur
C'est un peu trop fort !... Vous allez me faire le plaisir de prendre vos affaires et de... Tenez !... Voici quelqu'un et votre salon n'est pas fait !... Vous entendez ?... On a sonné... Allez vite ouvrir !...
Elle sort.
Justine
Je parierais bien que c'est encore le locataire du dessous...
Allant écouter à la porte.
Elle revient arranger les sièges et s'apprête à recevoir la visiteuse.
Elle attend.
Madame Bouchencoeur
C'est vraiment du dernier ridicule d'avoir à entrer dans de pareilles colères avec ses domestiques, lorsqu'on est sur le point de recevoir des visites... Cela vous ôte toute idée... On ne sait plus que dire... On a l'air emprunté... Qui ça peut-il bien être ?... Cette bonne insolente qui disait qu'il ne me venait jamais de monde, le mardi... Eh bien ? Qu'attend-elle donc pour faire entrer ?...
Justine
Madame...
Madame Bouchencoeur
Attention !
À part.
Justine
Ce n'est personne... J'en étais sûre...
Madame Bouchencoeur
C'est un peu violent !... Pourtant j'avais entendu sonner... C'est sans doute vis-à-vis... Justine, priez mademoiselle de venir...
À part, s'en allant.
Elle sort.
Justine
Oui, madame ! Là... Avais-je raison ?
Soupirant.
Madame Bouchencoeur
Parole d'honneur ! Je crois que les oreilles me cornent... Voilà plusieurs fois déjà que, le mardi, je m'imagine qu'on a sonné ; ma bonne va ouvrir et puis... personne... Eh bien ? Thérèse ne vient donc pas ?... Ah ! Depuis que j'ai eu la douleur... de perdre son pauvre père, et il y aura bientôt trois ans, c'est moi qui dois m'occuper seule de son avenir... Si vous croyez que c'est facile de marier une fille sans dot !... Je sais bien qu'elle a des espérances, malheureusement cela ne suffit pas...
Scène 3
Thérèse, Madame Bouchencoeur
Thérèse
Tiens, tu es seule ?
Madame Bouchencoeur
Oui, ma fille, je suis seule... Et je n'en suis fâchée qu'à demi ; car, après ton dernier mot de tout à l'heure, je désirerais obtenir de toi quelques explications...
Thérèse
Oh ! C'est encore pour me parler de Monsieur Oscar Piédeveau ?...
Madame Bouchencoeur
Je dois te dire d'abord, ma chère amie, que rien n'est encore moins sûr... La chose n'existe qu'à l'état de projet... de projet très vague. Sa famille ne m'en a jamais parlé ouvertement ; mais, j'ai cru comprendre que cette idée lui sourirait assez... Toi, ma fille, tu devrais t'en estimer très heureuse ; car Monsieur Oscar Piédeveau est un fort joli parti...
Thérèse
Dis donc, maman, si, pour changer, nous parlions d'autre chose ?...
Madame Bouchencoeur
Sans doute... Sans doute... Et je ne voudrais pour rien au monde, après ce que tu m'as dit, revenir encore sur ce chapitre ; mais, en somme, j'estime que ce serait un mariage sérieux et en même temps - très avantageux...
Thérèse
Comment, tu veux que j'épouse un jeune homme ridicule, qui me déplaît, qui est laid, qui n'a pas d'instruction ?
Madame Bouchencoeur
Ma chère amie, je commencerai par te dire que je ne t'influence pas : seulement, Monsieur Piédeveau n'est pas ridicule... Il m'est très sympathique. Ce n'est pas un Apollon... Mais enfin est-ce qu'on n'épouse que des Apollons ?... Quant à son instruction, puisqu'il a les moyens de se la perfectionner tous les jours...
À sa mère.
Thérèse
Ah ! Mes beaux rêves de jeune fille !... Écoute, ma petite mère, je suis très catégorique : à moins d'y être contrainte, contrainte, je n'épouserai que Monsieur Paul Mercier, mon cousin, ou je ne me marierai pas...
Madame Bouchencoeur
Tu refuses un parti de quinze mille livres de rente, quand toi tu n'as rien... Rien ?...
Thérèse
Qu'il les garde, ses quinze mille livres de rente!
Madame Bouchencoeur
Chut ! On vient !...
Scène 4
Justine, Madame Bouchencoeur, Madame Pichon, Thérèse
Justine
Madame Pichon !
