Scène 1
Trivelin, La Fée
Trivelin
Vous soupirez, Madame, et malheureusement pour vous, vous risquez de soupirer longtemps si votre raison n'y met ordre ; me permettrez-vous de vous dire ici mon petit sentiment ?
La Fée
Parle.
Trivelin
Le jeune homme que vous avez enlevé à ses parents est un beau brun, bien fait ; c'est la figure la plus charmante du monde ; il dormait dans un bois quand vous le vîtes, et c'était assurément voir l'Amour endormi ; je ne suis donc point surpris du penchant subit qui vous a pris pour lui.
La Fée
Est-il rien de plus naturel que d'aimer ce qui est aimable ?
Trivelin
Oh sans doute ; cependant avant cette aventure, vous aimiez assez le grand enchanteur Merlin.
La Fée
Eh bien, l'un me fait oublier l'autre : cela est encore fort naturel.
Trivelin
C'est la pure nature ; mais il reste une petite observation à faire : c'est que vous enlevez le jeune homme endormi, quand peu de jours après vous allez épouser le même Merlin qui en a votre parole. Oh ! Cela devient sérieux ; et entre nous, c'est prendre la nature un peu trop à la lettre ; cependant passe encore ; le pis qu'il en pouvait arriver, c'était d'être infidèle ; cela serait très vilain dans un homme, mais dans une femme, cela est plus supportable : quand une femme est fidèle, on l'admire ; mais il y a des femmes modestes qui n'ont pas la vanité de vouloir être admirées ; vous êtes de celles-là, moins de gloire, et plus de plaisir, à la bonne heure.
La Fée
De la gloire à la place où je suis, je serais une grande dupe de me gêner pour si peu de chose.
Trivelin
C'est bien dit, poursuivons : vous portez le jeune homme endormi dans votre palais, et vous voilà à guetter le moment de son réveil ; vous êtes en habit de conquête, et dans un attirail digne du mépris généreux que vous avez pour la gloire, vous vous attendiez de la part du beau garçon à la surprise la plus amoureuse ; il s'éveille, et vous salue du regard le plus imbécile que jamais nigaud ait porté : vous vous approchez, il bâille deux ou trois fois de toutes ses forces, s'allonge, se retourne et se rendort : voilà l'histoire curieuse d'un réveil qui promettait une scène si intéressante. Vous sortez en soupirant de dépit, et peut-être chassée par un ronflement de basse-taille, aussi nourri qu'il en soit ; une heure se passe, il se réveille encore, et ne voyant personne auprès de lui, il crie : eh ! À ce cri galant, vous rentrez ; l'Amour se frottait les yeux : que voulez-vous, beau jeune homme, lui dites-vous ? Je veux goûter, moi, répond-il. Mais n'êtes-vous point surpris de me voir, ajoutez-vous ? Eh ! Mais oui, repart-il. Depuis quinze jours qu'il est ici, sa conversation a toujours été de la même force ; cependant vous l'aimez, et qui pis est, vous laissez penser à Merlin qu'il va vous épouser, et votre dessein, m'avez-vous dit, est, s'il est possible, d'épouser le jeune homme ; franchement, si vous les prenez tous deux, suivant toutes les règles, le second mari doit gâter le premier.
La Fée
Je vais te répondre en deux mots : la figure du jeune homme en question m'enchante ; j'ignorais qu'il eût si peu d'esprit quand je l'ai enlevé. Pour moi, sa bêtise ne me rebute point : j'aime, avec les grâces qu'il a déjà, celles que lui prêtera l'esprit quand il en aura. Quelle volupté de voir un homme aussi charmant me dire à mes pieds : je vous aime ! Il est déjà le plus beau brun du monde, mais sa bouche, ses yeux, tous ses traits seront adorables, quand un peu d'amour les aura retouchés, mes soins réussiront peut-être à lui en inspirer. Souvent il me regarde ; et tous les jours je touche au moment où il peut me sentir et se sentir lui-même : si cela lui arrive, sur-le-champ j'en fais mon mari ; cette qualité le mettra alors à l'abri des fureurs de Merlin; mais avant cela, je n'ose mécontenter cet enchanteur, aussi puissant que moi, et avec qui je différerai le plus longtemps que je pourrai.
Trivelin
Mais si le jeune homme n'est jamais, ni plus amoureux, ni plus spirituel, si l'éducation que vous tâchez de lui donner ne réussit pas, vous épouserez donc Merlin ?
La Fée
Non ; car en l'épousant même je ne pourrais me déterminer à perdre de vue l'autre, et si jamais il venait à m'aimer, toute mariée que je serais, je veux bien te l'avouer, je ne me fierais pas à moi.
Trivelin
Oh, je m'en serais bien douté, sans que vous me l'eussiez dit : femme tentée, et femme vaincue, c'est tout un. Mais je vois notre bel imbécile qui vient avec son maître à danser.
Scène 2
La Fée, Arlequin
La Fée
Eh bien, aimable enfant, vous me paraissez triste : y a-t-il quelque chose ici qui vous déplaise ?
Trivelin rit.
Arlequin
Moi, je n'en sais rien.
Pendant ce temps Arlequin prend des mouches, la Fée continuant à parler à Arlequin.
La Fée
Oh ! je vous prie, ne riez pas, cela me fait injure, je l'aime, cela vous suffit pour le respecter. Voulez-vous bien prendre votre leçon, mon cher enfant ?
Arlequin
Hem.
La Fée
Voulez-vous prendre votre leçon, pour l'amour de moi ?
Arlequin
Non.
Alors Arlequin lui voit une grosse bague au doigt, il lui va prendre la main, regarde la bague, et lève la tête en se mettant à rire niaisement.
