Charade · 1889 · 3 actes

Mentor

de Paul Bonhomme

Représentation
≈ 29 min
Distribution
4 femmes
Répliques
199
Écriture
En prose
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Madame Bouchencoeur F 98 ≈ 17 min 4
Thérèse F 67 ≈ 6 min 3
Justine F 19 ≈ 3 min 3
Madame Pichon F 15 ≈ 2 min 1
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle IDeuxièmeFinal
Madame Bouchencoeur absentabsent
Thérèse absentabsentabsentabsentabsent
Justine absentabsentabsent
Madame Pichon absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Acte I

Scène 1

Justine

Elle entre en scène avec an plumeau, un balai et tout ce qu'il faut pour faire an appartement.

Elle s'allonge sur un fauteuil.

Entendant du bruit.

Elle se lève vivement et époussette les meubles.

Justine

Déjà trois heures ? Et mon salon qui n'est pas fait !... Un mardi, le jour de réception de madame !... Quelle scie !... Je vous demande un peu si elle aurait besoin de recevoir, Madame... Une dame veuve avec sa fille... Des gens qui accordent à peine trente-cinq francs par mois à leur bonne... Et ça veut se mêler de faire des embarras... Aussi, j'en donne pour l'argent. Ah ! Là là... Je suis fatiguée... Non ! Si vous les voyiez, les mardis de madame, c'est à se tordre... D'abord, il ne vient jamais personne... Ça n'empêche pas madame d'être toujours sur son trente-deux et d'avoir des airs affairés pour me dire : « Justine !... Justine!... Voilà du monde ! On a sonné... Allez donc ouvrir !... » Moi, comme une niaise, je vais ouvrir et, va te promener, jamais personnel... Je crois que c'est le locataire du dessous qui s'amuse à faire des niches à madame. Oh !... La voici !...

Scène 2

Madame Bouchencoeur, Justine

Madame Bouchencoeur

Comment, Justine, votre salon n'est pas encore fait, à trois heures et quart, un mardi ?...

Justine

J'ai bien le temps !...

Madame Bouchencoeur

Comment, vous avez bien le temps ?... Vous oubliez donc que c'est aujourd'hui mon jour de réception ?...

Justine

Madame oublie à son tour qu'il ne vient jamais personne ?...

À part.

Passant le doigt sur un meuble.

Madame Bouchencoeur

Ceci ne vous regarde pas !... Et je vous prie de garder pour vous ces réflexions impertinentes... A-t-on jamais vu ?... Tenez ! Ce meuble est couvert de poussière...

Justine

Si madame l'avait essuyée, elle n'y serait pas...

Madame Bouchencoeur

Ah ! Ça, allez-vous finir ?... Vous saurez que je ne supporte pas les impertinences, surtout celles qui viennent de mes domestiques...

Justine

Oh ! Là... là... Vos domestiques... Madame est encore bien heureuse d'en avoir une, avec ses trente-cinq francs par mois...

On sonne.

Elle va ramasser elle-même le balai, le plumeau et les jette dehors.

Madame Bouchencoeur

C'est un peu trop fort !... Vous allez me faire le plaisir de prendre vos affaires et de... Tenez !... Voici quelqu'un et votre salon n'est pas fait !... Vous entendez ?... On a sonné... Allez vite ouvrir !...

Elle sort.

Justine

Je parierais bien que c'est encore le locataire du dessous...

Allant écouter à la porte.

Elle revient arranger les sièges et s'apprête à recevoir la visiteuse.

Elle attend.

Madame Bouchencoeur

C'est vraiment du dernier ridicule d'avoir à entrer dans de pareilles colères avec ses domestiques, lorsqu'on est sur le point de recevoir des visites... Cela vous ôte toute idée... On ne sait plus que dire... On a l'air emprunté... Qui ça peut-il bien être ?... Cette bonne insolente qui disait qu'il ne me venait jamais de monde, le mardi... Eh bien ? Qu'attend-elle donc pour faire entrer ?...

Justine

Madame...

Madame Bouchencoeur

Attention !

À part.

Justine

Ce n'est personne... J'en étais sûre...

Madame Bouchencoeur

C'est un peu violent !... Pourtant j'avais entendu sonner... C'est sans doute vis-à-vis... Justine, priez mademoiselle de venir...

