Acte I
Scène 1
Proserpine, Pluton
La scène est au devant des enfers.
Proserpine
Vous voilà galamment vêtu, seigneur Pluton, et l'on aurait de la peine à reconnaître sous ce déguisement le Dieu des Enfers. Peut-on vous demander quelle est l'heureuse mortelle que vous honorez aujourd'huI de vos faveurs ?
Pluton
Quoi ! Morbleu ! Madame, vous me persécuterez sans relâche, et vos jalousies continuelles ne me donneront jamais un moment de repos ?
Proserpine
Il vous sied bien, vraiment, de le prendre sur ce ton, et vous avez bonne grâce de trouver à redire aux tendres reproches d'une femme qui vous aime !
Pluton
Et, ventrebleu ! Aimez-moi un peu moins si vous voulez être plus aimable à mes yeux : car enfin, les vacarmes que vous faites ici à tout propos m'obligeront d'en venir avec vous à une rupture ouverte, et pour peu que vous continuiez vos extravagances...
Proserpine
Qu'est-ce à dire, extravagances ? Sachez qu'il n'y a rien de ridicule dans ma conduite ; vous êtes mon mari, une fois...
Pluton
Que trop, dont j'enrage ! Maudit soit le jour que je pensai à vous enlever ! Je n'ai pas joui d'une heure de tranquillité depuis que j'ai fait cette sottise ; si elle était encore à refaire, vous ne me désoleriez pas tous les jours.
Proserpine
Fort bien ! Ne devriez-vous pas rougir de pareils sentiments ? Il vous convient bien, à votre âge, de faire encore le galant et de vous habiller comme un baladin pour plaire à quelques petites créatures !...
Pluton
Fi ! La jalouse !
Proserpine
Et n'ai-je pas raison de l'être ?
Pluton
Apprenez, ma petite mignonne, que si l'un de nous doit être jaloux, c'est moi qui ai lieu de l'être. Vous êtes tous les ans six mois sur la terre ; chacun vous y fait la cour. Cependant je n'y trouve point à redire : la jalousie est une passion trop bourgeoise ! Et moi, pauvre diable, je passe toute l'année dans ce lieu de tristesse, où la moitié du temps je suis pour ainsi dire veuf.
Proserpine
Je crois que ce n'est pas là votre plus mauvais moment.
Pluton
Aussi je ne m'en plains pas autrement. Il est bien juste que je prenne aussi l'air pour me rafraîchir, et, si vous étiez raisonnable...
Proserpine
Raisonnable ! Ne vous y trompez pas, c'est la qualité dont les femmes se piquent le moins avec leurs maris, et je n'irai pas, pour vous plaire, tourner le dos à la multitude.
Pluton
Faites comme il vous plaira, je ne veux plus être contrôlé.
Proserpine
Vous me poussez à bout. Je vous suivrai partout... Je veux connaître ma rivale.
Pluton
Votre rivale ?
Proserpine
Oui. Vos fréquentes liaisons avec Mercure me font soupçonner votre fidélité.
Pluton
N'est-il pas ainsi de tous les autres dieux ?
Proserpine
Tant pis pour eux. Il est cause de notre mauvais ménage !
Haut.
Pluton
Elle devine assez juste... Mais prenons un ton ferme. Savez-vous que je veux être obéi ?
Proserpine
Obéi ! Ciel ! Obéi ! Une femme obéir à son mari ! On voit bien que vous ignorez l'usage du beau monde.
Pluton
Usage ou non, rentrez dans les enfers.
Proserpine
Je n'en ferai rien.
Pluton
Je ferai venir une légion de diables.
Proserpine
Et moi une légion de femmes. Nous verrons qui l'emportera.
Des diables font rentrer Proserpine.
Pluton
Holà ! Qu'on la conduise dans les Enfers, qu'on la garde à vue jusqu'à mon retour !
Scène 2
Pluton
Pluton
Ah ! Je respire à la fin. Presque tous les hommes qui descendent ici-bas se plaignent de leurs femmes. Puisque les dieux ne sont pas exempts de leur mauvaise humeur, je ne dois pas m'en étonner. Mercure me fait bien attendre. Je ne sais s'il aura réussi auprès de l'aimable Violette et s'il lui a laissé ignorer qui je suis. Mais le voici.
Scène 3
Pluton, Mercure
Pluton
Satisfais, je te prie, mon impatience. As-tu parlé à Violette de la force de mon amour ? Puis-je me flatter...
Mercure
Quelle vivacité ! Vous n'avez pas affaire à une déesse, pour en espérer si bonne composition. J'ai trouvé le secret de tromper Pantalon, le père de Violette, et d'expliquer à celle-ci votre tendresse.
Pluton
Que dois-je espérer ?
Mercure
Violette n'est pas pour vous.
Pluton
Que m'apprends-tu ?
Mercure
Nos soupçons sont justes : elle aime Arlequin et n'est pas d'avis de négliger un établissement solide pour un amour de passage. À moins d'un mariage dans les formes...
Pluton
Il faudrait donc pour cela répudier Proserpine.
Mercure
Gardez-vous-en bien ! Elle ferait un vacarme de tous les diables. Mais faites mieux... Silvia, cousine de Violette, ne serait pas si difficile. Elle a pris pour elle les douceurs que vous disiez à l'autre, et je suis chargé de vous apprendre qu'elle vous aime.
Pluton
Un bonheur précipité me dégoûte. D'ailleurs la résistance de Violette irrite mes désirs : je veux vaincre sa fierté.
Mercure
Cela ne sera pas aisé. Mais, sans répudier Proserpine, prenez Violette pour femme d'été ; peut-être en amènerez-vous la mode, comme de changer de meubles aux quatre saisons.
Pluton
Le remède serait plus que le mal.
Mercure
Faites-lui du moins espérer qu'elle deviendra votre femme. Elle vous croit un seigneur voisin de son père : cette fortune apparente l'éblouira et la fera répondre à vos désirs.
Pluton
Tu me rends la vie. Ne m'abandonne point et compte sur ma reconnaissance.
Mercure
Je vais travailler pour vous. Mais n'allez pas prendre auprès de cette fille des airs de petit-maître, si communs aujourd'hui parmi nos dieux. Ils pourraient la révolter.
Pluton
Je ne donne point dans le ridicule des hommes. Tu en peux juger par l'habit que j'ai pris pour voir ma maîtresse.
Mercure
Quoique ce soit par mon conseil que vous ayez pris l'habit d'Arlequin, peut-être n'avez-vous pas mieux fait. Un bel habit donne dans la vue ; les femmes aiment le faste.
Pluton
Trop de parure l'aurait peut-être effarouchée. Mes présents feront mieux. Silvia s'est ressentie de mes libéralités, et avec cette bourse et ton secours je viendrai à bout de mes desseins.
Mercure
Suivez-moi donc.
Scène 4
Pasquin, Un Petit Arlequin
Le théâtre représente une campagne et la maison de Pantalon.
Pasquin
Eh bien ! Mon cher Arlequin, il y a une heure que je vous suis comme un barbet sans tirer de vous une seule parole. Dites-moi donc le sujet de votre mélancolie.
Un Petit Arlequin
Pasquin amato, Pasquin amabile e carissimo amico, Pasquin Pasquinissimo.
Pasquin
Me voilà bien instruit ! Serviteur à votre discrète et taciturne personne.
Un Petit Arlequin
Ne m'abandonne pas, je t'en conjure. Tu vois en moi le miroir des loyaux amants et le prototype d'un chevalier de la triste figure.