La Fée
Quoi ! Vous me refusez si peu de chose, à moi qui vous aime ?
La Fée
Voulez-vous que je vous la donne ?
Arlequin
Oui-dà.
Comme il la prend grossièrement, elle lui dit.
Arlequin alors prend goulûment la main de la Fée qu'il baise.
La Fée
Mon cher Arlequin, un beau garçon comme vous, quand une dame lui présente quelque chose, doit baiser la main en le recevant.
Elle ajoute :
Arlequin alors baise le dessus de sa main ; la Fée soupire, et lui donnant sa bague, lui dit :
Alors le maître à danser apprend à Arlequin à faire la révérence. Arlequin égaie cette scène de tout ce que son génie peut lui fournir de propre au sujet.
La Fée
Il ne m'entend pas, mais du moins sa méprise m'a fait plaisir. Baisez la vôtre à présent. La voilà, en revanche, recevez votre leçon.
Arlequin
Je m'ennuie.
La Fée
En voilà donc assez : nous allons tâcher de vous divertir.
Arlequin
Divertir, divertir.
Scène 3
Un Chanteur, Arlequin, Chanteur, Une Chanteuse Bergère Vient, Chanteuse, La Fée, Trivelin
La Fée fait asseoir Arlequin alors auprès d'elle sur un banc de gazon qui sera auprès de la grille du théâtre. Pendant qu'on danse, Arlequin siffle.
à Arlequin
Un Chanteur
Beau brunet, l'Amour vous appelle.
Il l'appelle:
Arlequin
Je ne l'entends pas, où est-il ? Hé ! Hé !
continue
Chanteur
Beau brunet, l'Amour vous appelle.
Arlequin
Qu'il crie donc plus haut.
Chanteur
Voyez-vous cet objet charmant, Ces yeux dont l'ardeur étincelle, Vous répètent à tout moment : Beau brunet, l'Amour vous appelle.
Arlequin
Dame, cela est drôle !
et dit à Arlequin
Une Chanteuse Bergère Vient
Aimez, aimez, rien n'est si doux.
Arlequin
Apprenez, apprenez-moi cela.
Elle montre le chanteur.
continue en le regardant
Chanteuse
Ah ! Que je plains votre ignorance. Quel bonheur pour moi, quand j'y pense, Qu'Atys en sache plus que vous !
La Fée
Cher Arlequin, ces tendres chansons ne vous inspirent-elles rien ? Que sentez-vous ?
Arlequin
Je sens un grand appétit.
Un paysan danse.
Trivelin
C'est-à-dire qu'il soupire après sa collation ; mais voici un paysan qui veut vous donner le plaisir d'une danse de village, après quoi nous irons manger.
La Fée
Quand la danse finit, la Fée le tire par le bras, et lui dit en se levant. Vous vous endormez, que faut-il donc faire pour vous amuser ?
Arlequin
Hi, hi, hi, mon père, eh ! Je ne vois point ma mère !
Ils sortent tous.
La Fée
Emmenez-le, il se distraira peut-être, en mangeant, du chagrin qui le prend ; je sors d'ici pour quelques moments ; quand il aura fait collation, laissez-le se promener où il voudra.
Scène 4
Un Berger, Silvia
La scène change et représente au loin quelques moutons qui paissent. Silvia entre sur la scène en habit de bergère, une houlette à la main, un berger la suit.
Un Berger
Vous me fuyez, belle Silvia ?
Silvia
Que voulez-vous que je fasse, vous m'entretenez d'une chose qui m'ennuie, vous me parlez toujours d'amour.
Un Berger
Je vous parle de ce que je sens.
Silvia
Oui, mais je ne sens rien, moi.
Un Berger
Voilà ce qui me désespère.
Silvia
Ce n'est pas ma faute, je sais bien que toutes nos bergères ont chacune un berger qui ne les quitte point ; elles me disent qu'elles aiment, qu'elles soupirent ; elles y trouvent leur plaisir. Pour moi, je suis bien malheureuse : depuis que vous dites que vous soupirez pour moi, j'ai fait ce que j'ai pu pour soupirer aussi, car j'aimerais autant qu'une autre à être bien aise ; s'il y avait quelque secret pour cela, tenez, je vous rendrais heureux tout d'un coup, car je suis naturellement bonne.
Un Berger
Hélas ! pour de secret, je n'en sais point d'autre que celui de vous aimer moi-même.
Silvia
Apparemment que ce secret-là ne vaut rien ; car je ne vous aime point encore, et j'en suis bien fâchée ; comment avez-vous fait pour m'aimer, vous ?
Un Berger
Moi, je vous ai vue : voilà tout.
Silvia
Voyez quelle différence ; et moi, plus je vous vois et moins je vous aime. N'importe, allez, allez, cela viendra peut-être, mais ne me gênez point. Par exemple, à présent, je vous haïrais si vous restiez ici.
Un Berger
Je me retirerai donc, puisque c'est vous plaire, mais pour me consoler, donnez-moi votre main, que je la baise.
Silvia
Oh non ! On dit que c'est une faveur, et qu'il n'est pas honnête d'en faire, et cela est vrai, car je sais bien que les bergères se cachent de cela.
Un Berger
Personne ne nous voit.
Silvia
Oui ; mais puisque c'est une faute, je ne veux point la faire qu'elle ne me donne du plaisir comme aux autres.
Un Berger
Adieu donc, belle Silvia, songez quelquefois à moi.
Silvia
Oui, oui.
Scène 5
Silvia, Arlequin
Et puis voyant Arlequin.
