Au Clair de la Lune
Scène 1
Pierrot, Colombine
Il verse.
Se répondant à lui-même.
Pierrot
Colombine, m'amour, tâte-moi de ce vin ! Que dis-tu du poulet ? Le poulet est divin !... Non moins que ceux pourtant que mon amour t'envoie ! Réponds ! Je veux avoir le bonheur de ta joie !
Colombine
Je suis occupée.
Pierrot
Hein ?
Colombine
Tout à l'heure !
Prenant un plat.
Il le met sur son assiette.
Même jeu.
Pierrot
Comment ! De tout temps Arlequin m'a traité de gourmand, Mais je suis dépassé par vous, perruche, - chatte ! Fi donc ! Et moi qui tiens dans ma main votre patte.., J'ai dû vous empêcher de manger des dix doigts ! Je vous la rends, tenez ! Veux-tu des petits pois ? Ce homard était fin ! Ces écrevisses, bonnes !
Colombine
Tu mets quadruples les morceaux, et tu t'étonnes, Malin, qu'on mange encor lorsque tu n'as plus faim !
Ils se mettent à manger de plus belle. — Jeux de scène.
Pierrot
Plus faim ! Oh !... Mon amour ! Je veux jusqu'à la fin Vous montrer que la faim et non la gourmandise Guide mes appétits, sages quoi qu'on en dise !
Scène 2
Arlequin, Pierrot, Colombine
Sur la place.
Un silence.
Apercevant le trou de la serrure.
Arlequin
C'est fini! Je n'ai plus de gîte pour le nuit !... Ni pour le jour non plus... Je me suis mal conduit ; Je devais tout casser chez mon propriétaire, Tuer, eussé-je dû rester seul sur la terre ! Tuer tout ; le bourgeois, les valets, le guet, - or Je n'ai rien fait, ma foi, j'en conviens : c'est un tort. Je suis, hélas ! Hélas ! Un des martyrs du terme ! Si j'eusse déjeuné, j'aurais été plus ferme ; Mais depuis quatre jours je suis sans un denier, Ayant pour Colomba dépensé le dernier ! Colomba ! Colombine ! Ô femmes ! Ô femelles ! Elles dînent toujours et soupent toujours, elles ! Et boivent, à défaut de vin, le sang du coeur ! Qu'entends-je ? Un cliquetis de fourchettes moqueur ? On soupe ici ! Je flaire une odeur de cuisine... Regardons par ce trou lumineux... Colombine ! Colombine et Pierrot !... Qui m'aurait dit qu'un jour, À mon masque, Pierrot riche ferait l'amour, Pincerait Colombine et mangerait des huîtres ? Voilà donc la fortune inconstante des pitres ! Et nous n'avons d'ami sûr que notre instrument. Viens, guitare, fidèle espoir du pauvre amant Qui sous les froids balcons chante au clair de la lune ! Viens : il ne s'agit pas de fléchir une brune ; Il s'agit de tromper Pierrot ! Viens, trouve un son Qui se marie à l'air plaintif de ma chanson. Dis ma misère ; fais qu'on m'ouvre ; sois touchante... Lente, lente, ma mie, andantino ! Je chante !
Pierrot
Qui peut m'interpeller à cette heure ?
Avec joie, à part.
Colombine
Qui sait ? C'est Arlequin pour sûr !
Pierrot
Faudra-t-il voir qui c'est ?
Colombine
Pourquoi pas ?
Arlequin frappe.
Pierrot
L'heure est sombre et la demande louche ! C'est peut-être un voleur plus noir que Scaramouche ! Me demander ma plume à cette heure de nuit, C'est étrange ! et d'ailleurs qui me trouble me nuit, Et je ne puis souffrir, quand j'aime et quand je mange, Quand je bois de vieux vins à côté de mon ange, Je ne puis pas souffrir qu'un passant importun... Qui frappe ?