Pasquin
Comment diable ! Voilà du haut style.
Un Petit Arlequin
Ah ! Caro amico, je suis mort ! L'ingrate Violette reçoit si mal ma tendresse qu'il m'est impossible de survivre à son infidélité.
Pasquin
Que me dites-vous là ? Lui en avez-vous donné quelque sujet ?
Un Petit Arlequin
Nullement ; je n'ai jamais manqué une occasion de lui plaire. Prenait-elle la clé de la cave, je me saisissais de la chandelle et d'un verre ; je portais la main sur le robinet de la fontaine ; j'emplissais sa cruche et je n'oubliais jamais de boire cinq ou six rasades à sa santé, auxquelles elle répondait avec affection.
Pasquin
Fort bien.
Un Petit Arlequin
Faisait-elle quelque fricassée : « Arlequin, me disait-elle, trempe ton doigt dans la sauce. » Moi, avec un courage de héros, je portais un doigt intrépide dans le milieu de la casserole. « Ah ! Belle Violette ! La canelle, le citron, le fromage de Milan, dominent autant dans ce ragoût que vous êtes supérieure en beauté aux jeunes filles de ce canton. »
Pasquin
Voilà des compliments admirables.
Un Petit Arlequin
Une autre fois, tournant la broche : « Belle Violette, lui disais-je, vous allez vous brûler le visage. Le mien, déjà rissolé au feu de vos beaux yeux, soutiendra mieux cette fatigue. » Elle avait la complaisance de me mettre la broche à la main. Plus content alors qu'un roi de Cocagne, j'avalais avec plaisir les lardons que je tirais de la poularde, et je baisais tendrement la menotte ou le petit museau de cette scélérate. De la poularde à Violette, de Violette à la poularde, je prenais souvent l'une pour l'autre.
Pasquin
Oh ! Cher bel imbroglio ! Mais je ne vois rien qui doive tant vous affliger !
Un Petit Arlequin
Cet heureux temps n'est plus ! Je n'ai que des marques d'aversion et c'est ce qui fait mon désespoir. Je n'ai rien à me reprocher. J'ai toujours été droit en besogne avec elle.
Pasquin
Je lui parlerai comme il faut, et je saurai pourquoi elle vous traite avec tant de dureté. Je vous apporterai de bonnes nouvelles.
Un Petit Arlequin
Tu me rends la vie. Puisque tu es le fidèle dépositaire de mes plus secrètes pensées, tu seras l'heureux pilote qui conduira mon vaisseau battu par la tempête de la mauvaise humeur de Violette dans le port désiré de ses affections.
Scène 5
Silvia
Silvia
Enfin, me voilà seule, et je puis m'entretenir de la nouvelle passion que je ressens pour le riche inconnu !... Cinthio ne me touche plus. Y a-t-il à balancer ? Il est concierge du château de ce bourg ; la plaisante fortune en comparaison de l'autre !... Son confident est dans mes intérêts; il ne nuira pas à la réussite de cette affaire. Mon oncle, à la vérité, a des obligations infinies à Cinthio... Qu'est-ce que cela me fait ? Suis-je obligée de payer ses dettes ? Qu'il lui fasse épouser ma cousine ! Le voici. Diantre soit de l'importun!
Scène 6
Cinthio, Silvia
Cinthio
Qu'avez-vous, belle Silvia ? Vous me paraissez toute changée. Depuis huit jours vous ne m'avez pas dit une parole gracieuse.
Silvia
Que voulez-vous que je vous dise ?
Cinthio
Que vous m'aimez toujours avec la même ardeur.
Silvia
Je ne saurais vous dire cela.
Cinthio
Pourquoi, s'il vous plaît ?
Silvia
C'est que cela n'est pas vrai.
Cinthio
Ciel ! Ne m'avez-vous pas dit mille fois qu'il était impossible que votre tendresse pût augmenter ?
Silvia
C'est pourquoi elle a beaucoup perdu de sa force. Tenez, Cinthio, l'amour ressemble à la lune : il diminue lorsqu'il ne peut plus croître.
Cinthio
Quoi ! Silvia, vous ne m'aimeriez plus ?
Silvia
Non, je suis toute naturelle. Si vous m'en croyez, vous chercherez fortune ailleurs.
Cinthio
Avez-vous sujet de vous plaindre de moi ?
Silvia
Au contraire. Celui que je vous préfère n'est pas si joli que vous.
Cinthio
Pourquoi l'emporte-t-il donc sur moi ?
Silvia
Il est riche, et en l'épousant je ne resterai pas longtemps sous un habit aussi simple.
Cinthio
Silvia, cessons la raillerie.
Silvia
Ce n'en est point une. Regardez ce brillant. Ce n'est qu'un petit échantillon de sa tendresse. Ma cousine en a bien d'autres, et elle n'est qu'en second dans cette intrigue !
Cinthio
Il serait possible que vous eussiez changé ?
Silvia
Pourquoi non ? Rien n'est si commun qu'une fille inconstante.
Cinthio
C'est l'usage des villes ; mais au village...
Silvia
À la ville comme au village, la femme est toujours la femme. Si les filles de ma condition sont plus réservées, c'est que les occasions leur manquent.
Cinthio
Qui vous en a tant appris ?
Silvia
Un petit séjour que j'ai fait à Naples, chez une de mes parentes. Et puis, mon pauvre Cinlhio, la seule nature fait chez nous plus d'opération en vingt-quatre heures que toute l'éducation que l'on donne aux hommes. À quinze ans une fille est faite, et souvent à trente un homme n'est qu'un sot.
Cinthio
Quelle surprise !
Silvia
Vous n'avez pas voyagé, puisque vous connaissez si peu les femmes.
Cinthio
Oh ! Votre infidélité ne m'apprend que trop à les connaître ! On ne voit en vous rien de naturel que le désir de plaire.
Silvia
Si vous êtes si bien instruit, devenez donc libre à votre tour.
Cinthio
Perfide ! Je n'ai pas la force de vous imiter. Votre ingratitude me tue ; mais, avant de mourir, j'arracherai la vie à mon indigne rival.
Scène 7
Silvia, Pasquin
Silvia
Ô Ciel ! Que va-t-il faire ? Je suis au désespoir... Pasquin, cours, je te prie, après Cinthio, qui veut se battre contre ce riche inconnu. Il est jaloux à la fureur.
Pasquin
Quel intérêt Cinthio prend-il à ce qui regarde Violette ?
Silvia
Comment ! Ce qui regarde Violette ?
Pasquin
Elle vient de me faire confidence qu'elle aime assez mal à propos cet inconnu. Elle en est aimée passionnément.
Silvia
Elle est folle, mon pauvre Pasquin. C'est moi qu'il aime.
Pasquin
Point de chimères ! Allez au solide: Cinthio vous convient.
Silvia
Je n'ai que faire de tes leçons. Si tu ne veux pas aller après lui, j'y vais moi-même.
Pasquin
Suivons-la pour l'engager à rendre sa tendresse à son premier amant.
Scène 8
Pantalon, Violette
Pantalon
À qui diantre en avez-vous donc ? Depuis quelques jours on ne voit que bouder dans cette maison. Vous êtes sur le point d'épouser Arlequin, et vous êtes triste !
Violette
Arlequin ? Quel mari me destinez-vous là ?
Pantalon
Avez-vous perdu l'esprit ? Le plus gentil, le plus amusant de nos garçons, et que vous aimez à la folie !
Violette
Il ne me plaît plus : tel est le sujet de ma tristesse.