Silvia
Que ce berger me déplaît avec son amour ! Toutes les fois qu'il me parle, je suis toute de méchante humeur. Mais qui est-ce qui vient là ? Ah mon Dieu le beau garçon !
Arlequin
Vous êtes bien pressée ?
Silvia
Je me retire, car je ne vous connais pas.
Arlequin
Vous ne me connaissez pas ? Tant pis ; faisons connaissance, voulez-vous ?
Silvia
Je le veux bien.
Arlequin
Que vous êtes jolie !
Silvia
Vous êtes bien obligeant.
Arlequin
Oh point, je dis la vérité.!
Silvia
Vous êtes bien joli aussi, vous.
Arlequin
Tant mieux : où demeurez-vous ? Je vous irai voir.
Silvia
Je demeure tout près ; mais il ne faut pas venir; il vaut mieux nous voir toujours ici, parce qu'il y a un berger qui m'aime ; il serait jaloux, et il nous suivrait.
Arlequin
Ce berger-là vous aime ?
Silvia
Oui.
Arlequin
Voyez donc cet impertinent ! Je ne le veux pas, moi. Est-ce que vous l'aimez, vous ?
Silvia
Non, je n'en ai jamais pu venir à bout.
Arlequin
C'est bien fait, il faut n'aimer personne que nous deux ; voyez si vous le pouvez ?
Silvia
Oh ! De reste, je ne trouve rien de si aisé.
Arlequin
Tout de bon ?
Silvia
Oh ! Je ne mens jamais, mais où demeurez-vous aussi ?
Arlequin
Dans cette grande maison.
Silvia
Quoi ! Chez la Fée ?
Arlequin
Oui.
Silvia
J'ai toujours eu du malheur.
Arlequin
Qu'est-ce que vous avez, ma chère amie ?
Silvia
C'est que cette Fée est plus belle que moi, et j'ai peur que notre amitié ne tienne pas.
Et puis tendrement.
Arlequin
J'aimerais mieux mourir. Allez, ne vous affligez pas, mon petit coeur.
Silvia
Vous m'aimerez donc toujours ?
Arlequin
Tant que je serai en vie.
Silvia
Ce serait bien dommage de me tromper, car je suis si simple. Mais mes moutons s'écartent, on me gronderait s'il s'en perdait quelqu'un : il faut que je m'en aille. Quand reviendrez-vous ?
Arlequin
Oh ! Que ces moutons me fâchent !
Silvia
Et moi aussi, mais que faire ? Serez-vous ici sur le soir ?
En disant cela il lui prend la main et il ajoute :
Il lui baise la main et dit :
Arlequin
Sans faute. Oh les jolis petits doigts ! Je n'ai jamais eu de bonbon si bon que cela.
Et puis à part.
Elle laisse tomber son mouchoir en s'en allant. Arlequin le ramasse et la rappelle pour lui donner.
Silvia
Adieu donc. Voilà que je soupire, et je n'ai point eu de secret pour cela.
Arlequin
Mon amie !
Et puis voyant son mouchoir entre les mains d'Arlequin.
Silvia
Que voulez-vous, mon amant ? Ah ! C'est mon mouchoir, donnez.
Arlequin
Non, je veux le garder, il me tiendra compagnie. Qu'est-ce que vous en faites ?
Silvia
Je me lave quelquefois le visage, et je m'essuie avec.
Arlequin
Et par où vous sert-il, afin que je le baise par là ?
Arlequin la salue en faisant des singeries, et se retire aussi.
Silvia
Partout, mais j'ai hâte, je ne vois plus mes moutons ; adieu, jusqu'à tantôt.
Scène 6
La Fée, Trivelin
La scène change, et représente le jardin de la Fée.
La Fée
Eh bien ! Notre jeune homme, a-t-il goûté ?
Trivelin
Oui, goûté comme quatre : il excelle en fait d'appétit.
La Fée
Où est-il à présent ?
Trivelin
Je crois qu'il joue au volant dans les prairies ; mais j'ai une nouvelle à vous apprendre.
La Fée
Quoi, qu'est-ce que c'est ?
Trivelin
Merlin est venu pour vous voir.
La Fée
Je suis ravie de ne m'y être point rencontrée ; car c'est une grande peine que de feindre de l'amour pour qui l'on n'en sent plus.
Trivelin
En vérité, Madame, c'est bien dommage que ce petit innocent l'ait chassé de votre coeur ! Merlin est au comble de la joie, il croit vous épouser incessamment. Imagines-tu quelque chose d'aussi beau qu'elle ? me disait-il tantôt, en regardant votre portrait. Ah ! Trivelin, que de plaisirs m'attendent ! Mais je vois bien que de ces plaisirs-là il n'en tâtera qu'en idée, et cela est d'une triste ressource, quand on s'en est promis la belle et bonne réalité. Il reviendra, comment vous tirerez-vous d'affaire avec lui ?
La Fée
Jusqu'ici je n'ai point encore d'autre parti à prendre que de le tromper.
Trivelin
Eh ! N'en sentez-vous pas quelque remords de conscience ?
La Fée
Oh ! J'ai bien d'autres choses en tête, qu'à m'amuser à consulter ma conscience sur une bagatelle..
Trivelin
Voilà ce qui s'appelle un coeur de femme complet.
La Fée
Je m'ennuie de ne point voir Arlequin ; je vais le chercher ; mais le voilà qui vient à nous : qu'en dis-tu, Trivelin ? Il me semble qu'il se tient mieux qu'à l'ordinaire ?
Scène 7
La Fée, Trivelin, Arlequin
Arlequin arrive tenant en main le mouchoir de Silvia qu'il regarde, et dont il se frotte tout doucement le visage.