À part, s'en allant.

Elle sort.

Justine

Oui, madame ! Là... Avais-je raison ?

Soupirant.

Madame Bouchencoeur

Parole d'honneur ! Je crois que les oreilles me cornent... Voilà plusieurs fois déjà que, le mardi, je m'imagine qu'on a sonné ; ma bonne va ouvrir et puis... personne... Eh bien ? Thérèse ne vient donc pas ?... Ah ! Depuis que j'ai eu la douleur... de perdre son pauvre père, et il y aura bientôt trois ans, c'est moi qui dois m'occuper seule de son avenir... Si vous croyez que c'est facile de marier une fille sans dot !... Je sais bien qu'elle a des espérances, malheureusement cela ne suffit pas...

Scène 3

Thérèse, Madame Bouchencoeur

Thérèse

Tiens, tu es seule ?

Madame Bouchencoeur

Oui, ma fille, je suis seule... Et je n'en suis fâchée qu'à demi ; car, après ton dernier mot de tout à l'heure, je désirerais obtenir de toi quelques explications...

Thérèse

Oh ! C'est encore pour me parler de Monsieur Oscar Piédeveau ?...

Madame Bouchencoeur

Je dois te dire d'abord, ma chère amie, que rien n'est encore moins sûr... La chose n'existe qu'à l'état de projet... de projet très vague. Sa famille ne m'en a jamais parlé ouvertement ; mais, j'ai cru comprendre que cette idée lui sourirait assez... Toi, ma fille, tu devrais t'en estimer très heureuse ; car Monsieur Oscar Piédeveau est un fort joli parti...

Thérèse

Dis donc, maman, si, pour changer, nous parlions d'autre chose ?...

Madame Bouchencoeur

Sans doute... Sans doute... Et je ne voudrais pour rien au monde, après ce que tu m'as dit, revenir encore sur ce chapitre ; mais, en somme, j'estime que ce serait un mariage sérieux et en même temps - très avantageux...

Thérèse

Comment, tu veux que j'épouse un jeune homme ridicule, qui me déplaît, qui est laid, qui n'a pas d'instruction ?

Madame Bouchencoeur

Ma chère amie, je commencerai par te dire que je ne t'influence pas : seulement, Monsieur Piédeveau n'est pas ridicule... Il m'est très sympathique. Ce n'est pas un Apollon... Mais enfin est-ce qu'on n'épouse que des Apollons ?... Quant à son instruction, puisqu'il a les moyens de se la perfectionner tous les jours...

À sa mère.

Thérèse

Ah ! Mes beaux rêves de jeune fille !... Écoute, ma petite mère, je suis très catégorique : à moins d'y être contrainte, contrainte, je n'épouserai que Monsieur Paul Mercier, mon cousin, ou je ne me marierai pas...

Madame Bouchencoeur

Tu refuses un parti de quinze mille livres de rente, quand toi tu n'as rien... Rien ?...

Thérèse

Qu'il les garde, ses quinze mille livres de rente!

Madame Bouchencoeur

Chut ! On vient !...

Scène 4

Justine, Madame Bouchencoeur, Madame Pichon, Thérèse

Justine

Madame Pichon !

Madame Bouchencoeur

Qui est ça, Madame Pichon ?

Madame Pichon

Bonjour, Madame, j'ai bien l'honneur de vous saluer...

Madame Bouchencoeur

Madame...

Madame Bouchencoeur

Voudriez-vous bien, Madame, prendre la peine de vous asseoir ?...

Madame Pichon

Madame,je n'ai pas l'honneur d'être connue de vous...

Thérèse

Quelle est cette dame ?

Madame Pichon

Mais je ne serai plus une inconnue pour vous, quand vous saurez que je suis une amie intime de Madame de la Bambochinière...

Madame Bouchencoeur

Madame de la Bambochinière ? Ah ! Comment donc ?

Thérèse

Celle qui donne de si beaux bals ?

Madame Bouchencoeur

Où il y a tant de rafraîchissements ?

Thérèse

Où l'on s'amuse tant, tant et tant !...

Madame Pichon

Précisément.

Madame Bouchencoeur

Thérèse, donne un pouf à madame !...