Pantalon
Oh ! Oh ! Voilà du fruit nouveau ! Parbleu ! Je me moque de vos caprices. Vous m'avez demandé Arlequin, et vous l'épouserez. J'ai donné ma parole.
Violette
Je l'ai donnée à un autre.
Pantalon
Vous osez faire une pareille impertinence !
Scène 9
Un Petit Arlequin, Pantalon, Violette
Un Petit Arlequin
Qu'avez-vous donc à quereller si fort ma maîtresse ?
Pantalon
Me tenir un tel discours !
Un Petit Arlequin
La, la ! Quoi ! Violette, vous ne voulez pas que je vous caresse ?
Violette
Laissez-moi... C'est par rapport à vous qu'il est si fort en colère.
Pantalon
Que lui va-t-elle dire ? Il faut cacher cette fantaisie, qui lui passera.
Violette
Oui, mon père, mon parti est pris, je n'épouserai point Arlequin.
Un Petit Arlequin
Ohimé ! Je suis mort!
Pantalon
À moins, dit-elle, que la noce se fasse aujourd'hui.
Un Petit Arlequin
Oh ! Je suis prêt à la contenter !
Violette
N'en croyez rien, Arlequin.
Pantalon
La pudeur l'empêche...
Mercure, jouant de la flûte, les endort.
Un Petit Arlequin
O che' gusto ! Che' consolazione ! Che' allegrezza !
Scène 10
Pluton, Mercure, Violette, Un Petit Arlequin
Pluton
Que je t'ai d'obligations !
Mercure
Point de compliments... Profitez de leur sommeil.
Pluton
Qu'elle est belle ! Mais dissipe son assoupissement... Je n'aime point une beauté endormie.
Il la réveille.
Mercure
Peut-être la trouverez-vous trop éveillée.
Violette
Ô Seigneur ! C'est vous ? Mais j'aperçois mon père avec Arlequin.
Il paraît deux monstres. Mercure réveille Pantalon et Arlequin, qui crient à la vue des monstres.
Pluton
Ils ne se réveilleront pas de sitôt. Je vous ai fait préparer une collation dans le détour du bois. Venez-y. Toi, Mercure, exécute mes ordres.
Un Petit Arlequin
Violette ! Deux monstres épouvantables !
Violette
C'est le reste d'un songe fâcheux. J'ai rêvé bien plus agréablement : je viens de recevoir la foi de mariage d'un jeune seigneur.
Un Petit Arlequin
Ce n'est qu'un rêve.
Ils veulent la suivre ; les monstres les arrêtent. Cinthio et Scaramouche accourent.
Violette
La chose est réelle : voilà les présents de noce. Il m'attend, je cours le rejoindre. Il n'y a plus de Violette pour toi... Je vais devenir au moins comtesse.
Scène 11
Un Petit Arlequin
Ils le suivent.
Un Petit Arlequin
Ah ! Mes amis, Violette suit son nouvel amant ! Venez, courons après son ravisseur.
Scène 12
Pantalon
Pantalon
Je veux courir aussi après elle, mais les jambes me manquent. Que je suis à plaindre d'avoir une fille si extravagante ! On lui aura jeté un sort ; elle aimait trop Arlequin!
Scène 13
Un Petit Arlequin, Pantalon
Un Petit Arlequin
Malheureux que je suis ! Il faut que ce soit un diable, puisqu'il m'a échappé. Malheureux Arlequin ! Perfide Violette ! Pantalon infortuné !
Pantalon
Comment cela se peut-il faire ?
Un Petit Arlequin
Je n'en sais rien. Nous avons parcouru la campagne de l'orient à l'occident, du midi au septentrion, sans rien découvrir. Et je survivrais à un tel affront !... Te voilà seul ! Non, tu ne fus jamais moins seul : la douleur, la rage, la fureur, le désespoir, t'accompagnent. Ah ! Je la vois ! Courons après elle ! Mais un nuage m'arrête. Quel prodige ! Je marche, et je n'ai point de tête.
Pantalon
Son esprit s'égare.
Un Petit Arlequin
Si je n'ai plus de tête, à quoi bon ce chapeau ?... Plaît-il ?... Vous avez raison. Mais comment voulez-vous que je monte dans l'Olympe ? Vous n'avez pas le sens commun. Ah ! Voilà l'hippogriffe, le cheval d'Astolphe. Mignon !... Mignon !... Je suis dessus ! Je fends l'air ! Je vois l'étoile de Vénus, Mercure, Saturne... Ah ! Qu'il est laid !... Me voici devant le maître des dieux. Justice, messire Jupin, d'un fripon qui m'enlève ma maîtresse !
Pantalon
Il me prend pour Jupiter. Prêtons-nous à son extravagance. Arlequin, je te l'accorde. Retourne sur terre.
Il bat Pantalon.
Un Petit Arlequin
Bonsoir, Messieurs. Mon cheval prévient mon impatience. Me voici dans les lieux où j'ai perdu Violette. Mon rival est avec elle ! Elle fuit, mais il ne m'évitera pas.
Pantalon
Ayuto ! Au secours !
Un Petit Arlequin
Enfin, je suis vainqueur. J'ai pourfendu le géant ! Ah ! Te voilà donc, scélérate ! Tu pleures la mort de mon rival ! N'espère pas me toucher avec tes larmes de crocodile.
Haut.
Pantalon
Il me prend pour Violette. Faisons-le rentrer dans la maison. Arlequin, je te demande pardon de ma légèreté.
Un Petit Arlequin
Est-ce de bon coeur ?
Pantalon
Oui, cher petit bonhomme.
Il le bat.
Un Petit Arlequin
Eh bien ! J'oublie ton infidélité. Viens que je t'embrasse... Violette a de la barbe !... Ciel ! C'est son amant ! Je croyais l'avoir tué.
Pantalon
Ayuto ! Misericordia !
Il s'enfuit.
Un Petit Arlequin
Mais que vois-je ? À mon nez Violette l'embrasse ! L'insolente lui rit et me fait la grimace ! Quels regards effrontés elle tourne vers moi ! Dieux ! Quel charivari traîne-t-elle après soi ! De poêles, de chaudrons, quel burlesque équipage ! Dans tes meubles il faut que je fasse tapage. De sales marmitons quel cortège la suit ! Viennent-ils m'enlever dans l'éternelle nuit ? Venez ! À vos fureurs Arlequin s'abandonne ! Mais je vois au galop s'éloigner la friponne. Oh! sans perdre de temps à faire l'enragé, Périssons, ou vengeons notre amour outragé.
Pantalon
Arrête! arrête !
Acte II
Scène 1
Silvia, Rosette
Silvia
Ciel ! Peut-on voir une pareille trahison ? Le perfide ! Enlever Violette presque en ma présence ! Ah ! Cinthio, que vous êtes bien vengé de mes mépris !
Rosette
Qu'avez-vous donc, ma cousine, pour être si fâchée ?
Silvia
Mon Dieu !
Rosette
Vous aviez tout à l'heure la larme à l'oeil et vous nommiez Cinthio. Je gage que c'est lui qui vous a encore querellée. Il n'a qu'à revenir, je lui fermerai la porte au nez.
Silvia
Ce n'est point là ce qui m'afflige : c'est l'enlèvement de votre soeur.
Rosette
Vous êtes bien bonne de vous affliger de si peu de chose ! Pour moi, j'en suis bien aise.
Silvia
Et pourquoi ?
Rosette
Parce qu'elle me querellait sans cesse. Elle disait que je serais bientôt une petite coquette, parce que je me regardais à son miroir, qu'à votre exemple je me rengorgeais à tout moment, et que je disais que je voudrais bien avoir des amants.
