Comédie · 1870

Au clair de la lune

de Jean Aicard

Représentation
≈ 22 min
Distribution
1 femme, 4 hommes
Répliques
157
Écriture
En vers
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Pierrot H 69 ≈ 12 min 10
Arlequin H 38 ≈ 6 min 8
Colombine F 27 ≈ 2 min 8
Le Docteur H 14 ≈ 1 min 1
Un Sergent H 8 ≈ 1 min 1
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle Au Clair de la Lune
Pierrot absent
Arlequin absentabsentabsent
Colombine absentabsentabsent
Le Docteur absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Un Sergent absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Au Clair de la Lune

Scène 1

Pierrot, Colombine

Il verse.

Se répondant à lui-même.

Pierrot

Colombine, m'amour, tâte-moi de ce vin ! Que dis-tu du poulet ? Le poulet est divin !... Non moins que ceux pourtant que mon amour t'envoie ! Réponds ! Je veux avoir le bonheur de ta joie !

Colombine

Je suis occupée.

Pierrot

Hein ?

Colombine

Tout à l'heure !

Prenant un plat.

Il le met sur son assiette.

Même jeu.

Pierrot

Comment ! De tout temps Arlequin m'a traité de gourmand, Mais je suis dépassé par vous, perruche, - chatte ! Fi donc ! Et moi qui tiens dans ma main votre patte.., J'ai dû vous empêcher de manger des dix doigts ! Je vous la rends, tenez ! Veux-tu des petits pois ? Ce homard était fin ! Ces écrevisses, bonnes !

Colombine

Tu mets quadruples les morceaux, et tu t'étonnes, Malin, qu'on mange encor lorsque tu n'as plus faim !

Ils se mettent à manger de plus belle. — Jeux de scène.

Pierrot

Plus faim ! Oh !... Mon amour ! Je veux jusqu'à la fin Vous montrer que la faim et non la gourmandise Guide mes appétits, sages quoi qu'on en dise !

Scène 2

Arlequin, Pierrot, Colombine

Sur la place.

Un silence.

Apercevant le trou de la serrure.

Arlequin

C'est fini! Je n'ai plus de gîte pour le nuit !... Ni pour le jour non plus... Je me suis mal conduit ; Je devais tout casser chez mon propriétaire, Tuer, eussé-je dû rester seul sur la terre ! Tuer tout ; le bourgeois, les valets, le guet, - or Je n'ai rien fait, ma foi, j'en conviens : c'est un tort. Je suis, hélas ! Hélas ! Un des martyrs du terme ! Si j'eusse déjeuné, j'aurais été plus ferme ; Mais depuis quatre jours je suis sans un denier, Ayant pour Colomba dépensé le dernier ! Colomba ! Colombine ! Ô femmes ! Ô femelles ! Elles dînent toujours et soupent toujours, elles ! Et boivent, à défaut de vin, le sang du coeur ! Qu'entends-je ? Un cliquetis de fourchettes moqueur ? On soupe ici ! Je flaire une odeur de cuisine... Regardons par ce trou lumineux... Colombine ! Colombine et Pierrot !... Qui m'aurait dit qu'un jour, À mon masque, Pierrot riche ferait l'amour, Pincerait Colombine et mangerait des huîtres ? Voilà donc la fortune inconstante des pitres ! Et nous n'avons d'ami sûr que notre instrument. Viens, guitare, fidèle espoir du pauvre amant Qui sous les froids balcons chante au clair de la lune ! Viens : il ne s'agit pas de fléchir une brune ; Il s'agit de tromper Pierrot ! Viens, trouve un son Qui se marie à l'air plaintif de ma chanson. Dis ma misère ; fais qu'on m'ouvre ; sois touchante... Lente, lente, ma mie, andantino ! Je chante !

Pierrot

Qui peut m'interpeller à cette heure ?

Avec joie, à part.

Colombine

Qui sait ? C'est Arlequin pour sûr !

Pierrot

Faudra-t-il voir qui c'est ?