Madame Bouchencoeur
Qui est ça, Madame Pichon ?
Madame Pichon
Bonjour, Madame, j'ai bien l'honneur de vous saluer...
Madame Bouchencoeur
Madame...
Madame Bouchencoeur
Voudriez-vous bien, Madame, prendre la peine de vous asseoir ?...
Madame Pichon
Madame,je n'ai pas l'honneur d'être connue de vous...
Thérèse
Quelle est cette dame ?
Madame Pichon
Mais je ne serai plus une inconnue pour vous, quand vous saurez que je suis une amie intime de Madame de la Bambochinière...
Madame Bouchencoeur
Madame de la Bambochinière ? Ah ! Comment donc ?
Thérèse
Celle qui donne de si beaux bals ?
Madame Bouchencoeur
Où il y a tant de rafraîchissements ?
Thérèse
Où l'on s'amuse tant, tant et tant !...
Madame Pichon
Précisément.
Madame Bouchencoeur
Thérèse, donne un pouf à madame !...
Thérèse
Voici, Madame...
Madame Pichon
Oh ! Merci... Merci, mille fois !... Eh bien, Madame, je m'autorise du nom de notre amie commune, pour me présenter chez vous... désirant avoir avec vous quelques minutes d'entretien...
Madame Bouchencoeur
Parfaitement, Madame ! Avec le plus grand plaisir ! Thérèse !... Thérèse, ma fille, voudrais-tu aller voir si je suis dans ma chambre ?
Thérèse
Mais, maman...
Madame Bouchencoeur
Allons, va !...
Elle sort.
Thérèse
Je parierais bien qu'il s'agit encore de quelque demande en mariage... Eh bien ! Non... Mille fois non !...
Madame Pichon
Mon Dieu, Madame, je suis confuse d'être cause que mademoiselle votre fille nous quitte ; mais c'est précisément d'elle qu'il s'agit...
Madame Bouchencoeur
Je l'avais bien pensé...
Madame Pichon
Madame, j'ai un oncle... Monsieur Théophile Chauvignot...
Madame Bouchencoeur
S'il est à héritage, vous êtes bien heureuse...
Madame Pichon
Mon Dieu, oui !... Il est très riche... Je dois commencer par vous dire qu'il est déjà parvenu à l'âge mûr...
Madame Bouchencoeur
Il n'en est que plus sérieux, Madame...
Madame Pichon
Il est garçon... Et dernièrement, au bal de Madame de la Bambochinière, il a vivement remarqué mademoiselle votre fille... Mais, comme il est très timide...
Madame Bouchencoeur
Quel âge a-t-il ?
Madame Pichon
Quarante-huit ans !...
Madame Bouchencoeur
C'est un bel âge, pour un homme...
Madame Pichon
Mon Dieu, oui, Madame... Et bien qu'il eût mieux fait, à mon sens, de ne pas attendre aussi longtemps pour se décider à entrer en ménage, il m'a chargée de vous demander si, après avoir pris sur son compte les renseignements que vous jugeriez convenables, vous consentiriez à lui accorder la MAIN de mademoiselle votre fille...
Madame Bouchencoeur
La MAIN de ma fille qui a dix-huit ans, pour un homme qui en a quarante-huit ?...
Madame Pichon
Mais qui est très riche...
Haut.
Madame Bouchencoeur
Très riche !... Mon Dieu, Madame, c'est à y réfléchir... Peut-être eût-il mieux valu qu'il fût moins riche... et un peu plus jeune... Mais enfin... J'en parlerai à ma fille... Et je vous ferai parvenir ma réponse...
Madame Pichon
N'est-ce pas, Madame ? Vous rendriez mon oncle si heureux !... Ah ! Si vous saviez comme il aime mademoiselle votre fille !... Comme il la rendrait heureuse !... Il serait pour elle plus qu'un père !...
Madame Bouchencoeur
Plus qu'un père ! Ah ! Que ma fille serait heureuse !...
Madame Pichon
Alors, n'est-ce pas, Madame, je puis compter sur cette bonne promesse que vous me faites ?...
Madame Bouchencoeur
Vous pouvez y compter ! Et veuillez, quand vous verrez Madame de la Bambochinière, me rappeler à son bon souvenir...
Madame Pichon
Je n'y manquerai pas, madame... J'ai bien l'honneur de vous saluer...
Madame Pichon sort.
Réfléchissant.