Thérèse

Voici, Madame...

Madame Pichon

Oh ! Merci... Merci, mille fois !... Eh bien, Madame, je m'autorise du nom de notre amie commune, pour me présenter chez vous... désirant avoir avec vous quelques minutes d'entretien...

Madame Bouchencoeur

Parfaitement, Madame ! Avec le plus grand plaisir ! Thérèse !... Thérèse, ma fille, voudrais-tu aller voir si je suis dans ma chambre ?

Thérèse

Mais, maman...

Madame Bouchencoeur

Allons, va !...

Elle sort.

Thérèse

Je parierais bien qu'il s'agit encore de quelque demande en mariage... Eh bien ! Non... Mille fois non !...

Madame Pichon

Mon Dieu, Madame, je suis confuse d'être cause que mademoiselle votre fille nous quitte ; mais c'est précisément d'elle qu'il s'agit...

Madame Bouchencoeur

Je l'avais bien pensé...

Madame Pichon

Madame, j'ai un oncle... Monsieur Théophile Chauvignot...

Madame Bouchencoeur

S'il est à héritage, vous êtes bien heureuse...

Madame Pichon

Mon Dieu, oui !... Il est très riche... Je dois commencer par vous dire qu'il est déjà parvenu à l'âge mûr...

Madame Bouchencoeur

Il n'en est que plus sérieux, Madame...

Madame Pichon

Il est garçon... Et dernièrement, au bal de Madame de la Bambochinière, il a vivement remarqué mademoiselle votre fille... Mais, comme il est très timide...

Madame Bouchencoeur

Quel âge a-t-il ?

Madame Pichon

Quarante-huit ans !...

Madame Bouchencoeur

C'est un bel âge, pour un homme...

Madame Pichon

Mon Dieu, oui, Madame... Et bien qu'il eût mieux fait, à mon sens, de ne pas attendre aussi longtemps pour se décider à entrer en ménage, il m'a chargée de vous demander si, après avoir pris sur son compte les renseignements que vous jugeriez convenables, vous consentiriez à lui accorder la MAIN de mademoiselle votre fille...

Madame Bouchencoeur

La MAIN de ma fille qui a dix-huit ans, pour un homme qui en a quarante-huit ?...

Madame Pichon

Mais qui est très riche...

Haut.

Madame Bouchencoeur

Très riche !... Mon Dieu, Madame, c'est à y réfléchir... Peut-être eût-il mieux valu qu'il fût moins riche... et un peu plus jeune... Mais enfin... J'en parlerai à ma fille... Et je vous ferai parvenir ma réponse...

Madame Pichon

N'est-ce pas, Madame ? Vous rendriez mon oncle si heureux !... Ah ! Si vous saviez comme il aime mademoiselle votre fille !... Comme il la rendrait heureuse !... Il serait pour elle plus qu'un père !...

Madame Bouchencoeur

Plus qu'un père ! Ah ! Que ma fille serait heureuse !...

Madame Pichon

Alors, n'est-ce pas, Madame, je puis compter sur cette bonne promesse que vous me faites ?...

Madame Bouchencoeur

Vous pouvez y compter ! Et veuillez, quand vous verrez Madame de la Bambochinière, me rappeler à son bon souvenir...

Madame Pichon

Je n'y manquerai pas, madame... J'ai bien l'honneur de vous saluer...

Madame Pichon sort.

Réfléchissant.

D'un air décidé.

Elle sort.

Madame Bouchencoeur

Bonjour, Madame !... Un homme riche qui rendrait ma fille heureuse !... Ah ! Mon Dieu !... Mais c'est le rêve des rêves... Malheureusement il a quarante-huit ans... Mais aussi, se marier quand on n'est encore qu'un enfant, quelle folie pour un homme !... Allons vite en parler à Thérèse!...

Acte Deuxième

Scène 1

Justine

Lisant la carte.

Sentant le bouquet.

