Après le Divorce
Scène 1
René Blaisy
On entend unirait de voix, il lève la tête, l'air impatienté.
René Blaisy
Qu'est-ce qu'il y a encore ?... C'est vous, Jean ?
Scène 2
Blaisy, René Blaisy
Il se dirige vert René qui se lève en dissimulant mal sa contrariété.
Lui tendant la main.
Blaisy
Ne gronde pas ton domestique... C'est moi ! J'ai forcé la consigne ! Je voulais prendre de tes nouvelles... Ce n'est rien, au moins, cette blessure ?...
René Blaisy
Non, rien... Je vous remercie, mon père.
Blaisy
Une piqûre à la face interne de l'avant-bras, n'est-ce pas ?... J'ai lu ça dans les journaux. On m'a félicité au cercle... Mon jeune coq fait parler de lui !... Dis donc, mais c'est la seconde fois que tu vas sur le terrain ! Tu as déjà eu un duel pendant ton volontariat ?
René Blaisy
Oui... Oh ! Sans importance.
Blaisy
On t'avait cherché querelle, je crois, tandis que, cette fois, c'est toi qui as provoqué ton adversaire ?... Tu le détestais donc bien, ce petit Vermot ?
René Blaisy
Moi ?... Non !...
Blaisy
Encore une histoire de femme, je parie ?
René Blaisy
Oui !
Blaisy
Ah ! Mon gaillard ?... Sais-tu que j'ai bien envie de te faire de la morale ? Une fois comme ça, en passant.
René Blaisy
En passant !... De même que vous êtes venu prendre de mes nouvelles en passant !
Blaisy
Oh ! Oh ! Mon petit René, tu n'as pas l'air aimable, ce matin !... Tu es bien certain, j'espère, que je serais arrivé ici tout de suite si le procès-verbal de ta rencontre ne m'avait rassuré sur ta blessure ?... Est-ce que tu souffres de ton bras ?
Montrant son écharpe.
René Blaisy
Non. Ce n'est rien ! Un bobo!
Lui prenant le pouls.
Blaisy
Mais tu as l'air malade !... Voyons, tu souffres ? Pourquoi donc cette mine de déterré ?
René Blaisy
Je vais très bien..., très bien..., je vous jure.
Blaisy
Tu as du chagrin, alors !... Elle t'a trompé ! C'est ça, n'est-ce pas ? Et tu te désoles ! Mais, enfant que tu es, c'est la vie, ça, d'être trompé par les femmes ! À ton âge, l'on n'en souffre déjà plus : on le leur rend !... Et même, les gens de précaution les trompent les premiers, par amour-propre !
René Blaisy
Je crois, voyez-vous, que nous ne plaçons pas notre amour-propre de même façon.
Blaisy
Parbleu ! Le tien, vilain garçon, c'est de l'orgueil !
René Blaisy
Soit ! C'est du reste une force, l'orgueil, et une forme de l'honneur !
Blaisy
On en souffre !
René Blaisy
Mieux vaut souffrir que faire souffrir les autres !
Blaisy
En voilà de grands mots, mon pauvre René ! Et pour une amourette !... Tu as vingt-six ans, du talent, une jolie situation ; tout te sourit, et parce qu'une femme t'a...
René Blaisy
Mais, mon père, c'est vous qui supposez cela !
Blaisy
Je suppose!... Je suppose! Il faut bien te faire parler, puisque tu caches tes secrets !... Il faut bien que je m'explique ton accueil ! Tu me reçois si aimablement !
René Blaisy
C'est vrai, je vous demande pardon, mais je suis un peu nerveux, ce matin... un peu fatigué... Asseyez-vous donc, mon père...
Blaisy
Merci...
Il lui montre la boite.
René Blaisy
Voulez-vous, je vous prie, prendre un cigare ?
Blaisy
C'est le docteur Fleury qui te soigne ?
À la dérobée il regarde l'heure a sa montre.
René Blaisy
Oui...
Il allume son cigare.