Arlequin arrive au bord du théâtre, et il saute en tenant le mouchoir de Silvia, il le met dans son sein, il se couche et se roule dessus ; et tout cela gaiement. La Fée, à Trivelin.
La Fée
Je suis curieuse de voir ce qu'il fera tout seul, mets-toi à côté de moi, je vais tourner mon anneau qui nous rendra invisibles. Qu'est-ce que cela veut dire ? Cela me paraît singulier. Où a-t-il pris ce mouchoir ? Ne serait-ce pas un des miens qu'il aurait trouvé ? Ah ! Si cela était, Trivelin, toutes ces postures-là seraient peut-être de bon augure.
Trivelin
Je gagerais moi que c'est un linge qui sent le musc.
Elle s'éloigne de quelques pas, pendant qu'Arlequin se promène en long en chantant.
La Fée
Oh non ! Je veux lui parler, mais éloignons-nous un peu pour feindre que nous arrivons.
Arlequin
Ter li ta ta li ta.
La Fée
Bonjour, Arlequin.
Arlequin
Je suis votre très humble serviteur.
La Fée
Comment ! Voilà des manières ! Il ne m'en a jamais tant dit depuis qu'il est ici.
Arlequin
Madame, voulez-vous avoir la bonté de vouloir bien me dire comment on est quand on aime bien une personne ?
Et puis à Arlequin.
La Fée
Trivelin, entends-tu ? Quand on aime, mon cher enfant, on souhaite toujours de voir les gens, on ne peut se séparer d'eux, on les perd de vue avec chagrin : enfin on sent des transports, des impatiences et souvent des désirs.
Arlequin
M'y voilà.
La Fée
Est-ce que vous sentez tout ce que je dis là ?
Arlequin
Non, c'est une curiosité que j'ai.
Trivelin
Il jase vraiment !
La Fée
Il jase, il est vrai, mais sa réponse ne me plaît pas : mon cher Arlequin, ce n'est donc pas de moi que vous parlez ?
Arlequin
Oh ! Je ne suis pas un niais, je ne dis pas ce que je pense.
La Fée
Qu'est-ce que cela signifie ? Où avez-vous pris ce mouchoir ?
Arlequin
Je l'ai pris à terre.
La Fée
À qui est-il ?
Et puis s'arrêtant.
Arlequin
Il est à... Je n'en sais rien.
Elle lui arrache, et après l'avoir regardé avec chagrin, et à part.
La Fée
Il y a quelque mystère désolant là-dessous ! Donnez-moi ce mouchoir ! Il n'est pas à moi et il le baisait ; n'importe, cachons-lui mes soupçons, et ne l'intimidons pas ; car il ne me découvrirait rien.
Arlequin
Ayez la charité de me rendre le mouchoir.
Arlequin en le recevant baise la main, la salue, et s'en va. La Fée le regardant.
La Fée
Tenez, Arlequin, je ne veux pas vous l'ôter, puisqu'il vous fait plaisir. Vous me quittez ; où allez-vous ?
Arlequin
Dormir sous un arbre.
La Fée
Allez, allez.
Scène 8
La Fée, Trivelin
La Fée
Ah ! Trivelin, je suis perdue.
Trivelin
Je vous avoue, Madame, que voici une aventure où je ne comprends rien, que serait-il donc arrivé à ce petit peste-là ?
La Fée
Il a de l'esprit, Trivelin, il en a, et je n'en suis pas mieux, je suis plus folle que jamais. Ah ! Quel coup pour moi, que le petit ingrat vient de me paraître aimable ! As-tu vu comme il est changé ? As-tu remarqué de quel air il me parlait ? Combien sa physionomie était devenue fine ? Et ce n'est pas de moi qu'il tient toutes ces grâces-là ! Il a déjà de la délicatesse de sentiment, il s'est retenu, il n'ose me dire à qui appartient le mouchoir, il devine que j'en serais jalouse ; ah ! Qu'il faut qu'il ait pris d'amour pour avoir déjà tant d'esprit ! Que je suis malheureuse ! Une autre lui entendra dire ce je vous aime que j'ai tant désiré, et je sens qu'il méritera d'être adoré ; je suis au désespoir. Sortons, Trivelin ; il s'agit ici de découvrir ma rivale, je vais le suivre et parcourir tous les lieux où ils pourront se voir. Cherche de ton côté, va vite, je me meurs.
Scène 9
Silvia, Cousine
La scène change et représente une prairie où de loin paissent des moutons.
Silvia
Arrête-toi un moment, ma cousine ; je t'aurai bientôt conté mon histoire, et tu me donneras quelque avis. Tiens, j'étais ici quand il est venu ; dès qu'il s'est approché, le coeur m'a dit que je l'aimais ; cela est admirable ! Il s'est approché aussi, il m'a parlé ; sais-tu ce qu'il m'a dit ? Qu'il m'aimait aussi. J'étais plus contente que si on m'avait donné tous les moutons du hameau : vraiment je ne m'étonne pas si toutes nos bergères sont si aises d'aimer ; je voudrais n'avoir fait que cela depuis que je suis au monde, tant je le trouve charmant ; mais ce n'est pas tout, il doit revenir ici bientôt ; il m'a déjà baisé la main, et je vois bien qu'il voudra me la baiser encore. Donne-moi conseil, toi qui as eu tant d'amants ; dois-je le laisser faire ?
Cousine
Garde-t'en bien, ma cousine, sois bien sévère, cela entretient l'amour d'un amant.
Silvia
Quoi, il n'y a point de moyen plus aisé que cela pour l'entretenir ?