D'un air décidé.
Elle sort.
Madame Bouchencoeur
Bonjour, Madame !... Un homme riche qui rendrait ma fille heureuse !... Ah ! Mon Dieu !... Mais c'est le rêve des rêves... Malheureusement il a quarante-huit ans... Mais aussi, se marier quand on n'est encore qu'un enfant, quelle folie pour un homme !... Allons vite en parler à Thérèse!...
Acte Deuxième
Scène 1
Justine
Lisant la carte.
Sentant le bouquet.
Justine
Madame !... Madame !... Comment, madame n'est pas là ?... Regardez donc !... Voici ce qu'on vient d'apporter avec une carte... pour la fête de mademoiselle... Monsieur Théophile Chauvignot... Eh ! Bien écoutez, si c'est Monsieur Théophile Chauvignot lui-même qui a apporté le bouquet, il est bien nommé !... Dieu ! Qu'il est laid !... Tout chauve, avec des yeux de taupe et un nez de polichinelle... Il a au moins cinquante ans !... C'est égal, j'ai eu une émotion ; un moment, j'ai cru que c'était pour moi ; j'étais déjà contente... Puis, le monsieur m'a priée de remettre ce bouquet à madame, en disant que c'était pour Mademoiselle Thérèse... Mazette ! Elle a des relations, madame...
Scène 3
Madame Bouchencoeur, Justine
Madame Bouchencoeur
Qu'est-ce qu'il y a donc, Justine, pour crier de la sorte ? On dirait que le feu est à la maison !
Elle lui montre le bouquet.
Justine
Il y a, Madame, que... Tenez !...
Madame Bouchencoeur
Qu'est-ce que c'est que cela ?
Sentant le bouquet une dernière fois, avant de le donner à sa maîtresse.
Justine
Dame ! Vous le voyez !... C'est un bouquet qu'on vient d'apporter... Il paraît que c'est pour Mademoiselle Thérèse...
Madame Bouchencoeur
Pour Mademoiselle Thérèse ?... Et qui a apporté ce superbe bouquet ?
Justine
Ah ! Par exemple ! Un monsieur qui n'est pas beau ! Un vieux d'au moins cinquante ans, avec des lunettes, un nez crochu, et chauve comme une bille de billard... Du reste, il m'a chargée de vous remettre sa carte...
Madame Bouchencoeur
Théophile Chauvignot... Comment ? C'est Monsieur Théophile Chauvignot que vous traitez de la sorte ?
Justine
Dame ! Je ne sais pas... Je fais simplement part à madame de l'impression que sa tête m'a produite...
Madame Bouchencoeur
Sa tête !... Insolente !
Justine
Écoutez... Si madame l'avait vu...
À part.
Madame Bouchencoeur
Allez ! Retournez à vos fourneaux, impertinente !... Traiter ainsi le prétendu de ma fille !...
Revenant sur ses pas.
Justine
On y va !... On y va !... Ah ! Madame, j'oubliais... Monsieur Théophile Chauvignot m'a chargée de dire à madame que dans le bouquet il a mis quelques vers de sa composition...
Haut.
Madame Bouchencoeur
Des vers ?... C'est bien, allez !...
Elle sort.
Justine
Oh ! Mes enfants ! Si vous aviez vu cette tournure !...
Elle cherche et sort du bouquet une enveloppe qu'elle décachète.
Lisant.
À part.
Lisant.
À part.
Enthousiasmée.
Relisant.
D'un air décidé.
Madame Bouchencoeur
Ainsi que la fleur la plus fraîche Périt loin de l'azur des cieux... De même mon coeur se dessèche, Loin des rayons de vos beaux yeux !... De même mon coeur se dessèche, Loin des rayons de vos beaux yeux !... Il a fait des vers à ma fille ?... Et où sont ces vers ?... « Madame,je serais le plus heureux des hommes si vous étiez assez bonne pour offrir à mademoiselle votre fille ce bouquet, à l'occasion de sa fête... C'est ce que j'ai trouvé de mieux au marché de la Madeleine... J'ai essayé également de faire quelques vers, que je joins à ce bouquet et qui peignent assez exactement la situation de mon coeur. » Ils doivent être brûlants... « ... J'aurais le paradis dans l'âme, si ces vers étaient assez fortunés pour vous plaire et pour plaire surtout à mademoiselle votre fille... » Est-il galant ? - Voyons ces vers : Mais, c'est admirable !... C'est du dernier bien et du dernier galant !... Ma fille a pu hésiter un instant, mais quand elle aura entendu l'éloquence de cette poésie, elle sera certainement subjuguée par le charme... Je sens que moi-même je le suis déjà... Et quelle délicatesse de pensée, d'expression !...