Arlequin
Ouvre-moi donc !
Pierrot
Qui va là ?
Arlequin
C'est quelqu'un !
Pierrot
Je m'en doute, parbleu ! mais encore ?
Arlequin
Ouvre vite ! C'est un de tes amis qui se trouve sans gîte ; Il est ce que jadis tu fus : un simple gueux, Et pour se consoler un peu, le malheureux Voudrait écrire un mot d'amour à sa maîtresse. Toi qui vis grassement dans l'or et la richesse, Si tu n'as pas un coeur, une âme de rocher, Écoute ma supplique et te laisse toucher !
Pierrot va ouvrir la porte, non sans faire la grimace. Arlequin le culbute, le jette à la rue, et ferme la porte aux verrous.
Colombine
Hi ! Hi ! le pauvre diable ! Ah ! Pierrot, sur ton âme !...
Scène 3
Pierrot, Arlequin, Colombine
Après réflexion.
Il se drape dans ses amples habits et regarde piteusement par le trou de la serrure.
Pierrot
Tel Samson se laissa raser par une femme ! Ô stupéfaction ! Honte ! Douleur ! Courroux ! Tu m'as valu cela, ma traîtresse aux yeux doux ! A ce coup de Jarnac j'ai reconnu mon drôle ! Arlequin seul a pu m'improviser ce râle Lamentable, tout en m'appelant son ami ! Hélas ! Je n'aurai donc festiné qu'à demi ! Ce blond poulet que j'ai laissé dans mon assiette, Il l'achève ! Je n'ai gardé que ma serviette, Ironique destin ! et lui, l'heureux rival, Masqué de noir pour son éternel carnaval, À ma place poursuit et caresse ma brune, Tandis que moi, tout blanc,j'ai froid au clair de lune !
Il l'embrasse.
Arlequin
Je ne t'en veux pas, moi, de vivre avec Pierrot, De boire ses liqueurs et- de manger son rot : Il est riche à présent ! Moi, toujours pauvre hère, Sans toit pour m'abriter et souvent à jeun, - j'erre ! J'avais bien un manteau, mais j'ai dû le laisser Aux mains d'un laideron qui voulut m'embrasser ! Ainsi, brune beauté, je ne pourrais pas même Préserver des frimas cette gorge que j'aime.
Pierrot
Euh !
Colombine
Mangez, Arlequin.
Il s'achemine.
Comme éveillé d'un rêve.
II s'en va.
Pierrot
Colombine a bon coeur ! Je ne puis pourtant pas laisser l'heureux vainqueur Me voler mon festin sans courir à la garde, Et je crois que c'est moi que ce soin-là regarde ! Brrrou ! C'est dur ! S'en aller, seul, sous un vent pareil, Et dans la rue, ayant la lune pour soleil, Marcher en grelottant au plein coeur de décembre, Et songer qu'on était tranquille dans sa chambre, Tout à l'heure, si bien et si douillettement ! C'est dur ! C'est dur ! Ô lune, étoiles, firmament, J'aimai la poésie, et je l'aime encor, certes ! Mais j'aime le bien-être ! Au temps des feuilles vertes J'accepte la fraîcheur des nuits, sous le ciel bleu, Mais en hiver je veux m'asseoir au coin du feu, Et, tandis que mon chat sur le tapis ronronne, M'assoupir lentement et dormir en personne !... Brrrou ! J'ai froid !... brrrou ! courons, ou les passants, demain, Pourraient trouver Pierrot gelé sur leur chemin.
Scène 4
Arlequin, Colombine
Arlequin
Vous êtes belle, à ma maîtresse, je vous aime !
Colombine
Eh ! N'êtes-vous pas beau, mon Arlequin, vous-même ? N'êtes-vous pas joli, bien fait et gracieux, Masqué de noir, avec des flammes dans les yeux ? Au fond, mon Arlequin, c'est toi que je préfère, Mais tu l'as dit : tu n'as pas un sou ; comment faire ?