Blaisy
Bête que je suis !... Tu attends quelqu'un et je te gêne !... Tu as donc peur de ton père, à présent ? Pourquoi ne pas me le dire ? Moi qui te consolais, j'aurais déjà filé, si tu m'avais dit que tu n'en avais pas besoin ! Heureusement qu'elles sont toujours en retard !...
Il s'assoit.
René Blaisy
Je le regrette, mais c'est encore une fausse supposition... J'attends bien quelqu'un..., avec qui je ne désirerais pas vous faire rencontrer..., mais ce n'est pas ce que vous croyez... Une amie seulement..., une amie !
Tout en regardant le jeune homme qui laisse retomber sa tête dans sa main et fixe le parquet, il va reprendre sa canne et son chapeau.
Blaisy
Ah ! Eh bien ! Au revoir, René ! Je reviendrai quand tu seras d'humeur plus gracieuse !
Se levant.
Mouvement de monsieur Blaisy.
Monsieur Blaisy se rapproche et te regarde. Il détourne les yeux.
René Blaisy
Mon père... Il faut m'excuser. Si !... Restez, je vous prie : j'ai un quart d heure de libre encore... Et ne m'en veuillez pas... Est-il bon, au moins, votre cigare ?
Il le pose et lui touche l'épaule.
Blaisy
Je ne sais pas... René !
René Blaisy
Mon père ?
Blaisy
Pourquoi mens-tu ?
René Blaisy
Je mens, moi ? Mais je ne vous ai rien dît!
Blaisy
Mais regarde-moi donc en face ! Tu sais bien qu'on ment sans parler ! Tu ne m'as rien dit ! Donc tu avais quelque chose à me dire ! Pourquoi ne me le dis-tu pas ? Pourquoi dissimules-tu, toi qui dissimules si mal ? Tiens, tu m'impatientes ! Autrefois d'abord tu m'appelais : papa et non pas : mon père! « Mon père!... » Il est agaçant, ton : « mon père » cérémonieux, entends-tu ?
René Blaisy
Mais « papa », ou « mon père », c'est la même chose...
S'animant.
Blaisy
Non, ce n'est pas la même chose ! Et quand cela serait la même chose, le ton aurait toujours changé ! C'est ta mère, sans doute, qui t'a dit de me traiter ainsi ?
René Blaisy
Ah ! Pardon !... Je vous appellerai papa si vous y tenez, mais ne mêlez pas ma mère à nos discussions. Je ne vous demande que ça !... que ça !
Blaisy
Alors, qu'elle me laisse mon fils ! Qu'elle ne travaille plus à m'aliéner...
René Blaisy
Il me semble cependant qu'elle vous le laisse, votre fils ! Nos relations, malgré votre divorce, le prouvent assez ! Que voulez-vous de plus, et pourquoi l'accusez-vous de nous séparer ?... Ai-je jamais cessé d'aller vous voir, et ne vous ai-je pas toujours ouvert les bras chaque fois qu'il vous a plu de vous rappeler où j'habite ?
Blaisy
Pas aujourd'hui, en tout cas !... Tais-toi donc, va ! Je t'ai déjà dit que tu ne savais pas mentir. D'abord, si je voulais me rappeler tout!... Tu n'as pas attendu notre divorcé. Tu étais encore enfant quand ta mère s'est mise entre nous...
René Blaisy
Mon père, je vous ai déjà prié de ne pas me parler d'elle... Et puis, à quoi bon réveiller le passé ? Il n'est pas si gai !
Blaisy
Pourquoi m'y forces-tu ? Pourquoi n'es-tu plus le même ? À mesure que tu as grandi, ton affection pour moi est allée en diminuant. Tes études finies, il ne t'en est rien reste qu'une amitié banale ; eh bien, je m'en contentais, justement pour ne pas le remuer, ce passé, et parce que je ne voulais pas troubler ton existence ; mais voilà, tu m'as sevré davantage, et à l'époque précisément où je pensais que, dégagé des jupes maternelles, connaissant enfin la vie, tu n'aurais plus l'enfantillage de vouloir juger ton père !...
René Blaisy
Je ne vous ai pas jugé.
Blaisy
Si ! Tu m'as jugé et tu m'as donné tort sans m'avoir entendu !