Scène 3
Thérèse, Madame Bouchencoeur
Apercevant le bouquet.
Thérèse
Dis donc, maman, tu n'aurais pas vu mes ciseaux à broder ? Je les ai perdus !... Oh ! Qu'est-ce que c'est que ce beau bouquet ?
Madame Bouchencoeur
C'est un bouquet qu'on vient d'apporter pour toi !
Thérèse
Pour moi ?
Madame Bouchencoeur
Oui, ma fille, pour toi... Et je pense que tu auras vite deviné qui te l'offre?...
Thérèse
Ma foi, non !
Madame Bouchencoeur
C'est Monsieur Théophile Chauvignot... qui te l'a envoyé, à l'occasion du quinze octobre...
Thérèse
C'est de ce vieux monsieur ?... Oh ! Bien, tu peux le garder, alors...
Majestueusement.
Madame Bouchencoeur
Comment, je... ? Ce n'est pas tout, ma chère enfant ! Tu ignorais peut-être que Monsieur Théophile Chauvignot eût l'esprit poétique ?
Thérèse
Oh ! Oui... Absolument !
Madame Bouchencoeur
Eh bien ! C'est un poète !
Thérèse
Lui ? Un poète ? - Je serais curieuse de lire de ses vers... Ça doit être d'un drôle !...
Madame Bouchencoeur
Ils sont admirables, ma fille...
Thérèse
Tu en as donc lu de lui ?...
Madame Bouchencoeur
Il t'en a adressé... avec ce bouquet !... Ils sont d'une délicatesse dépensée, d'une élégance d'expression !... Ah ! Ma chère enfant, si tu savais comme il t'aime !...
Thérèse
Oh ! Voyons, voyons les vers de ce poète, pour un peu rire !...
Madame Bouchencoeur
Un peu rire ?... Oh ! Ma fille... Mais songe donc que Monsieur Théophile Chauvignot a peut-être sacrifié huit jours et huit nuits pour arriver à ce résultat superbe, de condenser en quatre vers, car il n'y a que quatre vers, tous ceux qui ont jailli spontanément de son cerveau en feu... Il a fallu travailler, travailler et encore travailler...
Thérèse
Oh ! Lis vite, ma petite mère, lis vite !...
Madame Bouchencoeur
À la condition que tu les trouveras beaux ?
Thérèse
Naturellement, puisque tu les dis admirables...
Madame Bouchencoeur
Ainsi que la fleur la plus fraîche...
Thérèse
Oh ! Est-il aimable de me comparer a la fleur la plus fraîche !...
Madame Bouchencoeur
Mais non, c'est lui !...
Thérèse
Comment ? C'est lui la fleur la plus fraîche ? Eh bien, il ne se donne pas de coups de pied...
Madame Bouchencoeur
...Périt loin de l'azur des cieux... De même, mon coeur se dessèche. Loin des rayons de vos beaux yeux...
Thérèse
Et puis ?...
Madame Bouchencoeur
Eh bien ! C'est tout !...
Thérèse
Et c'est pour cela qu'il a tant, tant et tant travaillé, qu'il a passé des jours et des nuits !...
Madame Bouchencoeur
Eh ! Ma fille, que te faut-il de plus ?...
Thérèse
Mais ces vers sont ridicules comme des vers de mirliton...
Tombant épuisée sur un fauteuil.
Madame Bouchencoeur
Ridicules !... Tu trouvés ridicules ces vers superbes !... Les vers d'un poète qui t'aime et qui a trente mille livres de rente !... Ah ! Ma pauvre fille !... Ma pauvre fille!..
Thérèse
Mais enfin, maman, pourquoi veux-tu me forcer à trouver ces vers beaux, puisqu'ils ne le sont pas ?...
Madame Bouchencoeur
Ils le sont, ma fille !... Ils sont fort beaux !... Ah ! Je t'assure que si j'avais été a ta place, je les aurais trouvés fort à mon goût... eux et leur auteur...
Thérèse
Toi, c'est possible ; mais moi je ne suis pas de cet avis...