Silvia
Et savez-vous ce que c'est ?
Rosette
Oh que oui ! Je vous ai entendue plusieurs fois jaser avec le vôtre. J'ai retenu surtout une conversation que vous eûtes avec lui il y a quinze jours.
Silvia
Je n'en ai pas la moindre idée.
Rosette
Tenez, c'était le jour de votre fête. Cinthio vous apporta un bouquet que vous ne vouliez pas recevoir. « Belle Silvia, vous dit-il, qu'ai-je fait pour tant de rigueur ? » À cela vous ne répondiez rien. Il ne se rebuta point, vous prit la main, qu'il baisa plus de vingt fois. Sa soumission vous attendrit ; vous reçûtes son bouquet, et vous passâtes dans le petit cabinet pour achever de vous coiffer. Je ne pus entendre le reste ; mais je vis... Hum !...
Silvia
Que vîtes-vous ? Vous me feriez presque rougir.
Rosette
Vous pouvez rougir en sûreté : personne ne nous écoute, et je suis discrète. Je vis Cinthio attacher le bouquet à côté de votre sein, ensuite se payer de ses peines par un baiser qui vous rendit toute interdite.
Silvia
Vous avez dû voir aussi que je le grondai.
Rosette
Oui, mais vous n'étiez pas en colère.
Silvia
Taisez-vous.
Rosette
Ne vous fâchez pas, car je dirais tout à mon oncle. Baisez-moi plutôt, pour me marquer que vous ne m'en voulez plus.
Silvia
Je le veux bien, mais aux conditions que vous ne direz rien, quoiqu'au fond je n'aie point fait de mal.
Scène 2
Pantalon, Silvia, Scaramouche, Cinthio, Paysan
Pantalon
Quoi ! Le pauvre Arlequin est mort ! Je ne m'en consolerai jamais.
Silvia
Ô Ciel ! Arlequin est mort !
Scaramouche
Oui. Il courait après Violette ; nous l'avons vu tomber dans une fondrière où il s'est brisé en mille pièces.
Bruit sourd d'instruments champêtres. Arlequin sur un tombeau composé de fromages.
Cinthio
L'affliction est générale dans le canton. Nos habitants lui ont dressé un tombeau rustique. On va lui rendre les honneurs funèbres.
Paysan
Arlequin a fini le cours De ses burlesques jours. Versons, versons des larmes Sur son tombeau. Implacable Atropos, ton funeste ciseau Nous cause aujourd'hui mille alarmes. Il était de l'allégresse Le plus ferme appui ; La sombre tristesse Fuyait loin de lui. Ah ! Quelle disgrâce! Quel sort rigoureux ! Toujours sur sa trace Volaient les ris et les jeux. Versons, versons des larmes Sur son tombeau.
Scène 3
Fille, Garçon
Fille
Ah ! Mon petit cousin, nous avons perdu pour jamais notre oncle, le charmant Arlequin !
Garçon
Hélas ! Oui. J'en mourrai de douleur ; il m'aimait comme son propre fils.
Fille
Il est vrai qu'il disait qu'avant qu'il fût deux ans il voulait faire de vous un garçon accompli. Vous le remplacerez sûrement.
Garçon
Pourquoi est-il mort si promptement?
Fille
Il s'est tué de désespoir de l'infidélité de sa maîtresse.
Garçon
Ohimè ! Ché Balardo ! Faire cette sottise pour une fille.
Fille
Oui vraiment.
Garçon
Marotte fait bien la fière Pour un petit bien qu'elle a. À sa place, j'aurais chanté :
Scène 4
Cinthio, Silvia
Cinthio
Avez-vous encore regret au perfide ravisseur de Violette ?
Silvia
Je ne puis m'empêcher de penser à ma cousine. Je m'imagine que les suites d'un enlèvement sont si agréables que je voudrais être à sa place.
Cinthio
Vous ne rougissez pas d'un pareil sentiment ?
Silvia
J'ai toutes les inclinations d'une fille de qualité
Cinthio
Songez-vous à l'horreur qu'ont vos compagnes pour la perfide Violette ?
Silvia
Ce sont des innocentes. On fait aujourd'hui grand bruit de cette aventure ; demain on n'y pensera plus.
Cinthio
Je ne vous regarde plus qu'avec une indifférence qui ira bientôt jusques au mépris.
Silvia
Vous m'avez toujours trop aimée pour changer si promptement.
Cinthio
Livrez-vous sans remords à vos lâches inclinations.
Silvia
Si vous croyez m'affliger, vous vous trompez, Cinthio. Quand je voudrai, je ne manquerai pas d'amants. Vous savez que la nouveauté plaît à mon sexe.
Cinthio
À la bonne heure !
Silvia
Vous ne voulez donc pas faire la paix ?
Cinthio
Le Ciel m'en préserve !
Haut.
Silvia
Fort bien... Il faut user d'adresse. Ah ! Cinthio que vous connaissez mal mon coeur ! Apprenez que je vous ai toujours aimé. J'ai voulu réveiller votre tendresse par une pincée de jalousie.
Cinthio
Vos démarches ont été trop naturelles pour n'être qu'une feinte.
Silvia
Je suis bien sotte de perdre ici le temps à vouloir vous convaincre de ma tendresse.
Cinthio
Si j'étais bien persuadé...
Elle pleure.
Silvia
Suivez votre penchant... Je suis la plus infidèle des femmes.
Cinthio
Silvia ! Ces larmes me font assez connaître l'innocence de votre procédé.
Haut.
Silvia
Bon ! Il commence à s'attendrir. Laissez-moi, vous dis-je ! Je suis un monstre d'ingratitude.
Cinthio
Je vous demande mille pardons.
Silvia
Je ne vous pardonnerai jamais !
Cinthio
La mort vous délivrera donc d'un objet odieux.
Silvia
Où courez-vous ?
Cinthio
Je vais mourir.
Silvia
Cinthio, votre repentir est trop sincère... Je vous rends mon coeur.
Cinthio
Quelle joie ! Que la foi donnée dans ce jour vous soit un sûr garant de l'injustice de mes soupçons !
Bas.
Silvia
Je l'accepte avec plaisir. Les hommes ont beau faire, ils seront toujours nos dupes.
Scène 5
Mercure, Un Petit Arlequin
Le théâtre représente les enfers.
Mercure
Je n'ai point trouvé d'autre moyen, pour débarrasser Pluton d'Arlequin, que d'ouvrir la terre sous ses pieds et de le conduire en ces lieux. On le croit mort chez Pantalon et je vais le lui persuader à lui-même.
Un Petit Arlequin
Qui m'a conduit dans ces lieux ? Sans un guide aussi habile, je me serais cassé le nez plus de dix fois.
Mercure
Vous en avez l'obligation au dieu Mercure.
Un Petit Arlequin
Poveretto mi ! Son assassinado ! Ladro ! Furfante ! On me l'avait bien assuré que vous étiez le dieu des filous.
Mercure
Explique-toi.
Un Petit Arlequin
Voilà des témoins muets de la souplesse de vos mains.
Mercure
Tu as oublié que tu es mort, et que les morts n'emportent rien avec eux.
Un Petit Arlequin
Je suis mort ?
Mercure
Oui vraiment. En courant après une certaine Violette, tu t'es précipité dans un abîme où tu as perdu la vie.
Un Petit Arlequin
Hui ! Hui !
Mercure
Pourquoi pleures-tu?
Un Petit Arlequin
N'est-ce pas l'usage que les amis d'un défunt pleurent sa mort ?