René Blaisy
Je suis resté neutre...
Blaisy
Un neutre n'a pas de préférences, - ou les cache mieux ! ;
René Blaisy
Vous êtes oublieux, mon père. Si j'ai eu ce que vous appelez des préférences, elles sont allées du côté où l'on pleurait ! Du côté où l'on avait besoin de moi !... J'ai fait mon devoir.
Blaisy
Et moi ? Je ne l'ai donc pas fait ?... Réponds !
René Blaisy
Je n'ai pas à vous juger, vous venez de le dire.
Blaisy
Et, sans doute, tes préférences sont allées aussi du côté où l'on t'aimait le mieux ?
René Blaisy
Je n'ai pas dit cela.
Blaisy
Non, mais tu le penses !
Avec amertume.
René Blaisy
Je pense que ma mère m'aimait et m'aime différemment, voilà tout... Mais, encore une fois, pourquoi revenir sur tout cela ? Vous oubliez d'abord que le tribunal lui-même me dictait ces prétendues préférences : c'est à ma mère qu'il m'a confié !...
Blaisy
Je l'attendais !... Eh ! Pauvre fou, qu'est-ce que ça prouve, une décision des magistrats ? Ils ont eu égard à ton âge, à la nécessité des soins maternels. Et tu pars de là pour partager arbitrairement entre ton père et ta mère !...
Mouvement violent de monsieur Blaisy.
Avec une nuance d'impatience.
René Blaisy
Chut, mon père ! Il m'a bien fallu, à vingt ans, apprendre des choses... Enfin, mon père, où voulez-vous en venir ? Pourquoi cette jalousie ? Avez-vous à me reprocher quelque chose ! Ah ! Mon accueil ce matin ? Eh bien, oui, je suis malade, là ! Demain... dans quelques jours... dans quelque temps, vous me reverrez tel qu'avant...
Blaisy
Tel qu'avant !
Il se lève et fait quelques pas fébrilement.
René Blaisy
Eh oui, tel qu'avant ! Que vous prend-il donc ?
Blaisy
Il me prend... Il me prend que tu me détestes et que, ce matin, tu me le montres trop ! Je suis ton père, tu l'oublies !
René Blaisy
Je ne l'oublie pas, au contraire ! Laissons cela, tenez ! Vous me feriez dire que c'est vous qui l'avez trop longtemps oublié.
Blaisy
Hein ! C'est encore un mot de ta mère, cela ! Eh bien, je vais la voir, ta mère, et lui dire qu'elle n'a pas le droit, m'entends-tu, de te dicter...
René Blaisy
Vous ne ferez pas cela ! C'est faux, d'abord. Ma mère ne m'a appris qu'à vous aimer et qu'à vous respecter.
Passant de la colère à l'attendrissement.
Il va vers René qui baisse la tête et semble ne pas voir ses bras tendus.
Il le serre contre lui.
Il cherche à l'étreindre.
Blaisy
Me respecter ! Et je m'en moque, de ton respect ! Ne me respecte pas et embrasse-moi !... René ! Mon petit René, tu ne comprends donc rien ? Mais regarde-moi donc : je vieillis, je suis seul... Il y a des jours, vois-tu, comme celui-ci, où la vie me pèse, où tout me manque, où je donnerais la moitié de mon sang pour avoir quelque chose de bon, de vrai, de propre à aimer,... pour t'avoir là, tiens ! Est-ce une vie que la mienne ? Tout m'a raté : le mariage, le plaisir, l'ambition... Je te dis tout, à toi : tu es un grand garçon,... tu es sérieux comme je ne l'ai jamais été..., tu comprends... Oh ! T'avoir là, comme ça ! Ce serait bon de retrouver son fils !
René Blaisy
Papa !...
René se dégage.
René fait un geste qui semble dire oui et marque simplement son accablement ; son père se recule.
Blaisy
Alors tu veux m'aimer un peu comme quand tu étais petit, tout petit, avant toutes les misères ? Tu n'auras plus pour moi une affection de convenance, un respect de convenance, mais un peu de tendresse ?... Ah ! Tu ne veux pas !... Je viens trop tard, n'est-ce pas ?