Madame Bouchencoeur
Enfin, ma chère Thérèse, que lui reproches-tu à ce jeune homme ?...
Thérèse
Un beau jeune homme !... de quarante-huit ans !...
Madame Bouchencoeur
Non, ma fille, j'ai fait préciser, il n'a plus, que quarante-sept ans...
Thérèse
Mettons quarante-cinq... Tu veux qu'à dix-huit ans j'épouse un jeune homme de quarante-cinq ans?...
Madame Bouchencoeur
D'abord, je ne veux rien du tout... Je te fais seulement part de mes voeux, de mon désir... Sans doute, Monsieur Chauvignot n'est plus de la première jeunesse ; mais il n'en est que plus sérieux...
Thérèse
Tu dis que c'est un poète, les poètes ne sont pas des gens sérieux...
Madame Bouchencoeur
Enfin, si ce n'est pas un poète proprement dit, c'est au moins un lettré, un érudit... fort bien apparenté... qui te rendra heureuse...
Thérèse
Oh ! Heureuse...
Madame Bouchencoeur
Enfin, dis-moi, catégoriquement que tu n'en veux pas...
Thérèse
Eh bien, non ! Je ne veux pas !...
Madame Bouchencoeur
C'est un TORT !... Un grand TORT !...
Thérèse
Quand je lui compare mon jeune cousin, Paul Mercier, qui est aimable... spirituel... distingué...
Madame Bouchencoeur
Ah ! Laisse-moi donc tranquille !... Tu seras bien avancée quand tu auras un mari jeune, aimable, spirituel, élégant, s'il n'a pas autre chose... Que tu aies refusé Monsieur Oscar Piédeveau, ça, je le comprends encore, d'abord il avait un nom vulgaire qui n'était pas compensé par des avantages suffisants, à mon sens... Mais Monsieur Chauvignot...
Thérèse
Un monsieur chauve comme la main... Tu crois que c'est drôle d'épouser une tête pareille ?
Madame Bouchencoeur
Si tu aimes mieux des cheveux, ma fille il en mettra... Cela n'est pas un obstacle, ma chère amie...
Elle sort.
Thérèse
Eh bien ! Tu auras beau dire, je ne l'épouserai que si tu m'y contrains ; alors je ne me serai pas mariée, mais l'on m'aura mariée ; sinon, je resterai fille toute ma vie, plutôt que d'être un jour la femme de ce Monsieur Chauvignot...
Récitant avec affectation.
Elle sort.
Madame Bouchencoeur
Ainsi que la fleur la plus fraîche Périt loin de l'azur des cieux... C'est désolant ! Je n'arriverai pas à la décider... Ah ! Le jour viendra où elle reconnaîtra ses TORTS... Et un homme qui fait de si beaux vers !... Tenez, rien que pour les avoir lus deux fois, je me les rappelle ! Thérèse !... Thérèse!... Fais cela pour la poésie !...
Acte Final
Scène 1
Madame Bouchencoeur, Justine
S'asseyant.
Se levant.
Madame Bouchencoeur
Eh bien ! J'y suis arrivée!... J'ai enfin décidé ma fille à épouser Monsieur Théophile Chauvignot... Mais, grand Dieu ! De quelle diplomatie il a fallu user !... J'en suis fatiguée... Et toujours elle me parlait de son cousin... Son cousin par ci... Son cousin par là... J'en avais les oreilles rebattues... Oh ! Je me suis fâchée, et je lui ai dit : « Ma fille, tu épouseras Monsieur Chauvignot... » D'ailleurs, c'est un homme fort distingué... tout chauve, il est vrai ; mais c'est très distingué d'être chauve... Et puis, cela vous évite la peine de vous teindre les cheveux ; c'est une économie... Devant de telles considérations, et d'autres meilleures encore, Thérèse s'est enfin décidée... Elle a reconnu la sagesse de mes paroles : maintenant, je suis bien sûre qu'elle ne pense plus du tout à son petit cousin... Enterré, le petit cousin !... Songez donc ! Monsieur Théophile Chauvignot est un parti fort riche... Il parait qu'il a bien plus de trente mille livres de rente. Tous les jours, il découvre un nouvel oncle d'Amérique... Si vous saviez comme il est bien apparenté!...
Justine
Voici une lettre pour madame.
Se troublant.
À Justine.
Justine sort.
La décachetant.
À part.
Lisant.
À part.
Lisant.
A part, désolée.