Justine

Madame !... Madame !... Comment, madame n'est pas là ?... Regardez donc !... Voici ce qu'on vient d'apporter avec une carte... pour la fête de mademoiselle... Monsieur Théophile Chauvignot... Eh ! Bien écoutez, si c'est Monsieur Théophile Chauvignot lui-même qui a apporté le bouquet, il est bien nommé !... Dieu ! Qu'il est laid !... Tout chauve, avec des yeux de taupe et un nez de polichinelle... Il a au moins cinquante ans !... C'est égal, j'ai eu une émotion ; un moment, j'ai cru que c'était pour moi ; j'étais déjà contente... Puis, le monsieur m'a priée de remettre ce bouquet à madame, en disant que c'était pour Mademoiselle Thérèse... Mazette ! Elle a des relations, madame...

Scène 3

Madame Bouchencoeur, Justine

Madame Bouchencoeur

Qu'est-ce qu'il y a donc, Justine, pour crier de la sorte ? On dirait que le feu est à la maison !

Elle lui montre le bouquet.

Justine

Il y a, Madame, que... Tenez !...

Madame Bouchencoeur

Qu'est-ce que c'est que cela ?

Sentant le bouquet une dernière fois, avant de le donner à sa maîtresse.

Justine

Dame ! Vous le voyez !... C'est un bouquet qu'on vient d'apporter... Il paraît que c'est pour Mademoiselle Thérèse...

Madame Bouchencoeur

Pour Mademoiselle Thérèse ?... Et qui a apporté ce superbe bouquet ?

Justine

Ah ! Par exemple ! Un monsieur qui n'est pas beau ! Un vieux d'au moins cinquante ans, avec des lunettes, un nez crochu, et chauve comme une bille de billard... Du reste, il m'a chargée de vous remettre sa carte...

Madame Bouchencoeur

Théophile Chauvignot... Comment ? C'est Monsieur Théophile Chauvignot que vous traitez de la sorte ?

Justine

Dame ! Je ne sais pas... Je fais simplement part à madame de l'impression que sa tête m'a produite...

Madame Bouchencoeur

Sa tête !... Insolente !

Justine

Écoutez... Si madame l'avait vu...

À part.

Madame Bouchencoeur

Allez ! Retournez à vos fourneaux, impertinente !... Traiter ainsi le prétendu de ma fille !...

Revenant sur ses pas.

Justine

On y va !... On y va !... Ah ! Madame, j'oubliais... Monsieur Théophile Chauvignot m'a chargée de dire à madame que dans le bouquet il a mis quelques vers de sa composition...

Haut.

Madame Bouchencoeur

Des vers ?... C'est bien, allez !...

Elle sort.

Justine

Oh ! Mes enfants ! Si vous aviez vu cette tournure !...

Elle cherche et sort du bouquet une enveloppe qu'elle décachète.

Lisant.

À part.

Lisant.

À part.

Enthousiasmée.

Relisant.

D'un air décidé.

Madame Bouchencoeur

Ainsi que la fleur la plus fraîche Périt loin de l'azur des cieux... De même mon coeur se dessèche, Loin des rayons de vos beaux yeux !... De même mon coeur se dessèche, Loin des rayons de vos beaux yeux !... Il a fait des vers à ma fille ?... Et où sont ces vers ?... « Madame,je serais le plus heureux des hommes si vous étiez assez bonne pour offrir à mademoiselle votre fille ce bouquet, à l'occasion de sa fête... C'est ce que j'ai trouvé de mieux au marché de la Madeleine... J'ai essayé également de faire quelques vers, que je joins à ce bouquet et qui peignent assez exactement la situation de mon coeur. » Ils doivent être brûlants... « ... J'aurais le paradis dans l'âme, si ces vers étaient assez fortunés pour vous plaire et pour plaire surtout à mademoiselle votre fille... » Est-il galant ? - Voyons ces vers : Mais, c'est admirable !... C'est du dernier bien et du dernier galant !... Ma fille a pu hésiter un instant, mais quand elle aura entendu l'éloquence de cette poésie, elle sera certainement subjuguée par le charme... Je sens que moi-même je le suis déjà... Et quelle délicatesse de pensée, d'expression !...

Scène 3

Thérèse, Madame Bouchencoeur

Apercevant le bouquet.

Thérèse

Dis donc, maman, tu n'aurais pas vu mes ciseaux à broder ? Je les ai perdus !... Oh ! Qu'est-ce que c'est que ce beau bouquet ?

Madame Bouchencoeur

C'est un bouquet qu'on vient d'apporter pour toi !