Mercure
Cela est vrai.
Un Petit Arlequin
Eh bien ! Je n'avais pas de meilleur ami que moi.
Mercure
Les tiens ont célébré tes funérailles avec une douzaine de plats chargés de fromage de Milan, de saucissons de Bologne, mortadelles, cervelas et macarons.
Un Petit Arlequin
Et qu'a-t-on fait de tout cela ?
Mercure
On l'a laissé sur ton tombeau.
Un Petit Arlequin
Tant pis ! Il fallait l'apporter ici. Votre récit a tellement excité mon appétit que je dévorerais cela en quatre bouchées.
Mercure
On ne mange point quand on est mort, et, puisque tu es dans les enfers, je vais te placer avec ces ombres que tu vois de si bonne humeur.
Un Petit Arlequin
Faites-les moi donc connaître !
Mercure
La plus proche de nous s'appelait Raisin.
Un Petit Arlequin
Bonne compagnie ! Nous ne manquerons pas de vin, puisqu'on en fait avec du raisin.
Mercure
Non, Raisin est le nom d'un homme qui, ainsi que les trois autres, appelés Molière, Fiurelly et Dominique, ont excellé dans l'art de divertir agréablement et avec noblesse le reste des hommes. Tu ne peux être en compagnie qui te convienne mieux.
Un Petit Arlequin
S'ils sont d'aussi bonne humeur que moi, nous allons faire crever de rire tous les enfers. Apprenez-moi qui est le fripon qui m'a enlevé Violette ; je serais bien aise de m'en venger. Je suis une âme vindicative.
Mercure
Une autre fois, je te le dirai. Je vais faire d'autres commissions. Jusqu'au revoir, mon ami.
Un Petit Arlequin
Bon voyage, seigneur Mercure.
Scène 6
Un Petit Arlequin, Caron
Un Petit Arlequin
Je suis donc mort, à ce que dit Mercure ? Le diable m'emporte si je m'en souviens ! Il fallait être fou pour ne pas survivre à une infidèle. Je ne me reconnais point là dedans. Qu'importe ? Rions-en le premier, puisque la sottise est faite. Ah ! Ah ! Ah ! Caron. Je ne vois pas, Seigneur, que vous ayez tant sujet de rire.
Un Petit Arlequin
Et pourquoi, mon ami ?
Caron
C'est que Proserpine a soulevé tout l'enfer.
Un Petit Arlequin
Et que m'importe?
Caron
Vous le connaîtrez bientôt, quand vous verrez les furies renverser votre trône, et, sans respect pour Votre Majesté...
Haut.
Un Petit Arlequin
C'est quelque ivrogne. Eh bien ? Sans respect pour ma Majesté...
Caron
Chasser Pluton de son royaume.
Un Petit Arlequin
Mais, mon ami, quel rapport Proserpine, un trône, des furies et Pluton ont-ils avec moi ?
Caron
Le dieu des enfers veut rire ! Mais, seigneur Pluton...
Un Petit Arlequin
Pour qui me prend-on ici ? Je te donnerai de ton Pluton par les oreilles.
Scène 7
Proserpine, Caron, Un Petit Arlequin
Proserpine
Ah ! Te voilà donc, traître ?
Caron
Ce n'est là qu'un léger crayon de ses fureurs.
Un Petit Arlequin
À qui en veut cette folle ?
Caron
Quoi ! Vous méconnaissez Proserpine ?
Un Petit Arlequin
La peste m'étouffe si je l'ai jamais vue !
Proserpine
Il vaudrait mieux que cela fût vrai, perfide ! Pourquoi m'enlevais-tu à ma mère et âmes fidèles compagnes si tu voulais me traiter ainsi ? M'abandonner pour une petite créature !
Un Petit Arlequin
Vous extravaguez, ma mie.
Proserpine
Ne crois pas me tromper davantage... J'ai découvert quelle est ma rivale ! Oui, je l'ai découvert... Elle s'appelle Violette, fille de Pantalon. Eh bien ! Qu'as-tu à dire à cela ?
Un Petit Arlequin
Qu'entends-je ?... On me prend pour le dieu des enfers, et c'est ce dieu même qui m'enlève ma maîtresse !
Proserpine
Suis-je bien informée de tes amours ?
Haut.
Un Petit Arlequin
Mon parti est pris. Profitons de son erreur et rendons à Pluton outrage pour outrage... Mais, en vérité, Proserpine, croyez-vous que tout le bruit que vous faites serve à quelque chose ? Si vous preniez un autre ton, je ne dis pas que peut-être je n'écoutasse la raison... Eh bien ! Je l'avoue, j'ai aimé Violette, mais je ne l'aime plus. Ce sont des petites folies de passage auxquelles une honnête femme ne doit pas regarder de si près.
Proserpine
Oh ! Je suis bien votre servante, seigneur Pluton !
Un Petit Arlequin
Une femme d'esprit, en pareil cas, ramène son mari par de tendres caresses plutôt que de l'éloigner par des emportements.
Proserpine
Oh ! Mon cher petit mari, s'il ne faut que des caresses pour vous toucher, je vous promets de vous en faire tant, tant...
Un Petit Arlequin
Bon ! C'est tomber dans l'autre extrémité. Il en faut dans le ménage, comme du vinaigre dans une salade, ni trop, ni trop peu.
Proserpine
Eh bien ! Mon cher Pluton, vous serez content et vous n'aurez jamais sujet de vous plaindre de moi.
Un Petit Arlequin
Tope ! Voilà la paix faite. Che gusto ! ( ô che consolazione !
Scène 8
Mercure, Pluton, Violette
Le théâtre représente un lieu enchanté.
Mercure
Soyez en repos, Seigneur, Arlequin est en lieu de sûreté.
Pluton
Tant mieux ! Qu'avez-vous donc, charmante Violette ? Vous pleurez.
Violette
J'ai l'âme déchirée par mille remords.
Pluton
Fi donc! Vous faites l'enfant. Que cela est vilain !
Mercure
Cela ne doit pas vous étonner, Seigneur, c'est l'usage de toutes les nouvelles mariées. Elles pleurent pour la forme, et rient au fond.
Pluton
Allons, mon aimable, éloignez les chagrins puérils.
Air :
Mercure
La gioja e il rizo Ti brillino in vizo Che la giovinezza Di sola allegrezza Die pascere il cor. D'amante perduto Un novo venuto Indonna sagace Riporta la pace E plaça il dolor. Ce divertissement vous servira mieux que toutes les caresses. Messieurs, faites votre devoir. Et vous, Mademoiselle, chantez-nous quelque air italien qui dissipe cette mélancolie.
Pluton
Dites-moi, la belle, quel est le sujet de votre inquiétude ?
Violette
Tout ce que vous m'avez donné est fort beau ; mais, malgré cela, je me rappelle sans cesse l'infidélité que je fais à ce pauvre Arlequin. Il est toujours présent à ma pensée. Tant de magnificence m'épouvante ; je sens que je ne suis pas née pour les grandeurs, et que vous êtes trop grand seigneur pour moi. De grâce, ramenez-moi chez mon père. Que je vous aie cette obligation-là.
Pluton
En vérité, Violette, vous n'y pensez pas. Vos scrupules sont hors de place. Pouvez-vous faire un moment comparaison entre Arlequin et moi ?
Violette
Oui. Et je la fais à son avantage. Il m'inspire toujours la joie et la bonne humeur, et depuis que je suis avec vous j'ai le coeur rempli de tristesse. Il y a là-dessous quelque chose qui me passe.