Il regarde la pendule.
Il va vers la porte, l'ouvre et crie :
René Blaisy
Non, vous ne venez pas trop tard, mais à une mauvaise heure, dans un mauvais jour !... Voyez-vous, mon père, aujourd'hui je suis malheureux, je souffre... Il vaut mieux que nous nous séparions... Je vous ferais malgré moi de la peine... Plus tard. Et puis, je vous l'ai dit, je ne suis pas libre ce matin... Jean, vous ferez entrer dans mon cabinet.
Scène 3
Voix Du Domestique, Blaisy, René Blaisy
au dehors
Voix Du Domestique
Oui, monsieur.
Blaisy
Je ne te croyais pas cruel.
René Blaisy
Cruel !... Moi ? Ah ! Mon pauvre père !
Il fait deux ou trois pas en boutonnant ses gants.
Blaisy
Enfin !... C'est la vie qui veut ça, n'est-ce pas ?... Je ne t'en veux pas tout de même... Tu serreras la main au docteur pour moi. Et qu'il vienne me voir... L'estomac, tu sais !...
René Blaisy
Je n'y manquerai pas.
Il lui tend la main.
Blaisy
Dis donc, mon enfant, c'est assez 1890, la petite scène que nous venons de jouer ! Le père divorcé s'attendrissant chez son fils, et le fils le congédiant parce qu'il attend une... amie !... Enfin ! Au revoir, mon petit René.
René Blaisy
Vous pouviez mieux sortir, mon père ! Vous m'aviez remué, tout à l'heure... Enfin ! Comme vous dites !... Au fond, tenez, ça vaut mieux, vous m'enlevez un regret...
Blaisy
Quel regret, s'il te plaît ?
René Blaisy
Je me serais reproché d'avoir paru insensible, d'avoir paru rancunier !
Blaisy
Rancunier de quoi, dis donc ?
René Blaisy
Rien... Je n'ai rien dit. Au revoir.
Blaisy
Et moi je veux que tu t'expliques, je le veux !
René Blaisy
Vous le voulez ? Vous le... voulez ? Je ne suis plus un enfant, mon père ! Je suis doublement émancipé : par l'âge et par notre situation. Et je souffre assez de celle-ci pour en retirer au moins les avantages !
Montrant le bras en écharpe.
Blaisy
Tu en souffres !... Tu plaisantes, je pense ! En quoi ça peut-il bien te faire souffrir que ton père et ta mère aient divorcé ? Encore si tu étais une fille ! Dis donc ! Est-ce que ça t'a gêné dans tes examens ? Est-ce que ça t'a empêché de percer ton trou, de te faire un nom ? Quand tu étais tout petit, tu voulais ta mère à toi tout seul : eh bien, tu l'as ! Qu'est-ce qu'il te manque encore ? Ma parole, je ne te reconnais plus : tu ne vas pas me servir un article de journal contre le divorce, n'est-ce pas ? Et ce n'est pas ta mère qui se plaint non plus. Alors quoi ? Non, avec tes airs de victime tu me ferais rire ! Ne dirait-on pas que tu es disqualifié dans la vie, parce que papa et maman se sont séparés et, s'il te plaît, à un moment où tu étais déjà grand, quand tu n'avais plus besoin de les avoir tous deux à la fois !... T'a-t-on boudé dans le monde. Et le petit Vermot a-t-il refusé d'aller avec toi sur le pré parce que c'est à ton bras et non au mien que ta mère entre chez sa mère ?
René Blaisy
Il y a d'autres refus que celui-là ! J'en sais quelque chose !
Blaisy
Lesquels ? Qu'est-ce qu'on t'a refusé, dis ?