Thérèse

Pour moi ?

Madame Bouchencoeur

Oui, ma fille, pour toi... Et je pense que tu auras vite deviné qui te l'offre?...

Thérèse

Ma foi, non !

Madame Bouchencoeur

C'est Monsieur Théophile Chauvignot... qui te l'a envoyé, à l'occasion du quinze octobre...

Thérèse

C'est de ce vieux monsieur ?... Oh ! Bien, tu peux le garder, alors...

Majestueusement.

Madame Bouchencoeur

Comment, je... ? Ce n'est pas tout, ma chère enfant ! Tu ignorais peut-être que Monsieur Théophile Chauvignot eût l'esprit poétique ?

Thérèse

Oh ! Oui... Absolument !

Madame Bouchencoeur

Eh bien ! C'est un poète !

Thérèse

Lui ? Un poète ? - Je serais curieuse de lire de ses vers... Ça doit être d'un drôle !...

Madame Bouchencoeur

Ils sont admirables, ma fille...

Thérèse

Tu en as donc lu de lui ?...

Madame Bouchencoeur

Il t'en a adressé... avec ce bouquet !... Ils sont d'une délicatesse dépensée, d'une élégance d'expression !... Ah ! Ma chère enfant, si tu savais comme il t'aime !...

Thérèse

Oh ! Voyons, voyons les vers de ce poète, pour un peu rire !...

Madame Bouchencoeur

Un peu rire ?... Oh ! Ma fille... Mais songe donc que Monsieur Théophile Chauvignot a peut-être sacrifié huit jours et huit nuits pour arriver à ce résultat superbe, de condenser en quatre vers, car il n'y a que quatre vers, tous ceux qui ont jailli spontanément de son cerveau en feu... Il a fallu travailler, travailler et encore travailler...

Thérèse

Oh ! Lis vite, ma petite mère, lis vite !...

Madame Bouchencoeur

À la condition que tu les trouveras beaux ?

Thérèse

Naturellement, puisque tu les dis admirables...

Madame Bouchencoeur

Ainsi que la fleur la plus fraîche...

Thérèse

Oh ! Est-il aimable de me comparer a la fleur la plus fraîche !...

Madame Bouchencoeur

Mais non, c'est lui !...

Thérèse

Comment ? C'est lui la fleur la plus fraîche ? Eh bien, il ne se donne pas de coups de pied...

Madame Bouchencoeur

...Périt loin de l'azur des cieux... De même, mon coeur se dessèche. Loin des rayons de vos beaux yeux...

Thérèse

Et puis ?...

Madame Bouchencoeur

Eh bien ! C'est tout !...

Thérèse

Et c'est pour cela qu'il a tant, tant et tant travaillé, qu'il a passé des jours et des nuits !...

Madame Bouchencoeur

Eh ! Ma fille, que te faut-il de plus ?...

Thérèse

Mais ces vers sont ridicules comme des vers de mirliton...

Tombant épuisée sur un fauteuil.

Madame Bouchencoeur

Ridicules !... Tu trouvés ridicules ces vers superbes !... Les vers d'un poète qui t'aime et qui a trente mille livres de rente !... Ah ! Ma pauvre fille !... Ma pauvre fille!..

Thérèse

Mais enfin, maman, pourquoi veux-tu me forcer à trouver ces vers beaux, puisqu'ils ne le sont pas ?...

Madame Bouchencoeur

Ils le sont, ma fille !... Ils sont fort beaux !... Ah ! Je t'assure que si j'avais été a ta place, je les aurais trouvés fort à mon goût... eux et leur auteur...

Thérèse

Toi, c'est possible ; mais moi je ne suis pas de cet avis...

Madame Bouchencoeur

Enfin, ma chère Thérèse, que lui reproches-tu à ce jeune homme ?...

Thérèse

Un beau jeune homme !... de quarante-huit ans !...

Madame Bouchencoeur

Non, ma fille, j'ai fait préciser, il n'a plus, que quarante-sept ans...

Thérèse

Mettons quarante-cinq... Tu veux qu'à dix-huit ans j'épouse un jeune homme de quarante-cinq ans?...