Cousine
Non ; il ne faut point aussi lui dire tant que tu l'aimes.
Silvia
Eh ! comment s'en empêcher ? Je suis encore trop jeune pour pouvoir me gêner.
Cousine
Fais comme tu pourras, mais on m'attend, je ne puis rester plus longtemps, adieu, ma cousine.
Scène 10
Silvia
Silvia
Que je suis inquiète ! J'aimerais autant ne point aimer que d'être obligée d'être sévère ; cependant elle dit que cela entretient l'amour, voilà qui est étrange ; on devrait bien changer une manière si incommode ; ceux qui l'on inventée n'aimaient pas tant que moi.
Scène 11
Silvia, Arlequin
Arlequin arrive.
Dès qu'Arlequin l'aperçoit, il vient à elle en sautant de joie ; il lui fait des caresses avec son chapeau, auquel il a attaché le mouchoir, il tourne autour de Silvia, tantôt il baise le mouchoir, tantôt il caresse Silvia.
Silvia
Voici mon amant ; que j'aurai de peine à me retenir !
Arlequin
Vous voilà donc, mon petit coeur ?
Silvia
Oui, mon amant.
Arlequin
Êtes-vous bien aise de me voir ?
Silvia
Assez.
Arlequin
Assez, ce n'est pas assez.
Arlequin ici lui prend la main, Silvia paraît embarrassé.
Silvia
Oh si fait, il n'en faut pas davantage.
Arlequin
Et moi, je ne veux pas que vous disiez comme cela. Il veut alors lui baiser la main, en disant ces derniers mots.
Silvia
Ne me baisez pas la main au moins.
Il pleure.
Arlequin
Ne voilà-t-il pas encore ? Allez, vous êtes une trompeuse.
Silvia
Hélas ! Mon petit amant, ne pleurez pas.
Arlequin
Vous m'aviez promis votre amitié.
Silvia
Eh ! Je vous l'ai donnée.
En lui offrant la sienne.
Arlequin
Non : quand on aime les gens, on ne les empêche pas de baiser sa main. Tenez, voilà la mienne ; voyez si je ferai comme vous.
Silvia
Oh ! Ma cousine dira ce qu'elle voudra, mais je ne puis y tenir. Là, là, consolez-vous, mon amant, et baisez ma main puisque vous en avez envie ; baisez, mais écoutez, n'allez pas me demander combien je vous aime, car je vous en dirais toujours la moitié moins qu'il n'y en a. Cela n'empêchera pas que, dans le fond, je ne vous aime de tout mon coeur ; mais vous ne devez pas le savoir, parce que cela vous ôterait votre amitié, on me l'a dit.
Arlequin
Tous ceux qui vous ont dit cela ont fait un mensonge : ce sont des causeurs qui n'entendent rien à notre affaire. Le coeur me bat quand je baise votre main et que vous dites que vous m'aimez, et c'est marque que ces choses-là sont bonnes à mon amitié.
Silvia
Cela se peut bien, car la mienne en va de mieux en mieux aussi ; mais n'importe, puisqu'on dit que cela ne vaut rien, faisons un marché de peur d'accident : toutes les fois que vous me demanderez si j'ai beaucoup d'amitié pour vous, je vous répondrai que je n'en ai guère, et cela ne sera pourtant pas vrai ; et quand vous voudrez me baiser la main, je ne le voudrai pas, et pourtant j'en aurai envie.
Arlequin
Eh ! Eh ! Cela sera drôle ! Je le veux bien ; mais avant ce marché-là, laissez-moi baiser votre main à mon aise, cela ne sera pas du jeu.
Silvia
Baisez, cela est juste.
Arlequin
Oh ! Mais, mon amie, peut-être que le marché nous fâchera tous deux.
Silvia
Eh ! quand cela nous fâchera tout de bon, ne sommes-nous pas les maîtres ?
Arlequin
Il est vrai, mon amie ; cela est donc arrêté ?
Silvia
Oui.
Arlequin ici badine, et l'interroge pour rire.
Arlequin
Cela sera tout divertissant : voyons pour voir. M'aimez-vous beaucoup ?
Silvia
Pas beaucoup.
Arlequin
Ce n'est que pour rire au moins, autrement...
Silvia
Eh ! sans doute.
Et puis pour badiner encore.
Arlequin
Ah ! Ah ! Ah ! Donnez-moi votre main, ma mignonne.
Silvia
Je ne le veux pas.
Arlequin
Je sais pourtant que vous le voudriez bien.
Silvia
Plus que vous ; mais je ne veux pas le dire.
Arlequin
Je veux la baiser, ou je serai fâché.
Silvia
Vous badinez, mon amant ?
Arlequin
Non.
Silvia
Quoi ! C'est tout de bon ?
Arlequin
Tout de bon.
Silvia
Tenez donc.
Scène 12
La Fée, Arlequin, Silvia
La Fée
Ah ! Je vois mon malheur !
Arlequin
Dame ! Je badinais.
Silvia
Je vois bien que vous m'avez attrapée, mais j'en profite aussi.
Arlequin
Voilà un petit mot qui me plaît comme tout.
Elle retourne son anneau.
La Fée
Ah ! Juste ciel, quel langage ! Paraissons.
Silvia
Ah !
Arlequin
Ouf !
La Fée
Vous en savez déjà beaucoup !
Arlequin
Eh ! Eh ! Je ne savais pourtant pas que vous étiez là.
Et puis le touchant de sa baguette.
Après ce dernier mot, elle touche aussi Silvia sans lui rien dire.
La Fée
Ingrat ! Suivez-moi.
La Fée alors part avec Arlequin, qui marche devant en silence et comme par compas.