Arlequin
Comment faire ?... Eh ! parbleu, comme nous avons fait Jusqu'ici ; n'est-ce pas ravissant en effet ? Boire son vin, manger son poulet à sa place, Et tout doucettement nous aimer à sa face ?
Colombine
Ce n'est pas sans danger !
Arlequin
Vraiment, et que crains-tu ?
Colombine
Que la patrouille arrive, et que tu sois battu !
Après réflexion.
Arlequin
Bah !... J'ai mon plan ! Tandis que mon Pierrot s'enrhume, Je m'en vais m'affubler de son pâle costume ! Quand les soldats viendront, il leur faudra choisir Entre les deux Pierrots... lequel des deux saisir ? Je ferai, je dirai tant et de telle sorte Que, bref, le vrai Pierrot sera mis à sa porte... Mais, outre son costume, il me faut à tout prix Un oeil de blanc d Espagne ou de poudre de riz.
Colombine
J'en ai là, moi.
Il entre dans le cabinet de toilette, et de l'intérieur :
Il reparaît, et avisant le porte-manteau il décroche un pierrot sous l'écriteau : Dimanche.
Arlequin
Fort bien. C'en est fait, Colombine : De noir je deviens blanc, et de charbon farine. Diantre ! Sa garde-robe est riche !... M'y voici ! Ne me prendrait-on pas pour un niais ainsi ?
Colombine
Parfaitement.
Arlequin
Alors, c'est que je lui ressemble ! Maintenant,jouissons du bonheur d'être ensemble : C'est légitime, car je suis Pierrot !
Scène 5
Pierrot, Le Guet, Un Sergent
Il apparaît, parlant au sergent à la cantonade.
Pierrot
Suis-moi, Sergent, viens arrêter cet homme au nom du Roi !
Aux hommes de la patrouille :
Les hommes se postent. Il met l'oeil au trou de la serrure ; sa figure exprime un étonnement croissant mêlé de terreur.
On l'entoure.
Le Guet
Messieurs, il est entré chez moi par ruse infâme, Et... dans cet instant même il caresse ma femme ! Postez-vous ; cernez-le : - je vais l'interroger... Soutenez-moi ! L'affaire est d'ailleurs sans danger. Messieurs ! Sergent ! Messieurs ! Il faut que je m'excuse ! J'ai fait erreur : c'est clair. L'homme parfois s'abuse, S'abuse étrangement, étrangement ma foi ! Celui de là dedans, messieurs, c'est moi ! C'est moi, C'est moi-même, Pierrot ! Cela tient du prodige, Mais je me suis bien vu, je me suis vu, vous dis-je ! C'est moi qui suis chez moi ; donc, plus rien d'illégal ; C'est moi qui suis mon hôte et qui suis mon rival ! C'est moi qui me suis mis sottement à la porte ! C'est moi, Pierrot ! - Vraiment, la chose est un peu forte, Et je me croyais plus mon ami que cela ! Me chasser par un soir d'amour et de gala ! Me chasser par un froid de loup, et, triple bête, Me mettre à dos la garde en marchant à sa tête !
Un Sergent
Vous vous moqueZ, voyons !
Pierrot
Non pas ! Je me suis pris Pour un autre. La chose est simple.
Un Sergent
Êtes-vous gris ?
Le sergent, à-la garde.
Pierrot
Pas encor tout à fait... Empoignez-moi cet homme !
Pierrot
Ô sergent, bon sergent, j'ai là certaine somme. .1
Un Sergent
Lâchez ce blanc benêt !
Pierrot
Benêt !
Un Sergent
Donne l'argent !
Pierrot
Pour me faire appeler blanc benêt ? Non, sergent !
Un Sergent
Allons, donne !
Pierrot
Oh ! Sergent ! Mon doux ami !
Un Sergent
La bourse Ou la vie !