Madame Bouchencoeur

D'abord, je ne veux rien du tout... Je te fais seulement part de mes voeux, de mon désir... Sans doute, Monsieur Chauvignot n'est plus de la première jeunesse ; mais il n'en est que plus sérieux...

Thérèse

Tu dis que c'est un poète, les poètes ne sont pas des gens sérieux...

Madame Bouchencoeur

Enfin, si ce n'est pas un poète proprement dit, c'est au moins un lettré, un érudit... fort bien apparenté... qui te rendra heureuse...

Thérèse

Oh ! Heureuse...

Madame Bouchencoeur

Enfin, dis-moi, catégoriquement que tu n'en veux pas...

Thérèse

Eh bien, non ! Je ne veux pas !...

Madame Bouchencoeur

C'est un TORT !... Un grand TORT !...

Thérèse

Quand je lui compare mon jeune cousin, Paul Mercier, qui est aimable... spirituel... distingué...

Madame Bouchencoeur

Ah ! Laisse-moi donc tranquille !... Tu seras bien avancée quand tu auras un mari jeune, aimable, spirituel, élégant, s'il n'a pas autre chose... Que tu aies refusé Monsieur Oscar Piédeveau, ça, je le comprends encore, d'abord il avait un nom vulgaire qui n'était pas compensé par des avantages suffisants, à mon sens... Mais Monsieur Chauvignot...

Thérèse

Un monsieur chauve comme la main... Tu crois que c'est drôle d'épouser une tête pareille ?

Madame Bouchencoeur

Si tu aimes mieux des cheveux, ma fille il en mettra... Cela n'est pas un obstacle, ma chère amie...

Elle sort.

Thérèse

Eh bien ! Tu auras beau dire, je ne l'épouserai que si tu m'y contrains ; alors je ne me serai pas mariée, mais l'on m'aura mariée ; sinon, je resterai fille toute ma vie, plutôt que d'être un jour la femme de ce Monsieur Chauvignot...

Récitant avec affectation.

Elle sort.

Madame Bouchencoeur

Ainsi que la fleur la plus fraîche Périt loin de l'azur des cieux... C'est désolant ! Je n'arriverai pas à la décider... Ah ! Le jour viendra où elle reconnaîtra ses TORTS... Et un homme qui fait de si beaux vers !... Tenez, rien que pour les avoir lus deux fois, je me les rappelle ! Thérèse !... Thérèse!... Fais cela pour la poésie !...

Acte Final

Scène 1

Madame Bouchencoeur, Justine

S'asseyant.

Se levant.

Madame Bouchencoeur

Eh bien ! J'y suis arrivée!... J'ai enfin décidé ma fille à épouser Monsieur Théophile Chauvignot... Mais, grand Dieu ! De quelle diplomatie il a fallu user !... J'en suis fatiguée... Et toujours elle me parlait de son cousin... Son cousin par ci... Son cousin par là... J'en avais les oreilles rebattues... Oh ! Je me suis fâchée, et je lui ai dit : « Ma fille, tu épouseras Monsieur Chauvignot... » D'ailleurs, c'est un homme fort distingué... tout chauve, il est vrai ; mais c'est très distingué d'être chauve... Et puis, cela vous évite la peine de vous teindre les cheveux ; c'est une économie... Devant de telles considérations, et d'autres meilleures encore, Thérèse s'est enfin décidée... Elle a reconnu la sagesse de mes paroles : maintenant, je suis bien sûre qu'elle ne pense plus du tout à son petit cousin... Enterré, le petit cousin !... Songez donc ! Monsieur Théophile Chauvignot est un parti fort riche... Il parait qu'il a bien plus de trente mille livres de rente. Tous les jours, il découvre un nouvel oncle d'Amérique... Si vous saviez comme il est bien apparenté!...

Justine

Voici une lettre pour madame.

Se troublant.

À Justine.

Justine sort.

La décachetant.

À part.

Lisant.

À part.

Lisant.

A part, désolée.

Lisant.

À part.

Lisant.

A part.

Lisant.

À part.

Lisant.

À part, larmoyant.

Lisant.