Silvia
Miséricorde !
Scène 13
Silvia, Un Des Lutins, Un Autre Lutin
Silvia là-dessus veut marcher, mais elle ne peut avancer un pas, elle dit :
Elle fait des efforts et ajoute :
À ces mots, deux ou trois Lutins viennent pour l'enlever.
Silvia
Ah ! La méchante femme, je tremble encore de peur. Hélas ! Peut-être qu'elle va tuer mon amant, elle ne lui pardonnera jamais de m'aimer, mais je sais bien comment je ferai ; je m'en vais assembler tous les bergers du hameau, et les mener chez elle : allons. Qu'est-ce que j'ai donc ? Je ne puis me remuer. Ah ! Cette magicienne m'a jeté un sortilège aux jambes. Ahi ! Ahi ! Messieurs, ayez pitié de moi, au secours, au secours !
Un Des Lutins
Suivez-nous, suivez-nous.
Silvia
Je ne veux pas, je veux retourner au logis.
Ils l'enlèvent en criant.
Un Autre Lutin
Marchons.
Scène 14
La Fée, Arlequin
La scène change et représente le jardin de la Fée.
La Fée
Fourbe que tu es ! Je n'ai pu paraître aimable à tes yeux, je n'ai pu t'inspirer le moindre sentiment, malgré tous les soins et toute la tendresse que tu m'as vue ; et ton changement est l'ouvrage d'une misérable bergère ! Réponds, ingrat, que lui trouves-tu de si charmant ? Parle.
Arlequin
Qu'est-ce que vous voulez ?
La Fée
Je ne te conseille pas d'affecter une stupidité que tu n'as plus, et si tu ne te montres tel que tu es, tu vas me voir poignarder l'indigne objet de ton choix.
Arlequin
Eh ! Non, non ; je vous promets que j'aurai de l'esprit autant que vous le voudrez.
La Fée
Tu trembles pour elle.
Arlequin
C'est que je n'aime à voir mourir personne.
La Fée
Tu me verras mourir, moi, si tu ne m'aimes.
Arlequin
Ne soyez donc point en colère contre nous.
La Fée
Ah ! Mon cher Arlequin, regarde-moi, repens-toi de m'avoir désespérée, j'oublierai de quelle part t'est venu ton esprit ; mais puisque tu en as, qu'il te serve à connaître les avantages que je t'offre.
Arlequin
Tenez, dans le fond, je vois bien que j'ai tort ; vous êtes belle et brave cent fois plus que l'autre, mais j'enrage.
La Fée
Eh ! De quoi ?
Arlequin
C'est que j'ai laissé prendre mon coeur par cette petite friponne qui est plus laide que vous.
La Fée
Arlequin, voudrais-tu aimer une personne qui te trompe, qui a voulu badiner avec toi, et qui ne t'aime pas ?
Arlequin
Oh ! Pour cela si fait, elle m'aime à la folie.
La Fée
Elle t'abusait, je le sais bien, puisqu'elle doit épouser un berger du village qui est son amant : si tu veux, je m'en vais l'envoyer chercher, et elle te le dira elle-même.
Et puis vite.
Arlequin
Tic, tac, tic, tac, ouf voilà des paroles qui me rendent malade. Allons, allons, je veux savoir cela ; car si elle me trompe, jarni, je vous caresserai, je vous épouserai devant ses deux yeux pour la punir.
La Fée
Eh bien ! je vais donc l'envoyer chercher.
Arlequin
Oui ; mais vous êtes bien fine, si vous êtes là quand elle me parlera, vous lui ferez la grimace, elle vous craindra, et elle n'osera me dire rondement sa pensée.
La Fée
Je me retirerai.
Arlequin
La peste ! Vous êtes une sorcière, vous nous jouerez un tour comme tantôt, et elle s'en doutera : vous êtes au milieu du monde, et on ne voit rien. Oh ! je ne veux point que vous trichiez ; faites un serment que vous n'y serez pas en cachette.
La Fée
Je te le jure, foi de fée.
Arlequin
Je ne sais point si ce juron-là est bon ; mais je me souviens à cette heure, quand on me lisait des histoires, d'avoir vu qu'on jurait par le six, le tix, oui le Styx.
La Fée
C'est la même chose.
Arlequin
N'importe, jurez toujours ; dame, puisque vous craignez, c'est que c'est le meilleur.
La Fée
Eh bien ! Je n'y serai point, je t'en jure par le Styx, et je vais donner ordre qu'on l'amène ici.
Il sort.
Arlequin
Et moi en attendant je m'en vais gémir en me promenant.
Scène 15
La Fée
La Fée
Mon serment me lie, mais je n'en sais pas moins le moyen d'épouvanter la bergère sans être présente, et il me reste une ressource ; je donnerai mon anneau à Trivelin qui les écoutera invisible, et qui me rapportera ce qu'ils auront dit. Appelons-le : Trivelin ! Trivelin !
Scène 16
Trivelin, La Fée
Trivelin
Que voulez-vous, Madame ?
La Fée
Faites venir ici cette bergère, je veux lui parler ; et vous, prenez cette bague. Quand j'aurai quitté cette fille, vous avertirez Arlequin de lui venir parler, et vous le suivrez sans qu'il le sache pour venir écouter leur entretien, avec la précaution de retourner la bague, pour n'être point vu d'eux ; après quoi, vous me redirez leur discours : entendez-vous ? Soyez exact, je vous prie.
Il sort pour aller chercher Silvia.
Trivelin
Oui, Madame.