Colombine

Pourquoi pas ?

Arlequin frappe.

Pierrot

L'heure est sombre et la demande louche ! C'est peut-être un voleur plus noir que Scaramouche ! Me demander ma plume à cette heure de nuit, C'est étrange ! et d'ailleurs qui me trouble me nuit, Et je ne puis souffrir, quand j'aime et quand je mange, Quand je bois de vieux vins à côté de mon ange, Je ne puis pas souffrir qu'un passant importun... Qui frappe ?

Arlequin

Ouvre-moi donc !

Pierrot

Qui va là ?

Arlequin

C'est quelqu'un !

Pierrot

Je m'en doute, parbleu ! mais encore ?

Arlequin

Ouvre vite ! C'est un de tes amis qui se trouve sans gîte ; Il est ce que jadis tu fus : un simple gueux, Et pour se consoler un peu, le malheureux Voudrait écrire un mot d'amour à sa maîtresse. Toi qui vis grassement dans l'or et la richesse, Si tu n'as pas un coeur, une âme de rocher, Écoute ma supplique et te laisse toucher !

Pierrot va ouvrir la porte, non sans faire la grimace. Arlequin le culbute, le jette à la rue, et ferme la porte aux verrous.

Colombine

Hi ! Hi ! le pauvre diable ! Ah ! Pierrot, sur ton âme !...

Scène 3

Pierrot, Arlequin, Colombine

Après réflexion.

Il se drape dans ses amples habits et regarde piteusement par le trou de la serrure.

Pierrot

Tel Samson se laissa raser par une femme ! Ô stupéfaction ! Honte ! Douleur ! Courroux ! Tu m'as valu cela, ma traîtresse aux yeux doux ! A ce coup de Jarnac j'ai reconnu mon drôle ! Arlequin seul a pu m'improviser ce râle Lamentable, tout en m'appelant son ami ! Hélas ! Je n'aurai donc festiné qu'à demi ! Ce blond poulet que j'ai laissé dans mon assiette, Il l'achève ! Je n'ai gardé que ma serviette, Ironique destin ! et lui, l'heureux rival, Masqué de noir pour son éternel carnaval, À ma place poursuit et caresse ma brune, Tandis que moi, tout blanc,j'ai froid au clair de lune !

Il l'embrasse.

Arlequin

Je ne t'en veux pas, moi, de vivre avec Pierrot, De boire ses liqueurs et- de manger son rot : Il est riche à présent ! Moi, toujours pauvre hère, Sans toit pour m'abriter et souvent à jeun, - j'erre ! J'avais bien un manteau, mais j'ai dû le laisser Aux mains d'un laideron qui voulut m'embrasser ! Ainsi, brune beauté, je ne pourrais pas même Préserver des frimas cette gorge que j'aime.

Pierrot

Euh !

Colombine

Mangez, Arlequin.

Il s'achemine.

Comme éveillé d'un rêve.

II s'en va.

Pierrot

Colombine a bon coeur ! Je ne puis pourtant pas laisser l'heureux vainqueur Me voler mon festin sans courir à la garde, Et je crois que c'est moi que ce soin-là regarde ! Brrrou ! C'est dur ! S'en aller, seul, sous un vent pareil, Et dans la rue, ayant la lune pour soleil, Marcher en grelottant au plein coeur de décembre, Et songer qu'on était tranquille dans sa chambre, Tout à l'heure, si bien et si douillettement ! C'est dur ! C'est dur ! Ô lune, étoiles, firmament, J'aimai la poésie, et je l'aime encor, certes ! Mais j'aime le bien-être ! Au temps des feuilles vertes J'accepte la fraîcheur des nuits, sous le ciel bleu, Mais en hiver je veux m'asseoir au coin du feu, Et, tandis que mon chat sur le tapis ronronne, M'assoupir lentement et dormir en personne !... Brrrou ! J'ai froid !... brrrou ! courons, ou les passants, demain, Pourraient trouver Pierrot gelé sur leur chemin.