Madame Bouchencoeur

C'est... c'est de lui !... Que peut-il me dire ?... C'est bien ! Allez !... Une lettre de lui ?... « Madame, notre excellente amie, Madame Pichon, qui a bien voulu s'entremettre d'une façon si obligeante dans la grande affaire qui nous occupe, m'a fait comprendre qu'à mon âge j'aurais peu de chance de conquérir le coeur de mademoiselle votre fille... » Bêta !... Puisqu'elle y consent... Qu'est-ce qu'il va chercher, à présent ? « Du reste, madame, je ne me fais pas illusion, j'ai quarante-huit ans sonnés et presque plus de cheveux... » On en vend, des cheveux... « Je comprends que Mademoiselle Thérèse convoite un coeur plus jeune que le mien... » Ce mariage est manqué !... « Mais, ô madame, si vous, qui êtes déjà mûre... » Le malhonnête !... « Vous qui, sans doute, êtes revenue des illusions du jeune âge, vous vouliez accepter ce coeur... Quel bonheur serait - le mien !... Comment ?... C'est... C'est moi qu'il demande en mariage ?... « Ne pouvant épouser la fille, j'épouserais la mire... ça ne sortirait pas de la famille... » Ah ! Par exemple, si je m'attendais à une chose pareille !... « Oh ! Bonne et chère madame... Ne repoussez pas ma demande... C'est une bonne action que vous feriez... Si vous saviez comme je m'ennuie d'être garçon depuis si longtemps !... » Voilà qu'il fait du sentiment... Il va me faire pleurer... « Je suis comme le Juif Errant... sans foyer... Je serais si heureux d'être votre époux !... J'ose espérer, Madame, que vous ne serez pas inexorable comme mademoiselle votre fille, et je vous prie d'agréer l'hommage de mes sentiments profondément respectueux. - Théophile Chauvignot. » - Eh bien ! Mais... Comment lui apprendre cela à Thérèse ?... Par exemple, voilà qui est singulier... A-t-on idée d'une chose pareille ?...

Scène 2

Thérèse, Madame Bouchencoeur

Thérèse

Tiens, petite mère, je viens de trouver un fort joli dessin !

Madame Bouchencoeur

Elle !... Comment lui dire ?...

Thérèse

Cela lui ferait plaisir, à Monsieur Théophile Chauvignot, d'avoir de jolies pantoufles ?...

Madame Bouchencoeur

Certainement... Ma fille, certainement...

Thérèse

À son âge, on doit avoir ses petites habitudes... Je lui broderai aussi un bonnet grec... Tu sais, pour mettre dans la maison ?...

Madame Bouchencoeur

C'est en effet, une attention fort délicate...

Thérèse

Qu'est-ce que tu as donc, tu as l'air tout drôle ?...

Madame Bouchencoeur

Moi ?... Je... je n'ai rien, ma fille...

Thérèse

Tu viens de recevoir une lettre qui te fait de la peine ?...

Madame Bouchencoeur

Oh ! Du tout... du tout... Au contraire... C'est de... de Monsieur...

Thérèse

De qui ?...

Madame Bouchencoeur

De Monsieur... Chauvignot...

Thérèse

De Monsieur Chauvignot ? Oh ! Dis-moi vite cela !... De quoi parle-t-il ?...

Madame Bouchencoeur

Eh bien ! Il parle... Il parle... de son mariage...

Thérèse

Naturellement...

Madame Bouchencoeur

Je n'oserai jamais lui dire...

Thérèse

Est-ce qu'il viendra dîner avec nous, demain ?...

Madame Bouchencoeur

Il ne le dit pas... Il parle d'autre chose...

Thérèse

Tu sais, ma petite mère ; plus j'y réfléchis à ce mariage... et plus je le trouve sérieux... Qu'est-ce que tu veux ? Ce sera pour moi un MENTOR...

Haut.

Madame Bouchencoeur

Pour elle... Parce que, si tu ne t'étais pas encore complètement décidée... Il vaudrait mieux, ma chère enfant... prendre le temps de la réflexion...

Thérèse

Mais, je l'ai pris... et je reconnais que si son extérieur, son physique est, au premier abord, moins séduisant que celui de mon cousin Paul... Il doit, en retour, y avoir plus de sérieux, plus de garanties peut-être chez un jeune homme... qui aura bientôt cinquante ans...

Haut.