Pierrot
Oh ! Sergent ! Mon unique ressource !
Un Sergent
Empoignez-moi...
Il sort deux bourses, en remet vivement une dans sa poche, et donnant la seconde :
Pierrot
Non ! Non ! Voici la somme.
Le sergent s'éloigne avec sa troupe.
Un Sergent
Bien !
Scène 6
Pierrot, Arlequin, Colombine
Un silence pendant lequel il se promène, grelottant. - Revenant sur le seuil de la porte.
Il regarde par le trou de la serrure.
Même jeu.
Il regarde par le trou de la serrure.
Il chante.
Il frappe.
Pierrot
Adieu, guet fort peu gai, fléau du citoyen ! Ainsi, je suis chez moi ! sans doute, c'est étrange ! Je n'ai rien sous la dent, par exemple ? Et je mange ! Je ne mets pas mon verre à ma lèvre ? Et je bois ! Par un mystère enfin, je suis tout à la fois Dans ma chambre où j'ai chaud, dans la rue où je tremble ; Ici sans Colomba, là nous sommes ensemble ! Cela n'est arrivé qu'à moi, j'en jurerais ! Le merveilleux s'acharne après moi tout exprès, Et j'ai toujours un mot à chercher, un problème À résoudre, et j'en ai la face à jamais blême ! Qui ne s'étonnerait d'un pareil accident ? Être sur le trottoir et chez soi cependant ! Car enfin, c'est bien moi qui suis dans mon costume ! Oui, je me reconnais : léger comme une plume, Blanc comme neige, avec un magnifique oeil noir, C'est bien là le Pierrot que je vis au miroir ! Ma démarche, mon air, ma grâce... mais j'y pense ! J'ai toujours eu pour moi quelque condescendance, Et je n'aimai jamais à me faire souffrir ; Je n'ai donc qu'à frapper : je suis sûr de m'ouvrit !
Arlequin
Qui frappe ?
Pierrot
Toi !
Arlequin
Comment ?
Pierrot
C'est toi, frileux et blême !
Arlequin
Qu'est ceci ?
Colombine
C'est Pierrot qui te prend pour lui-même !.. Il n'a pas lu Sosie...
Haut.
Arlequin
Ah ! Bon ! Je ne crois pas Que je puisse être ici, puisque je suis là-bas. Si donc je suis là-bas, je me trouve à la porte, Et je ne peux ouvrir, car la serrure est forte ! Je m'en vais donc au clair de la lune dormir En attendant demain qui doit bientôt venir !
Pierrot
Hélas ! Mais je me vois là dedans !
Arlequin
Je vois double. J'ai bu !
Pierrot
C'est raisonné fort bien, malgré mon trouble ! Mais Colombine peut m'ouvrir !
Arlequin
Non, elle dort.
Colombine
Ouvrons-lui, nous rirons !
Pierrot
Je cognerai si fort !...
Scène 7
Colombine, Pierrot, Arlequin
Colombine
Ah ! Pierrot, je dormais si bien ! D'un si bon somme !
Colombine, prise pour arbitre, à Pierrot à sa droite et Arlequin à sa gauche.
Pierrot
Ah çà ! Lequel des deux est moi Pierrot, en somme ? Car je suis dégrisé ! Je ne vois pas deux rôts, Deux femmes ni deux lits, et je vois deux Pierrots ! Colombine, tu peux seule en cette aventure Dire la vérité !
Arlequin
Tu connais ma nature : Je suis gourmand, poltron, bête, une brute enfin ! Je bois beaucoup sans soif et je goinfre sans faim !
Colombine
C'est toi le vrai Pierrot !
Pierrot
Tout doux ! J'ai du courage, Un savoir-vivre exquis et du coeur à l'ouvrage ; Je me lève matin pour écrire mes vers ; Il n'est pas deux Pierrots enfin dans l'univers !
Colombine
C'est toi le vrai Pierrot !