Scène 17
La Fée, Silvia
Silvia entre. La Fée en colère :
La Fée
Est-il d'aventure plus triste que la mienne ? Je n'ai lieu d'aimer plus que je n'aimais, que pour en souffrir davantage ; cependant il me reste encore quelque espérance ; mais voici ma rivale. Approchez, approchez.
Silvia
Madame, est-ce que vous voulez toujours me retenir de force ici ? Si ce beau garçon m'aime, est-ce ma faute ? Il dit que je suis belle, dame, je ne puis pas m'empêcher de l'être.
Haut.
La Fée
Oh ! si je ne craignais de tout perdre, je la déchirerais. Écoutez-moi, petite fille, mille tourments vous sont préparés, si vous ne m'obéissez.
Silvia
Hélas ! vous n'avez qu'à dire.
La Fée
Arlequin va paraître ici : je vous ordonne de lui dire que vous n'avez voulu que vous divertir avec lui, que vous ne l'aimez point, et qu'on va vous marier avec un berger du village ; je ne paraîtrai point dans votre conversation, mais je serai à vos côtés sans que vous me voyiez, et si vous n'observez mes ordres avec la dernière rigueur, s'il vous échappe le moindre mot qui lui fasse deviner que je vous aie forcée à lui parler comme je le veux, tout est prêt pour votre supplice.
Silvia
Moi, lui dire que j'ai voulu me moquer de lui ? Cela est-il raisonnable ? Il se mettra à pleurer, et je me mettrai à pleurer aussi : vous savez bien que cela est immanquable.
Des esprits entrent.
La Fée
Vous osez me résister ! Paraissez, esprits infernaux, enchaînez-la, et n'oubliez rien pour la tourmenter.
Silvia
N'avez-vous pas de conscience de me demander une chose impossible ?
La Fée
Ce n'est pas tout; allez prendre l'ingrat qu'elle aime, et donnez-lui la mort à ses yeux.
Silvia
La mort ! Ah ! Madame la Fée, vous n'avez qu'à le faire venir ; je m'en vais lui dire que je le hais, et je vous promets de ne point pleurer du tout ; je l'aime trop pour cela.
Aux esprits.
À Silvia.
La Fée sort et les diables aussi.
La Fée
Si vous versez une larme, si vous ne paraissez tranquille, il est perdu, et vous aussi. Ôtez-lui ses fers. Quand vous lui aurez parlé, je vous ferai reconduire chez vous, si j'ai lieu d'être contente : il va venir, attendez ici.
Scène 18
Silvia, Arlequin, Trivelin
Arlequin entre alors triste et la tête penchée, il ne dit mot jusqu'auprès de Silvia, il se présente à elle, la regarde un moment sans parler ; et après, Trivelin invisible entre.
Silvia
Achevons vite de pleurer, afin que mon amant ne croie pas que je l'aime, le pauvre enfant, ce serait le tuer moi-même. Ah ! Maudite fée ! Mais essuyons mes yeux, le voilà qui vient.
Arlequin
Mon amie !
Silvia
Eh bien ?
Arlequin
Regardez-moi.
Silvia
À quoi sert tout cela ? On m'a fait venir ici pour vous parler ; j'ai hâte, qu'est-ce que vous voulez ?
Arlequin
Est-ce vrai que vous m'avez fourbé ?
Silvia
Oui, tout ce que j'ai fait, ce n'était que pour me donner du plaisir.
Et puis en flattant Silvia.
Arlequin
Mon amie, dites franchement, cette coquine de fée n'est point ici, car elle en a juré. Là, là, remettez-vous, mon petit coeur : dites, êtes-vous une perfide ? Allez-vous être la femme d'un vilain berger ?
Silvia
Oui, encore une fois, tout cela est vrai.
Arlequin
Hi, hi, hi.
Arlequin, en pleurant sans rien dire, cherche dans ses poches ; il en tire un petit couteau qu'il aiguise sur sa manche.
Silvia
Le courage me manque.
Alors Arlequin sans répondre allonge le bras comme pour prendre sa secousse, et ouvre un peu son estomac.
Silvia
Qu'allez-vous donc faire ?
Et puis en parlant à la Fée qu'elle croit à côté d'elle.
Silvia
Ah ! Il va se tuer; arrêtez-vous, mon amant ! J'ai été obligée de vous dire des menteries. Madame la Fée, pardonnez-moi en quelque endroit que vous soyez ici, vous voyez bien ce qui en est.
Silvia le soutient. Trivelin, alors, paraît tout d'un coup à leurs yeux.
Arlequin
Ah ! Quel plaisir ! Soutenez-moi, m'amour, je m'évanouis d'aise.
Silvia
Ah ! Voilà la Fée.
Trivelin
Non, mes enfants, ce n'est pas la Fée ; mais elle m'a donné son anneau, afin que je vous écoutasse sans être vu. Ce serait bien dommage d'abandonner de si tendres amants à sa fureur : aussi bien ne mérite-t-elle pas qu'on la serve, puisqu'elle est infidèle au plus généreux magicien du monde, à qui je suis dévoué : soyez en repos, je vais vous donner un moyen d'assurer votre bonheur. Il faut qu'Arlequin paraisse mécontent de vous, Silvia ; et que de votre côté vous feigniez de le quitter en le raillant. Je vais chercher la Fée qui m'attend, à qui je dirai que vous vous êtes parfaitement acquittée de ce qu'elle vous avait ordonné : elle sera témoin de votre retraite. Pour vous, Arlequin, quand Silvia sera sortie, vous resterez avec la Fée, et alors en l'assurant que vous ne songez plus à Silvia infidèle, vous jurerez de vous attacher à elle, et tâcherez par quelque tour d'adresse, et comme en badinant, de lui prendre sa baguette ; je vous avertis que dès qu'elle sera dans vos mains, la Fée n'aura plus aucun pouvoir sur vous deux ; et qu'en la touchant elle-même d'un coup de la baguette, vous en serez absolument le maître. Pour lors, vous pourrez sortir d'ici et vous faire telle destinée qu'il vous plaira.