René Blaisy
Vous voulez le savoir : eh bien, tant pis, mon père, vous le saurez... On m'a refusé le bonheur ! Entendez-vous ! On m'a refusé une jeune fille que j'aimais. On me l'a refusée comme à un paria, comme on ne la refuserait pas à un bâtard !... Vous me croyez fou, n'est-ce pas ? C'est que vous ne saviez rien. Oui, un roman de six mois, le bonheur, vous dis-je ! Quelque chose comme je n'aurais pas osé le rêver et qui m'aurait fait sourire, lu dans un livre. Il parait, vous voyez bien, que ça arrive, ces choses ! Ça arrive, oui, maïs ça ne dure pas ! On me l'a refusée, il y a deux jours, malgré elle, malgré tout, malgré que ce mariage, au point de vue fortune, situation et à tous les points de vue, dût, comme on dit, convenir aux deux familles ! Et quand j'ai voulu savoir pourquoi l'on m'éconduisait, je n'ai obtenu que des mensonges ambigus. Eh bien, mon père, j'ai cherché, j'ai fait parler et j'ai appris...
Blaisy
Quoi ?
René Blaisy
Qu'on me refusait... À cause de vous !
Blaisy
À cause de moi !!!
Il retombe accablé sur son fauteuil et se cache la tête comme pour pleurer.
René Blaisy
Oui, à cause de votre vie d'homme de plaisir, à cause de votre divorce... Qu'est-ce que vous voulez que je vous dise de plus ?... Vous prétendiez tout à l'heure que je ne vous aimais pas... Si je ne vous aimais pas, je n'aurais pas hésité à tout vous dire. J'ai voulu vous le cacher... Il a fallu que vous veniez ce matin, vous qui venez tous les trois mois ! Il a fallu que justement, sans deviner mon deuil, vous fussiez plus exigeant que d'habitude !... Vous m'avez forcé à parler !... Ne m'en veuillez pas, allez ! Je suis si malheureux !
Il lui fait redresser la tête.
Blaisy
Mais, René, c'est de la folie. Chez quels sauvages étais-tu tombé ? Voyons, comment s'appellent-ils ?
René Blaisy
À quoi bon les nommer ?
Blaisy
Mais si... Ah ! Je veux les connaître, ces puritains ! Je veux leur dire... Alors c'est toi qui expierais ?... Mais es-tu sûr, au moins ?
René Blaisy
Oui !... Le petit Vermot a bavardé : de là notre duel. D'ailleurs la mère de la jeune fille a fini par me balbutier que le refus ne s'adressait pas à moi, mais à ma famille !... À ma famille !... C'est en effet notre nom dont on ne veut pas ! Il a trop traîné à la rubrique des tribunaux, Chambre des divorces. Les grands-parents déshériteraient la jeune fille... Je l'aurais, parbleu, bien prise sans dot ; mais on m'a trouvé trop pauvre pour deux.
Blaisy
C'est vrai ! Je t'ai aussi ruiné !
René Blaisy
Ô papa, vous savez bien que ça, je ne vous le reprocherai jamais.
Blaisy
Ça, non ; mais le reste ! Appelle-moi donc père dénaturé ! Tu le penses !
René Blaisy
Vous me voyez malheureux et vous me parlez ainsi ! Puisque je ne vous reproche rien ! Vous ne pouviez pas prévoir, n'est-ce pas ? On doit à ses enfants un nom, des aliments, de l'instruction : vous m'avez donné tout cela. Je n'aurais pas le droit d'exiger davantage... Pourquoi vous mettre en colère ? C'est fait ! C'est fait ! Je tâcherai d'oublier.
Blaisy
Ta mère sait ton échec ?
René Blaisy
Oui, je lui ai avoué hier quand elle est arrivée, au premier bruit de mon duel...
Blaisy
Et qu'à-t-elle dit ?
René Blaisy
Elle a pleuré.
Blaisy
Elle a pleuré !... Elle a pleuré !... Les femmes ne savent que pleurer !
René Blaisy
Que vouliez-vous qu'elle fît ? Qu'elle récriminât ? Vous la jugiez mal tout à l'heure, la pauvre femme. Dans son désespoir elle n'a pas laissé échapper un seul mot contre vous, un seul !...
Blaisy
Il n'aurait plus manqué que ça !... Qu'elle pleure, c'est ce qu'elle a de mieux à faire !