Pierrot
Incertitude amère !
Colombine
Voulez-vous en sortir ? Voici ce qu'il faut faire ; Improvisez des vers chacun de son côté, Et les meilleurs seront de Pierrot.
Pierrot fait la grimace et se met à chercher. Arlequin fait signe qu'il a trouvé, et dit d'un ton lyrique, emphatique :
Arlequin
Accepté ! Colombine, Pierrot vous aime seul sur terre ; Vous le reconnaîtrez au regard de ses yeux : Si vous regardez bien, cessera tout mystère, Car il porte en ses yeux le plus cruel des dieux !
Colombine
Hi ! hi ! hi ! hi ! Je suis vraiment embarrassée ! L'un a la forme, soit ! Mais l'autre a la pensée !
Pierrot
Et lequel est Pierrot ? N'est-ce pas le penseur ?
Colombine
L'un a la force, soit ! Mais l'autre a la douceur !
Il aperçoit avec effroi l'habit d'Arlequinsous le costume de Pierrot.
Arlequin embrasse Colombine.
Pierrot
La force est préférable... Euh !... J'étais ridicule ! C'est Arlequin ! - Pierrot, courage !... Dissimule ! J'ai vu sa batte ! Hélas ! Comment faire à présent ? Disparaître d'abord ? Ce n'est guère amusant ! Mais je veux par surprise ou force tout à l'heure En libre possesseur rentrer dans ma demeure !
Colombine
Décidément, Pierrot c'est lui !
Pierrot
Qui suis-je, moi ?
Arlequin
Ma vaine image, un vain spectre !
Pierrot
Attends un peu, toi !
Arlequin
Tu sors de mon miroir ! Va-t'en ! Fuis ! Je t'adjure !
Il sort.
Pierrot
Je suis donc un mensonge ? une illusion pure ? C'est bien ; je vais errer, vaporeux et tremblant, Dans la fraîche clarté du clair de lune blanc !
Scène 8
Pierrot, Arlequin
Pierrot
J'ai mon projet.
Il s'assied la tête sur les genoux de Colombe et tous deux sommeillent.
Arlequin
Il est, ma foi, riche en bêtise ! Il a jusques au bout, constant dans sa sottise, Donné dans nos filets, Colombe ! - Quant à nous, Soyons heureux. Veux-tu me tendre tes genoux, Que j'y mette mon front et que je m'y repose ? Ah ! Colombe aux doigts blancs, que votre bouche est rose !
Il frappe à la porte du docteur.
On entend un bruit d'écroulement intérieur.
Pierrot
Docteur ! Docteur ! Docteur ! Sa sonnette de nuit Depuis longtemps n'a pas rendu le moindre bruit. Il l'a rompue exprès ? Sa clientèle crève Sans que le vieux compère interrompe son rêve ! Mais des pieds et des mains, des jambes et des bras Je heurterai si fort, avec un tel fracas, Qu'il se réveillera malgré lui de son somme !
Scène 9
Le Docteur, Pierrot
Le Docteur
Par les poisons d'enfer ! Que voulez-vous, bonhomme ? Vous avez tant cogné que, pris de tremblement, Les meubles précieux de mon appartement Choqués l'un contre l'autre ont craqué comme verre, Et tout n'est que débris chez moi !
Pierrot
C'est bien, compère, Nous verrons ! Mais il faut que je vous dise un mot.
Le Docteur
Dites.
Pierrot
Je suis Pierrot, votre voisin Pierrot !
Le Docteur
Et que faut-il à Votre Excellence ?
Pierrot
Ta robe.
Le Docteur
Ma robe !
Pierrot
Ne crains pas que l'on te la dérobe ! Tu me la prêteras pour de l'argent comptant.
Le Docteur
Bien.
Pierrot
Avec ton chapeau ! Va, tu seras content.
Le Docteur
Vous fûtes généreux de tout temps, Éminence.