Mercure
Devinerait-elle que vous êtes Pluton ?
Pluton
Mais, belle Violette, tous ces regrets sont inutiles. Quand je vous reconduirais chez votre père, vous n'en seriez pas plus avancée.
Violette
Et pourquoi ?
Bas.
Pluton
C'est qu'Arlequin est mort. Il faut la tromper.
Violette
Quoi, Arlequin est mort ?
Pluton
Très certainement.
Violette
Ciel ! Le pauvre garçon s'est tué sans doute de désespoir ! Ah ! Perfide ! Si j'ai perdu mon amant, c'est toi qui en es la cause. Il est mort par ta faute.
Pluton
Non, le diable m'emporte ! C'est par la sienne.
Violette
Malheureux Arlequin, que je plains ton sort !
Pluton
Fort bien ! C'est-à-dire qu'il faudrait se tuer pour vous plaire. Ne voudriez-vous pas que je fisse cette sottise pour l'amour de vous ?
Violette
Oui, traître, ce serait ma plus grande joie.
Pluton
Grand merci !
Violette
Chère ombre, pardonne la trahison que je t'ai faite ; mais, avant que de te rejoindre...
Pluton
Que voulez-vous faire ?
Violette
Laisse-moi, scélérat, en proie à mes remords. Je ne te regarde plus que comme un monstre qui m'a privée de ce que j'avais de plus cher. Mais je ne mourrai pas contente que je ne t'aie auparavant...
Mercure
Tout beau, la belle ! Vous ne savez pas à qui vous avez affaire.
Violette
Et toi, misérable ! Toi qui m'as presque séduite par tes discours, crois-tu éviter ma fureur ? Ah ! Je sens naître dans mon coeur toute la rage des Furies. Tu n'échapperas pas à ma vengeance. Je vais vous déchirer l'un et l'autre en mille pièces ; et, pour ne rien avoir d'un monstre que je déteste, voilà tes présents et le cas que j'en fais !
Pluton
Mais vous n'y pensez pas !
Elle le renverse d'un soufflet.
Violette
Tiens, voilà comme je traite tes pareils.
Pluton
Quel emportement ! Je la croyais d'abord d'une douceur extrême. Elle est cent fois plus acariâtre que Proserpine. Ma foi, me voilà dégoûté du sexe pour longtemps ; et, diablesse pour diablesse, j'aime presque autant retourner à ma femme.
Acte III
Scène 1
Caron, Mademoiselle Romanville, Mathanasius
Caron
Les nouveaux venus n'ont pas encore bu de l'eau du Léthé. Je veux me donner la comédie avec eux.
Mademoiselle Romanville
Peut-on être plus malheureuse ! Arriver ici avant que d'avoir achevé l'ouvrage que j'allais donner au public !
Caron
C'est quelque bel esprit femelle.
Mademoiselle Romanville
Ma seule description de l'âge d'or, si elle était finie, serait inestimable.
Caron
Oh ! Oh !
Mademoiselle Romanville
Qu'avez-vous donc à rire, monsieur Caron ?
Caron
Je vous demande excuse, mais le moindre petit auteur pourra continuer votre âge d'or.
Mademoiselle Romanville
Tout était nouveau dans mon livre, jusqu'à l'orthographe. Je vais vous en convaincre par quelques traits.
Caron
Tenez, Mademoiselle, voilà l'ombre d'un savant, du moins je le crois à son langage. Voulez-vous que je l'appelle ?
Mademoiselle Romanville
Très volontiers.
Caron
Holà ! Seigneur Mathanasius, voici une dame dont la connaissance vous fera plaisir.
Mathanasius
Je vous suis obligé. Mademoiselle composait sans doute ? Dans quel genre ?
Mademoiselle Romanville
J'allAis donner au public les Métamorphoses d'Ovide. Mais d'un style !...
Mathanasius
J'ai travaillé sur le même sujet. C'est en vers ?
Mademoiselle Romanville
Non, en prose.
Mathanasius
Fi ! Cela est trop rampant.
Mademoiselle Romanville
C'est selon. Écoutez : « Au siècle passé que l'on appelait siècle d'or, les hommes ne se conservaient dans l'innocence ni par la crainte des lois, ni par l'étude de la sagesse. »
Mathanasius
Toi qui guides le cours du ciel, porte-flambeaux, Qui portes dans tes mains le moite frein des eaux, Qui fais trembler la terre, et depuis la parole Serre et lâche la bride aux postillons d'Éole. Le monde était jadis une forme sans forme, Une pile confuse, un mélange difforme D'abîmes, un abîme ! Un corps mal compassé, Un chaos de chaos, un tout mal entassé, Où tous les éléments se logeaient pêle-mêle, Où le liquide avait avec le sec querelle, Le rond avec l'aigu, le froid contre le chaud, Le dur avec le mol, le bas avec le haut, L'amer avec le doux. Bref, durant cette guerre, La terre était au ciel et le ciel sur la terre; La terre, l'air, le feu, se tenaient dans la mer ; La mer, le feu, la terre, étaient logés dans l'air ; L'air, la mer et le feu dans la terre, et la terre Chez l'air, le feu, la mer. Car alors le tonnerre... Cela n'est pas mal. Voici comme je commençais mes Métamorphoses : Voilà du sublime. Voici le chaos :
Caron
Voilà qui est terriblement embarrassé.
Mathanasius
C'est le fin de l'art. Pour bien parler du chaos, il fallait parler d'un style inintelligible.
Mademoiselle Romanville
Vous en êtes venu à bout. Je continue : « La pâle jalousie ne régnait point sur le coeur des mortels. Une jolie femme servait à trois ou quatre amis. »
Caron
Il y a mille gens qui font encore de même.
Mathanasius
L'immuable décret de ta bouche divine, Qui causera sa fin, cause son origine, Non en temps, avant temps, ni même avec le temps, J'entends un temps confus, car les courses des ans, Des siècles, des saisons, des mois et des années, Par le ciel mesurés, des astres sont bornées. Je disais à Jupiter, au sujet de la création du monde : Cela est du dernier beau. On m'a déjà traduit en latin, en italien, en espagnol et en allemand, avec des commentaires.
Mademoiselle Romanville
L'on fait sagement de vous commenter, car vous êtes furieusement obscur.
Caron
Passez dans cette allée prochaine, j'irai vous y trouver dans un moment.
Scène 2
Un Petit Arlequin, Caron
Un Petit Arlequin
L'architecture de ce pays est triste et la promenade lugubre. On ne voit que des supplices ridicules. Celui-ci porte une pierre que je voulais lui aider à rouler. J'ai vu près de là cinquante femelles qui remplissent des tonneaux crevés ; un autre est attaché à la roue d'un moulin qui tourne sans cesse, pour avoir fait les doux yeux à Madame Junon. Si Pluton est aussi vindicatif que son frère, il pourrait bien m'en arriver autant.
Caron
Seigneur Pluton, plusieurs ombres demandent audience.
Un Petit Arlequin
Est-ce qu'il n'y a pas de juges pour cela ?
Caron
D'accord ; mais il est de Votre Majesté de monter sur votre trône au moins une fois le mois.
Un Petit Arlequin
Avant de juger, ne va-t-on pas à la buvette ?
On l'habille et on le porte sur son trône.
Caron
Vous voulez plaisanter ! Voilà votre manteau royal, votre sceptre et votre couronne qu'on vous apporte.
Scène 3
Un Petit Arlequin, Mademoiselle Decoulisses
Un Petit Arlequin
Dites-moi, la belle, de quelle profession étiez-vous là-haut ?