Scène 4

Arlequin, Colombine

Arlequin

Vous êtes belle, à ma maîtresse, je vous aime !

Colombine

Eh ! N'êtes-vous pas beau, mon Arlequin, vous-même ? N'êtes-vous pas joli, bien fait et gracieux, Masqué de noir, avec des flammes dans les yeux ? Au fond, mon Arlequin, c'est toi que je préfère, Mais tu l'as dit : tu n'as pas un sou ; comment faire ?

Arlequin

Comment faire ?... Eh ! parbleu, comme nous avons fait Jusqu'ici ; n'est-ce pas ravissant en effet ? Boire son vin, manger son poulet à sa place, Et tout doucettement nous aimer à sa face ?

Colombine

Ce n'est pas sans danger !

Arlequin

Vraiment, et que crains-tu ?

Colombine

Que la patrouille arrive, et que tu sois battu !

Après réflexion.

Arlequin

Bah !... J'ai mon plan ! Tandis que mon Pierrot s'enrhume, Je m'en vais m'affubler de son pâle costume ! Quand les soldats viendront, il leur faudra choisir Entre les deux Pierrots... lequel des deux saisir ? Je ferai, je dirai tant et de telle sorte Que, bref, le vrai Pierrot sera mis à sa porte... Mais, outre son costume, il me faut à tout prix Un oeil de blanc d Espagne ou de poudre de riz.

Colombine

J'en ai là, moi.

Il entre dans le cabinet de toilette, et de l'intérieur :

Il reparaît, et avisant le porte-manteau il décroche un pierrot sous l'écriteau : Dimanche.

Arlequin

Fort bien. C'en est fait, Colombine : De noir je deviens blanc, et de charbon farine. Diantre ! Sa garde-robe est riche !... M'y voici ! Ne me prendrait-on pas pour un niais ainsi ?

Colombine

Parfaitement.

Arlequin

Alors, c'est que je lui ressemble ! Maintenant,jouissons du bonheur d'être ensemble : C'est légitime, car je suis Pierrot !

Scène 5

Pierrot, Le Guet, Un Sergent

Il apparaît, parlant au sergent à la cantonade.

Pierrot

Suis-moi, Sergent, viens arrêter cet homme au nom du Roi !

Aux hommes de la patrouille :

Les hommes se postent. Il met l'oeil au trou de la serrure ; sa figure exprime un étonnement croissant mêlé de terreur.

On l'entoure.

Le Guet

Messieurs, il est entré chez moi par ruse infâme, Et... dans cet instant même il caresse ma femme ! Postez-vous ; cernez-le : - je vais l'interroger... Soutenez-moi ! L'affaire est d'ailleurs sans danger. Messieurs ! Sergent ! Messieurs ! Il faut que je m'excuse ! J'ai fait erreur : c'est clair. L'homme parfois s'abuse, S'abuse étrangement, étrangement ma foi ! Celui de là dedans, messieurs, c'est moi ! C'est moi, C'est moi-même, Pierrot ! Cela tient du prodige, Mais je me suis bien vu, je me suis vu, vous dis-je ! C'est moi qui suis chez moi ; donc, plus rien d'illégal ; C'est moi qui suis mon hôte et qui suis mon rival ! C'est moi qui me suis mis sottement à la porte ! C'est moi, Pierrot ! - Vraiment, la chose est un peu forte, Et je me croyais plus mon ami que cela ! Me chasser par un soir d'amour et de gala ! Me chasser par un froid de loup, et, triple bête, Me mettre à dos la garde en marchant à sa tête !

Un Sergent

Vous vous moqueZ, voyons !

Pierrot

Non pas ! Je me suis pris Pour un autre. La chose est simple.

Un Sergent

Êtes-vous gris ?

Le sergent, à-la garde.

Pierrot

Pas encor tout à fait... Empoignez-moi cet homme !

Pierrot

Ô sergent, bon sergent, j'ai là certaine somme. .1

Un Sergent

Lâchez ce blanc benêt !