Madame Bouchencoeur

Elle va en être coiffée, à présent... Écoute, ma chère enfant, il ne faudrait pas non plus... que tu fisses ce mariage dans le seul but de m'être agréable... et si tu trouves que ton cousin Paul...

Thérèse

Mon cousin Paul ?...

Madame Bouchencoeur

... Te plaît davantage...

Thérèse

Mon cousin Paul, me plaît davantage ?

Madame Bouchencoeur

Car, à vrai dire, Monsieur Théophile Chauvignot est bien âgé pour toi... Ce serait un MENTOR soit ; mais à ton âge on peut prétendre à un parti tout autre...

Thérèse

Comment, tu ?...

Madame Bouchencoeur

Et puis, Monsieur Chauvignot est chauve...

Thérèse

Mais puisque...

Madame Bouchencoeur

Ce serait une union désassortie...

Thérèse

Tu m'avais tant dit, au contraire...

Madame Bouchencoeur

Complètement désassortie...

Thérèse

Oh ! Bien, par exemple, ma petite mère, je n'y comprends plus rien ; quand je te parlais de mon cousin Paul, tu me parlais de Monsieur Chauvignot ; maintenant que je te parle de Monsieur Chauvignot, tu me parles de mon cousin Paul...

Madame Bouchencoeur

Mon Dieu, si tu avais mon âge, encore, je ne dis pas...

Thérèse

J'y arriverai ; mais pour le moment...

Madame Bouchencoeur

Une veuve de quarante-cinq ans peut parfaitement épouser un homme de quarante-sept...

Thérèse

Mais toi-même, tu m'avais dit qu'il ne fallait pas se laisser arrêter par la question d'âge...

Madame Bouchencoeur

Du tout!... Je ne t'ai jamais dit... Je n'ai pas pu te dire cela...

Thérèse

Pourtant, je t'assure...

Madame Bouchencoeur

Et plus j'y réfléchis, plus je trouve, au contraire, que ton cousin Paul est charmant, qu'il est fort distingué, fort spirituel. Il n'est pas énormément riche, c'est vrai ; mais si tu savais comme l'argent est peu de chose, quand on n'a pas le bonheur...

Thérèse

Mais, petite mère, je suis complètement de ton avis ; seulement, hier encore, tu me disais tout le contraire...

Madame Bouchencoeur

Tu as mal compris... ou bien, alors, je m'exprimais mal...

Thérèse

Il est évident que mes sympathies me porteraient plutôt vers mon jeune cousin que vers ce Monsieur Chauvignot... Et, s'il en était temps encore, je te le dis bien franchement, je me déclarerais en faveur de Paul Mercier...

Madame Bouchencoeur

J'y suis arrivée !... Enfin !...

Thérèse

Seulement que va dire Monsieur Théophile Chauvignot, maintenant que les choses sont si avancées ?...

Madame Bouchencoeur

Il dira... il dira... qu'il est enchanté !

Thérèse

Comment, lui aussi ?

Madame Bouchencoeur

Certainement... Car dans tout ceci, il y a eu jusqu'à présent un singulier quiproquo...

Thérèse

Un quiproquo ?

Madame Bouchencoeur

Oui, ma fille... Sa nièce s'était trompée, en demandant ta main pour son oncle...

Thérèse

Pas possible ?

Madame Bouchencoeur

C'était la mienne qu'il désirait obtenir...

Thérèse

Comment... c'est... la tienne ?

Madame Bouchencoeur

Oui, ma fille, la mienne...

Thérèse

Alors, tu vas te remarier ?

Madame Bouchencoeur

Avec un homme charmant, qui, j'en suis sûre, ne demandera pas mieux que de t'offrir, pour réparer son erreur, une petite bourse avec cent mille francs...

Thérèse

Avec cent mille francs ? Oh !... Je lui finirai ses pantoufles et son bonnet grec...

Madame Bouchencoeur

Et tu épouseras, suivant ton désir, ton cousin Paul Mercier, ce qui pour toi sera beaucoup plus agréable, et surtout bien plus naturel...

Thérèse

Oh ! Quel bonheur !... Quel bonheur !... Et tu demanderas à mon futur beau-père de vouloir bien être, pour la circonstance, mon garçon d'honneur ?...

Madame Bouchencoeur

Avec, plaisir !

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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