René Blaisy
Non ! Vous êtes trop dur, à la fin ! Restons-en là, mon père. Je vous avais prié, par deux fois, de ne pas me parler d'elle. Vous l'oubliez et vous me chagrinez à plaisir. Comment voulez-vous que je demeure neutre ? Comment voulez-vous, surtout aujourd'hui, que je ne compare pas ?
Blaisy
Alors tu juges ? Tu vois bien que tu juges ! Et c'est moi que tu fais seul responsable de ce qui t'arrive ? Tu as raison, va, laisse-moi partir ! Tu me ferais dire ce que je ne veux pas dire...
René Blaisy
Eh ! Dîtes, au contraire ! Dites ! Puisque vous croyez que je vous juge, défendez-vous, mais laissez ma mère hors du débat ! Tenez, à cette place même, avant-hier, comme je m'emportais contre vous, - j'étais dans mon premier désespoir et comme fou devant ma vie perdue... - Elle m'a fait taire : « C'est ton père, m'a-t-elle dit, et j'ai bien pardonné, moi ! »
Blaisy
Et tu as obéi ! Le fils a excusé le père !... Ah ! C'est trop fort!... Tu as cru ça, toi, tu l'as cru ? Tu n'as pas vu qu'elle redoutait un partage de responsabilités ? Eh bien ! Non, non, tu sauras !... Parbleu ! Je l'avais bien prévu ! Je me doutais qu'un jour il arriverait ce qui arrive ; aussi me suis-je précautionné avant de plaider en divorce ! J'ai des preuves, une lettre d'elle constatant notre convention ! Je devais me donner tous les torts, entends-tu ? Tous ! Et ne parler des siens...
René Blaisy
Des siens ?
Blaisy
Des siens ! Et je me les suis laissé donner tous ! Car j'avais dans ma poche, signé d'elle, librement, l'aveu de sa faute.
René Blaisy
De sa faute... à ma mère ?
Blaisy
Oui...
René Blaisy
Non !... Non !... Vous en avez menti !
Blaisy
René !
Changeant de ton et suppliant.
Avec fureur.
René Blaisy
Et frappez-moi donc !... Vous mentez!... Vous mentez !... Oh ! Dites... vous mentez ?... Ce n'est pas vrai... Maman !... Vous mentez, n'est-ce pas ? Vous ne mentez pas ? Et vous m'avez dît cela, à moi ? Ah ! Mon père, c'est...
Blaisy
C'est ?
Scène 4
Madame Blaisy, René Blaisy, Blaisy
Madame Blaisy
C'est lâche !
Il va vers elle, le mari et la femme se fixent. Il les regarde et recule.
Le mari et la femme se fixent toujours, muets ; la femme supplie du regard son mari de répondre, et lui, baisse les yeux, se tait.
Il vient tomber, les mains tordues, sur un siège au fond, à gauche.
René Blaisy
Maman ! Maman ! Oh ! Parle ! Alors, c'est vrai ?... C'est vrai ?...
Madame Blaisy
René !
Il lui abandonne sa main, puis, tout à coup, se lève et la repousse.
Madame Blaisy chancelle et pousse un cri déchirant, René va à son père.
Il va et vient à grands pas, l'air fou, Le père recule vers la porte, non loin de laquelle il s'arrête, comme cloué an sol et regardant son fils, Le bandage du blessé est tombé dans la violence des mouvements d'ours en cage qu'à faits le jeune homme.
René Blaisy
Allez-vous en !... Allez-vous-en ! Et vous... Et vous ! Allez-vous-en !... Allez-vous-en, tous !
Madame Blaisy
Ah ! Tu vas te faire mal !...
René Blaisy
Va-t'en !
Et malgré lui, elle lui replace le bras dans l'écharpe, après en avoir ré-assujetti rapidement le pansement. René, après la première révolte, se laisse faire.
Madame Blaisy
Tout à l'heure !...
Puis, après un silence, et comme s'il découvrait seulement ses parents.
Monsieur Blaisy fait an pas vers la porte. Sa femme l'arrête d'un geste impérieux.
René Blaisy
Merci, maman... Vous êtes encore là ? Vous ne trouvez donc pas que j'aie encore assez souffert?.,. Oh! toi, maman!.,, toi!.,, toi!,.,
À René.