Lisant.
À part.
Lisant.
A part.
Lisant.
À part.
Lisant.
À part, larmoyant.
Lisant.
Madame Bouchencoeur
C'est... c'est de lui !... Que peut-il me dire ?... C'est bien ! Allez !... Une lettre de lui ?... « Madame, notre excellente amie, Madame Pichon, qui a bien voulu s'entremettre d'une façon si obligeante dans la grande affaire qui nous occupe, m'a fait comprendre qu'à mon âge j'aurais peu de chance de conquérir le coeur de mademoiselle votre fille... » Bêta !... Puisqu'elle y consent... Qu'est-ce qu'il va chercher, à présent ? « Du reste, madame, je ne me fais pas illusion, j'ai quarante-huit ans sonnés et presque plus de cheveux... » On en vend, des cheveux... « Je comprends que Mademoiselle Thérèse convoite un coeur plus jeune que le mien... » Ce mariage est manqué !... « Mais, ô madame, si vous, qui êtes déjà mûre... » Le malhonnête !... « Vous qui, sans doute, êtes revenue des illusions du jeune âge, vous vouliez accepter ce coeur... Quel bonheur serait - le mien !... Comment ?... C'est... C'est moi qu'il demande en mariage ?... « Ne pouvant épouser la fille, j'épouserais la mire... ça ne sortirait pas de la famille... » Ah ! Par exemple, si je m'attendais à une chose pareille !... « Oh ! Bonne et chère madame... Ne repoussez pas ma demande... C'est une bonne action que vous feriez... Si vous saviez comme je m'ennuie d'être garçon depuis si longtemps !... » Voilà qu'il fait du sentiment... Il va me faire pleurer... « Je suis comme le Juif Errant... sans foyer... Je serais si heureux d'être votre époux !... J'ose espérer, Madame, que vous ne serez pas inexorable comme mademoiselle votre fille, et je vous prie d'agréer l'hommage de mes sentiments profondément respectueux. - Théophile Chauvignot. » - Eh bien ! Mais... Comment lui apprendre cela à Thérèse ?... Par exemple, voilà qui est singulier... A-t-on idée d'une chose pareille ?...
Scène 2
Thérèse, Madame Bouchencoeur
Thérèse
Tiens, petite mère, je viens de trouver un fort joli dessin !
Madame Bouchencoeur
Elle !... Comment lui dire ?...
Thérèse
Cela lui ferait plaisir, à Monsieur Théophile Chauvignot, d'avoir de jolies pantoufles ?...
Madame Bouchencoeur
Certainement... Ma fille, certainement...
Thérèse
À son âge, on doit avoir ses petites habitudes... Je lui broderai aussi un bonnet grec... Tu sais, pour mettre dans la maison ?...
Madame Bouchencoeur
C'est en effet, une attention fort délicate...
Thérèse
Qu'est-ce que tu as donc, tu as l'air tout drôle ?...
Madame Bouchencoeur
Moi ?... Je... je n'ai rien, ma fille...
Thérèse
Tu viens de recevoir une lettre qui te fait de la peine ?...
Madame Bouchencoeur
Oh ! Du tout... du tout... Au contraire... C'est de... de Monsieur...
Thérèse
De qui ?...
Madame Bouchencoeur
De Monsieur... Chauvignot...
Thérèse
De Monsieur Chauvignot ? Oh ! Dis-moi vite cela !... De quoi parle-t-il ?...
Madame Bouchencoeur
Eh bien ! Il parle... Il parle... de son mariage...
Thérèse
Naturellement...
Madame Bouchencoeur
Je n'oserai jamais lui dire...
Thérèse
Est-ce qu'il viendra dîner avec nous, demain ?...
Madame Bouchencoeur
Il ne le dit pas... Il parle d'autre chose...
Thérèse
Tu sais, ma petite mère ; plus j'y réfléchis à ce mariage... et plus je le trouve sérieux... Qu'est-ce que tu veux ? Ce sera pour moi un MENTOR...
Haut.
Madame Bouchencoeur
Pour elle... Parce que, si tu ne t'étais pas encore complètement décidée... Il vaudrait mieux, ma chère enfant... prendre le temps de la réflexion...
Thérèse
Mais, je l'ai pris... et je reconnais que si son extérieur, son physique est, au premier abord, moins séduisant que celui de mon cousin Paul... Il doit, en retour, y avoir plus de sérieux, plus de garanties peut-être chez un jeune homme... qui aura bientôt cinquante ans...