Pierrot

Benêt !

Un Sergent

Donne l'argent !

Pierrot

Pour me faire appeler blanc benêt ? Non, sergent !

Un Sergent

Allons, donne !

Pierrot

Oh ! Sergent ! Mon doux ami !

Un Sergent

La bourse Ou la vie !

Pierrot

Oh ! Sergent ! Mon unique ressource !

Un Sergent

Empoignez-moi...

Il sort deux bourses, en remet vivement une dans sa poche, et donnant la seconde :

Pierrot

Non ! Non ! Voici la somme.

Le sergent s'éloigne avec sa troupe.

Un Sergent

Bien !

Scène 6

Pierrot, Arlequin, Colombine

Un silence pendant lequel il se promène, grelottant. - Revenant sur le seuil de la porte.

Il regarde par le trou de la serrure.

Même jeu.

Il regarde par le trou de la serrure.

Il chante.

Il frappe.

Pierrot

Adieu, guet fort peu gai, fléau du citoyen ! Ainsi, je suis chez moi ! sans doute, c'est étrange ! Je n'ai rien sous la dent, par exemple ? Et je mange ! Je ne mets pas mon verre à ma lèvre ? Et je bois ! Par un mystère enfin, je suis tout à la fois Dans ma chambre où j'ai chaud, dans la rue où je tremble ; Ici sans Colomba, là nous sommes ensemble ! Cela n'est arrivé qu'à moi, j'en jurerais ! Le merveilleux s'acharne après moi tout exprès, Et j'ai toujours un mot à chercher, un problème À résoudre, et j'en ai la face à jamais blême ! Qui ne s'étonnerait d'un pareil accident ? Être sur le trottoir et chez soi cependant ! Car enfin, c'est bien moi qui suis dans mon costume ! Oui, je me reconnais : léger comme une plume, Blanc comme neige, avec un magnifique oeil noir, C'est bien là le Pierrot que je vis au miroir ! Ma démarche, mon air, ma grâce... mais j'y pense ! J'ai toujours eu pour moi quelque condescendance, Et je n'aimai jamais à me faire souffrir ; Je n'ai donc qu'à frapper : je suis sûr de m'ouvrit !

Arlequin

Qui frappe ?

Pierrot

Toi !

Arlequin

Comment ?

Pierrot

C'est toi, frileux et blême !

Arlequin

Qu'est ceci ?

Colombine

C'est Pierrot qui te prend pour lui-même !.. Il n'a pas lu Sosie...

Haut.

Arlequin

Ah ! Bon ! Je ne crois pas Que je puisse être ici, puisque je suis là-bas. Si donc je suis là-bas, je me trouve à la porte, Et je ne peux ouvrir, car la serrure est forte ! Je m'en vais donc au clair de la lune dormir En attendant demain qui doit bientôt venir !

Pierrot

Hélas ! Mais je me vois là dedans !

Arlequin

Je vois double. J'ai bu !

Pierrot

C'est raisonné fort bien, malgré mon trouble ! Mais Colombine peut m'ouvrir !

Arlequin

Non, elle dort.

Colombine

Ouvrons-lui, nous rirons !

Pierrot

Je cognerai si fort !...

Scène 7

Colombine, Pierrot, Arlequin

Colombine

Ah ! Pierrot, je dormais si bien ! D'un si bon somme !

Colombine, prise pour arbitre, à Pierrot à sa droite et Arlequin à sa gauche.

Pierrot

Ah çà ! Lequel des deux est moi Pierrot, en somme ? Car je suis dégrisé ! Je ne vois pas deux rôts, Deux femmes ni deux lits, et je vois deux Pierrots ! Colombine, tu peux seule en cette aventure Dire la vérité !

Arlequin

Tu connais ma nature : Je suis gourmand, poltron, bête, une brute enfin ! Je bois beaucoup sans soif et je goinfre sans faim !

Colombine

C'est toi le vrai Pierrot !