Madame Blaisy
Êtes-vous satisfait ?... Mon enfant...
Il rit et se lève.
Il s'arrête en passant devant sa mère.
À son père.
Il va et vient tout en parlant.
René Blaisy
Ainsi, tu mentais ? Tu m'as toujours menti ! Ah ! Parbleu, les Rîchter avaient raison de me refuser leur fille !... Je ne savais pas, moi, tiens, et je leur en voulais ! Et dire que je comptais sur toi pour aller chez eux, ce matin, essayer d'une dernière démarche !... Vous m'avez averti à temps ! Mais, dites-moi, vous avez oublié de préciser la date ! Est-ce que mon état-civil est exact ?
Blaisy
Mais calmez-le donc !
À sa mère, tombée prostrée sur un fauteuil.
D'un geste d'habitude, il caresse les cheveux de sa mère, va pour les baiser et recule.
René Blaisy
Et le nom ? Vous avez oublié le nom !... Vous ne parlez plus ? Vous ne pouvez plus pourtant me faire de mal ! Je t'aimais tant !...
René secoue la tête, puis, immobile, joue avec un gland du coussin : il ne semble plus rien voir. Madame Blaisy se lève, va à son mari, le tire par la manche violemment.
Madame Blaisy
Tais-toi ! Tu me tues ! Mais dis-lui donc qu'il nous juge !
Il fait quelques pas et s'arrête.
Blaisy
Vous êtes folle !
Madame Blaisy
Si ! Qu'il nous juge !... René, je t'en supplie, écoute-moi... Tu me condamneras après, mais écoute !...
Blaisy
Laissez-le donc ; vous voyez bien qu'il va tomber...
René Blaisy
Pourquoi ne voulez-vous pas qu'elle parle ? Vous m'avez bien parlé, vous !
Des sanglots l'étouffent.
Elle est tombée sur un siège. Elle se relève et s'adresse à son mari.
À René.
Il se passe la main sur les yeux.
Madame Blaisy
René, mon petit René... Ah ! Je ne puis pas !... Mais dites-le-lui, vous ! Dites-le lui ! Vous savez bien comment cela s'est fait ! Dites-le-lui et qu'il me haïsse ensuite... Tout ! Tout ! Mon Dieu ! Pourvu qu'il ne me méprisé plus !... Je ne puis pas même mourir... Il faut qu'il sache avant ! Il faut qu'il sache ! Écoute, puisqu'il ne veut pas, puisqu'il n'ose pas, je vais te dire, moi...
René Blaisy
Quand était-ce ? Quand ?...
René regarde son père.
Elle parle vite, comme sans s'entendre et avec hâte d'en finir.
Madame Blaisy
Après toi... Tu avais cinq ans... Tu avais cinq ans. Deux ans plus tôt, il l'avait amené à la maison... Ils étaient amis d'enfance... Ils venaient de se retrouver...
René Blaisy
Son nom ?... Bricey, n'est-ce pas?
Madame Blaisy
Oui.
Il retourne la tête comme avec un dégoût.
René Blaisy
Celui-là ! Il m'a aimé !
Elle montre son mari.
Monsieur Blaisy veut sortir ; René lui fait signe de s'asseoir.