Haut.
Madame Bouchencoeur
Elle va en être coiffée, à présent... Écoute, ma chère enfant, il ne faudrait pas non plus... que tu fisses ce mariage dans le seul but de m'être agréable... et si tu trouves que ton cousin Paul...
Thérèse
Mon cousin Paul ?...
Madame Bouchencoeur
... Te plaît davantage...
Thérèse
Mon cousin Paul, me plaît davantage ?
Madame Bouchencoeur
Car, à vrai dire, Monsieur Théophile Chauvignot est bien âgé pour toi... Ce serait un MENTOR soit ; mais à ton âge on peut prétendre à un parti tout autre...
Thérèse
Comment, tu ?...
Madame Bouchencoeur
Et puis, Monsieur Chauvignot est chauve...
Thérèse
Mais puisque...
Madame Bouchencoeur
Ce serait une union désassortie...
Thérèse
Tu m'avais tant dit, au contraire...
Madame Bouchencoeur
Complètement désassortie...
Thérèse
Oh ! Bien, par exemple, ma petite mère, je n'y comprends plus rien ; quand je te parlais de mon cousin Paul, tu me parlais de Monsieur Chauvignot ; maintenant que je te parle de Monsieur Chauvignot, tu me parles de mon cousin Paul...
Madame Bouchencoeur
Mon Dieu, si tu avais mon âge, encore, je ne dis pas...
Thérèse
J'y arriverai ; mais pour le moment...
Madame Bouchencoeur
Une veuve de quarante-cinq ans peut parfaitement épouser un homme de quarante-sept...
Thérèse
Mais toi-même, tu m'avais dit qu'il ne fallait pas se laisser arrêter par la question d'âge...
Madame Bouchencoeur
Du tout!... Je ne t'ai jamais dit... Je n'ai pas pu te dire cela...
Thérèse
Pourtant, je t'assure...
Madame Bouchencoeur
Et plus j'y réfléchis, plus je trouve, au contraire, que ton cousin Paul est charmant, qu'il est fort distingué, fort spirituel. Il n'est pas énormément riche, c'est vrai ; mais si tu savais comme l'argent est peu de chose, quand on n'a pas le bonheur...
Thérèse
Mais, petite mère, je suis complètement de ton avis ; seulement, hier encore, tu me disais tout le contraire...
Madame Bouchencoeur
Tu as mal compris... ou bien, alors, je m'exprimais mal...
Thérèse
Il est évident que mes sympathies me porteraient plutôt vers mon jeune cousin que vers ce Monsieur Chauvignot... Et, s'il en était temps encore, je te le dis bien franchement, je me déclarerais en faveur de Paul Mercier...
Madame Bouchencoeur
J'y suis arrivée !... Enfin !...
Thérèse
Seulement que va dire Monsieur Théophile Chauvignot, maintenant que les choses sont si avancées ?...
Madame Bouchencoeur
Il dira... il dira... qu'il est enchanté !
Thérèse
Comment, lui aussi ?
Madame Bouchencoeur
Certainement... Car dans tout ceci, il y a eu jusqu'à présent un singulier quiproquo...
Thérèse
Un quiproquo ?
Madame Bouchencoeur
Oui, ma fille... Sa nièce s'était trompée, en demandant ta main pour son oncle...
Thérèse
Pas possible ?
Madame Bouchencoeur
C'était la mienne qu'il désirait obtenir...
Thérèse
Comment... c'est... la tienne ?
Madame Bouchencoeur
Oui, ma fille, la mienne...
Thérèse
Alors, tu vas te remarier ?
Madame Bouchencoeur
Avec un homme charmant, qui, j'en suis sûre, ne demandera pas mieux que de t'offrir, pour réparer son erreur, une petite bourse avec cent mille francs...
Thérèse
Avec cent mille francs ? Oh !... Je lui finirai ses pantoufles et son bonnet grec...
Madame Bouchencoeur
Et tu épouseras, suivant ton désir, ton cousin Paul Mercier, ce qui pour toi sera beaucoup plus agréable, et surtout bien plus naturel...
Thérèse
Oh ! Quel bonheur !... Quel bonheur !... Et tu demanderas à mon futur beau-père de vouloir bien être, pour la circonstance, mon garçon d'honneur ?...
Madame Bouchencoeur
Avec, plaisir !