Pierrot

Tout doux ! J'ai du courage, Un savoir-vivre exquis et du coeur à l'ouvrage ; Je me lève matin pour écrire mes vers ; Il n'est pas deux Pierrots enfin dans l'univers !

Colombine

C'est toi le vrai Pierrot !

Pierrot

Incertitude amère !

Colombine

Voulez-vous en sortir ? Voici ce qu'il faut faire ; Improvisez des vers chacun de son côté, Et les meilleurs seront de Pierrot.

Pierrot fait la grimace et se met à chercher. Arlequin fait signe qu'il a trouvé, et dit d'un ton lyrique, emphatique :

Arlequin

Accepté ! Colombine, Pierrot vous aime seul sur terre ; Vous le reconnaîtrez au regard de ses yeux : Si vous regardez bien, cessera tout mystère, Car il porte en ses yeux le plus cruel des dieux !

Colombine

Hi ! hi ! hi ! hi ! Je suis vraiment embarrassée ! L'un a la forme, soit ! Mais l'autre a la pensée !

Pierrot

Et lequel est Pierrot ? N'est-ce pas le penseur ?

Colombine

L'un a la force, soit ! Mais l'autre a la douceur !

Il aperçoit avec effroi l'habit d'Arlequinsous le costume de Pierrot.

Arlequin embrasse Colombine.

Pierrot

La force est préférable... Euh !... J'étais ridicule ! C'est Arlequin ! - Pierrot, courage !... Dissimule ! J'ai vu sa batte ! Hélas ! Comment faire à présent ? Disparaître d'abord ? Ce n'est guère amusant ! Mais je veux par surprise ou force tout à l'heure En libre possesseur rentrer dans ma demeure !

Colombine

Décidément, Pierrot c'est lui !

Pierrot

Qui suis-je, moi ?

Arlequin

Ma vaine image, un vain spectre !

Pierrot

Attends un peu, toi !

Arlequin

Tu sors de mon miroir ! Va-t'en ! Fuis ! Je t'adjure !

Il sort.

Pierrot

Je suis donc un mensonge ? une illusion pure ? C'est bien ; je vais errer, vaporeux et tremblant, Dans la fraîche clarté du clair de lune blanc !

Scène 8

Pierrot, Arlequin

Pierrot

J'ai mon projet.

Il s'assied la tête sur les genoux de Colombe et tous deux sommeillent.

Arlequin

Il est, ma foi, riche en bêtise ! Il a jusques au bout, constant dans sa sottise, Donné dans nos filets, Colombe ! - Quant à nous, Soyons heureux. Veux-tu me tendre tes genoux, Que j'y mette mon front et que je m'y repose ? Ah ! Colombe aux doigts blancs, que votre bouche est rose !

Il frappe à la porte du docteur.

On entend un bruit d'écroulement intérieur.

Pierrot

Docteur ! Docteur ! Docteur ! Sa sonnette de nuit Depuis longtemps n'a pas rendu le moindre bruit. Il l'a rompue exprès ? Sa clientèle crève Sans que le vieux compère interrompe son rêve ! Mais des pieds et des mains, des jambes et des bras Je heurterai si fort, avec un tel fracas, Qu'il se réveillera malgré lui de son somme !

Scène 9

Le Docteur, Pierrot

Le Docteur

Par les poisons d'enfer ! Que voulez-vous, bonhomme ? Vous avez tant cogné que, pris de tremblement, Les meubles précieux de mon appartement Choqués l'un contre l'autre ont craqué comme verre, Et tout n'est que débris chez moi !

Pierrot

C'est bien, compère, Nous verrons ! Mais il faut que je vous dise un mot.

Le Docteur

Dites.

Pierrot

Je suis Pierrot, votre voisin Pierrot !

Le Docteur

Et que faut-il à Votre Excellence ?

Pierrot

Ta robe.

Le Docteur

Ma robe !

Pierrot

Ne crains pas que l'on te la dérobe ! Tu me la prêteras pour de l'argent comptant.