Mademoiselle Decoulisses
Comédienne de campagne. Je me nommais Descoulisses.
Un Petit Arlequin
J'ai entendu parler de vous comme d'une grande actrice.
Mademoiselle Decoulisses
Il est vrai que j'ai fort brillé. Cependant mes meilleures scènes n'étaient pas celles que je représentais. Je menais l'amour à la baguette. Je faisais naître de la passion sans en ressentir.
Un Petit Arlequin
Cela est difficile. Je ne puis parler de boire et de manger sans que l'eau ne m'en vienne à la bouche.
Mademoiselle Decoulisses
Une bonne actrice sait se prêter à tous les caractères. Tout est bien venu chez elle. Elle n'aime personne, et fait enrager tout le monde.
Un Petit Arlequin
Comment cela se fait-il ?
Mademoiselle Decoulisses
Plus j'ai les yeux sur vous, plus je me sens charmer. Tout ce que j'ai senti n'agissait pas de même, Et je dirais que je vous aime, Hélas ! Si je savais ce que c'est que d'aimer. Ah ! Par ma foi, Monsieur, vous me la donnez bonne De croire qu'en quittant votre triste personne, etc.. Rien de plus facile ; avec un peu d'usage du théâtre, on s'en tire aisément. Un jeune homme qui achevait son droit venait de recueillir une grosse succession. J'en tirai la meilleure partie avec quatre vers de Psyché. Un soir qu'il me faisait des offres de service, je lui dis du ton le plus tendre : Rompt-on avec un riche vieillard, vous croit-il outrée de sa perte, voici les adieux qu'on lui fait : Un homme avait fait enfermer son fils parce qu'il m'aimait. J'allai le trouver ; il devint amoureux de moi, et fit tant d'extravagances que ses parents tirèrent son fils de la prison pour l'y faire enfermer à son tour.
Un Petit Arlequin
Cela est fort comique ; mais que voulez-vous de moi ?
Mademoiselle Decoulisses
La grâce d'être ici avec les personnes que j'ai connues pendant ma vie, et de me laisser tourmenter les ombres à la place des diables.
Un Petit Arlequin
Très volontiers.
Scène 4
Hôtelier, Un Suisse, Un Petit Arlequin, Caron
Hôtelier
Justice, Seigneur ! Le traître m'a ruiné et est cause de ma mort. Je lui sers, pour son repas, un chapon, deux perdrix, un lapereau, une bécasse, un plat de macarons, du vin de Montefiascone ; il mange et boit tout cela.
Un Suisse
Ly être caparetier emboissonneur. Je mange et poivre toute son maison, et moi crevir au bout de la table comme un poudin sur le gril. Je demandir justice, monsir Plutonne.
Un Petit Arlequin
Cela est triste.
Hôtelier
Cet homme est un fou, un ivrogne.
Un Suisse
Mentir toi filainement ! Moi poivre toujours avec tempérament.
Hôtelier
Quand il creva, il avAit bu vingt-quatre bouteilles de vin. Il a eu la malice de crever pour ne pas me payer, et, depuis cette aventure, mon cabaret a été si fort décrié que j'en suis mort de chagrin.
Un Petit Arlequin
Dans quelle ville demeurais-tu ?
Hôtelier
À Bergame. J'avais pour enseigne : « Le Croissant. »
Un Petit Arlequin
Eh ! Je te connais; ta femme t'avait fait prendre cette enseigne. Ne t'appelles-tu pas messire Cornuto?
Hôtelier
Oui, Seigneur.
Un Petit Arlequin
Tu es un fripon... Tu m'as refusé crédit plus de dix fois.
Hôtelier
Moi ! Avoir refusé crédit au seigneur Pluton ?
Un Petit Arlequin
Quand j'allais chez toi, je n'avais pas cet habit. J'ai été tenté plus d'une fois de t'assommer, mais je t'ai épargné jusqu'à ce que tu fusses ici. Je veux faire un exemple terrible de ces fripons qui refusent crédit aux honnêtes gens.
Un Suisse
Point de quartier à sti friponne !
Hôtelier
Pardonnez-moi, je vous en conjure par ces mets que j'apprêtais si délicatement.
Un Petit Arlequin
Sais-tu encore bien faire la cuisine ?
Hôtelier
Je m'en flatte.
Caron
Il n'a pas encore bu de l'eau du fleuve d'Oubli.
À l'hôtelier.
Un Petit Arlequin
Garde-toi bien de lui en donner. Je te pardonne et te retiens pour mon cuisinier.
Un Suisse
Monsir Plutonne li point faire à moi sti chagrinage.
Un Petit Arlequin
Pour vous consoler, je vous donne l'intendance de ma cave, à condition que vous ferez la paix avec ce pauvre homme.
Un Suisse
Très volontiers. Moi n'avre point de fiel. Que moi fa poire !
Un Petit Arlequin
Et moi je vais manger. Caron , ôte-moi mon habit de cérémonie.
Caron
Il y a encore là plus d'un millier d'ombres qui demandent audience.
Un Petit Arlequin
Qu'elles s'aillent promener ! J'ai le ventre creux comme un tambour. Chasse-moi toute cette canaille.
Scène 5
Pluton, Caron
Pluton
Quoi ! Tu ne reconnais pas ton maître ?
Caron
Mon maître ?
Pluton
Oui, Pluton.
Caron
Voilà à peu près les habits avec lesquels il est sorti ; mais il y a plus de deux heures qu'il est rentré. Les larmes de Proserpine l'ont attendri de façon qu'ils se sont réconciliés avec les plus tendres caresses.
Pluton
Qu'entends-je ? C'est quelque nouveau tour de ma femme. Je vais punir cet imposteur.
Caron
Il est trop bien reconnu dans ces lieux pour Pluton. C'est le véritable, mon ami.
Pluton
Quoi ! Je souffrirais cet affront ?
Caron
Si tu ne veux pas m'en croire, juges-en par tes yeux.
Scène 6
Pluton, Proserpine, Un Petit Arlequin, Mercure
Pluton
Ô dieux ! C'est Arlequin. Continuez : cela ne va pas mal.
Proserpine
Que vois-je ?
Un Petit Arlequin
Quel insolent parle ainsi à ma petite femme?
Pluton
Ta femme, malheureux ? Oh ! Je t'étranglerai, et cette infâme ne portera pas loin l'injure qu'elle a faite à mon honneur.
Un Petit Arlequin
Ne craignez rien : c'est un extravagant que je vais faire enfermer avec les fous de l'enfer. Retire-toi. Si tu me fâches...
Proserpine
Mon cher petit Pluton, ne vous mettez pas en colère... Vous vous feriez malade.
Pluton
Ah ! Scélérate ! Tu me désavoues pour ton mari ?
Proserpine
Va, malheureux ! Cesse de passer ici pour Pluton.
Pluton
Je n'y puis plus tenir. La rage et la fureur...
Un Petit Arlequin
Doucement, il est temps de finir la comédie. Je vais tout éclaircir... Apprenez, Madame, que je m'appelle Arlequin.
Proserpine
Quoi ! Vous n'êtes pas Pluton ?
Un Petit Arlequin
Non, parbleu !
Pluton
Avais-je tort, perfide?
Un Petit Arlequin
Point d'invectives. Vous m'avez enlevé ma maîtresse : je n'ai pas trop mal pris ma revanche avec votre femme.
Proserpine
Ah ! Seigneur, il ne s'est rien passé entre nous contre votre honneur. Je m'en suis tenue avec lui aux caresses les plus innocentes.