Le docteur disparaît. Pierrot lève le poing du côté d'Arlequin.
Pierrot
Ah ! Ah ! Je veux encor que, moyennant finance, Tu me cèdes un peu de ta bonne liqueur Qui donne la colique avec des maux de coeur. Mets m'en pour quelques sols dans un flacon, et tâche Que la bouteille plaise au regard ! Lâche, lâche, Tu vas la payer cher, ta lâcheté, fort cher, Car ton ami Pierrot se vengera, mon cher !
Il tend sa robe d'une main et tend l'autre main pour recevoir l'argent.
Le Docteur
Pierrot, voici le tout. Fais passer les pistoles.
Pierrot prend la robe ; le docteur prend l'argent et ferme la fenêtre.
Pierrot
Quelle insultante peur ! Je n'ai pas deux paroles.
Le docteur réapparaît.
Pierrot
Eh ! Docteur, le flacon ! Le flacon !
Le Docteur
L'élixir ?
Pierrot
Oui.
Le Docteur
C'est encor vingt sols... pour vous faire plaisir !
Pierrot
Tu me saignes, Docteur !
Le Docteur
Pierrot, c'est ma méthode !
Pierrot
Elle ne me plaît pas.
Le Docteur
Moi, je m'en accommode
Il prend l'élixir et donne l'argent ; le docteur referme la fenêtre.
Pierrot
Eh ! Docteur, le bonnet ! Le long bonnet pointu !
Le Docteur
Tu m'appelles encor ? Que dis-tu ? Que veux-tu ?
Pierrot
Le bonnet !
Le Docteur
C'est vingt sols.
Il donne l'argent et reçoit le bonnet.
Pierrot
Tu me tiens dans ta serre ! Allons !
Le Docteur
Adieu, nigaud !
Pierrot
Adieu, rusé compère.
Scène 10
Pierrot, Arlequin, Colombine
Il chante, en déguisant sa voix et frappe en cadence :
Pierrot
À nous deux, maintenant, Arlequin, mon très cher ! Tiens le toi bien pour dit : tu vas le payer cher !
Arlequin
Qui va là ? Je rêvais si doucement ! Qui frappe ?
Pierrot
Voilà, l'ami Pierrot, une heure que je tape ! Je suis sans feu chez moi ; je voudrais bien un peu, Assis sous ton flambeau me chauffer à ton feu, Écrire une ordonnance, et dormir, je t'assure ! J'ai vu de la lumière au trou de la serrure, Et je me suis permis de troubler ton sommeil.
Arlequin
Faut-il ouvrir ?
Colombine
Eh ! Oui, tu donnerais l'éveil !
Arlequin
Entre, Docteur, entre !
Scène 11
Arlequin, Pierrot, Colombine
Arlequin
Comme vous êtes pâle !
Pierrot
J'ai froid.
Arlequin
Et vous marchez sans barbe doctorale ?
Pierrot
La maladie a fait ce ravage chez moi : Tous mes poils sont tombés, ainsi que tu le vois.
Colombine
Pauvre docteur !
Pierrot
Eh ! oui, vraiment, je suis à plaindre ! Je regrette ma barbe ; elle me faisait craindre !... Heureux Pierrot, tu vis riche, plein de santé, Sans nuls soucis, avec ta femme à ton côté.
Arlequin
Ouiiii !...
Colombine
Docteur, prenez donc avec nous quelque chose, Allons ! Du vrai madère, à très petite dose !
Il sort sa fiole et la caresse.
Pierrot
Non, merci ! Désolé de refuser cela, Mais je ne bois jamais que le vin que voilà. Rien n'y vient. Le soleil sur les côtes d'Espagne Ne mûrit pas un jus plus odorant : Champagne, Bourgogne, les meilleurs vins de France et du Rhin N'ont pas le doux fumet de ce vin souverain ! C'est de l'or distillé, c'est un sacré dictame Qui, passant par le cou, s'en va droit jusqu'à l'âme ! C'est la communion en bouteille avec Dieu !