Le Docteur

Bien.

Pierrot

Avec ton chapeau ! Va, tu seras content.

Le Docteur

Vous fûtes généreux de tout temps, Éminence.

Le docteur disparaît. Pierrot lève le poing du côté d'Arlequin.

Pierrot

Ah ! Ah ! Je veux encor que, moyennant finance, Tu me cèdes un peu de ta bonne liqueur Qui donne la colique avec des maux de coeur. Mets m'en pour quelques sols dans un flacon, et tâche Que la bouteille plaise au regard ! Lâche, lâche, Tu vas la payer cher, ta lâcheté, fort cher, Car ton ami Pierrot se vengera, mon cher !

Il tend sa robe d'une main et tend l'autre main pour recevoir l'argent.

Le Docteur

Pierrot, voici le tout. Fais passer les pistoles.

Pierrot prend la robe ; le docteur prend l'argent et ferme la fenêtre.

Pierrot

Quelle insultante peur ! Je n'ai pas deux paroles.

Le docteur réapparaît.

Pierrot

Eh ! Docteur, le flacon ! Le flacon !

Le Docteur

L'élixir ?

Pierrot

Oui.

Le Docteur

C'est encor vingt sols... pour vous faire plaisir !

Pierrot

Tu me saignes, Docteur !

Le Docteur

Pierrot, c'est ma méthode !

Pierrot

Elle ne me plaît pas.

Le Docteur

Moi, je m'en accommode

Il prend l'élixir et donne l'argent ; le docteur referme la fenêtre.

Pierrot

Eh ! Docteur, le bonnet ! Le long bonnet pointu !

Le Docteur

Tu m'appelles encor ? Que dis-tu ? Que veux-tu ?

Pierrot

Le bonnet !

Le Docteur

C'est vingt sols.

Il donne l'argent et reçoit le bonnet.

Pierrot

Tu me tiens dans ta serre ! Allons !

Le Docteur

Adieu, nigaud !

Pierrot

Adieu, rusé compère.

Scène 10

Pierrot, Arlequin, Colombine

Il chante, en déguisant sa voix et frappe en cadence :

Pierrot

À nous deux, maintenant, Arlequin, mon très cher ! Tiens le toi bien pour dit : tu vas le payer cher !

Arlequin

Qui va là ? Je rêvais si doucement ! Qui frappe ?

Pierrot

Voilà, l'ami Pierrot, une heure que je tape ! Je suis sans feu chez moi ; je voudrais bien un peu, Assis sous ton flambeau me chauffer à ton feu, Écrire une ordonnance, et dormir, je t'assure ! J'ai vu de la lumière au trou de la serrure, Et je me suis permis de troubler ton sommeil.

Arlequin

Faut-il ouvrir ?

Colombine

Eh ! Oui, tu donnerais l'éveil !

Arlequin

Entre, Docteur, entre !

Scène 11

Arlequin, Pierrot, Colombine

Arlequin

Comme vous êtes pâle !

Pierrot

J'ai froid.

Arlequin

Et vous marchez sans barbe doctorale ?

Pierrot

La maladie a fait ce ravage chez moi : Tous mes poils sont tombés, ainsi que tu le vois.

Colombine

Pauvre docteur !

Pierrot

Eh ! oui, vraiment, je suis à plaindre ! Je regrette ma barbe ; elle me faisait craindre !... Heureux Pierrot, tu vis riche, plein de santé, Sans nuls soucis, avec ta femme à ton côté.

Arlequin

Ouiiii !...

Colombine

Docteur, prenez donc avec nous quelque chose, Allons ! Du vrai madère, à très petite dose !

Il sort sa fiole et la caresse.

Pierrot

Non, merci ! Désolé de refuser cela, Mais je ne bois jamais que le vin que voilà. Rien n'y vient. Le soleil sur les côtes d'Espagne Ne mûrit pas un jus plus odorant : Champagne, Bourgogne, les meilleurs vins de France et du Rhin N'ont pas le doux fumet de ce vin souverain ! C'est de l'or distillé, c'est un sacré dictame Qui, passant par le cou, s'en va droit jusqu'à l'âme ! C'est la communion en bouteille avec Dieu !