Silvia
Je prie le ciel qu'il vous récompense.
Arlequin
Oh ! Quel honnête homme ! Quand j'aurai la baguette, je vous donnerai votre plein chapeau de liards.
Trivelin
Préparez-vous, je vais amener ici la Fée.
Scène 19
Arlequin, Silvia
Arlequin
Ma chère amie, la joie me court dans le corps ; il faut que je vous baise, nous avons bien le temps de cela.
La Fée entre.
Silvia
Taisez-vous donc, mon ami, ne nous caressons pas à cette heure, afin de pouvoir nous caresser toujours : on vient, dites-moi bien des injures, pour avoir la baguette.
Arlequin
Allons, petite coquine.
Scène 20
Trivelin, Arlequin, Silvia, La Fée
Trivelin
Je crois, Madame, que vous aurez lieu d'être contente.
Arlequin
Sortez d'ici, friponne ; voyez cette petite effrontée ! Sortez d'ici, mort de ma vie !
Et puis Silvia dit à la Fée :
Silvia
Ah ! Ah ! Qu'il est drôle ! Adieu, adieu, je m'en vais épouser mon amant : une autre fois ne croyez pas tout ce qu'on vous dit, petit garçon. Madame, voulez-vous que je m'en aille ?
Elle sort avec Trivelin.
La Fée
Faites-la sortir, Trivelin.
Scène 21
La Fée, Arlequin
La Fée
Je vous avais dit la vérité, comme vous voyez
Arlequin
Oh ! Je me soucie bien de cela : c'est une petite laide qui ne vous vaut pas. Allez, allez, à présent je vois bien que vous êtes une bonne personne. Fi ! Que j'étais sot ; laissez faire, nous l'attraperons bien, quand nous serons mari et femme.
La Fée
Quoi ! Mon cher Arlequin, vous m'aimerez donc ?
Et puis doucement.
Arlequin
Eh, qui donc ? J'avais assurément la vue trouble. Tenez, cela m'avait fâché d'abord, mais à présent je donnerais toutes les bergères des champs pour une mauvaise épingle. Mais vous n'avez peut-être plus envie de moi, à cause que j'ai été si bête ?
La Fée
Mon cher Arlequin, je te fais mon maître, mon mari ; oui, je t'épouse ; je te donne mon coeur, mes richesses, ma puissance. Es-tu content ?
Et lui prenant la main.
C'est son chapeau.
C'est son épée. Là-dessus, en badinant, il lui met son épée au côté, et dit en lui prenant sa baguette :
Arlequin
Ah ! Ma mie, que vous me plaisez ! Moi, je vous donne ma personne, et puis cela encore. Et puis encore cela. Et je m'en vais mettre ce bâton à mon côté.
La Fée
Donnez, donnez-moi cette baguette, mon fils ; vous la casserez.
Arlequin
Tout doucement, tout doucement!
La Fée
Donnez donc vite, j'en ai besoin.
Arlequin
Tout beau, asseyez-vous là ; et soyez sage.
La Fée
Ah! Je suis perdue, je suis trahie.
Arlequin alors fait des sauts de joie ; il rit, il danse, il siffle, et de temps en temps va autour de la Fée, et lui montrant la baguette.
Alors il appelle tout le monde.
Tout accourt à sa voix.
Arlequin
Et moi, je suis on ne peut pas mieux. Oh ! Oh ! Vous me grondiez tantôt parce que je n'avais pas d'esprit ; j'en ai pourtant plus que vous. Soyez bien sage, madame la sorcière, car voyez bien cela ! Allons, qu'on m'apporte ici mon petit coeur. Trivelin où sont mes valets et tous les diables aussi ? Vite, j'ordonne, je commande, ou par la sambleu...
Scène Dernière
Arlequin, Silvia, Un Esprit
Il lui donne la baguette.
Arlequin
Ma chère amie, voilà la machine ; je suis sorcier à cette heure ; tenez, prenez, prenez ; il faut que vous soyez sorcière aussi.
À peine Silvia a-t-elle dit ces mots, que quelques esprits s'avancent, et l'un d'eux dit :
Silvia
Oh ! Mon amant, nous n'aurons plus d'envieux.
Un Esprit
Vous êtes notre maîtresse, que voulez-vous de nous ?
Silvia
Voilà encore ces vilains hommes qui me font peur.
À Silvia.
Il prend la baguette, et ensuite bat les esprits avec son épée ; il bat après les danseurs, les chanteurs, et jusqu'à Trivelin même.
Arlequin
Jarni, je vous apprendrai à vivre. Donnez-moi ce bâton, afin que je les rosse.
Arlequin menace toujours tout le monde, et va à la Fée qui est sur le banc, et la menace aussi.
Silvia
En voilà assez, mon ami.
La Fée retourne la tête en jetant des regards de fureur sur eux.
Silvia
Bonjour, Madame, comment vous portez-vous ? Vous n'êtes donc plus si méchante ?
Silvia
Oh ! Qu'elle est en colère.
Arlequin
Tout doux, je suis le maître ; allons, qu'on nous regarde tout à l'heure agréablement.
Silvia
Laissons-la, mon ami, soyons généreux : la compassion est une belle chose.
Arlequin
Je lui pardonne, mais je veux qu'on chante, qu'on danse, et puis après nous irons nous faire roi quelque part.