Arlequin
Comment l'avez-vous eu, docteur ? et dans quel lieu, Dans quel paradis croît la merveilleuse vigne ?
Pierrot
Elle croît... Je ne veux point de ma lèvre indigne Nommer son champ natal... que servirait d'ailleurs ? Cela ne rendrait pas vos propres vins meilleurs ; Et pour voir de ses yeux cette terre promise Il faut n'avoir jamais fait ni dit de sottise !
À part.
Arlequin
La vengeance m'a fait plein d'esprit : profitons Pour louer cet affreux poison sur tous les tons.
Arlequin
Il est beau de couleur en effet.
Colombine
Ça pétille !
Pendant cette tirade il fait semblant de boire et de s'enivrer peu à peu.
Il feint d'être endormi. Aussitôt Arlequin saisit la fiole et en avale le contenu d'un trait.
Pierrot
Ses yeux multipliés vous charment, belle fille ! Ah ! Que serait-ce si votre palais charmant Goûtait de ce nectar deux perles seulement ! On se pâme, on se croit aux festins de l'Olympe ! Un souffle printanier déferait votre guimpe, Et vous croiriez sentir sur votre blanche chair Un baiser d'Apollon ou du grand Jupiter ! Car... dans un pur sommeil... mon dictame... vous plonge, Et le buveur... a tout ce qu'il préfère... en songe !
Colombine
Et moi ?
Il se lève subitement dépouillé de la robe du docteur.
Pierrot
Tu n'as pas bu, Colombine, tant mieux, Après tout !...
Arlequin
Ciel ! Pierrot !
Pierrot
Oui, Pierrot ! Terre et cieux ! Vous m'empruntez mon teint, mes culottes, ma blouse, Vous buvez mon vin, vous m'embrassez mon épouse ! Et vous pensiez rester jusqu'au jour impuni !... Écoutez, Arlequin (car tout n'est pas fini !) Cette boisson... c'était un violent remède !... Ne vous sentez-vous pas ému ?
Arlequin
Grands dieux ! À l'aide ! Je suis empoisonné par Pierrot l'assassin !
Pierrot
On peut venir ; j'ai là l'habit de médecin, C'est-à-dire le droit de tuer sans vergogne.
Arlequin
À l'aide !
Pierrot
Que dis-tu de mon vin de Bourgogne ?
Arlequin
Soyons digne !
Pierrot
Eh bien ?
Arlequin
J'ai besoin de prendre l'air.
Voyant qu'Arlequin hésite.
Pierrot
Eh ! Quitte auparavant mon habit ! Est-ce clair ?
À part.
Arlequin
Oh ! Soyons digne !
Il le dépouille.
Il ouvre la fenêtre au milieu de laquelle apparaît la pleine lune.
Pierrot
Allons ! Quitte ma blouse blanche. Peste, il avait choisi mes effets du dimanche ! Arlequin, mon ami, remets ton masque noir, Je te donne la clef des champs !... C'est un beau soir, La lune verse à flots sa clarté sur la mousse.
Arlequin
Soyons digne, il le faut !
Il le jette par la fenêtre d'un coup de pied. - Revenant vers Colombine :
Pierrot
Va, saute, ou je te pousse ! Vous, Madame, je vous pardonnerai, pourvu Que vous m'expliquiez tout... Sachez que j'ai tout vu, Donc....
Colombine
Au fond, mon Pierrot, c'est toi que je préfère ; Je ne t'ai pas trompé, sais-tu ? Bien au contraire ! C'est toi que j'embrassais dans cet Arlequin blanc ! À toi revient l'amour dont il n'eut qu'un semblant !
Haut.
Pierrot
Je le savais ! Éteins ce bougeoir, sans rancune ! Et que l'amour nous soit plus doux qu'un clair de lune !