Arlequin

Comment l'avez-vous eu, docteur ? et dans quel lieu, Dans quel paradis croît la merveilleuse vigne ?

Pierrot

Elle croît... Je ne veux point de ma lèvre indigne Nommer son champ natal... que servirait d'ailleurs ? Cela ne rendrait pas vos propres vins meilleurs ; Et pour voir de ses yeux cette terre promise Il faut n'avoir jamais fait ni dit de sottise !

À part.

Arlequin

La vengeance m'a fait plein d'esprit : profitons Pour louer cet affreux poison sur tous les tons.

Arlequin

Il est beau de couleur en effet.

Colombine

Ça pétille !

Pendant cette tirade il fait semblant de boire et de s'enivrer peu à peu.

Il feint d'être endormi. Aussitôt Arlequin saisit la fiole et en avale le contenu d'un trait.

Pierrot

Ses yeux multipliés vous charment, belle fille ! Ah ! Que serait-ce si votre palais charmant Goûtait de ce nectar deux perles seulement ! On se pâme, on se croit aux festins de l'Olympe ! Un souffle printanier déferait votre guimpe, Et vous croiriez sentir sur votre blanche chair Un baiser d'Apollon ou du grand Jupiter ! Car... dans un pur sommeil... mon dictame... vous plonge, Et le buveur... a tout ce qu'il préfère... en songe !

Colombine

Et moi ?

Il se lève subitement dépouillé de la robe du docteur.

Pierrot

Tu n'as pas bu, Colombine, tant mieux, Après tout !...

Arlequin

Ciel ! Pierrot !

Pierrot

Oui, Pierrot ! Terre et cieux ! Vous m'empruntez mon teint, mes culottes, ma blouse, Vous buvez mon vin, vous m'embrassez mon épouse ! Et vous pensiez rester jusqu'au jour impuni !... Écoutez, Arlequin (car tout n'est pas fini !) Cette boisson... c'était un violent remède !... Ne vous sentez-vous pas ému ?

Arlequin

Grands dieux ! À l'aide ! Je suis empoisonné par Pierrot l'assassin !

Pierrot

On peut venir ; j'ai là l'habit de médecin, C'est-à-dire le droit de tuer sans vergogne.

Arlequin

À l'aide !

Pierrot

Que dis-tu de mon vin de Bourgogne ?

Arlequin

Soyons digne !

Pierrot

Eh bien ?

Arlequin

J'ai besoin de prendre l'air.

Voyant qu'Arlequin hésite.

Pierrot

Eh ! Quitte auparavant mon habit ! Est-ce clair ?

À part.

Arlequin

Oh ! Soyons digne !

Il le dépouille.

Il ouvre la fenêtre au milieu de laquelle apparaît la pleine lune.

Pierrot

Allons ! Quitte ma blouse blanche. Peste, il avait choisi mes effets du dimanche ! Arlequin, mon ami, remets ton masque noir, Je te donne la clef des champs !... C'est un beau soir, La lune verse à flots sa clarté sur la mousse.

Arlequin

Soyons digne, il le faut !

Il le jette par la fenêtre d'un coup de pied. - Revenant vers Colombine :

Pierrot

Va, saute, ou je te pousse ! Vous, Madame, je vous pardonnerai, pourvu Que vous m'expliquiez tout... Sachez que j'ai tout vu, Donc....

Colombine

Au fond, mon Pierrot, c'est toi que je préfère ; Je ne t'ai pas trompé, sais-tu ? Bien au contraire ! C'est toi que j'embrassais dans cet Arlequin blanc ! À toi revient l'amour dont il n'eut qu'un semblant !

Haut.

Pierrot

Je le savais ! Éteins ce bougeoir, sans rancune ! Et que l'amour nous soit plus doux qu'un clair de lune !

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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