Madame Blaisy
Oui, il t'a aimé... Ah ! Maintenant, je puis parler... Écoute, René, tu ne sais pas cela, toi. Même quand tu as été grand, quand j'ai laissé échapper des plaintes, quand je t'ai laissé voir ma misère, je ne t'ai pas tout dit, tout montré... Ah ! Si je pouvais te raconter ma vie toute entière !... Quand il m'a prise... j'avais dix-huit ans ; j'avais juste la dot réglementaire ; j'étais jolie. Je ne l'aimais pas, mais il me courtisait et je n'aimais personne. Est-ce que je savais ce que c'était, la vie ? Je l'ai accepté ; ma mère voulait, d'abord, et puis, j'étais contente de me marier... C'est banal, n'est-ce pas ?... Attends !... Les premiers mois furent assez bons... assez bons... Après les premières désillusions, voilà que je l'estimais : c'était mon mari ! J'étais même fière de lui, parfois, après avoir souffert de le découvrir brutal... ..., brutal comme le soldat qu'il était resté sous l'épaulette. Et puis, j'étais enceinte de toi, mon René, et cela me consolait de tout... C'est quelque temps après ta naissance que mon supplice commença. Il m'avait emmenée chez ses parents, en Anjou. Dès mes relevailles, je compris que ceux-ci me desservaient auprès de lui. Je n'étais ni de leur religion, ni de leur pays ; j'avais d'autres goûts ; j'étais pauvre enfin, et ils ne pardonnaient pas à leur bru. Lui, les écoutait, pas méchant, faible seulement et égoïste. Durant mes couches, il me trompait avec une chanteuse de café-concert : je le sus pendant que je nourrissais ; j'en manquai mourir et te perdre... C'est banal encore ?... Attends !... Tu avais un an quand il fut promu commandant. On fêta sa promotion. Ce soir-là, quand il revint du punch de la garnison, il me confessa ses regrets de m'avoir épousée. Maintenant, me dit-il, il pourrait trouver une riche héritière ! Je sentis que j'allais le haïr ; mais il était gris, peut-être ? Le lendemain, je lui fis des reproches. Ses parents me donnèrent tort ; je me révoltai, et, devant eux, à table, il me lança un soufflet. Et je le pris en haine...
René Blaisy
Je vous en prie, mon père, restez là...
Elle pleure.
Mouvement de René vers sa mère. Elle ne le voit pas.
Elle cache sa tête dans ses mains et sanglote.
Madame Blaisy
Mais on ne hait pas longtemps, à cet âge ! Il fut malade gravement. Je le soignai ; je je sauvai. On nous réconcilia. Six mois se passèrent. Nous avions des querelles fréquemment, où repassaient des échos de sa première insulte. Il me trompait chaque jour davantage. Je lui passai les filles, mais je refusai de recevoir la femme d'un de ses collègues, sa maîtresse. Il me battit et ce fut fini. Il m'abandonna tout à fait. Eh bien, René, ce fut ma période la plus heureuse ! Je t'avais pour me consoler... Vînt enfin le jour où il me présenta Bricey qu'il installa chez nous, à demeure. Bricey m'aima, mais sans me le dire ; il respectait la maison de ton père. Je l'aimai aussi, mais je t'avais : j'étais forte ! Un jour, Bricey changea de régiment, et je vécus deux ans avec son souvenir, dans une tristesse douce. Au bout de ces deux ans, il nous rejoignît à Fontainebleau, nommé encore dans le même régiment que ton père. Tu avais grandi, tu m'occupais moins ; j'avais vingt-trois ans, je n'avais pas encore connu le bonheur, et, mon mari détaché au camp de Châlons, j'étais seule, enfin... Lui, il était... À quoi bon ? Je ne veux pas m'excuser !... Je résistai longtemps, et, un jour que j'étais plus malheureuse... Il me prit... Quelques jours après, on l'envoya en Afrique... Il y fut tué. Je pris le deuil... Quand mes parents moururent, je voulus me faire libre, afin de te sauver ce dont j'avais hérité ; mais mon mari avait découvert les lettres de Bricey et les miennes que Bricey m'avait renvoyées d'Algérie, avant de mourir à l'hôpital. Ton père savait tout, tellement séparé de moi d'ailleurs, depuis des temps, que l'outrage ne l'irrita guère. Seulement, comme je ne voulais pas que le nom de l'homme que j'aimais figurât au procès, à cause de toi, plus tard ; comme je voulais ravoir ses lettres ; comme enfin ton père autant que moi désirait le divorce, je signai, prête à tout, la convention dont il t'a parlé... Voilà, René ! Juge-moi, maintenant. Je les ai, tu sais, les lettres qui me trahirent... Toutes !... Et tu pourrais les lire !...
À son père.
Monsieur Blaisy ne répond pas et sort.
René Blaisy
Maman ! Vous n'avez rien à dire pour votre défense ? Alors... Adieu, mon père!
Scène 5
René Blaisy
René Blaisy
Pardon, maman !... Pardon !