Un Petit Arlequin
Avalez doucement la pilule. Plus vous ferez d'éclat, plus ma vengeance sera complète.
Pluton
Écoute, j'ai à te faire une petite proposition. Ce séjour n'est pas fort agréable pour toi.
Un Petit Arlequin
Je m'accommode de tout.
Pluton
Retourne sur la terre; je t'y comblerai de biens.
Un Petit Arlequin
Je n'ai point d'ambition. Du bon vin, une table bien servie...
Pluton
Tu l'auras.
Un Petit Arlequin
Tope ! Mais à une condition. De peur de nous trouver rivaux sur terre, jurez d'être fidèle à Proserpine.
Proserpine
Cela est fort bien imaginé.
Pluton
Mais...
Un Petit Arlequin
Point de mais... Sinon marché nul.
Bas.
Pluton
Je jure donc de n'aimer que ma femme. Quelle punition !
Proserpine
Par le Styx ?
Pluton
Oh ! Parbleu ! C'est trop demander.
Un Petit Arlequin
Elle a raison ! Vous n'avez aucun lieu de vous plaindre de Proserpine... Mes caresses ont été si simples qu'elle en a été scandalisée.
Pluton
Cela est-il possible ?
Un Petit Arlequin
Songez donc que je ne suis qu'une ombre. Mercure me l'a assuré. Les morts n'ont point de corps.
Pluton
Dans quel embarras Mercure m'a-t-il jeté !
Mercure
Oh ! Oh ! Je viens d'apprendre une partie de vos mésaventures, et j'ai deviné l'autre. À quoi en êtes-vous avec Arlequin ?
Un Petit Arlequin
Nous sommes d'accord ; mais si j'avais crû avoir mon corps...
Pluton
Fort bien !
Un Petit Arlequin
Je vous aurais rendu la pareille. Vous n'avez pas fait le personnage d'une ombre avec Violette.
Pluton
Je jure par le Styx qu'elle t'a été fidèle, et qu'il y a eu plus de jeunesse et d'ambition que de malice dans ce qu'elle a fait.
Un Petit Arlequin
Violette aurait résisté à un dieu ?
Pluton
Rien n'est plus vrai. Retourne auprès d'elle ; Mercure te conduira où elle est. Jouissez d'un bonheur que je ne troublerai plus.
Un Petit Arlequin
Partons promptement. Je brûle de revoir ma maîtresse. Adieu, seigneur Pluton ; jusqu'au revoir. Belle Proserpine, en cas d'infidélité de la part de votre mari, Mercure vous dira où je demeure. Serviteur.
Scène 7
Cinthio, Pantalon, Rosette, Silvia, Un Petit Arlequin, Violette, Mercure
Le théâtre représente le devant de la maison de Pantalon.
Cinthio
Seigneur Pantalon, la belle Silvia, revenue de son erreur, consent à m'épouser.
Pantalon
Quoique le jour ne soit guère propre pour une noce, je ne veux pas m'y opposer.
Rosette
Mon cher père, voilà ma soeur Violette de retour.
Pantalon
Comment ?
Rosette
Elle a appris la mort du pauvre Arlequin ; elle s'en désespère.
Cinthio
L'inconnu l'aura abandonnée : voilà le sujet de ses larmes.
Rosette
Elle est si honteuse qu'elle n'ose lever les yeux.
Pantalon
Qu'on ne me parle pas de cette coquine-là !
Silvia
Eh ! Seigneur Pantalon...
Violette se jette à ses pieds.
Mercure et Arlequin sortent des enfers. Arlequin arrête Violette.
Pantalon
Qu'elle ne se présente jamais devant moi ! N'as-tu pas honte de te montrer après une telle action qui a causé la mort d'Arlequin ? Les dieux enverront son ombre pour te punir de ta perfidie. Qu'entends-je ? Aiuto ! Misericordia !
Un Petit Arlequin
Oh ! Oh ! Friponne ! Vous ne m'échapperez pas.
Violette
Ah ! Chère ombre !
Un Petit Arlequin
La peur vous fait parler. Je ne suis pas si chère que vous le dites, puisque vous m'avez préféré un aventurier.
Violette
Ombre de mon amant, pardonne-moi la surprise que l'on m'a faite. À la nouvelle de ta mort, j'ai traité ton rival avec le dernier mépris.
Un Petit Arlequin
Tu voudrais passer auprès de moi pour une vestale ?
Violette
Ah ! Tu m'outrages... Je ferai les serments...
Un Petit Arlequin
Tarare ! Si je ne savais à quoi m'en tenir. Mais m'aimes-tu encore ?
Violette
De tout mon coeur.
Un Petit Arlequin
Pour me le prouver, il faut m'épouser tout-à-l'heure.
Violette
T'épouser ?
Un Petit Arlequin
Sans balancer.
Violette
Il y a un obstacle invincible.
Un Petit Arlequin
Quel est-il ?
Violette
Cela révolterait toutes les femmes contre moi.
Un Petit Arlequin
Il est vrai qu'elles aiment moins l'esprit que le corps. Je veux être ton mari, ou je ferai le diable à quatre.
Violette
Je n'y puis consentir. Je mourrais à tout moment de frayeur.
Un Petit Arlequin
Je vois bien ce qui te tient. Je ne suis pas si ombre que je le parais. Touche, pour voir...
Violette
Oui, vraiment, c'est lui-même.
Mercure
Oui, je vous le répète, vos cris ont percé jusqu'au royaume sombre. Pluton vous renvoie le gracieux Arlequin.
À Arlequin.
Pantalon
Nous lui en rendons de très humbles grâces, Seigneur Mercure. Que je suis fâché que Violette ne soit plus digne de vous !
Un Petit Arlequin
Qui vous a dit cela ? Je suis mieux informé que vous sur son chapitre. Il est vrai qu'il y a eu quelque irrégularité dans l'économie de sa conduite ; mais j'ai de bonnes cautions de sa sagesse. J'oublie son inconstance, et je l'épouse.
Pantalon
Che consolazione !
Rosette
Que je vais danser à sa noce !
Un Petit Arlequin
À la bonne heure, mais vous n'écouterez pas le compliment du lendemain.
Cinthio
Voilà tout le village qui vient prendre part à notre joie.
Divertissement
Un Paysan
Un Paysan
Célébrons d'Arlequin le fortuné retour, Chantons son triomphe et sa gloire. Quoi qu'il ait passé l'onde noire, Pluton l'a fait sortir du ténébreux séjour. Célébrons, etc. Ce dieu, de sa moitié jaloux avec raison, Craignait, suivant toute apparence, Qu'une trop grande ressemblance Ne lui fit souvent prendre Arlequin pour Pluton. Célébrons, etc.
Vaudeville
Un Paysan, Silvia, Rosette, Un Petit Arlequin
Un Paysan
Proserpine a fait le contraire De nos coquettes de Paris : Les amants ne peuvent leur plaire Quand ils ressemblent aux maris.
Silvia
Là-bas, par sa femme surprise, Pluton a presque été trahi ; Ce n'est point ici par méprise Qu'une femme trompe un mari.
Un Paysan
Près d'une belle être de glace, C'est s'exposer à son courroux. Arlequin, tout autre à ta place Aurait mieux contrefait l'époux.
Rosette
À l'amour vous rendez hommage, Vous suivez sans peine un galant. Hélas ! que ne suis-je à votre âge, Ma soeur ! J'en voudrais faire autant.
Un Petit Arlequin
En vain dans le royaume sombre Proserpine m'a recherché. Comme je croyais être une ombre, Elle en fut quitte à bon marché.